Forêt lunaire - Nattürhya . - E-Book

Forêt lunaire E-Book

Nattürhya .

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Beschreibung

Un lieu où règne le mystère. Une solitaire qui préfère cacher son passé. Des contes et des histoires déroutantes. Deux intrus venus de nulle part. Bienvenue dans la Forêt.

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Seitenzahl: 236

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Pour Alexandra

Sommaire

Forêt sélénique

Contes et légendes de la Forêt

La Séparation

La naissance du Soleil

La Hache

Nés du sang

Les premiers zoanthropes

La Pleureuse endeuillée

Le Soulèvement

Un roi de sang

L’Ombre mouvante

Rivalité judiciaire

La Prisonnière au Bandeau

Le Sommeil d’une Philosophe

De beaux Trophées

Une Dynastie peu Sanguinaire

Verts puis bleus

Liberté Compromettante

La petite Baronne

La Vie de la Mère

Le Dhampire

L’Histoire de Citra

Une Histoire d’Honnêteté

Les Protecteurs de la Clairière

Une Trahison au goût de Sang

Forêt sélénique

Bronia tombait du ciel à une vitesse hallucinante. Il agitait les bras et les jambes de manière disgracieuse en hurlant. Il arrêta de crier et tourna la tête vers Marie sur sa droite. Elle était loin et n’avait pas l’air de le remarquer à cause de la chute qui pouvait leur être fatale. Bronia passa à travers les branches d’un chêne et la perdit de vue avant de s’écrouler brutalement au sol et de s’évanouir. Juste après avoir émergé quelques heures plus tard, il s’évanouit à nouveau. Des cris stridents féminins s’élevaient dans l’aurore du petit matin. Le jeune homme se leva avec un mal au crâne insoutenable. Il se frotta le front et découvrit que du sang séché s’y trouvait. Il chercha Marie des yeux et tourna son regard de tous les côtés, mais n’eut guère le temps de s’interroger sur la position de son amie et de la sienne. Au loin, entourée d’un manteau de brume épais, se tenait une haute silhouette féminine. Cette créature à l’allure effrayante semblait se rapprocher de lui en boitant. Par réflexe, le jeune homme recula d’un pas, ce qui déplut profondément à son interlocutrice visuelle qui se mit à accélérer. Alors, il s’élança et courut le plus vite que le lui permettait son pauvre corps endolori. Il s’enfonça dans l’ombre des arbres sans vraiment regarder devant lui. Les ronces qu’il piétinait lui griffèrent les jambes. Il ne tint que très peu de temps, à bout de souffle et sans repères. Il dut malgré tout reprendre sa course, la créature se rapprochant. À peine eut-il fait deux pas que son pied se prit dans une racine et s’écrasa lamentablement. Paniqué, il continua en rampant. Sentant une présence glaciale toute proche de lui, il se retourna. Les deux fines fentes qui devaient servir de nez à l’être face à lui tremblaient, puis ses yeux, d’un vide bleuté à en faire frémir plus d’un, se fixèrent sur lui. Elle éleva son bras difforme pour prendre de l’élan et ainsi pouvoir trancher la gorge du malheureux avec ses longs ongles fuchsia. Bronia se recroquevilla sur lui-même et ferma fortement ses yeux. Sa vie allait se finir. Et quelle vie magnifique ! pensa-t-il. Même si la fin laisse à désirer… Le son d’une lame déchirant l’air puis celui d’une lourde masse s’écrasant sur lui se firent entendre. Bronia le courageux cria de peur. Finalement, il se risqua à ouvrir un œil puis l’autre. Son interlocutrice visuelle était couchée sur lui, une hachette plantée à l’arrière du crâne. Un nouveau cri s’échappa de sa gorge et il s’extirpa en vitesse de cette drôle de couverture. Un liquide bleu électrique tachait ses vêtements. Trop heureux de s’en être sorti indemne, il baissa sa garde et laissa sa tête se reposer sur le sol. Une jeune femme se laissa tomber de la branche la plus basse de l’arbre lui faisant face et décrocha son arme du cadavre. « Merci infiniment pour votre aide, déclara Bronia pendant que sa sauveuse faisait tremper la lame de sa deuxième hachette et de son couteau dans le liquide glacé. Sans vous, je… — T’as foutu quoi pour qu’une Gardienne veut ta mort ? » C’est ça, le nom de ce monstre qui m’a attaqué. « Réponds ! — Je… euh… je sais pas. » Elle lui agrippait les cheveux et avait placé la lame gelée de son couteau sous sa gorge. « Tu sais pas ? Comment ça, tu sais pas ? » Les yeux de son interlocuteur reflétaient une grande peur, mais également… de l’incompréhension. « T’es pas d’ici, c’est ça ? — D’ici ? — Putain, un Oublié ! J’aurais dû la laisser te tuer. Puis elle marmonna : Tant pis. Ç’qui est fait est fait. » La guerrière le lâcha, rangea son couteau et se releva pour repartir, comptant abandonner le jeune homme à son triste sort. Celui-ci, scandalisé par cette injustice, se leva et lança : « Attendez, v… vous n’allez pas me laisser ici tout seul ? — C’est ç’que j’suis en train d’faire, pauv’e idiot. — Mais si vous faites ça, je vais mourir… et mon amie aussi ! — Pas mon problème. — C’est comme si vous nous assassiniez ! » Les pas de la jeune femme s’arrêtèrent. « Qu’est-ce t’as dit ? — Je… j’ai dit que c’était comme si vous… vous nous assassiniez », bredouilla Bronia. Redevenu anxieux, il se frotta le cuir chevelu et la gorge dont la peau était devenue étrangement froide. « Nan, avant. » Elle laissa son regard toiser le jeune homme par-dessus son épaule. « T’as dit qu’y avait que’qu’un d’aut’e avec toi ? » Il hocha nerveusement la tête. « Et elle est où, ç’tte personne ? interrogea la guerrière en le regardant de face cette fois-ci. — J… je sais pas. — Quoi, elle est pas avec toi ? — N… non. M… Marie n… n’a pas atterri au même endr… endroit que moi. — Putain, ça va êt’e compliqué ! » Elle passa ses mains sur son front et ramena ses cheveux en arrière. « Faut la r’trouver avant que les Gardiennes le fassent. Bon… j’vais t’aider si t’y tiens, mais seulement jusqu’à la prochaine pleine lune, déclara-t-elle avant de cracher un énième juron entre ses dents. Bon, tu m’montres où elle a atté… atter… où elle est tombée. » Il lui répondit d’un hochement de tête avant de comprendre que la guerrière s’impatientait. « Ah, oui ! Elle… elle doit être quelque part par là-bas. » Il lui désigna de son doigt la direction. « Vas-y, montre-moi. J’te suis. — Ah… d’accord. »

Les pas de Bronia piétinaient les fougères. « On y va, déclara la guerrière. — Attendez ! — Elle est pas là, coupa-t-elle. J’sais pas où est partie ta copine, mais elle est pas là. » Bronia continuait de chercher, s’enfonçant encore plus dans les bois et ignorant les remarques de sa guide. « Bon… j’y vais. Et surtout, fais attention, p’tit gars. Il est jamais bon de rester au même endroit trop longtemps, surtout dans les parages. » Bronia se rendit compte soudainement qu’elle partait dans la direction opposée. « Eh ! Attendez-moi ! » Il se mit à courir derrière elle comme un fidèle petit chien. « Où comptez-vous aller ? demanda-t-il. — Tu verras », répondit-elle sèchement. Au loin, le sang rampa sur le sol et retourna dans le corps de la Gardienne par sa plaie ouverte qui se referma d’elle-même une fois le liquide à l’intérieur. La créature commença à remuer. Elle se releva, d’abord le buste et les bras, puis le reste.

Les deux jeunes gens, rattrapés par la tombée de la nuit et le besoin de se reposer, étaient assis au coin du feu. Les flammes colorées, qui étrangement ne produisaient pas de fumée, dansaient au milieu de l’obscurité. Elles éclairaient de manière inégale le visage de la guerrière qui se tenait face à l’ami inquiet. Le silence qui s’était installé pesait sur les épaules du jeune homme qui ne le supportait pas. Pour rompre son malaise, il trouva une excuse pour parler : « Je crois qu’on a oublié de se présenter. Je m’appelle Bronia, et vous ? C’est quoi, votre nom ? » Une paire d’yeux bleu perçant vint se planter dans les siens. « Witch, répondit-elle d’un ton froid, puis elle détourna son regard vers le vide. — Oh. Witch, c’est… c’est un prénom plutôt… plutôt origi… — C’est pas mon prénom », coupa-t-elle d’un ton cassant, ce qui mit fin à toute tentative de conversation.

Bronia s’était réveillé avec une étrange sensation. Il ne se souvenait jamais des rêves qu’il faisait, à croire qu’il ne rêvait jamais. Il faut bien l’avouer, le jeune homme pourrait bien consommer n’importe quel champignon ou lécher n’importe quelle grenouille, il était complètement démuni d’imagination : preuve ultime que tout ce qu’il était en train de vivre était réel. « Debout ! » Witch venait de lui balancer une poignée de cendres à la figure. Ça y est, il se souvenait de l’idée qui avait envahi son esprit durant ses derniers instants de sommeil. Elle s’échappa encore et il ne parvint pas à la retrouver une seconde fois. « Allez ! ordonna Witch. — J’arrive », se pressa-t-il en se protégeant le visage au cas où elle voudrait lui relancer les restes cendreux de la veille. « Où est-ce qu’on va ? — Chercher à manger. — Et Marie ? — Tu veux la chercher le ventre vide ? » Un gargouillement timide répondit au sourcil arqué de la jeune femme.

Bronia accéléra le pas pour se mettre à la hauteur de Witch. « Au fait, vous savez qu’on s’éloigne de l’endroit où Marie est censée se trouver ? — J’t’ai dit que ta copine, elle était pas là-bas. — Alors, vous avez une idée de comment la retrouver ? » L’instant d’une demi-seconde, le côté droit de la bouche de Witch s’étira en une sorte de rictus, ce qui fit brièvement cligner son œil. « Le Lac de la Vérité. — Pardon ? — Le Lac de la Vérité, m’oblige pas à m’répéter. — Oui, mais… qu’est-ce que c’est ? — Tu verras, p’tit gars. »

Plusieurs heures plus tard, la guerrière s’arrêta soudainement. Elle intima au jeune homme le silence. Tout doucement, elle approcha sa main de sa ceinture. La suite de la scène se déroula beaucoup trop vite pour que Bronia puisse la suivre. Elle attrapa l’une de ses hachettes avec habileté et la lança en direction d’un buisson. Le bruit d’une lourde masse qui tombe fit sursauter Bronia. Witch saisit son couteau en main et s’approcha à pas de loup du buisson agité. Elle disparut sous le feuillage épais. La guerrière sortit du buisson, traînant derrière elle le cadavre d’un sanglier. Witch éviscérait son futur dîner tandis que Bronia le courageux restait à l’écart. Elle peinait à le faire, pourtant elle en avait l’habitude. Pour mieux respirer, elle retira la bande de cuir noir qui maintenait sa poitrine. Elle la portait pardessus son haut et non en dessous pour plus de facilité. Une fois les intestins retirés, elle se mit à retirer la peau de la chair et à découper de gros morceaux de viande. Elle les posa sur son bandeau en cuir pour ne pas les salir. Une fois qu’elle avait fini de retirer tout ce qui était mangeable, elle frotta ses mains moins couvertes de sang que d’habitude l’une contre l’autre, s’étira, empaqueta convenablement son repas dans son emballage de fortune et alla chercher Bronia. Elle le découvrit avec, à côté de lui, une belle flaque de vomi. Il lui en restait un peu entre la lèvre inférieure et le menton.

Ils avaient beaucoup marché pour s’éloigner le plus possible de l’endroit où la jeune femme avait trié la viande du reste et se rapprocher du lac. Cela faisait bientôt trois heures que la viande avait été mise à cuire sur le feu. Elle allait dans peu de temps être mangeable. Witch retira un morceau du feu qu’elle tâta. Elle le tendit à son compagnon de route qui le refusa d’un signe de tête accompagné d’un signe de main. « Je suis végétarien », déclara-t-il. Elle le dévisagea, la mâchoire serrée. Ses dents grincèrent. « Qu’est-ce qu’il y a ? — Rien. » Et elle détourna le regard, se concentrant sur son bout de viande qu’elle déchirait sauvagement de ses dents. Witch finissait le dernier morceau de viande, remit son bandage de poitrine. De longues minutes après la fin de son dîner, elle observait toujours du coin de l’œil le jeune homme qui serrait ses mains sur son estomac. Un énième gargouillement la fit tiquer. Elle se leva d’un coup. « Qu’est-ce que vous faites ? — J’vais chercher aut’e chose pour ton dîner, un truc que tu pourras manger. » Elle revint quelques minutes plus tard, les bras chargés d’orties. La guerrière s’assit et commença à arracher les feuilles, à les effiler puis à les écraser dans un bol en terre cuite à l’aide d’un pilon, tous deux venant de son sac à dos. Elle posa une grosse pierre plate sur une partie du feu et fit tenir dessus le bol pour faire chauffer les feuilles écrasées avec un peu d’eau. Elle retira la soupe du feu, mélangea la mixture. « Mmh ! C’est bon, complimenta Bronia entre deux gorgées. Comment avez-vous appris à cuisiner ça ? — J’ai appris, c’est tout. » Agacée, Witch balança des trucs sur le feu pour l’éteindre puis retira son bandage pour respirer correctement dans son sommeil. Bronia resta hébété quelques instants, puis posa son bol vide par terre et essaya de s’allonger le plus silencieusement possible.

La nuit était tombée. Là-haut, dans le ciel, les étoiles scintillaient. Un fin croissant de lune s’était tissé sur le voile céleste entre la veille et cette nuit-là. Bronia traînait le pas tandis que la guerrière le devançait largement sans daigner ralentir. Elle stoppa sa marche. « Surtout, tu t’approches pas, tu te montres pas et tu parles pas, compris ? — Mais pourquoi ? voulut-il savoir. — Tu tiens à la vie ? » Bronia déglutit. Elle le planta là. Néanmoins, le jeune homme fut piqué de curiosité. Il se plaqua contre un arbre et laissa dépasser sa tête. Quant à Witch, elle s’avançait en balançant ses bras musclés d’avant en arrière, le dos voûté. Elle s’arrêta devant ce qui semblait être un énorme trou béant dans la terre et s’agenouilla. Ce large trou noir était en réalité l’eau d’un lac dont personne ne connaissait la profondeur. Lentement, l’eau se mit à briller, comme illuminée, devenant au fur et à mesure turquoise avec de multiples reflets verts. De gigantesques queues de serpents surgirent gracieusement à la surface avant de replonger. Des têtes aux longs cheveux rouges et roux flamboyant émergèrent une à une. Une main palmée à la peau grise et luisante prit appui sur l’espace de terre qui séparait la jeune femme du lac. La tête appartenant au même corps de cette main sortit à son tour de l’eau. Sa chevelure était noire. C’était la cheffe. « Bien le bonsoir, ma sœur. Que me vaut l’honneur de ta visite parmi nous ? » La sirène souriait, dévoilant ses dents d’un blanc immaculé. Elle regardait en direction du bois, ce qui troubla la jeune femme. « Alors, s’impatienta la sirène, tu as une question à nous poser, ma sœur ? — Vous savez pourquoi j’suis là, répondit froidement Witch. — Oui, mais tu connais nos petites formalités. Tu sais à quel point nous aimons jouer. — … Vous auriez pas un moyen pour r’trouver ç’tte fille là… — Marie ? » Witch s’était arrêtée de parler pour mieux observer le sourcil arqué de la sirène. Sous son regard insistant, elle reprit : « Oui, c’est ça… Marie. — Eh bien, il suffisait de demander au lieu d’en faire tout un mystère. » D’un signe de tête, l’une de ses consœurs descendit dans les profondeurs pour en remonter une perle d’eau qu’elle tendit à la guerrière. Witch ne savait pas vraiment quoi faire avec et la fixa avec étonnement. « Il faut que tu l’avales, se moqua la sirène aux cheveux noirs. Elle ne répondra pas à la question que tu te poses, mais elle te permettra de trouver ce que tu cherches », précisa-t-elle. Witch la goba sans aucune grâce, esquissant une grimace. Elle la remercia d’un hochement de tête et sortit de son sac une bouteille au liquide transparent qu’elle déversa entièrement dans le lac. Les reflets lumineux se firent un peu plus vifs puis reprirent leur intensité initiale. Elle s’apprêta à se relever, mais une main palmée s’agrippa à son bras. « La prochaine fois que tu nous manques de respect en emmenant l’un de ces énergumènes, je te jure que toi et le prochain, vous le regretterez profondément. » Les griffes de la créature déchirèrent la peau de son avant-bras jusqu’à arriver au début du poignet. Arrivés là, ses doigts le lâchèrent et Witch se dépêcha de s’en aller sans jamais tourner le dos aux habitantes du Lac de la Vérité. « Me… merci encore », bégaya-t-elle tandis que les sirènes la fixaient toujours avec cette même lueur inquiétante dans les yeux. « Alors, ça s’est passé comment ? l’intercepta innocemment Bronia quand elle regagna la sécurité des bois. — Tu comprends pas quoi dans les mots « pas se montrer » ? cria-t-elle. — Bah, je… euh… — Laisse tomber, putain. » Elle se calma les nerfs en sortant de son sac une gourde, pas celle qui contenait ordinairement de l’eau, mais l’autre, en but deux gorgées et en versa un peu sur sa blessure. Elle rangea ensuite cette seconde gourde pour en sortir une bande de tissu. Elle en enroula une partie autour de son avant-bras et serra bien fort. « Vous voulez de l’aide ? demanda Bronia, gêné. — Cha va, merchi, articula-t-elle en nouant le bandage avec ses dents. — Vous savez, je m’y connais un peu en matière de soins. — Ça va, j’ai dit. » Elle rangea la bande de tissu et referma son sac qu’elle replaça sur ses épaules. Inconsciemment, elle pressa sa main sur sa plaie. « On y va », ordonna-t-elle froidement en se reprenant avant de tituber. Bronia lui emboîta le pas maladroitement. « Où va-t-on maintenant ? demanda-t-il. — Tu verras. — Vous savez où se trouve Marie ? — Tais-toi ! »

Des papillons aux ailes lumineuses valsaient dans le mince filet de lumière que produisait la Lune, au-dessus d’un cercle tracé il y a bien longtemps de cela pour un rite funéraire. Un agréable parfum floral flottait dans l’air, et de grosses roses blanches qui se teintaient en rose et rouge le jour poussaient sur le tronc des arbres. Witch tenait entre ses mains un bocal en verre, autre objet qu’elle avait sorti de son sac éraflé. Elle avait ordonné à Bronia de rester en arrière comme elle l’avait fait avec les sirènes. La guerrière s’approcha lentement du cercle en dévissant silencieusement le couvercle. Ses mouvements devinrent aussi gracieux et précis que ceux des papillons. Elle était proche de ces petits êtres de lumière, dont les ailes éclairaient les cernes qui marquaient grossièrement ses joues brunes comme de vulgaires cicatrices. Ils entrèrent dans le bocal sans difficulté tout en continuant à danser. Le dos de l’une des mains de la guerrière frôla le rayon du croissant de lune et tout son corps fut pris d’un brusque mouvement de recul. Elle inspira par la bouche en serrant les dents, comme si elle s’était brûlée. Witch reporta son regard de sa main à l’endroit où celle-ci se trouvait deux secondes plus tôt. Les papillons qui continuaient de danser avaient fui à cause de l’agitation, mais il restait prisonniers des parois de verre. Elle se dépêcha de refermer le contenant et le rangea dans son sac. « On y va », ordonna-t-elle sèchement à l’intrus.

Manquant de temps, ils n’étaient pas parvenus à se rendre à l’endroit décidé par Witch et avaient dû s’arrêter en chemin. Bronia s’était maladroitement installé sur une pierre fort inconfortable. Agacé, il succomba à la tentation et se leva pour se gratter le derrière. Entendant Witch revenir, il se rassit précipitamment et lâcha un « aïe » quand ce qu’il était en train de soulager juste avant se cogna contre son siège de fortune. Même pour aller uriner, la jeune femme avait gardé son sac et ses armes avec elle. Aucune confiance ne régnait. Enfin si, il y en avait une, mais à sens unique, et cette confiance accordée était plutôt le résultat d’un concours de circonstances que d’un choix éclairé. La guerrière s’assit péniblement sur le tronc d’arbre couché au sol. Elle s’était d’office réservé la meilleure place. Elle sortit de son sac la même gourde que quelques heures auparavant, en but une gorgée puis la rangea. Mal à l’aise, Bronia se décida à briser le silence : « Qu’est-ce que c’était… vous savez… les créatures de tout à l’heure ? » Witch souffla d’exaspération ou de fatigue. Elle caressait son bandage, pensive, semblant être plongée dans de profondes réflexions, et d’un coup, le transperça de ses yeux bleus. « Tu tiens vraiment à savoir ? » Le jeune homme hocha exagérément la tête. La guerrière se redressa. « Les sirènes sont des femmes… ayant été victimes d’hommes et elles en sont mortes de mani… de maniè… Bref. Elles sont mortes soit tuées par ces hommes, soit leur mort en est la con… la consé… le résultat. Beaucoup sont mortes sous les coups de leur é… ép… de leur mari. Le dieu de la Vengeance guette leur dernier souffle pour pac… pacti… passer un marché. En échange de la souffrance éternelle de leurs tortionnaires, elles gardent et protègent le lac de sa sœur, la déesse de l’Équilibre. — Mais puisqu’elles haïssent les hommes, pourquoi est-ce qu’elles pactisent avec l’un d’entre eux ? — T’es vraiment stupide d’in… d’insi… d’insinu… de sous-entendre que les humains et les dieux sont pareils. » Bronia l’observa reprendre son calme en commençant à sculpter un morceau de bois qu’elle avait dû ramasser en allant pisser. Son regard était, comme toujours, concentré, mais ses traits s’étaient adoucis, détendus, et elle semblait… paisible. En remarquant cela, Bronia ne put s’empêcher de faire une petite remarque : « C’est amusant, commença-t-il, vous êtes une vraie palette d’émotions : vous passez de l’agacement à la sérénité sans une once de transition. Vous êtes vraiment lunatique. » Witch fit une pause dans son ouvrage et leva le menton vers son compagnon, et détachant chaque syllabe : « Lu-na-tique. » Elle esquissa un sourire. « Bravo, ce mot m’décrit très bien. » Puis, après cet instant d’égarement, elle reprit son travail.

Bronia, épuisé par la marche, ne cessait de respirer bruyamment. « Ha-ha… Ha-attendez-moi. » Il continuait d’avancer, le dos tellement baissé que sa tête aurait pu toucher ses genoux. Il trébucha et se rattrapa sur Witch. Celle-ci, en réponse, lui lança un regard rempli de haine. « Pardon », dit-il en s’écartant, le corps frêle. Witch se reconcentra sur la forteresse rocheuse qui se dressait devant elle. « Hum… Qu’est-ce qu’on fait là ? questionna-t-il, hésitant. — Je dois voir quelqu’un », expliqua-t-elle brièvement. La guerrière sortit de son sac le bocal rempli d’insectes, en saisit un puis l’écrasa sur la pierre froide, étalant une traînée fluorescente. Bronia se retint de vomir. La terre trembla et le gros caillou se divisa en deux pour laisser place à un chemin pentu. Witch commença à descendre puis s’arrêta brusquement. Elle se retourna vers son compagnon de voyage et lui demanda de but en blanc : « T’es puceau ? — Quoi ! s’offusqua Bronia. Pardon ? Mais, euh… Cela ne vous regarde pas ! — Réponds à ma question et vite. — Il se pourrait bien que peut-être queeee… oui. » Elle arqua un sourcil avant d’ordonner : « Bouge pas d’ici. » Puis elle s’enfonça dans les ténèbres. La grotte se referma sur elle et des torches s’enflammèrent à son passage dans le long couloir qui déboucha sur un espace dédié à la sorcellerie. « Bonsoir, Kaliban. » Un étrange thérianthrope à la peau d’une blancheur maladive se dégageait de la pénombre qui régnait dans la pièce. « Cela faisait longtemps. Comment vas-tu depuis ? » Witch ignora sa question et posa à la place son contenant sur le plan de travail. « Des elfes lumineux, constata-t-il. Je devais justement refaire mon stock de papillons. » Il se retourna et eut l’air de chercher quelque chose dans ses tiroirs. Il en sortit cinq tubes fluorescents, autant que le nombre de papillons échangés. Il les lui tendit de ses doigts aux longs ongles crasseux et cassés. La guerrière fit non de la tête. « Je préfère m’en r’mettre à Métamorphe. J’sais per… perta… perti… pertina… j’sais très bien que depuis qu’le nombre de grenouilles bleues a chuté, tu fais ces potions avec du sang d’enfants. — … Comme tu voudras, dit-il en les rangeant, mais n’oublie pas qu’il ne reste que très peu de temps avant la prochaine pleine lune. — Par cont’e, j’veux bien un truc cont’e la douleur et des somnifères… forts si t’as », ajouta certaine la cliente. Kaliban esquissa un sourire et sortit d’une boîte métallique un flacon. « Merci. » Elle se retourna et voulut quitter cet endroit. « Attends, avant que tu ne partes, j’ai autre chose à te remettre pour un avenir proche. » Pressentant ce que « avenir proche » signifiait, elle voulut mettre les choses au clair : « Nan pas que j’doute de tes dons de… de… de quoi déjà ? — Devin. — Voilà. Nan pas que je doute de tes dons de devin, mais avoue qu’ils laissent à désirer. » Sans prendre en compte son discours, il lui tendit une boîte, en bois cette fois-ci. Elle l’entrouvrit pour examiner prudemment son contenu, probablement inquiète de ce que l’objet pouvait contenir, et jeta un regard interrogateur au marchand. « C’est quoi ç’tte merde ? — Tu en auras besoin, crois-moi, répondit-il sûr de lui. C’est un cadeau. — Mmh. Ton inhabituelle générosité m’terrifie », avoua-t-elle avant de ranger ce présent dans son sac. Un sourire peiné s’étira sur le visage du thérianthrope. « Auxdieux, dit-il calmement. — Ouais, c’est ça, à la prochaine », lui répondit-elle distraitement, sans se retourner. Quand elle eut disparu de son champ de vision, le thérianthrope retourna à ses occupations qui consistaient à présent à sécher sa nouvelle réserve d’elfes lumineux.

La terre trembla et la grotte laissa sortir de ses entrailles la jeune femme. « Pourquoi je… » Envisageant la question du jeune homme, la guerrière s’empressa de répondre : « J’t’expliquerai plus tard. »

« Mange. — Qu’est-ce que c’est ? — Des baies. Mange. » Bronia saisit le bol que lui tendait Witch. Celle-ci s’installa comme à son habitude face à lui et sculptait une statuette en bois. Bronia dîna sans qu’un seul mot ne franchisse la barrière de ses lèvres. Avant d’éteindre le feu, Witch se mit des gouttes sur ses vieux cernes gonflés qui se lissèrent un peu.

Ils marchaient encore et toujours. Jamais ils ne cassaient le rythme. Marcher, dîner… ou pas, dormir, et ainsi de suite, et Bronia, depuis le premier jour, ne supportait pas cette cadence. Witch s’arrêta. « Quoi encore ? Qu’est-ce qu’on va encore faire ? Vous allez me planter là et aller bavarder avec des sirènes ou des cannibales mangeurs de vierges ? Attendez, j’ai pire ! Des nilâcs ? — Sois pas plus stupide que t’es déjà, les nilâcs sont pas dangereux. » Le feuillage des énormes buissons alentour se mit à trembler. Inquiet, Bronia ne savait plus à quel endroit poser son regard. « Oh, c’est que vous, lâcha la guerrière en desserrant le manche de ses hachettes. — Oui, ce n’est que nous », répondit tristement un vampire aux cheveux sombres. Il n’arrivait pas à la regarder dans les yeux. « Mais, qu’est-ce que vous faites là, Sisyphe, Anastasia ? — … On cherche encore un moyen… pour vaincre la malédiction. — Ah… Et Maman ? s’enquit la jeune femme. Elle va bien ? » Sisyphe avait ouvert la bouche pour répondre, mais la vampire au carré plongeant le devança : « Ne t’approche plus d’elle, tu lui causes trop de torts. De nous non plus, d’ailleurs. Puis, se tournant vers son frère, elle ajouta : Allez viens, Sisyphe, il faut qu’on y aille. — … Au revoir, Sélénée. Prends bien soin de toi », osa-t-il discrètement avant de rejoindre Anastasia qui avait disparu entre les arbres. « Vous allez bien ? » demanda le jeune homme qui avait assisté à toute la scène, mais au lieu de lui répondre, elle préféra reprendre silencieusement la marche. Comme un enfant, Bronia lui attrapa l’avant-bras, les yeux brillants, ravi d’avoir appris quelque chose de nouveau, et demanda : « Alors comme ça, vous vous appelez Sélénée ? » Et elle sourit. Finalement, la nuit était tombée avant qu’ils n’aient vraiment progressé depuis la rencontre avec la fratrie vampire, alors ils s’arrêtèrent pour faire un feu. Bronia se frottait désespérément les mains pour tenter vainement de les réchauffer tandis que Sélénée achevait de sculpter son étrange statuette. Au beau milieu de la nuit, Bronia ouvrit à demi l’œil et la surprit en train de tourner autour du feu de camp. En son centre, la statuette en bois était très lentement consumée par les flammes. La jeune femme murmurait d’étranges incantations. Le dormeur à moitié réveillé ne fit pas réellement attention à ce qu’il venait de voir et retomba dans un profond sommeil.