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La guerre de 1870 contraint une famille alsacienne à l'exil. Ses descendants vivront l'enfer de la Première Guerre mondiale.
Un brouillard opaque commence à recouvrir progressivement les souvenirs de la Grande Guerre dont on commémore le centième anniversaire.
Jacques Salès, dans son quatrième roman, déchire ce voile pour faire revivre auprès des jeunes et des moins jeunes cette page d’histoire qui a bouleversé et transformé l’ensemble du monde.
Les personnages mis en scène nous font toucher du doigt les drames humains qui se sont abattus sur ces frères de sang de la Grande Guerre et leurs familles, le tout sous le regard qu’avait sur la France une famille d’Alsaciens que la guerre franco-allemande de 1870 avait exilée en Haïti.
Un roman historique extrêmement documenté, avec pour toile de fond le souvenir d'une génération sacrifiée au cours d'une guerre qui a bouleversé l'Europe.
EXTRAIT
Karl Hertling et sa femme Joséphine étaient boulangers-pâtissiers à Guebwiller, petite ville alsacienne où l’immigration allemande avait été particulièrement forte. Respectivement âgés de 30 et 27 ans en 1871, ils habitaient avec leurs fils Thomas, six ans, et Christoph, un an, un appartement au-dessus de leur boulangerie-pâtisserie qui était la plus courue de la ville. Depuis l’annexion de l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne, la vie à Guebwiller leur était devenue chaque jour de plus en plus insupportable en raison de la morgue dont faisaient preuve certains de leurs nouveaux clients allemands. L’un d’eux, Herr Bauer, leur avait proposé un jour de leur racheter leur boulangerie-pâtisserie et leur logement pour un prix qu’ils avaient trouvé dérisoire. Karl avait répondu que sa boulangerie-pâtisserie et son appartement n’étaient « tout simplement » pas à vendre, sur quoi Herr Bauer avait rétorqué qu’à la place de Karl, il accepterait « tout simplement » son offre car il risquait d’être contraint par les circonstances et par les nouvelles autorités à quitter l’Alsace, avec mise de ses biens sous séquestre et possible vente aux enchères. L’allemand était ensuite devenu langue obligatoire en Alsace-Lorraine et l’annonce avait été faite que l’enseignement du français serait supprimé dans les classes primaires dès 1872. Cela avait été la goutte d’eau qui avait fait déborder le vase. Karl et Joséphine Hertling avaient accepté l’offre de Herr Bauer en se jurant qu’il paierait un jour pour sa morgue, et, trois mois plus tard à peine, la « Boulangerie-Pâtisserie Gourmande Hertling » avait changé de propriétaire et de nom pour être désormais « Bauer’s Lecker Bäckerei ».
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jacques Salès est avocat au Barreau de Paris. Il est licencié en droit de l’Université d’Haïti, Docteur en Droit de l’Université de Paris et Master of Laws de Harvard. Il est l’auteur de
Haïti : naissance tragique, de
Une Jeunesse Dorée et de
Bombes à retardement publiés aux Editions France-Empire.
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Seitenzahl: 323
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Pour Bernard, Georges, Hervé,Jacques, Jean-Claude, Joë, Michel et Richard,et en mémoire de Jean-Marie
Une révolution en Espagne en 1868 avait conduit la reine Isabelle II d’Espagne à s’exiler en France puis à abdiquer. En 1870, le gouvernement provisoire espagnol du général Prim avait proposé le trône d’Espagne ainsi vacant à Léopold de Hohenzollern-Sigmaringen, petit-cousin du roi de Prusse, Guillaume 1er. Après avoir hésité, Léopold avait accepté sur les instances du premier ministre, Bismarck, et avec l’accord de Guillaume 1er.
Une même famille aurait alors régné sur l’Espagne et la Prusse, et la France s’était sentie menacée par une sorte de reconstitution de l’empire de Charles-Quint. Le nouveau ministre des Affaires étrangères français, Agénor de Gramont, avait donc annoncé dans des déclarations d’une rare violence que la France s’opposait à cette candidature et, le 12 juillet 1870, le prince Léopold avait retiré sa candidature afin d’apaiser les tensions diplomatiques.
Napoléon III avait néanmoins demandé au roi de Prusse, par l’intermédiaire de l’ambassadeur de France, un engagement écrit de renonciation définitive.
Cette demande constituait une évidente et inutile humiliation, mais Guillaume 1er avait, à l’issue de l’entretien qu’il lui avait accordé à Ems, confirmé à l’ambassadeur la renonciation du prince Léopold. La dépêche dans laquelle Guillaume 1er relatait son entretien avec l’ambassadeur de France avait cependant été réécrite par Bismarck qui en avait fait un soufflet diplomatique en laissant croire à un congédiement humiliant de l’ambassadeur par Guillaume 1er. Bismarck désirait en effet provoquer un conflit avec la France afin d’achever l’unité allemande, et avait communiqué à la presse une version tronquée de cette dépêche pour contraindre moralement la France à déclarer la guerre à la Prusse.
La presse parisienne avait dénoncé l’affront de la dépêche d’Ems et avait incité Napoléon III à relever le gant. Certains, comme Adolphe Thiers, avaient en revanche prévenu que, vieillissante et mal équipée, l’armée française n’était pas prête et qu’elle était en outre démoralisée. Démoralisée par le désastre de l’expédition au Mexique qui s’était terminée, d’une part, par le rappel des troupes que Napoléon III y avait envoyées pour mettre en place l’empire qu’il voulait y créer et confier à Maximilien d’Autriche et, d’autre part, par la mort de ce dernier en 1867 devant un peloton d’exécution mexicain. Malgré ces ultimes avertissements, Napoléon III n’avait pas su résister à la provocation de Bismarck et la France avait déclaré la guerre à la Prusse le 19 juillet 1870.
La guerre franco-allemande de 1870 avait ainsi opposé le Second Empire français et les royaumes allemands unis derrière le royaume de Prusse.
***
Mal préparés, très inférieurs en nombre et mal commandés, les Français avaient été sévèrement battus dans plusieurs batailles. Le 2 septembre 1870, à la bataille de Sedan, Napoléon III avait été contraint de se rendre, faute de munitions, et avait été fait prisonnier avec 100 000 soldats. La France avait de nouveau été écrasée le 27 octobre 1870 à Metz, où le maréchal Bazaine s’était rendu avec 180 000 soldats. Un armistice avait été signé le 28 janvier 1871, dix jours après la proclamation de Guillaume 1er comme empereur allemand à Versailles.
Aux termes du traité de Francfort du 10 mai 1871, la France avait dû rendre à l’Allemagne l’Alsace-Lorraine qui avait été annexée par Louis XIV en 1681, et l’Alsace et la Lorraine avaient été incorporées le 9 juin 1871 dans le nouvel empire allemand. Un flot d’immigrants allemands étaient venus s’établir en Alsace-Lorraine qu’ils pensaient être un pays frère libéré où ils trouveraient d’autant plus facilement à s’intégrer qu’ils étaient souvent des fonctionnaires occupant des postes relativement élevés, et donc des partis intéressants.
Une clause du traité de Francfort permettait cependant aux habitants d’Alsace et de Lorraine de conserver la nationalité française s’ils quittaient la région avant le 1er octobre 1872. Environ 100 000 Alsaciens et Lorrains avaient ainsi choisi de quitter leur maison, leur terre et leur région pour s’installer dans la partie de la Lorraine restée française et dans diverses régions de France, mais aussi à l’étranger.
***
Karl Hertling et sa femme Joséphine étaient boulangers-pâtissiers à Guebwiller, petite ville alsacienne où l’immigration allemande avait été particulièrement forte. Respectivement âgés de 30 et 27 ans en 1871, ils habitaient avec leurs fils Thomas, six ans, et Christoph, un an, un appartement au-dessus de leur boulangerie-pâtisserie qui était la plus courue de la ville. Depuis l’annexion de l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne, la vie à Guebwiller leur était devenue chaque jour de plus en plus insupportable en raison de la morgue dont faisaient preuve certains de leurs nouveaux clients allemands. L’un d’eux, Herr Bauer, leur avait proposé un jour de leur racheter leur boulangerie-pâtisserie et leur logement pour un prix qu’ils avaient trouvé dérisoire. Karl avait répondu que sa boulangerie-pâtisserie et son appartement n’étaient « tout simplement » pas à vendre, sur quoi Herr Bauer avait rétorqué qu’à la place de Karl, il accepterait « tout simplement » son offre car il risquait d’être contraint par les circonstances et par les nouvelles autorités à quitter l’Alsace, avec mise de ses biens sous séquestre et possible vente aux enchères. L’allemand était ensuite devenu langue obligatoire en Alsace-Lorraine et l’annonce avait été faite que l’enseignement du français serait supprimé dans les classes primaires dès 1872.
Cela avait été la goutte d’eau qui avait fait déborder le vase. Karl et Joséphine Hertling avaient accepté l’offre de Herr Bauer en se jurant qu’il paierait un jour pour sa morgue, et, trois mois plus tard à peine, la « Boulangerie-Pâtisserie Gourmande Hertling » avait changé de propriétaire et de nom pour être désormais « Bauer’s Lecker Bäckerei ». Dans l’intervalle, Karl et Joséphine avaient effectué, pour eux et pour leurs deux fils, au grand dam des quelques parents qu’ils avaient en Alsace, les formalités dictées par l’option qu’ils avaient choisie de conserver la nationalité française en quittant la région devenue allemande.
La famille Hertling s’était alors installée dans le treizième arrondissement de Paris, en reprenant en location-gérance, sur le boulevard Saint-Marcel, une boulangerie-pâtisserie qui végétait et n’était pas, loin s’en fallait, la seule du quartier. Le talent de Karl dont la pâtisserie était légère, l’art qu’avait Joséphine de plaire aux clients dont très vite elle avait appris les noms et avec qui elle entretenait de ce fait des relations presque personnalisées, et leur force de travail à tous les deux, avaient cependant permis à leur boulangerie-pâtisserie de s’imposer sous le nom de « L’Alsace à Paris ». Trois ans plus tard, à la fin de l’année 1874, ils avaient racheté le fonds de commerce et les murs de la boulangerie-pâtisserie ainsi que l’appartement où ils habitaient avec leurs deux fils au premier étage, juste au-dessus de leur magasin.
***
Deux ans après leur arrivée à Paris, Karl et Joséphine avaient fait la connaissance d’un couple de couleur, M. et Mme Sénéchal, qui venaient de prendre en location l’appartement du deuxième étage, au-dessus du leur. André Sénéchal, qui avait une soixantaine d’années, s’était présenté comme un ancien ministre de l’Instruction Publique de la République d’Haïti qui avait été contraint à l’exil par une révolution ayant renversé le président de son pays. Il se morfondait depuis dans son exil parisien comme professeur d’histoire-géo dans un établissement confessionnel du treizième arrondissement et n’attendait qu’une chose : que la situation politique en Haïti lui permît de rentrer dans son pays où la vie, disait-il, était moins pénible au soleil que dans le froid, la grisaille et l’anonymat parisien, malgré les révolutions, insurrections et prises d’armes qui le secouaient périodiquement. Les rapports entre les Hertling et les Sénéchal étaient vite devenus presque intimes car, privée de ses petits-enfants restés en Haïti, Mme Sénéchal se plaisait à garder le petit Christoph que Joséphine avait autrement dans les pattes dans la boulangerie-pâtisserie où elle servait les clients et tenait la caisse.
Le changement politique espéré s’était produit au printemps 1876 quand le président haïtien Domingue avait lui-même dû prendre le chemin de l’exil et laisser la place au général Boisrond-Canal que connaissait bien Sénéchal. André Sénéchal avait annoncé à Karl Hertling qu’il cesserait à la fin du mois de juin 1876 d’enseigner l’histoire et la géographie aux petits Français pour rentrer au pays exercer sa profession d’avocat, son exil parisien lui ayant une fois pour toutes fait comprendre qu’il était de son intérêt de renoncer à la politique. Sénéchal avait également dit à Karl et Joséphine que, bien qu’Haïti ne fût pas un pays de tout repos, c’était pour les étrangers industrieux une terre d’opportunités, et les avait assurés qu’ils feraient fortune s’ils y émigraient pour y ouvrir une boulangerie-pâtisserie française.
Il avait dû être très convaincant, car quatre mois après le départ des Sénéchal, Karl et Joséphine Hertling avaient vendu et bien vendu leur boulangerie-pâtisserie et leur appartement et, avec leurs fils Thomas et Christoph et un bon pécule, avaient pris le bateau pour Haïti.
Ils avaient débarqué à Port-au-Prince en novembre 1876 et, après un bref séjour dans une pension de famille de la ville, avaient, grâce à André Sénéchal, pris en location une belle et grande villa dans le nouveau quartier résidentiel de Turgeau. Ils avaient obtenu en un tour de main le statut de résidents et, toujours conseillés par Sénéchal, avaient loué sur la place Geffrard, la plus belle de Port-au-Prince, une échoppe où ils installeraient leur boulangerie-pâtisserie dès que leur auraient été livrés les fours, pétrins et autres matériels de fabrication française qu’ils avaient commandés avant de quitter Paris.
Sénéchal avait dit aux Hertling que personne en Haïti n’avait jamais fait fortune en travaillant de ses mains et qu’ils ne pourraient intégrer la bourgeoisie haïtienne et cosmopolite de Port-au-Prince que s’ils se conduisaient eux-mêmes en bourgeois. Cela signifiait qu’ils ne devaient pas être en permanence au four et au moulin dans leur boulangerie-pâtisserie, et qu’ils devaient impérativement embaucher du personnel local qu’ils formeraient au métier de boulanger et de pâtissier et qu’ils superviseraient de près sans avoir à mettre eux-mêmes systématiquement la main à la pâte. Ils devraient certes être présents dans le magasin, mais comme patrons et sans avoir à servir eux-mêmes les clients, tâches qui devraient être assumées par leur personnel, qui ne leur coûterait pas cher et leur serait fidèle. Ils avaient écouté Sénéchal, incrédules, mais avaient suivi ses conseils après se les être fait confirmer par un vieux de la vieille à la Légation de France. Madame Sénéchal quant à elle avait imposé à Joséphine certains tabous proscrivant le travail manuel : elle pourrait de temps à autre faire la cuisine, mais jamais balayer ; elle pourrait se livrer à des travaux de couture, mais ne devrait jamais faire la lessive ou la vaisselle ; elle pourrait marchander avec les vendeurs ambulants, mais ne devrait jamais porter elle-même ce qu’elle leur aurait acheté.
La Boulangerie-Pâtisserie Gourmande Hertling avait été inaugurée en fanfare en mai 1877 par le ministre du Commerce en présence du Consul de France et, depuis, tous ceux qui pouvaient se le permettre à Port-au-Prince, et pas seulement le gratin de Port-au-Prince, n’achetaient plus leur pain et leurs pâtisseries qu’à la Boulangerie-Pâtisserie Gourmande Hertling.
Un an à peine plus tard, Karl Hertling avait ouvert dans un local contigu à sa boulangerie-pâtisserie, sous l’enseigne Epicerie Parisienne, un magasin qui s’approvisionnait auprès d’un grossiste de Martinique en vins, liqueurs, charcuterie, pâtes, fromages et confitures, et était devenu, comme la Boulangerie-Pâtisserie Gourmande Hertling, un autre lieu de rencontre de la bourgeoisie de Port-au-Prince. Quelques années plus tard, il était devenu l’un des principaux importateurs et distributeurs de vins et de liqueurs en Haïti, avait racheté, agrandi et modernisé sa villa de Turgeau, et était avec Joséphine un membre à part entière de la bonne société de Port-au-Prince, laquelle englobait aussi les principales familles des colonies française, allemande et anglaise d’Haïti.
Karl était également le président de L’Amicale Alsacienne, une association qui entretenait la flamme alsacienne en Haïti et dont les dîners commençaient toujours par l’évocation de l’Alsace :
« C’est un pays de plaine et de montagne,
Que les vieux Gaulois ont conquis
Deux mille ans avant Charlemagne
Et que l’étranger nous a pris !
C’est la vieille terre française,
De Kléber, de la Marseillaise !
La terre des soldats hardis,
À intrépide et froide audace,
Qui regardent toujours la mort en face !
C’est la vieille et loyale Alsace. »
Joséphine quant à elle était devenue sur tous les plans l’un des principaux piliers de la colonie française d’Haïti. C’est Joséphine qui, par le truchement de Me Sénéchal, avait suggéré au président Boisrond-Canal, pour maintenir au beau fixe les relations entre la France et Haïti, d’organiser un grand service religieux à la cathédrale de Port-au-Prince à la mémoire d’Adolphe Thiers, l’ancien chef de gouvernement français décédé en 1877.
***
Les débuts avaient néanmoins été difficiles pour Karl et Joséphine Hertling. Ils avaient en effet vite fait connaissance avec l’instabilité politique qui était chronique en Haïti. Le président Boisrond-Canal avait échappé de justesse à un attentat, mais une prise d’armes l’avait contraint peu après à prendre le chemin de l’exil. Le général Salomon avait été élu président en octobre 1879, mais un antagonisme virulent opposait les Nationaux de Salomon, chef autoproclamé des masses noires dont le slogan était « Le pouvoir au plus grand nombre », aux Libéraux de Boyer Bazelais et d’Edmond Paul, chefs de file de la bourgeoisie mulâtre et noire pour qui c’était « Le pouvoir aux plus capables ». Il s’était ensuivi un débarquement armé de Boyer Bazelais et d’une centaine de ses partisans à Miragoâne en mars 1883 ; le siège de Miragoâne par l’armée de Salomon, au cours duquel Boyer Bazelais et nombre de ses partisans étaient morts de dysenterie ou au combat ; puis une sévère répression à Port-au-Prince et dans toutes les villes du pays qui avaient exprimé des sympathies pour les Libéraux, entraînant de nombreux départs en exil.
Tout cela n’avait pas été bon pour le commerce, et L’Epicerie Parisienne, comme d’autres maisons étrangères et haïtiennes, avait été prise d’assaut puis pillée par la populace. Les maisons étrangères concernées avaient cependant été dédommagées par l’Etat haïtien sous la pression de leurs légations respectives, et la somme allouée à Karl Hertling l’avait plus qu’indemnisé de son préjudice.
***
A leur arrivée en Haïti à la fin de l’année 1876, à l’âge de douze et sept ans, Thomas et Christoph Hertling avaient été inscrits à l’école congréganiste qu’avaient ouverte à Port-au-Prince les Frères de l’Instruction Chrétienne qui avaient quitté leur Bretagne natale à partir de 1864, à l’instigation du Vatican, pour se consacrer à l’éducation chrétienne des élites haïtiennes. Ils avaient été élevés par leurs parents en bons petits Français aspirant au retour de l’Alsace et de la Lorraine dans le giron de la France mais, en même temps, comme tous les fils ou filles des étrangers d’Haïti, Thomas et Christoph Hertling en étaient venus à maîtriser le créole haïtien aussi bien que leur langue maternelle. Ils avaient la méringue et la musique haïtienne dans le sang et étaient d’excellents danseurs qui savaient se déhancher à l’haïtienne. Comme la plupart de leurs amis de souche européenne, Thomas et Christoph n’avaient jamais remis les pieds en Europe depuis leur arrivée en Haïti en 1876 avec leurs parents. Ils ne connaissaient plus qu’Haïti et, progressivement, s’étaient considérés comme Haïtiens à part entière, d’autant plus que, pour avoir librement accès à certaines activités commerciales réservées aux nationaux, Karl, leur père, aidé par Me Sénéchal, avait obtenu la nationalité haïtienne pour lui-même, sa femme et ses fils, au vu et au su de la Légation de France qui reconnaissait la double nationalité dans l’intérêt bien compris de la France.
Thomas et Christoph se considéraient cependant comme Français par héritage, et c’était toujours avec la chair de poule qu’ils avaient au cours des ans écouté ou entonné La Marseillaise lors de fêtes à la Légation de France ou, plus souvent encore, lors des réceptions ou dîners que leurs parents donnaient pour la dizaine de membres français de L’Amicale Alsacienne qui résidaient à Port-au-Prince. Thomas et Christoph avaient pour amis tous les garçons et filles de leur âge de la bonne société de Port-au-Prince, grâce, ils en avaient conscience, à la réussite spectaculaire de leurs parents et aux efforts qu’ils avaient faits pour s’intégrer dans la bourgeoisie locale qui se croyait sortie de la cuisse de Jupiter.
Les Hertling avaient leur banc, au premier rang, dans la chapelle paroissiale Saint-Louis-Roi-de-France à Turgeau, banc qu’occupaient les dimanches matins, pour la grand-messe, Joséphine, Thomas et Christoph. Karl n’allait en revanche plus à la messe, mais cela ne l’empêchait pas d’entretenir des relations privilégiées avec le curé français de Saint-Louis-Roi-de-France qui, tous les dimanches après la grand-messe, venait partager un copieux petit-déjeuner avec lui sur la terrasse couverte de sa villa toute proche.
***
Thomas Hertling avait terminé ses études secondaires en Haïti en 1883, à 18 ans, et était parti pour Paris où il avait été admis dans un établissement d’enseignement technique supérieur de travaux publics. Il savait en partant qu’il quittait Haïti pour longtemps, peut-être même pour la durée de ses études universitaires, car la traversée qui, escales comprises, durait près de trois semaines, ne lui permettrait guère de retourner au pays, en Haïti, pour des vacances d’été suffisamment longues pour justifier le voyage.
Thomas avait logé dans un foyer étudiant, avait obtenu son diplôme d’ingénieur, puis avait pendant deux ans fait son service militaire à Nancy avant de faire le grand saut et d’entrer dans la vie active en 1891. A Paris et non à Port-au-Prince comme l’avait espéré son père, car Thomas était à Paris comme un poisson dans l’eau, alors que les nouvelles reçues d’Haïti --où une nouvelle main de fer, le général Florvil Hyppolite, avait pris le pouvoir et faisait à nouveau trop facilement couler le sang-- ne l’encourageaient pas à « rentrer au pays ». Thomas était donc entré au service de l’Etat, dans l’administration en charge de la construction des routes, des ponts, des tunnels et des barrages, et avait épousé en 1892, en présence de ses parents qui étaient pour l’occasion revenus pour la première fois dans cette France qu’ils avaient quittée en 1876, la fille d’un éminent professeur de droit à la faculté de Paris, qui avait quitté l’Alsace pour la France après la guerre de 1870. Elle s’appelait Alice et avait coup sur coup donné naissance à deux filles, Marguerite puis Marie-Maud, avant la naissance en 1896 d’un fils, Xavier, puis en 1900 d’un second fils, François.
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Quant à Christoph, il n’était pas fait pour les études supérieures, avaient admis Karl et Joséphine. Ils n’avaient donc pas insisté et Christoph s’était dès l’âge de 17 ans inséré dans les affaires familiales aux côtés de son père qui en avait été d’autant plus heureux qu’il redoutait déjà que son fils Thomas fît durablement carrière en France et fût perdu pour Haïti, certes, mais surtout pour lui, Karl. Christoph avait progressivement pris en charge l’entreprise d’export-import qu’avait fondée son père : elle exportait le café que des spéculateurs achetaient pour les Hertling aux paysans, et importait le vin, le champagne et les liqueurs qui étaient consommés en Haïti ainsi que toutes sortes de produits alimentaires et de petits équipements pour la maison et la cuisine.
Grand amateur de jupons, Christoph avait collectionné les flirts et les fiancées et s’était marié en 1895, à 25 ans, avec Elisabeth, une jeune fille d’une grande beauté née des œuvres d’une mulâtresse haïtienne et d’un cadre détaché par la France auprès de la Banque Nationale d’Haïti pour veiller au paiement de l’indemnité que la France avait exigée d’Haïti en 1825 pour reconnaître son indépendance et qui, 70 ans plus tard, de refinancement en refinancement, était toujours loin d’avoir été intégralement soldée. Des mauvaises langues avaient relevé que le mariage s’était fait dans la précipitation et que Charles, ce magnifique bébé de quatre kilos qui était né six mois plus tard, n’était pas prématuré comme le disait la famille, mais le fruit d’un amour consommé avant le mariage. Charles n’avait pas été détrôné par ses sœurs jumelles, Jessy et Ginette, nées deux ans plus tard, et ils avaient tous les trois été gâtés et pourris par Karl et Joséphine qui reconnaissaient volontiers être des grands-parents « gâteux et gâteaux ».
***
Karl Hertling avait eu 73 ans en janvier 1914. C’était un homme heureux, riche et en bonne santé qui profitait tous les jours de son fils et de ses petits-enfants d’Haïti, correspondait deux fois par mois avec son fils et ses petits-enfants de France avec lesquels il se montrait généreux, avait des relations et des amis dans toutes les sphères de Port-au-Prince, y compris avec les politiques et le sommet de l’Etat, et s’entendait parfaitement avec Joséphine bien qu’on lui prêtât une liaison discrète avec une femme de 50 ans qui habitait le quartier de Saint-Gérard.
La sagesse populaire voulait que les fortunes fussent faites par la première génération, développées et consolidées par la seconde, et enfin dissipées par la troisième. Karl avait fait fortune, et Christoph l’aidait puissamment à la développer. Puisque Xavier et François feraient sûrement carrière en France comme leur père Thomas, Karl comptait sur Charles, beaucoup plus que sur ses petites-filles d’Haïti et, pour cause, de France, pour que le fruit de deux générations d’efforts ne fût pas dissipé par la troisième.
Karl savait pouvoir compter sur Charles, qui avait été un élève sérieux et travailleur et le premier de sa classe pendant toute sa scolarité à l’Institution Saint-Louis de Gonzague, ce collège catholique qu’avaient créé les Frères de l’Instruction Chrétienne de Ploërmel dans le Morbihan. Avec son mètre 88 et son corps musclé d’athlète parfait, Charles avait année après année remporté le 800 mètres lors du championnat interscolaire d’athlétisme de Port-au-Prince, ce qui ne l’empêchait pas pour autant de gratter la guitare. Il était devenu le confident qui accompagnait Karl toutes les fins de semaine ou presque à la chasse dans la plaine du Cul-de-Sac, et avait des amis à la pelle dans tous les milieux, amis qui lui rendaient bien l’amitié qu’il leur témoignait. Il était affectueux, un ange gardien pour ses sœurs et semblait préférer, Karl l’aurait parié, ses grands-parents paternels aux parents de sa mère, tout dignes d’estime qu’ils fussent.
Charles aurait 18 ans en juin 1914 et partirait au début du mois de juillet pour la France où il avait été admis à la Faculté des Sciences Economiques de Paris. Il logerait boulevard Raspail, dans le VIe arrondissement de Paris, chez son oncle Thomas, et partagerait la chambre de son cousin Xavier qui avait son âge. Charles, se disait Karl, était très attaché à Haïti et il ne lui ferait pas le coup que lui avait fait Thomas en choisissant de rester en France et d’y faire sa vie après ses études. Il reviendrait sûrement au pays, c’est-à-dire en Haïti, après ses études et il saurait alors préserver et faire fructifier le patrimoine familial.
Encore faudrait-il cependant que Charles séjournât en France deux ans de plus après son diplôme, le temps d’effectuer son service militaire. Ce service militaire serait un investissement nécessaire, car il fallait à tout prix, estimait Karl, que son petit-fils fût considéré par la Légation de France à Port-au-Prince comme un Français à part entière pour bénéficier de cette denrée rare qu’était la protection de la France en Haïti.
Rien en effet n’était simple en Haïti où l’instabilité n’avait jamais été aussi grande. Ainsi, constatait Karl, le général Cincinnatus Leconte, élu président en août 1911 et dont les premières actions avaient été prometteuses, était mort un an plus tard, en août 1912, dans l’explosion de son palais. Son successeur, le général Tancrède Auguste, élu en août 1912, dont on attendait beaucoup, était décédé en mai 1913 après une courte maladie, mais on murmurait qu’il avait été empoisonné. L’avocat Michel Oreste l’avait remplacé quelques jours plus tard en devenant le premier civil à être élu président d’Haïti en 109 ans d’indépendance, mais il avait été contraint de démissionner en janvier 1914 par la rébellion paysanne des Cacos dont l’un des chefs, le général Zamor, avait été élu président en février 1914. Et il ne se maintiendrait pas longtemps au pouvoir, car ce n’était un secret pour personne que d’autres chefs Cacos aspiraient déjà à la première place.
Tout était donc compliqué dans ce pays où tout nouveau président proclamait « L’ère nouvelle » lorsque son élection était consécutive au départ en exil de son prédécesseur ou, dans le cas contraire, se réclamait de son « Illustre Prédécesseur ». Il fallait donc en tenir compte, et un homme d’affaires honnête et prudent devait respecter quelques règles essentielles pour survivre dans de bonnes conditions. Il fallait d’abord tout faire pour être en odeur de sainteté avec le pouvoir en place, et tout faire également pour que la proximité avec le pouvoir ne rende pas un homme d’affaires tributaire des vicissitudes qui pourraient affecter le pouvoir. Il fallait également accepter d’être périodiquement racketté par le pouvoir à l’occasion des souscriptions diverses et variées qu’il lançait et qui, pour Karl, faisaient partie, à l’instar des taxes et impôts divers, des éléments entrant dans la définition du prix de revient. Il fallait enfin avoir sous la main un proche du pouvoir dont l’action, conjuguée avec celle du fils d’André Sénéchal qui avait efficacement remplacé son père à la tête du cabinet d’avocats familial, permettait de modérer l’ardeur et l’appétit des racketteurs et, plus généralement, de tirer l’homme d’affaires de tout mauvais pas.
Karl avait beaucoup appris à cet égard en 38 ans d’Haïti, mais son fils Christoph qui avait grandi dans ce pays était meilleur que lui et était passé maître en la matière. Christoph ne s’était en rien opposé au départ prochain de Charles pour Paris et la Faculté des Sciences Economiques, mais il avait depuis des années déjà entrepris de transmettre à son fils les enseignements qui ne lui seraient pas donnés à la Fac de Paris et qui lui permettraient, dans la vraie vie, celle qu’il affronterait en Haïti, de gérer et faire prospérer les entreprises familiales.
Depuis que le drame de Mayerling avait enlevé en 1889 à l’empereur François-Joseph son fils l’archiduc Rodolphe, l’archiduc héritier d’Autriche-Hongrie était François-Ferdinand. Au lendemain des grandes manœuvres de Bosnie auxquelles il venait de présider en qualité de feld-maréchal et d’inspecteur général de l’armée autrichienne, François-Ferdinand était tombé à Sarajevo le 28 juin 1914 sous les balles d’un exalté qui croyait devoir venger sur l’héritier du trône la politique antiserbe poursuivie par le cabinet de Vienne, qui ne voulait pas laisser s’édifier à sa frontière une grande Serbie slave et s’employait à créer en contrepoids à la Serbie un Etat croato-slovéno-dalmate.
Comme l’automobile qui transportait l’archiduc et son épouse arrivait à peu de distance de l’hôtel de ville de Sarajevo, Gavrilo Princip, un jeune homme de 19 ans qui était jusqu’à la veille encore élève d’un lycée de Sarajevo, avait tiré deux coups de feu dans la direction du couple princier. Le premier avait atteint la duchesse au ventre, le second avait frappé l’archiduc à la gorge et lui avait coupé la carotide, et ce furent deux agonisants que la voiture avait emmenés à toute vitesse au grand hôpital de Sarajevo. Tous les soins qu’on leur avait prodigués s’étaient avérés inutiles.
Le fait que l’auteur de l’attentat eût été un Serbe avait soulevé contre tous les Serbes de Bosnie et d’Herzégovine une violente explosion de fureur. Des troubles s’étaient produits dans diverses villes de Bosnie, les Serbes avaient été attaqués et brutalisés à Sarajevo et à Mostar, leurs magasins avaient été pillés, le sang serbe avait coulé et l’état de siège avait dû être proclamé. La Serbie avait officiellement protesté mais avait assuré l’empire austro-hongrois que le crime de Princip lui faisait horreur.
La tension qui s’était manifestée depuis le drame de Sarajevo dans les rapports entre l’Autriche-Hongrie et la Serbie avait pris soudain un caractère d’acuité inattendu. Le 21 juillet 1914 à 18 heures, le ministre d’Autriche-Hongrie à Belgrade avait en effet remis au ministre serbe des affaires étrangères une note comminatoire, véritable ultimatum, dont le ton seul avait provoqué dans les chancelleries une stupéfaction profonde. L’Autriche-Hongrie exigeait de la Serbie, en premier lieu, la publication au journal officiel d’une déclaration du gouvernement royal serbe condamnant la propagande contre l’Autriche-Hongrie, exprimant le regret que des officiers et des fonctionnaires serbes eussent pris part à cette propagande, réprouvant toute tentative d’immixtion dans les destinées des populations de l’empire austro-hongrois et menaçant de sévir contre quiconque irait à l’encontre des volontés ainsi manifestées. Vienne exigeait en second lieu un engagement des autorités serbes de réprimer toute action dirigée contre l’Autriche-Hongrie et d’abord de fermer les publications affichant le mépris ou la haine de la double monarchie, de révoquer les fonctionnaires et officiers coupables et de dissoudre certaines associations. L’Autriche-Hongrie demandait enfin aux autorités serbes d’ouvrir une enquête judiciaire, à laquelle participeraient un certain nombre de fonctionnaires autrichiens, contre les auteurs et les partisans du complot du 28 juin 1914, en se réservant de fournir elle-même les noms des coupables à frapper. Vienne laissait au gouvernement serbe 48 heures pour se déterminer.
Cette note de Vienne avait été un coup de foudre. La Serbie avait accepté toutes les exigences formulées dans la note autrichienne, ne faisant de réserves que sur deux points : elle demandait qu’on lui prouvât la culpabilité des fonctionnaires et officiers qu’on voulait l’obliger à sacrifier ; elle voulait aussi des explications sur la façon dont les fonctionnaires autrichiens prendraient part à l’enquête que la Serbie se déclarait prête à ouvrir.
La réponse à la note de l’Autriche-Hongrie avait été faite dans les délais, mais la Serbie recevait aussitôt après du représentant de l’Autriche-Hongrie l’avis écrit que la réponse serbe, au regard des instructions qu’avait reçues ce diplomate, ne pouvait le satisfaire et qu’en conséquence il quittait Belgrade avec tout le personnel de la légation. Sur ce, la Serbie décrétait sa mobilisation le 25 juillet 1914.
La première question qui s’était alors posée était celle de savoir ce que serait la réaction de la Russie tsariste, protectrice des peuples slaves et plus particulièrement bienveillante envers la Serbie qu’elle voulait aider à créer une grande Serbie depuis l’annexion de la Bosnie-Herzégovine par l’Autriche-Hongrie en 1909. La Russie ne semblait pas devoir faillir à son devoir tutélaire, dans l’espoir sans doute qu’un peu de temps gagné permettrait peut-être une intervention collective modératrice des puissances.
Seule l’influence de l’Allemagne pouvait cependant être efficace. Or, dès le début du conflit, le gouvernement allemand avait pris une attitude qui ne permettait guère de compter de sa part sur une intervention modératrice. Berlin faisait ainsi savoir à Paris que le débat devait rester localisé entre Vienne et Belgrade et ne pas devenir une question d’alliance et que, s’il en était autrement, on pouvait redouter les conséquences les plus graves : si, dans le cas d’hostilités, la Russie intervenait aux côtés de la Serbie, l’Allemagne apporterait son appui à son allié autrichien, et la France, la Grande-Bretagne et l’Italie se trouveraient entraînées, par un jeu d’alliances, dans la plus effroyable des guerres. Tout s’était alors enchaîné très vite.
Le mardi 28 juillet 1914, l’Autriche notifiait aux puissances qu’elle était en guerre contre la Serbie et annonçait sa mobilisation. La Grande-Bretagne proposait aussitôt une médiation à quatre, Grande-Bretagne, France, Russie et Allemagne, mais l’Allemagne déclinait l’offre.
Le mercredi 29 juillet, la Russie commençait la mobilisation de 14 corps d’armée, ce qui amenait l’Allemagne à informer la Russie que la mobilisation du Tsar, même partielle, amènerait la mobilisation allemande. Le même jour, les Autrichiens commençaient le bombardement de Belgrade.
Le jeudi 30 juillet, la Russie exigeait l’assurance que l’indépendance et la souveraineté de la Serbie seraient respectées, et le Tsar décrétait la mobilisation générale.
Le samedi 1er août, le chef du gouvernement français décrétait le début de la mobilisation générale pour le 2 août, et tous les clochers et beffrois de France faisaient entendre un sinistre tocsin annonçant la mobilisation générale.
Ce même jour, l’empereur Guillaume II ordonnait la mobilisation en Allemagne puis déclarait la guerre à la Russie.
Le 2 août au soir, l’Allemagne sommait le gouvernement belge de ne pas s’opposer au passage des troupes allemandes à travers la Belgique.
Le 3 août, l’ambassadeur d’Allemagne transmettait à René Viviani, chef du gouvernement français, la déclaration de guerre à la France au motif que des avions français auraient attaqué le territoire allemand. Il quittait alors Paris, tandis que la Belgique refusait de laisser passer les troupes allemandes.
L’entrée des troupes allemandes en Belgique entraînait la déclaration de guerre de la Grande-Bretagne à l’Allemagne le 4 août 1914.
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Charles Hertling avait embarqué à Port-au-Prince à la fin du mois de juillet 1914 sur un paquebot de la Compagnie générale transatlantique. Le navire avait notamment fait escale à la Guadeloupe puis à la Martinique où il avait embarqué beaucoup de passagers avant de mettre le cap sur le Havre où il était arrivé à la mi-août 1914.
Les nouvelles de l’attentat de Sarajevo et des tensions diplomatiques qui avaient suivi avaient été connues à Port-au-Prince avant le départ de Charles, et le commandant du paquebot avait pendant la traversée régulièrement informé les passagers de ce qui se passait en Europe, de sorte que Charles savait, en arrivant au Havre à 18 ans, que la France avait décrété la mobilisation générale, et que la guerre avait éclaté en Europe. Charles avait acheté au Havre des journaux qu’il avait parcourus dans le train qui le conduisait à Paris, et savait ainsi en arrivant dans la capitale que la mobilisation s’était déroulée dans les meilleures conditions : aucun plan de grève générale n’avait été mis en application pour tenter de s’opposer à la guerre ; aucune manifestation pacifiste n’était venue s’opposer à l’esprit d’Union sacrée qui s’installait dans le pays, alors que ces manifestations avaient été nombreuses en juillet ; aucun cas réel de désertion n’avait été recensé et le nombre d’insoumis avait été infime. Techniquement, la mobilisation avait été une réussite, et l’organisation des transports, placée sous la responsabilité des militaires mais réglée en fait par les cheminots eux-mêmes, avait été impeccable.
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Charles s’était dit pendant la traversée que la guerre qui s’annonçait ne serait pas vraiment la sienne. Certes, il était Français et le passeport français que détenaient tous les membres de sa famille était précieux, notamment en Haïti où il les mettait globalement à l’abri de l’arbitraire et des exactions de toutes sortes que, dans ce pays de non-droit, les gouvernements successifs réservaient à leurs nationaux lorsqu’ils avaient le mauvais goût de déplaire au régime en place. Certes, encore, son grand-père Karl était le président de l’amicale des Alsaciens et des Lorrains en Haïti et avait depuis toujours entretenu chez ses petits-enfants d’Haïti la flamme et le rêve d’un retour de l’Alsace-Lorraine à la France, mais personne n’y croyait plus vraiment et l’amicale était au fil des ans devenue un prétexte à des réunions mondaines. En outre, au contraire de son oncle Thomas qui avait vraiment choisi la France, son père à lui, Christoph, n’avait séjourné en France que pendant deux mois depuis son arrivée en Haïti à l’âge de sept ans en 1876, pour découvrir en compagnie de sa femme la France qu’il ne connaissait pas. Enfin, son grand-père et son père jouissaient de la nationalité haïtienne obtenue par naturalisation, au vu et au su de la Légation de France qui fermait délibérément les yeux, ce qui leur permettait d’avoir sur le plan commercial la même liberté d’action que celle réservée par le droit haïtien aux nationaux haïtiens.
Rien, sinon la couleur de sa peau, ne le distinguait de ses amis haïtiens. Il était comme eux né en Haïti, parlait créole comme eux, et n’avait jamais mis les pieds en France jusqu’à son départ d’Haïti en juillet 1914. Comme eux, il préférait la méringue haïtienne, pour la chanter ou la danser, à la valse, celle des beaux salons comme celle des guinguettes. Enfin, il ne savait pas encore ce qu’étaient le froid, la grisaille et la neige, mais leur préférerait à coup sûr le soleil, le ciel bleu et la chaleur d’Haïti, où il faisait si bon vivre lorsqu’on était comme lui né du bon côté de la barrière.
Devrait-il donc risquer de se faire tuer pour la France, alors que c’était sûrement en Haïti qu’il ferait sa vie, ses études terminées ?
La question était heureusement purement théorique, avait-il fini par se dire, car tout laissait penser que la guerre serait courte et qu’elle prendrait en tout cas fin bien avant son vingtième anniversaire et le mois d’octobre 1916, époque avant laquelle la classe 1917 à laquelle il appartenait ne pouvait pas être appelée. Le recrutement des armées françaises était en effet organisé par une loi de 1872 selon laquelle tout Français pouvait être appelé « depuis l’âge de 20 ans jusqu’à l’âge de 40 ». Il avait donc deux ans devant lui au moment où ses cours à la Faculté des Sciences Economiques allaient commencer, et ce n’est qu’à l’été 1916, après sa deuxième année à la Fac, qu’il aviserait et déciderait un retour anticipé en Haïti ou d’aller faire de la figuration sur le front.
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Ses cousins étaient en vacances à Cabourg chez leurs grands-parents maternels lors de l’arrivée de Charles à Paris au lendemain de l’Assomption, mais ses oncle et tante, Thomas et Alice, l’avaient accueilli chez eux, boulevard Raspail, avec beaucoup de chaleur. Il avait rencontré son oncle Thomas pour la première fois, mais connaissait en revanche sa tante Alice qui, six ans plus tôt, avait fait un séjour de six mois en Haïti chez Karl et Joséphine, lorsqu’elle avait accompagné sa fille Marguerite à qui le médecin de famille avait recommandé un séjour prolongé aux Antilles comme moyen le plus radical pour faire cesser les bronchites à répétition dont Marguerite était affligée l’hiver.
Marguerite s’était mariée depuis, avait deux enfants en bas âge, habitait rue de Fleurus non loin de chez ses parents, mais Max Bance, son mari pharmacien, avait été mobilisé au début du mois et avait comme tant d’autres été envoyé sur le front. Elle avait confié ses deux marmots à sa mère et, disponible, avait fait découvrir à Charles les merveilles de Paris, de Notre-Dame de Paris et la Sainte-Chapelle à la Tour Eiffel et aux Invalides, du jardin du Luxembourg, du Panthéon et de la Sorbonne à la Place des Vosges ; du Louvre, des Tuileries et de la place de la Concorde à l’Opéra, à la Comédie Française et aux grands boulevards ; de l’Arc de Triomphe et des Champs-Elysées aux quais de la Seine et aux bouquinistes. Charles avait été ébloui mais pas surpris : il s’était trouvé en terrain de connaissance, tant il avait feuilleté au fil des ans, chez Karl et Joséphine, de somptueux ouvrages présentant Paris et ses trésors.
En soirée, lorsque ses oncle et tante ne l’emmenaient pas au théâtre, Charles avait droit à de longues conversations avec Thomas.
