Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Sept jeunes aux expériences chaotiques, d’horizons différents, tous fragiles et en rupture, sont réunis dans le bâtiment polyvalent d’un hameau isolé. Max, seul adulte du groupe et « pair aidant », les a rassemblés sur un programme d’accompagnement de quelques jours. Quelques jours pour se rencontrer, pour se découvrir eux-mêmes, pour oser la différence. Pour se réinventer. Dans ce petit théâtre isolé du monde, et grâce à la dynamique créée par Max, s’expriment l’innocence, l’énergie et les contradictions de ces jeunes animés par un même désir de résilience. Comment faire face à l’autre, s’apprivoiser soi-même ? Ce qu’ils (ré)apprennent lors de ce court séjour, ce sont les règles, le partage, la vie en communauté, l’amitié salvatrice. Ce qu’ils traversent, c’est ce moment décisif où la parole se libère, où ils peuvent surmonter la crainte d'être incompris et jugés. Ce qui les attend, c’est un précipité de vie et d’émotions, joie, colère, rires et pleurs mêlés. Avec au bout, peut-être, un nouveau départ ?
À PROPOS DE L'AUTRICE
Après une formation à l’E.N.S. de la Comédie de Saint-Étienne, Desprein Laura joue, écrit et met en scène de nombreux spectacles, et publie romans et pièces (dont "Cœurs sourds", adapté pour ARTE et primé au Festival de Sundance). Elle est lauréate du Prix jeunesse des E.A.T. avec L’enfant aux cheveux bleus.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 87
Veröffentlichungsjahr: 2024
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
씍㼍
Laura Desprein
Freak connection
Théâtre
ISBN : 979-10-388-0812-6
Collection : Entr’Actes
ISSN : 2109-8697
Dépôt légal : Février 2024
©couverture Ex Æquo
©2024 Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
Éditions Ex Æquo
« Ô capitaine ! Mon capitaine ! »
Feuilles d’herbe
ANA, 16 ans
DIEGO, 17 ans
CARMEL, 17 ans
CORENTIN, 16 ans
DONIA, 19 ans
IDRISS, 18 ans
LEÏLA, 19 ans
MAX, quinquagénaire
Et :
LE MAIRE, LA JOURNALISTE, LA MÈRE DE CORENTIN, HEIDI
(Une salle impersonnelle, dans un bâtiment municipal. Six jeunes et un homme d’âge mûr sont rassemblés. L’un des jeunes, Carmel, est en fauteuil roulant.)
ANA
(En aparté.)
Max, c’est lui. Celui qui est en train de parler. Je sais par cœur ce qu’il va dire, j’y ai pensé des dizaines de fois. Il nous accueille ici. Dans ce lieu plutôt moche, une sorte de salle polyvalente. Un endroit qui sert à tout et à rien. Il y a une grande pièce où on se réunit, des cuisines, un bureau, et une autre salle. À l’arrière du bâtiment, des petites chambres où on dort par deux. Et c’est tout. Autour, pas grand-chose. Une ferme, et le village à cinq kilomètres. C’est la cambrousse, à perte de vue. Là, on vient d’arriver. Tous plutôt paumés et crevés par le voyage. Tous échoués sur ce rivage improbable.
MAX
Bonjour à toutes et tous. On va commencer par les prénoms. Moi c’est Max.
IDRISS
Moi Idriss.
CORENTIN
Moi c’est Corentin.
LEÏLA
Leïla.謍
DIEGO
Diego.
ANA
Ana. Ana Ano.
IDRISS
On sait qui t’es.
CORENTIN
Max m’a dit que t’étais avec nous. Ana Ano… Putain, tes vidéos déchirent !
LEÏLA
T’es mieux en vrai.
CARMEL
Ana Ano. 147 vidéos sur You Tube. La dernière c’était 643 022 vues. (Un temps.) Moi c’est Carmel.
MAX
Bon. Vous savez pourquoi vous êtes là ? Alors je vais vous épargner le petit laïus d’introduction. Certains d’entre vous se connaissent, d’autres pas. Mais quelque chose nous rassemble ici. Et nous avons tous, d’une certaine manière, besoin les uns des autres. Je dis « nous », car à un moment donné, vous le savez, j’ai été comme vous. Et je m’en suis sorti grâce à la parole. Je ne dirais pas que ça a été facile, franchement non. On n’a pas vraiment envie de parler dans ces moments-là. Quelquefois, on n’a pas non plus envie d’être aidé. N’est-ce pas ? (Un temps.) Une des choses que j’ai apprivoisées dans le moment que vous traversez, pour moi c’était il y a longtemps… c’est le silence. Le silence est sauvage. Il est comme une bête immense qui nous traverse. Il est si grand que nous sommes impressionnés par…
DIEGO
Mec, c’est trop bizarre ce que tu dis. Je comprends rien.
MAX
Oui, c’est bizarre. Personne ne dit jamais ça. Mais quand on est si proche de se quitter soi-même, quand on se mure dans le silence… C’est là qu’on devine sa grandeur, non ? Ou qu’on se fait bouffer par lui. Pas vrai ?
ANA
Le silence, ça bouffe pas, ça grignote.
DIEGO
Ça mange sûrement plus que toi.
MAX
S’il vous plaît, on va… On va tout de suite se fixer des règles. Ça, ce n’est pas possible. Les remarques de ce genre, on les laisse au vestiaire, d’accord ?
DIEGO
Ah ouais, politiquement correct.
LEÏLA
Je vois pas ce que la politique vient faire là-dedans, Ducon.
MAX
Stop, stop, stop ! On reprend. Finalement on va s’arrêter un peu sur le pourquoi. Pourquoi vous êtes ici, ensemble ?
DIEGO
Parce que mes darons m’ont forcé.
CORENTIN
LEÏLA
Moi j’ai nulle part où aller.
IDRISS
Quelqu’un en a parlé et m’a dit que c’était… que ça pouvait marcher.
(Silence.)
DIEGO
Crois-y.
MAX
Vous avez envie ? Là ? Envie d’y croire ? Parce que je suis là pour ça, mais je ne suis pas dans votre tête.
IDRISS
Vaut mieux pas.
MAX
Ni dans votre cœur. Mais ces boîtes hermétiques, vous pouvez les ouvrir. C’est ce qu’on va faire, ensemble. Vos parents ont accepté l’expérience. Ils ont pensé que c’était mieux pour vous que l’hôpital, ou la médication à outrance. Et pour ceux d’entre vous qui sont juste majeurs, vous êtes venus de votre propre initiative. Une semaine. Une semaine ensemble, pour parler. Vous en êtes tous à un moment particulier de votre vie. Votre expérience peut éclairer celle des autres, et réciproquement. Moi je suis pair aidant. Ça veut dire que moi aussi, j’ai traversé tout ça, et que quelquefois encore, ça se présente. Mais grâce à d’autres qui ont croisé mon chemin, maintenant, je sais quoi faire quand ça arrive. Et ça ne dure pas. On peut apprivoiser le Ça. On peut apprivoiser la bête. Vous pouvez. VOUS POUVEZ. Souvenez-vous : il y a ce que vous croyez être. C’est une illusion. Et il y a ce que vous faites. C’est la réalité. Vous êtes ce que vous faites. Comme les gosses, qui pensent qu’en jouant on peut tout réinventer, chaque jour. Pas tout changer, ça ce sont les adultes qui le croient. Ne cherchez pas à vous changer. Jouez. Réinventez-vous !
(Plus tard, même salle sans Max.)
DIEGO
Il est où ?
CORENTIN
Je sais pas.
DIEGO
Nos darons nous larguent ici, le mec fait un discours chelou, nous pique nos smartphones, et après il se casse c’est ça ?
CORENTIN
Je sais pas.
DIEGO
On fait quoi là nous ? Y’a au moins quelque chose à bouffer dans ce trou ?
IDRISS
Pas de poke bowl, si c’est ce que tu veux dire.
DIEGO
Mec, si tu te trouves drôle, c’est que ta vie est carrément désolante.
IDRISS
On a le droit de plaisanter. Et c’est vrai que la cuisine a l’air vide.
CORENTIN
Il est peut-être parti chercher à bouffer.
DIEGO
Ah ouais ? En laissant tout seuls six ados suicidaires ?⌍
LEÏLA
Bah lui aussi, il l’a été.
CORENTIN
On l’a tellement fait gerber qu’il fait une rechute.
DIEGO
Heu… C’est là qu’on rit ? Parce que je vous rappelle qu’on est au fin fond du trou du cul de la galaxie. Quelqu’un a l’heure ? (Un temps.) Eh, je vous parle. Quelqu’un a l’heure ?
LEÏLA
Bah non, Ducon. Pas de smartphone, pas d’heure.
CARMEL
Il est 18h33.
DIEGO
C’est qui qu’a parlé, là ?
LEÏLA
Lui.
DIEGO
Merci, 18h33. Toi au moins tu comprends que ça me fait flipper. Putain je sors !
CORENTIN
C’est fermé.
DIEGO
Quoi ?
CORENTIN
C’est fermé. Salle de réunion hermétiquement close, cuisine vide, pas d’accès aux chambres donc pas de bagages.᠍
DIEGO
C’est une blague ?
IDRISS
Si ça se trouve il nous surveille.
LEÏLA
Quoi ?
IDRISS
Avec une caméra ou un truc planqué dans les fleurs.
LEÏLA
Y’a pas de fleurs.
DIEGO
Ou une glace sans tain.
IDRISS
C’est quoi ça ?
DIEGO
C’est comme un miroir, mais le gonze derrière il te voit et toi t’en sais rien.
IDRISS
Putain de pervers. T’as vu ça où ?
DIEGO
Dans un porno.
IDRISS
Alors vous êtes deux pervers.
DIEGO
Marre-toi si tu veux, moi j’inspecte la salle. Qui fait le tour avec moi ? (Un temps.) Hé les dépressifs, je vous cause ! Y’a le monsieur qui parle, là ! On me regarde ou on préfère le sol ?
ANA
Le sol.
DIEGO
Ah d’accord.
CARMEL
Le sol, il y a trois cent quarante-deux carreaux. Trois cassés. Deux pas de la même couleur. Quarante-trois sur le pourtour.
DIEGO
Putain. Qu’est-ce qui m’a pris de dire oui.
(Idriss se lève et fait le tour de la salle en examinant les murs, puis les rares meubles présents.)
IDRISS
Pas de caméras.
CORENTIN
De toute façon y’a rien ici.
IDRISS
Si, là-bas dans le meuble. Des jeux.
DIEGO
Des quoi ?
IDRISS
Des jeux de société. Jungle speed. Uno. Loup-garou. Tous ces trucs, quoi.
LEÏLA
Il doit bien se marrer derrière sa glace santé.
CORENTIN
Sans tain.
LEÏLA
Hein ?
CORENTIN
Sans tain. Une glace sans tain.
ANA
On s’en fout.
DIEGO
Waoh, un squelette qui parle. Maman j’ai peur.
LEÏLA
Fous-lui la paix.
ANA
Moi j’aime bien le Uno.
DIEGO
Haha ! Squelettor elle aime ça.
LEÏLA
Fous-lui la paix je te dis.
DIEGO
CARMEL
Trois cent quarante-deux carreaux. La tapisserie est déchirée à cinq endroits différents. En haut vers le plafond, y’a une fissure. C’est une tapisserie avec paillettes intégrées à…
DIEGO
D’accord, d’accord on joue au Uno.
CARMEL
108 cartes dans le Uno.
DIEGO
C’est ça, c’est ça. Allez, vite quoi merde, on se met en cercle et on joue. Je veux plus l’entendre.
CORENTIN
Y’a pas la règle du jeu.
IDRISS
Tout le monde la connaît non ?
(Silence.)
IDRISS
OK. Toi tu la sais ?
CARMEL
Uno : 108 cartes. Pour gagner au Uno, vous devez être le premier à vous débarrasser de toutes vos cartes. Les cartes que vos adversaires ont encore en mains vous rapportent plus de points. Les points se cumulent d’une manche à l’autre. Le premier joueur à obtenir 500 points est déclaré vainqueur.
DIEGO
C’est tout ?
ANA
Y’a pas marqué Wikipédia sur son front non plus.
DIEGO
Ah, tu me fais trop rire toi.
CORENTIN
Je distribue.
IDRISS
Hé Carmel ! Tu viens jouer ?
DIEGO
Ah non, pas lui.
CARMEL
108 cartes.
CORENTIN
Laisse tomber.
(Distribution des cartes. Ils commencent à jouer. Au tour de Leïla, le jeu s’arrête. Elle hésite, puis balance les cartes.)
LEÏLA
Ça m’intéresse pas. C’est de la merde votre truc.
ANA
T’as même pas essayé.
LEÏLA
LEÏLA
Qu’est-ce que ça peut te foutre. Je me barre.
(Elle se lève et s’éloigne.)
ANA
