Femmes honnêtes ! - Marquis de Valognes - E-Book

Femmes honnêtes ! E-Book

Marquis de Valognes

0,0

Beschreibung

Extrait : "Elle va bien à son nom. Moins de saillie aux hanches ; les genoux plus en dehors avec la rotule détachée, le ventre rentré ; les seins répandus en pectoraux ; les attaches épaissies, les doigts dépointés, les pieds grossis, - la princesse Apolline aurait l'Apollino de la Tribune pour statuette iconique. Cependant elle a de la croupe, les genoux ronds et des boutons aigus à sa gorge effacée. Son poignet absurde autant que sa cheville satisferait un burin de keepsake".

À PROPOS DES ÉDITIONS LIGARAN :

Les éditions LIGARAN proposent des versions numériques de grands classiques de la littérature ainsi que des livres rares, dans les domaines suivants :

• Fiction : roman, poésie, théâtre, jeunesse, policier, libertin.
• Non fiction : histoire, essais, biographies, pratiques.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 80

Veröffentlichungsjahr: 2016

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



FEMMES HONNÊTES.– I – Apolline
IApolline

« Savez-vous bien, Madame, ce que représente Narcisse ? »

Les Flirteuses

Elle va bien à son nom.

Moins de saillie aux hanches ; les genoux plus en dehors avec la rotule détachée, le ventre rentré ; les seins répandus en pectoraux ; les attaches épaissies, les doigts dépointés, les pieds grossis, – la princesse Apolline aurait l’Apollino de la Tribune pour statuette iconique.

Cependant elle a de la croupe, les genoux ronds et des boutons aigus à sa gorge effacée. Son poignet absurde autant que sa cheville satisferait un burin de keepsake. Ses doigts longs, sont ceux des mains mystiques que d’autres doigts n’effleureront jamais, et qui se lèvent, dans le geste lent et ravi de l’extase, sur l’outre-mer des fresques où s’immobilise la chorie lyléenne des Saintes. Son pied foulerait noblement une jonchée de feuilles de saule et de fleurs de pêcher, digne du désir de Restif qu’aveuglait non le bandeau, mais la talonnière d’Éros.

Fausse maigre aux bras minces, malgré un léger et joli bedonnement, elle produit le charme double de la féminité épanouie où il reste de l’éphèbe, en un insaisissable hermaphrodisme. Blonde, elle n’est pas rose, d’un teint lacté, sans rehaut. L’aniline de ses yeux prismatise leur éclat, que des fréquents abaissements de paupière éteignent en matité grise.

De l’air qu’on lui voit, traversant le bal, avec le calme défi d’un jeune dieu, à celui qu’on lui suppose, retirant ses bas, elle est Apollinement fière ; et le pli dédaigneusement mou de son sourire, semble la perpétuelle détente d’un orgueil qui ne daigne pas décocher son mépris.

Oh ! orgueilleuse ? Oui ! De son nom, un des plus illustres de la Renaissance ? De sa beauté célèbre et célébrée ? De ses toilettes qu’on copie ? Ou de sa vertu incopiable, cette toilette supérieure, à laquelle beaucoup renoncent parce qu’elle est difficile à faire et à porter longtemps ? – De quelque chose de cela et qui n’est pas cela.

Écoutez aux portes, aux offices, aux cercles, aux salons, aux journaux, partout où la calomnie crache ses traits stercoraires ; vous n’entendrez pas un doute sur la vertu de la princesse Apolline. Si le curé de Saint-Thomas d’Aquin osait, il la citerait à son prône chaque dimanche, comme le plus bel exemple de sa paroisse, qui se croit, avec Sainte-Clotilde, l’Aristocratie de la dévotion.

Cette vertu n’a pas un athée : l’entourage jure « par la vertu de la princesse » ; et, devenue proverbiale, la formule a été proférée à peu près sérieusement en de graves circonstances.

Restée pieuse, quoique mondaine hors concours, sa pratique s’arrête à la lettre du commandement et de l’usage ; et la médisance a cassé ses ongles tors sur sa vertu invitupérée. Même dans les occasions où elle était en jeu, elle n’en a jamais parlé, elle ne l’a jamais fait sentir. Le diable seul sait le nombre des déclarations qu’elle a essuyées, sans se draper, pour répondre non d’un sourire. Elle trouve simple, naturel, en dame Philinte, que ces messieurs fassent leur métier d’hommes. On ne la scandalise pas plus, par un « Veux-tu ? » de sanguin, scandé entre deux portes, qu’on ne la trouble par des agenouillements éperdus : son indulgence s’étend à tous, parce qu’elle se sait forte contre tous.

Elle n’appellerait pas les hommages, au prix d’une œillade ; mais ils sont les bienvenus. On peut épuiser le lyrisme banvillien, éclairer chacun de ses charmes des feux de Bengale d’une apothéose idolâtrique : à ce qu’on imagine de plus fou en louange, elle répond d’un abaissement de paupière sur elle-même, qui ne remercie même pas : « Vous êtes bien bon de vous essouffler l’enthousiasme ; je pense encore mieux de moi que vous ne dites. »

Auprès d’elle, le droit à la déclaration est illimité et permanent ; cependant, on n’en use plus depuis beau temps. Les plus déterminés quémandeurs ont renoncé à tendre vers le baiser, l’arc perpétuellement détendu de ses lèvres rouges. Des étrangers, de nouveaux venus qui ne savent pas leur monde, se hasarderaient seuls à tenter la métamorphose : et les pseudo Don Juan, qui s’attribuent la science de la femme parce qu’ils ont celle du cheval, maquignons qui se brevettent psychologues, – tous ont tiré une révérence dépitée à cette impeccabilité plus qu’invincible : inexplicable.

Le monde n’admet que deux honnêtetés pour femmes, – et parce que ce n’en sont pas ; la froideur du tempérament et la lâcheté de la prudence.

Au sourire d’Apolline, on sent que sa vertu n’est point faite de peur et qu’elle saurait cacher un vice ou des débordements. Puis voulut-elle se déclasser, qu’elle n’y réussirait point, vu son rang et sa fortune, tellement l’opinion cette catin, indulgencie les espèces du Blason ou de Bourse. Aussi, sans lui attribuer le barrage ( ?) de Mme Récamier, a-t-on ramassé comme pierre à lui jeter, le mot de Louis XV sur la marquise de Pompadour : « Froide comme une macreuse ». De son regard à son geste, tout en elle exprime l’épigraphe des Nénuphars ; « Vous ne mettrez jamais dans votre Flore amoureuse, le nénuphar blanc qui s’appelle la princesse Apolline », – tandis que le cœur des éconduits récite ces vers de M. d’Aurevilly :

Nénuphars blancs…
Des fleurs de Dieu, vous êtes les dernières,
Je ne vous cueillerai jamais.

Si Apolline est bien le nénuphar blanc que l’on croit, pourquoi s’isole-t-elle souvent, absorbée, nerveuse ? En ses accès de songerie, pourquoi ses doigts de pied se contractent-ils dans la chaussure étroite ? Pourquoi de petits frissons courent-ils dans les frisons follets de sa nuque, comme si ses pensées la chatouillaient ? Pourquoi à son lever ses yeux sont-ils battus, cerclés de bistre ? Pourquoi ces alanguissements de pose, ces mollesses d’allure, cette fatigue de l’avant-bras ? Comment tous ces stigmates de la volupté, s’il n’y a pas de volupté ?

Le prince, son mari, de notoriété viveuse est honoraire et l’a toujours été. Loin d’en souffrir, on chuchote qu’elle l’a choisi pour cela même ; elle avait vingt ans ; elle en a vingt-six. Il y a donc six pleines années que ceux qu’elle a refusés l’espionnent ; et nul n’a découvert indice, le moindre, de vice ou de passion.

Pas de mari effectif, point d’amants, nulle amie !

Il faut souscrire à l’aveuglante évidence et proclamer Scipionne, la continence de cette Altesse de vertu.

À la longue d’une patiente fixité d’examen, on entrevoit des points étranges.

Aucunement prude, ne rougissant à aucun discours, Apolline est cependant la moins décolletée des grandes mondaines. Au bal, ses robes aux épaulettes larges montrent peu de dos et encore moins de gorge ; ses gants, exagérément longs, cachent le bras. On la dirait avare de la vue de sa peau, et qui sait ! obéissante à un amant adoré, jaloux de sa chair offerte aux yeux.

Ses costumes de ville la classent parmi les plus parfaites poupées du bazar parisien ; bien autres sont ses toilettes de chambre, de nuit. Anne d’Autriche eût envié son linge de corps.

Son boudoir est pavé et tapissé entièrement de glaces, paraît-il, – et il règne continuellement une chaleur de serre propice aux ébats nus. Elle met à sa toilette un temps invraisemblable, et renvoie ses femmes dès qu’elles ont tout préparé, s’habillant et se déshabillant seule, les targettes poussées.

Souvent elle s’enferme pour s’apprêter, oublie l’heure et le bal, et finalement se couche, tandis que son attelage qui l’attend, piaffe dans la cour.

Singularité décisive, divulguée par sa modiste ; elle a des robes effrontément décolletées qu’elle met pour elle, les remplaçant par de plus montantes, avant d’aller en soirée.

Cette femme a un secret, assurément ; et l’imprudente a dit à Guy de Chelles, qui me l’a répété sans le comprendre, un mot qui est celui de l’énigme.

Le jeune homme lui offrait amour et volupté ; elle lui a répondu : « Je me suffis. »

 

Nénuphar blanc pour tous, – tubéreuse à elle-même, – la princesse Apolline est un monstre : elle s’aime.

FEMMES HONNÊTES ! – II – Lucie-Berthe
IILucie-Berthe

– Elle avait alors…

– Un amant ?…

– Non, une maîtresse !

Les Flirteuses.

Le trait qui unit leurs noms les explique : mais net, ici, il n’a pas même, dans l’opinion, la valeur d’un point vague d’interrogation. Ce sont de grandes dames, comme disait Bocage, et le monde bienveillant à tout chef-d’œuvre d’hypocrisie, se refuserait à tirer entre elles ce trait d’union accusateur, tant leur vicieuse amitié a correcte allure.

Un noble de ce temps, qui a écrit, non sans mérite, faisait oublier son antiphysisme par une exquise distinction. Lucie et Berthe font pis ou mieux, elles rendent le leur invisible, comme pourvues de cette main de gloire que cherchait le Moyen Âge sur la foi des grimoires. Où donc se seraient-elles procuré le suaire de l’enfant mort sans baptême, les clous de la bierre d’un suicidé, un fémur de nonne et de la graisse de pendu ? Rien de gœthique dans l’invisibilité de leur crime ; leur perversité a suffi.

À les voir s’aborder, causer, se promener ensemble, nul ne songerait à la Fille aux Yeux d’or