Fontgallow - Jean-François Dusart - E-Book

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Jean-François Dusart

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Beschreibung

Un parcours initiatique atypique

Abel est né au fond des bois d’une femme sauvage qui vit cloitrée dans un taudis, en marge de la société. Il grandit avec les animaux de la forêt comme seul voisinage… mais un jour de recensement, le notable du village découvre avec stupéfaction l’existence du petit garçon et l’oblige à rejoindre les bancs de l’école. Abel est bouleversé, il n’a pas l’usage de la parole et ne sait rien du monde des hommes. L’institutrice, une valkyrie au grand cœur, le prend sous son aile et décèle ses aptitudes d’apprentissage. Malheureusement, cette douce accalmie dans la vie du petit Abel est de courte durée. Son destin bascule à nouveau, il doit quitter l’école et sa maîtresse pour le domaine de la Tricherie où il est vendu comme domestique. Abandonné à son triste sort, il découvre Fontgallow, un lieu envoûtant dont il cherche à percer le mystère…
Le parcours initiatique d’Abel, l’idiot du village, prend des allures de conte, mêlant une vision très réaliste du contexte de la France rurale d’avant-guerre - où abondent les préjugés liés aux classes - à un univers enchanté. Tous les ingrédients sont réunis ; de la mère-marâtre à la fée-institutrice qui guide les premiers pas de son petit élève… en passant par des lieux mystérieux et des manifestations surnaturelles…

La rafraîchissante naïveté, néanmoins teintée d’une grande lucidité d’Abel fait fondre les cœurs les plus blasés. Un excellent remède contre la morosité et le pessimisme.

EXTRAIT

Abel Truffandier était un personnage considéré par ses congénères comme un imbécile perpétuellement en butte aux sarcasmes les plus débiles. Bien qu’il fût arrivé récemment dans la contrée, il avait été tout de suite repéré. Il ne savait pas parler, il ne voyait rien, ne retenait rien, n’était pas perméable au qu’en-dira-t-on, n’avait aucune idée sur rien ni personne et ne s’intéressait qu’à son vélo et à la culture de ses légumes. L’engeance des bourgs et des hameaux alentours s’en faisait une proie facile. C’était un innocent, un idiot du village tout désigné et à la moindre occasion, le souffre-douleur. Railleries douteuses ou farces de mauvais goût, rien ne lui était épargné. Par contre, tout le monde le connaissait dans les environs pour sa bonhommie et était prêt à le sauver de sa naïveté en cas de danger. Il faisait partie des repères dont les gens avaient besoin pour s’amuser d’un rien et se reconnaître dans une communauté centrée sur le bar-tabac : boire un coup, trinquer avec le malheureux pour tenter de le saouler par un jeu délétère. On ne pouvait pas plus se passer de lui chez ces assoiffés de la bêtise que d’un abreuvoir communal pour les vaches.

À PROPOS DE L’AUTEUR

Jean-François Dusart vit dans la région bordelaise où il a exercé la médecine pendant 36 ans. En 2013, il prend sa retraite et s’adonne à l’écriture comme drogue de substitution pour combler le manque brutal de colloque singulier avec ses patients. Depuis, il sonde les âmes des personnages de ses romans et ceux-ci l’accaparent tout autant.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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Chapitre 1

Abel Truffandier était un personnage considéré par ses congénères comme un imbécile perpétuellement en butte aux sarcasmes les plus débiles. Bien qu’il fût arrivé récemment dans la contrée, il avait été tout de suite repéré. Il ne savait pas parler, il ne voyait rien, ne retenait rien, n’était pas perméable au qu’en-dira-t-on, n’avait aucune idée sur rien ni personne et ne s’intéressait qu’à son vélo et à la culture de ses légumes. L’engeance des bourgs et des hameaux alentours s’en faisait une proie facile. C’était un innocent, un idiot du village tout désigné et à la moindre occasion, le souffre-douleur. Railleries douteuses ou farces de mauvais goût, rien ne lui était épargné. Par contre, tout le monde le connaissait dans les environs pour sa bonhommie et était prêt à le sauver de sa naïveté en cas de danger. Il faisait partie des repères dont les gens avaient besoin pour s’amuser d’un rien et se reconnaître dans une communauté centrée sur le bar-tabac : boire un coup, trinquer avec le malheureux pour tenter de le saouler par un jeu délétère. On ne pouvait pas plus se passer de lui chez ces assoiffés de la bêtise que d’un abreuvoir communal pour les vaches.

Il avait été élevé par sa mère, la Mauduit. Ainsi surnommait-on cette femme imprévisible et redoutée. Mauduit en patois voulait dire « personne sauvage ». Elle vivait en recluse à l’orée d’une châtaigneraie au bord d’un chemin sinueux, à une centaine de mètres de la départementale qui longeait la forêt de Pêyrou, dans un baraquement fait de bric et de broc : des tôles ondulées rouillées pour toiture, des murs en torchis penchés et asymétriques, une porte avec des carreaux sales et des rideaux jaunis par les fumées intérieures d’une tabagie excessive. Elle logeait en cet endroit reculé sans souci, personne ne savait à qui appartenaient ces bois. Peut-être à un parisien, disait-on, mais on était sans trace de lui à ce jour. C’est dans ce lieu qu’Abel était né. Sa mère accoucha seule, accroupie, sans aucune précaution d’hygiène, expulsant le bébé dans d’atroces douleurs. Ensuite, elle déposa le nouveau-né sur un torchon grisâtre posé à même le sol. Elle coupa le cordon avec des ciseaux de couturière qu’elle avait trempés dans du vinaigre et, à ce fils, fit un brin de toilette à l’eau froide. Le petit criait et se raidissait de ses quatre membres. Elle expulsa le placenta quelques minutes plus tard et le mit dans une cuvette en émail écaillé pour le jeter dans les bois et le livrer aux mouches bleues. Elle marcha, les jambes nues, maigres et décharnées, dégoulinantes de sang au milieu des ajoncs pendant que le nourrisson hurlait de détresse. Elle commençait à s’impatienter et se demanda un instant si elle n’allait pas lui réserver le même sort qu’au placenta.

Miraculé après cette naissance épique, Abel grandit dans les bois avec les oiseaux, les serpents, les insectes, les fleurs, les arbres, les champignons et deux poules, pendant que sa mère travaillait dans les champs pour gagner quatre sous. Il ne voyait jamais personne à part elle qui ne lui parlait presque pas, parce qu’elle n’avait rien à lui dire. Cette sauvagesse s’enfermait dans un mutisme volontaire et menaçant. Eté comme hiver, elle était invariablement habillée d’une sorte de jupe, en réalité un sac de pomme de terre tenu par une ficelle de corde lieuse, couronnant des mi bottes en caoutchouc marron foncé, avec un gilet bleu marine en laine rapiécé aux coudes. Elle ne se lavait jamais et pissait debout et droite en écartant à peine les cuisses. Elle fumait du gris, un tabac qu’elle roulait dans du papier Riz Lacroix d’une seule main avec une dextérité insolente. Sa voix était impressionnante, grave et caverneuse, vomissant le plus souvent des insanités. En un mot, elle semait la crainte et le dégoût, à tel point que dans les villages environnants, quand un enfant n’était pas sage, on lui disait :

– On va appeler la Mauduit !

Elle avait donc des vertus apaisantes malgré elle et sans le savoir. Tout le monde l’évitait et passait au loin dès qu’on l’apercevait armée de son bâton, prête à frapper le premier venu qui lui adresserait la parole.

*

Un jour, un homme se présenta devant le baraquement. Il travaillait pour le recensement et eut toutes les peines du monde à accéder au dit domicile de la Mauduit, qui le menaça avec un bâton. Ainsi fut découverte de manière officielle la présence d’un petit enfant, inconnu de l’administration. Il allait avoir six ans, il était temps qu’il aille à l’école. La Mauduit refusa. Pas longtemps. Quelques jours plus tard, deux gendarmes firent leur apparition. L’accueil fut loin d’être chaleureux et tourna même au pugilat ; les képis des militaires roulant par terre, témoins de l’exubérance du face à face. Madame Eugénie Truffandier ne plaisantait pas. Le maire, qui avait suivi de peu les représentants de l’ordre, dut intervenir d’autant qu’il se sentait responsable d’une situation sur laquelle il avait fermé les yeux jusque-là. Il redoutait un possible retour de manivelle qu’il prendrait en pleine poire et qui ne serait pas si anodin que cela pour sa notoriété. Les gendarmes étaient furibards et la Mauduit outrageusement querelleuse. Le maire, au milieu du charivari, tentait de raisonner les protagonistes, chacun leur tour, sans résultat. La maréchaussée menaça d’amener cette mère indigne en prison. L’édile haussa le ton et calma cette pauvre femme au visage enlaidi et buriné par les souffrances. Qui avait bien pu faire un gosse à ce squelette ? Les gendarmes finirent par lâcher prise et s’en retournèrent peu convaincus par leur abdication, répréhensible à leurs yeux. Ils n’étaient pas payés pour fermer les yeux sur un quelconque individu hors la loi, même si celui-ci était une souillon qui ne demandait rien à personne.

Le maire se chargea lui-même d’amener Abel à l’école, le premier jour de la rentrée. L’enfant criait comme un goret qui entrevoit sa destinée : se faire enfiler sur le tournebroche des cochons de lait. Madame Gaillard était l’institutrice du village et s’occupait de tous les élèves, du cours préparatoire au certificat d’étude. Un véritable chef d’orchestre pour mettre en scène d’un côté l’ânonnement des tables de multiplication, de l’autre, la calligraphie à l’encre violette avec les plumes qui crissent et qui, au moindre dérapage, font des pâtés immédiatement réprimandés. Cette femme costaude, taillée à la serpe, aux gros seins pendants en avant calés sur son gros ventre, était une anticléricale viscérale, une autorité légendaire. Elle avait un charisme redoutable ! Elle était écoutée de toute la population à l’exception de quelques bigotes.

Dans la classe, Abel s’assit en tailleur dans un coin, prostré, tel un renard cerné dans son terrier par une meute. Ses yeux vifs de bête traquée ne savaient où se poser. Il tremblait. Madame Gaillard s’approcha de lui. Il la dévisagea avec des prunelles si soumises, si tristes, si perdues, qu’elle eut un instant d’interrogation. Cette femme, hermétique à la tendresse, eut une révélation brutale et brûlante de la détresse humaine. Elle ressentit comme une bouffée de chaleur mais pas comme celle de la ménopause. Elle refusa de s’avouer qu’elle venait d’éprouver un choc émotionnel inconnu qu’elle n’aurait pu imaginer. Elle le laissa ainsi se rencogner, pour ne pas le tournebouler.

– Les enfants, nous accueillons Abel Truffandier, le nouvel élève. Pour l’instant, nous allons le laisser s’habituer à la classe. Je vous demande d’être gentils avec lui.

À la récréation, coup de théâtre ! Abel, agile et apeuré comme une bête sauvage, enleva ses sabots, sauta la barrière et s’enfuit en courant, pieds nus, sous l’œil médusé de l’institutrice. L’enfant resta introuvable pendant toute la journée. Le maire voulut organiser une battue, la même qu’il organisait pour les chevreuils ou les sangliers. La Mauduit refusa :

– Je l’ jure, l’sera à l’école demain matin.

Elle s’enfonça dans les bois et disparut sous le regard dubitatif du maire. Elle trouva Abel assis à côté de la source, non loin du taudis. Il remplissait le seau d’eau avec la cassotte comme tous les jours. Cette eau était leur seule boisson et servait à la cuisson de leur maigre repas. Seul Abel s’en servait pour se nettoyer. Sa mère le houspillait sans cesse parce qu’il utilisait trop de savon de Marseille. Arrivée à sa hauteur, elle lui asséna quatre coups de bâton de toutes ses forces et si rapidement qu’Abel eut juste le temps de se protéger la face avec ses bras.

– À la maison, sale gouillat !

Le lendemain, elle emmena son fils à l’école sous la menace du bâton. Abel avait très peur et il ressentait une vive douleur dans le dos, là où il avait reçu la bastonnade de la veille. Devant l’école, il eut un soubresaut de terreur, une envie de vomir devant Madame Gaillard qui l’accueillit avec sérénité.

– Bonjour Abel, viens avec moi.

Elle le prit par la main sous la risée des autres, vite calmée par les gros yeux qu’elle leur fit.

– Essaye de t’asseoir à ce bureau. Robert, tu es le plus fort de la classe, viens à côté de lui, tu vas l’aider.

Abel s’assit tétanisé et s’agrippa au pupitre comme sous la menace d’un tremblement de terre imminent.

– C’est bien, aujourd’hui, tu vas apprendre les voyelles a, e, i, o, u.

– Dis a.

Pas de réponse.

– Dis a…a…a…

– a

– Dis e… e…essaye e…

– e

– i.

– …

– i !

– i

– o.

– o

– u.

– u

– Bravo Abel, Robert va te faire répéter les voyelles.

Par précaution, Madame Gaillard avait demandé à la cantinière de se poster devant la grille de sortie. Abel ne fit aucune tentative pour s’échapper mais resta à l’écart, adossé au tronc du marronnier pour essayer de calmer sa douleur dorsale. À la fin de la journée, Madame Gaillard retint Abel. Elle avait remarqué qu’il se tenait penché en avant et lui demanda de lui montrer son dos. Il était en capilotade, avec quatre traits bleus marqués en travers des côtes gauches.

– Ta mère t’a battu ?

Silence. Il regardait le plancher, ne pouvant s’exprimer. L’institutrice lui demanda de la suivre. Ils allèrent dans son bureau où elle fouilla dans des cartons et en sortit un petit sac en cuir, un plumier, des crayons et un cahier.

– C’est pour toi. Tu pourras travailler chez toi. Tu liras les voyelles, a, e, i, o, u, et tu les écriras comme te l’a montré Robert.

La première année d’école, celle du cours préparatoire fut compliquée pour Abel. Son mutisme ajouté à ses difficultés d’élocution ne l’aidait pas à progresser. Son institutrice ne perdait que rarement patience et Robert qui s’était senti investi d’une mission, un grand qui sait tout, le chapeautait sans l’écraser. Abel, petit à petit, s’était plié aux règles de la vie scolaire, il ne pissait plus contre le marronnier devant tout le monde, se lavait les mains avant de manger à la cantine. Il s’était habitué aux robinets et à l’eau courante. Il faisait attention à sa blouse grise et ne s’en servait plus d’essuie-main.

L’année scolaire suivante, Madame Gaillard, sagement, le fit redoubler. Elle n’avait plus l’appui précieux de Robert qui avait été reçu à son certificat d’études. Il voulait être gendarme et était parti dans une école militaire de sous-officiers. Elle ne voyait personne pour le remplacer parmi les grands. Une mauvaise promotion ! Des enfants bornés de paysans qui n’étaient là que pour passer le temps. L’école était obligatoire mais elle était une entrave à la bonne marche des fermes. On avait besoin de bras, pas de cerveaux. Mais l’institutrice ne baissait pas les bras, elle, et voulait leur mettre du plomb dans la cervelle. Dès qu’ils se rebellaient, elle faisait immédiatement les gros yeux, de vrais gros yeux ronds menaçants, exorbités et fixes, hypnotiseurs. Tout le monde se calmait et filait doux.

Abel était devenu sa plus grosse préoccupation. Elle le prit en étude avec deux autres retardataires trois fois par semaine. L’expression orale était toujours inexistante mais les progrès en écriture et en exercice de mémoire furent plus que satisfaisants. Abel s’appliquait et était intéressé par toutes les nouveautés. Il aimait naturellement les mots, aimait en découvrir et les écrire correctement. Sans doute compensait-il ainsi le fait de ne pouvoir s’exprimer. Il était rassuré d’arriver à faire aussi bien que les autres de ce côté-là. Il récoltait pas mal de bons points, qu’il conservait précieusement dans son cartable entourés d’un élastique.

À la fin de l’année, pour récompenser les efforts des uns et des autres, Madame Gaillard décida d’organiser un voyage. Un grand voyage ! Le maire était d’accord mais peu de parents répondirent positivement, la Mauduit en tête. Trop cher ! Et inutile ! L’institutrice s’entêta, le maire hésitait, pour ne pas contrarier ses électeurs. Il convoqua le conseil municipal composé d’élus dont une majorité de parents qui avaient refusé de participer à ce projet, inédit dans l’histoire de l’école. Ça ne s’était jamais vu ! Le conseil municipal rejeta toute subvention. Quand le maire vint donner la réponse négative à l’institutrice, elle se mit en colère et, furibarde, ne mâcha pas ses mots :

– Vous êtes un guignol.

– Mais Madame…

– Il n’y pas de Madame, ou plutôt si, la Madame, vous savez ce qu’elle va faire la Madame ? Elle va le payer elle-même le voyage en car. De sa propre poche. Oui, Monsieur et pas la peine de prendre cette tête d’ahuri.

Elle s’enferma dans la classe, laissant le maire planté dans la cour de l’école avec son béret dans une main. Il le regardait et semblait ne pas savoir qu’en faire. Il finit par le mettre sur la tête et se rendit à la mairie, le regard fixé au sol. Pas très à l’aise l’édile, d’habitude si grande gueule.

*

Il était six heures du matin quand l’autocar arriva devant l’école de garçons. Les enfants qui étaient dans la cour s’agglutinèrent derrière la barrière pour admirer ce magnifique Berliet rouge, tout neuf. Ils sautaient de joie et criaient leur impatience à monter dedans. Contraste avec les parents qui faisaient profil bas et n’osaient croiser le regard de Madame Gaillard. Les enfants montèrent prendre place avec empressement, suivis des deux mères accompagnatrices, de la cantinière avec ses paniers et enfin de la reine du jour, Madame l’Institutrice. L’autocar se mit en route. Il se rendait à Bordeaux. La surprise ! Le bout du monde ! Abel n’était pas rassuré dans ce monstre bruyant, lui qui n’était jamais sorti de son trou mais il n’était pas le seul. La nationale 10 les amena à Bordeaux un peu plus de trois heures plus tard. Le chauffeur gara le véhicule sur les quais tout près du pont de Pierre. Les enfants descendirent, fragiles, étonnés, saisis. Le fleuve était immense, large, boueux, jaune marron.

– Nous allons pique-niquer ici.

– Ouais ! répondirent les enfants en chœur.

La cantinière sortit les casse-croûtes et les gourdes d’eau, les prunes et les tablettes de chocolat. Les enfants assis sur les bancs gazouillaient comme des moinillons affamés. Ils étaient heureux.

– Comment s’appelle ce fleuve ? Qui connaît la réponse ?

– La Garonne.

– Bravo. Quels sont les autres grands fleuves de France ?

– La Seine.

– Et puis ?

– La Loire.

– Encore un. Allez, encore un !

– La Charente.

– Mais non, un grand fleuve.

– Le Rhône.

– Bien André. Vous avez vu ce pont comme il est beau, Qui peut me dire combien il y a de voûtes ? J’attends. Oui, alors ?

– 18.

– Non, comptez bien.

– 17 ?

– Bonne réponse Fernand. Et pourquoi dix-sept ? Je vais vous le dire, tout le monde connait Napoléon Bonaparte ? Les grands, en histoire, on en a parlé cette année. Eh bien, c’est lui qui a fait construire ce pont. Il y a dix-sept voûtes, parce que son nom comporte dix-sept lettres ! On vérifiera ensemble au tableau à l’école. Pas de question ?

– Si M’dame, pourquoi sur les images les fleuves sont toujours bleus, et la Garonne, elle est marron ?

– Bonne remarque, Roland. En fait, sur les cartes, les fleuves sont en bleu pour mieux les repérer. La Garonne est sale aujourd’hui car il a plu ces derniers jours, elle transporte des alluvions, comme de la boue très liquide. Regardez les enfants la forme du fleuve devant le port, ça vous fait penser à quoi ?

– À une banane.

– Oui mais encore ?

Silence.

– À un croissant de lune, c’est pourquoi on l’appelle le port de la lune.

– Mon ami Pierrot, enchaîna André déclenchant une vague de rires chez ses camarades.

Les élèves visitèrent le centre de la ville, la place de la Bourse, la Grosse Cloche, le Grand Théâtre, la place des Quinconces et la cathédrale Saint-André. Ils descendirent au pied de cette immense église qui semblait démesurée, de taille inhumaine. Une église, non, une cathédrale, ils avaient les yeux écarquillés sous le portail royal orné de toutes ces sculptures du treizième siècle. Madame Gaillard n’en revenait pas que ces élèves venus tout-droit des champs puissent s’intéresser à la ville, aux pierres et aux monuments. Il était temps de rentrer. La plupart d’entre eux s’endormirent dans l’autocar, les globes oculaires fatigués d’avoir tourné dans tous les sens pour bien profiter de cet autre monde, un incroyable paysage urbain si bien construit, si rectiligne.

*

La classe reprit après le jeudi, jour habituel de repos. Les élèves n’avaient rien oublié et désiraient parler avec Madame Gaillard de tout ce qu’ils avaient vu et senti : les vapeurs d’essence, le parfum des dames croisées sur les trottoirs encombrés, le bruit de ferraille des tramways, la multitude sur les allées de Tourny, les magasins, les bateaux, la Garonne, la Tour Pey-Berland… L’institutrice n’en demandait pas tant, elle était surprise. Elle écrivit sur le tableau : Napoléon Bonaparte.

– Fernand, viens compter les lettres.

– 1, 2, 3 ,4………..17.

– Alors ?

– C’est pareil sous le pont, Maîtresse

– Quoi sous le pont ?

– Les voûtes.

Madame Gaillard était satisfaite d’avoir réussi son pari, plus que réussi. Elle était heureuse que les enfants aient pu parler de leur voyage dans toutes les chaumières. Ça leur faisait les pieds à tous ces radins de parents, pour qui un sou est un sou.

Le seul malheureux fut Abel. Personne ne l’attendait à l’arrivée du bel autocar rouge. Il prit son petit cartable et monta la côte vers les bois de Pêyrou. Il gardait en lui toutes ces images qui se télescopaient dans sa mémoire comme un jeu de quilles. Plus il s’approchait de son logis, plus il avait peur d’entrevoir la vérité. Quand il emprunta le sentier, son cœur s’accéléra. Il eut un moment d’hésitation, il vivait bien dans un trou, dans la saleté d’un taudis imposé par sa mère. Il alla se coucher sans rien dire à celle-ci qui ne lui demandait qu’une chose vu son regard, qu’il se taise.

Chapitre 2

Les semaines passèrent. Abel entra au cours élémentaire. Madame Gaillard était fière d’annoncer que sur cinq candidats présentés au certificat d’études en juillet, il y avait cinq reçus. Elle présenta ensuite les six nouveaux élèves.

– Vous êtes maintenant vingt-quatre dans la classe. Je vais désigner chez les grands celui qui va s’occuper de remplir les encriers. Ce sera toi Michel pendant un mois. Pour nettoyer les tableaux, toi Adrien. Pour le bois dans le poêle cet hiver, on verra.

L’année scolaire s’écoula lentement, Abel parlait toujours aussi peu mais put apprendre à lire mentalement et à écrire de façon de plus en plus lisible. Pendant toute la scolarité, Madame Gaillard le couvait, veillant à ce que les autres élèves le respectent. Malgré cela, dès que c’était possible, on se gaussait du fils de la Mauduit. On lui donnait un coup de pied subrepticement ou pire on lui faisait un croc-en-jambe pour le faire chuter. Il se relevait sous les rires de ces affreux loustics. Qui se faisait prendre à ce jeu attrapait cinquante lignes à faire après la classe, plus un coup de règle sur les doigts suivi d’un pincement appuyé et rotatif d’une oreille dont Madame Gaillard était experte. En général qui avait subi les deux châtiments corporels en avait pour un certain temps avant de s’attaquer au souffre-douleur car l’institutrice n’y allait pas de main morte. L’un des tortionnaires en herbe se plaignit auprès de ses parents après avoir très mal vécu les petits sévices de l’institutrice. Le père indigné rendit visite à Madame Gaillard pour se plaindre de son comportement. Un contremaître à l’usine Drique qui semblait très fier de son grade, n’allait pas s’en laisser compter par une bonne femme. Il fut si bien reçu par Madame Gaillard qu’il n’eut pas le temps d’en placer une : il voulait lui dire que le fils de la Mauduit était une sale teigne. Il ravala sa salive et s’en retourna. Il raconta à qui voulait l’entendre qu’il l’avait bien mouchée, la Gaillard, mais personne ne le crut, sans oser le lui dire en face.

Le fils du contremaître se tint à carreau jusqu’à la fin de l’année scolaire. Il regardait Madame Gaillard avec une certaine appréhension, il en devenait presque lèche-cul. Celle-ci proposa à nouveau un voyage. Cette fois-ci, le maire acquiesça sans réunir le conseil municipal. Curieusement toutes les familles payèrent la place de leur fils, sauf, on s’y attendait, la Mauduit. Madame Gaillard régla la place d’Abel sans le dire à personne, elle était si contente de sa revanche devant tous ces veules qu’elle n’était pas à ça près.

Ce mercredi, il faisait déjà chaud, quand à six heures du matin, l’autocar arriva. Les élèves criaient de joie, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, car l’institutrice leur avait promis de leur montrer le paradis ! Dans l’autocar, ils étaient tous excités, sautillant sur leur siège, attendant le départ avec cette impatience juvénile si spontanée. Ils en oubliaient de dire au revoir à ceux qui étaient restés au bord du fossé, les parents. Le trajet fut long, il fallut s’arrêter à Bordeaux sur le grand boulevard périphérique pour dévorer les délicieuses tartines aux rillettes de la cantinière. Le chauffeur eut droit à sa part avant de remettre en route son gagne-pain. Il déposa les enfants au pied de la dune du Pyla. Ils descendirent, inquiets. Où était le paradis ? Ils ne voyaient ici que sable et pins. Madame Gaillard les réunit autour d’elle et les prit sous son aile.

– Nous allons rester groupés les uns derrière les autres en rang par trois. Nous allons escalader cette dune. Au sommet, c’est le paradis terrestre, j’ai bien dit terrestre.

Elle n’osa pas dire que l’autre paradis n’existait pas. Ils attaquèrent la pente et commencèrent à glisser dans le sable. Abel remarqua tout de suite que Madame Gaillard allait au-devant des pires difficultés pour monter. Il lui prit une main et l’aida à prendre appui pour mieux se hisser à chaque pas. Le petit bras d’Abel tenait bon, ses muscles étaient raides, efficaces et performants. Il la mena jusqu’au sommet, un sommet si mérité que le panorama en fut encore plus éblouissant. Les élèves restèrent bouche bée devant la magie du lieu, cet immense horizon qui n’en finissait pas de s’agrandir sous le soleil éclatant.

Madame Gaillard rappela ses poussins qui commençaient à se disperser. Ils s’agglutinèrent contre maman poule. La cantinière leur offrit un biscuit, ils se calmèrent et scrutèrent à nouveau les lointaines vagues dans les passes.

– Regardez maîtresse, un bateau à poil.

– À voile, corrigea l’institutrice qui avait repris son souffle.

Ils descendirent avec regret de ce gigantesque dôme de sable. Les uns roulaient, les autres glissaient sur les fesses, ils étaient fous de joie. Le car les emmena au bord d’une plage. Ils allaient pouvoir toucher l’eau.

– Ne vous éclaboussez pas !

– M’dame, c’est salé !

– C’est salé l’eau de mer, pour l’eau des rivières, on dit quoi ?

– Qu’c’ pas salé.

– Mais encore...

– Sais pas.

– On dit que c’est de l’eau douce.

– La mer, c’est de l’eau dure ?

Sur le trajet du retour, les élèves voulurent chanter. Une des mères accompagnatrices servit de chef de chorale. Ils firent une sorte de pot-pourri de tout ce qu’ils avaient appris. Ils étaient heureux et sautaient comme des petits chevreaux de siège en siège. Le chauffeur klaxonnait de temps en temps pour réchauffer l’ambiance. Quand ils arrivèrent au village, Madame Gaillard qui avait très mal aux genoux à la suite de l’escalade de la dune du Pyla, descendit la première, suivie d’un élève qui l’embrassa, imité par les vingt-trois autres. Du jamais vu, les parents éberlués n’en revenaient pas. Mais que s’était-il passé dans ce car ? Comment en une journée, la classe n’était plus une classe mais une bande de joyeux écoliers tous âges confondus, sautant autour des adultes comme des petits chiens fous.

Cette année-là, les quatre élèves présentés au certificat d’études furent reçus. Dans le village, la réputation de l’institutrice mal aimée, parfois redoutée, grandissait. Finalement, le certificat d’études n’était pas si inutile que ce qu’on voulait bien en dire. Les femmes, à la veillée, admiraient cette institutrice. Elle, au moins, n’avait pas peur des hommes. Les langues se déliaient, oh pas beaucoup, mais tout de même, un petit brin de révolte, tout petit, naissait dans leur poitrine.

*

Abel était le plus âgé de la classe, les années avaient passé, il était dans la classe supérieure. Le certificat d’études se profilait à l’horizon, Abel ne courait plus dans les bois, il travaillait ses devoirs avec lenteur mais opiniâtreté. Il ouvrait souvent les deux tomes noirs du grand Larousse que lui avait donné Monsieur le maire. Sa mère s’en agaçait, si bien qu’un jour, elle lui annonça qu’il était devenu assez costaud et qu’elle allait le placer chez le comte Floris Ancelin de Fonquebrune au manoir de la Tricherie. Quelqu’un viendrait le chercher pour l’emmener vers son nouvel horizon, le dimanche matin suivant. Abel ne pleura pas mais trembla de tout son être, incapable de répliquer ou de s’opposer. Il avait les mâchoires serrées et douloureuses. La Mauduit était méchamment rigolarde : elle se débarrassait de lui, enfin !

– T’ le vois ce bâton, si t’en dit un mot à quéqu’un, je te tue avec.

Abel était désemparé, il pensait au certificat d’études, il aurait pu le passer et qui sait, l’obtenir. Placé à quatorze ans, à six mois de l’examen, le garçon ne comprenait pas, lui qui avait tout fait pour apprendre les tables de multiplication et s’acharnait pour bien écrire.

Ce jour-là, un samedi matin, il savait que c’était la dernière fois qu’il s’asseyait devant son pupitre. Il but les paroles de Madame Gaillard. Midi sonna, c’était fini. Il eut du mal à se lever et à sortir de l’école. Il n’avait pas osé parler à cette femme qui l’avait tant aidé. Il courut dans le fossé de l’autre route qui croisait celle de l’école, y cueillit des fleurs, en fit un bouquet qu’il noua avec une ficelle qu’il avait dans sa poche et revint vite sur ses pas. Hélas, il vit au loin sur la route de Vouton, l’institutrice qui pédalait sur son vélo. Abel resta quelques minutes, les yeux rivés sur cette forme mobile qui se fondait dans l’invisible. La route blanche était devenue déserte, seul un corbeau noir s’y posa. Abel regagna sa cahute avec son petit bouquet qu’il serrait éperdument pour se raccrocher à quelque chose comme un naufragé à un tronc d’arbre. Il pensait intensément à Madame Gaillard. Il alla se cacher dans les bois et attendit que la nuit tombe sur lui pour ensevelir sa détresse.

Quand il entra dans la pièce enfumée, éclairée par une sinistre bougie vacillante, il tomba sur l’hideux faciès de sa mère dont les traits creusés se déformaient comme des volutes sous l’effet de la flamme dansante. À peine fut-il rentré qu’elle alla se coucher. Elle sentait la gnole et devait être saoule. Il prit le quignon de pain qui restait, le graissa de grillon et le mangea sans faim. Il se demandait si ce n’était pas le moment de tuer sa mère. Il prit un couteau dans sa main droite. Vu l’état dans lequel elle se trouvait, un ou deux coups de lame… et elle n’en réchapperait pas. La haine montait en lui. Elle irriguait ses vaisseaux des pieds à la tête. Il s’approcha doucement de cette femme qui était sa mère. Elle était couchée sur le côté, sur le matelas en copeaux de châtaigner qui crissait au moindre mouvement. Il devinait dans la pénombre ce pauvre corps sans défense offert au drame. Il serra le manche du couteau, leva le bras et allait prendre son élan quand une force invisible le retint à la dernière seconde. Abel transpirait et avait du mal à retrouver son calme. Il l’avait échappé belle, sa mère aussi ! Il prit conscience de l’énormité de son geste et posa le couteau sur la table en tremblant. Il prit le bouquet qu’il avait posé sur la table, souffla la bougie et à tâtons, regagna sa paillasse. Il s’endormit avec ses fleurs ressentant douloureusement les soubresauts de son cœur qui battait très vite et secouait sa poitrine. Des cauchemars le réveillèrent plusieurs fois dans la nuit, le couvrant de sueurs froides et nauséabondes. Il avait du mal à éliminer de sa pensée la lame luisante du couteau.

Le dimanche matin, sa mère lui prépara son modeste baluchon. Pour la première fois, elle prenait soin de lui. Vite dit. Abel prit son cartable et les deux volumes de son dictionnaire Larousse. Lorsque sa mère voulut les lui prendre, jugeant inutile qu’il s’encombre avec des saloperies pareilles, il se rebiffa et se montra si menaçant qu’elle n’insista pas. Il lui tardait tellement qu’il parte ! Soudain, un coup de klaxon déchira le silence des bois feutré par la bruine. Sa mère l’accompagna jusqu’à la voiture. Un homme en descendit. Il était petit et maigre avec un nez pointu et des yeux vifs. Il portait une veste de velours marron foncé sur une chemise blanche avec une lavallière et un pantalon noir avec guêtres en cuir.

– Bonjour Madame Truffandier, c’est lui votre fils ? Il est bien chétif…

Il lui donna une liasse de billets. Abel ne comprenait rien. L’avait-elle vendu comme un veau à la foire ?

– Allez, montez ! Qu’est-ce que vous attendez ?

Abel qui ne s’était jamais installé dans une voiture ne savait comment s’y prendre et hésitait. Il avait envie de s’enfuir et de courir chez Madame Gaillard.

– Eh bien, ça promet ! Il n’a pas l’air dégourdi. Espèce d’imbécile, tu ne sais pas ouvrir une porte ?

Le comte ouvrit la portière contre son gré. Abel monta à l’arrière de la Peugeot 202 noire avec difficulté. Il était terrorisé. Sa mère ne lui dit même pas au revoir. Quand la voiture démarra, elle avait déjà le dos tourné. Les yeux écarquillés, le malheureux regarda par la vitre défiler les paysages qu’il connaissait bien. Survinrent ensuite des champs et des collines qu’il n’avait jamais vus. Il se sentait perdu. Il sautait malgré lui sur ce siège arrière inconfortable quand l’auto passait dans les nids de poule, finit par avoir la nausée, au bord de défaillir, et essaya de surmonter son malaise en serrant dans ses bras son cartable comme un ami de toujours, rassurant et chaleureux. Le comte ne disait mot. Où le conduisait-il ?

Le lundi qui suivit, Abel était absent, idem le mardi. Madame Gaillard fit garder la classe par la cantinière et enfourcha son vélo pour essayer de trouver le maire. Il faisait ferrer son cheval. C’est dans l’atelier du forgeron, envahi de fumées et de l’odeur de corne brûlée qu’elle alerta le maire. Elle monta sur ses grands chevaux, ceux-là, ils n’avaient pas besoin des soins du maréchal-ferrant, car l’élu n’était pas décidé à intervenir chez la Mauduit.

– Monsieur le maire, je veux des nouvelles à midi, vous entendez, à midi, dit-elle sans ambages.

Secoué et pris de remords, le maire monta dans sa carriole, prit la côte de Pêyrou et emprunta le chemin qui conduisait au taudis. Campé devant la porte, il appela plusieurs fois la Mauduit, quand, tenant à peine debout, apparut l’épouvantail, s’accrochant au montant de la porte.

– V’nez faire quoi ?

– Où est Abel ?

– Parti.

– Parti où ?

– Je ne sais point, jl’ai placé.

– Où, nom de Dieu !

– Foutez le camp !

Elle sortit tant bien que mal de sa chaumière, menaçant l’homme de son bâton, ce qui effraya le cheval. Celui-ci fit un écart brusque qui faillit renverser le maire. Il parvint à maîtriser l’attelage et s’en retourna penaud, sous les invectives de la Mauduit.

– Vous allez avoir de mes nouvelles ! Je vais appeler les gendarmes.

– Pourri ! Qu’y viennent, j’vas les recevoir !

Le maire redescendait la côte quand une grosse voiture noire doubla la charrette et s’arrêta. Le chauffeur en descendit et porta une enveloppe au maire. Les deux hommes n’échangèrent qu’un court regard. La voiture s’éloigna, le maire ouvrit la lettre. Elle ne contenait qu’une phrase sibylline :

« Laisse tomber si tu ne veux pas avoir d’ennui. »

Le maire comprit qu’il valait mieux se défiler, au risque de se faire incendier par la mère Gaillard, même s’il ne comprenait pas le pourquoi de cet avertissement de ce quelqu’un qu’il connaissait bien. Fermer les yeux sur cette affaire l’arrangeait, il n’avait aucunement l’envie d’en découdre avec la Mauduit. Elle était pire qu’une vipère, plus on lui aurait tapé dessus, plus elle se serait rebellée.

*

Quand elle apprit que son élève avait été placé chez un comte, Madame Gaillard entra dans une colère noire. Au bord du malaise, sa face devint blanche puis écarlate. Elle suffoqua et reprit enfin son souffle après une longue tirade digne d’un ténor du barreau. Elle allait remuer ciel et terre pour rechercher Abel, prévenir les gendarmes, l’académie, la population, faire une pétition, enfermer la sorcière dans un asile… La Mauduit allait voir ce qu’elle allait voir ! Qui était ce comte ? Ce monstre, ce voleur d’enfant, cet esclavagiste n’échapperait à la guillotine.

Hélas, le temps passait et l’institutrice dut se rendre à l’évidence, elle se heurtait au mur épais de l’indifférence. Le maire laissait couler et se dérobait à chaque interrogation. Le cahier qu’elle avait mis à l’école pour faire signer une pétition n’obtint que deux signatures. Pire, personne n’avait assez de courage pour s’attaquer à la Mauduit au cas où elle aurait un pouvoir ; celui de jeter des sorts ! Les peurs irraisonnées ont la vie dure chez les campagnards, superstitieux et veules devant le diable qui se cache partout. Madame Gaillard en garda une rancœur indéfectible. Elle changea de caractère, devint plus tyrannique et révoltée contre ses concitoyens sous le joug de croyances imbéciles, incapables de respecter les lois de la République.

Un après-midi, à la sortie de l’école, elle demanda qui voulait la suivre. Elle monta sur son vélo et prit la direction des bois de Pêyrou. Elle se retourna, personne ne l’avait suivie, elle posa pied à terre.

– Alors ? Personne ne vient… bande de lâches !

Et se remit à pédaler. Le maire fut prévenu. Immédiatement, il se lança à la poursuite de l’institutrice effrontée. Une fois rattrapée, elle refusa de descendre de sa bicyclette. Elle était très essoufflée et quelques mètres plus loin, elle tomba de toute sa masse sur la route. Elle faisait une crise d’asthme sévère. Elle étouffait, sa respiration sifflante n’augurait rien de bon. Le maire fit signe de venir l’aider mais les témoins en bas de la côte firent mine de ne rien voir et se dispersèrent. Le maire venait de comprendre que Madame Gaillard avait le droit de nourrir un certain ressentiment vis-à-vis de la population.

– Vous n’êtes pas raisonnable. Voulez-vous que j’aille faire prévenir le docteur ?

Elle lui fit signe que non. Le maire commençait à s’impatienter, il n’allait quand même pas y passer la nuit, sur la côte de Pêyrou ! L’institutrice reprenait vie et tenta de se lever, elle saignait d’un genou.

– Je vais vous raccompagner chez vous.

– Je n’ai besoin de personne… personne !

L’institutrice remonta sur son vélo et prit le sens de la descente en zigzaguant. La Mauduit l’avait échappée belle. Le maire était hors de lui et en avait assez de ces deux bonnes femmes qui perturbaient sa commune qu’il voulait sans histoires.

Chapitre 3

La voiture noire ralentit et tourna dans un chemin caillouteux qui la fit tressauter de plus belle. Non loin, Abel vit grandir un mur de pierres blanches, flanqué de deux tours massives. Les portes colossales peintes en rouge de l’immense porche étaient ouvertes. La voiture s’engagea et s’arrêta le long d’un mur en moellons dans une cour fermée. Il y avait des poules, un chien, des pigeons, un chat noir qui courut se cacher. Abel descendit de la voiture, aidé du comte qui le réprimanda de nouveau parce qu’il ne savait pas ouvrir une porte de voiture. Abel était livide, à la limite de l’évanouissement. Contraint, il suivit le comte. Celui-ci l’emmena hors de la cour par une sortie située en face du grand porche, dans un bâtiment construit sur un replat dominant une vallée verdoyante. De là, on voyait des vaches qui ruminaient paisiblement entre une colline boisée et une autre couverte de prés découpés par des haies. Le comte ouvrit une porte donnant sur une pièce unique.

–Vous avez tout ce qu’il faut ici, vous vous débrouillez, demain debout et prêt pour sept heures !

Le comte tourna les talons et l’enferma à clef. Abel se précipita vers la porte close et tambourina tant qu’il put, sans aucun résultat bien sûr. Il n’y avait pas d’autre issue en dehors d’une petite fenêtre où il lui aurait été difficile de passer, même en l’absence de l’unique barreau de fer. Il se retrouvait donc seul, prisonnier d’un destin sur lequel il n’avait aucune prise.

La pièce où il se trouvait prisonnier comme un malfaiteur était tout en longueur et assez vaste. L’étroite fenêtre était avare de lumière. Sur la droite en entrant, trônait une cheminée altière et sûrement gourmande en bois dans laquelle un trépied et une grande marmite attendaient les ingrédients pour faire une bonne soupe. Plus loin à gauche, un lit collé contre le mur était prêt à recevoir toute insomnie et à ses pieds, un seau en émail pour les besoins. En face, une petite armoire et une console de toilette avec une vasque et un broc. Un buffet sous la fenêtre contenait le couvert et des victuailles. Dessus était posé un plateau avec un morceau de pain et une lampe à pétrole. Au milieu de la pièce trônait une grande table rectangulaire avec un tiroir et une chaise.