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À travers trois nouvelles, l'auteur nous entraîne dans le cœur historique de la ville marocaine
Il ne sait plus quand avaient démarré les rumeurs sur le mauvais œil de la ruine, il arrivait malheur à tous ceux qui l’approchaient de trop près. On parlait des héritiers de la ruine, dispersés dans la ville, errant, hébétés, inconscients de la valeur de leur patrimoine.
Dans une langue épicée, gourmande, enluminée, Naima Lahbil Tagemouati nous conduit à travers la médina de Fès, dont elle connaît si bien les méandres et les secrets enfouis.
EXTRAIT
Si tu récoltes beaucoup de signatures, on pourra traiter ta demande, lui avait dit la secrétaire de la mairie. C’est quoi beaucoup ? Elle avait haussé les épaules en s’adressant au suivant dans la file et en lui tendant le formulaire. Le jour même, Youssef est allé au cybercafé pour le taper et l’imprimer. Il l’a rangé dans une chemise rose, presque neuve. Youssef habite
derb* Lakouas, dans une maison de taille moyenne qu’il partage avec ses parents et un autre couple de colocataires, actuellement en pèlerinage à la Mecque. Il est né là. Il a grandi devant cette ruine, au bout de son
derb.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Naima Lahbil Tagemouati vit à Fès, au Maroc. Elle a publié plusieurs essais, dont
Dialogue en médina (éd. Le Fennec, Casablanca, 2001), destiné au grand public. Son premier roman, La liste, s’inspirait de son expérience de socio-économiste, qui l’a conduite dans les bidonvilles. Publié en 2014 au Maroc (éd. Le Fennec) puis en 2015 en France (éd. Naïve livres), il a été distingué par le prix littéraire Sofitel Tour Blanche.
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Seitenzahl: 77
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Fès est une drogue
Naima Lahbil Tagemouati
La ruine
Si tu récoltes beaucoup de signatures, on pourra traiter ta demande, lui avait dit la secrétaire de la mairie. C’est quoi beaucoup ? Elle avait haussé les épaules en s’adressant au suivant dans la file et en lui tendant le formulaire. Le jour même, Youssef est allé au cybercafé pour le taper et l’imprimer. Il l’a rangé dans une chemise rose, presque neuve. Youssef habite derb Lakouas, dans une maison de taille moyenne qu’il partage avec ses parents et un autre couple de colocataires, actuellement en pèlerinage à la Mecque. Il est né là. Il a grandi devant cette ruine, au bout de son derb.
Youssef sort de chez lui tôt, avant que les boutiques n’ouvrent. C’est le moment qu’il préfère, maintenant. Marcher dans les ruelles désertes, sans tentation. Avant, c’était le retour du travail qu’il aimait le plus, quand Talâa était bondée. Il saluait, à gauche, à droite. C’était un régal de remonter vers Sellaline. Il achetait du fromage/j’ban, son préféré, bien salé, goûtait les olives – mise en bouche avant d’arriver chez lui –, ouvrait les fèves, raclait la peau avec l’ongle. Quand elle est épaisse, surtout ne me les ramène pas, même si elles sont bien vertes, bien appétissantes. Les fèves, je les connais, lui disait sa mère en riant. C’est comme nous, les femmes, des doubles faces : brillantes, attirantes, mais au final c’est des dures à cuire. Tu les mets dans ta casserole avec des gousses d’ail bien odorantes, de l’huile d’olive parfumée, du persil frais… que des bonnes choses, et rien n’y fait, elles restent fermées à toutes ces richesses dont Dieu nous gratifie.
C’était avant, au petit déjeuner, dans le coin cuisine. Dès sa première paye, son père avait cessé de mettre la main à la poche. C’est ton tour, mon fils. Youssef était devenu le complice de sa mère, fière de lui. Le matin, penchés sur la théière cabossée, dodue, emmitouflée dans un bonnet en laine rehaussé d’un pompon bleu et rose, ils complotaient à mi-voix, pour ne pas réveiller le père ni déranger les voisins, et composaient le menu du midi. Le soir, c’est pas pareil, on bricole, disait-elle en clignant de son œil valide. Tu vas pas tout dépenser. La bouffe, c’est une mer sans fond. Épargne pour te marier.
Me marier. C’est fait. C’est Kawtar, Kati pour les siens. Depuis Kawtar, il est interdit de courses. Tu-ne-sais-pas a-t-elle décrété. Dans ma famille, c’est les femmes qui s’en occupent. Youssef, surpris de parler tout seul, s’assure qu’il n’y a personne dans la rue. Il se plaque contre le mur pour laisser passer un âne chargé de bottes de navet aux pousses brillantes. Il palpe – dépité – l’unique billet de 50 dirhams dans sa poche et sent une bouffée de rage monter et lui brûler la poitrine. Il se frotte vigoureusement les cheveux et presse le pas vers le café R’cif. Là-bas au moins, il pourra s’asseoir, boire un vrai café, faire les mots croisés, et peut-être – s’il n’y a pas trop de clients –, parler avec Fouad, son ami.
Fouad met en place les chaises et les tables sur le trottoir. Il salue Youssef, lui tend le journal. « J’arrive ! » Le bruit du percolateur à café sature l’espace. Quelques hommes, des habitués, assis à l’intérieur, attendent l’ouverture des boutiques environnantes. Il est trop tôt et il fait encore trop froid pour s’attabler à la terrasse.
Fouad le rejoint avec une théière, des olives noires et des morceaux de harcha enveloppés dans du papier qu’il dépose sur la table, près du journal. Il sort de sa poche des branches d’absinthe/chiba qu’il plonge dans deux verres remplis de thé. Youssef se réchauffe les mains au contact de la théière et se sert un grand morceau du gâteau. Les yeux fermés, il savoure le bruit de la semoule qui craque joyeusement sous les dents. Il pousse le tout avec une longue gorgée de thé. Est-ce cela le bonheur ? Ce goût sucré de la harcha mêlé au salé et à l’amertume des olives noires bien que maigrichonnes, au goût épicé du thé à l’absinthe/chiba. Est-ce cela, vivre ? Une somme de moments de plaisir ? Youssef rouvre les yeux, vaguement honteux de cette jouissance devant le regard amusé de Fouad. Je n’ai pratiquement pas dîné. À la maison, il y avait un plat de lentilles au khl’ii. Il a fait si froid hier soir. C’est moi qui lui ai suggéré le menu. Des lentilles ou de la purée de fèves/bissara, pour bien se réchauffer. Depuis quelques jours, le froid est arrivé. Ce froid vicelard, sans pluie. Et chez nous tu sais bien, les plafonds sont si loin, là-haut, qu’en hiver on a l’impression d’être à ciel ouvert, même dans nos chambres. La-mère/l’walida a refusé d’y goûter. Moi je pouvais pas, et j’avais faim. Et c’était comme manger…
Youssef cherche des yeux, regarde les spots au plafond, le bar, les tables et finit par indiquer une chaise. Exactement comme si tu mangeais ce bâton de chaise en bois nouveau celui-là sur lequel tu es assis, ce gros morceau, le même goût. Une bouillie marron avec une odeur rance. Et de temps en temps, tu mâchouilles de la terre, ou des petites caillasses, trop petites pour que tu puisses les exhiber comme pièces à charge.
Fouad fixe la chaise à son tour, retient son rire. Youssef, comme souvent, parle avec détachement. Mais Fouad sent une colère, et remarque des cernes nouveaux, incongrus sur le visage encore poupin de Youssef. Il n’ose alors l’interrompre pour aller s’occuper de ses tables. Il fait signe discrètement à son collègue pour qu’il s’occupe de ses clients, enlève le papier gris auréolé de taches de gras, découpe un autre morceau de harchaet le pousse devant son copain. Reprends-en sans te justifier, je n’ai pas d’appétit ce matin. C’est tellement gras, le journal est maintenant illisible, et je dois le rendre au marchand !
Youssef se ressert tout en sortant la pétition de la chemise rose. Il l’ouvre en cherchant parmi les clients attablés des signataires potentiels. Je l’ai imprimé hier au cyber. Il ne manque plus que les signatures. Fouad, un œil sur la salle, parcourt le texte et le trouve bien écrit.
– Ce n’est pas une question de signatures à récolter. Tu le sais, comme moi. Mais si tu me la laisses, je pourrais faire signer les gens, il y en a plusieurs du côté de Sellaline, pas loin de chez toi, qui viennent jusqu’ici.
– Oui, il faut des propriétaires, ou des locataires, ou…
– Je peux t’aider. Mais le problème ce n’est pas la ruine. C’est la médina. Ta femme veut s’installer en ville nouvelle.
– Même s’ils n’habitent pas près de la ruine, c’est pas grave.
– Elle est pas comme toi, elle n’est pas née ici.
– L’essentiel c’est d’avoir beaucoup de noms, ils vont pas vérifier…
– Elle veut quitter. DÉ-MÉ-NA-GER.
Fouad ponctue chaque syllabe d’une tape sur la table.
– Je te laisse trois feuilles. Tiens quatre, je prendrai les autres. J’irai déposer le tout à la commune dans deux jours. Je me sauve. Juste le temps d’attraper le bus. Merci pour tout.
Et tout en resserrant son écharpe, il se penche vers Fouad et lui murmure dans le creux de l’oreille c’est moi, le chef. On reste en médina.
Il redresse la tête et se dirige vers la sortie. Fouad le rappelle ; lorsque Youssef se retourne, il lui lance, comme un ballon en l’air, et la nouvelle moudouwana ? Youssef sort sur la place.
Il monte dans le bus, salue le conducteur, met la main dans la poche pour acheter un ticket et renonce. Garder le billet de 50 dirhams intact sinon il va fondre avant midi. Il avait résisté aux navets si tendres, il n’allait pas faire la monnaie pour un ticket de bus ! Et il paie suffisamment d’impôts comme ça ! Les fonctionnaires peuvent pas frauder le fisc. Alors il faut bien se rattraper de temps en temps.
Youssef est déjà en retard mais cela n’a pas d’importance. Les collégiens sont en grève et il va au travail pour pointer. De toutes façons, il n’a rien à faire et la pétition attendra l’après-midi.
Il va au collège comme à une promenade. Il aime quitter la médina, monter vers la ville nouvelle, spécialement lorsqu’il est bien assis, dans le sens de la conduite. Il s’installe au fond, sort de son cartable un cahier et inscrit sur la deuxième page, J1. Il revient à la ligne. Pétition écrite, imprimée, 4 exemplaires déposés chez Fouad. Puis le referme et le range. Il préfère regarder le paysage extérieur. Il ne se lasse pas de la vue de la vieille ville, toutes ces maisons, courbées les unes vers les autres dans une conversation infinie. Il imagine en souriant toutes les histoires qu’elles se racontent, est-ce qu’elles parlent de lui, ce gentil gars ? Et penché sur elles, le froid soleil d’hiver, installé confortablement dans un ciel bleu, d’un bleu consternant qui les nargue tous, et lui spécialement.
