L'imposture - Emma Psyché - E-Book

L'imposture E-Book

Emma Psyché

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Beschreibung

Je suis un miroir, une psyché. Je suis ce que tu veux voir. Le reste c'est mon jardin secret. Tu n'en auras peut-être même jamais conscience. J'envie celui ou celle qui déclare à la personne aimée : je veux ton bonheur. Je veux te voir sourire. Je veux te connaître intimement pour avoir le privilège de t'apporter la joie quotidienne que tu mérites. Mais je sais que vous êtes comme moi, comme tout le monde : je veux aimer et être aimé à ma manière. Je suis égoïste. Comme vous. Comme tout le monde. Ne me blâmez pas. Tu es comme un silencieux sur les armes : il étouffe le bruit du meurtre. Mais il ne peut rien contre celui du corps qui s'effondre sur le sol. Le souvenir avait disparu. Sous la forme d'un pastiche hommage à Amélie Nothomb, l'histoire d'un accord entre un homme et une femme : elle se donne à lui, l'épouse, se fond en lui pour s'oublier. En échange, il ne pose pas de question. Aucune. Combien de temps peut durer cet arrangement ? Selon l'optique de chacun, les événements bouleversants sont appréciés différemment... Mais peut-être ne forment-ils qu'un seul être ? La quête de l'amour est une chose difficile, parfois douloureuse ou exaltante. Est-ce aimer que de se perdre pour l'autre ? Est-ce aimer que de ne penser qu'à soi ? L'amour, c'est la quête de chacun, c'est le regret de tout le monde.

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Veröffentlichungsjahr: 2021

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Sommaire

Première partie

Seconde partie

Première partie

L’amour, c’est la quête de chacun, c’est le regret de tout le monde.

J’avais essayé à de multiples reprises de rencontrer de jeunes femmes cherchant l’âme sœur, désireuses de fonder un foyer et une famille. Sans succès.

Il fallait admettre que je n'étais pas ce que l’on appelle un bel homme. Au contraire.

La banalité de mes traits me bouleverse chaque matin lorsque je m’aperçois dans le miroir de la salle de bains. Toujours étonné, toujours surpris, je ne me reconnais jamais dans ce physique commun, ce visage que l’on oublie aussitôt qu’on l’a vu.

Je possède la panoplie parfaite de l’homme sans personnalité : ma calvitie naissante, malgré ma trentaine à peine entamée, mon ventre qui s’arrondit au fil du temps, mes vêtements sans marque aux couleurs sombres ; même mes goûts musicaux sont d’un ordinaire lisse.

Je suis engagé volontaire pour l’armée.

Je travaille dans l’électronique. Il faut admettre que ce n’est pas l’endroit idéal pour rencontrer sa moitié.

Mes collègues sont parfois devenus des amis. Je suis inscrit au club de ping-pong. Je collectionne les figurines de Star Wars et je cuisine, le dimanche, pour combler ma solitude.

Pour trouver l’âme sœur, j’avais décidé d'adhérer comme tout le monde à un club de rencontres sur le net.

C’est là que j'avais fait sa connaissance.

J’avais découvert sa photo et son profil : son sourire d’enfant émerveillée ne cachait pas suffisamment ses grands yeux de femme qui souffre. Je n’avais pas immédiatement remarqué que ses cheveux étaient bleus.

Après un passage dans sa messagerie, où je laissai quelques lignes de présentation, j’eus une réponse rapide et un dialogue s’engagea.

- Que cherches-tu sur ce site ?

- Je ne suis pas heureuse dans ma vie, m’avoua-t-elle sans détour. Ne me demande pas de raconter, s’il te plaît. Je cherche un homme stable, simple, sérieux, pour mener une vie ordinaire.

- Tu es directe !

- Comment obtenir ce que l’on cherche si on ne le sait pas soi-même ou si on ne le formule pas ?

- Tu as raison. Tu cherches vraiment une vie ordinaire alors que toutes les filles rêvent du prince charmant ?

- Exactement. Je ne crois pas aux contes de fées. Je suis une déçue de la vie. Si ce crétin de Prince Charmant arrivait un jour, j’aurais deux mots à lui dire ! En attendant, je reste lucide. Pourquoi es-tu inscrit, toi ?

- Je suis militaire, mais dans l’électronique, je ne suis pas un soldat…

- Ca ne me dérange pas, coupa-t-elle, tandis que je m’embrouillais en tentant de déprécier mon métier pour ne pas l’effrayer. Je n’ai rien contre les militaires. Tu as une bonne situation ?

- J’ai un bon salaire et un appartement que j’ai acheté. Je cherche l’amour, le vrai. Pour le reste, ça va, je ne me plains pas.

- Je pourrais incarner tes valeurs, devenir ton épouse. Je me fondrais à toi, je deviendrais celle dont tu rêves. Je peux aussi te donner des enfants, si tu en as envie. Tu voudrais une progéniture ?

- Je crois bien, oui. Tu me fais un peu peur, avouai-je, troublé.

- Comment vois-tu ta vie de couple ?

- Je ne sais pas vraiment… Idéalement, ma femme ne travaillerait pas. Elle resterait à la maison, ferait le marché, les courses, s’occuperait du ménage, dans tous les sens du terme. Je rentrerais tôt, heureux de la retrouver et elle m’accueillerait avec joie. Nous passerions la soirée ensemble à regarder la télévision, à lire ou à discuter de choses et d’autres…

- Ce n’est pas une épouse que tu désires, c’est un chien. Mais je peux être cette femme-là.

- Tu es dure ! Je suis juste un homme, comme tous les autres, et je voudrais enfin être heureux. Tu ne veux pas être heureuse, toi ?

- Je voudrais seulement ne plus souffrir. M’abîmer dans un néant absolu. Comme la normalité.

Intrigué, un peu effrayé, je lui proposai un rendez-vous afin de parler et de se rencontrer pour de vrai. Qu’aurait fait un homme banal face à une jeune femme aussi belle, d’après la photo sur le site, et aussi folle ?

Qu’auriez-vous fait à ma place ?

Nous avions rendez-vous au pied de la tour Montparnasse. Je pris mon train de banlieue avec un peu d’appréhension. Ma solitude d’anachorète me semblait beaucoup moins pesante à mesure qu’avançaient les wagons vers ce grand bouleversement de ma vie, vers cette femme qui me promettait le bonheur simple avec tant de justesse et d’acuité que cela en devenait inquiétant.

Il y a tout de même quelque chose de rassurant à découvrir des défauts à la personne que l’on aime, à admettre de l’irritation ou de l’agacement face à l’un de ses comportements. Les petites manies mettent en valeur la grandeur d’âme de l’être aimé. De là à dire qu’une frénétique du portable ou une hystérique des soldes cache une femme d’une dévotion rare, il n’y avait qu’un pas que je me gardais bien de franchir dans mes réflexions angoissées.

En fait, je crois que je culpabilisais un peu de mon égoïsme à désirer une femme parfaite, une femme objet, une femme totalement dévouée à son mari. Comble du bonheur pour un homme, c’était un vertige pour moi dont l’empathie et la gentillesse étaient des valeurs essentielles à la vie. De quel droit pouvais-je accepter la joie d’être aimé sans rendre heureux en retour ?

Elle est apparue dans la lumière d’une fin d’après-midi, souriante et déterminée comme une irrésistible cannibale.

Dans sa main, une petite tour Eiffel de chocolat créée par Jean-Charles Rochoux, qu'elle m'offrit avec candeur :

- Tiens, c’est un petit cadeau de choix. J’espère que tu apprécieras.

- Je n’ai rien prévu pour toi… Je n’y ai pas pensé. Pardonne-moi.

En fait, je ne présentai mes excuses que par formalité. Pourquoi m’avait-elle apporté une douceur ? J’y serais aussi sensible qu’à une tablette de chocolat ménager de supermarché.

Si elle voulait réellement mener une vie normale, simple et ordinaire, il faudrait bien qu’elle se débarrasse de cet esprit bourgeois, de ses bonnes manières et de son éducation avant-gardiste. Qu’elle oublie Arte, les films muets, les grands chanteurs du Moyen-Orient, ses livres en anglais dans le texte, ses admirations envers des célébrités inconnues du grand public.

Qu’elle se fonde dans la masse, qu’elle s’oublie, qu’elle s’anéantisse pour mieux survivre, puisque c’est ce qu’elle semblait vouloir.

Marchant le long de la Seine, elle tentait de me comprendre pour mieux me servir :

- Que prends-tu le matin au petit déjeuner ?

- Du café, un grand bol. Et des tartines. Pourquoi ?

- Avec du beurre ou de la pâte à tartiner ? De la confiture ?

- Non, juste du beurre. J’aime bien les tremper. Et toi ?

- Ca n’a pas d’importance.

- Si je dois tomber amoureux de toi, il faut que je sache des choses, moi aussi…

- Pourquoi ? Sa question me désarçonna. Tu n’as besoin de rien. Je t’apporterai tout. Je me tromperai peut-être une fois, mais une seule fois. Plus jamais je ne commettrai la même erreur, tu verras. Et tu m’aimeras.

- N’as-tu pas de personnalité ? D’envies ? De valeurs ?

- Laisse-moi ce qui m’appartient. Je suis une boule disco à facettes, je suis un miroir, une psyché. Je suis ce que tu veux voir. Le reste, c’est mon jardin secret. Tu n’en auras peut-être même jamais conscience.

- Je suis désolé, mais tu me fais peur.

- Je comprends. Tu es seul depuis si longtemps, tu n’es pas encore prêt à tout mais tu as envie de réussir ta vie personnelle… Et voilà qu’une fille se présente et te propose de devenir cette femme idéale, en échange de ton indifférence. Tu vas enfin mener la vie que tu attendais ! Et en plus, tu n’auras pas besoin de t’inquiéter : cette femme t’aimera et se contentera toujours de ce que tu lui offriras. Tu as bien des raisons d’avoir peur.

- Mais c’est terrible ! Tentant, évidemment, mais terrible…

- Je ne te demande rien et je t’offre tout.

- Je sais.

Je baissai la tête, lamentablement.

- J’ai peur que tu ne sois trop bien pour moi. Un jour, tu t’en rendras compte. Et tu partiras, me laissant seul comme je l’étais avant toi.

- Ne t’inquiète pas pour moi. Je ferai de mon mieux pour ne pas t’humilier. Tu n’auras jamais à rougir de tes goûts, de tes cadeaux, de tes mesquineries, de tes opinions politiques. Nous ferons les courses le samedi dans un centre commercial ; nous mangerons une crêpe dans les allées en rejoignant la voiture au parking. Tu m’offriras un pull et je le porterai souvent en souriant, heureuse de ce cadeau qui me plaira. Ce sera bien, tu verras.

- Mais… Et toi ?

- Moi ? Je m’en charge. Laisse-moi vivre et croire à cette illusion. Crois avec moi.

- Que gagnes-tu à ce petit jeu cruel ?

- La paix. L’oubli de moi-même.

Je restai perplexe quelques instants, perdu dans mes pensées tandis que les bateaux-mouches filaient le long des quais. Où était le piège ?

- Comment être sûr que ne débarquera pas un beau matin ton mari, ou tes enfants, ou toute la vie que tu cherches à fuir ? Tu es peut-être une dangereuse criminelle en cavale ?

- Tu ne le sauras jamais. Ferme les yeux, laisse-toi guider et refuse de voir le reste. Ce reste qui d’ailleurs ne te concerne pas, ne te regarde pas.

- Laisse-moi une semaine de réflexion. J’ai besoin de savoir où je vais. Je suis un garçon sérieux.

- Sans problème.

Nous échangeâmes quelques messages supplémentaires, mais l’accord semblait scellé dès le moment où elle avait formulé sa proposition.

Qui étais-je pour refuser ce bonheur ?

Nous avions programmé la négociation définitive pour le dimanche suivant.

J’étais allé le vendredi soir à l’entraînement de ping-pong : je n’avais pas vaincu mon adversaire, comme d’habitude. Mais j’avais, dans les yeux, une autre victoire et une autre défaite.

Le samedi, j’avais cuisiné un peu : un poulet marengo et un gâteau au chocolat, comme un modeste repas d’accueil. J’avais rangé et aspiré l’appartement de fond en comble afin de donner, au moins pour ce premier jour, la meilleure image de moi-même.

Je savais que je n’y avais pas d’obligation, qu’elle m’aimerait et m’épaulerait dans la vie même si je laissais mes chaussettes traîner sur le rebord de la baignoire ou si je ne faisais jamais la vaisselle.

Mais je voulais lui rendre la tâche moins ingrate.

J’avais envie qu’elle restât. J’avais besoin d’elle.

La sonnette retentit comme le tonnerre. Il n’était plus temps de ranger ou de nettoyer.

J’observais brièvement ma promise par le judas. Le jeu commençait, les dés étaient lancés.

Elle apparut dans sa simplicité : ses cheveux étaient teints en châtain, mais on aurait cru que c’était leur couleur originelle. Sa coupe était également plus sage, plus naturelle.

Peu maquillée, elle avait abandonné le trait d’eye-liner que je n’appréciais pas sur ses paupières trop fines ainsi que le fard à joues qui lui donnait une allure de poupée russe.

Le teint pâle et naturel, le regard humble et soumis comme celui d’un petit animal, elle portait juste un pantalon noir et un pull de laine à col roulé.

Toujours les yeux baissés, elle avança dans le couloir dont partaient toutes les pièces : elle posa son sac à main à terre, en tira un sac poubelle de grande contenance qu’elle déplia avec soin et méthode.

Elle prit un petit mouchoir en papier, essuya son rouge à lèvres couleur bourgogne ; elle le déposa dans le sac poubelle où le rejoignit son petit porte-monnaie vidé de quelques pièces et d’un billet qu’elle me remit ; elle ne portait déjà plus ni montre ni bijoux. Je me promis alors, mentalement, de lui en offrir dès que possible.

Elle garda en main sa carte d’identité, qu’elle refusa net de me remettre. Pudeur concernant son âge ? Son véritable prénom ? Son statut marital ? Je trouverai bien ces détails dès son premier sommeil ou dès sa première douche, la laissant à ma merci.

Avançant d’un pas, elle jeta de son pied fléchi la chaussure au talon haut très élégante et sexy que je lui avais connue la semaine passée. Une main glissée dans sa ceinture la fit sauter, déboutonnant ensuite le petit pantalon noir qui tomba en effluves soyeuses sur ses chevilles.

Tordant son bras, elle retira doucement, sans un murmure, son pull à col roulé.

« La naissance de Vénus » peinte par Bouguereau n’aurait pas été plus belle ni plus pure.

Elle dégrafa son soutien-gorge et retira sa culotte de dentelle, révélant à mon regard ahuri un corps d’albâtre tendre et souple comme celui d’une adolescente.

Mais qui était donc ma femme ?

Eperdu de douceur, de bonté et de tendresse, je contemplai son corps et son paisible visage. Une offrande aussi complète ne semblait susciter chez elle aucune stupéfaction, aucune pudeur. Elle se donnait à moi, simplement, sans sembler se poser de question.

Elle se déparait et se révélait tout à la fois : privée des oripeaux qui font d’un être humain une femme, elle ressemblait à une petite paysanne plantée simplement sur ses talons, le sourire doux et paisible, la chevelure libre et le visage sans fard.

J’avançai une main. Une seule. Je craignis de salir l’objet de mon nouveau culte. Je feignais de ne pas mesurer l’ampleur du sacrifice fait sur l’autel de ma normalité. Pourtant, plus que tout au monde, je redoutai d’effrayer ma pure colombe et qu’elle ne s’évanouisse dans un battement d’ailes, blessée par mon indécente incongruité.

L’ataraxie dont elle semblait atteinte lui conférait à mes immodestes yeux le mysticisme et la cognition des grands sages.

Je résistai et ne pus lui faire l’amour comme j’en avais l’envie. Comment ne pas dégrader l’objet de son désir en souillant la pureté incarnée ?

Je lui proposai l’étoffe douce d’une sortie de bains que j’avais achetée le week-end précédent dans un magasin de dégriffés. Elle s’en revêtit et prit mon bras avec douceur.

Je me sentis soudain l’âme chevaleresque d’un guide spirituel entre les mains duquel se remettait une âme brisée par la vie civile et sociale, qui cherchait la paix et le bonheur dans une existence monacale.

- Tu veux une part de gâteau ?

- Avec plaisir. Nous nous dirigeâmes vers la cuisine où le délice au chocolat refroidissait lentement.

- J’ai du lait, du thé, du café. De quoi as-tu envie ?

- C’est à toi de me le dire.

- Comment ?

- Dois-je boire du thé ? Aimerais-tu que ton épouse partage ton café du matin ? Ou bien suis-je plus enfantine, à déguster le lait tiède ?

- Je crois que le café est trop viril pour toi.

- Tu as raison. Tu es le maître du foyer, il te faut une boisson d’homme.

- Le thé est féminin, mais trop anglais. Je n’aime pas trop les Anglais, tu sais. Ils ne parlent pas français, on ne les comprend jamais. Je préfère que tu boives du lait chaud. Avec une pointe de miel, pour la douceur.

- J’aimerais bien une tasse de lait chaud, s’il te plaît, avec du miel. Veux-tu que je prépare notre collation ?

- Notre quoi ?

- Le quatre heures, se reprit-elle. Tu dois être fatigué, tu travailles toute la semaine. Le week-end, je m’occupe de toi.

- Tu es adorable ! Déjà ! Non, laisse-moi te préparer tout ça, le gâteau, le lait chaud, le miel et mon café. Tu es ma nouvelle invitée.

- Dès que je saurai où sont rangés les ustensiles, tu n’auras plus besoin de prendre soin de moi.

- Je le sais, je le sens. Je te fais confiance. Il faudra juste aller t’acheter de nouveaux vêtements et des chaussures.

- Aurais-tu la gentillesse de brûler le contenu du sac poubelle ? Plus rien ne doit exister.

Vêtue de mon peignoir de coton, elle fit courir gentiment ses pieds menus sur le carrelage du salon puis sur le plancher de la chambre, visitant avec la candeur d’une enfant son nouveau logis.

Elle découvrit les autres pièces ; son visage ne trahissait aucun sentiment négatif : elle prenait conscience de sa nouvelle réalité sans jugement.

Je remarquais mes petites manies, mes habitudes de célibataire ou plus simplement d’humain.

- Je range les verres ici, j’essuie la vaisselle avec les torchons rouges ou les jaunes, les verts et les bleus servant au ménage. J’aime bien fleurir les pièces de bougies parfumées ; j’adore l’odeur de vanille dans les toilettes ; je fais toujours bouillir les draps que je change tous les dimanches.

Et la liste s’allongeait, sans que ma douce créature ne s’en offusqua.

Elle murmura encore, une fois la visite terminée :

- Pardonne-moi si je commets des erreurs au début. Je ferai de mon mieux.

- Sans problème ! Evidemment, tu es chez toi. Agis comme bon te semble, d’accord ?

- Ma façon d’être sera calquée sur la tienne. Je me conformerai à tes habitudes, tu verras. Tu es un homme merveilleux, tu as de grandes qualités et il n’est pas difficile de s’adapter à toi, tu sais.

Je restai ému, bouleversé autant par sa beauté physique que morale. Cette femme était folle ! Mais elle allait devenir la mienne. Je lui devais beaucoup : elle m’accordait enfin ma place d’homme, de mari, d’amant bientôt.

Je n’ai pas pu la toucher, cette nuit-là. Térébrer une telle âme en forant son corps me répugnait. Pour l’instant.

Les jours passèrent avec beaucoup de douceur et de plaisir.

Nous allâmes lui acheter des vêtements au centre commercial le lundi soir : je sortis du travail la joie au cœur ; je fis un crochet pour aller la chercher et nous parcourûmes les allées encombrées de femmes célibataires, d’enfants râleurs et de vendeuses en pause.

La douceur de sa compagnie me ravît l’âme.

- Je suis si heureux d’être avec toi.

- Je le suis aussi. J’aime ta présence, elle me rassure. Comment s’est passée ta journée ?

- Bien ! Très bien même ! Je n’ai pas prêté attention aux petits problèmes que je rencontre d’habitude et tout le monde m’a trouvé… changé. Je n’ai pas osé expliquer en quoi.

- Pourquoi ? Tu craignais qu’ils n’abîment ta joie nouvelle ?

- Non. J’avais peur que tout cela ne soit pas bien réel.

- Ca l’est. Regarde-moi. Elle se planta devant moi, toute petite sans ses talons, leva son visage d’écureuil vers le mien et me déclara en me fixant droit dans les yeux : Je suis là pour toujours. Je t’aime. Tu me rends la vie. Tu me donnes la vie. Jamais je ne pourrais te faire souffrir ni te rejeter, tu m’as sauvée. Tu me protèges, tu m’aides à respirer, à me nourrir, à exister. Je vis à travers toi et je ne suis pas une ingrate.

Je n’ai évidemment rien répondu. Que dire ? Je rougis violemment et nous avançâmes lentement derrière le caddie.

Pourtant ma tête ne cessait de cogner. Je me retrouvais avec une femme, en chair et en os, à vêtir, à éduquer, comme l’une de ces filles superbes qui s’offrent sur catalogue pour fuir leur pays. Mais jusqu’à quand ce beau rêve durerait-il ? Quand déciderait-elle qu’elle voulait se passer de moi ? Quand ? Elle n’avait pas besoin de papiers d’identité, c’était presque plus déstabilisant.

Nous passâmes la soirée dans les boutiques et au supermarché : il fallait évidemment acheter des provisions pour la semaine, remplir le chariot de mille et un menus objets nécessaires aux femmes et donc à ma femme ! Je ne me lassais pas de ce mot. Il fallait aussi deux fois plus de nourriture, de produits d’hygiène et d’entretien que d’habitude.

Tout cela bouleversait mes us et réflexes. Mais j’appréciais énormément sa présence et sa simplicité. Je l’avais voulue, tant espérée, je n’allais pas m’en plaindre !

Je jouais pour la première fois de ma vie à la poupée dans les magasins de vêtements que nous traversions :

- Chéri, quels sous-vêtements aimes-tu ?

- Ne parle pas si fort, ça me gêne !

- Pardon… Alors ? murmura-t-elle à mon oreille, me troublant au plus haut point. Dentelle ? Coton ? Rien ?

- J’aime bien la dentelle pour les occasions, mais je pense que c’est plus pratique en coton, non ?

- Oui, tu as raison. On garde la dentelle pour le samedi soir ?

- D’accord.

- Pour les vêtements, tu aimes ?

- Je voudrais quelque chose de plus simple, de plus classique. Je n’aime pas les femmes que l’on remarque dans la rue. Ne m’en veux pas.

- Je ne t’en veux pas, je comprends. Je n’aime pas non plus. Une jupe, quand même, pour rester féminine ?

- Oui, évidemment. Un chemisier. Un pull. Un pantalon. Mais pas trop de fantaisies, ça me met mal à l’aise.

- Pour les bijoux, crois-tu que l’on puisse se le permettre ?

- Oui. Je dois avoir un peu d’argent de côté, j’envisageais d’acheter un autre appartement et j’ai ouvert un plan épargne logement.

- Tu plaisantes ? Je ne veux pas que nous dépensions nos économies en folies ! Regarde ces boucles d’oreilles de pacotille, elles te plaisent ? Elles sont simples, pour tous les jours.

- Sans problème, prends ce qui te plaît.

- Je n’ose pas acheter de bague. Nous verrons plus tard, quand tu le souhaiteras.

- Tout ce que tu veux, ma chérie.

Nous sommes retournés au parking, nous avons rangé dans le coffre les courses et les vêtements. Deux paires de chaussures accompagnaient nos achats raisonnables et nécessaires.

Dans la pénombre tachée des flaques jaunes des réverbères, elle s’approcha de moi tendrement et se logea dans mes bras, sur ma poitrine. Naturellement. Comme si elle avait toujours eu sa place, ici.

Nos journées se ressemblaient et la routine, pour ne pas parler de monotonie, s’installait confortablement.

Je me levais toujours à sept heures, alors qu’elle était debout depuis longtemps. Elle me réveillait tendrement, passant sa main délicate sur mon front, murmurant quelques mots à mon oreille cotonneuse. J’ouvrais les yeux sur son visage toujours souriant et empli de gratitude.

Nous prenions le petit déjeuner ensemble : je buvais un café frais et des tartines, elle savourait son lait brûlant en écoutant les informations à la radio. Je partais à huit heures trente ; j’arrivais à la base pour neuf heures.

Le midi, je rentrais pendant ma pause pour déjeuner avec elle.

Elle avait cuisiné durant la matinée, après avoir acheté les ingrédients sur le marché près de la mairie ; nous parlions peu et nous regardions la télévision.

Je rentrais le soir de bonne humeur, heureux de retrouver ma petite femme, comme je l’appelais.

Le rituel était immuable et nous rassurait : j’approchais la clef de la serrure et la porte s’ouvrait toute seule. Ma femme m’attendait et se jetait dans mes bras sur le palier de notre appartement. Elle refermait derrière moi, prenait mes affaires et rangeait mes vêtements. Je me glissais sous la douche et je trouvais, en sortant, d’autres habits pour traîner dans l’appartement : un vieux pantalon qui faisait du bruit quand je marchais, mes pantoufles avachies et un t-shirt déformé que j’adorais.

Elle était toujours habillée simplement, mais elle n’avait pas de tenue d’intérieur. Peu maquillée, bien coiffée, elle était une hôtesse délicieuse.

Je me jetais sur le canapé et je regardais distraitement pour me détendre des jeux télévisés auxquels je participais d’une oreille tandis que nous parlions de notre journée. Elle était souvent dans la cuisine, finissant de préparer le dîner ; parfois elle me rejoignait sur le canapé et regardait la télévision à mes côtés. J’adorais quand elle posait sa tête contre mon aisselle et que je l’enveloppais de mon bras affectueux.

- Comment s’est déroulée ta journée ?

- Plutôt bien. Comme d’habitude le secrétaire m’a agacé, mais bon, j’essaie de faire abstraction. Je le laisse vivre, il ne m’intéresse pas, mais ça m’énerve.

- Je te comprends, mon chéri. Détends-toi, tu es à la maison. Tout va bien.

- Et toi, ta journée ?