Les frondaisons du Père-Lachaise - Emma Psyché - E-Book

Les frondaisons du Père-Lachaise E-Book

Emma Psyché

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Beschreibung

Plus qu'une ville dans la ville, le Père-Lachaise était un monde parallèle. Histoires d'amour, réflexions sur la Vie et la Mort, personnages multiples tous reliés par ce lieu hors du commun qu'est la grande nécropole parisienne. Découvrez quelques-uns de ses mystères, peuplés d'anecdotes et de secrets intemporels dans ce roman palpitant, romantique et saupoudré de spleen. Décodez Les frondaisons du Père-Lachaise.

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Veröffentlichungsjahr: 2021

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Sommaire

CHAPITRE UN

CHAPITRE DEUX

CHAPITRE TROIS

CHAPITRE QUATRE

CHAPITRE CINQ

CHAPITRE SIX

CHAPITRE SEPT

CHAPITRE HUIT

CHAPITRE NEUF

CHAPITRE DIX

CHAPITRE ONZE

CHAPITRE DOUZE

CHAPITRE TREIZE

CHAPITRE QUATORZE

CHAPITRE QUINZE

CHAPITRE SEIZE

CHAPITRE DIX-SEPT

CHAPITRE DIX-HUIT

CHAPITRE DIX-NEUF

CHAPITRE VINGT

CHAPITRE UN

La France s’agenouille près de lui, regarde et, grave,

Se relève en disant : Il meurt bien.

Edmond Rostand

(84e division : monument aux Garibaldiens de l’Argonne)

Ils longèrent la bordure du parc. Les camions étaient nombreux, attendant le petit matin dans le brouillard qui vous glaçait jusqu’aux os. Comme il était loin le temps où le soleil les réchauffait de ses rayons depuis l’aube jusqu’au crépuscule.

Les moteurs des véhicules frigorifiques ronronnaient doucement comme des félins ne dormant que d’un œil : on ne saurait leur faire confiance et les croire réellement emportés par le sommeil. Un bruit, un seul, aurait suffi à les réveiller et à déchaîner leur fureur.

Les routiers n’étaient pas encore réveillés. Ils n’étaient pas encore aux lavabos tristes et sales de la station autoroute. Ils rêvaient encore aux jeunes filles des magazines suspendus à leurs cabines, à la bière de la veille qui embrumait leur cerveau plus sûrement que le ruban d’asphalte qu’ils avalaient des heures durant.

Une main se leva : le signe. Un bras mince, la peau brune, fendit l’air. Il fallait avancer, doucement, sans un bruit pour ne pas réveiller le monstre. Comme dans les contes que lui chantait sa grandmère.

Comme la vieille femme lui manquait ! Mais il devait avancer, faire preuve de courage et se montrer à la hauteur des attentes de la famille. Son grand frère était resté au Pakistan, avec ses sœurs. C’était alors à lui de passer la frontière. Son aïeule lui envoyait mentalement tout le courage et toutes les pensées positives nécessaires. C’était pour son regard dans les nuages qu’il passerait la frontière.

Le bras se tendit, la main se déroula, le doigt montra un premier camion : les hommes en file indienne restèrent à l’arrêt le long de la clôture. Le premier avança, doucement, sans un bruit. Il se logea sous la bâche du véhicule indiqué. Plus un mouvement, il devint lui-même métal et caoutchouc. Il se fondit dans la masse et disparût.

Un deuxième, puis un troisième homme coururent sur la pointe des pieds avant de se cacher : celui-ci dans une roue large et creuse, celui-là dans les ramifications mécaniques du véhicule. Peu importait qu’ils mourussent, pourvu que ce fût dans un pays libre et riche. A l’Ouest.

C’était bientôt son tour. Son cœur battit de plus en plus fort, explosant ses tempes, mais sa respiration se voulut lente et sereine : il était absolument hors de question de laisser paraître sa peur.

Les corps humains se fondirent dans le métal et le bruit. C’était à lui de jouer !

Il avança en silence, ombre de son propre corps, fantôme olivâtre sur fond blanchâtre. Il grimpa dans le camion frigorifique laissé entrouvert : volonté délibérée du chauffeur ? Arrangement avec le passeur ? Cadenas brisés ?

Il s’assit au fond sous un carré de viande. Pourvu que ce ne fût pas du porc ! Sa religion lui interdisait tout contact avec cet animal, mais il voyait plus loin et savait que Allah ne lui en voudrait pas. Il demanderait pardon de ce contact involontaire et serait certainement pardonné.

D’autres Pakistanais le rejoignirent, quelques Indiens aussi. Personne ne parlait, seuls les yeux en disaient long : les nuits passées à marcher dans des paysages désertiques, dans la campagne, avançant plus ou moins rapidement selon ce qu’ils avaient réussi à voler la veille dans les jardins ou les cultures.

Les différents passeurs qu’il avait croisés n’étaient pas bavards non plus : chaque fois, ils le rabrouaient quand il engageait la conversation, histoire d’alléger un peu le poids du voyage.

Encore quelques hommes et le tour serait joué. Inch’ Allah ! Chacun s’en remettait à Dieu et espérait que sa cachette ne serait pas découverte avant d’avoir pu passer en Angleterre.

Un jeune homme dehors courut vers un dernier camion. Comme un parasite, il se glissa dans la carcasse de la bête et essaya d’en tirer de quoi respirer et survivre. Mais un chien aboya soudain dans un véhicule ! Le passeur disparût en un clin d’œil, abandonnant la cargaison humaine à son triste sort.

Plus personne ne respirait : le chien aboyait encore. Un chauffeur se frottait les yeux en quittant sa cabine. Il soupira, agacé, expulsant un souffle blanc dans le froid matinal.

D’un seul coup, la police encercla l’aire de stationnement : des dizaines d’hommes en uniforme prirent d’assaut les camions qui ronronnaient toujours doucement comme des félins que l’agitation ne concernait pas. Les hôtes indélicats seraient délogés sans même générer un mouvement de ces sphinx hautains.

Les chauffeurs furent réveillés avec fracas, les chargements furent inspectés, les émigrants bousculés. Epuisés, affamés, ils observaient avec de grands yeux désespérés leur avenir se réduire à toute allure : les uns après les autres, ils étaient extirpés, menottés et regroupés.

Il fallait agir ! Il fallait faire vite ! Quelques-uns tentaient de se recroqueviller derrière leur morceau de viande congelée. D’autres pleuraient sans bruit en se protégeant maladroitement avec la carcasse d’un bœuf suspendu à un crochet ou des caisses d’oranges venues d’Israël légalement, elles.

Il décida d’aller de l’avant, pour sa famille, pour sa dignité. Il ne pouvait pas se laisser attraper et reconduire à la frontière : que serait-il devenu à l’aéroport de la capitale, à des centaines de kilomètres de son village ? La police pakistanaise l’aurait jeté en prison, sa famille aurait été humiliée et il n’aurait plus aucun moyen de leur venir en aide.

Quand les portes du camion s’ouvrirent avec violence, il se jeta à l’extérieur et surprit ses assaillants : personne ne réagit, les policiers avaient plutôt l’habitude de réfugiés affaiblis et paniqués qui se laissaient prendre sans opposer de résistance.

Les rares à se débattre n’avaient pas passé plusieurs semaines à marcher et à se terrer dans divers pays pour arriver jusqu’ici. Ils venaient de frontières moins lointaines comme l’Iran, la Serbie ou encore la Slovénie. Mais ils étaient peu nombreux et ils étaient toujours restés en groupe tout au long du trajet.

Alors il courut vite, tout droit devant lui, il sauta une barrière blanche avec l’énergie du désespoir. Un policier cria, leva son arme mais un autre lui fit signe de se concentrer sur les prisonniers et la fouille des véhicules. Tant pis s’il en manquait un. Qui le saurait ? Ils en avaient déjà beaucoup. Leur chef serait content, le préfet également et tout se passerait bien. Avec un peu de chance, ils auraient une prime pour Noël.

Alors lui, il courut longtemps, très longtemps, avant de se rendre compte que les chiens n’étaient pas sur sa piste. La sueur coulait dans son dos et perlait sur son front, mais il courait encore.

Il ralentit un peu : le corps aux aguets, les sens en alerte, il quêtait du regard un abri provisoire, de préférence en hauteur pour éviter de laisser une piste odorante et par crainte des animaux de la forêt.

Il ne connaissait pas ce pays, il ne savait rien des bêtes féroces qui peuplaient peut-être ces bois sombres et touffus. Il avait peur, il avait froid, il était fatigué.

Il s’endormit sur une branche.

Les battements de son cœur s’accélérèrent. Son souffle était court, la sueur perlait rapidement et il se réveilla en hurlant.

- Il faudrait vraiment que tu te fasses soigner, je t’assure !

- C’est vrai, ce n’est pas normal d’être agité comme ça. Tu ne dors jamais, tu remues sans arrêt.

Sajjid et Imran l’observaient d’un air moqueur et légèrement inquiet. Ils étaient postés autour de la banquette miteuse qui leur servait à tous de couche. Ils savaient ce qu’il avait vécu, ils partageaient un périple semblable mais ils refusaient de reconnaître leur traumatisme.

Il était presque dix-huit heures. L’heure de sortir et de gagner un peu d’argent.

Atal, le plus jeune du groupe, prit le relais et s’allongea sur la couche abîmée avant de se recroqueviller et de fermer les yeux doucement. Il était le plus jeune, venu du fin fond de l’Inde. Son ossature fine, sa peau veloutée et ses yeux frangés de cils épais et longs lui permettaient de séduire toutes les filles très aisément. Il n’en avait pas conscience et n’en abusait pas, mais cela lui permettait de temps en temps de dormir dans un vrai lit, de faire l’amour avec de jeunes Françaises installées dans de jolis studios peuplés de peluches, de livres et de vidéos. Elles se ressemblaient toutes un peu, mais il préféraient les femmes à la peau blanche comme le lait, les rousses et les blondes, contrastant avec sa peau à lui, brunie au soleil depuis l’enfance par les travaux dans les champs avec ses parents.

Quand il était avec ces jeunes filles, ils parlaient un peu anglais, puis faisaient l’amour avant de s’endormir. Elles lui laissaient toujours un peu d’argent et leur numéro de téléphone, mais Atal ne pensait qu’à l’Angleterre. Comme Saïf, il avait raté son passage et il restait à Paris, fuyant les contrôles de police et cherchant de quoi survivre avant de partir à nouveau. Comme Saïf était fier d’être Pakistanais, il était fier d’être Indien. Il cohabitait avec des Pakistanais et, tout comme eux, il ne comprenait pas pourquoi une lutte fratricide opposait le Pakistan et l’Inde.

Ils vivaient bien tous les quatre ensemble, sans se taper dessus : malgré leurs nombreuses différences, ils étaient de la même origine, ils partageaient le même quotidien et rêvaient du même avenir radieux.

Atal avait travaillé quelques temps dans un restaurant, d’abord aux cuisines puis à la plonge. Il balayait aussi un magasin la nuit quand les employés ne pouvaient pas l’apercevoir. C’était le plus jeune et le plus débrouillard. Il avait presque un salaire régulier et son patron fermait les yeux concernant sa situation irrégulière : il le payait la moitié du Smic et n’avait aucune charge à déclarer. De plus, le jeune homme était un excellent élément, sérieux, efficace, ponctuel.

Il était le pilier de leur modeste habitation.

C’est pour cela que le jeune homme pouvait prendre le canapé miteux chaque fois qu’il le souhaitait. Il le dépliait, s’endormait aussitôt comme un enfant pour reprendre des forces rapidement. Et il se réveillait quelques heures plus tard, prêt à travailler, toujours souriant, les traits reposés.

Si Atal menait sa vie en toute indépendance, les deux Pakistanais entraînaient souvent leur coreligionnaire dans leurs virées : il n’y avait pas d’heure pour gagner un peu d’argent à Paris.

La journée, ils vendaient à tour de rôle des babioles dans le métro : des gadgets, des jouets pour les enfants, de petits chiens en plastique lumineux qui chantaient quand on les caressait. Souvent, quand ils manquaient d’argent pour acheter sous le manteau leurs colifichets aux Chinois du treizième arrondissement, ils prenaient le métro jusqu’au passage Brady ou ses alentours pour récupérer à prix modiques des sachets de cacahuètes, de noix, de noisettes et autres oléagineux que les voyageurs aimaient mâchouiller pour calmer leur agacement dans les transports. Les Africaines étaient leurs meilleures clientes pour ces produits. Elles aimaient aussi énormément le maïs grillé sur un vieux chariot de grand magasin transformé pour l’occasion en brasero. Mais pour avoir ce dernier article, il fallait une situation, de l’argent ou beaucoup de chance.

L’été s’étirait encore mollement sur la capitale française et les trois compères décidèrent de ne pas travailler dans le métro : il y avait trop peu de Parisiens et trop de touristes qui se méfiaient d’eux. De toute façon, il était tard et les affaires dans le sous-sol parisien ne s’amorçaient que tôt le matin pour se conclure à la fermeture de la station ; sinon cela ne valait pas les risques encourus.

Quittant le quartier de La Chapelle, ils marchaient en riant, en se racontant des histoires et aussi bien sûr en contemplant les jolies filles qui dénudaient leur corps pour l’été. Jamais ils n’auraient pensé que les femmes pouvaient s’exposer aussi déshabillées : bien sûr, c’était péché de les voir, de les détailler et de s’arrêter sur leurs cuisses rondes et douces, sur leur peau fine et soyeuse, sur leurs cheveux libres qui bondissaient en cadence avec leur poitrine offerte. Ils étaient comme des enfants diabétiques dans un magasin de sucreries : ils pouvaient regarder, parfois s’approcher, mais jamais consommer.

Une épouse les attendait depuis leur plus jeune âge au village, prête à prendre le bus et à traverser légalement cette fois les frontières jusqu’à leur héroïque mari qui leur permettrait de vivre la vie des gens aisés dans un autre pays, certes, mais dans leur communauté, dans un quartier qu’ils auraient annexé par leur seule présence. Et sans perdre de vue le retour triomphal au pays. Evidemment.

L’heure passant, Imran demanda :

- Qu’est-ce qu’on fait ce soir ?

- J’irais bien voir l’association de bénévoles qui pourra peut-être me donner de nouvelles informations pour passer en Angleterre.

- Oublie, Saïf, c’est ridicule. Tu ne peux plus traverser la Manche : il y a trop de contrôles, ils connaissent toutes nos astuces pour passer le ferry.

- Il doit y avoir un autre moyen, j’en suis certain.

- Tu peux toujours continuer à guetter les camions passant par l’Eurotunnel. Mais le mieux serait qu’un Français t’emmène dans sa voiture !

Il se mit à rire et dévoila ses belles dents d’ivoire. Le rêve semblait s’arrêter là, les deux autres Pakistanais s’étaient résignés à vivoter à Paris et à envoyer de l’argent de temps en temps à leur famille plutôt que risquer la prison ou la mort dans un nouvel embarquement. Mais Saïf ne voulait rien savoir et gardait son cap, fièrement : il pensait à sa famille, à son idéal et il se promettait de ne jamais abandonner.

- Il peut toujours prendre le train ! se moqua Sajjid.

- Oui, l’Eurostar est rapide et fiable. Il te faut juste des papiers français pour y asseoir tes petites fesses de Pakistanais affamé sur les fauteuils de luxe de ce bijou technologique ! s’esclaffa le gros Imran. Sa peau grasse et trouée par l’acné se plissait autour de sa bouche épaisse.

- Riez, riez. Moi je sais ce que je veux, je sais où je vais. Je ne lâcherai rien. Je n’oublie pas. Je ne suis pas un couard comme vous, moi je sais ce que je veux, martelait-il, comme pour s’en convaincre lui-même.

- Epouse une Française si tu en trouves une assez désespérée pour ça !

- Ou affreuse !

- Il ne peut pas se permettre d’être trop difficile non plus…

- Ca suffit maintenant ! se fâcha Saïf.

- Tu as raison, acquiesça Sajjid. Désolé. C’est vrai qu’il faut trouver de l’argent ce soir.

- Comme tous les jours, soupira le gros Imran.

Il leur fallait payer le loyer exorbitant exigé par le séfarade Moshe Zrihian. Le gros homme passait toutes les semaines récupérer en espèces le montant correspondant en réalité à un mois de location de ce petit studio insalubre situé sous les toits dans le dix-huitième arrondissement. Les toilettes étaient sur le palier, ainsi qu’un robinet qui gouttait du matin au soir. Mais les sans papiers ne se plaignaient pas de leur sort et payaient des fortunes rubis sur l’ongle, comme des milliardaires.

Dès que le gros ventre à peine retenu dans une chemise trempée de sueur aigre passait la rambarde de l’escalier de service pour descendre, les quatre colocataires respiraient à nouveau et soupiraient de soulagement jusqu’au prochain passage de l’exploiteur.

- On pourrait faire le tour des restaurants ?

- Pour vendre des fleurs !

- Oui, je veux bien, moi. Mais où allons-nous les trouver ? Il est trop tard pour récupérer celles des supermarchés en fouillant leurs poubelles.

- Ils versent de l’eau de Javel dessus désormais pour nous interdire de revendre ce qu’ils jettent ! Les monstres !

- Les fleuristes ne voudront pas nous en vendre à bas prix.

- Jamais de la vie ! Ils préfèrent encore les abîmer et les jeter.

Le courageux Sajjid s’arrêta et sourit. Ses pectoraux roulaient sous sa chemise de coton léger. Il avait été élu Monsieur Muscles dans un concours de sa région et il en était très fier. Il avait gagné un peu d’argent, aussitôt investi dans le voyage qui l’avait mené jusqu’à cette impasse. Il était resté quelques temps dans un centre d’accueil avant de s’enfuir et d’être pris en charge, ou plutôt pris en main, par la communauté pakistanaise. Il voulait de l’argent ? Il aurait du travail. Et beaucoup !

Peu habitué à se lever tôt pour transpirer jusque tard le soir et gagner péniblement de quoi survivre, Sajjid vivait d’expédients, de menus larcins et de ses sourires. Comme le bel Atal, il impressionnait et pouvait plaire d’un mouvement de ses biceps. Mais ce n’était pas les filles qu’attirait cet homme musclé.

Par indolence, il s’était laissé faire la première fois. Un homme d’un certain âge l’avait flatté. Il avait touché ses bras et ses cuisses et l’avait invité à prendre un verre. Il lui avait alors proposé avec un sourire entendu de prendre quelques clichés du Pakistanais dans les positions classiques d’un athlète développant ses muscles. Et bien sûr la séance avait dérapé, le photographe amateur en voulait plus. Quelques billets colorés suffirent à faire taire les inquiétudes et la gêne de Sajjid qui ferma les yeux et pensa à ce qu’il allait s’offrir avec cet argent. Quand il avait besoin de payer sa part de loyer, quand il voulait manger ou envoyer de l’argent à sa famille, il se laissait approcher dans un square ou dans la rue en traînant dans les quartiers fréquentés par les homosexuels : il trouvait toujours un homme plus ou moins jeune prêt à payer pour des faveurs sexuelles.

Le Pakistanais n’avait pas de scrupules car il supposait comme beaucoup de garçons qui n’assumaient pas leur attirance pour les autres hommes, qu’il lui suffisait de conserver le rôle actif pour ne pas être considéré comme un inverti. Non seulement c’était lui le mâle en toute circonstance, mais en plus il leur soutirait de l’argent, et il méprisait même un peu ces Occidentaux décadents… Autant de bonnes raisons de ne pas douter de sa virilité et de son hétérosexualité. Il aurait pu être riche assez facilement, si seulement il avait voulu s’en donner la peine. Mais la paresse l’envahissait et il ne se soumettait aux caresses d’inconnus que lorsqu’il avait réellement besoin d’argent… ou envie de sexe rapide et valorisant selon ses propres codes.

La nuit tombait chaude et moite sur Paris. La ville lumière méritait bien son surnom : le ciel était rose jusqu’aux limites de l’Ile de France grâce aux lampadaires et autres réverbères éclairant les moindres recoins de la cité.

Les trois garçons s’arrêtèrent et formèrent conseil de guerre : comment gagner un peu d’argent ce soir ? Les restaurants ouvraient, les touristes fleuriraient sur les terrasses comme autant de portemonnaie prêts à s’ouvrir à la vue d’une rose pour la madame, que le monsieur ne pourrait s’empêcher d’offrir de crainte de passer pour un mufle dans la ville de l’amour… Merci Paris ! Les fleurs semblaient le meilleur investissement pour la soirée.

Mais comment rentabiliser au mieux leur idée ?

Sajjid ne manquant jamais de ressource pour obtenir de l’argent sans trop se fatiguer proposa une solution miraculeuse pour obtenir des fleurs gratuites : le Père-Lachaise. Il était impossible d’en trouver plus ou moins légalement à cette heure tardive, et le célèbre cimetière en regorgeait. Personne ne s’en plaindrait ! Les quelques familles se mêlant aux nombreux touristes pour pleurer leur mort et fleurir leur tombe penseraient certainement qu’un autre membre de la famille était passé pour retirer les plantes desséchées par le soleil et le manque d’eau.

Quelle cruauté raffinée que de laisser crever des fleurs ou des arbustes en mémoire d’un corps pourrissant six pieds sous terre ! Il était presque de leur devoir de leur offrir une seconde vie, quitte à ce que les malheureuses se fanent en quelques heures, leur laissant le temps de compter leur argent en riant des amoureux aux fleurs flétries.

Les compères s’étant accordés sur leur destination, ils continuèrent leur chemin le long du boulevard de Belleville. Ils passèrent devant le Zèbre, célèbre salle de concerts où les nouveaux artistes français venaient se produire. On y retrouvait aussi des influences plus internationales, des danseuses de flamenco ou orientales, des musiciens d’Asie ou la Béninoise Angélique Kidjo.

Cette salle typique et chaleureuse donnait toute la mesure du quartier : un endroit moderne qui bougeait, plein de fêtards longeant la rue Oberkampf et débordant ses innombrables cafés, mélangeant les populations juives et arabes qui habitaient l’autre côté du boulevard aux Asiatiques qui avaient envahi le quartier de Belleville par leurs magasins de gros, leurs cafés, leurs traiteurs et leurs habitations personnelles.

Les vagues de migrants s'étaient fixées à tour de rôle dans ce quartier plus connu pour sa misère et la mauvaise qualité de ses habitations que pour son eau qui abreuvait le centre de Paris ou même son parc vertigineux.

Les Juifs ashkénazes puis séfarades avaient cohabité avec les Maghrébins, avant d’accueillir tant bien que mal les Asiatiques. Etaitce la lassitude du treizième arrondissement qui avait poussé ces derniers à annexer ce quartier ? Ou bien était-ce pour la rue Pali-Kao qui est à Baliquiao ce que Pékin est à Beijing ?

Les trois amis avançaient en groupe, longeant ensuite le boulevard de Ménilmontant, ce quartier chanté autrefois par Maurice Chevalier ou Charles Trénet, deux illustres inconnus pour eux auxquels ils préféraient les éphémères artistes du cinéma de Bollywood. Ils comprenaient fort mal le français mais ils en saisissaient les grandes lignes : ainsi, le passage Monplaisir leur accrochait toujours un sourire imbécile et gêné quand ils passaient par là.

Les touristes et les Parisiens qui gonflaient les terrasses ensoleillées l’après-midi avaient cédé leur place à d’autres touristes et d’autres Parisiens, libres et joyeux, des célibataires ou de jeunes couples. Les parents couchaient leurs enfants à regret, soupirant de ne pas pouvoir tirer avantage de la nuit qui s’annonçait moite et suffocante dans la ville de l’amour.

La cité tout entière se dégourdissait de la journée et ouvrait ses yeux aux longs cils tendres et soyeux sur une nuit rose et rouge. Une nuit parfaite qui allait durer longtemps. Une nuit idéale pour vendre des fleurs aux amoureux avinés.

Les hautes murailles surmontées de barbelés et de piques de métal se profilaient à l’horizon. Les garçons ne ralentirent pas ; ils n’avaient aucune idée de la manière de pénétrer ce sanctuaire mais ils avaient une confiance totale en Sajjid. Il avait eu l’idée, il trouverait le moyen. Il avait toujours été débrouillard.

Le jeune homme ne bifurqua pas vers l’avenue Gambetta pour pénétrer le square Samuel Champlain : non seulement les grilles du petit parc étaient très élevées, mais des barrières métalliques surplombaient les murs de pierre déjà hauts de quelques mètres. Impossible de rentrer dans le vieux cimetière par ici, il fallait laisser le célèbre Mur des Fédérés à sa mélancolie.

La bien nommée rue du repos (à ne pas confondre avec la rue des partants située à l’exact opposé de la nécropole) n’offrait aucune brèche dans son enceinte également chapeautée de barbelés et hérissée de piques.

Il ne restait que l’épaisse muraille du côté du boulevard Ménilmontant : certes, les véhicules affluaient de toute part sans jamais cesser, mais la hauteur était moins vertigineuse par ici que partout ailleurs. Il faudrait être discrets, ne pas attirer l’attention des conducteurs qui patientaient les uns derrière les autres dans les embouteillages.

Avec un aplomb sans égal, Sajjid prit son élan depuis le rebord du trottoir et s’agrippa aux pierres saillantes du mur : ses ongles grattaient la roche et cherchaient un point d’accroche. Les deux autres, surpris par la rapidité de l’action, restèrent un instant paralysés et ébahis avant de se précipiter vers lui pour l’aider à atteindre au moins la margelle de ciment recouverte de mousse vert tendre.

Les muscles bandés, des gouttelettes de transpiration coulant délicatement sur son corps, le jeune homme se débattait comme il pouvait. Le gros Imran le portait presque sur ses épaules épaisses, transpirant également abondamment, tandis que Saïf le poussait vers le ciel.

Finalement, Sajjid put atteindre le rebord et s’y assit, victorieux, contemplant la rue face à lui et la basilique Notre Dame du perpétuel secours encastrée dans les immeubles et à laquelle on ne peut accéder depuis le boulevard de Ménilmontant qu’en traversant le hall du bâtiment qui la voile.

Son sourire blanc et franc s’adressa à ses deux camarades restés en bas :

- Alors ? vous venez ? Je ne vais pas vous fournir gratuitement !

- Comment veux-tu que je grimpe là-haut ? tu es fou ! Je ne suis pas aussi souple que toi, se plaint Imran.

- Moi, je veux bien te rejoindre, mais tu m’aides ? demanda Saïf.

- Bien sûr ! Imran te poussera et moi je t’attrape les bras. Allez ! monte !

L’escalade s’annonça périlleuse : le jeune Pakistanais n’avait pas la force musculaire de son ami, mais il compensait activement par son énergie et sa volonté rageuse. Il se retrouva en quelques minutes sur la margelle et les deux hommes observèrent Imran avec humour :

- Là, ça va devenir compliqué, non ?

- Je ne sais pas… On peut aussi le laisser ici, tu ne crois pas ?

- Vous vous moquez de moi ? Qu’est-ce que je ferais ici moi ? J’attendrais que vous reveniez en étant pris par la police ?

- Un voyage direct pour le Pakistan avec les honneurs ! Ca ne te tente pas ?

- Arrêtez ! Je veux venir !

- Tu maigrirais là-bas, tu pourrais revenir plus tard avec une silhouette svelte.

- Ce n’est pas ma faute ! La nourriture est trop riche ici, j’engraisse vite. C’est mon métabolisme !

- Oui, bien sûr… Tu es ton premier client quand tu vends les cacahuètes dans le métro !

- Laissez-moi monter, aidez-moi. S’il vous plaît ! supplia Imran désespéré. Il était le plus craintif de la bande et ne savait pas rester seul.

Il avait toujours été gros, aussi loin qu’il pouvait se rappeler. A l’école, on se moquait de lui mais il expliquait que ses parents avaient assez d’argent pour le nourrir correctement, lui. Bien sûr, c’était faux et il lui fallait retourner l’après-midi aider aux champs. Il aimait la nourriture, il aimait sa famille et celle-ci était réputée pour sa cuisine : certes, ce n’était pas digne d’un maître queux, mais sa mère et ses sœurs cuisinaient le bœuf et le riz avec talent, mélangeant subtilement les épices pour relever les plats et les accorder ainsi aux goûts des hommes de la famille.

Le dhal, ce plat de lentilles dont il se régalait, le poulet mêlant la viande blanche au curry… Sans parler des spécialités pour les fêtes, des desserts, le tout aidé par un thé puissant… Rien ici n’avait de goût en comparaison de la cuisine maternelle. Rien de toute façon n’avait le goût de la cuisine pakistanaise ! Car ici, la nourriture était fade, insipide et triste comme la météo. Pas de soleil, pas d’épices, pas de vie.

Par conséquent, son goût prononcé pour les victuailles l’avait alourdi depuis l’enfance de plusieurs kilos gênant. Sa mère l’adorait ainsi, empêchant ses filles de manger pour que le garçon puisse se resservir et dévorer encore, toujours, grossir et être en bonne santé. Ses joues rebondies comme son ventre, ses cuisses épaisses et ses bras ronds lui donnaient un air enfantin que les femmes du pays, avides de pouponner, appréciaient particulièrement. Ajouté à ce physique un tempérament réservé et craintif, Imran n’était pas l’homme le plus désagréable de la région.

Il n’exprimait pas de violence, pas de hargne et c’est presque par hasard qu’il avait pris le chemin de l’Angleterre : la femme qu’il avait épousée dans sa tendre enfance avait perdu sa famille et elle logeait avec la mère de son époux, ses frères et ses sœurs. Il était impossible de continuer à vivre ainsi et sa mère avait décidé de réunir toutes leurs économies pour payer grassement un passeur. Etant l’aîné et le mieux portant, Imran fût désigné pour ce grand voyage.

Il n’était pas fâché de rester en France : le pays n’était pas désagréable si l’on faisait abstraction de la météo exécrable et de la nourriture. Il avait rencontré d’autres Pakistanais qui étaient devenus ses amis. Ils envoyaient de temps à autre de l’argent pour soutenir la famille et passaient le reste du temps à travailler, à s’amuser et à parler du pays. Mais ils savaient tous plus ou moins consciemment qu’il leur serait difficile voire impossible de rentrer.

Et il était là, un soir d’été, dans la capitale française, transpirant et gémissant, les bras tendus vers ses deux amis qui tiraient et s’efforçaient de l’aider à franchir le mur d’enceinte du Père-Lachaise, l’une des plus célèbres nécropoles au monde.

Entre fou rire et gravité, les deux hommes luttaient contre l’attraction terrestre qui semblait tout entière réunie dans le corps du gros garçon s’écorchant sur les pierres de la muraille. Mais les pieds décollèrent du sol, la tête franchit le rebord, le regard plongea dans la pénombre hérissée de tombeaux… avant que le jeune homme ne s’écroule à nouveau sur le bitume du trottoir.

Les rires des trois amis auraient rapidement attiré les badauds ou les conducteurs passant à proximité. Il fallait agir vite et se reprendre ! Ainsi, toujours meneur, Sajjid rabroua les deux autres et ragea :

- Ca suffit maintenant ! La police va arriver et tous nous arrêter ! On aura l’air malin !

- Surtout qu’on essaie de rentrer dans un cimetière…

- Mais ce n’est pas ma faute, soupira Imran.

- Allez ! Bougez-vous !

Serrant les dents, Sajjid utilisa ses muscles et tira son ami en l’air, tandis que Saïf s’efforçait de l’aider, s'agrippant au t-shirt ou à la ceinture, accrochant la grosse carcasse de toutes ses forces : la rage paya comme toujours et le volumineux corps se posa sur le rebord. Les deux athlètes tombèrent à la renverse sur le pavé du cimetière et reprirent leur souffle en haletant. Imran ondula avec la grâce d’un éléphant de mer sur un rocher et se dégagea du mur pour rouler lui aussi sur le pavé chauffé par le soleil de la journée.

Les garçons se redressèrent lentement et observèrent le paysage qui les entourait : si l’on réussissait à oublier les tombes qui se dressait comme des mains griffues vers le ciel, le Père-Lachaise était un parc fort plaisant. Les arbres bruissaient doucement, les oiseaux trillaient encore ici et là malgré l’heure tardive.

Ils s’engagèrent dans l’avenue Thirion, longeant les tombes silencieusement. Aucun d’entre eux n’osait parler, le calme régnait sur le vieux cimetière et le respect dû aux morts était d’autant plus pesant que les ténèbres plongeaient le lieu dans un mélange de crainte et de déférence.

Au lieu d’avancer tout droit vers l’avenue latérale du nord, ils bifurquèrent à droite et empruntèrent solennellement l’avenue principale en remontant vers le monument aux morts. Rien ne les obligeait à s’avancer jusque là, puisqu’ils venaient récupérer des fleurs gratuites à revendre durant la nuit. Mais une force étrange guidait leur pas vers ce lieu et ils s’arrêtèrent d’un mouvement commun, sans se concerter.

L’œuvre de Paul Albert les fascina : deux portes au-dessus d’escaliers entouraient un mur ciselé sur lequel apparaissait à gauche un ange dénudé retenant la pierre au-dessus d’un couple et d’un enfant. Au niveau supérieur, des femmes et des hommes pleuraient, plongés dans de profondes lamentations tandis qu’à droite d’autres personnes empreintes d’humilité et de crainte se dirigeaient également vers le centre haut du monument où un vaste couloir était emprunté par un couple nu, la femme posant sa main sur l’épaule de l’homme.

Toute la souffrance du monde était ici représentée : les larmes de ceux qui restaient, les pleurs de ceux qui partaient, le désespoir, la résignation, la fatalité tout entière représentée par cette simple indications « Aux Morts ». Comme l’œil se perdait à vouloir pénétrer les profondeurs du couloir qu’empruntait ce couple qui nous tournait le dos ! Comme l’on se sentait indécent à observer le calvaire et la douleur figées dans la pierre ! Comme les corps nus qui avaient indigné le peuple un siècle plus tôt indignaient encore les spectateurs ! Non pas pour leur nudité face à la mort absolue et mystérieuse qui rendait les humains égaux, mais par le malaise que l’on ressentait à détailler chaque personne souffrant, pleurant un être cher ou bien son propre malheur.

Et la roue tournait, et la Faucheuse coupait, sans cesse, et les hommes et les femmes se succédaient. Mais ceux que l’on avait aimés, ils avaient disparus à jamais. C’en était fini de ce grand amour, de ces éclats de rire, des siestes au soleil, des amis qui souriaient et vous réchauffaient le cœur. Vous étiez seul, vous ne pouviez les aider dans leur souffrance, vous ne saviez plus où ils étaient, s’ils étaient heureux, soulagés ou torturés, et vous attendiez votre tour avec angoisse et résignation.

Quand viendras-tu me priver de ma vie ? Quand je t’en aurai imploré ? Quand je serai enfin heureux ? Quand l’amour se lovera contre moi ? Quand j’aurai réussi ma vie ? Quand je l’aurai ratée ? A n’importe quel moment, aussi bête cela soit-il.

Et chacun de prier pour que cet instant fatal arriva le plus tard possible et qu’il fut le moins ridicule possible. Si tout le monde n’espérais pas une fin théâtrale, chacun priait en son for intérieur pour ne pas mourir bêtement d’une crise cardiaque dans sa voiture, sur un parking de supermarché, ou en tombant la tête la première contre le trottoir.

Une porte scellée à droite, une autre à gauche. La vision de la Mort pour les Occidentaux était assez manichéenne.

Si Atal avait été là, il n'aurait rien compris ! Il était hindou, ses dieux pléthoriques et sa cosmogonie aux antipodes des religions du Livre. Mais les trois musulmans saisissaient aisément le rapprochement entre leur culte et celui majoritairement catholique rendu au Père-Lachaise. S'ils avaient su qu'un enclos musulman avait été autorisé en 1856 par Napoléon III pour remercier l'empire ottoman… Si quelqu'un avait pu leur raconter l'enterrement de Malka Kachwar, reine d'Oude, décédée à Paris après avoir vainement protesté contre l'annexion de son royaume par l'empire britannique… Une femme, une Indienne, une musulmane. Le mausolée de la reine avait disparu, il n'en restait qu'une grande dalle carrée ; la mosquée avait été rasée en 1914.

Mais les trois garçons ne le savaient pas et ne s'en souciaient guère. La cité des morts était un lieu de recueillement qui devenait rapidement un musée à ciel ouvert où l'on croisait des gens plus ou moins célèbres et des architectures classiques ou pompeuses. Peu à peu on en aurait oublié que des cadavres pourrissaient sous la terre pour ne plus ressentir que l'immense parc au cœur de la capitale.

Sajjid avançait en silence dans les allées, se perdant dans les chemins et les avenues, grimpant des escaliers au hasard. Les deux autres suivaient, émerveillés par le charme macabre des lieux : une tombe surmontée d'une jeune pleureuse délicatement découpée dans la pierre pour l'éternité, un tombeau qui s'effondrait comme absorbé par le sol, des arbres bruissant dans le vent tiède…

Puis le garçon s'arrêta tranquillement, sortit un paquet de cigarettes et tira son briquet pour l'allumer. Imran murmura des reproches :

- Pas ici ! S'il te plaît !

- Quoi ? Pourquoi pas ? Justement, c'est ici que je me sens bien, apaisé, en communion avec la nature et la vie. Je n'ai pas peur.

- C'est une insulte aux morts !

- Pas du tout.

- Il a raison ! répliqua Saïf à voix basse. Les esprits vont se venger de nous !

- Je te rappelle que nous venons voler les fleurs déposées pour leur rendre hommage, répliqua-t-il avec nonchalance, fumant comme un dandy, tête haute. Il ne se passera rien, ils sont morts et nous sommes seuls.

Un mouvement dans les buissons et des bruits sourds les terrifièrent. A leur tour, ils étaient statues de pierre ; à leur tour, ils ne respiraient plus ni ne bougeaient. Puis le brave Sajjid partit d'un éclat de rire si strident qu'il glaça les deux autres jusqu'au sang :

- Un chat ! Ce n'est qu'un chat ! Je l'ai vu nous suivre, sans doute a-t-il faim. Vous êtes vraiment peureux, c'est incroyable ! On a traversé des kilomètres, on a vécu plusieurs vies en une seule, on lutte sans relâche pour notre survie et on craindrait notre ombre ?

- Tu sais bien que ce n'est pas ça.

- Si, c'est un chat, j'ai vu ses yeux luire.

- C'est l'âme d'un défunt qui nous poursuit.

- Arrête Saïf, j'ai déjà assez peur comme ça… C'était amusant d'aller avec vous voler des fleurs pour les revendre, c'était même drôle de passer le mur même si j'ai eu beaucoup de difficultés… Mais notre présence ici n'est pas la bienvenue.

- Moi j'avance.

- Jusqu'où tu veux aller ? Tu sais au moins où tu vas ? demanda Imran en tremblant.

- Je cherche une tombe récente, ou connue. Il y aura de beaux bouquets et on nous en donnera un bon prix en terrasse.

- Je ne veux pas rester ici. J'ai peur.

Allaient-ils se battre, ces idiots ? Un gros garçon effrayé et un jeune homme mal à l'aise faisaient face à un orgueilleux. Les minutes passèrent, longues, silencieuses. Tout autour d'eux restait calme, le vent s'était tu et les branches en suspens semblaient attendre le pugilat ou la réconciliation.

Sajjid jeta le mégot de sa cigarette d'un air dédaigneux et l'écrasa de la pointe de sa chaussure en synthétique bas de gamme. Il leva ses yeux ourlés de longs cils et sourit, bravache et généreux. Après tout, il était la tête pensante du petit groupe et il aimait sincèrement ses deux compères.

- Allez ! Prenez les bouquets ici, je prends ceux-là et on redescend ; ça vous va ?

- Oui, tout ce que tu veux pourvu qu'on parte le plus vite possible ! répondit Imran en serrant contre lui les fleurs délicates arrachées de leur parterre.

- Et toi, Saïf, tu ne dis rien ?

- J'entends des bruits. Il y a quelqu'un ici.

- C'est bon ! J'ai dit qu'on partait dans un moment !

- Chut ! Ecoutez…

Une voix masculine semblait parler un dialecte inconnu dont les phrases se répercutaient sur les pierres tombales comme autant de murs de théâtres antiques, amplifiant la plainte de par leur acoustique particulière. Le vent se leva soudainement, emportant en bourrasques les premières feuilles mortes de l'automne à venir et fit craquer les branches au-dessus d'eux.

Terrifiés, les trois amis n'osaient ni parler ni bouger. Ils tremblaient de tous leurs membres tandis que l'obscurité semblait être arrivée d'un seul coup, après avoir rampé et léché leurs pas comme un serpent immonde. La voix jaillissait à gauche, puis à droite, semblait murmurer à leur oreille, si proche, des mots incompréhensibles avant de s'enfuir loin pour mieux revenir. Des pas retentirent dans leur dos, une brindille craqua sous le poids de quelqu'un. Ils réfléchissaient à toute vitesse, galvanisés par l'adrénaline : le cœur battant plus fort, le souffle rapide, les pupilles dilatées, ils semblaient suspendus dans le temps comme un sportif avant le départ.

Ce n'était pas un gardien qui jouait à les effrayer. Ce n'était pas un fou qui s'était laissé enfermer. C'était quelqu'un d'autre. Autre chose.

La tension était trop forte, et Sajjid lança d'un cri le mot d'ordre : Courez ! Aussitôt l'impulsion fût prise et comme un seul homme, les trois compères se mirent à détaler au gré des escaliers et des avenues tombés dans la pénombre. Vite ! A droite ! Courir, courir ! Retrouver la ville et lutter toujours, mais vivre !

Un craquement sourd venant des profondeurs de la terre les terrifia plus encore : le sol s'ouvrait derrière eux, en une longue fissure. Ils n'auraient pas été avalés : elle était encore trop étroite pour cela mais ils ne voulaient pas risquer de savoir si la faille pouvait s'élargir. Ils couraient, couraient à en perdre haleine, laissant derrière eux des pétales multicolores. L'ouverture dans le sol les suivait, éclatant les pavés, déchirant les racines des arbres.

Au détour d'une avenue, ils aperçurent la ville et ses lumières jaunes et orangées, grouillante de vie nocturne. Vite ! Ils bifurquèrent et se jetèrent par dessus le mur longeant le boulevard de Ménilmontant, à quelques mètres de l'endroit par lequel ils étaient montés.

Et c'est ainsi qu'un soir vers la fin de l'été, sous le regard stupéfait des badauds, deux Pakistanais sans papiers furent écrasés par une voiture tandis qu'ils traversaient le boulevard sans regarder. Des fleurs éparpillées sur leur corps cachaient tant bien que mal l'expression d'horreur gravée à jamais sur leur visage. Les passants témoignèrent les avoir vus se ruer vers les véhicules en hurlant. Ils semblaient possédés. Un couple éberlué expliqua que le plus jeune des deux devait s'être fracturé la jambe en sautant du mur, car il boitait mais rien n'avait pu arrêter sa course frénétique sauf l'auto qui l'avait percuté.

Un autre garçon fût retrouvé mort, ayant chuté du haut du mur du Père-Lachaise. Les pompiers furent très embarrassés de devoir bouger ce garçon dont le ventre retombait sur sa poitrine ; ses jambes épaisses pendaient sur sa tête légèrement enfoncée dans le sol, ses bras serraient une couronne mortuaire en forme de cœur et les tiges de ce qui avait été un bouquet. Ce même bouquet qu'un fleuriste avait délicatement orné de papier cristal dans lequel l'homme s'était pris les pieds.

CHAPITRE DEUX

L'amitié est un joyau

Si rare ici bas

Que le cœur seul

Peut lui servir d'écrin.

(53e division : tombe Gaboret Redon)

Clarisse aimait bien sa rentrée parisienne : la jeune fille venait d'intégrer une école d'art dans la capitale et s'était aussitôt sentie totalement à son aise. Ses cheveux noirs, son maquillage charbonneux et ses vêtements sombres passaient inaperçus au milieu des autres élèves qui aimaient arborer des tenues chatoyantes ou gothiques.

Il y avait le groupe très mode composé de garçons à la barbe soigneusement entretenue, petits pantalons moulants roulés en bas sur des chevilles dénudées et velues, découvrant des baskets tendance ou des chaussures de ville colorées. Ils traînaient avec de jeunes filles ordinaires, sans grand intérêt, mais toutes stéréotypées : un jean moulant, des baskets ou des ballerines, un petit haut flou et les cheveux longs attachés en queue de cheval ou en chignon rétro. Ces jeunes gens totalement dépourvus de personnalité qui se transformaient en pantins à la mode se repéraient rapidement et formaient très vite un groupe homogène où les uns pouvaient remplacer aisément les autres : d'ailleurs, il arrivait souvent de les confondre, tant ils semblaient des armées de clones sans cerveau ni émotion propre.

Une autre petite bande moins prétentieuse et plus joyeuse regroupait des artistes déguisés en artistes. L'habit ne fait pas le moine, explique le vieux dicton et c'était bien cela le problème : malgré les vêtements bohème colorés, les cheveux longs en bataille, le maquillage vif des jeunes filles et une allure générale de hippies ou de peintres maudits caricaturaux, ces élèves n'étaient pas les plus brillants. Mais ils exprimaient parfaitement par leur allure ce qu'ils étudiaient, comme un serveur devient réellement serveur au moment où il enfile son pantalon noir et sa chemise blanche et place son tablier par dessus.

Les meilleurs élèves étaient ceux qui ne ressemblaient à rien ni à personne : leur vestiaire était pratique et sans goût, leur hygiène correcte sans affectation, leur allure insignifiante. Ils passaient comme des ombres sans se regrouper, sans avoir besoin de rejoindre une petite bande qui leur renvoyait leur reflet. Ils étaient eux-mêmes, simples et oublieux du monde extérieur pour ne se concentrer réellement que sur l'univers profond et dense qui les habitait. Dans cette école, les groupes se focalisaient sur les étoiles, pâles reflets de modes déjà mortes, tandis que ces élèves intérieurement différents et extérieurement ordinaires sentaient vibrer au fond d'eux-mêmes une autre énergie : il suffisait de pénétrer leur âme ou d'écouter leur cœur battre pour découvrir la Nature tout entière, le mouvement régulier des planètes, les trous noirs et la matière en fusion, les astres et les comètes. Ils se devaient (pour eux-mêmes et pour personne d'autre) d'exprimer cet équilibre universel délicat dans leur création car révéler, inventer même, était aussi vital pour eux que respirer. Et leurs œuvres faisaient vibrer au creux de ceux qui les découvraient l'univers tout entier et rattachaient les spectateurs aux pulsations éternelles qu'ils avaient oubliées, étouffées par les bruits de la ville et de la société humaine.

Le groupe de Clarisse semblait aussi rétro qu'une bande d'apaches de Belleville du début du siècle ou de rockabillies américains des années cinquante. Les uns étaient futuristes, quasiment mécaniques et robotiques, d'autres se vêtaient de manière romantique et sombre comme la littérature et la peinture du XIXème siècle. Ils avaient en commun leur allure de corbeaux, traînant leur mélancolie d'un autre monde comme des déracinés sombres et torturés, aimant gratter leurs plaies.

La jeune Clarisse était sans doute la moins marquée par cette tendance, mais son mal-être latent était la source de sa créativité et elle l'affichait autant pour se protéger des autres, ces gens ordinaires que la vue de créatures noires et fascinées par la mort effraya comme des cadavres revenus d'outre-tombe, que pour porter comme un étendard son refus de croire en un monde heureux rempli de fleurs et de bonne humeur. Aussi jeune était-elle, la jeune fille ne croyait plus les fables d'amour et d'humanité, elle se savait mortelle et sensible à la douleur et domptait cette dernière en la regardant droit dans les yeux, sans ciller, refusant de se mentir à elle-même. Les fleurs sont périssables et meurent, leur beauté fugitive n'est qu'une dernière respiration avant la flétrissure, la décrépitude et la pourriture. La bonne humeur n'est que passagère et la vie n'est qu'une lutte quotidienne et difficile, perdue d'avance.

Seule la Mort ne l'effrayait pas, elle la sentait comme une amie rencontrée de temps à autre, qui viendra un beau jour vous embrasser et vous enlever à jamais. Un éternel repos, une paix de l'âme et l'achèvement d'un combat non mérité, non désiré, perdu d'avance, voici ce que pensait Clarisse quand elle envisageait la fin de son existence.

La futilité de la vie et la vacuité de la réalité pesaient sans cesse sur ses épaules physiquement frêles et moralement puissantes. Elle ne se voilait pas la face avec des mensonges et des idées aussi rassurantes que stupides. Pourtant elle avait été une enfant, avec son émerveillement devant les licornes et les arcs-en-ciel. Mais l'illusion avait disparu, les licornes avaient été tuées par des hommes avides et les arcs-en-ciel ne recelaient plus de trésor à leur pied.

Ses amis partageaient la même désinvolture et la même langueur, ce qui ne les empêchait pas de s'amuser ni de rire, puisque la mort était si proche et si implacable. Autant lui faire face et lui cracher dessus, puisqu'elle gagnait de toute façon. Ainsi, les gothiques ne sont pas des êtres déprimés et sombres, mais des âmes sans espérance ni mensonge, s'habituant au néant qui les absorbera un jour ou l'autre, l'agaçant et le flattant tout à la fois pour, peut-être, se prouver à euxmêmes qu'ils n'ont pas peur.

Comme un vaccin, ils s'inoculaient la Mort au quotidien pour être plus résistants.

Par cette après-midi d'été indien, le groupe pénétra le vieux cimetière du Père-Lachaise en joyeuse bande vêtue de noir, certains portant des dentelles et du velours en drapés longs et lourds, de gros godillots aux pieds, d'autres avec des mèches de cheveux tressées de rouge sang et un uniforme sexuel en vinyle, arborant des insignes scandaleux pour le bourgeois.

La jolie Clarisse n'était pas une gothique extérieurement, elle n'avait pas besoin de panoplie pour exprimer ses sentiments. Elle était plus ancrée dans son temps que les cyber goths qui semblaient sortis d'un roman de science-fiction ou d'anticipation. La robe simple, noire évidemment, sans dentelle et sans velours mais d'un tissu élégant et sobre comme le fourreau d'une reine endeuillée, quelques bijoux lourds et larges qu'elle affectionnait, ses cheveux étalés sur ses épaules et qui volaient comme des ailes de corbeau quand le vent soufflait... Voici le portrait qu'aurait pu faire un jeune homme passant par là et qui l'admira au milieu de cette petite bande. D'autres jeunes filles étaient sans doute plus belles dans leur romantisme exacerbé, comme de jeunes mariées défuntes, mais Clarisse était jolie et semblait plus accessible que les autres jeunes gens qui poussaient loin leur besoin d'appartenir au groupe gothique.

L'entrée nord de la rue des Rondeaux était plus discrète que la principale donnant sur le boulevard de Ménilmontant et moins fréquentée par les touristes. Le groupe y pénétra avec un peu de chahut, heureux de se retrouver dans son élément : la mort était présente partout, mais dans sa forme silencieuse, sans douleur, sans pleurs, juste des corps en putréfaction qui nourrissaient le plus grand parc de la ville.

Passant devant les tombes comme devant des inconnus dans une foule, Clarisse jetait quelques regards sur les inscriptions et découvrait des êtres oubliés de tous, d'autres très regrettés et un soupir s'échappa de ses lèvres : à quoi bon ? Les cimetières ne sont là que pour les vivants, les défunts s'en moquent, sans doute. Ils sont morts, ils ne ressentent plus d'émotion. Les vivants errent à la recherche d'une tombe de personnage célèbre, d'une belle architecture ou d'une histoire croustillante de revenants vengeurs dont on leur aurait parlé.

Un très grand bâtiment sur la gauche l'impressionna : elle n'était jamais venue au Père-Lachaise et ses amis s'amusaient de ses yeux ronds, avides de découvrir ce lieu au charme énigmatique. Le bruit des voitures s'estompait, la nature vibrait, les arbres bruissaient, les oiseaux chantaient même, sans s'apercevoir de la détresse et de la mélancolie inhérente. D'architecture classique, les murs élégants cachaient un trésor.

- Tu veux savoir ce que c'est ? demanda une jeune fille au regard démoniaque qui répondait au doux nom de Rose. Elle observa son amie un instant et lui sourit : C'est le columbarium. Il forme un quadrilatère percé sur ses côtés d'allées et son cœur recèle le crématorium. Rien que ça !

- Quelle délicieuse façon de commencer la visite d'un cimetière, répondit Clarisse avec un sourire narquois.

Le groupe avança doucement, lentement, pour laisser la jeune fille apprécier la découverte de cet endroit irréel : des colonnades se révélaient à l'intérieur, magnifiques, fières gardiennes des âmes. Contre le mur, et sur deux niveaux, les petits carrés noirs, blancs ou gris se succédaient. Chacun correspondait à une personne réduite en cendres dans un four, un cadavre de poussière concentré dans une urne et caché par une minuscule plaque. Des milliers de morts étaient rassemblés là, chacun ayant son nom comme sur une affiche, avec la date de naissance et la date de son décès. Un véritable kaléidoscope de vies passées et de gens assez sûrs d'eux-mêmes pour ne pas vouloir être enterrés mais brûlés.

- Moi je préfère l'incinération, je n'ai aucune envie de me réveiller dans une tombe fraîche, d'appeler à l'aide sans être entendu, pour finalement mourir une seconde fois, déclara Léon, un jeune homme mince comme un affamé. Son pantalon étroit ne réussissait pourtant pas à mouler ses cuisses décharnées, son t-shirt flou caressait son torse osseux et un sourire amer glissait toujours le long de ses lèvres. Les yeux exorbités par la maigreur et son menton proéminent lui donnaient plus encore, si cela était possible, l'allure d'un cadavre marchant. Il accentuait les cernes de son regard, passait un peu de maquillage pour creuser plus encore ses joues et s'amusait de l'effet qu'il produisait quand il entrait dans le métro.

- Evidemment, toi tu ne crois en rien. Moi je suis certaine qu'il y a une vie après la mort et mon corps devra être intact pour l'au-delà, répondit Rose.

- Elle se prend pour Cléopâtre ! Cours vite faire construire ta pyramide et engager des embaumeurs, il paraît qu'il faut du temps pour l'ériger !, s'amusa une autre fille.

- Rose pense que les âmes tournoient autour de nous, au-dessus de nous, et qu'elles nous guident ! Tu crois quoi ? Qu'on va t'accueillir avec du champagne et des petits fours, peut-être, quand tu arriveras au paradis ? répliqua un garçon du groupe.

- Je refuse qu'on touche mon corps quand je serai morte et impuissante à me défendre... murmura Clarisse.

- Et comment tu vas gérer ça, ma jolie ?

- J'irai mourir sur une île déserte... Les rares animaux dévoreront mon cadavre ou bien je serai emportée par la mer quand elle grignotera la plage. Je ne veux pas qu'on me touche. J'aurais horreur de finir entre les mains d'un tueur en série qui, non seulement m'aurait violée et torturée, mais en plus pourrait s'amuser de ma dépouille.

- Tu ne crois pas à un paradis ? A la réincarnation ? demanda timidement Rose en s'approchant assez de son amie pour lui prendre le bras.

- Non. J'espère que non ! Sinon je vais retrouver des gens que je n'aime pas et franchement, ce sera tout sauf le paradis !

- Je comprends... Tu as peur de revoir ton père ?

- Il m'a fait tellement de mal quand il était vivant, il a blessé nos proches en se suicidant sans élégance, alors je n'ai aucune envie de ce genre de réunion de famille. S'il y a quelque chose après la mort, je préfère penser qu'il est heureux, qu'il regrette le passé et le mal qu'il a pu faire. Je ne crois pas que les gens soient foncièrement méchants. Et il a intérêt de m'envoyer de bonnes ondes ! Il me doit bien ça !

- Ton père est ton ange gardien !, s'esclaffa l'amie. Ma pauvre chérie, il vaut mieux vivre et profiter de notre vie, parce que ça risque d'être pire après...

Le groupe avançait toujours et Clarisse put s'émerveiller du crématorium et de son architecture néo-byzantine : la pierre blanchâtre était striée horizontalement de bandes foncées, peut-être rouges ou brunes, comme une église d'Orient. Une coupole dorée avec des palmes réunies en son sommet surplombait l'ensemble qui était d'une symétrie parfaite. Seules les cheminées anciennes mais certainement toujours utilisées rappelaient l'usage du monument. Des bandes de pelouse rase décorées de plantations à la manière d'un jardin à la française agrémentaient le columbarium.

Quelle émotion ressentir ? La crainte face aux cheminées, l'angoisse de tous ces morts qui vous entourent par leur vignette collée au mur ? Paradoxalement, la beauté vous étreint le cœur : la symétrie du lieu, la paix qui l'entoure, les oiseaux qui vivent et s'ébattent non loin, l'usage d'une architecture exotique pour une capitale européenne et son classicisme ; tout porte à croire que ce lieu est hors du temps et hors du monde. Et surtout paisible.

Clarisse entra la première, saisie de surprise et d'émerveillement. Si mourir signifiait rester ici à jamais, peut lui importait. L'ensemble architectural vous embrasse littéralement, vous êtes pris dans ses bras de pierre délicatement ouvragée. C'est comme pénétrer un autre monde. Les yeux de la jeune fille ne savaient plus où se poser et les ouvertures pratiquées entre les ailes du columbarium semblaient disparaître et se faire discrètement oublier des visiteurs qui n'y prêteraient bientôt plus attention.

Les quatre ailes semblaient n'en former que deux, immenses, qui vous étreignaient quand vous arriviez face à l'entrée du crématorium. Les escaliers se détachaient peu à peu après le choc esthétique du monument, vous distinguiez les colonnades, les niveaux et ces centaines de cases qui formaient une mosaïque romantique et ordonnée, principalement de teinte noire mais rehaussée de nuances de gris, de blanc pur et de rose tendre.

Etait-ce la chaleur ? La beauté des lieux ? Clarisse eût un léger vertige, ses genoux tremblèrent et toute cette beauté macabre sembla soudainement se jeter sur elle : Regarde-moi ! Je suis une colonne pure au chapiteau ciselé ! Regarde-moi ! Je suis l'escalier de pierre à la rambarde de métal discret ! Regarde-moi ! Je suis l'arbre taillé ! Regarde-nous, les fleurs sur la pelouse qui jaunit ! Admire... Admire, jeune femme qui ne restera sur Terre que le temps d'un souffle, admire l'infini et la perfection qui t'accueilleront.

Le groupe resta silencieux, ému sans doute par le silence et la stupéfaction de la jeune femme. Ils en avaient presque oublié combien était puissant ce lieu de tourisme et de recueillement. Plus qu'une ville dans la ville, le Père-Lachaise était un monde parallèle.

Rose prit la main de Clarisse : malgré la chaleur estivale, elle était glacée. Son visage avait perdu ses couleurs déjà pâles pour devenir d'albâtre. Les yeux habituellement fendus semblaient vouloir quitter leurs paupières pour voir mieux, plus, totalement...

- Respire... murmura l'amie.

Envahie de cette beauté mortuaire, Clarisse emplit ses poumons et le lieu s'extirpa doucement de son cœur. Tout devint pierre et métal, les âmes retournèrent dans leurs urnes et le soleil chauffa sa peau tendrement.

- J'adore cet endroit ! On est à la fois si loin de la ville et si proche de l'éternité ! déclama Léon.

- Moi aussi je l'aime. On voudrait y vivre à jamais.

- On avance un peu ? demanda l'une des filles du groupe.

- Il y a Camille Malcuit dans la case 1827. On y va ?

- Tu plaisantes ? Malcuit ? Incinéré ?

- J'imagine les plaisanteries depuis son décès en 1937...

Le groupe resta stoïque un moment, hésitant entre jeux de mots faciles et ironie. Soixante-trois ans à vivre avec un nom de famille délicat et avoir encore assez d'humour pour demander que soit brûlé son corps. Fallait-il avoir assez de fermeté d'âme pour ne pas se laisser dicter ses dernières volontés par peur de calembours.

Le groupe avança un peu au sein du columbarium, appréciant à la fois la vie végétale qui l'en paraît et la vie animale qui bruissait alentour : des oiseaux négligeants du deuil, des insectes vrombissants dans les feuillages et des chats égarés ou simplement heureux d'avoir trouvé la liberté et la sérénité.

Mais Léon voulait embêter son amie pour attirer son attention et la chahuter un peu, comme beaucoup de garçons pour signifier qu'ils apprécient certaines filles. Il s'approcha de Clarisse et lança, l'air de rien, en souriant :

- Il vaut mieux être incinéré... On ne voit rien de ce qu'il y a dans ces cases, et la solidité des parois empêche toute invasion. Alors que les tombes, c'est très différent : les mouvements du sol, les taupes et autres lombrics qui avancent sous terre, l'érosion, tout ceci conduit à des... Comment dire ? Des étrangetés.

- Où veux-tu en venir ?

- Je vais être plus clair. Tu sais qu'il n'est pas rare de trouver un tibia ou un crâne surgissant des branches ou apparaissant dans les nœuds des troncs ?

- C'est encore ton humour noir ?

- Pas du tout. De nombreux amoureux ont été étonnés, alors qu'ils gravaient leurs initiales dans un cœur sur l'écorce d'un arbre d'y voir révélés des débris d'ossements humains.

- Tu es horrible, Léon !

- Quoi ? C'est vrai ! La nature est partout et se soucie peu de nos conventions. Les arbres se nourrissent des cadavres : as-tu vu plantes mieux engraissées qu'ici ? Quel meilleur terreau pourrait leur convenir que des corps en décomposition ?

- Arrête, tu vas lui faire peur.

- Je n'ai pas peur, répondit froidement Clarisse, songeuse.

- Mortel ! Arrête de dire des bêtises...

- Leur sève leur permet d'aspirer parfois un os tout entier.

- Comme un os de poulet resté coincé dans la gorge ?

- Exactement.

- C'est à crever de rire.

- Pas du tout ! Et les arbres croissent sur ces corps décomposés et boivent leur âme.

Suspendue à cette image effrayante et amorale, l'étudiante ne savait que répondre. D'ailleurs, fallait-il vraiment répondre ? Sans doute pas. Et le jeune amoureux l'observait avec un sourire de plus en plus marqué. Soudain, il éclata d'un rire brutal, avoua le mensonge mais le groupe parla longtemps de cette éventualité et débattit de la véracité d'un tel phénomène.

La Nature ne s'embarrasse pas de contingence. Elle pose la vie qui se nourrit de la mort. Elle ne respecte pas la douleur car celle-ci n'existe pas à ses yeux. Le vide est remplacé, remplit, et la marche du temps progresse infailliblement.

Avant de continuer la visite du cimetière, avant de passer devant les tombes célèbres pour leur architecture étonnante ou pour la notoriété de leur habitant, Rose voulut prolonger l'émotion de son amie et lui offrit d'aller plus loin dans le columbarium. Il serait bien assez temps, plus tard, de découvrir le reste des lieux.

Le groupe se dirigea vers une haie fournie cachant un vaste et profond escalier, juste devant l'entrée du crématorium.

Clarisse avança, le vent chaud souleva ses cheveux et poussa sa robe noire tandis qu'elle descendait vers la demeure de Hadès. Peu à peu, la chaleur laissa la place à l'ombre glacée : c'était comme entrer dans un bain d'eau froide, après une journée brûlante. Elle sentait cette ombre grignoter doucement, lentement mais fermement ses jambes, ses poignets ; elle l'engloutissait, froide comme la mort, jusqu'au cou, jusqu'aux lèvres, jusqu'aux yeux, puis totalement.