La saga des Vitale - Emma Psyché - E-Book

La saga des Vitale E-Book

Emma Psyché

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Beschreibung

Ils ont dépassé les 80 ans et ils s'installent au coin du feu pour raconter leur histoire, la belle histoire familliale, depuis leurs arrières grands-parents jusqu'à leurs petits-enfants. En filigrane se détache une autre histoire, la grande Histoire, qui a bouleversé la vie de ces émigrés italiens venus travailler en France. C'est un document unique, les mots sont les leurs, au plus près, pour garder cette petite mélodie et la voix des personnes âgées qui retrouvent leur jeunesse le temps d'une conversation.

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Seitenzahl: 210

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Sommaire

Généalogie:

Avant-propos

Postface

Généalogie :

Lucia Di Stefano et Francesco Cuomo (entre autres frères et sœurs : Angelo, Barbara, Maria) ont eu comme enfants : Justine (et Antoine, Joseph, Marie et Marie-Louise dite Maouise) mariée à Raffaele Mancuso.

Angela Aloi & Antonio Mancuso ont eu comme enfants : Raffaele Mancuso.

Raffaele Mancuso et Guistina Cuomo ont eu comme enfants : Lucienne, Henri, Toni, Sylvaine.

Rocco Vitale et Clarinda Della Valle ont eu :

- Carmine (14 juin 1897 - 18 février 1921) marié à Lauretta Fuoco (29 janvier 1899 - 01 décembre 1988),

- Antonietta (24 avril 1903 - 15 janvier 1992)

- Rosine (Rosa) 16 mai 1909 - 26 septembre 1998) mariée à Teoli Giovanni (30 mai 1911 - 30 décembre 1985) : Ils ont eu : Fiorentine Teoli (1932 environ) - Carlo Teoli (1935 environ) - Rocco Teoli (1935 environ) - Maria Teoli (1940 environ)

- Irène (2 novembre 1895 - 1er mai 1972) mariée à Amedeo Fratelli (29 novembre 1897 - 16 janvier 1971) et ils ont eu Fratelli Rocco (6 12 1921 - 07 12 1993), Antoinette Fratelli, Angela Fratelli, Alexandro Fratelli

- Carlo (1901 - 1944) marié à Ernestina Nardone (5 mars 1905 - 1975), fille unique. Ils ont eu Benedetto, David, Antonietta (19 04 1929) et deux Benedetto morts nés + Elisabeth morte à six mois.

Antonietta (19 04 1929) Vitale (Antoinette) fille de Carlo Vitale et Ernestina Nardone, mariée à Albert Bruchet (30 12 1930) ont eu Serge Bruchet (03 01 1956) Maryse Bruchet (17 août 1961) et Annie Burchet (24 10 1964)

Serge Bruchet a épousé Anne-Marie Bertrand Ils ont eu Maud Bruchet (21 04 1983) et Anaïs (22 09 1986) Maryse Bruchet a épousé Denis Marth (1er août 1960) ils ont eu Boris Marth (19 08 1986) et Cléa (19 janvier ??)

Annie Bruchet a épousé Philippe Trouiller

Lucienne (16 juin 1930) et Benedetto (Benoît) Vitale (18 décembre 1930) ont eu ensemble :

- Marie-Reine Vitale (16 septembre 1954) mariée à Tonino (Antoine) d'Alessandro ayant eu Marianna d'Alessandro (août 1978 - 30 juillet 1984) et Giuseppe (7 2 1985)

- Jean-Jacques

- Elisabeth Vitale (4 février 1957) mariée à Jean-Christophe Cambau divorcée ayant eu Thomas Cambau (18 08 1983)

- Christine Vitale (23 09 1958) épouse Cholet ayant eu Pierre Cholet (février 1985) puis divorcée et avec Norbert Bonte, ayant eu Joseph Bonte (1er juin 1995)

- Jean-Charles Vitale (6 mars 1960) ayant eu Julien Vitale (7 6 1985) et Adrienne Vitale (19 07 1988)

- Fabienne

- Catherine Vitale (17 juillet 1963) a épousé Sergio Ascenso Di Domenico (10 05 1956) et ils ont eu Pauline, Camilla (22 avril 1991) et Damiano (28 septembre ??)

- Thierry Vitale (29 juillet 1969) a épousé Géraldine Olivier le 1er juin 2002. Ils ont eu Joachim née le 1er février 2002.

David Vitale (1932 Rocca d'Evandro) a épousé Alberte Ravel et ils ont eu Charly Vitale.

Charly Vitale a épousé Lucie Lapierre et ils ont eu Sébastien Vitale (2 novembre 1978) et David jeune Vitale (2 novembre 1978) et Isabelle Vitale ; puis il a épousé Danielle Favier a eu Charly jeune (10 01 1989) et Charlène (10 01 1989).

David Jeune Vitale a épousé Stéphanie Marcon et ils ont eu Lily Vitale (8 mai 2005) et Zoé Vitale (13 juin 2008)

Elise Vitale (29 01 1937) a épousé Pierre Chaize (31 03 1936) ils ont eu Christine Chaize (14 03 1961) et Valérie Chaize (30 10 1967 - 09 09 1989) Christine Chaize a épousé Bruno Duvinage (31 03 1960) ils ont eu Dune Duvinage (01 05 2003) Valérie Chaize a épousé Franck Denis (16 06 1967) ils ont eu Léa Denis (13 11 1995) et Louis Denis (29 05 1997)

René Vitale (22 09 1934) a épousé Yvonne Benoît (26 11 1933) Ils ont eu Edith Vitale (25 02 1955) Hervé Vitale (08 12 1956) Agnès Vitale (15 05 1960), Norbert Vitale (30 03 1962) et Odile Vitale (11 11 1965)

Edith Vitale a épousé Jean-Jacques Grasset 21 01 1954) ils ont eu Frédéric (7 août 1975) qui a eu Marianne Grasset en 2000 et Victor Grasset en 2003, Sylvain Grasset (09 10 1976) et Pierre Grasset (13 08 1980)

Hervé Vitale a épousé Marie-Claude XX ils ont eu Clémentine Vitale (02 09 1987) et Prune (03 03 1991)

Agnès Vitale a épousé un M Vallat ils ont eu Joaquim Vallat (15 02 1978) qui a eu Emilien Vallat (20 10 2003) et Kélian Vallat (2005) ; puis M Surget ils ont eu Fleur Surget (21 01 1983) et enfin Dominique Tarit (11 01 1964) ils ont eu Rémi Tarit (25 02 1992) et Camille Tarit (17 01 1994).

Norbert Vitale a épousé Giselle Thomas (décembre 1948) ils ont eu Marion Vitale (20 10 1984) et Gaétan (16 04 1988)

Odile Vitale (11 11 1965) a épousé Hervé Duinat (05 07 1961) ils ont eu Megane Duinat (06 04 1988) mariée à Florian Bertholet (10 05 ??) et Maureen Duinat (23 02 1990)

Carmine Vitale (14 06 1897 - 18 12 1952) a épousé le 21 02 1921 Lauretta Fuoco (29 01 1899 - 01 12 1988) ils ont eu Albert Vitale (15 05 1926 -07 09 2008) Jean Vitale (16 06 1931)

Albert Vitale a épousé le 2 juin 1951 Oonorina Lanteri (25 01 1920 - 04 02 2008) ils ont eu Evelyne Vitale (18 02 1955) et Bernard Vitale (30 03 1958)

Evelyne Vitale a épousé Patrick Joly (29 09 1954) ils ont eu Karine Joly (23 01 1979)et Laure Joly (11 12 1983) et Noémie (20 06 1991)

Bernard Vitale a épousé Danielle Fresnay (05 06 1957) ils ont eu Christophe (28 01 1980) qui a épousé Morgane ils ont eu deux enfants : Tony (17 12 2002) et Séréna (04 02 2006) ; Nicolas Vitale qui a épousé Caroline Phalipon (20 11 1985) ; Vitale Emilie (03 05 1989)

Jean Vitale a épousé Reymondon Ginette (25 04 1935 - 27 04 1996) ont eu Bruno Vitale (30 11 1957) et Philippe Vitale (25 01 1962)

Bruno Vitale a épousé en 1986 Marie-Annick Chapelon ils ont eu Anne-Gaëlle Vitale (02 09 1987) Philippe Vitale a épousé le 23 09 1985 Sylvie Lopet (avril 1971) ils ont eu Charlène Vitale (1990) et Benjamin Vitale (01 08 1996)

ont eu Clorinda Vitale ( 17 12 1921) et Rocco 24 (08 04 1924 - 01 07 1985)

Rocco (24) Vitale (08 04 1924 - 01 07 1985) a épousé Marguerite Seux (17 09 1929) ils ont eu Gérard Vitale (28 02 1950) et Denise Vitale (08 11 1951) et Daniel Vitale (14 07 1954)

- Gérard Vitale a épousé le 28 06 1973 Marie Elisabeth Grasset (05 05 1950) ils ont eu Eric Vitale (17 04 1974), David 75 Vitale (20 04 1975) qui a épousé Fabienne (10 09 1976) ils ont eu Gatien Vitale (2002), Lucie Vitale (2003) et Siméon Vitale (2003) ; Sébastien Vitale (18 08 1976) qui a épousé Marlène ;

- Denise Vitale a épousé le 26 08 1972 Claude Grasset (11 03 1949) ils ont eu Simon Grasset (03 02 1973 - 17 03 1978), Jean Grasset (27 08 1974 - 17 09 1978) Samuel Grasset (17 01 1977) qui a eu Nathan Grasset (22 05 2002) ; Guillaume Grasset (04 04 1981) et Anna Grasset (27 07 1982 - 27 11 1982)

- Daniel Vitale a épousé le 19 03 1977 Annie Ricotti (24 12 1954) ils ont eu Sébastien 76 Vitale (18 08 1976), Caroline Vitale (12 04 1980) et Nicolas Vitale (19 11 1984)

Avant-propos

Dans toutes les familles les grands-parents, ou parfois les arrières grands-parents, racontent des souvenirs auxquels leur descendance prête une oreille plus ou moins attentive. Certes, les personnes âgées répètent toujours la même chose : des anecdotes mille fois entendues, des récits que l’on ne saisit pas vraiment, des histoires aux personnages inconnus évoluant dans une époque révolue. Pourtant…

Ce sont ces histoires qui nous ont créés ; elles appartiennent à notre patrimoine. Ce sont nos origines qui s’envolent sans que nous en prenions conscience, sans jamais les retenir ni nous y intéresser réellement. Et un jour la voix se tait. La lumière s’éteint. Tout ce passé incroyable et merveilleusement passionnant s’évapore définitivement. C’en est fini des histoires qui rendaient le sourire à la vieille dame, émouvante de jeunesse et de passion retrouvées. Le vieux monsieur ne racontera plus sa guerre, lui non plus, et ses larmes ne viendront plus luire dans ses yeux fatigués.

Le silence sera définitif. Irrémédiable.

Un jour, nous étudierons l’Histoire, nous lirons un livre passionnant ou nous regarderons une émission fascinante. Et nous nous rappellerons qu’un être cher a connu ces événements et qu’il n’est plus là pour nous les raconter. De manière simple et anonyme, il a connu l’évolution de notre société, il a partagé le sentiment de milliers d’autres durant ces moments importants de notre Histoire, celle écrite avec un grand H. Mais la porte s’est définitivement refermée. La culture s’est éteinte, sans espoir d’être jamais ranimée.

Nous photographions nos bébés, nous filmons nos enfants. Mais qui a enregistré l’accent incroyable de cette voisine que nous aimions tant ? Qui a écouté et noté la vie de cet homme que nous croisions tous les jours ?

Une étoile meurt, une autre vient illuminer notre ciel. Elles se succèdent, anonymes. Un jour, nous devenons vraiment des adultes et nous nous retournons sur le parcours déjà bien entamé. Les questions arrivent, lentement : qui suis-je ? Quelles sont mes racines ? Que puis-je transmettre à mes enfants ?

Car tout doucement nous prenons notre place dans ce ciel étoilé. On nous voit, certes, mais on ne nous regarde pas. Et nous nous éteindrons à notre tour. Sans un bruit. Sans déranger.

C’est pour tous ces témoignages perdus que ce livre existe. Pour ne pas oublier ces vies. Pour garder la mémoire de ces êtres humains qui ont vécu notre Histoire. Le siècle passé a connu bien des changements de société. Il a vu passer plusieurs guerres et de radicales évolutions ; il a connu de grandes douleurs et de formidables joies.

De ce point de vue, la vie de la famille Vitale est exemplaire : franco-italienne par la force des choses, elle se joue des frontières dans d’innombrables allers et retours au fil des décennies.

Les conteurs que nous découvrons sont les parents attachants d'une famille nombreuse. Ils ont dépassé les quatre-vingts ans, cependant leur mémoire est toujours vivace. Il suffit de les interroger pour plonger dans une vie touchante de simplicité mais également riche de rebondissements. Oui, les Vitale sont des gens modestes, communs sans être ordinaires. D’ailleurs, qui est ordinaire ? Chacun a forcément un vécu à dévoiler. Le leur est riche et passionnant : immigrés de la vague italienne après la guerre, ils ont connu le développement du logement et du commerce, ils ont progressé dans la vie du mieux qu’ils ont pu, dépassant tous les aléas en se serrant les coudes comme le veut l’expression populaire.

Benoît Vitale troquait des œufs contre un cahier quand il était enfant. Aujourd’hui, il est propriétaire de son appartement et préside une famille de fortes têtes, des personnalités attachantes et riches de contrastes. Lucienne Vitale née Mancuso, aurait dû ne pas aller à l’école, jugée inutile pour les jeunes filles. Son entêtement a payé et sa culture la fait encore vibrer. Tout l’intéresse : ses enfants et ses petits-enfants se font une joie de lui offrir des livres, de lui parler des arts qu’elle affectionne ou de l’initier à l’informatique. Ce sont ces deux liens humains entre le passé et le présent que nous vous proposons de suivre. A travers leurs mots vous découvrirez le destin des Italiens du vingtième siècle, la vie en France et en Italie, la seconde guerre mondiale dans les yeux d’un enfant et bien d’autres événements. Toute l’évolution des sociétés française et italienne avec leurs avancées et leurs limites apparaissent en filigrane. Et sous leurs mots, dans leurs expressions, nous reconnaissons nos joies et nos peines.

Ils ne prétendent pas pour autant détenir la vérité : la vie se déroule et chacun la ressent différemment. On sait que le passé est filtré par le tamis de l’inconscient, retenant selon la personnalité de chacun des éléments différents. Il faudrait les témoignages de tous les protagonistes pour recouper les informations et tenter d’aborder la vérité dans sa pureté originelle. Ce n’est pas le sujet de cet ouvrage. Il ne s’agit pas d’un travail journalistique. Nous voulons simplement transmettre l’histoire d’une famille au travers du regard des Anciens, avec toute l’affection et le respect que mérite ce titre.

Sacha Guitry expliquait qu'il pensait à une pièce, en écrivait une autre, dirigée différemment par le metteur en scène, jouée d'autant de façons qu'il y avait d'acteurs et pour finir chaque spectateur avait vu une pièce encore différente. Nous avons tenté de rester proche des paroles de Lucienne et Benoît pour ne pas les trahir, mais nous avons également conscience des limites de cette transcription.

Asseyez-vous confortablement avec nous et laissez-vous emporter dans un univers très différent et pourtant très proche. Un temps pas si lointain, avant et pendant les bouleversements du vingtième siècle.

Ecoutons Lucienne et Benoît.

Ils sont émouvants, sincères et touchants.

Assieds-toi un instant. Pose tes affaires, éteins la télévision. Viens près de nous, sur le vieux canapé. Regarde un peu autour de toi et découvre comme pour la première fois cette pièce que tu crois si bien connaître. Les meubles anciens, le tapis, le lustre par-dessus la table basse, la pendule qui égraine le temps doucement. Le bois craque dans la cheminée. De faibles flammes nous éclairent et nous réchauffent doucement. La pénombre nous protège. Tout l'appartement est plongé dans l'obscurité et le silence. Laisse-nous t’emmener dans un voyage immobile. Tu es notre famille. Nous voulons te raconter notre histoire. Ton histoire. Il faut que tu saches d’où tu viens. Tu as bien grandi, tu n’es plus un bébé.

Observe-nous un peu ; laisse tes yeux s'habituer à voir au-delà de ce que tu sais, comme on apprivoise les ténèbres. Tu crois nous connaître, mais sais-tu quelle est notre histoire ? Celle de tes aïeux ?

Lucienne soupire en frottant ses mains douloureuses l'une contre l'autre. Elle laisse son regard plonger dans l'âtre devenu horizon lointain et d'une voix ferme elle commence.

C'est vrai, j'ai peu de souvenirs de la vie de ma famille : les adultes parlaient entre eux et, comme tous les enfants, j’écoutais d’une oreille distraite en jouant. Je le regrette aujourd'hui, comme tu pourrais le regretter plus tard. C'est pour éviter cela que nous te parlons ce soir. Voici ce dont je me souviens….

A mi chemin entre Rome et Naples se situe un petit village du nom de Rocca d’Evandro. Il est à quelques kilomètres de Cassino, quasiment au milieu de la botte italienne. Cette ville est tristement célèbre pour les batailles qui ont ravagé la région durant la seconde guerre mondiale. Je t'en parlerai plus tard. Cette partie de l'Italie est un endroit vallonné et parfois montagneux. La lumière y est merveilleuse. L'été, le soleil brûle la terre et sèche la végétation luxuriante arrosée par le fleuve roulant tout en bas. La campagne y est riche d'extrêmes. La vie au début du vingtième siècle était déjà profondément rurale à Rocca d’Evandro. Elle l’est restée jusqu’aux années soixante, comme pour une large part de l'Italie. Dans la tradition des villages, les paysans habitaient autour du château dominant la vallée du célèbre fleuve, le Garigliano. L’édifice date du Xe siècle ; il surplombe la vallée et il est visible par tous les sujets de la famille régnant sur ces terres arides. Des ruelles étroites, des murs de pierre, une fontaine sur la place et une église ancienne, tout rappelle l'origine moyenâgeuse de ce village.

Du château, il ne reste aujourd'hui que des ruines. Elles ont été récemment aménagées par la municipalité. On peut prendre un verre dans la cour et admirer la vue imprenable depuis ses fenêtres restaurées. Des concerts se déroulent également dans ce lieu chargé d'Histoire. Pourtant, c'est une vague de respect et de pudeur qui submerge tout être pénétrant ces ruines. On y murmure plus qu'on y parle. Sans doute nos cœurs sentent-ils que c'était l'habitation privée d'une famille noble dont les bouleversements emplissent les vieilles pierres. Nos âmes ressentent des émotions et une tragédie que l'esprit ne saurait immédiatement analyser.

L’abbaye de Monte Cassino, non loin de Rocca d'Evandro, obtint ce village au XIVe siècle. Elle le conserva jusqu’en 1534 quand Charles Quint l’offrît à la poétesse Vittoria Colonna. Cette célèbre femme écrivain, à la réputation de chasteté et de piété sans faille, l’avait soutenu lors de ses batailles près de Naples. Elle est aussi célèbre pour ses talents que pour l’ardente passion qu’elle avait inspirée à Michel-Ange.

C’est dans cette localité que ma mère est née, c’est là qu’habitaient mes grands-parents. La famille de ma mère se nomme Cuomo ; avec les Vitale, on les retrouve dans toute la région. Le cimetière à lui seul en est un exemple incroyable ! Et les registres de la mairie débordent de Giuseppe, Vincenzo, Giovanni, Pasquale, Luigi, Maria…

Mon père s'appelle Mancuso. Nous sommes de lointains descendants d'une famille de barons, les Gregoraci. Nous venons de Calabre, une région située à la pointe de la botte italienne. Historiquement, elle a subi de nombreuses invasions. C'est aujourd'hui encore une terre aride et pauvre, ses habitants migrent toujours vers le nord de l'Italie, plus riche et plus industrialisé. Pour ne rien arranger, la mafia règne avec la même violence que sa consœur sicilienne. Elle s'appelle la Ndrangheta.

Mes souvenirs d'enfance sont partagés entre Rocca d'Evandro pour les vacances et Nicastro, en Calabre, où nous habitions. Le nom de cette ville vient du grec et signifie "nouveau château". Historiquement passionnante, elle est construite autour de son château et de l'église, comme Rocca d'Evandro, comme toutes les villes et tous les villages anciens d'Italie.

Que le climat du sud me manque ! Je supporte très bien la chaleur violente alors que la neige, le vent froid et la pluie me glacent les os. L'hiver en Calabre, on se chauffait autour d'un brasero. Certains s'asseyaient même dessus et les femmes avaient souvent les jambes toutes veinées, comme des varices sèches rampant sur leur peau brune à force de mettre le brasero entre leurs jambes. Quand on est habitué à la chaleur, toute baisse de température est vécue comme un traumatisme. Je me rappelle qu'une fois, pendant la guerre, la neige est tombée durant dix minutes. C'est peu de chose en comparaison des mois de gel et de neige de Saint-Etienne, mais c'était la fin du monde pour les habitants : ils étaient totalement désemparés ! Pourtant, cette neige n'a pas tenu cinq minutes…

Je me souviens parfaitement de la Calabre d'antan : les parfums, la chaleur du soleil qui s'infiltrait partout. Et quand le climat est trop rude à Saint-Etienne, je me blottis près du feu ,et je ferme les yeux : parfois je sens la caresse torride du soleil calabrais, je hume même les vents épicés venus de la mer et la cuisine délicieuse de ma mère. Tout ceci me manque terriblement, mais les souvenirs sont vivaces et ils sont ma béquille quand la vie est trop douloureuse. Mes souvenirs et mes lectures, personne ne me les prendra ! Je me souviens… Et pourtant aucun mot ne pourrait retranscrire les émotions puissantes que l'on ressent en vivant réellement les événements.

Une grand-tante surprenante, la Felice !

Comme toutes les femmes, elle travaillait beaucoup pour sa famille. Elle s'occupait de son foyer, de ses enfants et de son mari ; elle avait également un métier à tisser manuel. Mais ce qui me fascinait vraiment, c'était qu'elle achetait des vers à soie vivants qu'elle disposait dans un mouchoir. Felice portait les vêtements traditionnels : une jupe, un corset noir et une chemise en dessous. Elle mettait les vers à soie au creux de ce corset pour les garder bien au chaud. L'endroit était idéal pour une température constante et une humidité naturelle parfaite.

Une femelle Bombyx du mûrier pond 400 à 600 œufs. Les vers, blottis entre les épaisseurs de tissu, grandissaient sagement dans la chaleur de l'intimité de ma grand-tante. Après une certaine date, quand les œufs blanchissaient, c'était l'éclosion : les chenilles étaient alors disposées à l'ombre sur des claies, dans une pièce chauffée par le soleil. Elles étaient nourries quotidiennement de feuilles de mûriers. Felice ramassait les mûres et leur donnait les feuillages quatre fois par jour. Il fallait également débarrasser les feuilles souillées et les déjections : un voile de tulle était étendu sur les vers qui le grignotaient pour aller manger les feuilles fraîches au-dessus. Il suffisait alors de déliter et de jeter la litière usagée.

J'entends encore le bruit des vers mangeant, toute la journée. Je ressens encore la chaleur étouffante de cette pièce et son ambiance particulière. Le vent tiède qui s'infiltrait doucement avec son lot de fine poussière dorée, l'indolence qui vous prenait dans cet endroit hors du temps. C'était pour moi des heures suspendues, d'incroyables moments lents passés dans la pénombre brûlante, au rythme des petites mâchoires dévorant sans cesse !

Tous les six ou sept jours, la chenille mue. Une semaine après sa quatrième mue, elle atteint sa maturité, son corps devient jaune et elle cesse de se nourrir. Elle vide son tube digestif et cherche un endroit pour l'ancrage et le filage de son cocon, formé d'un seul fil allant de 800 à 1500 mètres de long ! Les chenilles se transformaient alors en chrysalides et ma grand-tante vendait rapidement les cocons ; sa tâche était terminée. Un homme venait et comptait les petits insectes enroulés dans leur précieux fil blanchâtre. Puis on les ébouillantait et on dévidait la soie. Felice avait des centaines de cocons à vendre car les minuscules larves prennent jusqu'à 10 000 fois leur taille d'origine. Elle en avait au départ deux poignées contre sa poitrine. La petite quantité d'œufs devenait ainsi des centaines de cocons. Je m'étais amusée une fois à en défaire un par curiosité : après avoir fendu l'enveloppe délicate, je découvrais un gros insecte brun et caramel enroulé sur lui-même pour l'éternité. Le travail de la nature est fascinant.

D'autres personnes se chargeaient certainement de garder en vie quelques bombyx du mûrier car ce papillon de nuit est un pur produit d'élevage. Il n'existe pas à l'état sauvage. Quand il quitte le cocon, il ne se nourrit pas et ne boit pas. Il ne vole pas, il est tout entier dédié à la reproduction. Il vit une dizaine de jours, le temps de l'accouplement et de la ponte. Ensuite ma grand-tante reprenait son élevage… La sériciculture est un art véritable ! Cet héritage chinois a permis à Felice de sortir de la misère. Ils étaient très pauvres et ils avaient beaucoup d'enfants, comme presque tous les habitants d'Italie à l'époque. Car la contraception n'existait pas. C'était ainsi !

Les Mancuso, toute la famille de mon père, étaient originaires de Calabre. Mon grand-père Antonio avait le physique et le caractère d'un mafioso ; la peau brunie par le soleil, le regard fier et dur d'un homme qui n'a jamais ménagé sa peine, les moustaches altières remontant en pointes, il portait toujours un gilet sur une chemise à col court. Et dans la poche de ce gilet traînait toujours son paquet de tabac à priser. Je ne l'ai jamais vu sans son chapeau, sauf bien sûr pour se gratter la tête. Il avait très peu de cheveux, juste une couronne autour du crâne. Tout comme je ne l'ai jamais vu sans chapeau, je peux aussi attester que je ne l'ai jamais vu retirer sa veste. C'étaient des choses qui ne se faisaient tout simplement pas. Il était plutôt petit et rond avec beaucoup de force physique.

Il avait épousé ma grand-mère Angela Aloi, une blonde aux yeux bleus. Cette couleur de cheveux rare dans notre pays se transmettra à ma sœur Sylvaine et à certains de mes enfants. J'ai entendu dire qu'elle avait vécu avec sa famille aux Etats-Unis du côté de Pittsburgh avant de regagner la Calabre. Dans le quartier, on l'appelait La Moscovita mais personne ne sait pourquoi. Peut-être était-ce le sentiment qu'elle donnait ? Sa blondeur, ses yeux clairs, son caractère bien trempé rappelait-il l'âme slave ? Elle coiffait sa chevelure en arrière retenue en un chignon bas, comme beaucoup de femmes à cette époque. Son visage était fin et régulier, son nez délicat. Seuls ses yeux laissaient transparaître une profonde mélancolie dont on ne pouvait saisir l'origine. C'était son secret. Peut-être la vie l'avait-elle épuisée ou déçue ?

Angela était très jeune quand ils se sont mariés: elle avait tout juste quinze ans. Et Antonio lui a fait six enfants ! C'était un homme très dur et très exigeant avec elle. Il l'a presque tuée à force de querelles et de coups : elle n'avait pas le droit d'être derrière les vitres quand il rentrait, sinon il la disputait violemment et la battait. N'avait-elle donc rien de mieux à faire ? Les conflits incessants ont eu raison de ce couple comme de beaucoup d'autres à l'époque. La vie était dure. Je n'ai pas eu la chance de connaître ma grand-mère et je le regrette. Elle est morte à 41 ans d'un ulcère à l'estomac : maman m'avait embarquée pour l'Italie afin d'être à l'enterrement de sa belle-mère, mais je ne me rappelle rien ; c'était en 1931 et j'avais un an. C'est une bonne excuse à ma mémoire exceptionnellement défaillante !

Angela Aloi et Antonio Mancuso eurent six enfants. Le petit Pepino mourût d'une méningite à l'âge de cinq ans. La mortalité infantile était à l'époque un fléau que la médecine moderne a depuis endigué, sans jamais pouvoir vraiment l'arrêter.