Fraude - Bruno Lassalle - E-Book

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Bruno Lassalle

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Beschreibung

« Je ne sais pas par quel sang raconter cette histoire. Beaucoup de ceux qui l’ont approchée de près ou de loin ont fini dans leur propre hémoglobine ». 

Quand une scientifique coréenne est retrouvée assassinée dans des conditions étranges au cœur de l’animalerie du Centre de Recherche BioStratégique, alors le biologiste Romain Maldone reprend du service, sollicité par l’inspecteur Bussière pour son expertise scientifique. Parallèlement, l’histoire s’initie au début des années soixante-dix, et nous entraîne dans la fuite éperdue de deux jeunes épris de liberté, impliqués à leur insu dans une machination qui les dépasse.
Au nœud d’une affaire de fraude scientifique, dans laquelle les enjeux s’avèrent autant politiques qu’idéologiques, Romain Maldone va devoir naviguer à vue dans un voyage qui l’emmènera jusqu’en Corée du sud, face à des individus au dessein ambitieux, et aux méthodes expéditives.

Un thriller médical à couper le souffle !

EXTRAIT

— Ah, Maldone, vous tombez bien, s’exclama-t-il, les yeux rivés sur sa montre. Vous avez vu l’heure ?
— Impossible de faire mieux sans prendre le risque de finir comme donneur d’organes…
— Votre cynisme m’étonnera toujours, Maldone, mais je dois cependant vous présenter au Préfet de police, et aux huiles de la gendarmerie et de la police judiciaire. Après tout, vous êtes mon directeur adjoint, et qui plus est chargé des affaires militaires, non ? Alors, de grâce, gardez vos réflexions pour vous.
— Avant les salamalecs, vous pourriez peut-être me donner des explications…
— Plus tard, plus tard…
Le vieux grigou… Il ne s’était pas bonifié avec le temps ; pas un bonjour, ni de serrage de pognes, même pas une petite tape amicale sur l’épaule, rien d’affectif. Un coureur de fond, le genre à traverser le pôle Sud en chiens de traîneaux, un bouquetin fonçant tête baissée contre l’enclos. Efficacité, rentabilité et pugnacité, trois maîtres mots qu’il imposait à tout son entourage.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Bruno Lassalle est biologiste à l’Inserm (Institut National à la Santé et à la Recherche Médicale) depuis 1978. Dans ce deuxième roman, il évoque en filigrane comment, dans un paysage géopolitique explosif, la science peut être pervertie quand les ambitions personnelles flirtent avec un idéal scientifique au discours prophétique.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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Table des matières

Résumé

Épilogue

Du même auteur

Résumé

« Je ne sais pas par quel sang raconter cette histoire. Beaucoup de ceux qui l’ont approchée de près ou de loin ont fini dans leur propre hémoglobine ». Quand une scientifique coréenne est retrouvée assassinée dans des conditions étranges au cœur de l’animalerie du Centre de Recherche BioStratégique, alors le biologiste Romain Maldone reprend du service, sollicité par l’inspecteur Bussière pour son expertise scientifique. Parallèlement, l’histoire s’initie au début des années soixante-dix, et nous entraîne dans la fuite éperdue de deux jeunes épris de liberté, impliqués à leur insu dans une machination qui les dépasse.

Au nœud d’une affaire de fraude scientifique, dans laquelle les enjeux s’avèrent autant politiques qu’idéologiques, Romain Maldone va devoir naviguer à vue dans un voyage qui l’emmènera jusqu’en Corée du sud, face à des individus au dessein ambitieux, et aux méthodes expéditives.

Bruno Lassalle est biologiste à l’Inserm (Institut National à la Santé et à la Recherche Médicale) depuis 1978. Dans ce deuxième roman, il évoque en filigrane comment, dans un paysage géopolitique explosif, la science peut être pervertie quand les ambitions personnelles flirtent avec un idéal scientifique au discours prophétique.

Bruno Lassalle

Fraude

Thriller

ISBN : 978-2-35962-798-5

Collection Rouge

ISSN : 2108-6273

Dépôt légal janvier 2016

©Ex Aequo

©2016 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.

A Laurence ma compagne de coeur, souvent pour le meilleur

et surtout en amour.

****

1

Je ne sais pas par quel sang raconter cette histoire. Beaucoup de ceux qui l’ont approchée de près ou de loin ont fini dans leur propre hémoglobine. En fait, tout est parti d’une mouche verte, la Lucilia ceasar, bien connue des entomologistes forensiques, le premier janvier 2013, jour de la Sainte Marie mère de Dieu, et au beau milieu des vrombissements d’un millier de ces diptères au vol frénétique. Ce matin-là, Antoine Parison, animalier, était d’astreinte au Centre des Recherches Bio-Stratégiques, le CRBS. Il prit son service vers 8 h 10. Dans le sas de l’animalerie, il enfila comme tous les jours la tenue réglementaire à usage unique qui lui donnait l’allure d’un épouvantail : combinaison, masque chirurgical, surchaussures, charlotte couvrant les cheveux, gants en latex. Après ce long week-end de fête, une forte odeur d’urine murine avait supplanté celle pourtant tenace du désinfectant utilisé quotidiennement par les animaliers pour se prémunir d’une épidémie, susceptible de décimer les précieux élevages. Antoine ouvrit la porte du sas, et pénétra dans le couloir aux murs vides et blancs avec la sensation récurrente de plonger dans un monde aseptique de salle d’opération. Un instant ébloui par la lumière blafarde des néons, il reprit sa progression vers les salles des élevages. Comme un gardien de prison dans sa ronde de surveillance, il avait l’habitude de commencer son travail par un rapide tour des geôles murines, jetant un coup d’œil expert sur les cages depuis la porte vitrée donnant accès à chaque module, dans le but de déceler la moindre anomalie. C’est en débouchant dans le dernier couloir qu’il entendit le bourdonnement, d’abord léger puis intense. En s’approchant du dernier module, Antoine fut stupéfait par l’importance de la masse grouillante qui recouvrait la vitre de la porte : des mouches, des milliers de mouches aux reflets métalliques vert-émeraude stroboscopés au gré de leur activité hystérique. Dans l’impossibilité de voir ce qui se passait à l’intérieur du module, prudemment, il entrebâilla la porte. Avant qu’il n’ait eu le temps d’évaluer la situation, une volée de mouches vertes s’était évanouie dans le couloir, entraînant dans son sillage un fumet putride de cadavre en décomposition. Il referma brusquement la porte d’un geste réflexe. Antoine vomit dans son masque le petit-déjeuner avalé une demi-heure plus tôt, et se précipita, paniqué, au fond du couloir pour déclencher l’alarme.

Paris, 01 janvier 2014

Une cité entière en démolition, un chantier titanesque ; je rampe comme un ver sur des éboulis de béton déchiquetés, dardés de tiges de fer rouillées et tordues ; mes mains sont lacérées par le métal coupant ; des égouts éventrés suintent leur jus vicié et grouillant de vermine, des rats me mordent les joues au passage ; des marteaux-piqueurs me déstructurent le cerveau, des bulldozers pilonnent mes neurones, les transformant en charpie ; les sirènes déclenchent leur puissant hurlement funeste annonçant l’imminence d’une terrible catastrophe. Je me glisse dans une bouche d’égout pour m’y réfugier ; je pleure de peur, recroquevillé dans la bourbe putréfiée.

Malgré l’oreiller écrasé sur ma tête, je ne parvins pas à étouffer la sonnerie dissonante du téléphone du salon qui me perçait les tympans depuis trois bonnes minutes. Puis, après un silence éphémère et réparateur, je sursautai sur les arpèges de « Californication » des Red Hot Chilli Peppers interprétés par mon iPhone posé près du lit. Je décrochai à tâtons, mais les sons refusèrent de sortir de ma gorge.

— …

— Allô ! Je suis bien chez le Docteur Maldone ? Le Docteur Romain Maldone ?

La voix m’était inconnue et résonnait dans ma tête en une vibration désagréable. Je maudis la tentative du démarcheur sans scrupules en quête d’un pigeon, pour vendre une assurance bidon ou une cuisine high-tech, à neuf heures vingt du matin, un premier janvier. C’est à ce moment que j’aperçus la jambe fine à la peau d’ébène qui émergeait de la couette.

— Mmm...

— Ici la sécurité du CRBS…

Cette annonce me fit l’effet d’une douche glacée. Je bondis et m’assis sur le bord du lit. En un coup d’œil rapide, j’entrevis la chevelure noire et ondulante plongée dans l’oreiller.

— Maldone à l’appareil… On a un problème ?

— Oui, Docteur, à l’animalerie… C’est… C’est très important !

— Encore la clim qui a lâché ? Une inondation ?

— Pas que la clim cette fois… Venez vite, tout le monde vous attend Docteur.

— C’est qui tout le monde ?

— Le directeur du centre, le Préfet de police et les gendarmes…

— Waouh ! Il y a eu un attentat ou quoi ?

— Non, un crime…

— T’en fais du bruit le matin, mon petit chou… balbutia la chose sombre enfouie sous ma couette.

Un crime ? Il ne manquait plus que ça, et pour ma pomme en plus. J’étais d’astreinte du 30 décembre au 2 janvier au matin. En général, il fallait pallier les problèmes d’intendance, et intervenir sur place à n’importe quelle heure de la nuit, mais pour un crime, mes compétences s’arrêtaient là.

En soulevant la couette, je découvris la silhouette fine et musclée de Victoire, avec ses petits seins comme deux poires, bercés au rythme de sa respiration. Victoire surgissait de ma mémoire anesthésiée, accompagnée d’un flux d’images sexuelles et de l’odeur épicée de sa peau. De la nuit de la Saint-Sylvestre, je n’avais plus aucune conscience, par contre, mon corps, lui, n’avait pas oublié cette nuit de folie, particulièrement bien arrosée, au point de sombrer dans un coma éthylico-extasique. Mes tympans palpitaient encore après le pilonnage des rythmes technos des DJ qui s’étaient succédé aux platines toute la nuit.

Après une douche trop froide et vite expédiée, je sautai dans mon jeans, et avalai d’un trait un expresso strettissimo, qui me fit aussitôt un effet amphétaminique. Je griffonnai un mot rapide à Victoire avec mon numéro de téléphone, m’excusant de l’urgence de mon départ et lui demandant de claquer la porte quand elle partirait. Je chaussai mes Caterpillar, puis endossai mon cuir noir déformé par les coques de kevlar, avant de prendre l’ascenseur, harnaché comme un cosmonaute, sous le regard perplexe de mes voisins de palier. La rue de la Convention était plombée sous un ciel gris, et traversée par un air froid et humide. Un panache de fumée, digne d’une usine de retraitement des déchets, jaillit des pots d’échappement au démarrage de ma Buell XB-12S. J’enfilai mon casque intégral, et démarrai en tombe sur le macadam poisseux, libérant dans les rues de Paname, les 135 CV de ma machine débridée.

L’horloge digitale de ma Buell indiquait 10 h 47 quand j’arrivai au Centre après quarante minutes glaciales à sillonner la départementale, entrecoupée de zones de brouillard à couper au couteau, les yeux rivés sur le bitume à la recherche des plaques de verglas parsemées çà et là dans les virages. La prudence avait été de mise et ma vitesse réduite. Très sécurisé comme le sont tous les sites dits « sensibles », le Centre se situait à quinze kilomètres au sud de Paris en pleine cambrousse, suffisamment isolé des villages voisins, et accessible par deux départementales.

Au poste de sécurité, les vigiles avaient ce matin une nette tendance à faire du zèle, vérifiant les badges, inspectant le coffre des voitures. D’habitude, poser le badge sur le lecteur suffisait à actionner la barrière sous le regard débonnaire des agents de sécurité. Je levai la visière de mon casque intégral pour identification devant un jeune vigile athlétique au visage d’aigle. Il vérifia soigneusement mon badge, avant de déclencher l’ouverture de la barrière, et me laisser pénétrer dans le Centre sur ma machine pétaradante. Le Centre avait été placé sous alerte orange, et l’année 2013 venait à peine de commencer.

Le hall d’entrée du CRBS était obstrué par un fourgon de l’Institut Médico-légal, clignotant de tous ses feux. Affublés de combinaisons blanches, de gants et de masques, des experts de la police scientifique vérifiaient du matériel dans des caisses, ou se dirigeaient vers le sous-sol, portant des mallettes noires, tandis que d’autres en remontaient, avec des masques à gaz relevés sur le front, se dirigeant à grands pas vers l’entrée pour respirer l’air du dehors. Au dring sonore annonçant l’arrivée du monte-charge provenant du sous-sol, tous les regards se tournèrent dans l’attente de l’ouverture des portes coulissantes, puis se figèrent sur le brancard qui en sortit. Une housse mortuaire en plastique noir reposait sur un chariot à roulette en aluminium, manipulé par deux agents de l’Institut Médico-légal. Ils traversèrent le hall avec leur funeste fardeau jusqu’au fourgon, laissant planer derrière eux un relent de charogne en putréfaction. Je tentai ma petite enquête auprès des experts de la police scientifique pour mieux cerner la situation quand Piéral m’interpella :

— Ah, Maldone, vous tombez bien, s’exclama-t-il, les yeux rivés sur sa montre. Vous avez vu l’heure ?

— Impossible de faire mieux sans prendre le risque de finir comme donneur d’organes…

— Votre cynisme m’étonnera toujours, Maldone, mais je dois cependant vous présenter au Préfet de police, et aux huiles de la gendarmerie et de la police judiciaire. Après tout, vous êtes mon directeur adjoint, et qui plus est chargé des affaires militaires, non ? Alors, de grâce, gardez vos réflexions pour vous.

— Avant les salamalecs, vous pourriez peut-être me donner des explications…

— Plus tard, plus tard…

Le vieux grigou… Il ne s’était pas bonifié avec le temps ; pas un bonjour, ni de serrage de pognes, même pas une petite tape amicale sur l’épaule, rien d’affectif. Un coureur de fond, le genre à traverser le pôle Sud en chiens de traîneaux, un bouquetin fonçant tête baissée contre l’enclos. Efficacité, rentabilité et pugnacité, trois maîtres mots qu’il imposait à tout son entourage.

— Monsieur le Préfet, je vous présente le Docteur Romain Maldone.

— Ah ! Docteur Maldone, ravi de faire votre connaissance. Nous connaissons vos exploits en Afghanistan.

— De la chance, Monsieur le Préfet, beaucoup de chance… répondis-je, saluant les autres huiles qui me congratulèrent à leur tour.

Les yeux de Piéral me lancèrent des éclairs de feu.

— Ne soyez pas si modeste Docteur Maldone, reprit le préfet. J’aime le courage. C’est dans l’adversité que se révèlent les héros et les lâches, ne croyez-vous pas ?

— Vous avez probablement raison, Monsieur, dis-je, coupant court à cette discussion.

Piéral nous fit entrer, l’inspecteur, le gendarme gradé et moi-même, dans son vaste bureau aux fauteuils de cuir, où tout était soigneusement rangé, ordonné, étiqueté, numéroté. Sur le bureau d’acajou trônaient un ordinateur portable 17 pouces aux lignes épurées, une lampe au pied d’albâtre surmontée d’un abat-jour beige en peau craquelée, ainsi que deux cadres dorés exhibant les photos de sa femme et de ses enfants, entourés d’une ribambelle de petits chiens. Devant lui, le sous-main de cuir rouge était cerné par un téléphone design avec écran, et une collection impressionnante de stylos rangés par couleur dans deux muges, l’un portant la mention « I Love NY » et l’autre « I Love My Chihuahua ».

Piéral fit signe de nous asseoir, prenant soin de suivre un ordre hiérarchique.

— Nous attendons d’un moment à l’autre le Procureur de la République. En attendant qu’il se joigne à nous, souhaitez-vous un café, Messieurs ?

À l’exception de l’amateur de café que je suis, les deux flics répondirent par la négative. Du coup, Piéral en oublia mon café, engageant la conversation sur le mode mondanité. Je sortis le plus discrètement possible vers le bureau de la secrétaire m’envoyer un espresso rapido que je bus d’un trait, apercevant le procureur de la République arriver à grands pas dans le couloir. Il passa devant moi sans un regard, précédé par la secrétaire au petit trot, qui se dépêcha d’ouvrir la porte pour nous faire entrer, puis la referma derrière moi.

Après les présentations d’usage, Piéral entra dans le vif du sujet.

— Messieurs, tôt ce matin, une jeune femme a été découverte morte dans l’animalerie du CRBS par Antoine Parison, un animalier. Elle ne fait pas partie du personnel du Centre. C’est un chercheur coréen portant le nom de Na Yung Shim, comme indiqué sur le badge provisoire qui lui a été délivré en octobre 2012. Elle était présente sur notre site dans le cadre d’une collaboration avec l’équipe du Docteur Joaquim Kessler, à l’Institut de Recherche en Médecine Régénérative de Nancy. Maintenant, je laisse la parole à l’inspecteur Bussière.

Paul Bussière était un jeune quinqua obèse à la peau glabre et au visage poupin, arborant de beaux yeux bleus rieurs. Engoncé dans le fauteuil de cuir qui lui compressait les hanches, il relut ses notes sur son iPad mini, puis commença :

— Nous sommes arrivés sur les lieux aux alentours de neuf heures. Nous avons découvert un corps en décomposition avancée dans une gaine de ventilation d’une pièce contenant des cages de souris…

— Il s’agit bien d’un homicide, affirma le procureur Amaury de Forant. Mais j’imagine qu’elle n’y est pas entrée toute seule dans cette gaine de ventilation ?

— Le meurtrier a tout simplement cherché à la dissimuler, expliqua l’inspecteur. Quatre vis seulement maintenaient la grille de ventilation, un jeu d’enfant.

— Peut-être, mais introduire un individu dans une gaine de ventilation, c’est une autre paire de manches ? s’étonna le procureur.

— Dans de ce genre d’animalerie, précisai-je, il y a une ventilation haute qui pulse l’air dans la pièce, et une basse qui l’aspire. Le conduit d’aspiration fait environ soixante centimètres de large sur trente de hauteur…

— Les Asiatiques sont souvent menues, continua l’inspecteur, et puis en diagonale, on arrive à soixante-dix centimètres de large.

— Bon, conclut le procureur. Nous pouvons donc affirmer que la femme a été tuée, puis placée à l’intérieur de cette ventilation par son meurtrier. Continuez inspecteur.

— Le médecin légiste a estimé la mort à une semaine, voire dix jours, informa l’inspecteur. Ce qui nous amène au week-end avant Noël… le 24 décembre étant un mardi, nous pouvons donc penser que le meurtre aurait été commis sur une période allant du vendredi 20 au lundi 23…

— Docteur Piéral, proposa le procureur, pouvons-nous faire venir le légiste, s’il est encore dans vos murs, pour qu’il nous éclaire ?

Piéral appela aussitôt sa secrétaire. Le procureur reprit :

— Inspecteur, avons-nous un mobile ?

— Rien d’évident, pas d’arme du crime pour le moment… Il faut attendre le résultat de l’autopsie pour avancer dans cette voie. Nous allons fouiller l’histoire personnelle et professionnelle de madame Shim. Ça risque d’être compliqué… juste avant la réunion, j’ai reçu un coup de fil de l’ambassadeur de Corée.

— Du sud…

— Oui, du sud, Docteur Maldone, continua l’inspecteur. Il souhaite vivement que toute la lumière soit faite sur cette affaire, ainsi que l’arrestation rapide du meurtrier.

Le médecin légiste, un petit homme replet, chauve, et emphysémateux pénétra dans la pièce, la secrétaire referma la porte derrière lui.

— Docteur pouvez-vous nous donner d’avantage d’informations sur les causes de la mort ?

— Nous avons trouvé sur les lieux deux sortes de mouches, la lucilia ceasar verte, et la calliphora vicina bleue. Ces mouches font partie de la première escouade, c’est-à-dire celles qui pondent leurs œufs les premières dans les orifices naturels ou les plaies, quelques minutes à quelques heures après la mort. Étant donné les conditions de température élevées de la pièce, du fait de l’obstruction de la ventilation par le cadavre, le cycle de reproduction a probablement été fortement accéléré…

En visualisant les asticots grouillant dans la chair en décomposition et gesticulant au bord des orifices, l’espresso de la secrétaire commença à me tisonner sérieusement l’estomac.

— … d’où les milliers de mouches, qui, soit dit en passant, provenaient aussi des cadavres d’un grand nombre de souris mortes de chaleur, ou intoxiquées par la putréfaction. Nous pouvons estimer l’IPM, l’intervalle post mortem, à environ dix à douze jours, peut-être moins… D’autre part, nous espérons ne pas avoir perdu trop d’indices en sortant le cadavre de la gaine de ventilation, étant donné l’état avancé de décomposition. D’autres questions ?

— Merci docteur pour vos précisions, dit le procureur. Nous attendrons vos résultats d’autopsie. Vous pouvez disposer maintenant.

Le légiste se leva, salua d’un signe de tête, et repartit comme il était venu.

— Comment des mouches auraient-elles pénétré dans une animalerie par la ventilation ? interrogea le procureur.

Piéral répondit que la nature n’aime pas le vide, et que malgré les précautions, les filtres, le nettoyage régulier des gaines techniques, un petit monde animal s’était réfugié dans ces espaces souterrains et parfaitement adapté malgré l’environnement hostile. L’inspecteur Bussière, les yeux rivés sur l’écran de sa tablette, coupa net les explications de Piéral sur le bestiaire des canalisations du CRBS :

— J’ai noté que madame Shim était employée par le laboratoire de l’Institut de Recherche en Médecine Régénérative de Nancy pour travailler chez vous Docteur Piéral ?

— Oui, à l’IRMR de Nancy, répondit Piéral, dans le labo du docteur Kessler.

— Vous connaissez le Docteur Kessler ?

— Nous nous sommes croisés dans des symposiums, des réunions au Ministère…

— Et vous Docteur Maldone ?

— Jamais rencontré, mais je connais le personnage au travers de ses thématiques de recherche, mais aussi par ses prises de position, disons idéologiques.

— Pouvez-vous nous éclairer là-dessus ?

— Kessler travaille avec le CHU de Nancy sur des protocoles expérimentaux en médecine régénérative, et en particulier sur la reconstitution de la moelle épinière et de la peau. Son discours est proche des idées prônées par les transhumanistes, qui considèrent que la convergence de technologies aussi variées que la biologie, l’informatique, les nanosciences, contribuerait à améliorer l’humain, au point de le faire grimper d’un niveau sur l’échelle de l’évolution. Rien que ça !

— Mais vous, vous en pensez quoi de ce trans… humanisme ? s’interrogea le procureur.

— Ambitieux, mais mon avis sur le sujet n’a aucune importance, monsieur le procureur.

Piéral voulut intervenir, mais n’afficha qu’un regard menaçant.

— Vous avez autre chose sur Kessler ? continua Bussière.

— Oui, je crois savoir qu’il collabore avec les centres de recherche des armées, l’équivalent de l’AFIRM aux US, Armed Forces Institute of Regenerative Medicine, sur un projet de « biomasque » pour soigner des brûlures faciales ; mais là, nous pénétrons dans le monde sécurisé et paranoïaque des militaires.

Un instant, je crus que Piéral allait succomber à une attaque.

— Je vois, intervint le procureur avec un léger mépris. C’est tout de même passionnant. Vous pourriez nous être très utile, docteur Maldone, en vous joignant à l’inspecteur Bussière, pour une visite de courtoisie au docteur Joaquim Kessler.

C’était reparti comme en quarante. Ma dernière collaboration avait commencé au Pakistan, à « superviser » l’injection intraveineuse d’une bombe biologique sur des prisonniers afghans, et s’était terminée comme otage des talibans en Afghanistan (Ref : A Feu et à Sang). Merci.

— Le docteur Maldonne se fera un plaisir de vous accompagner, balança Piéral. N’est-ce pas Maldone ?

— OK, j’accompagne l’inspecteur, on parle avec Kessler, et on rentre au bercail.

— Merci pour votre collaboration, docteur Maldone, s’exclama le procureur. Votre expertise scientifique nous sera d’un grand secours, à l’inspecteur et à moi-même pour élucider cette affaire.

— Attention, je vais finir par y prendre goût.

Piéral, sentant une pointe d’ironie dans ma réponse, rebondit :

— Cette nouvelle contribution vous honore, Maldone, et conforte l’image du CRBS. Une affaire de quelques jours, tout au plus, et vous retrouverez votre cher laboratoire.

— Je n’en doute pas.

Je savais au fond de moi-même qu’en remettant le couvert, j’allais direct vers les emmerdes, mais ma curiosité naturellement exacerbée avait déjà choisi l’option : foncer droit dans le mur.

Le trajet en TGV jusqu’à Nancy, en compagnie de l’inspecteur Paul Bussière, fut expédié en une heure et trente minutes plutôt agréables. Malgré sa corpulence, l’allure de Bussière paraissait légère, presque aérienne dans ses mouvements. Sa démarche sensiblement chaloupée avait la souplesse de l’hyppopotamidae, version amphibie.

La cinquantaine, marié à une enseignante, et père de deux enfants, l’inspecteur était un homme jovial, à l’humour décapant, qui dans sa jeunesse, avait aimé jouer au foot et au tennis, activités rapidement abandonnées, quand l’importance de son physique avait supplanté sa volonté. Pendant ses études de droit, il s’était tourné vers le théâtre par amour des beaux textes, répétant deux soirs par semaine dans la troupe de la fac Paris-Dauphine. Il y avait rencontré Agnès, une jeune étudiante en sociologie, qui était devenue par la suite sa femme. Puis la vie l’avait contraint à rentrer dans le rang, celui de la police. Amateur de cigares et de rhum cubain avant son infarctus, il compensait aujourd’hui en mâchonnant des bâtons de réglisse et en buvant un litre de thé par jour ; cocktail d’ailleurs fortement déconseillé aux hypertendus par le corps médical. L’inspecteur sortit de son sac à dos une thermos de thé et deux petits mugs de voyage. Nous bûmes le breuvage bouillant et parfumé en regardant défiler les plaines champenoises recouvertes d’un fin manteau blanc.

Le taxi nous déposa dans une zone industrielle dans la proche périphérie de la ville, devant un bâtiment futuriste à l’architecture de verre et d’aluminium. L’accueil était du même design, avec l’impression d’entrer dans une start-up de la Silicone Valley plutôt que dans un laboratoire de recherche. Derrière un comptoir de verre fumé et d’acier brossé, une brune sexy à la garde-robe sophistiquée pianotait face à un écran d’ordinateur. Une vidéo valorisant les activités de l’Institut de Recherche en Médecine Régénérative était diffusée sur un écran géant et ultra plat. Les images hautes définitions et les reconstitutions 3D étaient dignes d’une méga production hollywoodienne de science-fiction. Notre entrée dans cette cathédrale de verre actionna l’automatisme des caméras de surveillance, qui nous prirent aussitôt en chasse avec leurs petits yeux craintifs de cyclope.

— Merci de patienter un instant dans le hall, dit l’hôtesse, après avoir raccroché le téléphone. Le Docteur Kessler descend pour vous accueillir.

Elle désigna le canapé et les deux fauteuils de cuir blanc, à côté des ascenseurs. Après cinq bonnes minutes d’attente monacale dans ce hall aseptisé, nous entendîmes le dring cristallin de l’ascenseur, précédant l’arrivée à grands pas d’un homme svelte aux cheveux longs et gris. Un sourire américain d’une blancheur d’iceberg lui illuminait le visage, s’harmonisant parfaitement aux lignes épurées du building, et lui donnait l’air irréel du petit copain de Barbie.

— Bienvenus Messieurs, Joaquim Kessler.

— Paul Bussière, inspecteur de police judiciaire.

En une fraction de seconde et un microrictus éclair, Kessler venait de jauger l’inspecteur au gabarit si opposé du sien.

— Romain Maldone, biologiste.

— L’affaire doit être de la plus haute importance pour qu’un inspecteur de police de Paris et un biologiste renommé se déplacent en binôme jusqu’à Nancy.

— En effet, l’affaire, comme vous dites Docteur Kessler, est d’importance, répondit l’inspecteur, et en particulier par sa nature funeste. Pouvons-nous discuter en toute discrétion ?

Le sourire du bellâtre se flétrit, se refermant sur l’alignement de dents immaculées. Kessler redevint en un instant humain.

— Certes. Allons dans mon bureau si vous le voulez bien.

Le trajet en ascenseur fut silencieux, dans un recueillement de circonstance. L’antichambre du bureau de Kessler était gardée par une secrétaire, une bombe blonde siliconée et botoxée, certainement Barbie, la copine de Ken. Un coup d’œil complice avec l’inspecteur m’apprit qu’il avait pensé la même chose. Le bureau de Kessler était un vaste loft contemporain du style baie vitrée et béton brut. Une peinture monumentale de David Salle représentant un nu féminin se prélassant sur la pelouse d’un jardin fleuri occupait un mur entier. Nous nous affalâmes dans de confortables fauteuils baquets de cuir blanc face à Kessler. Derrière lui, une œuvre du peintre américain John Kacere proposant le postérieur hyperréaliste d’une jeune femme en petite culotte bleu pâle, attira mon attention. Un large parallélépipède de verre posé sur des tréteaux d’acier lui servant de bureau, était peuplé d’objets curieux en silicone et en latex, dont la fonction et la provenance de certains, me furent dévoilées plus tard par Bussière, apparemment, lui aussi, fin connaisseur en accessoires de sex shop. Tout ici transpirait une esthétique vraisemblablement kesslerienne, l’empreinte d’un mâle dominant bourré de testostérone.

— Docteur Kessler, connaissez-vous le Docteur Na Yung Shim ?

— Qui ça ? interrogea Kessler, retrouvant rapidement la mémoire. Oui, bien sûr, où ai-je la tête ?

— Elle est bien employée ici, à l’Institut de Recherche en Médecine Régénérative ?

— Je crois bien que oui. Un instant, je vous prie.

Kessler décrocha son téléphone blanc.

— Vanessa, pouvez-vous m’apporter le dossier de recrutement du Docteur… euh…

— Na Yung Shim, compléta l’inspecteur.

— Du Docteur Shim, répéta Kessler à sa secrétaire. Faites vite Vanessa, merci.

Kessler raccrocha, l’expression de son visage révélant un certain agacement.

— Un problème avec son permis de travail, son passeport ?

— Non, rien de tout cela, répondit l’inspecteur.

— Alors, elle a fait une connerie, du trafic, c’est ça ?

— Non… elle est morte.

— Morte ?

La porte s’ouvrit laissant apparaître une Vanessa à la démarche chaloupée. Elle déposa le dossier sur le bureau, puis tourna ses talons de quinze centimètres en direction de la sortie, sous le regard aux rayons X de Kessler.

— Elle est morte comment ? reprit Kessler, quand la porte fut refermée.

— Assassinée.

Kessler émit une série de borborygmes.

— Elle a été retrouvée morte dans l’animalerie du CRBS, ajouta l’inspecteur. Dans des conditions plus que troublantes. Son corps avait été caché dans un conduit de ventilation de l’animalerie.

— Dans un conduit…

— Elle travaillait sur quel genre de projet ?

— C’est un peu compliqué à expliquer à un néophyte…

— Le docteur Maldone a bien voulu m’accompagner, Docteur Kessler. Il est, pour ainsi dire, mon interprète.

— Bon, dans ces conditions. Il faut commencer par bien saisir ce que signifie la notion de médecine régénérative. C’est bien sûr la réparation de lésions ou d’organes défectueux, en remplaçant les parties endommagées par un nouveau tissu provenant de la thérapie cellulaire. Schématiquement, des cellules somatiques ou souches d’un individu sont rajeunies en laboratoire, nous disons « dédifférenciées », pour en faire des cellules souches pseudo embryonnaires, puis elles sont redifférenciées, redirigées si vous voulez, en cellules nécessaires à la réparation de l’organe défectueux. Vous me suivez inspecteur ?

— Pour l’instant, ça va…

— Bien… cependant, comme son nom ne l’indique pas, cela consiste aussi à développer parallèlement des matériaux de synthèse performants, de la microélectronique de pointe, des programmes sophistiqués de modélisation des fonctions organiques, de la pharmacopée cellulaire complexe, de la biotechnologie et j’en passe. Cela veut dire que les domaines de recherche sont très larges. Pour conclure, la médecine régénérative aura sans aucun doute des répercussions rapides en santé publique, par exemple la reconstitution de tissus neuronaux touchés par les maladies neurodégénératives ou de tissus hépatiques pour les pathologies du foie, ou encore, la reconstitution de la moelle épinière chez les accidentés de la route. Voilà.

— Mais c’est de la science-fiction ! s’exclama l’inspecteur.

— Non, pas de la fiction, mais la réalité de demain, continua Kessler. La médecine régénérative intéresse beaucoup les militaires qui financent des programmes spécifiques à coup de millions de dollars. Elle s’impose aussi dans les programmes spatiaux de colonisation des planètes, comme Mars.

— Tout ça me donne le tournis, déclara l’inspecteur. Merci pour vos explications. Mais revenons à madame Na Yung Shim et son projet de recherche.

— Certainement. Nous et d’autres labos, collaborons depuis deux ans avec un laboratoire de médecine régénérative à Séoul en Corée du Sud. Alors, me direz-vous, pourquoi la Corée ? Et bien parce qu’on peut y faire ce que nous ne pouvons pas faire chez nous, comprenez-vous ?

— Moyennement, répondit l’inspecteur en se tournant vers moi.

— En Corée, l’éthique scientifique est moins regardante sur certaines expérimentations qui seraient interdites chez nous par les Comités d’Éthique, comme dans toute l’Europe et aux États-Unis, d’ailleurs. Ce sont des pratiques que l’on retrouve également en médecine. Rappelez-vous ces Françaises qui allaient en Angleterre pour se faire avorter, l’IVG étant interdite en France jusqu’en 1975 et…

L’iPhone de l’inspecteur Bussière laissa échapper le son discordant au timbre assourdi de la trompette endiablée de Miles Davis. Il décrocha :

— Oui… Je t’écoute… Mmmh. Quelque chose sur la vidéo surveillance ? Mmmh… Bon… Et sur les badges d’entrée ? Mmmh… Vous avez eu le rapport d’autopsie ? Plus tard. Quand ? OK. Et le légiste dit quoi ? Mmmh... Mmmh. OK merci.

L’inspecteur raccrocha.

— Excusez-moi, des nouvelles du front… Revenons à nos moutons.

— Inspecteur, pour être franc avec vous, enchaîna Kessler, le docteur Shim m’a été imposée par Séoul, pour travailler sur l’innocuité de nouveaux biomatériaux de reconstruction abdominale, utilisables en temps de guerre.

— Vous étiez au courant Maldone ?

— Moi, non.

— Pourtant, vous êtes chargé des affaires militaires au CRBS ?

— Je n’ai pas été informé, inspecteur. Posez la question à Piéral, le Directeur du Centre. Cependant, nous mettons ponctuellement à disposition nos élevages de souris transgéniques aux labos extérieurs qui en font la demande, et sans l’obligation de fournir un protocole expérimental ; c’est le cas du Centre du Docteur Kessler.

— Vous confirmez cela, Kessler ?

— Oui.

— Nous serons probablement amenés à nous revoir Docteur Kessler. Merci pour votre accueil et votre collaboration.

Dans le taxi qui nous ramenait à la gare, l’inspecteur Bussière se sentait contrarié par la tournure que prenait l’enquête : trop d’inconnus, trop de secrets, trop d’éléments qu’il ne comprenait pas totalement. Il se sentait dépassé par les événements. Cependant, la présence de Maldone lui permettait de mieux combler une partie de ce vide. À sa connaissance, aucun meurtre n’avait été commis dans un laboratoire de recherche depuis au moins trente ans. Pour lui, ce meurtre apparaissait dans un monde étanche à la réalité humaine, imperméable à la brutalité des hommes, et incompatible avec de tels actes de violence. Un univers peuplé de scientifiques, de matériels sophistiqués, et bien sûr d’animaux standardisés, génétiquement bidouillés, et suppliciés sur l’autel de la sacro-sainte science. Un monde hermétique dans lequel la violence semblait canalisée, ou plutôt se sublimait en une obsession narcissique : comprendre et modéliser le vivant comme miroir pour se comprendre soi-même.

— J’ai besoin de vous Maldone…

— Je suis là, inspecteur.

— En Afghanistan, vous êtes devenu malgré vous un combattant. Aujourd’hui, je vous demande d’être un flic… Dans cette enquête, j’avance à l’aveugle. Vous serez mes yeux, Maldone.

— Alors, affranchissez-moi, inspecteur.

Le TGV venait à peine de commencer sa propulsion à basse vitesse le long du quai de la gare de Nancy, quand l’inspecteur Bussière décida de m’informer de l’évolution de l’enquête. Il entama un monologue autistique, pensant tout haut comme sous hypnose, suivant une logique toute policière ; et moi, comme à l’écoute d’un polar radiophonique, je m’interdisais de l’interrompre. On ne réveille pas les somnambules. D’après le médecin légiste, la mort de madame Shim se situait autour du samedi 21 décembre, week-end avant Noël, début d’un grand pont de quatre jours. Au poste de contrôle de l’entrée, le badge du docteur Shim avait été enregistré le samedi 21 à 10 h 34, la vidéo-surveillance confirmant l’identité de la Coréenne. Ce jour-là, douze personnes seraient entrées sur le site, surtout du personnel d’astreinte : deux animaliers et cinq agents de sécurité, mais aussi cinq scientifiques, dont Piéral, directeur du CRBS. L’inspecteur excluant a priori les cinq agents de sécurité, il ne restait plus que les deux animaliers, Piéral, et quatre scientifiques. L’équipe de l’inspecteur avait contacté tout le monde, et seul un chercheur du nom de Jacques Andrès n’était jamais venu sur le Centre ce jour-là. La veille au soir, Andrès ne retrouvant plus son badge avait été obligé d’en déclarer la perte pour pouvoir sortir du CRBS, et partir en week-end prolongé. Pourtant, il l’avait cherché un peu partout sur les traces de sa journée, mais sans succès. Le badge d’Andrès avait été enregistré au passage du tourniquet du poste de sécurité le 21 décembre à 9 h 43 puis à 12 h 22. Les images vidéo prises à l’entrée comme à la sortie du Centre avaient permis d’enregistrer un homme en tenue de cycliste, dont le casque et les lunettes de sport avaient empêché l’identification d’Andrès.

— Inspecteur, ne peuvent entrer dans le Centre que des personnels autorisés et porteurs d’un badge. Donc le tueur devait déjà en posséder un avant de piquer celui d’Andrès.

— Vous avez raison. Ça devrait nous faciliter la tâche.

— Pas sûr. Des badges provisoires sont accordés au personnel des sociétés de services pour le nettoyage, la fourniture de blouses, et aussi aux ouvriers de maintenance. La journée, le centre est une véritable ruche.

— Bon, je vais mettre du monde là-dessus. Donc celui qui a piqué le badge d’Andrès est revenu le lendemain sur le site en prenant soin d’arriver avant le docteur Shim. Il l’a suivie dans le box de l’animalerie puis l’a étranglée...

— Étranglée ?

— Plus exactement, le légiste a observé des marques sur le cou de la victime, mais faut attendre les résultats de l’autopsie avant de se prononcer. Ce meurtre a été vraisemblablement prémédité, voire même commandité. Quant au mobile, c’est une autre paire de manches… C’est vous, Maldone, qui allez m’aider à le découvrir !

— Moi ? Mais je ne suis pas flic.

— Docteur Maldone, c’est un service que je vous demande. Vous, vous connaissez bien le monde des labos, pas moi. J’y perdrais mon latin. Et puis, je ne crois pas à un meurtre ordinaire…

— Concurrence scientifique ? Espionnage ?

— Pourquoi pas… je vous demande de fouiller dans ce sens. Kessler, la Corée du Sud, les militaires, un tueur, tout ça ne sent pas bon, pas bon du tout.

****

2

Quelque part en région parisienne, janvier 1972

Un courant d’air glacé frôlait sa chair par intermittence, déclenchant une onde de frissons. Sûrement trop bourré hier soir pour fermer la fenêtre. Il se recroquevilla instinctivement autour d’une fine couverture au contact abrasif et humide, exhalant un fumet écœurant, un mélange de moisi et de pied. Dehors, une gouttière déversait son torrent sur un lit de gravier, la pluie ruisselait sur la surface vitrée. Une migraine tenace lui lacérait le cortex au bistouri, tandis que ses tripes se collapsaient en une crampe aiguë. La vodka ? Cette saloperie frelatée, dont seul le nom sonnait slave, lui avait bousillé les neurones, et taclé le pylore sans ménagement. Quelle heure était-il ? Difficile d’ouvrir ses paupières soudées. Un marteau-piqueur cognait, et cognait encore dans sa tête, envoyant son onde de choc jusqu’aux cervicales. Sa main droite s’insinua vers son poignet gauche pour découvrir qu’on lui avait piqué sa montre Lip. Il sombra.

Tout est gris ou presque. Un chat hirsute plante ses griffes dans le cuir chevelu d’Élodie. Lui est paralysé, incapable de chasser l’animal hystérique qui laboure les cuisses de sa petite sœur. Impuissance. Des gouttes de sang perlent des griffures du front et des jambes de l’enfant. Pétrifié. Il regarde les larmes cristallines couler sur les joues coquelicot de la gamine. Culpabilité. Élodie lance des cris stridents, les siens restent enfouis dans sa gorge. Honte. Leur mère se précipite affolée, enlace Élodie dans ses bras, son regard noir le juge. Blâme. Il s’approche d’elles pour les serrer toutes les deux dans ses bras. Rédemption. Sa mère le rejette violemment. Incompréhension. Elle s’arrache les cheveux d’angoisse en l’insultant. Souffrance. Elle a le visage pâle et cireux ; de pleines poignées de fils d’or lui restent dans les mains. Malheur. Elles disparaissent comme des hologrammes. Oubli. Seules, deux tables d’autopsie en inox recouvertes d’un drap blanc au centre de la morgue. Mémoire.

Dans un demi-sommeil, encore sous l’emprise de ce cauchemar qui ne le lâchait plus depuis la disparition de sa mère et d’Élodie dans l’accident, Max percevait des voix au loin, incapable de discerner le rêve de la réalité. Le plancher craqua au-dessus de sa tête. Les yeux encore fermés, il rumina, chafouin : « C’est la dernière fois que je fous les pieds au squat ! Les camés, les fêlés, j’en ai ma claque ! Il faut que j’arrête mes conneries, sortir la tête du trou dans lequel je me suis fourré, il est encore temps. Me bousiller la santé à ce point ne les fera pas revivre ; il sombra.

Dans la pénombre, il devina une fenêtre. Dehors, il faisait nuit noire. Dans une pièce à côté, un volet claqua, rythmé par les bourrasques. Il se pelotonna pour conserver le peu de chaleur qu’il dégageait encore. Sa somnolence l’entraîna vers son désir d’été, d’azur, de plage, de fille en bikini. Au fait, la fille d’hier soir, c’était qui ? Éveline ? Delphine ? Karine ? Kim ! C’est ça, Kim. Il se souvint maintenant. Le squat pourri. Il était d’une humeur de chien en arrivant ; en manque d’alcool et de dope. Il gueulait à tue-tête dans la cage d’escalier sordide couverte de graffitis. Il avait bousculé des ombres, croisé des regards vides. Arrivé à l’étage, il avait joué des coudes pour se frayer un chemin, titubant, progressant au radar dans un brouillard tabagique au milieu des danseurs de jerk. Ses vieilles Doc Martin avaient percuté des bouteilles de Pelforth vides jonchant le sol. Il avait visé une place sur un canapé miteux recouvert de tissus indiens, et s’y était affalé pour écouter la musique d’Alice Cooper, des Kings, de Santana, sortant de deux enceintes Dual. En face, le regard défraîchi d’une fille aux yeux d’Asie, assise dans un fauteuil défoncé, maquillée comme une voiture volée, sourire vulgaire, jupe trop courte, décolleté trop profond, collant violet troué aux genoux se terminant par des Doc montantes. Ils avaient fumé des joints, bu de la vodka, des bières, absorbé tout ce qui passait, des pilules, de la poudre, des poppers. Ils s’étaient marrés pour n’importe quoi, délirant sur un London-New Delhi en freaks bus, avec les inévitables stops en Afghanistan, et dans la vallée de Chitral. Le son du sitar de « Love you too » des Beatles avait pénétré leur âme comme un serpent, obsédant. La fille l’avait attiré vers une piaule, le parquet mouvant sous leurs Doc. En une mégavision hallucinatoire, la fille s’était clonée en une gorgone tricéphale ; un matelas maculé jeté sur le sol, une chute vertigineuse dans la fange. Il avait sombré.

Les oiseaux enragés gazouillant bruyamment sur le rebord de la fenêtre l’extirpèrent de ses rêves hallucinés. Il émergea doucement avec les premières lueurs de l’aube traversant ses paupières. Il entendit vibrer le parquet et la terre trembler autour de lui.

— T’es qui toi, hein ? T’es qui, bordel ? gueula un hooligan en colère au visage bouffi, le secouant comme un prunier.

Sortant du cauchemar, Max resta en apnée, ahuri par cette face de lune qui lui hurlait dessus, tétanisé, incapable de répondre quoi que ce soit. Face de lune l’attrapa par le col.

— Ton nom connard ?

— Max.

— Max comment ?

— Max Morand.

— Qu’est-ce tu fous ici ?

En un tour d’horizon, Max réalisa qu’il ne reconnaissait rien. Une grande pièce de maison bourgeoise avec cheminée, et quelques meubles sans style, dont le canapé éculé sur lequel il était allongé. Malgré ses efforts désespérés pour se remémorer les dernières heures, ses souvenirs restèrent figés dans la chambre du squat pourri en compagnie de Kim, la fille aux yeux d’Asie, puis plus rien, le vide sidéral.

— Je ne sais pas.

— Te fous pas d’ma gueule ! Réponds ! Ou alors....

Il leva la main faisant mine de le frapper.

— Hey, je te répète que je ne sais pas ce que je fais ici !

— T’es tout seul ?

— Je ne sais pas. Sûrement…

— J’n’sais pas, c’est tout ce que tu sais dire ? Tu passes la nuit dans cette tôle et tu n’sais pas…

— Non, je ne…

Le hooligan lui lança un regard noir, son expression était celle d’un gorille en colère, qui lentement redevint face de lune.

— Tu fais partie de la cellule ?

— Quelle cellule ? Je ne comprends rien à ce que tu me dis. Je ne fais partie d’aucune cellule, moi.

— Ici, c’est chez toi ?

— Non.

— Alors, c’est chez qui ?

Max haussa les épaules. Le hooligan se leva lâchant son étreinte. Il se mit à fouiller sans ménagement et à grand bruit les tiroirs d’un vaisselier en merisier, puis se dirigea vers une bonnetière d’angle, en ouvrit les portes, et resta pétrifié.

— Merde alors ! s’esclaffa-t-il. Y a de quoi tenir un siège ici !

Des cliquetis métalliques accompagnèrent sa fouille.

— Eh Max ! T’as vu ça ? C’est complètement dingue !

Le hooligan fit volte-face, levant les bras au ciel, un pistolet mitrailleur MAT 49 dans une main, et un automatique dans l’autre.

Max ne comprenait pas ce qu’il fichait dans cette galère ; se réveiller dans une maison en pleine cambrousse, entouré d’armes, et d’un fou furieux. Il tenta, non sans effort, de se remémorer les dernières heures avant le squat, avant la dope, l’alcool et la fille. Il se souvint d’avoir quitté le labo de la station de l’INRA de Jouy-en-Josas autour de 19 h 30. L’institut s’était vidé de ses occupants, ressemblant à une grosse ruche abandonnée. Au volant de sa Méhari vert fluo, il avait traversé la forêt sur la route sinueuse qui menait à Bièvre. Après un arrêt au Félix Potin du village pour assurer son dîner, il avait retrouvé son appartement d’Issy-les-Moulineaux autour de 20 h 30. Comme d’habitude, il s’était versé deux doigts de Johnny Walker label noir dans un grand verre à whisky, qu’il avait avalé cul sec, avant de se détendre sous une longue douche brûlante.

Maintenant, ses souvenirs gravitèrent autour de la cuisine en une reconstitution tridimensionnelle. Il visualisa la bouteille de Chianti classico sagement posée sur le plan de travail, qui avait illuminé son dîner, puis les raviolis Buitoni qu’il avait vidés dans une casserole, puis saupoudrés de fromage râpé avant de les réchauffer. Max prit conscience qu’il avait oublié un détail sans importance : en pénétrant dans l’appartement, il avait éprouvé cette sensation étrange qu’une fée du logis était passée pendant son absence. Curieusement, le désordre habituel et rassurant qu’il avait laissé le matin même, avait été préservé : fringues froissées posées sur des chaises, chaussures et chaussettes sales éparpillées sur la moquette, verres à moitié vides abandonnés çà et là, dans la pièce. En fait, cette sensation lui était venue parce que certains objets, posés sur le buffet et la table basse, avaient été ordonnés avec une volonté rationnelle, et que des livres avaient été consciencieusement remis en place sur les étagères de la bibliothèque. Une once de paranoïa l’avait envahi instantanément avec ce sentiment d’être sous surveillance, épié dans l’intimité de son appartement. Depuis la mort de sa mère et d’Élodie dans l’accident de voiture, il lui arrivait par périodes de perdre pied par abus d’alcool, de drogues et de sexe. Alors, Max avait attaqué goulûment ses raviolis.

— Et toi, qu’est-ce que tu fais là ? demanda Max au hooligan, visiblement obnubilé par sa découverte.

— Hein, quoi ? Moi ? J’sais pas. Comme toi. Y a un autre type là-haut, qui roupille comme un loir. T’as qu’à lui demander toi, si t’arrives à le réveiller. Le mec, il est dans le coaltar ; rien à faire, même en le secouant ou en lui gueulant dans les oreilles. Il doit en tenir une bonne…

— Tu as visité les lieux ?

— Quand j’ai émergé, j’ai essayé de réveiller l’autre abruti, puis j’suis descendu illico et j’suis tombé sur toi… Moi c’est Seb.

— Ok Seb. Une petite exploration de la baraque, ça te dit ?

— Un peu, mon neveu ! lança-t-il avec un petit sourire. Mais, j’emmène un de ces joujoux. On n’est jamais trop prudent.

Il lui montra un pistolet automatique, qu’il coinça dans son ceinturon puis tendit à Max un gros revolver.

— Tiens, prends ça.

— Non merci…

— Allez, mec, prends ce petit bijou. 

Constatant la réticence de Max, il lui montra l’utilisation du revolver, non sans une certaine dextérité.

— Un jeu d’enfant, tu vois… Vas-y, prends-le, c’est cool.

— Non, je risquerais de blesser quelqu’un.

— Bon, comme tu veux.

Le salon donnait sur une vaste entrée d’où partait l’escalier de chêne massif menant à l’étage. Le sol, pavé en damier noir et blanc, était couvert de traces boueuses provenant de l’extérieur. En face, une porte s’ouvrait sur la cuisine aux dimensions confortables. Celle-ci ressemblait à l’idée qu’on pouvait se faire des cuisines d’antan, avec ses tomettes hexagonales de terre cuite, ses meubles campagnards patinés, l’incontournable batterie de cuisine en cuivre, et l’imposante cuisinière en fonte trônant sous une large hotte d’acier. Accroupie devant la cuisinière, une jeune baba cool tentait désespérément d’allumer un feu. Elle se leva d’un bond en les voyant.

— Tiens, vous tombez bien tous les deux, lança-t-elle. Cette saloperie de machine me gonfle depuis une plombe ; fais chier ! Démerdez-vous les mecs pour la mettre en route, j’ai besoin d’un caoua fissa.

— T’es qui, toi pour nous parler comme ça ? éructa Seb, surpris par le culot de la fille.

— Moi, je suis Gina… des Nibars Girls.

— Des quoi ?

— Un groupe de rock, banane… je suis chanteuse.

— Moi, c’est Seb… et lui là, c’est Max.

— Salut les gars.

Gina portait un col roulé moulant laissant apparaître son nombril et deviner ses seins, et un pantalon patte d’eph rose indien. Du khôl avait bavé autour de ses yeux verts, et ses cheveux de jais étaient cernés d’une soie indienne aux motifs chamarrés. De petites tresses aux couleurs vives descendaient à droite de sa tête jusqu’aux épaules. Un serpent tatoué sur le cou vibrait à chaque pulsation de sa carotide.

— Qu’est-ce que tu fous dans cette taule, Gina ?

— Je ne sais pas. Je me suis réveillée dans la pièce d’à côté. La seule chose qui me revient, c’est le concert d’hier soir au Gibus. Putain, on a décalqué les zombies.

Instinctivement, Max trouva du bois sec entreposé dans un panier d’osier à côté de la cuisinière, ainsi que du charbon dans un sceau. Il se souvint de la cuisine de sa grand-mère et la dextérité avec laquelle elle allumait sa cuisinière les matins d’hiver. Max procéda de la même façon pour allumer le feu, qui aussitôt se mit à ronfler, laissant échapper un peu de fumée autour des anneaux de fonte.

Seb déposa le pistolet sur la table, et fouilla dans tous les placards de la cuisine. Gina resta bouche bée, le regard figé sur l’arme.

— C’est quoi ça ? lança Gina.

— Un fer à repasser, répondit Seb.

— Te fous pas de ma gueule. Qu’est-ce que tu fous avec un flingue ?

— Y en a plein dans un placard du salon. Une véritable armurerie.

— Et alors, tu n’es pas obligé de te balader avec !

— On ne sait jamais, c’est trop craignos ici. Vaut mieux assurer ses arrières…

Seb continua la fouille et dénicha une boîte de pêches au sirop, des galettes bretonnes abandonnées dans une jarre hermétique, du sucre ramolli par l’humidité, et un bocal de Nescafé. Il posa le tout sur la grande table de ferme recouverte d’une toile cirée beige à fleurs bleues, sur laquelle attendaient les grands bols en grès et les couverts oxydés, que Gina venait de disposer autour de la table. Ce petit-déjeuner de fortune fut expédié dans un silence quasi religieux, que Seb finit par rompre après avoir roulé un joint dans des feuilles de Riz-la-Croix.

— Tout ça, c’est bien beau, mais ça ne nous dit pas ce qu’on fout ici.

— Mais toi, Seb, tu es arrivé là comment ? interrogea Max.

— Hier, j’étais à la manif à Répu, tu vois…

Il tira sur son joint, puis le passa à Gina avant de continuer :

— … puis ils ont lâché les CRS au moment de la dispersion. La panique avec les lacrymos. Les manifestants couraient dans tous les sens. Ensuite, les flics en civil nous sont tombés dessus. J’me suis fait choper… m’ont mis un sac sur la tête et voilà que j’me réveille ici.

— Moi aussi, je ne sais pas comment… tenta Gina.

La porte s’ouvrit brutalement, laissant apparaître Kim, la fille du squat. La jeune femme fit mine de reculer d’un pas lorsque tous les regards convergèrent sur elle, mais se ravisa aussitôt quand elle aperçut Max. Elle s’approcha de lui, le regard barbouillé et les traits chafouins.

— Salut. J’ai un foutu de mal de tête, et je ne me souviens plus grand-chose de la soirée d’hier.

— Salut toi.

— C’est qui ceux-là ?

— Je t’expliquerai

— Qu’est-ce que je fiche ici ?

Gina et Seb éclatèrent de rire.

— Y a rien de drôle !

— Cool Lili la tigresse, lança Gina. Assois-toi et prends un caoua. Ça va te remettre sur les rails.

Kim se servit une tasse de café fumant, puis s’assit autour de la table. Gina passa le joint à Max. Il en tira une longue bouffée avant de le passer à Kim.

— En fait, on est tous dans la même galère, ajouta Seb.

— On s’est tous réveillé dans cette baraque ce matin, expliqua Max. Aucun de nous ne sait comment il est arrivé là. Une sorte d’amnésie collective…

— Il doit bien y avoir une explication ? enchaîna Kim, écrasant le mégot dans sa tasse à café.

— Est-ce que quelqu’un aurait un indice, une idée ? proposa Max. Quelque chose qui nous permettrait de comprendre la situation ?

Max lança un rapide tour de table du regard. Silence radio. Le joint avait anesthésié leurs neurones.

— Nous avons un point commun… dit-il, énigmatique.

Tous le regardèrent avec étonnement.

— Lequel ? répondit Seb.

— Kim et moi fréquentons régulièrement des squats, Gina les boîtes et les concerts rocks, et toi Seb, tu t’es fait choper dans une manif. Nous sommes tous des marginaux ou des habitués de lieux marginaux.

Tous restèrent perplexes. Max reprit :

— Nous avons probablement été choisis… par qui ? Pourquoi ? Ça, c’est une autre paire de manches… En tout cas, c’était facile de nous piéger.

— Mais t’es complètement parano, s’amusa Gina. Tu foutrais la trouille à un bataillon de tirailleurs sénégalais.

— Au fait, il y a un autre gus qui roupille à l’étage, coupa Seb. Venez, on va lui secouer les puces. Il sait peut-être quelque chose, lui ?

— Moi, je vais explorer les environs, grogna Gina, et après je me casse de cette tôle. Ça pue l’embrouille…

Gina roula un mini joint avec l’Amsterdamer de Seb, l’alluma puis sortit.

— On y va ? lança Seb.

— OK, acquiesça Max.

— Moi, je vais rejoindre Gina, décida Kim.

L’escalier montant à l’étage craquant sous leurs pas débouchait sur un large palier distribuant plusieurs pièces. En face, une salle de bains vétuste jouxtait un bureau bibliothèque. Dans l’une des chambres aux meubles massifs et démodés, une silhouette humaine allongée dans la pénombre libérait par intermittence des grognements d’animaux.

Seb pénétra dans la chambre et secoua virilement l’endormi. Une odeur de fauve et de vinasse planait dans la pièce.

— Hey mec, réveille-toi !

L’homme se redressa vivement, balbutia quelques borborygmes incompréhensibles. Son visage couperosé au nez aquilin surplombant une barbe hirsute exprimait la surprise. Ses vêtements étaient souillés de marques brunes suspectes.

— Bande d’enfoirés, gueula l’hirsute. J’irai pas dans votre foyer de merde. Lâchez-moi, espèce de…

— Calmos, mon gars, tenta Seb, on n’est pas des poulets. On ne va pas te mettre au trou.

— M’en fous, le premier qui s’approche, j’lui tire dans le cul, moi !

L’homme continua à se débattre et à vociférer un moment, puis finit par se calmer tout seul.

— Salut ! résonna une voix d’outre-tombe.

Nous nous retournâmes comme un seul homme, face à deux yeux gris incrustés dans un visage anguleux. L’homme, la quarantaine, d’allure athlétique, se tenait dans l’encadrement de la porte. Seb s’approcha de lui.

— T’es qui toi ?

— Un type qui se demande ce qu’il fout ici. Comme vous, je suppose.

— Ton nom ?

— Victor, Victor Verhaegen… Vous pouvez m’appeler Vic, si…

— Qu’est-ce que t’as à nous raconter de beau, Vic ?

— Je tourne dans la maison depuis six heures du mat. Je vous ai tous vus roupiller. J’ai visité la cave… c’est curieux… on dirait un QG…

— Un quoi ?

— Un quartier général, avec des plans, des cartes IGN collées aux murs, des bureaux avec un système de communication du genre émetteur-récepteur.

— Allons voir ça.

Quand Max, Seb, Vic et le poivrot arrivèrent au rez-de-chaussée, ils entendirent Gina qui gueulait dehors. Elle entra haletante suivie de Kim.

— Putain, les flics ! Une centaine ! On est cerné par les flics.

Tous se ruèrent vers les fenêtres pour vérifier l’annonce de Gina. Des gyrophares jaunes tournaient lentement sur le toit des véhicules de police, barrant la route départementale menant à la propriété. Des flics de l’antigang se déplaçaient d’arbre en arbre, en approche, accompagnés d’inspecteurs en civil, pistolet en main. Seb fonça dans le salon et en revint armé jusqu’aux dents. Il déposa les armes sans ménagement sur la table du salon, renversant le vase en Limoge, qui roula sur la table et se fracassa au sol.

— Rendez-vous, vous êtes cernés ! hurla un porte-voix. C’est fini, vous ne pouvez pas nous échapper. Nous allons donner l’assaut, si vous n’obtempérez pas.

 Le clodo saisit le fusil de chasse posé sur la table. D’un coup du canon, il fit voler la vitre en éclats. Vic s’interposa, détournant le canon du fusil vers le plafond.

— Arrête tes conneries. Si on tire, on est foutu, s’écria Vic.

Seb pointa son automatique sur Vic :

— T’es avec qui, toi… avec les flics ?

— Non, avec vous. On est tous dans la même galère, non ?

— On ne sait pas pourquoi on est là, mais ce qui est sûr c’est qu’on a la B.R.I au cul ! (ref : Brigade de Recherche et d’Intervention)

— Ces mecs-là ne se déplacent jamais pour des prunes, enchaîna Vic. Que pour du gros gibier…

— La ferme ! hurla Gina frôlant l’hystérie. Moi, j’ai rien à faire dans ce bordel. Tout ça, c’est des conneries. Je sors et je me rends.

— Personne ne sort ! ordonnèrent Seb et Vic, de concert.

Seb se mit devant la porte pointant son pistolet. Vic empoigna un gros revolver posé sur la table et rejoignit Seb. Le poivrot suivit le mouvement avec le fusil de chasse.

— Moi, je ne retournerai pas en taule, dit Seb. Plutôt crever.

— Putain, ce mec a fait de la taule ! s’écria Gina. C’est lui qu’ils veulent.

— Moi aussi, j’ai fait de la taule, compléta le poivrot. J’les emmerde, moi, les cognes !

— Et toi Vic ? lâcha Seb.

— Ma taule à moi, c’est le poker, le blackjack… Je joue pro et gros… et toi, Max ?

— Moi je pense qu’on s’est fait piéger comme des pauvres cons. Des marginaux : joueur, alcoolo, camé, déjanté, la lie quoi ! Ils nous ont choisis pour nous faire porter le chapeau. Les armes et le QG, tout prouve qu’on est un groupe de terroristes. Ils viennent pour nous flinguer. Faut foutre le camp d’ici, et fissa !

— Il est complètement parano ce mec, insista Gina. Moi, je me la jouerais pacifique. On pose les armes et on attend.

— Vous faites ce que vous voulez, dit Kim, mais moi, je me tire par l’arrière de la baraque.

— Impossible, la B.R.I a déjà bouclé le secteur, asséna Vic.

— Je vais voir quand même, insista Kim. Il y a peut-être une autre solution ? Tu viens avec moi, Max ?

— OK je te suis, répondit Max.

Kim et Max laissèrent le reste du groupe dans le salon et firent le tour du rez-de-chaussée. La police avait cerné la maison et l’assaut était imminent.

— Allons voir à la cave, insista Kim.