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Redamo - Rendre amour pour amour… Ce à quoi excelle une mère. Face à l’instabilité des années 2020 à 2050, Anna excelle par sa façon marginale d’élever ses quatre monstres avec le même amour qu’elle porte pour les œuvres qu’elle créées en tant qu’artiste peintre. Des œuvres dont elle rêve jour et nuit alors que le commun des mortels en ferait des cauchemars, en particulier lorsque les sens se perdent dans ce récit dont on se croyait le maître. Dans celui d’Anna, ce sont ses enfants - à moins qu’il ne s’agisse d’autre chose - qui chapitrent n’importe comment les petits comme les grands moment de sa vie, jusqu’à rendre fou… Entre folie saine et folie furieuse ! Anna peut toujours compter sur son activité d’art-thérapeute pour approfondir son savoir sur la nature humaine… mais que faire de ce savoir - cet amour - si précieux, lorsque le monde qui l’a vue naître perd peu à peu ses propres repères ?
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Seitenzahl: 1067
Veröffentlichungsjahr: 2020
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« Il n’y a, en amour, de bonheur durable et complet que dans l’atmosphère translucide de la sincérité parfaite. Jusqu’à cette sincérité, l’amour n’est qu’une épreuve. On vit dans l’attente, les baisers et les paroles ne sont que provisoires, mais cette sincérité n’est praticable qu’entre consciences hautes et exercées. »
Maurice Maeterlinck, Le double jardin (De la sincérité)
À ma famille…
Mon père Roland, ma mère Marie-Thérèse, ma sœur Magalie et mon filleul Victor.
L’art Gothique
PROLOGUE
Chapitre 1 - La dame noire
Chapitre 2 - Paganus
Chapitre 3 - L’équation de jais
Chapitre 5 - Le carnaval des femmes
Chapitre 4 - Les rois du silence
Chapitre 6 - Reine du Tout ou Nostalgie du Néant
Chapitre 7 - Pantocrator
INTERLUDE
Chapitre 8 - Le champs des supplices
Chapitre 9 - Féminin par excellence
Chapitre 10 - Ferme de sang
Chapitre 11 - Sainte-Walburge
Chapitre 12 - L’axiome de chacun
Chapitre 13 - Big Mother
Chapitre 14 - La dame blanche
ÉPILOGUE
À l’origine « barbare », l’art gothique a été préparé par l’art roman, qu’il ne quittera jamais entièrement. Il est à la fois une évolution et une révolution.
Le roman, c’est l’enfance, le gothique, c’est l’âge viril. L’artiste gothique est devenu sûr de lui. Il connaît son métier, il a plus de ressources, plus d’idées, plus de goût. Dans l’ensemble, il évoluera vers le naturisme, avec des retours aux procédés de l’affrontement, de la stylisation des plantes et des animaux. Dans le domaine floral, il a atteint une certaine originalité dans l’interprétation des modèles que lui offrait la nature.
En architecture, c’est l’ogive. L’ogive remplace partout le plein-cintre. Primaire, rayonnant, flamboyant. La lourdeur disparaît, l’édifice s’élève, s’élance. Par là, il exprime mieux et avec plus de puissance, le sentiment qui domine sa foi ardente et ses misères.
Cette transformation vers la souplesse, vers l’humain, fera appel à divers procédés dans la sculpture dont celui du sourire, des yeux légèrement bridés, le menton creusé d’une fossette, du déhanchement et de la draperie.
Qui veut la guerre prépare toujours la paix !
La naïveté engendre parfois de beaux accidents. J’ai toujours aimé qu’on me prenne pour une naïve… Une folle à l’air sage qui purifie ses passions… Quelqu’un qui avait tort parce qu’elle ne ressemblait pas aux canons ordinaires… Une anacoluthe, comme maman. Une gentille et timide… horreur ! Même la gentillesse n’est pas parfaite.
Qui parle ? D’où parlez-vous ? À ce qu’il paraît, c’est le plus important lorsque quelqu’un t’adresse la parole. Eh bien, je crois que c’est la pire chose qui parle, une martyre qui a poussé dans des terres de légendes, balayée entre la France et l’Allemagne, dont une partie s’esquive sur la pointe bretonne. Est-ce que je dois m’étonner d’avoir l’esprit retors et des tendances schizophrènes ? Pour vos gènes d’amour fait de passion et de colère, je dis merci papa-maman. Je dois prendre ce que vous m’avez donné pour l’emporter loin de cette conformité. Rompre avec vous doit être le prix à payer pour être soi-même et partir vers tant de directions qu’on en perdrait les mots. Les retrouver sur une feuille de papier, ça passera mieux… et ça se fait encore en 2042.
C’est vrai que les petits enfants frappent leur mère au ventre, quand les grands le font au cœur. Je viens de le faire. Telle mère, telles filles, souvent un peu plus mauvaises d’ailleurs, puisque je me suis fait un point d’honneur à l’étouffer avec mon propre sang. Le mal est là pour dire des choses et il faut reconnaître que les épines des roses tatouées sur les épaules de maman sont douloureusement éloquentes. Rien d’exubérant. La violence a tendance à s’exprimer de façon voluptueuse dans la famille, subtile et invisible, mais est-ce que je suis vraiment obligée de souffrir et d’en baver à ce point pour pouvoir palier à la vacuité de ma foutue existence ? Grâce à maman, j’ai enfin eu une réponse bien développée, ou devrais-je dire, bien dépouillée, à cette épineuse question, en plus d’être maintenant convaincue que mes pensées sont miennes, que le bonheur n’existe pas, qu’il n’y a ni but, ni quête, seulement une évidence dans mon bien-être et mes problèmes à désaccorder. Prête à ne plus craindre d’être prise au dépourvu, sans défense, à rire physiquement et mentalement avec Zoé, Mathias et Adrian, parce qu’aucune souffrance n’est légitime. Même si on est encore loin du modèle de famille épicurien. Esthète, ça oui ! Ascétique, tout l’honneur est pour moi ! Sous la dictature artistique de maman. Entre son ART, il y a l’Amour et la moRT. Heureusement qu’elle a réussi ses études aux Beaux-arts, sans quoi elle serait devenue la tyrannie incarnée.
Je me suis engueulée avec elle. Il fallait bien que cette guerre intestine arrive un jour. Il n’y a pas pire juge qu’elle et tout est parfait le jour du jugement dernier. J’ai eu droit à une séance d’exorcisme, d’un cours de dessin et d’une psychothérapie corporelle et psychique en prime. C’est ce que je crois. Crever pour créer. Qu’on redoute mes vertus plutôt que mes vices. Être prête à perdre du savoir pour en fournir un nouveau. J’ai aussi cru à un hacking de mon cerveau et vivre l’horrible expérience d’un viol. Difficile de penser correctement après ça, alors j’élucubre sur cette feuille sans me sentir écrivaine. Certains se sentent obligés d’écrire et d’inventer ce qu’on doit être pour aller mieux. Moi, je n’arrive qu’à parler avec mes tripes. Ce soir… ce matin plutôt, car la nuit a été très longue, je vais devenir ce qui s’est passé et m’efforcer de ne pas être de ces génies jamais validés par les autres. Qui sont les autres ? Les sylphides et leur déesse… Anna Pascaline Gertner ! C’est ce que disait mamidie en dernier recours lorsque maman avait fait une connerie. Une vibration du tout à elle toute seule. Un univers bio-centrique à décrypter indéfiniment. Autant dire qu’avec mes « bientôt » 17 piges, je n’en suis encore qu’aux balbutiements. Sans compter cette kyrielle de travers qui m’handicapent. Une chose mal pensée, en constante restauration, moite, esclave de l’ancienneté qui règne dans sa tête, insultée par ceux qui lui font croire en son égal et exploitée par ceux qui se convainquent d’être supérieurs. Drôle de conception que je suis, ne serait-ce que pour m’exprimer ainsi. Nous sommes fondamentalement irrationnels. J’aurais peut-être dû naître encore quelques mois plus tôt pour y échapper, avec la certitude de ne pas m’en tirer après ce traumatisme… par des contractions de haine, de jugement, d’impatience, de brutalité et d’exaspération. Maman n’aurait pas pu mieux accoucher d’elle-même. Laissez-moi m’essayer à une ekphrasis d’elle…
Maman… Anna… ce palindrome… ce double… à lire dans les deux sens, mais je ne sais toujours pas lequel emprunter. Est-ce que ces possibilités sont censées faciliter l’accès à la maîtrise ? Être un, pour pouvoir s’unir aux autres sans que leurs expériences ne prévalent sur la mienne ?
Maman ne paye pas de mine au départ, elle peut paraître spécieuse, mais risquez-vous seulement à vouloir la connaître davantage et elle deviendra votre drogue. Elle se considère déjà comme son propre cas d’étude grâce à ses incohérences. Réussir à cerner ce panthéisme causerait votre perte. Elle est une soif, une conscience qui coule de l’au-delà avant même de mourir. Libre à vous de transformer ce risque en une chance et de ne pas faire comme moi, sa petite dernière, qui n’a rien trouvé de mieux que de vivre dans son ombre et prématurément dans ma tombe. Pas celle où l’on se cache. Celle où l’on se soigne. Dans ces entrailles sombres qui vous contamine le cerveau et découpent votre peau au scalpel. La douleur en retirant cette couche n’est rien à côté de celle laissée par la deuxième couche nue, à l’air libre, face à la réalité. C’est derrière cette peau que se cache la vérité sur toi, moi… chacun d’entre nous, parce qu’elle est impossible dans ce cadre mortel. La vérité… Elle me fait bien rire… Celle qui est conforme aux faits, vous savez ? Une connaissance fondée sur une adéquation entre pensée et réalité. La réalité ? C’est bien elle qui fait défaut. Où est la réalité lorsqu’elle ne peut être perçue que par des outils imparfaits ? Chacun a la sienne et toutes se rejoignaient vers maman et la vérité absolue qu’elle inspire. Je me sens seule à déguster cette violence absolue la nuit. Des bactéries. Tu crois que c’est dégueulasse ? Parfois, oui ! J’ai rencontré suffisamment de gens pour comprendre qu’ils aimaient ça autant, si ce n’était plus que moi, sans l’assumer, jusqu’à se ronger et former une sclérose en plaques, parce qu’incapable de dilater correctement chaque faille, chaque trou opportuniste. Ça vous arrange la dépression ? Pourtant, elle ne joue pas de rôle comme vous !? Qu’ils arrêtent de me parler pour déguiser leurs pensées, apeurés de cautionner ce qu’eux-mêmes ne sont pas capables d’accomplir. Ils ne disent « non » à la soumission que pour être au-dessus ou à l’abri d’une personne comme moi. Joli prétexte pour saisirent toutes les occasions d’obtenir plus de pouvoir et opérer au sein même de la mécanique de ce système. Nous ne jouons pas la même comédie démentielle. Ne confondez pas le tricheur avec le hacker social. C’est bien plus exaltant de se donner d’autres objectifs que ce que prévoyait le jeu de la vie. Alors rangez votre ego pauvre de sens et allez mourir avec décence. À ce stade, entendre mon effronterie est la meilleure chose qu’il puisse vous arriver. Cessez de penser que vous êtes quelque chose, vous serez alors confrontés à des vies bien plus à plaindre sans vous emmerder avec votre apparence. Merveilleux apprentissage que d’être dans cette société exosphérique ! Vous voulez aller plus haut ? Alors pourquoi vous rabaissez vos maîtres ? Bande de misanthropes en couche culotte. Je vous juge ? Non ! Je vous connais, alors que vous faites semblant de vous connaître. Bienvenue au monde ! Fatiguée ? Marre d’en avoir marre, d’en avoir marre, d’en avoir marre ? La contemporaine n’a décidément jamais eu aucun sens de la mesure. Toujours de l’outrance, lorsqu’on ne parvient plus à traduire ses sentiments. Les miens ne sont ni bons à entendre, ni à lire. Les manières me fatiguent. Je ne les comprends pas. Est-ce que ça vient de moi ? Ne m’approchez peut-être pas ! Je vous ferai du mal. Je taperai là où vous avez enfoui vos faiblesses. Je caresserai cette surface sensible, la peau sous vos ongles cupides. Vos gencives rougies saignant encore l’arrachage de vos dents qui n’en pouvaient plus de laisser passer vos mensonges. Découvrir ces petites choses que vous cachez aux autres avec tellement de talent. Celles qui vous font défaut. Vos qualités, en somme. Trop d’arrogance, d’insolence et d’apparences pour un système technocratique qui peine encore. Vos masques n’intéressent personne, croyez-moi ! Ils sont là pour vous réconforter ? C’est ça ? Réconforter de quoi ? De cette vie putride qu’on pense tous avoir ? On aime à se dire qu’il y a pire, mais c’est le cas. On a collé un flingue sur la tempe de l’humanité et on a rajouté une balle dans le barillet depuis la sixième extinction de masse, alors pourquoi se complaire dans des rôles ? « La vie est une immense pièce de théâtre ». J’emmerde cette phrase ! La vie est ce qu’elle est. Qu’elle soit fausse reste votre doxa. Qu’est-ce qui m’a pris de décider que la mienne soit vraie ? La jouissance d’emprunter un chemin tortueux. Un vrai supplice. Se cabosser dans ce jeu de rôle comme un petit personnage sans force qui n’existe peut-être pas…
Maman ne m’a pas encore tout dit. Vous voyez ? Je ne parviens même pas à faire son ekphrasis. Elle m’a arrachée d’une belle saloperie et conserve encore sa part de mystère. Une expression provisoire de l’ignorance. Je ne parviens pas à leurrer mon prochain comme elle. Être metteur en scène, scénariste et comédienne de ma propre vie, très peu pour moi ! Je n’ai que le cœur à vomir… et à pleurer. Qu’est-ce que j’ai pleuré ! En silence. Partout. Sans larmes. Si, si, c’est possible ! Tout le temps. Dans mon coin. Sans raisons. Jusqu’à ce qu’une lumière jaillit alors. Elle nous empêche de faire le geste fatale vers une autre lumière, beaucoup trop chaude celle-ci. Aussi brûlante qu’un regret qui n’en finirait pas de nous consumer.
Maman conserve des armes « spirituelles » dans sa chambre. J’ai pris plaisir de nombreuses fois à imaginer mon corps s’ouvrir enfin à ces instruments d’éveil. Elle en serait meurtrie de le savoir. Mystère pour mystère, maman. Quand tu veux pour un nouveau duel ! Je reste convaincue que tout ce qu’elle crée fait partie d’une œuvre ex-voto. Une sorte de liturgie anathème pour demander grâce à une divinité. Une offrande à une déesse tyrannique qui la prise au piège de son propre génie endémique. Cette dame blanche qu’on a tous vue aux travers de ces cycles lunaires si tristes. Entre Nixe ou Ondine, mon cœur balance au-delà du temps et de l’espace. Elle ne donne jamais toutes les clés au spectateur, comme elle ne nous a jamais systématiquement tenus par la main. Mère Nature est bien belle, j’ai été élevé par elle. Complice avec toute la famille, dans un monde ancien où on privilégie le touché et la compréhension de tout ce qui constitue notre corps et les organes qui le compose. Ça permet de mieux appréhender les cellules que mes descendants m’ont transmise. J’ai vécu dans le réel, la transition dans le monde extérieur n’en a été que plus violente. Papa m’avait prévenue. J’ai été éduquée avec des mots et mon langage s’est développé en silence, entourée d’une horde de frères et sœur tous plus expansifs les uns que les autres. J’ai grandi dans une maison séculière aux multiples personnalités, que mes parents ont très bien su raconter en modernisant sa parure pour une vie spartiate. Le passé et les souvenirs ont refait surface pour le plus grand bonheur de tous… sauf du mien. Le cadre où vous vivez n’est rien si vous n’y avez pas de réelles attaches, mais je n’ai le souvenir d’aucun désir d’avoir voulu venir sur cette Terre. Aucune allégeance d’aucune sorte. Demandez à mes deux bourreaux. Ils devraient être fiers de m’avoir transmis leur contrôle de soi. Maman n’avait pas idée de ce qui se passait dans ma tête, jusqu’à ce que ça lui pète à la gueule. Et maintenant, elle a souffert à travers ce regard biaisé qu’elle m’a légué.
Bien connaître quelqu’un, c’est l’aimer et le haïr. Maman n’a pas tremblé ce soir. Même pas sa main droite affaiblie. Trop de haine ou trop d’amour ? Je partage ton dilemme en bonne control freaks que nous sommes. D’après toi, l’art nous sauve toujours. Le souvenir du tableau de « Saint-Antoine tourmenté par les démons » lorsqu’elle nous avait emmenés au musée des Unter-linden à Colmar m’est revenu ce soir. Dans ce cas-là, oui, l’art peut nous sauver la vie. À cela, j’ajouterais qu’il avait pour vocation d’en conclure avec la mienne, pareille à une Sainte choisissant la couronne d’épines plutôt que d’or.
Je perds mes moyens à côté d’elle pour devenir une véritable idiote. D’où vient-elle ? Quel est ce visage qui m’a défiée ce soir ? Emplie d’une folie furieuse, trop violente pour ma morphologie si ténue et asthénique. Je reste étrangère à sa vision de l’art vernaculaire que Delacroix m’a permis d’appréhender. Eugène, tes écrits m’ont aidée. Barrès, tes pensées m’ont soulagée. Maeterlinck, ta poésie m’a transportée au-delà de ce monde de la pop culture qui vous avait oubliés.
Apprenez à regarder. Vous verrez ceux qui peinent. Vous verrez ceux qui peignent. Vous verrez d’où je viens. De cette tache de couleur dans l’avenir parfois grisâtre de ce monde. Une tache qui vient d’humidifier ma feuille. Une rareté. Une larme qui se mélange à l’encre ? Ah… non… perdu… c’est encore de la sueur. Le bleu de l’encre devient presque violet. Je ne saigne pas encore. Pas comme je l’imagine. Ces membranes diaphanes violette et bleu sont partout. Maman les adore. Elle les a peintes toute sa vie. Elle parvient aussi à me dessiner des années avant ma naissance alors qu’elle s’attelait à un autoportrait. Quelle ironie ! Je te hantais déjà ? On appelle ça de la clair-voyance, de la clair-audience ou de la clair-sentiance… Pour moi, c’est du clair-obscur avec une pointe d’outrecuidance. Je n’ai pas de douance, je suis juste sensée. Trop de contact tue le contact et mène à la folie pour nous amener à ne pleurer que sur nous-mêmes. As-tu pleuré maman lorsque tu as réalisé que tu t’étais loupé sur cet autoportrait ? Tu les as toujours considérés comme révélateur de ce que nous sommes vraiment. Fragiles. Démystifiés. Ce que tu viens de m’enlever. Papa lui a inspiré le gui pour me soutirer ma sève au lieu de m’en infiltrer une folle envie de vivre. Pernicieuse plante. Je suis peut-être un arbre et non une humaine. Ta fille n’a rien de sacré et encore moins d’immortelle, comme toi. Car oui, il y a de tout en elle. À travers son regard, sa gestuelle, sa posture, sa coiffure, son look… Mon bourreau ! Un tableau. Mon tableau préféré. Celui qui m’a engendré, fécondé par un père aussi possédé. Mais ce regard… Zénithal. Ce putain de regard myosotis dans lequel je ne peux m’empêcher de sauter. Tout le temps sérieux, tout le temps en train de travailler. Son strabisme ne l’empêche pas de manier l’art de la fixation du regard. Une seconde nature chez elle, qui préfère ignorer la puissance et le pouvoir nourris par le sang et les pleurs. Mais elle a fini par l’incarner en prolongeant ses yeux avides d’autorité dans les miens. Je ne peux que ressentir les sombres larmes qu’ils ont dû déverser et expérimenter le trouble qu’elle nous demande d’observer à travers ses œuvres. Plissez les yeux et vous verrez autre chose. Elle a appris à un de ses élèves à dessiner ses cauchemars, ça a fait de lui un homme riche et célèbre. Comme quoi…
Il est temps d’aller se faire un film bien suicidaire avec une infusion. Un long-métrage russe de 7 ou 8 heures pour me remettre à ma place, ou bien une horreur à l’italienne pour me rappeler à mes bons souvenirs. Quelque chose de surréaliste. Des émotions d’un sous-genre sombre d’une adolescente à l’univers coloré. L’art de maman pour enfin le dépasser. Pink Floyd et le Lac des Cygnes m’ont accompagnée pour écrire ce pavé. Un régal d’introduction.
Maintenant… l’important ne sera pas mon choix, mais la force de cohérence avec laquelle je vais le valider. Ma jouissance dans l’instant. Pas de pression avec une mission. De toute évidence, je vis la fin d’un monde et il ne serait pas étonnant que maman s’accorde avec moi pour la peindre. Cette fin tant attendue, ce n’est que le commencement de la vie. La maîtrise. Maman se l’ait prise en pleine figure douze ans avant de me pondre pour me le retirer à l’instant. Vouloir être avant d’être pour me faciliter à devenir. Mes émotions vont s’écouler dans une nouvelle dimension, mon cœur va battre sur un nouveau rythme, la compréhension de mon univers va s’aiguiser pour le murmurer, ma voix va se purifier dans la terre, mon cœur prendra le relais pour booster les basses. Une sérénité qui repousse les frontières de l’ego, le regard tournée vers l’éternité. Et lorsque j’aurai enfin comprimé ce tout pour ne faire qu’un… je serai libre… une universelle faiseuse…
… dans ce pays de Panurge où les belles filles poussent dans les arbres !
Gaëtane M. Gertner, Mutzig, 30 avril 2042
Ma chère Anna,
On naît artiste, on ne la devient pas !
Ton travail consistera à faire le lien entre cette chose que l’on appelle art (le freak par excellence) et la compréhension que l’on peut en avoir dans ce monde pourri. Avec toi comme élève c’est simple, étant donné qu’une bonne œuvre est honnête. Elle assume ce qu’elle est, s’expose du mieux qu’elle peut, avec le plus d’originalité possible, selon ses moyens et si possible, sans prendre son spectateur pour un idiot. Et sans toi, ce n’est pas facile ! Le premier qui te dis que tu te cherches encore, demande-lui s’il s’est trouvé dans le minimum de 10 000 heures nécessaires à la maîtrise de son art ! Selon moi, un artiste vit constamment entre le cliché et le chaos… La créativité est dans le chaos. Prends soin de ce mot… Créativité. Une vraie idée, celle qui ne nous appartient pas, est issue de l’inimaginable. Elle ne s’inscrit pas dans un continuum. Elle est subversive et fait éruption en toi sans que tu t’y attendes. Les meilleures œuvres ont toujours été des accidents créatifs qui imposaient ce qu’elles étaient au monde qui avait du mal à les aimer. Dans ce contexte, je suis curieux de savoir ce que j’aurais pu t’apporter. Tu t’es très vite imposée comme étant l’une de mes plus brillante élève Anna, alors j’attends de toi que tu ne maîtrises plus rien de ce que tu as appris pour créer toutes ces choses qui nous dépassent royalement et pour lesquelles toutes les interprétations sont possibles.
Pourquoi s’infliger tout ça ? Comme si la vie ne nous laissait pas le choix de faire preuve d’autant de courage et de persévérance. Tu penses avoir tout vu avec nous ? Détrompe-toi ma grande, tu ne fais que commencer à en baver. Dans les années, voir déjà les mois à venir, tu te demanderas s’il est vraiment possible de subir autant d’échecs, de déconvenues et de situations critiques en si peu de temps. Tu perdras sans doute une partie de ton cercle d’amis. Ils n’auront pas la chance de partager avec toi toutes ces désillusions qu’ils ne tolèrent pas dans leur propre vie. Celle qui est bien rangée, vide de défis financiers, offrant l’autonomie grâce à un « vrai travail ». Tu sais ce que j’en pense ! Manque de respect, mépris, incompréhension, ou pire encore, manque de volonté à essayer de comprendre. Ma Némésis ! L’antagonisme qui fait la tragédie de nos vies. Te concernant, savoir et ne rien faire serait cruel de ta part et ne t’amènerait qu’à te rabaisser à cette peur qui les anime tous à se retrouver sans travail, sans salaire, sans rente et donc sans dignité… Mais de quelle dignité parle-t-on ? Le monde que je t’ai partagé devrait te permettre de boire à ta soif, manger à ta faim, danser comme tu le souhaites (je sais, tu n’aimes pas la musique) et te déguiser décemment. Peut-être même auras-tu une vie sociale et sentimentale ? Un havre sécurisé ? Contrairement à ce que tu pourrais croire, le monde que tu as vu à nos côtés ne connaît pas l’image de l’estime de soi. Il ignore tout du paraître, des beaux habits et se fiche éperdument de la réalisation de soi. Sa dignité ne se trouve pas là-dedans. C’est toi qui devras faire avec.
Tu as décidé de consacré ta vie à trouver un équilibre entre ce que ce système compétitif t’autorisera à exprimer et la chimère qu’il véhiculera insidieusement dans la valeur financière de ton travail. Ne prends pas en considération toutes les personnes autour de toi qui te partageront leur bonheur de franchir les étapes d’une vie conforme et épanouie. Ça n’existe pas. Ce n’est qu’une façade faite d’un crépis irritant. Une belle maison ne protège pas de ça. Le plus beau des mariages ne te prépare pas à ça. La technologie dernier cri qui te séduit ne comprends pas ce mode de pensée. Et toutes les options d’épargne n’épargnent en rien ton avenir. J’appelle ça de l’esclavagisme moderne pour tous ceux qui aspirent à se « réaliser ». Tu es issue de la génération Y, celle à qui on a dit que tout était possible… et donc, qui ne pourra plus se sentir, parce que remplie d’élus ! Alors qu’il n’y a rien de plus banal que notre existence. J’espère que tu feras tout pour engendrer une génération qui se devra de rêver fondamentalement au lieu de rêver grand. Autorise-toi à être malheureuse ou mélancolique parfois. C’est sain et normal. Pour toi, ça te permettra de rester fidèle à tes rêves de petite fille dont tu m’as parlé. Ils sont très précieux et les sacrifices qu’ils te demanderont seront à la hauteur de la rareté des traits, des touches, des gestes, des attitudes, tristes ou joyeux, que tu leur apporteras. Si tu n’y crois pas, tu n’auras aucun pouvoir sur ce que tu auras accompli. Ton œuvre est faite pour t’échapper, bien qu’elle restera à jamais liée à toi. N’oublie pas, tout est déjà là, tu ne crée rien, tu ne fais qu’interpréter. Tu ne fais que chercher. Alors pas d’excuses ! Cherche bien ! Et chaque jour sera une renaissance pour toi. Une jouissance que tu ne parviendras plus à stopper en vieillissant, car ce goût-là, tu ne le connaîtras jamais deux fois. Ton envie de le perfectionner sera sans limite, jusqu’à ta mort. Le public veut que ça saigne et il est prêt à accepter n’importe quelle œuvre. Il y a bien quelques illuminés qui verront cela en toi pour acheter tes toiles. Peut-être ceux pour qui le rapport avec la mort n’est pas commun. Ceux pour qui ton travail vaut mille vies. Pour qui la beauté est dans le silence. Après tout, les morts se cachent derrière les œuvres pour nous faire comprendre que nous sommes vivants. Le public ne sait jamais vraiment ce qu’il veut, et toi, t’as intérêt à savoir ce que tu veux.
La moins bavarde de mes élèves s’est avérée être la plus difficile à cadrer. Normal, le propre d’un véritable artiste, c’est d’être un chieur et tu as été une chieuse parfaite ! Maintenant que je t’ai montré tes limites, tu vas me faire le plaisir de leur donner tort et de les dépasser. Et si par malheur tu t’égares trop haut dans le ciel, admire De Vinci quelques instants, tu sentiras l’humilité dont tu auras besoin pour redescendre.
Tu ne pourras plus dire qu’aucun prof’ ne t’as jamais écouté !
Je te souhaite de continuer à manier avec dextérité ta contre-culture au bout de tes pinceaux pour subvertir ce paradigme dominant d’aliénation culturelle !
Bon voyage jeune menteuse, esclave de la dissidence, de l’errance et de la transcendance…
Que l’art soit avec toi !
Ton Henri de Toulouse-Lautrec… Raph’ Strasbourg, 18 juin 2004
PS: même si tu persistes à m’affirmer le contraire, tu me trouveras toujours sur ton chemin pour te rappeler qu’on ne fait pas de l’art avec un critérium.
Cécilia relisait cette lettre. L’auteur avait également laisser le choix sur un post-it de cocher parmi trois catégories artistiques. Entre une artiste ordonnée, une radicale et une extrême, Anna n’avait jamais pris le temps de choisir.
Installées dans le coin salon en prolongement de l’atelier, Garance vérifiait la tension d’Anna.
— Il bouge pas… - répéta Zoé, les mains et l’oreille gauche posées sur le ventre de sa mère.
— Ça ne fait que trois mois, tu ne peux pas encore le sentir. Tout va bien Anna, ta tension est normale, mais tu es proche de l’insuffisance cardiaque. Repose-toi ! Tu n’as pas de kilos à perdre contrairement à moi, alors ralentie un peu ! Tu n’arrêtes jamais. Ce n’est pas tout d’avoir de bons gênes.
Mais le regard de l’aventurière traînait encore dans la vallée de Guebwiller où elle avait randonnée hier avec Romain.
— Un jour je te formerai ! - sourit Anna.
— Un conseil, ne te lance pas dans l’illustration du quotidien d’une femme enceinte, tu serais mal placée pour partager la vérité. - charia encore Garance en rangeant son matériel médical.
— Tu l’as revu cet artiste ? C’était qui déjà ? - demanda Cécilia en brandissant la lettre.
— Raph’, le nain, tu ne te souviens pas ? Raphanain !? Je l’ai revu il y a deux semaines. Maladie de Crohn, cancer grade 4. J’étais à son enterrement avant-hier.
Un vieux souvenir de fac venait de s’éteindre dans l’esprit de Cécilia. Ce temps n’en finissait pas de lui échapper. Comment avait-elle pu oublier ce prof’ nain, noir et homosexuel ? Elle remit la lettre dans le carton et parcouru l’établi recouvert d’une farandole de projet en cours. Des dessins pour des livres de coloriage anti-stress, des planches pour une bande dessinée où des animaux civilisés exploitaient des humains avec humanité, une autre où l’horreur et le fantastique s’invitaient en Alsace et une toile où des êtres à l’apparence hideuse parvenaient à dégager une beauté dont seule leur créatrice en avait le secret. Cécilia leva le regard sur une toile récente, un couple composés d’une chouette et d’un hiboux hypnotisait toute personne présente dans l’atelier. Elle s’arrêta sur une pile impressionnante de reproduction du peintre Frédéric Lix et buta sur un carton rempli de bondieuseries et d’objets religieux de style sulpicien.
— De mes grands-parents ! - précisa Anna. Personne n’en veux ! Direction déchèterie, à moins que ça ne t’intéresse ?
— Je me demande toujours comment tu fais !? - poursuivit-elle après avoir reposé les tubes de peinture dans le bordel organisé de sa meilleure amie.
— Avoir des gosses c’est aussi bordélique que de devoir structurer ses idées de création, c’est un univers sans limites. Travail, tempérance et repos, le meilleur moyen de ne pas trop voir le médecin.
— Continue avec tes paradoxes ! - rétorqua Garance.
— J’y compte bien, il en va de ma dignité !
— Ma grand-mère me balançait toujours que pour que je sois digne de me marier, il fallait que je sache cuire du pain, préparer un repas, faire une lessive et coudre une chemise d’homme. - se rappela la sage-femme.
— … Je sais faire les quatre… - marmonna Anna.
— Euh… cuisiner, tu veux qu’on en parle chérie ? - cria Romain, en train d’œuvrer, une poêle à la main, dans la mezzanine du studio surplombant l’atelier avec l’aide d’Axel, le cousin d’Anna. Ça m’apprendra d’être en couple avec une femme plus intelligente que moi !
— Mesdames, on remercie notre serviteur de nous avoir rappelé les mœurs en 2023 ! - répondit-elle d’un ton cérémonieux. Poursuit ta tambouille chéri, tu ne me feras pas culpabiliser, la société essaye déjà de s’en charger.
— Attend ! Moi j’viens t’aider p’pa ! - s’écria Zoé, déjà en train de grimper difficilement les marches de l’escalier en colimaçon.
Anna referma la porte en fer forgée derrière Garance. Le claquement fit vaciller la petite gravure sur bois accrochée au mur d’à côté. Elle la remit droite. Cette citation en langue amérindienne qu’on pouvait traduire par comment va ton cœur, parce que mon cœur veut savoir lui tenait très à cœur pour accueillir chaque élève. Elle se recoiffa devant son vieux miroir, se fit un chignon en forme d’escargot qu’elle maintint avec le premier pinceau venu et alla retrouver son deuxième enfant en train de jouer sur le divan.
— Ce tableau-là, c’est pour le jour où tu avais perdu Zoé ? - demanda Cécilia, en pointant du doigt une peinture à l’huile séchant dans un coin.
Anna soupira d’un air béat et confirma d’une mine honteuse ce jour où son aînée avait échappé à sa vigilance pendant la traditionnelle fête de la bière. De courtes secondes avaient suffit pour la retrouver de longues minutes plus tard, perdue dans une cours déserte de l’ancienne brasserie désaffectée. Une image restée gravée dans sa tête par l’émotion qu’elle lui avait inspirée. Résultat, une toile aux teintes ocres, nuances brunes et orangées, légèrement ternies, avec au centre une minuscule silhouette à la chevelure rousse agrippant un cerf en peluche. L’état de la jeunesse face aux perspectives de ce monde.
— Tu ne veux toujours pas la mettre à l’école après la crèche ? - s’interrogea Cécilia, le regard toujours fixé sur ce tableau.
Sans réponse, elle se retourna pour voir Anna en train de gigoter un jouet au-dessus de son fils. Cécilia regarda à nouveau la toile. Ses envies d’adoption, ou bien de faire appel à une mère porteuse, revinrent. Elle avait fait le deuil périnatal suite à ses fausses couches à répétition, en plus d’accepter l’abandon de celui qu’elle avait aimé. L’isolement, la solitude, la culpabilité, une forme de honte et le silence imposé qui brisait petit à petit ses rêves… Cécilia en avait marre que tous ces sentiments gangrènent sa vie. Elle avait au moins réussi à éviter d’épouser le bonheur avec divorce garantie. De toute façon, un enfant n’avait pas besoin de l’étiquette homme et femme pour être élevé. Anna lui avait évité de céder à une grossesse ex-utero qu’elle considérait comme une hérésie n’obéissant qu’à une logique capitaliste pour formater l’enfant dès la conception. Mais la dernière grossesse extrautérine de Cécilia avait été destructrice et sans pitié. Une souffrance physique invisible et sans limites. Ses examens indélicats et traitements hormonaux, pas encore totalement au point, n’en finissaient plus depuis ses opérations. Les précieuses paroles et gestes de réconfort d’une meilleure amie l’aidaient à gérer ses angoisses, sa colère, son désespoir et sa fatigue constante. Anna était passée maître pour l’aide à la rémission.
Cécilia tomba enfin sur le book réalisé pour une entreprise locale de fabrication de vêtements, inspirée par des looks surannés que son amie, également devenue styliste au passage, avait rafraîchis.
— Oh, j’ai découvert un nouveau groupe de metal oriental, viens, je vais te faire écouter ! Tu vas aimer ! - coupa Anna, avant de mettre le rock indépendant d’Arcade Fire en sourdine au profit d’un son de guitare électriques lourdement exotiques.
Cécilia se souvenait encore du temps où elle n’avait pas pu partager ses amours d’adolescence pour les boysbands des années 1990 avec Anna, cette dernière ayant été insensible à la musique à l’époque, à la limite de l’amusie.
— Et du coup, quoi de beau ce week-end ?
— Repos au chalet, en famille. - souffla Anna. Il a été un peu retapé depuis les dégâts qu’avaient fait les derniers locataires. Ça va nous faire du bien. Ma mère a eu beaucoup de choses à régler depuis le décès de mon grand-père, mon père n’arrête pas de bosser malgré la retraite qu’il pourrait prendre et nous… ben … tu sais. Tu es la bienvenue, si jamais.
Cécilia énuméra le nombre de soirées qu’elle avait envisagées avec sa bande. Une organisation stable n’existait plus, noyée dans cette sensation de ne plus avoir une seule minute pour soi. Entre le manger sainement la semaine et se taper de la coke le week-end, la génération dissonance cognitive avait encore de belles années devant elle.
— Tu ne vois plus Jacques et compagnie ? - s’interrogea Cécilia.
— Ça t’étonne ? Geoffrey et Manu sont les seuls rescapés avec qui je m’entends encore bien. J’en avais marre d’entendre toujours les mêmes refrains vides ou négatifs… Sans arrêt à râler, se plaindre et parler des autres, les autres, toujours les autres… C’est facile de paraître lucide dans ces moments-là. Et à croire qu’ils veulent absolument que tout se passe mal pour moi parce que c’est le cas pour eux ! J’ai l’impression qu’ils sont devenus des urbains plus angoissés que jamais à perdre leur statut bourgeois. Leurs conversations ne m’intéressent plus. Je suis une pauvre rurale maintenant ! Je pensais qu’avec les années ils avaient fini par me comprendre et pas se complaire avec moi…
— Parce que tu crois vraiment que j’arrive à te comprendre ? - rit sérieusement Cécilia. Mais bon, c’est dommage que ça finisse comme ça !
— C’est toujours facile de ce faire des amis, les garder est une autre histoire, sauf si tes parents ont une piscine et une résidence secondaire en Forêt-Noire ! - rappela Anna à ses bons souvenirs après le bac, lorsqu’elle était devenue la fille avec qui il fallait absolument sympathiser grâce aux biens de ses parents.
— Et l’association d’artistes dans laquelle t’es…
— Pas très concluant non plus, je me suis vite ennuyée. Il y a aussi quelques gars qui l’ont intégrée dans le seul espoir de pourvoir me sauter ! Rajoute à ça les grivoiseries du président…
Mathias choisit ce moment pour vomir une partie de son dernier biberon sur sa mère. Anna calma les pleurs de son fils le temps que Cécilia revienne avec des hauts de rechange.
— C’est quoi cette garde-robe que tu as là-haut ? Tu ne voudrais pas m’en dessiner aussi pour moi ? - dit-elle en lui tendant un débardeur soutien-gorge en dentelle blanche.
— Ça se monnaye cher, je commence à avoir beaucoup de savoir-faire. Mais ce haut, c’est un élève qui me l’a offert. Je reçois plein de cadeaux d’eux en ce moment ! … Et je ne sais plus où foutre tout ça… - soupira-t-elle, Mathias à nouveau dans ses bras. Et le troisième qui est en route… Zoé va bientôt se rendre compte qu’une grande buanderie ce n’est peut-être pas la meilleure des chambres !
— Où vous en êtes avec la maison de tes grands-parents ?
— Le trie est enfin terminé ! On n’était pas loin du syndrome de Diogène tellement ils avaient accumulé. Le vide maison est pour bientôt. - répondit-elle en sortant d’une armoire un dossier de plans, photos et croquis.
— Attends, passe-moi ce petit amzey ! - proposa Cécilia, en prenant Mathias dans ses bras.
Anna lui laissa son petit monstre et éparpilla les premiers esquisses de son futur quartier général sur la table basse.
— Ah ouais… sacré luminosité que vous aurez… C’est peut-être même un peu…
— Ne commence pas comme mon père. Il veut absolument qu’on barricade tout depuis qu’il sait pour la véranda. Il pense que tout Mutzig va nous observer avec une longue vue.
— Mais… en fait… vous allez tout refaire… !?
— Électricité, plomberie, chauffage… l’avant de la maison avec cette véranda à la place… le reste des aménagements intérieurs sont des bricoles pour plus tard. - ironisa-t-elle. Ces vieux murs sont épais, pas besoin de refaire l’isolation, les fondations à la cave sont posées sur la roche de la colline. Ils ont dû creuser profond à l’époque.
— Maison autonome ?
— Tu veux polluer moins ? Consomme moins, c’est tout ! On a opté pour une pompe à chaleur géothermique à la place de l’ancienne cuve à fioul. Rendre cette vieille maison autonome aurait été contre-productif. Il y a assez d’autres choses à faire, ne serait-ce que pour la réaménager correctement.
— J’imagine que tu dois remercier le patriarche pour faire marcher ses relations !?
— Et l’entendre me dire que s’il n’était pas là, tout aurait été fait à la va-vite, encore une fois sans réfléchir, alors qu’il n’y a pas de secret, une… chose…
— … après… l’autre ! - finit Cécilia.
— Il a fait venir des conseillers expérimentés en matière d’habitat traditionnel alsacien. Il y a des trucs que j’aimerais faire moi-même et comme on se s’improvise pas spécialiste… - poursuivit Anna, paraphrasant toujours le discours de son père. On a aussi fait une bourse aux matériaux il y a quelques semaines… ça valait le coup ! La majorité de mes recherches n’ont servi à rien. Les normes ont complètement changé et… je laisse ça à la rigueur masculine, du moment que ma touche féminine conserve son emprise. - dit-elle en baissant d’un ton, avant de grimacer pour faire faussement peur à Mathias.
Tout n’était pas encore au point pour mettre en place les choses qui durent et comptent. Ces choses qui ne creusaient pas un gouffre dans leurs finances. La marée de pauvreté sévissait encore autour d’eux, avec son lot quotidien de morts. Anna ne tenait pas à se servir de la dette comme d’un outil nécessaire, en particulier depuis que la dette des privés avait explosé. Elle tenait à une autre drogue.
— C’est Romain qui va injecté le plus d’argent dans cette maison. - précisa-t-elle, le regard perdu vers ses toiles disséminées dans l’atelier, avant de reprendre ses esprits. À force de rester assis sur son argent depuis deux ans et demi, ses comptes criaient à la dépense ! - rit-elle. L’inflation avait vite fait de tout lui réduire en miette de toute façon !
— … Il va mieux ? - osa Cécilia, après avoir respecté un bref moment de silence.
— … Mieux ? Je ne sais pas. Ce n’est pas son but. Je crois que la question ne se pose pas. Aller au-delà, oui ! Et au-delà, c’est ici. - dit-elle en pointant du menton la demeure qu’elle avait croqué.
Cécilia sourit à cette faculté de bâtir sans oublier, comme si les parties invisibles de la maison à restaurer amélioraient de concert l’état psychique meurtrie de ses futurs occupants. Anna avait maîtrisé son don de dessiner de belles apparences en se préoccupant en premier lieu des bas-fonds très souvent peu reluisants.
Les vapeurs de la cuisine commençaient à répandre un agréable parfum de galettes bretonnes lorsque quelqu’un frappa à la porte vitrée.
— Oh non… excuse-moi deux secondes…
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Rien… une élève qui n’a toujours pas compris que ce qu’elle me demande dépasse mon domaine de compétences !
Cécilia jouait avec Mathias, tandis qu’Anna rassurait Romain d’un simple geste de la main vers la mezzanine. Tout le monde laissa traîner une oreille inquiète vers la conversation animée à l’extérieure.
— … Non, nous dessineront plus tard Sophia… ou plus du tout si vous continuez comme ça ! … c’est un autre problème et je ne suis pas médecin ! Légalement je ne peux pas… Peut-être, mais c’est à moi d’en juger et il est hors de question que je prenne ce risque avec vous ! … Je ne tiens pas à me faire twister ! Ça suffit maintenant !
Comprenant l’insuffisance de ses arguments, Anna haussa le ton.
— Aucun changement n’est véritablement possible tant que les gens autour de vous se rêvent puissants à la place des puissants. Ce rêve que vous voulez infiltrer, celui de devenir supérieur aux autres, est le meilleur moyen de manipuler les gens, de les formater. Vous deviendrez ce que vous combattez. Nous avons vu ensemble à plusieurs reprises que schématiser votre réalisation de soi et lui donner une direction, c’est l’empêcher. Elle est fictive Sophia, vous ne l’atteindrez jamais, heureusement d’ailleurs, car cela reviendrait à devenir une statue de marbre sans vie ! Ce n’est pas une guerre qu’il faut à ce monde, ce n’est pas une révolution… C’est une reconstruction, une réappropriation… et cela passe par l’art, l’humour, l’inattendu, l’humanité, l’imagination, l’astuce, l’émancipation, l’autonomie… Et ce n’est pas aussi simple que vous l’imaginez !
Romain et Cécilia entendirent Anna se débarrasser du culot dont cette jeune fille faisait preuve envers son intimité. Elle claqua définitivement la porte à cette silhouette statique déconcertante. Sophia dévia ses yeux vert bridés sur Mathias au fond du studio, mais la fermeté qui entourait les iris bleu d’Anna trancha dans le vif toute intimidation malsaine. La communication rompue, cette élève divergente s’éloigna et quitta la cour commune sous les yeux d’Estienne, le voisin et propriétaire du petit lotissement.
— Têtue la chinoise ? - plaisanta Cécilia.
— Mais l’alsacienne est téméraire ! - rétorqua Anna.
— N’oublie pas ce que je t’ai dis chérie ! Tu n’as pas à régler ça toute seule ! - rappela Romain.
Anna ne cessait de le rassurer d’une main levée digne.
Après quelques minutes de babillages avec Mathias, elle raconta à Cécilia l’entente qu’elle avait eu dès le départ avec Sophia sur toutes les dérives de développement personnel qu’elles jugeaient coupés de leurs racines sociologiques, anthropologiques, théologiques, philosophiques et littéraires.
— Tu ne peux pas ou tu ne veux pas l’aider ?
— T’as raison, je ne veux pas ! Trop tôt. Je ne veux pas déconner avec ça ! Il ne suffit que d’une seule petite erreur de jugement. Sophia a de graves problèmes psychologiques enfouis au fond d’elle et qu’elle n’admet pas encore. Son attitude est très vicieuse. Elle est très intelligente, je pensais qu’elle m’écouterait, mais elle reste convaincue qu’il y a une connexion entre elle et moi… et que…
— Elle est surtout tombée amoureuse de toi ! - renchérit Romain. En attendant, c’est prêt, à table !
Cécilia referma le classeur sur lesquels Anna avait calligraphié « Chrysalide optimale » au lieu de l’étiquette « MAISON » standard.
En montant, Anna découvrit que Zoé avait laissé de côté son poste d’assistante de cuisine pour rejouer le bébé dans le vieux berceau suspendu en bois que sa mère avait retapé. Les sonneries de rappel du smartphone de Romain ne cessaient de l’avertir des multiples tâches qui l’attendaient encore dans la journée. Anna l’éteignit. Son planning à elle ne pouvait être enfermé dans un calendrier. Son agenda électronique était fondu dans le circuit imprimé de son cerveau et lui ranimaient la mémoire lorsque les enfants le lui permettaient, avec leur rythme aléatoire, sans prévoir le moindre évènement à l’avance. Noter l’amenait toujours à précrastiner.
— Allez, sort de là Zoé, on va manger ! Tu as quand même un peu aidé papa et cousin Axel à cuisiner ?
Romain écouta attentivement le récit de sa fille en total contradiction avec la réalité. Zoé oubliait qu’elle avait demandé combien mesurait Axel au lieu de rincer le persil, puis quelle taille il faisait quand il était petit au lieu de remuer la pâte et finalement se rendre compte que la barbe de son papa avait beaucoup poussé, avant de lui imposer des calculs savants tel que 2+2 ou 12 220 x 62 et savoir quel était le prénom de famille d’Axel. Souffler sur les épluchures au lieu de les mettre dans le saladier à composte avait aussi été beaucoup plus intéressant.
— Mais t’étais où maman, t’es trop nulle, tu nous as pas aidés et en plus moi j’ai faim et quand on à faim il faut manger, c’est trop nul que j’ai faim et toi en plus, ben tu veux pas manger et c’est trop nul… et quand on a faim…
— Zoé, ça ne veut rien dire ce que tu nous racontes. - consola sa mère en l’invitant à s’asseoir à table après avoir installé Mathias.
La petite frimousse ébouriffée de boucles rousses continua à râler avant de se perdre dans l’assiette qu’Axel venait de garnir d’une crêpe aux épinards parsemée de graines de sésame.
— ‘vec du coco ! D’huile d’coco ! Suc’ d’coco ! Et du naïe d’finesherbes, siouplé !
— De l’ail de fines herbes ! Mais y a pas d’eau de coco ma puce. - répondit sa mère en lui servant un verre de lait de chèvre.
— Au moins, ‘vec papa, c’est pas cramé !
Anna releva les yeux vers ses invités. Le dernier gratin avait peut-être été immangeable, mais une fois disposé dans une bassine d’eau, elle avait pris en photo les teintes sombres et rouges orangées qui s’étaient diffusées pour les reproduire plus tard sur une toile. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme et les crêpes bretonnes au chou de Romain se faisaient exceptionnellement à la japonaise, avec des algues, des zestes de mandarines, sésame et piment.
— Tu nous offres même un large choix de vinaigrettes pour la salade ! - releva Cécilia, passant de l’assaisonnement de miel au miso à la vitaminée provençale. C’est l’effet d’être entouré par toutes ces toiles Romain ?
— Du moment que ces toiles ne s’en prennent pas aux enfants !
— L’heure du soulèvement n’a pas encore sonné chéri, tu peux dormir tranquille. - rassura Anna.
— Ma maman c’né la meilleure, Tata Chécilia ! Elle peut peindre touuus les trucs de touute la planète ! Comme une professnionnelle…
— Maman débute toujours mon cœur, comme une grande ! - devança sa mère.
Zoé continuait à ramenait la parole à elle sans que personne ne la corrige, tandis qu’Axel restait muait. Cécilia releva les marques rouges en partie dissimulées sur les poignets du jeune homme.
— J’ai abandonné l’espoir de manger léger en Alsace, alors aujourd’hui, c’est quelques bases bretonnes… - recentra Romain, qui s’était relevé pour préparer l’assiette d’Anna, trop occupée à nourrir Mathias.
— Léger ? - ironisa enfin Axel. Sans le beurre vous êtes perdus !
— Je t’assure Axel que concernant cette artiste qui me sert d’amie, c’était pire avant. - précisa Cécilia. T’étais d’ailleurs beaucoup plus marrante lorsque tu ne mangeais pas sainement Anna !
— Parles-en à mon corps, je le trouve beaucoup plus marrant à mesure qu’il vieillit.
— Au fait chérie… - intervint brusquement Romain. … je ne veux plus que tu prennes la voiture toute seule jusqu’à l’accouchement. L’autre jour elle a failli avoir un accident en plein centre-ville.
— Chéri…
— Un mec l’a dépassée et a manqué de se prendre la voiture qui venait en face. Il lui a fait une queue de poisson à… quoi… 70 km/h !? En plein centre-ville ! - appuya-t-il. Et personne pour l’arrêter !
— Ça ne marche que dans les milieux modestes les amendes et je ne pense pas que ça aurait changé quoi que ce soit chez ce type étant donné le bolide qu’il avait en mains. - précisa-t-elle.
— En tout cas elles sont bonnes tes crêpes, vraiment ! T’es au même niveau que Diane.
— Tu me mets la pression, Cécilia ! C’est une tuerie quand la mère d’Anna s’y met ! Qu’est-ce qu’elle nous a fait dimanche dernier ? Des roï… euh… robe…
— Raubetotsche. - reprit Anna.
— Des rabidouches ! - corrigea fièrement Zoé.
— Voilà ! Plante un couteau dans la soupe de pois qu’elle fait en accompagnement et…
— … il restera droit. - termina Axel. Je connais cette légende et aussi celle des pois mange-tout sautés au beurre…
Anna observait en silence ces deux hommes en train de reprendre goût à la vie en bavant.
— Prononcer le nom de ces galettes de pomme de terre c’est déjà un calvaire, mais alors je ne parle même pas des noms de certains patelins de la région. - continua Romain, la bouche pleine. Je n’arrive qu’à dire les terminaisons, …heim, …willer, et …dorf. Pour le reste, ma langue fait un claquage.
— Ça m’arrive aussi. - rajouta Cécilia.
— Oui, mais t’as beau avoir des origines marocaines, tu parles et comprends mieux l’alsacien que certaines nouvelles générations de Meyer, Schneider, Schmidt et Muller qui y vivent depuis toujours. - fit remarquer Anna à son amie, avant que des échanges moqueurs en alsacien n’animent la table. Vous avez fini ? Un peuple qui ne conserve pas sa langue perd son caractère.
— Tu parles alsacien tous les jours ?
— … Ça va venir… Et toi, le breton léonard ?
— Ça reviendra !
— Cécilia… ce n’est pas commun comme prénom pour une marocaine. - s’interrogea Axel, après avoir servi une nouvelle crêpe à Zoé.
Elle se fit une joie de lui raconter la passion amoureuse de ses parents entre la bataille que les familles, orthodoxe pour sa mère et musulmane pour son père, s’étaient livrées. Cécilia était née sans se poser la question de savoir laquelle des deux religions était la plus sévère, elle savait seulement à quel point il était néfaste de s’attacher à une croyance… ou bien certains types d’hommes. Axel la rajouta dans ses contacts sur les réseaux sociaux et se rendit compte qu’il ne l’avait pas encore fait pour Anna.
— Tu peux chercher encore longtemps Axel, ça fait des années que madame n’y a pas foutu les pieds. Elle n’est que sur des réseaux sociaux parallèles privilégiés.
— Libres ! Pas privilégiés. Libres. Ce qui permet de rencontrer de meilleures personnes en-dehors de ces réseaux… opportunistes.
— C’est ça… Tiens, passe-moi l’Edelzwicker, on parle, on parle, mais on ne boit rien ! Sérieusement Anna, il est vraiment temps que tu te remettes sur…
— J’vois pas ce qu’on gagne si on s’y perd… jusqu’à se faire vendre ! Il y a ceux qui mettent en scène leur passion et ceux qui se mettent en scène… Je ne sais pas faire l’un et ne ressens pas le besoin de me rabaisser pour l’autre. Ces quelques réseaux sociaux annexes me suffisent largement pour tisser les liens dont j’ai besoin avec Romain.
Maniant l’art de clore un sujet, Anna relança le précédent.
— L’Alsace est une terre d’accueil pour les âmes perdues. - soupira Romain, revenu en pleine comparaison régionale avec sa moitié.
— Il faut croire, mais tu sais ce que ma grand-mère aurait dit de toi ? « Cheveux roux, nez pointu et loucher sont trois mauvais signe » !
— Ah… on aurait donc été difficilement accepté dans la famille. - comprit-il en faisant allusion au léger strabisme d’Anna qui le complétait.
— Pour mon œil gauche c’est occasionnel, en revanche, pour ton nez… ! À chaque fois que je veux t’embrasser j’ai peur d’aggraver mon strabisme !
— Ça y est, c’est de nouveau moi le dindon de… euh… la cabriole!Farce, on dit farce, chéri ! De hautes —études ne t’ont définitivement pas aidé.
Zoé écoutait les rires de ces adultes qui persistaient à croire au courage qu’offrait la possibilité de devenir parent, l’être réellement et l’assumer pleinement, dans un monde où la petite fille ignorait encore qu’il s’était bâti sur la destruction. Puis son attention se perdit dans les bulles qui remontaient à la surface dans la bouteille d’eau gazeuse. Elle les prenait pour des étoiles en train de quitter la Terre… abritant une humanité en soin palliatif depuis l’amorce de la dérive climatique.
Les parents d’Anna et Romain pouvaient en témoigner. Ils étaient en train d’affronter leurs âges en randonnée.
— La prochaine fois… que vous viendrez en Bretagne… nous iront près de Caen,… je vous montrerai l’église de Saint-Etienne le vieux… ça sera moins fatiguant que ça ! - souffla Alain, qui ne parvenait plus à distinguer Joël loin devant. Vous n’avez pas peur de le perdre?
Joël ne nous perd jamais. - répondit Diane.
Ils atteignirent le sommet de la Montagne sacrée du Donon, lieu de culte vénéré des Gaulois. Diane et Henri présentèrent aux parents de Romain le petit temple construit sur cette colline de grès, mais Clothilde était bien plus admirative de l’autonomie du petit frère d’Anna, dont l’autisme ne semblait plus l’atteindre en pleine nature.
— C’est vraiment une belle région. - avoua Alain, pour sa troisième visite depuis la naissance de Zoé. C’est quoi… ce truc blanc làbas ?
— Le monument du Struthof. - répondit Diane, qui savait que sous ce merveilleux panorama se cachait la part la plus sombre de l’âme humaine.
Les sexagénaires reprenaient leur souffle avec cette silhouette d’une blancheur cadavérique au loin, le souvenir des camps de la mort dans le coin de l’œil.
— Ça décrasse, hein ?
— Ce n’est plus de mon âge, Henri. - rit Alain.
— Yeuh, il n’y a pas d’âge ! - balança-t-il, avant de lui faire un petit cours d’histoire-géo pour raconter ses origines haut-rhinoises mêlées aux origines bas-rhinoises de Diane et ironiser sur la fusion administrative des deux départements l’année dernière, mais le sujet dériva rapidement.
— Tu crois que ce traité de paix économique en Europe va changer quelque chose à la situation ?
— Alain, à la base les énergies sont quasi gratuites. Ce qui crée la mondialisation c’est le manque de consommation locale, mais maintenant la politique de libre échange touche à sa fin ! T’inquiète pas, nos enfants vont dans le bon sens.
— Je voulais faire un virement à Romain pour la maison, mais il a refusé et il a été assez radicale dans sa manière ! - ajouta Clothilde.
— Pour Anna c’est pareil, mais nous le faisons quand même.
— Il a dit « nous n’avons pas de problèmes d’argent, il n’y pas de séparation entre nous. ». Je n’ai pas très bien compris ce qu’il a voulu dire. Il nous avait habitué à d’autres paroles… mais au moins il s’exprime de nouveau. Est-ce que c’est vrai qu’ils ont tout désautomatisé ? C’est le terme qu’a employé Anna l’autre jour !
— Désautomatisé ? Ah… oui… elle voulait sans doute parler de tout ce qui est abonnement. Oui, on a aussi eu une discussion à ce sujet. Anna a dit à Henri qu’elle ne voulait pas être dépendante à l’illimité. Ils ne veulent pas acheter de pouvoir et préfère conserver de la puissance.
— Un couple de révoltés ! - blâma Alain, qui se voyait survivre et non plus vivre l’effondrement.
— Anna n’a jamais eu le caractère d’une révoltée. - précisa Henri. Plutôt celui d’une rebelle furtive, parce que je sais que ma fille ne perdra jamais la notion de justice.
— Je comprends alors le changement opéré chez mon fils. - maugréa à nouveau le vieux breton. C’est très bien ce qu’ils veulent faire plus tard avec le terrain, mais… c’est vain… Tout ça va continuer. Je ne crois pas trop en une politique de décroissance individuelle. Il y aura toujours des raisons économiques et d’autres excuses de progressions industrielles. L’écologie est un prétexte pour une nouvelle forme de gouvernement mondial, on en aura jamais fini avec ces questions d’éthiques. Il n’y a pas de transition, ils sont en train de dénicher pire que le pétrole ! J’ai peur de ce qu’ils tentent de faire avec le nucléaire, même si les centrales vont commencer à tourner au ralenti grâce aux coopératives. Ils essayent de passer sous silence tout l’uranium qu’on s’est enfilé à travers le recyclage de nos terres irradiées ! Mais bon… ici, en Alsace, vous avez peut-être vos chances avec votre gisement de lithium !?
— Tu ne crois toujours pas en une économie décroissante ?
— Ça ne va pas stopper la fonte du permafrost Henri et on n’a pas fini d’en ressentir encore les effets. Trente glorieuses ! Mon cul, oui ! Ils auraient dû appeler ces années d’après-guerre les trente menteuses ! Tu sais à quoi me fait penser le « salut » qu’on espère retrouver dans les énergies renouvelables ? À celui du charbon au XIXème siècle. Le point de non retour, Henri, voilà ce qui nous attend ! La géo-ingénierie partielle a bon dos, elle arrange les plus libéraux qui polluent encore !
De tous temps, les alertes environnementales n’avaient jamais cessé sans mettre à mal cette consommation compulsive qui opérait tel un vaccin contre la remise en question. Pour garantir la résilience de son entreprise de conception et distribution de produits d’anti-âge et de bien-être, Henri n’avait cessé de prendre en compte les rapports du GIEC depuis la fin des années 1980 et malgré tous leurs scénarios biaisés, ses affaires ne s’étaient jamais aussi bien portées, en particulier depuis qu’il avait pris les mesures nécessaires dans sa chaîne d’approvisionnement qui avait arrêté de fonctionné en flux tendu à partir de 2021. Dès le début des années 1990, Henri avait pris l’initiative de créer un groupe d’entrepreneurs prêts à se réunir une fois par mois pour réfléchir aux meilleurs façons d’innover sous la contrainte du changement climatique. Tout cela projeté sur le long terme, car les plans d’urgence actuels étaient constamment revus et corrigés sans apporter de solutions efficaces.
— Je ne comprends pas non plus les choix qu’ils ont fait en terme d’assurance, ils n’ont presque rien et vont bientôt clôturer tous leurs comptes bancaires ! Ca ne te choque pas Henri ?
— … Avec la privatisation de la sécurité sociale, je pense que j’aurais fait la même chose. Ils n’auront pas non plus de retraite, Alain. Ils n’ont rien à perdre à agir comme ça. Paradoxalement, j’ai l’impression que c’est le chemin vers une sorte de socialisation. Utiliser des services qui ne sont pas financés contre des intérêts. D’ailleurs, tu as vu les taux d’intérêts ? Ils sont historiquement haut !
— Ouais bon, en tant que rentier, tu as raison d’avoir peur de l’inflation pour eux.
— Encore une fois, je ne suis pas rentier au sens où tu l’imagines. C’est difficile de passer à l’action lorsqu’on est prisonnier de ses rentes. L’élite actuel perd énormément en ce moment, que ce soit économiquement, intellectuellement et même d’un point de vue culturel. Ma fille pourrait t’en dire plus sur ce dernier aspect. Et pourtant, dans notre cas, les affaires ne se sont jamais aussi bien portées.
Les deux hommes continuaient d’échanger vivement sur la corruption des commissions trilatérales de l’Union Européenne, peu effrayées par la victoire de quelques parties pan-européens au Parlement. Ils évoquèrent l’Orient avec le renforcement de l’Iran. Seule la polysémie, le changement majeur de politique publique actuel, remuait la vraie merde.
— C’est l’éternelle guerre des tarifs qui entraînera la guerre tout court et la prochaine pandémie qui ira avec ! - continuait de pester Alain. Il serait tant qu’ils acceptent que l’Union Européenne n’est pas réformable telle quelle. Il faut la faire péter et l’OTAN avec !
Henri n’ajouta rien. Il pensait aux dures années qui s’annonçaient.
