Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Folle alliée est LE roman culte sur la déportation homosexuelle. Un jeune homme découvre l'amour lors d'une soirée clandestine sous l'Occupation. Il rencontre son amant qui deviendra son dernier amour. Les Nazis envahissent la soirée, emprisonnent la chanteuse qui protégeait ses amis. Les deux garçons sont envoyés dans un camp de concentration, l'artiste est manipulée par le régime totalitaire pour devenir son égérie. La belle tente de retrouver les deux hommes et d'influencer le cours de l'Histoire. Mais à quel prix ! Les deux amants se retrouveront-ils ? Découvrez ce qu'ils ont vécu. Pour fêter les 20 ans de ce roman, découvrez sa réédition. Autres romans disponibles : Frondaisons du Père-Lachaise et L'imposture.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 249
Veröffentlichungsjahr: 2023
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
La nuit est glacée. La lune l'éclaire à peine. Les ruelles sombres défilent et paraissent toutes se ressembler. Pas une âme ne marche dans ces rues. Les gens ont peur. Lui aussi. Mais il ose, car sa liberté, c'est plus fort que tout, plus fort que la guerre, plus fort que la mort. Son manteau noir et long frôle les briques des murs épais, qui protègent comme ils peuvent les habitants du froid, sans pour autant garantir leur sécurité : si vous êtes en vie ce soir et que personne ne vous recherche, vous pourrez trouver entre nous la chaleur d'un foyer et la protection d'un toit contre les agressions naturelles, semblent-ils murmurer comme le vent qui soulève ses cheveux. Mais nous ne pouvons rien pour vous défendre des autres hommes. S'ils vous veulent, ils vous prendront. Les êtres humains ne sont pas naturels.
Ses pas sont plus grands et plus rapides que d'habitude. Le jour, il se rend à son travail, il tend ses papiers à un officier ou à quelque militaire, il ne sait jamais quels sont les grades. On le laisse passer, en général. Parfois, ils s'amusent et l'embêtent un peu. Ces Allemands ne sont pas aussi méchants qu'on le dit. Ils ont gagné la guerre à une rapidité fulgurante, c'est tout. Ce n'est pas par hasard. Et lui, pauvre Français, il fait parti de ceux qui collaborent avec l'ennemi malgré eux : la guerre est perdue, tout est fini. La suprématie est là, le jeu est terminé.
Pourtant, il résiste à sa façon : régulièrement, dès qu'il peut se libérer plus tôt de son poste de travail, il fonce chez lui et va dormir pour pouvoir sortir la nuit. La fraîcheur du moment, la tension qui imprègne chaque élément de son corps et l'ambiance incroyable qui semble régner en maîtresse impitoyable sur la plus belle ville du monde… Tout lui donne envie de braver cet ennemi puissant qui n'a eu qu'à se fonder sur les instincts français pour réussir à en briser la résistance.
On murmure que les généraux et les gradés de l'armée française ont été arrêtés sans se battre : ils ont préféré avoir la vie sauve et partir dans un camp de concentration en Alsace. Leurs familles ne se plaignent pas trop : on dit qu'ils sont bien traités. Il n'y a pas de quoi s'inquiéter, alors, pour ces Juifs, ces gitans et ces prisonniers que l'on a emmenés dans les camps en Europe de l'Est, là où les Allemands sont les mieux placés. Pourtant, il ne peut s'empêcher de réprimer un frisson.
Personne ne veut parler, personne ne veut rien dire : il sait, lui, que ses amis sont partis avec les autres, mais il ne sait pas où. Ils n'ont pas vraiment été bien traités lors de l'arrestation, mais peut-être les Allemands qui les ont attrapés étaient-ils particulièrement hargneux.
Sa main glisse le long de son col de laine et le remonte pour le protéger du vent frais qui lui glace les joues. Rougies, elles tranchent sur la blancheur de la peau et sur le noir du manteau. Les yeux plissés pour ne pas être piqués par l'air froid, il distingue un peu plus loin des ombres qui s'agitent. Des paroles et des rires retentissent et brisent le silence en éclatant sur les murs qu'il longe avec rapidité. Il s'arrête, aux abois : que faire ? Fuir serait une erreur, à moins d'être vraiment discret et rapide. Ses pas ne sont pas assez silencieux pour passer inaperçus. La peur perle en gouttelettes légères sur son front pâle.
Une porte cochère lui fournit un abri provisoire : les trois soldats se dirigent vers lui, ils le verront s'ils passent près de lui. Il ne peut ni échapper à leurs regards, ni fuir : courir serait attirer l'attention sur lui et leur fournir un bon prétexte pour l'abattre. Alors, il attend, le cœur battant à cent à l'heure.
Très vite, il s'aperçoit que les trois hommes ont beaucoup bu et sont très joyeux. Avec un peu de chance, ils passeront sans le voir, sans même sentir sa présence ni entendre son cœur exploser contre sa poitrine…
Leurs pas résonnent dans le vide, les pavés hurlent sous leurs bottes mais leurs rires sont plus violents encore. L'un d'eux s'arrête et vomit sur le sol parisien : voilà, c'est tout ce qu'ils savent faire, ces cochons ! Ils n'ont aucun respect pour la beauté de la ville, pour le silence glacé qui vous entoure la nuit et qui semble vous mener vers les portes du paradis. Cela dit, ils n'ont pas bombardé Paris…
Il rend tout son repas, ces viandes grasses et ces légumes dont lui a oublié la saveur depuis longtemps. Il crache aussi le vin fin et les alcools réservés aux envahisseurs. Ils ont tout et ils le vomissent. Lui n'a rien d'autre que la liberté, pour l'instant. Il serre les poings et se prépare à les frapper par surprise pour lui permettre de battre en retraite dans une rue voisine. Mais les balles iront toujours plus vite que lui… Et, de toute façon, on court plus vite avec des bottes neuves et vernies qu'avec des souliers qui sourient au monde.
Les autres relèvent le malade et se moquent de lui : tapi dans sa cachette, il ne parle pas allemand mais il comprend les rires et les tapes dans le dos. Fondu dans le gris, il laisse ses oreilles lui raconter la suite des événements : les trois hommes partent dans une ruelle sombre au croisement et évitent par là même une rencontre fatale au jeune homme. Un soupir de soulagement s'échappe malgré lui de sa gorge serrée et il décide de reprendre sa route, tranquillement pour profiter de la nuit.
Les rues grises se succèdent, les murs semblent vieillis par l'absence de lumière. Ah !, Paris ! Qu'es-tu devenue ? Regarde-toi ! La ville lumière s'est éteinte. Jusqu'à quand ? Adieu, mauve du couchant sur le Sacré-Cœur, adieu vert étourdissant du Jardin des Plantes, des parcs et des bords de Seine, adieu rouge flamboyant sur la tour Eiffel prolongeant son ombre jusqu'au pied de Montparnasse… Toute la ville semble désormais recouverte d'un voile gris perle aussi terne que le regard de ses habitants.
Il presse le pas et reste l'oreille aux aguets : il n'habite pourtant pas si loin, à peine quelques minutes de marche normalement, mais la nuit précipite les rencontres douloureuses et lourdes de conséquences.
Enfin, il est dans cette ruelle où une porte de fer forgé vert dissimule l'un des plus beaux endroits du onzième arrondissement : à la perpendiculaire de cette rue et de celle qui lui est parallèle, une autre très étroite longe un mur et une barrière. La ruelle est pavée et relie la petite rue qu'il vient d'emprunter à celle qui lui est parallèle. Quelle histoire pour une ruelle ! Mais c'est qu'elle est difficile à trouver et encore plus à indiquer. Il est passé de nombreuses fois devant avant de se rendre compte que c'était là. Pourtant, ses amis lui avaient bien décrit son emplacement.
La grille grince sous la pression de sa main et un chien aboie au loin. Vite, vite ! Les feuilles de lierre grimpant caressent ses joues et sa chevelure soyeuse. Il remonte son manteau dans un geste habituel et il avance comme une ombre.
En fait, la ruelle pavée s'ouvre en son cœur sur une place ronde devant laquelle se dresse une magnifique demeure invisible depuis les rues parallèles. Tous les volets sont clos. Un vieil arbre si penché qu'il est près de retrouver la terre lui ayant donné naissance est le seul décor du lieu. Un vélo traîne négligemment là, comme si cette rare marchandise ne valait pas qu'on s'en soucie. Sans doute un occasionnel confiant qui vient de loin. Aucune lumière ne filtre par les volets fermés. L'endroit semble abandonné.
Il grimpe lestement les marches du perron et respire un grand coup pour se donner du courage : il est venu ici de nombreuses fois, mais chaque nuit semble plus proche de la dernière nuit, de l'éternelle nuit.
D'une main ferme, il frappe quelques coups discrets mais dans un ordre précis, laissant entendre pour qui tend l'oreille une certaine mélodie. Silence. Il frappe à nouveau de la même façon. Quelqu'un est derrière la porte et une voix grave et presque menaçante demande :
- Qui est là ?
- Un maudit parmi les maudits, répond l'homme dans le froid de la nuit. Le code est respecté. Un autre silence lui est donné en réponse avant qu'il n'entende la même voix :
- Et comment s'appelle la soirée ?
- Mon amour, annonce-t-il de sa voix la plus suave.
- Tu peux entrer, conclut la voix.
La porte s'ouvre dans le silence et laisse le vent frais pénétrer dans le vestibule éclairé chichement. Quelques bougies illuminent l'ensemble d'une manière religieuse. Face à lui, dans cette entrée étroite, un homme trapu et petit à l'air vicieux le regarde de travers. Il est vraiment excitant malgré sa taille. Face à lui, le visiteur est grand, brun et large. Sa tête passe devant une bougie qui couvre de jaune brillant ce visage carré, jeune et fort. Il est massif dans toute sa personne, un homme viril qui plaît aux femmes. Il est vraiment beau avec ses mains larges et puissantes qui semblent pouvoir briser n'importe quoi facilement ; ses jambes épaisses soutiennent bien ce corps ferme et fort digne d'un bûcheron. Un torse large se découvre sous le manteau qu'il déboutonne pour pouvoir respirer un peu, bien que l'air de la maison ne soit pas beaucoup plus chaud que celui de l'extérieur. Le petit homme semble bien intrigué et attiré par lui, ce qui le gêne beaucoup. On sent sa maladresse poindre sous son apparente force masculine.
L'hôte le détaille des pieds à la tête tandis qu'il retire son habit sombre : un costume élégant était caché derrière. Tout ceci ne le rend que plus beau et plus attirant, loin d'une beauté plastique de magazine mais proche de cette réalité envoûtante que créé la nature, tel Oreste poursuivi par les Furies dans ce superbe tableau de Bouguereau.
Le lieu interdit par excellence le stimule. Pourtant, sa timidité transparaît. Amusé, le petit homme trapu tend un bras épais et musclé vers une pancarte sur laquelle est inscrit à la main : "Éros et Psyché". Sous la pancarte, une porte verte se détache dans la pénombre.
L'hôte doit être un homme puissant physiquement et très ardent, pense l'invité. Il doit faire l'amour comme une bête enragée, transpirant énormément et soufflant comme un taureau… L'évocation de ce tableau le trouble au plus haut point. La vue de l'homme est étonnement sexuelle : il y a quelque chose qui émane de lui et qui semble annoncer ce qu'il est, c'est-à-dire un amant assidu très doué et très sérieux à la tâche.
Il le regarde et ses yeux ne peuvent se détacher de lui. Il a honte, il est gêné mais il ne peut s'en empêcher. Finalement il abandonne et baisse les yeux. L'autre a gardé son bras tendu vers la porte et l'écriteau. Un instant, il se rappelle ceux pendus aux portes des magasins : "Interdit aux Juifs". On pourrait croire à une plaisanterie de mauvais goût.
- C'est par là que ça se passe, précise l'homme trapu en tapant de son doigt velu sur le bois de la porte. Bonne soirée, précise-t-il pour conclure leur entrevue. A priori, il n'est pas son genre. Il doit les aimer plus violents et plus affirmés. Tant pis.
- Merci, lâche le nouveau venu en poussant sur la porte de la main.
Son interlocuteur s'assoit sur une chaise proche de la porte d'entrée et reprend le livre épais qu'il lisait et qu'il avait posé sur la commode de l'entrée à l'arrivée du jeune homme. Il s’agit d’un recueil de conférences du philosophe autrichien Rudolf Steiner.
Sa main large pousse le battant de la porte et il découvre à la faible lueur des chandelles un escalier en colimaçon qui semble descendre dans les entrailles de la terre tant il s’enfonce dans les ténèbres. Pourtant il distingue quelque chose qui bouge dans le noir. Un peu inquiet, il avance et laisse la porte se refermer sur lui. Sa main se pose sur le mur et le guide pour sa descente. Il ferme les yeux un moment et tente d'oublier où il est et pourquoi il y est. Il ne faut pas trop réfléchir, il ne veut penser qu'à une chose : il n'existe rien au-dehors, personne ne lui veut de mal et personne ne peut l'atteindre dans ce sanctuaire. Il n'y a pas de guerre, il n’y a pas de haine.
Au fur et à mesure que ses pas glissent sur les dalles lisses, il sent s'effacer en lui toute la haine et la rage qu'il avait accumulées jusqu'à ce jour. Chaque marche le rapproche un peu plus de cette douce quiétude, de cette paix intérieure qui l'avait quitté quelques années auparavant, quand la guerre s'était finie aussitôt qu'elle avait commencé. Ce n’est pas une descente aux enfers, mais un cheminement vers l’intérieur de son être qui peu à peu se dévoile et découvre son extraordinaire bonté et sa tendresse originelle, comme un voyage interne, comme un retour sur ses origines, sur cet enfant qui reste toujours tapi dans son cœur, souffrant, aimant et vivant comme lui. Son âme.
Il ouvre ses yeux noirs frangés de cils longs et soyeux comme ses cheveux : devant lui, de nombreuses bougies posées sur un grand chandelier en métal forgé éclairent la pièce transitoire. Petite, carrée, elle semble l'antichambre d'un lieu autrement plus important. Une femme blonde lui sourit depuis le coin qu'elle occupe. Elle a l'air d'être très gentille, aimable et compréhensive, contrairement à tous ces gens dehors dont il faut sans cesse se méfier. La faim rend les gens hargneux et ils oublient vite la belle éducation qu'ils avaient et qu'ils voulaient offrir à leur progéniture… Mais le voilà qui repart dans ses obsessions ! Non, il ne veut plus y penser, il veut seulement oublier tout ça quelques heures avant de repartir vers l'enfer. Il secoue la tête pour en chasser les idées noires.
S’approchant, il distingue mieux la femme : ses yeux se sont habitués peu à peu au manque de lumière et lui permettent désormais de voir des détails qu'il ne soupçonnait même pas quelques minutes auparavant. Elle est vraiment très élégante et porte bien cette robe de perles et de dentelles délicatement ouvragée. L'étoffe a l'air d'avoir souffert, mais qui ou quoi a pu résister à cette tornade de la guerre ?
Elle est assise, sagement et simplement, les mains croisées sur sa poitrine et un ouvrage de laine posé sur ses genoux. Ses yeux brillent de douceur et d’humilité. Elle l’accueille comme un parent éloigné et tant attendu, avec une indéfinissable émotion dans le regard.
Son visage est assez large pour une femme, mais cela ne lui confère que plus de grâce et d'autorité. Ses grands yeux sont deux lacs dans lesquels se réunissent tendresse et compréhension. Sans un mot, il sent l'amitié pour cette jeune femme monter en lui. Quelque chose vibre au creux de son être et il sent bien qu’ils sont finalement très proches : leurs âmes sont encore tendres de jeunesse et pures d’innocence. Leur virginité, fardeau pesant et pourtant précieux, ne les rend que plus sensibles à l’atrocité et à l’injustice de la guerre.
Elle aurait pu être jolie si elle avait trouvé de quoi se maquiller un peu. Comme ça, elle a l'air d'une ravissante paysanne en robe du soir défraîchie. Elle n'en est que plus attendrissante.
Ses cheveux tombent en cascades blondes qui bouclent sur ses épaules larges. Une mèche s'est égarée sur ses lèvres ourlées. Elle doit être vraiment désirable à la lumière du jour. Ses larges mains sont posées l'une sur l'autre dans un signe de respect et d’humilité. Telle une madone pleine de bienveillance, elle ne s'est pas levée à son approche, elle n'a fait que le déshabiller des yeux en souriant. Elle s’amuse de leurs regards qui mesurent l'autre comme s'il s'agissait d'un adversaire. Elle le fixe droit dans les yeux et se présente :
- Bonsoir. Je suis Cassandre. Je suis l'hôtesse de la soirée. Tu es déjà venu ? C'est la première fois que je te croise, je ne t'aurais pas oublié comme ça… Sa voix grave et charmeuse se fait plus traînante sur la fin de sa phrase. Elle est terriblement envoûtante. Son mystère parfume la pièce d’épices rares et précieuses comme dans un bazar oriental et son charme indéfinissable la rend aussi attirante qu’une pierre précieuse.
- En fait, explique le jeune homme, je suis déjà venu ici mais jamais à une soirée "Mon Amour"…
- Tu as une façon toute personnelle de prononcer ces mots-là, toi !… Ses yeux brûlent d'une intensité rare. Des flammes jaillissent et pétillent. Elle se lève et le frôle comme une âme découvrant un mortel. Quelle chance aura la personne qui repartira avec toi à son bras… murmure-t-elle en profitant de l'obscurité pour se rapprocher de son oreille. Il sent sa chaleur et son souffle l’envahir. C'est une nouvelle soirée, continue la femme de sa voix grave. C'est normal que tu ne connaisses pas. Puis, elle perd tout son éclat, mais pas son mystère, comme une chandelle soufflée dont la mèche rouge et or scintillera encore quelques instants. Elle recule, s’assoit et reprend sa place d'hôtesse : Pour une fois, il s'agit d'une soirée costumée.
- Mais je n'ai pas de déguisement !
- Crois-tu que nos invités se promènent avec un costume sous le bras en pleine nuit alors que le couvre-feu règne ? Tu plaisantes ! Elle sourit encore, calme et assurée, comme une maîtresse sur son domaine. Elle emplit son trône royal et observe le jeune homme dont la fraîcheur la fait sourire. Non, tous les costumes sont là. C'est une soirée qui reprend les bals publics : tu peux être habillé en marin ou en fille de joie… Selon ton rôle, explique-t-elle, tu ne pourras danser qu'avec une personne du sexe opposé. Un marin danse avec une fille légère. Rien d'autre. Ses lèvres s'écartent et laissent apparaître des dents blanches et fines comme de la porcelaine quand elle rit en disant : L'homosexualité et le lesbianisme sont interdits ici ! C'est comme à l'extérieur ! Elle réprime un fou rire tragique. Alors, tu préfères être dans quel rôle ce soir ?
- Je ne sais pas trop, pense tout haut le jeune homme. J'en ai assez de ne penser qu'à l'armée, à la guerre et à l'appel. Je ne veux pas me battre… Je crois que je me transformerais bien en fille pour une fois…
- Alors entre là et change-toi, décide Cassandre. La soirée est au bout de la pièce, précise-t-elle en montrant du doigt une autre porte au fond de la salle. Rejoins-nous là-bas quand tu es prêt.
De ses larges mains, elle porte jusqu'à l'homme une grande boîte en carton. Il n'ose pas demander ce qu'elle contient et se tait. Il la soulève : elle est légère. Interloqué mais trop timide, il entre dans la pièce qui sert de vestiaire. Quelques bougies font encore usage de lampes.
La pièce est terne comme une cave vidée de ses tonneaux. De chaque côté et le long des murs, des bancs reçoivent les vêtements des autres participants à la soirée : des piles régulières et ordonnées décorent ces bancs de bois brut, sans doute empruntés à une école. Des chemises empesées, des pantalons et des vestes sont posés avec délicatesse pour ne pas les froisser. Une dizaine ou une quinzaine tout au plus de paires de chaussures est visible sous les meubles de bois, rangées parallèlement les unes par rapport aux autres et perpendiculairement par rapport au banc. Il rit de cette précision sans remarquer qu'il a le même geste inconscient que les autres convives : il pose ses souliers à angle droit.
Il retire sa chemise quand entre un homme plus jeune que lui et grossièrement travesti : sa robe est trop courte et trop serrée sur son corps souple, ses chaussures sont trop petites et il n'a pas de perruque pour créer un semblant d'illusion. Ses cheveux repoussés en arrière sont collés par la sueur et la brillantine.
Chacun dévisage l'autre en silence : le visage perlant de gouttelettes transparentes, les joues rouges, il semble s'être bien amusé. Pourquoi quitter si tôt un tel endroit de liberté ? Il continue d'enlever sa chemise tandis que l'autre, entre deux regards gênés, se déshabille et laisse apparaître un corps souple, fin et ferme. Ils échangent un léger sourire amical de convenance.
Le jeune homme pousse ses chaussures de femme sous le banc, masse un peu ses pieds gonflés et s'habille en homme. Un à un, il reprend ses vêtements masculins et semble retrouver le sérieux et la tristesse d'une vie honteuse. Il faut avoir l'air de n'être pas et pourtant, c'est si difficile à cacher. Il se rappelle ce que les autres pensent : "C'est un choix ; ils font ça, qu'ils assument ou bien qu'ils changent !". La sanction est lourde, trop lourde pour ne pas être efficace : s'il avait eu le choix, il aurait été comme tout le monde, mais juste pour ne pas avoir de problème, pour ne pas se faire passer à tabac ou subir un odieux chantage orchestré par de petits voyous, pour ne pas risquer sa vie… Mais jamais il n'échangerait ce qu'il est contre une bonne conscience bovine comme un grand nombre d’habitants de cette ville ! Oh, non ! Jamais ! Ils ne savent pas le plaisir qu'il prend à se rendre ici en secret, à s'amuser avec des gens qui sont comme lui. Ici, il est libre, heureux, il s'amuse comme un fou dans ces soirées. Les déguisements sont totalement minables mais ils permettent d'oublier la réalité un instant et de briser une barrière de gêne que ne peuvent pas ressentir deux personnes grimées et costumées comme eux. La dérision ne fait pas de mal, par les temps qui courent…
Le jeune homme sorti de la fête est presque habillé et se sent gêné de devoir partir sans un mot. Il jette un œil à l'autre garçon dans la pièce : comme il a l'air embarrassé par ce qu'il découvre dans la boîte en carton ! Il réprime un fou rire quand il le voit sortir avec surprise une paire de boucles d'oreilles, des peignes à cheveux dorés, des bracelets fins et des chaussures à talons. À quoi s'attendait-il ? Il est supposé être une fille de joie, une fille publique… Va-t-il refuser de porter ça et demander un costume de marin ? Qu'il essaie, il ne regrettera pas ! Il rit et sa main gauche cache sa bouche comme le font les enfants.
Résigné, l'homme brun enfile une robe si étroite qu'elle ne fait que souligner la musculature impressionnante de son torse et de son dos. Ses jambes velues et puissantes sortent de la robe si courte qu'elle ne dépasse pas le genou ! Quelle fière allure il a, ironise-t-il ! Il plie ses affaires avec soin, comme un maniaque. Il doit vivre seul pour agir comme ça !
L'homme brun hésite à mettre les bijoux en toc qui sont restés au fond de la boîte. Il se décide enfin sous les regards amusés du jeune homme et se retourne vers lui pour lui demander :
- C'est à qui ces vêtements ?
- Ça vient d'une tournée de la personne qui habite ici, répond l'homme en veste après un moment d'hésitation. Il y avait une danse dans le spectacle où des marins étaient dans un bal et retrouvaient des filles… légères.
- Je ne savais pas que cette maison appartenait à quelqu'un de connu !, s’étonne-t-il en gardant les bijoux dans sa main. Qui peut bien faire des soirées clandestines pour des homosexuels bannis de la société ?, pense-t-il.
- "Elle" est si connue qu'on la dit intouchable !
- C’est une femme qui organise des soirées entre garçons ? s’interroge le jeune homme passant d’une surprise à une autre.
- Je dis "elle" mais je n'en suis pas vraiment sûr… Personne ne sait vraiment ce qu'elle est. Après un long silence coupable, il conclut : Bon, j'y vais. Mes parents ne doivent surtout rien savoir de mes virées nocturnes.
- Fais bien attention en sortant, prévient l’homme brun : au coin de la rue, à l'angle près de la place, il y avait des Allemands quand je suis passé il y a une demi-heure peut-être, prévient sur un ton paternaliste le jeune homme vêtu désormais d'une robe trop courte.
- Merci, répond l'autre, visiblement ému d'une telle attention. C'est si rare désormais.
Il l'observe grimper l'escalier en colimaçon et fuir lestement vers la sortie sans même un regard pour lui. Il est jeune, trop jeune, pense-t-il. Il ne se rend même pas compte de la chance qu'il a de fréquenter un endroit comme celui-là : ils sont haïs, menacés et quelqu'un se permet de leur offrir une salle de réunion et d'amusement en totale illégalité. Elle risque gros ; sans doute la mort, comme eux. Peu importe qui elle est, c'est une sainte femme.
Il enfile un bracelet qui rend son bras encore plus volumineux : il se demande de quoi il a l'air comme ça ! Et à quoi ressemblent les autres chanceux qui dansent déjà de l'autre côté de la porte ? Le spectacle doit être hallucinant ! Il rit déjà tout seul tout en prenant les chaussures fines et à hauts talons de la boîte : jamais il ne pourra marcher avec ces échasses ! Il essaie, glisse ses pieds massifs à l’intérieur du cuir tendre : trop petites, évidemment ! Il le savait ! Il aurait dû opter pour l'habit de marin !
Après bien des contorsions, il réussit à garder aux pieds ses nouvelles chaussures de femme. Non, c'est trop serré, vraiment trop serré, il ne pourra pas rester comme ça très longtemps avant de hurler de douleur… Une idée jaillit dans son esprit : il avance vers la pile du jeune homme qui vient de partir et échange les chaussures bleues qu'il tient à la main contre celles du blond. Après quelques mouvements, il s'aperçoit qu'elles sont également trop petites, bien sûr, mais quand même plus confortables.
Toujours timide comme à son ordinaire, il prend son courage à deux mains et se dirige vers la porte dont lui avait parlé la ravissante Cassandre… Oh, quelle femme ! Il repense à elle et se dit que sa soirée est vraiment riche en événements : il a bien fait de venir ! D'abord, il échappe à des soldats ivres, puis il réussit à gagner la place et à entrer muni du code secret… Ensuite, il y a cet homme là-haut, ruisselant de virilité et rayonnant d'une telle sexualité qu'il semble incroyable que quelqu'un ait pu penser lui résister. Pourtant, il n'est pas aussi beau que le jeune écervelé qui vient de partir. Mais il est plus sensuel et son regard hypnotique vous soumet aussitôt, sans un mot.
Et puis il y a l'incontournable Cassandre… Peut-être est-elle cette femme qui les protège ? Après tout, il connaît peu de vedettes. Elle semble cacher un mystère profond. Elle est tout simplement étonnante : jamais il n'avait rencontré une femme comme elle. Sait-elle que son prénom était aussi celui d'un roi de Macédoine, croit-il se souvenir, un roi sanguinaire qui avait décimé toute la famille de sa femme ? Et c'est aussi le prénom d'une princesse de l'Iliade : elle était aimée d'Apollon qui lui avait offert le don de prophétie. Mais elle l'avait repoussé et il l'a maudite : plus personne ne croirait désormais les paroles de la belle. Deux personnages, un homme et une femme, deux destins tragiques.
Quelle étrange rencontre !
Il est temps d’affronter la réalité et d’oublier un peu ses réflexions : il respire une fois profondément, retient l'air emprisonné dans ses poumons et pousse la porte de bois qui cache son avenir.
D'abord, il ne distingue pas grand-chose tant la pénombre est épaisse dans cette pièce, plus encore que dans les autres. Peu à peu, les lueurs vacillantes des bougies se distinguent et permettent aussi d'entrevoir des corps qui glissent dans la fumée et les ténèbres.
À gauche se distingue un bar improvisé : des tonneaux renversés et sans doute encore pleins puisque le serveur remplit quelques verres depuis le robinet de l'une de ces entrailles de bois et de fer, servent de comptoir. Face à eux, quelques caisses de bois, et d'autres tonneaux encore, sont posés là en guise de chaises. Il n'y a que quelques dizaines d'hommes, comme il s'en doutait en voyant les piles de vêtements sur les bancs du vestiaire.
À droite, un orchestre joue une valse après avoir enchaîné un jazz endiablé et un air américain entendu dans un cabaret de Montmartre. Les couples sont composés d'une "fille", c'est-à-dire un de ces hommes grimés en femme facile, et d'un gosse de Paris coiffé d'une casquette ou bien d'un marin à pompon. Certains garçons vêtus en filles sont troublants : le corps souple comme un roseau, élancé, mince et bien fait, ils incarnent parfaitement le mélange troublant de la féminité et de la masculinité. L'un d'eux, les traits fins et le regard de braise surmonté de délicats sourcils, embrasse goulûment un beau brun aux bras musclés et velus. Le cheveu court, un Titi parisien prend une "fille" par les fesses et l'attire jusqu'à lui pour le caresser. Tout est factice, tout est comédie : leurs comportements outranciers ne sont qu'une immense caricature de la société bien pensante qui les méprise tant. Rien dans cette pièce n'est vraiment réel et leur attitude ne fait que souligner le tragique et la fragilité de la situation. Ils peuvent mourir d'un instant à l'autre, soufflés par un obus, battus à mort par un SS, abattus d'une balle ou bien torturés par la Gestapo. Tout est permis sur eux, ils ne sont rien et ils sentent bien que leur sort est déjà joué. S'ils tombent, ils en mourront. Mais comme ils n’existent pas, ils sont déjà morts.
Alors chacun tente d'oublier tout ça, de jouer le jeu et de prétendre que tout va pour le mieux : ils jouent à l'homme viril et à la femme facile pour oublier, c'est plus grisant et moins rare que l'alcool. Ne pas trop penser pour ne pas trop souffrir. Ne pas trop réfléchir pour croire encore et rêver.
