A feu et à sang - Bruno Lassalle - E-Book

A feu et à sang E-Book

Bruno Lassalle

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Beschreibung

Un Thriller supramagnétique et particulaire.

Voici trois hommes, trois âmes, trois chemins parsemés de boue et de sang qui vont finir par se croiser ; trois raisons de devenir les instruments d’un système à détruire d’autres hommes. « Finalement, il suffisait de peu pour transgresser les règles des hommes, fastoche, une pichenette, c’était comme passer la douane dans l’espace Schengen, on ne s’en rendait compte qu’une fois passé de l’autre coté. Il avait atteint un autre monde, où tout devenait possible, sans limites, sans culpabilité, sans empathie. »
Romain Maldone, biologiste, est envoyé à contrecœur au Pakistan par le Ministère de la Défense pour tester des nanoparticules magnétiques (SPIONc) comme moyen de lutte antiterroriste : « Soigner le cancer, c’est éliminer les tumeurs mais aussi les métastases : ces cellules qui se disséminent partout dans le corps, et créent des dégâts considérables. Les terroristes de l’ombre sont nos métastases, Docteur Maldone, et  les différentes formes d’Al Qaïda, nos tumeurs. »

Découvrez le destin de trois hommes, trois âmes, trois chemins parsemés de boue et de sang qui font finir par se croiser.

EXTRAIT

Silence monacal. Comme au confessionnal, chacun dans sa bulle, en son âme et conscience, en attente d’absolution. Une brèche s’ouvrait dans mes certitudes, le germe du doute prenait racine. Je me sentais concerné et en même temps instrumentalisé par un système aux rouages destructeurs, dans lequel la vie des hommes ne comptait guère, sacrifiée dans l’intérêt général sur l’autel de la démocratie et de la liberté. Un geste patriotique, un don citoyen, voilà ce qu’ils exigeaient de moi.
— Réfléchissez Maldone ! insista Crombey, sur le ton d’un instructeur militaire. Nous devons unir nos forces, et c’est aussi votre combat. Notre liberté à tous et le maintien de la démocratie en Europe dépendent de notre réussite, de votre réussite. Nous vous octroyons une semaine pour prendre votre décision.
— Sachez que nous vous donnerons tous les moyens nécessaires et carte blanche pour faire vos expériences en toute liberté, appuya Le Mouel, se voulant rassurant.
— Nous sommes pressés, avoua Crombey. D’ici une semaine, vous recevrez un ordre officiel pour une mission de deux mois dans un de nos laboratoires.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Bruno Lassalle est biologiste à l’Inserm depuis plus de tente ans. Son premier roman nous montre à quel point l’esprit scientifique peut être confronté aux doutes, à ses contradictions, et à ses dérives, particulièrement s'il pactise avec la guerre.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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Table des matières

Résumé

À feu et à sang

Dans la même collection

Prologue

1

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3

4

5

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7

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Épilogue

Résumé

 « Un Thriller supramagnétique et particulaire» Voici trois hommes, trois âmes, trois chemins parsemés de boue et de sang qui vont finir par se croiser ;  trois raisons de devenir les instruments d’un système à détruire d’autres hommes. « Finalement, il suffisait de peu pour transgresser les règles des hommes, fastoche, une pichenette, c’était comme passer la douane dans l’espace Schengen, on ne s’en rendait compte qu’une fois passé de l’autre coté. Il avait atteint un autre monde, où tout devenait possible, sans limites, sans culpabilité, sans empathie. » Romain Maldone, biologiste, est envoyé à contrecœur au Pakistan par le Ministère de la Défense pour tester des nanoparticules magnétiques (SPIONc) comme moyen de lutte antiterroriste : «Soigner le cancer, c’est éliminer les tumeurs mais aussi les métastases : ces cellules qui se disséminent partout dans le corps, et créent des dégâts considérables. Les terroristes de l’ombre sont nos métastases, Docteur Maldone, et  les différentes formes d’Al Qaïda, nos tumeurs. » L’auteur : Bruno Lassalle est biologiste à l’Inserm depuis plus de tente ans. Son premier roman nous montre à quel point l’esprit scientifique peut être confronté aux doutes, à ses contradictions, et à ses dérives, particulièrement s'il pactise avec la guerre.

Bruno Lassalle

À feu et à sang

Thriller

ISBN : 978-2-35962-421-2

Collection Rouge

ISSN : 2108-6273

Dépôt légal mars 2013

©couverture Hubely

©2013 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

Éditions Ex Aequo

6 rue des Sybilles

88370 Plombières les bains

Dans la même collection

L’enfance des tueurs – François Braud – 2010

Crimes à temps perdu – Christine Antheaume — 2010

Résurrection – Cyrille Richard — 2010

Le mouroir aux alouettes – Virginie Lauby – 2011

Le jeu des assassins – David Max Benoliel – 2011

La verticale du fou – Fabio M. Mitchelli — 2011

Le carré des anges – Alexis Blas – 2011

Tueurs au sommet – Fabio M. Mitchelli — 2011

Le pire endroit du monde – Aymeric Laloux – 2011

Le théorème de Roarchack – Johann Etienne – 2011

Enquête sur un crapaud de lune – M. Debruxelles et D. Soubieux 2011

À la verticale des enfers – Fabio M. Mitchelli – 2011

Crime au long Cours – Katy O’Connor – 2011

Remous en eaux troubles –Muriel Mérat/Alain Dedieu—2011

Thérapie en sourdine – Jean-François Thiery — 2011

Le rituel des minotaures – Arnaud Papin – 2011

PK9 -Psycho tueur au Père-Lachaise – Alain Audin- 2012

…et la lune saignait – Jean-Claude Grivel – 2012

La sève du mal – Jean-Marc Dubois - 2012

L’affaire Cirrus – Jean-François Thiery – 2012

La mort en héritage – David Max Benoliel – 2012

Accents Graves – Mary Play-Parlange – 2012

7 morts sans ordonnance – Thierry Dufrenne – 2012

Stabat Mater – Frédéric Coudron –2012

Outrages – René Cyr –2012

Montevideo Hotel – Muriel Mourgue –2012

Séquences meurtres – Muriel Houri –2012

La mort à pleines dents - Mary Play-Parlange – 2012

Engrenages – René Cyr - 2012

Hyckz – Muriel combarnous - 2012

La verticale du mal – Fabio M. Mitchelli – 2012

Prophétie – Johann Etienne – 2012

Crocs – Patrice Woolley – 2012

RIP – Frédéric Coudron – 2012

Ténèbres – Damien Coudier – 2012

Anamorphose – Charlène Mauwls -2012

L’affaire du Croisé-Laroche – Frédéric Coudron – 2012

616 – Frédéric Coudron – 2013

Mauvais sang – David Max Benoliel – 2013

Le cercle du Chaos – Fabio M Mitchelli – 2013

Transferts – Fabio M Mitchelli – 2013

La malédiction du soleil – Mary Play-Parlange – 2013

Leonis Tenebrae – Jean-François Thiery – 2013

La théorie des ombres – Aden V Alastair – 2013

Green Gardenia – Muriel Mourgue – 2013

Les opales du crime – Mary Play Parlange – 2013

Triades sur Seine – Yves Daniel Crouzet - 2013

À Laurence, ma compagne, ma sœur de cœur, mon amour...

Prologue

La science ne peut se passer de transgresser les limites imposées par la nature ou par l’homme. Elle se doit de poser ses jalons au plus loin dans le champ infini des connaissances. Pas étonnant alors que la science fasse alliance avec la guerre.

Déjà petit, j’adorais transgresser les interdits. Les interrogations hétéroclites qui foisonnaient dans ma tête de gosse se résolvaient par la pratique d’expérimentations saugrenues : qu’est-ce que ça fait à la mouche si je lui arrache une aile ? Faire fumer un crapaud, c’est rigolo ! Du sel sur une limace, ça fait des bulles ! Pratiquer l’acuponcture sur un bourdon ? Asphyxier un lézard piégé dans un bocal à confiture ? Concocter un poison pour éliminer le chat du voisin à la sarbacane... Les enfants sont formidables, créatifs, et cruels.

— Ce que tu as fait là, Romain, n’est pas bien ! intervient ma mère, me voyant amputer la patte d’une araignée faucheuse. On ne fait pas de mal aux êtres vivants, mon chéri.

— Oui, maman.

Du coin de l’œil, j’avais déjà repéré une sauterelle.

1

C’était toujours comme ça avant l’injection ; le petit être chaud et soyeux s’abandonnait dans la paume de ma main gauche, la tête bloquée entre le pouce et l'index, l’abdomen ceinturé par l’annulaire et l’auriculaire. Il restait immobile, comme tétanisé par cette peur hypnotique des proies prisonnières des griffes du prédateur. Seuls, les à-coups réguliers et rapides de ses pulsations cardiaques me rappelèrent sa peur. Une légère pression de mes doigts exorbita l'œil noir et luisant du rongeur, tandis que ma main droite esquissait un léger tremblement avant d'attraper la seringue à insuline. « Parkinson ! » me traversa l’esprit. J’affichai un demi-sourire. Ce tremblement, je le savais, n’avait rien à voir avec la maladie neuro-dégénérative, ce n’était qu’une réaction anarchique de ma main avant qu'elle ne dominât le geste qui allait suivre.

J’introduisis lentement l'aiguille de la seringue, bien perpendiculairement, entre le globe oculaire et la commissure des paupières jusqu’à atteindre l’espace du sinus rétro-orbitale, et ce, sur plus d’un demi-centimètre derrière l’œil. Alors que tout semblait mou, fait de chair et de mucosité, l'os se fit sentir dans une sensation étrange de résistance granuleuse. La voie rétro-orbitale est une méthode simple et usitée par les biologistes, permettant de prélever du sang ou d’injecter une substance et des cellules dans le circuit sanguin. Une légère pression sur le piston instilla cent microlitres d'une suspension cellulaire rosée dans la circulation sanguine de l'animal. Le rythme cardiaque du rongeur prit aussitôt une allure cataclysmique d'une magnitude de soufflet de forge, puis progressivement redevint normal. Libérée des mains de latex du dieu immaculé et masqué qui venait de le manipuler, moi en l’occurrence, la souris noire reprit possession de sa cage, légèrement abasourdie par le stress que je lui avais infligé, et lécha consciencieusement son pelage.

J'avais l'habitude de visualiser dans ma tête la migration des cellules souches hématopoïétiques que je venais d’injecter. Les descriptions scientifiques ainsi que mes propres observations me permettaient de modéliser mentalement l'événement. Les cellules navigueraient d’abord dans le flux sanguin sur les autoroutes vasculaires, puis guidées par leur GPS biologique, elles migreraient à travers les vaisseaux sanguins pour se nicher dans la moelle osseuse au niveau de la tête fémorale. Ainsi confortablement installées, ces cellules souches sanguines proliféreraient intensément, stimulées par la nécessité de régénérer la moelle osseuse de l'animal, préalablement ravagée par une irradiation au césium 137.

La sueur perlait sur mon front. L'atmosphère confinée du laboratoire du sous-sol me rendait claustrophobe ; le tout accentué par une sensation d'étouffement inhérente à la tenue réglementaire : blouse, masque chirurgical, sur-chaussures, charlotte couvrant les cheveux, gants en latex, le tout jetable. Une odeur fade de croquettes alimentaires pour animaux et d’urine murine plus musquée se mélangeait à celle du désinfectant utilisé quotidiennement par les animaliers pour se prémunir d’une épidémie pouvant ravager nos précieuses souris de laboratoire. La lumière blafarde des néons, reflétée sur les murs blancs et vides, confortait cette sensation d'asepsie propre aux salles d'opération. Au fond du couloir, les cliquetis d'un starter et les flashs défectueux d'un tube néon attaquaient mes neurones, au point de friser la crise d'épilepsie.

J'appuyai sur le bouton rouge du sas de sortie qui passa simultanément au vert, et d'un fort coup d'épaule, en habitué, ouvris celle-ci, retenue par la dépression. Le sas se referma automatiquement derrière moi, m’isolant dans l'espace d'une cabine téléphonique. J’enlevai aussitôt mon uniforme jetable que je mis en boule dans une grande poubelle. Pas question de rester une minute de plus dans ce sas, sinon ma claustrophobie naturelle allait virer à l’obsession. Je n'avais pas oublié la nuit cauchemardesque passée dans cette cellule exiguë l'année dernière, suite à une défaillance du système. En me libérant de ma prison vitrée, l'homme de la sécurité s'était esclaffé : « Bordel, mais qu'est-ce qui s'est passé là-dedans ? ». Un flux d’images documentaires dévoilant les griffures laissées sur les murs et les portes des chambres à gaz du camp de Dachau m’avait soudain submergé. J'avais fini par uriner dans un coin, et essayé de défoncer la porte à coups d'épaule ; même le bouton-poussoir d'urgence était resté insensible à ma rage.

Un coup d'œil rapide à ma montre m'indiqua qu'il faisait déjà nuit dehors. 19 h 30. Encore une journée passée sans voir la lumière du jour. Nous nous appelons entre nous « les gueules blanches » en mémoire des gueules noires du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais. Je passai prendre mes affaires à l’étage. Dehors, un léger crachin froid brumisait mon visage. Je pensai naturellement à la mer, aux embruns marins sur la plage du Touquet. Je fermai les yeux un instant pour apprécier ce brusque changement d'état entre le confiné et le naturel.

J'enfilai mon casque intégral et insérai la clé de contact sur ma Buell XB-12S. Un sentiment de liberté m'envahit quand j'actionnai le démarreur libérant les 135 chevaux de ma machine débridée sur une bande-son des 24 heures du Mans. Je mis les gaz. J'avais la sensation d'être assis sur une turbine de jet. Je la réprimai aussitôt à l'approche du poste d'entrée sécurisé par trois vigiles armés en uniforme noir. Un des gardes était assis dans le poste vitré, l’attention absorbée par l’écran plat d’un ordinateur, les deux autres étaient debout encadrant la barrière. J'ouvris la visière de mon casque pour identification.

— Bonsoir Docteur Maldone, dit l'adjudant sur un ton monocorde.

— Bonsoir, pas chaud ce soir, hein ?

L'adjudant me répondit d'un signe de tête à peine visible. Je n'attendais rien de plus. Depuis dix ans, c'était tous les jours le même refrain. Mon badge magique leva la barrière sous la lumière jaune des réverbères qui éclairaient le Centre. Je saluai les vigiles d'un signe de tête et disparus dans la nuit froide et humide, sur le bitume poisseux, laissant derrière moi la trace de mon feu rouge arrière imprimée sur leurs rétines.

***

Les souris vengeresses arrivaient massivement, des milliers, en un flux noir ondulant et soyeux qui s'avançait vers moi, menaçant. Les premières arrivées exhibaient chacune une seringue à insuline qu'elles tenaient entre leurs pattes, et lançaient de petits cris stridents à mon encontre. Traqué dans un coin du labo du sous-sol, nu, le dos en sueur et les pieds gelés par le carrelage froid et humide, je savais bien qu'un jour ou l'autre ça finirait comme ça : comme Ceausescu ou Mussolini exécutés sans honneur, poursuivi pour génocide comme Radovan Karadzic dans un procès médiatisé, ou pire encore, qualifié de « Mengele de souris de laboratoire » dans les livres d'histoire scolaires. Ma culpabilité m'entraînait vers un vide sidéral. J'étais terrifié à l’idée que ma vie puisse s'arrêter sur cette dernière pensée, quand une volée de seringues lancées par cette armée de rongeurs m’atteignit de plein fouet comme un millier de piqûres de guêpes. Mon corps défaillit autant que mon esprit sous l'emprise du poison. Je me sentis glisser lentement le long du mur glacial. Sortie de nulle part, une cacophonie électronique envahissant l’espace sonore se fondit en un mixage de musique lounge, d’où émergea la voix sensuelle et groovy de Rickie Lee Jones. Mon réveil indiquait 7 h 10 et mon iPod : The last chance Texaco.

Un bloc de béton dans la tête ripant sur mes neurones me rappela le Chablis sulfité à mort, sur lequel je m'étais déchaîné la veille au soir en regardant Fargo des frères Cohen. Le miroir de la salle de bains me renvoya l’image embuée de mon visage, accentuant ses traits et déformant ses courbes, en un morphing zombiesque.

 Une douche trop fraîche, suivie d’un expresso strettissimo avalé d’un trait, me fit l’effet d’une potion magique. J’enfilai le seul jean noir encore mettable, et ma chemise rouge séchée sur cintre. Un coup d’œil dans le miroir de l’entrée me renvoya l’image de Robocop en personne, blouson de cuir noir déformé par les coques de kevlar, sac à dos, chaussures de chantier Caterpillar, casque intégral et gants blindés dans une main, dans l’autre une madeleine desséchée qui traînait dans la cuisine, et que le super héros essayait désespérément d’avaler goulûment, sans s’étrangler.

***

Au poste de sécurité, les vigiles avaient changé de visage, mais pas de refrain. À l’ouverture de la visière de mon casque intégral, je reconnus l'adjudant-chef du service de jour. Un homme massif au visage sanguin, signe qu’il n’avait pas toujours sucé de la glace, excepté celle du pastis. Il jeta un œil désabusé à ma machine pétaradante et lança tout de go :

— Bonjour Docteur Maldone !

— Bonchour, fait pfrais ce mahin ! répondis-je, la bouche engourdie par le froid.

Ça ne les fit même pas marrer, un mec avec une patate chaude dans la bouche ! Seuls leurs regards bovins me scrutèrent avec dépit.

***

Dans l'ascenseur, je rencontrai Piéral, mon supérieur hiérarchique.

— Dépêchez-vous Maldone, réunion dans cinq minutes, salle 208.

Sans attendre ma réponse, il disparut un dossier sous le bras, avec la vélocité du lapin blanc d’Alice au pays des Merveilles. Avec qui, sur quel projet, mystère et boule de gomme... Désarmant, c’était comme d’habitude, fait chier ! Même pas le temps de prendre un café. Il avait le don de faire monter la pression par transfert de stress. Sa devise : je suis stressé donc vous êtes stressés.

Jacques Piéral était le directeur du Centre des Recherches Bio-Stratégiques, le CRBS. Il était aussi le directeur de mon département le DNATA, le Département des Nanobiotechnologies et des Applications Thérapeutiques Associées. Une face de brebis sur un corps droit comme un i, la cinquantaine à la poignée de main moite. Le week-end à Fontainebleau avec maman, en jogging, chaussures de sport et bonnet Nike, à crapahuter sur les chemins forestiers au pas de charge, toujours dynamique, dévorant la vie à belles dents, increvable. Têtue la brebis, pugnace, mais aussi faux cul et versatile. Ses diplômes et son excellence scientifique ne suffisaient pas à le rendre brillant et à en faire un bon manager. Expert dans la pratique de la caresse et du bâton, perversité suprême consistant à placer ses collaborateurs ou son personnel dans un état d’incertitude permanente. C’était engueulades ou compliments, brosse à chiendent ou à reluire, ce qui mettait toujours son interlocuteur sur la défensive en un réflexe Pavlovien. Un filet de salive blanchâtre à la commissure des lèvres accompagnait souvent un discours qui se voulait toujours rassurant et perpétuellement positif. Ce qui avait le don de m’énerver et que je qualifiais de paternalisme maladif.

Je passai au premier étage prendre mon courrier dans mon bureau et jeter un œil rapide à mon courriel. J’activai la touche Suppr de mon clavier avec dextérité pour éliminer quasiment tous les mails inutiles sauf deux, des collègues aux États-Unis et en Suède.

J’aspirai d’un trait un petit café à l’italienne chez la secrétaire de Piéral, et la remerciai d’un sourire charmeur. Elle détourna ses yeux tristes vers la pile de dossiers qui l’attendaient sur son bureau. Le stress de Piéral avait déjà déteint sur l’humeur de sa secrétaire, une humeur de chien battu. Dommage, ça aurait pu être une chouette journée.

***

Salle 208. Je frappai à la porte que j'ouvris sans attendre qu'on m'y autorisât. Elle donnait sur une petite salle de conférence feutrée, moquette au sol, boiserie composite sur les murs. Une baie vitrée en verre teinté et des spots encastrés dans le faux plafond éclairaient la salle d'une lumière tamisée, ambiance coucher de soleil sur la Riviera italienne.

Autour de la table ovale, je reconnus Piéral et trois autres personnes.

— Ah, Maldone ! s’exclama Piéral. Messieurs, je vous présente le Docteur Romain Maldone.

Le trio d'inconnus répondit par un simple signe de la tête. Je fis de même pour être dans le ton, tout en m’asseyant sur le fauteuil se trouvant devant moi.

— À ma droite, Jacques Crombey de la DGSE et Stéphane Chablon de la cellule antiterroriste, continua Piéral en désignant d’abord un quinqua aux lunettes cerclées d'or et à l’allure sympathique, puis un quadra aux yeux bleu acier, visiblement sportif, mâchant du chewing-gum.

— À ma gauche, Pierre-Marie Le Mouel du SDAT, de la sous-direction anti-terroriste, et affecté à la Section de Recherches et de Surveillance basée à Levallois-Perret.

Proche de la soixantaine, cheveux blancs, frisant les deux mètres dans un costume sombre et froissé, à croire qu’il avait dormi dedans.

Je croisai le regard de Piéral, et l’interceptai d’une muette interrogation… C’était sérieux, je sentis que ça allait être ma fête. Mais de quelle façon, je l’ignorais encore. Je retins mon souffle tel un Jacques Mayol avant la descente dans les abysses.

Le premier à prendre la parole fut Crombey, le type de la DGSE.

— Notre service a engagé, depuis peu un vaste plan pluriannuel de recrutement de scientifiques, ingénieurs et techniciens, mais aussi d'étudiants stagiaires, dans des domaines aussi variés que le traitement du signal, de l’imagerie et de la cryptographie, ou bien encore dans la sécurité des systèmes d’information, les télécoms, et cetera, et cetera...

Le temps de regarder ses notes posées devant lui, il continua :

— Mais la biologie, hum ! …en dehors, bien entendu, du développement des armes chimiques et bactériologiques, le service ne s'est jamais réellement penché sur les applications possibles de la biologie cellulaire à des fins stratégiques, utilisables dans le cadre de la sécurité extérieure et intérieure de la France.

Nouvelle pose en regardant ses antisèches. Il reprit :

— Docteur Maldone, vous venez de développer une technologie qui nous intéresse au plus haut point. Vous seriez capable, dit-on, d'induire un « chimérisme » permanent des cellules souches de la moelle osseuse d'un homme. Pouvez-vous éclairer mes collègues ici présents sur ce sujet ?

Je jetai un rapide coup d’œil à Piéral, visiblement concentré, les coudes sur la table, les mains jointes devant la bouche.

— Bien. Le sang circulant est fabriqué par la moelle osseuse. Le renouvellement des cellules de la moelle est dû essentiellement aux cellules souches hématopoïétiques, qui se différencient en progéniteurs sanguins, capables de donner des cellules aussi différentes que des globules rouges, des globules blancs ou des plaquettes sanguines. Ces cellules sont généralement quiescentes, c’est-à-dire endormies comme des graines qui attendent le moment favorable pour germer. N’hésitez pas à m’interrompre si...

Aucune réaction.

— Bon. Quant au « chimérisme » ...c’est la présence chez un individu de cellules issues d'un autre individu, suite à une greffe avec un donneur par exemple. Dans ces conditions, il y aura une proportion plus ou moins forte de cellules souches étrangères dans la moelle osseuse de l’individu transplanté, et donc l’apparition d’un chimérisme du sang circulant qui est produit par cette moelle osseuse. Voilà. J’espère avoir été assez didactique et que...

— Et les nanoparticules ? claironna Crombey.

— Euh ! hésitai-je, le temps d’un réajustement de ma pensée. Une nanoparticule est un assemblage de quelques centaines à quelques milliers d'atomes formant un… une sorte d’objet de taille nanométrique de formes variées. Des microtubes en forme de spaghettis, des sphères, des cubes, des fibres en tout genre, etc.. Les SPION ou USPION, pour Ultrasmall Supra Paramagnetic Ion Oxyde Nanoparticles, sont les plus petites de l’ordre de 4 à 6 nanomètres de diamètre et peuvent être facilement phagocytées par les cellules… je veux dire, avalées par les cellules en quelque sorte.

Je fis un tour d’horizon du regard pour voir si tout le monde suivait.

— Aujourd’hui, nous utilisons les SPION comme marqueurs ou traceurs cellulaires. Un des défis majeurs en cancérologie est de déterminer l’extension réelle des tumeurs. Des nano-objets magnétiques composés d’un cœur en fer pur, et fonctionnalisés, pourraient se fixer sélectivement sur les tumeurs, permettre de mieux… comment dire, les localiser par IRM et surtout de les détruire spécifiquement en protégeant les tissus environnants… hum… pour éviter les dommages, disons… collatéraux, pour reprendre une expression chère aux militaires.

Pas de commentaires. Je repris mon laïus.

— On peut aussi les retrouver dans des vaccins comme adjuvants. Cependant… hum… leur dangerosité est encore assez mal connue. Les premières analyses toxicologiques indiquent que les nanoparticules sont susceptibles de causer des dommages à l'homme et à l'environnement, raison pour laquelle leur utilisation devrait respecter le principe de précaution. Voilà !

— Merci pour toutes ces explications passionnantes, reprit Crombey. Docteur Maldone, si j’ai bien compris, des nanoparticules dans les cellules souches de la moelle osseuse resteraient donc en permanence dans le corps de celui qui les reçoit sans que celui-ci s'en aperçoive ?

— Oui ! confirmai-je, sans comprendre vraiment où il voulait en venir. À condition que les cellules souches restent quiescentes, endormies, si vous voulez.

— Si on insère ces fameuses… SPION contenant un code magnétique dans ces cellules, elles pourraient être décelables de l'extérieur par un capteur d'ondes électromagnétiques de haute sensibilité. Confirmez-vous cela ?

— Oui, c’est possible, assurai-je avec une légère hésitation. Nous avons déjà expérimenté ce…

— Dites-moi si je me trompe Docteur, m’interrompant de nouveau tout en regardant ses notes. Les cellules souches, dans des conditions normales, ne se diviseraient pas tant qu'elles n'ont pas reçu l'ordre de mobilisation généralement provoqué par un stress physiologique, une blessure ou encore la défaillance d'un organe, n’est-ce pas ?

J’acquiesçai d’un signe de tête. Crombey fouilla dans ses notes.

— J’y suis ! s’écria-t-il satisfait. Vous avez montré aussi que l’activation de certaines nanoparticules pouvait induire la prolifération cellulaire anarchique de cellules souches et…

Je le coupai à mon tour et terminai sa phrase :

— …et induire l’apparition de tumeurs, affectant spécifiquement certains organes ou disséminantes, dont les effets dévastateurs seraient du genre fulgurant...

— Vous voulez dire entraînant une mort rapide ? reprit Crombey.

Mon silence servit d’acquiescement. Les trois huiles se jetèrent des regards complices.

— Intéressant, même très impressionnant, s’esclaffa Chablon. Qu’en pensez-vous Le Mouel ?

— Les nanosciences sont pleines de promesses mon cher ! répondit Le Mouel, enjoué. Elles ouvrent des perspectives inespérées...

De petits rires fusèrent. Chablon s’accouda sur la table, me jeta un regard malicieux, puis lança :

— Mon petit doigt me dit que vos expériences ont été menées sur d’autres animaux que la souris. Racontez-nous ça....

Avant même que j’émette un son, Piéral lâcha :

— Chez le singe aussi, quelques expériences… satisfaisantes, très satisfaisantes même, n’est-ce pas Maldone !

Je ne répondis pas. J’étais stupéfait. Merde ! Quel con ! Nous avions convenu au dernier staff de n’en parler à personne, pour éviter toute récupération médiatique. Nous avions déjà assez d’ennuis avec les anti-vivisectionistes qui nous poursuivaient avec des pancartes en sortant du site, ou distribuaient des tracts dans les villages voisins. Je le fusillai du regard. Je perçus dans le sien une légère détresse, que j’interprétai par : « Désolé mon vieux, mais je ne peux pas faire autrement ».

— Pouvez-vous nous en dire plus Docteur ? demanda Crombey.

— Foudroyant ! répondit Piéral à ma place.

Nouveau silence, regards en coin et hochements de tête approbateurs, puis Crombey revint à la charge.

— Docteur Maldone, ce travail n’est toujours pas publié, je crois ?

— Effectivement. Le manuscrit est prêt à être envoyé à la revue Nature Medicine et nous…

— Bien ! dit-il en se redressant satisfait sur son fauteuil.

Se tournant vers les autres, Crombey eut un petit sourire qui me déplut, puis reprit son sérieux.

— Comprenez-nous bien, Docteur Maldone, cette découverte permettrait de tracer des personnes, par exemple dans le cadre d'opérations spéciales, ou encore de suivre les agissements de terroristes à distance, de détecter leurs trajets, les ports d'entrée sur le sol européen. Nous serions les premiers à utiliser cette technologie. Ce qui nous donnerait un avantage certain, une longueur d'avance. Elle pourrait changer le cours des événements, réduire les guerres, empêcher des attentats. Docteur Maldone, nous vous demandons de collaborer avec nous. Mais votre découverte doit rester top secret. Vous ne pourrez donc jamais publier ce travail pour des raisons d'État. D'ailleurs, il est déjà labellisé Secret Défense.

J'étais soufflé par cette annonce. Je ne pus que balbutier des « mais, mais, mais » d'incompréhension en regardant dépité les quatre huiles devant moi, impassibles. Puis me reprenant :

— Vous plaisantez, j'espère ! Ce travail aura, sans aucun doute, des retombées formidables en santé publique, et vous me demandez de ne pas en faire profiter la communauté scientifique et médicale, de mettre un couvercle sur sept années de recherche ? Vous n'y pensez pas !

— Docteur Maldone, reprit Crombey, nous sommes bien conscients que…

— Romain, nous n'avons pas le choix, appuya Piéral avec une familiarité inhabituelle. Il s'agit de défense nationale, de raison d'État…

Et comme une mauvaise nouvelle ne vient jamais seule, le nommé Chablon sortit de son mutisme.

— Docteur Maldone, vous êtes fonctionnaire de l'état. De ce fait, l'état qui vous emploie a décidé du bien-fondé de l'utilisation de vos recherches. En cas de refus, vous vous exposeriez à des tracasseries, disons d'ordre administratif dans un premier temps, voire plus, puisque nous sommes ici... dans le Secret Défense. Me fais-je bien comprendre Docteur ?

— Mais vous me menacez ? Des tracasseries, vous avez dit des tracasseries administratives, voire plus ? Et pourquoi pas me flinguer pendant que vous y êtes !

Les quatre huiles restèrent de marbre, sans répondre, dans le silence pesant et feutré de la salle 208.

— Docteur Maldone, martela Le Mouel, d’une voix d’outre-tombe, nous sommes en guerre, une guerre de l'ombre où la tactique, les moyens techniques et scientifiques, font la différence. Il y a une menace terroriste permanente sur l’Europe et la France depuis notre implication militaire en Afghanistan. Depuis le 11 septembre, nul pays, nulle ville, n’est à l’abri d’attentats terroristes. Nous devons agir vite avec des moyens modernes. La recherche militaire a eu des retombées importantes dans le domaine médical. Alors pourquoi pas l’inverse ?

— En supposant que j’accepte, il s’agit bien d’expérimenter sur des primates non humains, n’est-ce pas ?

— Pas exactement, corrigea Chablon avec hésitation. Dans un premier temps, oui, vous pourrez peaufiner vos recherches sur les singes, mais nous devons impérativement démarrer les expériences sur l’homme en parallèle. Pour cela…

— Je ne veux pas devenir l’Oppenheimer de la biologie, OK ? Faire une arme de destruction des résultats de mes recherches, il n’en est pas question !

— Ne craignez rien, Docteur, vous ne ferez pas vous-même ces expériences. Nous avons nos équipes de spécialistes. Nous vous demandons seulement d’aller plus loin dans vos recherches, et surtout de les développer dans le sens que nous souhaitons. C’est tout.

— Il s’agit ici de contrôler et d’éliminer une poignée d’individus, lança Le Mouel avec véhémence. Ils veulent exercer leur pouvoir, déstabiliser nos pays, par des attentats aveugles sur des populations civiles. Nous nous devons d’éviter ça, Docteur ! C’est un combat de tous les jours que nous menons, au même titre que celui des scientifiques et des médecins contre le Sida, les maladies neuro-dégénératives, les pandémies. Soigner le cancer c’est éliminer les tumeurs, mais aussi les métastases, ces cellules qui se disséminent partout dans le corps, et créent des dégâts considérables. Les terroristes de l’ombre sont nos métastases, Docteur Maldone, et les différentes formes d’Al Qaïda nos tumeurs.

Silence monacal. Comme au confessionnal, chacun dans sa bulle, en son âme et conscience, en attente d’absolution. Une brèche s’ouvrait dans mes certitudes, le germe du doute prenait racine. Je me sentais concerné et en même temps instrumentalisé par un système aux rouages destructeurs, dans lequel la vie des hommes ne comptait guère, sacrifiée dans l’intérêt général sur l’autel de la démocratie et de la liberté. Un geste patriotique, un don citoyen, voilà ce qu’ils exigeaient de moi.

— Réfléchissez Maldone ! insista Crombey, sur le ton d’un instructeur militaire. Nous devons unir nos forces, et c’est aussi votre combat. Notre liberté à tous et le maintien de la démocratie en Europe dépendent de notre réussite, de votre réussite. Nous vous octroyons une semaine pour prendre votre décision.

— Sachez que nous vous donnerons tous les moyens nécessaires et carte blanche pour faire vos expériences en toute liberté, appuya Le Mouel, se voulant rassurant.

— Nous sommes pressés, avoua Crombey. D’ici une semaine, vous recevrez un ordre officiel pour une mission de deux mois dans un de nos laboratoires.

— Et pour aller où ?

Chablon prit son temps pour répondre :

— C’est un endroit top secret, Docteur Maldone. Vous le saurez quand vous y serez.

***

DRAME– La Nouvelle République — jeudi 17 juin 1975. L’effroyable et long martyre d’un enfant de 13 ans dans les Deux Sèvres. Le petit garçon, élevé par sa grand-mère après la mort de ses parents, vivait depuis plus d’un an dans une pièce dépourvue de meubles et de jouets, ne comportant qu'un matelas souillé, imbibé d'urine. Cette description du seul horizon de l’enfant de treize ans, maltraité par sa grand-mère et Jean Destrés, l’amant de celle-ci, au domicile familial de La Croix de Chaume, est celle du procureur de Loudun, Rodolphe Huyghe.Cette chambre ne pouvait être éclairée et verrouillée que de l'extérieur, volets constamment fermés.

Enfermé, car « difficile », selon les parents.

La grand-mère de l’enfant, Marcelle Pajet, âgée de cinquante-trois ans et son amant, Jean Destrés, cinquante-six ans ont reconnu les faits, et ont expliqué aux enquêteurs qu'ils avaient enfermé l’enfant, car il était « difficile ». Jean Destrés a avoué avoir frappé le petit garçon limitant ainsi le rôle de la grand-mère qui se serait contentée d'assister aux sévices. D’après le récit fait par l’enfant aux enquêteurs, la grand-mère aurait initié et incité son amant à la torture de l’enfant. Un signalement avait été effectué auprès de la juge pour enfants de Loudun, qui avait à son tour diligenté une enquête auprès du parquet et des services sociaux, suite à la déclaration de Jacques Maréchal, rebouteux du village. Celui-ci avait été appelé un soir par Mme Pajet pour remettre en place l’épaule luxée de l’enfant, due à une mauvaise chute dans la grange. Jacques Maréchal qui avait remarqué des ecchymoses et des brûlures sur le corps de l’enfant avait attendu près d’un mois avant d’en avertir son entourage.

Un interrogatoire est pratiqué actuellement pour déterminer la responsabilité de Marcelle Pajet dans cette affaire. Elle a été, pour le moment, mise en examen cet après-midi pour « privations de soins par ascendant », « abandon moral ou matériel d'un mineur » et « non-respect d'obligations scolaires ». Jean Destrés est poursuivi pour « violences habituelles sur mineur de moins de 15 ans » et la grand-mère, pour non-empêchement de ce délit. Ils ont été écroués. L’enfant a été placé en famille d'accueil. Le petit martyr fait l'objet d'examens médicaux complémentaires.

2

La Croix-de-Chaume, 1969.

Une odeur de poulailler le prit à la gorge, des plumes de poules souillées de sang volaient. Sa grand-mère dans la pénombre, les cheveux gris en bataille, un tablier en croûte de cuir lui gainant le buste et des bottes en caoutchouc jaune, brandit un petit hachoir.

— Tiens, dit-elle, lui tendant le hachoir. Vas-y !

— Non, Mémé, non !

Dans un coin du poulailler, le Jean, assis sur un petit tabouret bancal et vermoulu, ricanait en se frappant les cuisses.

— C’est une femmelette qu’on a là, hein, Marcelle !

Sa grand-mère et le Jean eurent un rire gras de connivence. Le Jean écrasa sa lourde main de laboureur sur l’épaule de Pierre, lui courbant l’échine vers la terre, puis le poussa brutalement contre le billot de bois recouvert de plumes collantes. Au sol, deux têtes de poules décapitées, barbillons écarlates et yeux exorbités, agitaient spasmodiquement le bec.

— Bon sang de bonsoir, tu vas lui couper la caboche à c’te bestiole, ou j’ te coupe un doigt !

 Sa grand-mère lui attrapa la main avec dextérité, comme pour bloquer une poule au vol, et agita le hachoir devant ses yeux.

— Quel doigt tu veux que je te coupe, le pouce ou le petit ?

Ils se mirent à rire de plus belle quand ils virent le petit Pierre pleurer de terreur, suppliant :

— Non, Mémé, non !

***

Jean, n’ayant jamais pu trouver femme, avait hérité de ses parents la modeste ferme située au croisement des deux petites routes départementales, non loin de chez la Marcelle. Un grand crucifix en fer rouillé, planté sur un piédestal en pierre de tuffeau, marquait l’endroit, comme pour déjouer les malices de Satan. 

Marcelle devenue veuve, le Jean s’était naturellement proposé de l’aider à moissonner le blé et le seigle de ses champs, exposés aux orages d’été. L’entraide à la campagne est chose commune. Puis, il était revenu en octobre pour préparer les terres avant l’hiver. C’est ainsi qu’était né un lien fort et sans faille entre Marcelle et Jean, une complicité amoureuse qui dériva inexorablement vers une animalité charnelle.

Célibataire notoire, on ne lui connaissait pas de femme régulière, ni de maîtresses. Pourtant, un homme bien bâti comme lui, propriétaire d’une ferme avec huit hectares de terre et de bois, était un bon parti. Les gens ne disaient rien, mais n’en pensaient pas moins. Ils fantasmaient parfois dans les veillées sur les mœurs possibles du Jean. Il y a toujours un peu de vrai dans tout racontar. Certains disaient qu’ils l’avaient vu à Chinon au bras d’une femme jour de marché, ou encore, la nuit dans les quartiers chauds de Tours. Enfin, tous ces fantasmes s’arrêtèrent du jour au lendemain, quand sa relation avec la Marcelle fut découverte, largement divulguée et commentée.

***

Loudun, 1962.

Fanfan, la fille de Marcelle, avait été mariée par convenance à Lucien Cayatte, héritier des abattoirs Cayatte et fils ; un homme respecté et craint, un notable avec des appuis politiques au niveau régional. Il avait l’âme d’un maquignon, goguenard et sans scrupules. Au début de leur mariage, elle s’était risquée à jouer les amantes douces ou ténébreuses pendant quelque temps, l’émoustillant avec des tenues provocantes, des transparences... Mais lui s’était révélé grossier et brutal, ne voyant dans sa femme que la boniche ou la pute, déchaînant sur elle ses fantasmes les plus sordides, allant de l’humiliation jusqu’aux sévices sexuels, lui administrant des roustes pour un oui pour un non, l’humiliant publiquement, la traitant comme une souillon dans les soirées mondaines. La vie de Fanfan était devenue un enfer.

— Je dépense une fortune pour elle. Vous rendez-vous compte ? Des robes en soie, de Paris ! Autant donner de la confiture aux cochons ! se plaignait-il à ses amis.

Pour couronner le tout, les pleurs et les cris du petit la nuit, le rendaient hystérique quand il rentrait fatigué après le travail, ou après une bordée bien arrosée entre amis.

— Tu vas te taire, saloperie de môme ! Et elle, la feignasse, qui roupille sans rien faire !

Alors il secouait l’enfant violemment qui hurlait de plus belle, puis le jetait dans les bras de Fanfan.

— Démerde-toi, j’veux plus entendre gueuler ce gosse !

 Elle allait se coucher sur le sofa du salon, le petit serré sur sa poitrine, les yeux mouillés et la peur au ventre.

Un jour d’automne 1962, Fanfan désespérée s’enfuit du domicile conjugal avec le petit pour rejoindre sa mère à La Croix de Chaume. Elle débarqua un soir avec une toute petite valise, et dans les bras, enroulé dans un châle en laine, le petit Pierre couvert de bleus.

— T’as même pas été foutue de rester avec lui, garce ! lui reprocha la Marcelle. Il avait des sous lui au moins, une bonne situation. Tiens ! Tu vas voir que l’Jean va pas être content !

Fanfan le savait bien, donner des explications à sa mère n’aurait servi à rien. Dans le coin, tous connaissaient la réputation de Lucien Cayatte, un homme brutal et vindicatif, particulièrement ses ouvriers qui le subissaient quotidiennement. L’homme était craint, et la loi du silence de rigueur.

Jean vit d’abord d’un mauvais œil tout ce petit monde débarquer à la maison.

— Bon sang ! Qu’est-ce que tu fous là, Fanfan ? T’es pas à Loudun chez l’Cayatte ?

La Marcelle lui exposa la situation, ainsi que sa décision d’héberger sa fille et son petit-fils dans la maison. Jean écouta sans broncher, mais n’en pensait pas moins.

— En plus, y a le braillard ! grogna Jean. Puis reluquant les courbes délicates de Fanfan, il ne put s’empêcher de penser : « Beau brin de fille tout de même ! »

— Il faudra aider ta mère, j’peux pas tout faire ici ! marmonna-t-il, encore sous l’émotion, avant de sortir en claquant la porte.

 Il revint tard dans la nuit, saoul comme un cochon, il avait discuté avec Lucien. En bon maquignon et en bon paysan, ils avaient fini par trouver un accord après deux bouteilles d’épine. Content de se débarrasser de sa femme, Lucien Cayatte verserait une somme conséquente à Marcelle pour l’hébergement de l’enfant et de sa mère, plus une petite rente mensuelle afin que Fanfan puisse élever l’enfant. En contrepartie, il voulait un divorce sans histoires, sans exigences de la part de Fanfan, et surtout ne plus jamais entendre parler de son fils.

***

La Croix-de-Chaume, 1969.

Après l’école, bien installé sur une chaise près de la cuisinière à charbon, Pierre aimait à relire une bande dessinée de Blek le Roc qu’un copain de classe lui avait donnée ; le seul moment d’évasion, le sentiment furtif de vivre dans un foyer normal, qui s’évanouissait dès qu’au bout du chemin, pétaradait le moteur de la 2CV de Jean. Alors commençaient les jeux amoureux du couple infernal, leurs regards entendus, leurs sourires complices, pendant lesquels Pierre, transparent, avait une paix relative. Inévitablement, Jean poursuivait Marcelle jusque dans la chambre, à l’étage, en soufflant comme un bovin apoplectique. 

— Jean, non ! Y a l’gosse !

Le Jean, bougonnant, interrompait son élan sexuel et remontait avec difficulté son pantalon de velours gris sur sa verge raide comme du bois vert.

— On sera jamais tranquille avec le p’tit merdeux !

— Tu sais ce qu’il te reste à faire, mon Jean, susurrait Marcelle.

Alors furieux, il descendait l’escalier quatre à quatre, sous le regard de l’enfant terrifié.

— Non, s’il vous plaît, non ! suppliait Pierre, recroquevillé sur sa chaise. Le Jean l’attrapait par l’oreille et l’entraînait pour l’enfermer dans le cabinet au fond du jardin.

— Non, pas le cabinet, pas le cabinet !

— J’vais t’crever les yeux et les oreilles ! Comme ça tu nous emmerderas plus, fils de traînée !

Le Jean l’enfermait dans le cabinet à double tour, après l’avoir poussé violemment au fond, dans le noir. Pierre pleurait pendant de longues minutes jusqu’à la disparition de la terreur, qui se muait en une haine tenace, libératoire et rassurante.