Freud, un indispensable étranger - Jean Claude Schotte - E-Book

Freud, un indispensable étranger E-Book

Jean Claude Schotte

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Beschreibung

Freud. Encore une fois ! Avec conviction. Et non sans plaisir - compliqué, et contradictoire parce qu’humain, le seul possible ainsi que l’apprend l’œuvre de Freud. Aucun clinicien, psychanalyste ou non, ne devrait prétendre se passer de cette œuvre, peu à la mode. Car Freud n’a cessé de questionner la chose à laquelle ce clinicien est confronté chaque jour, du moins s’il se le permet au lieu de formater ses rencontres : la Lust et l’Unlust, éprouvées par un sujet dont le fonctionnement psychique ne saurait être réduit à ses seuls aspects économiques. Il faut donc restituer celles-ci entièrement, en résistant à tout réductionnisme naturaliste. Freud, héritier paradoxal de la modernité inaugurée par Descartes, a en effet dû se rendre à l’évidence : le sujet n’est pas « maître et possesseur » de lui-même, et il faut bien qu’il le supporte, n’en déplaise aux tenants actuels du pragmatisme technique. Par ailleurs, s’il faut passer par Freud, c’est pour s'en passer, à certains égards. Qui bene amat, castigat. Freud est un auteur qui mérité d’être contredit et questionné. Et l’on ne saurait s’approprier son œuvre de manière durable sans traduction. Celle-ci est entreprise ici à partir des œuvres de Michel Foucault, qui s’oppose à la trop évidente vérité sexuelle du sujet, et de Jean Gagnepain, qui permet en outre de formuler une authentique axiologie, délestée de ses présupposés freudiens, trop sociocentriques. Aussi, ce livre est-il à prendre pour le premier tome d’une série intitulée Still lost in translation, consacrée à une relecture de l’Œdipe tyran de Sophocle. La vérité du héros tragique, très différent de l’Œdipe freudien, apparaît dans l’exercice du pouvoir par un héros éphémère, mortel, institué à la manière du « tyrannos » antique, et appelé à sauver la cité d’une injustice en se perdant lui-même.

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Seitenzahl: 551

Veröffentlichungsjahr: 2015

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Voor Leen, Emilia, Jiline en Orane

Timeo hominem unius libri

Thomas d’Aquin1

I don’t know the question, but sex is definitely the answer

Woody Allen

1 « Je crains l’homme d’un seul livre ». La phrase, où le mot « hominem » (homme, humain), est parfois remplacé par le mot « lectorem » (lecteur), est attribuée à Thomas d’Aquin. Elle est ambigüe, et se prête à deux interprétations contraires : d’habi-tude elle sert à critiquer celui qui se limite à un seul livre et qui ne connaît rien d’autre, mais elle peut également indiquer que le lecteur en question est un adversaire redoutable, puisqu’il a approfondi une pensée de fond en comble. Mon credo personnel est qu’il faut retourner une pensée dans tous les sens, et puis une autre au moins. Vaste projet ! Mais le seul qui permette dans le champ du savoir une distribution du pouvoir autre que totalitaire, sans virer à l’éclectisme chaotique, épistémologiquement trop incohérent, mais socialement utile parce que commode. Lisez Freud, mais lisez par exemple aussi Michel Foucault ou Jean Gagnepain, qui ne sont pas psychanalystes.

Table des matières

INTRODUCTION :UN CONTEXTE, UN LIVRE

La réglementite carabinée

La science psychothérapeutique sans histoire(s), ou le pragmatisme technique au détriment du reste

La mise en discipline

Quelques préjugés ambiants

À la recherche d’Œdipe ou passer par Freud pour s’en passer

Questionner le plaisir à la manière de Freud

La découverte d’une spécificité humaine

Et après ?

PREMIÈRE PARTIE : LIRE FREUD, POUR QUOI ?

C

HAPITRE

1 : À

VOS SOUHAITS

 !

Recycleren is moeilijk

What’s in a name ?

La fuite face à l’excitation externe, les réactions motrices face aux besoins continus

La satisfaction des besoins

Le souhait de rétablissement du premier plaisir, le souhait de restitution de la première réponse au déplaisir

Hallucination et épreuve de réalité

Le travail de la pensée en train d’effectuer un essai, l’agir

La défaillance de l’objet dans le monde extérieur, le renoncement

Généalogie et nature psychique du souhait

Généalogie du sujet comme sujet du souhait

Les détours du plaisir : le bonheur de la découverte, le défi de l’échec

Et donc …

Les vertus de la pause, les bienfaits de l’indifférence, l’éloge de la fuite

C

HAPITRE

2 : L

ES PARADOXES DU PLAISIR

La culture du déplaisir de l’ascète, ou l’éloge de la méthode et du raffinement

Les pulsions de mort

La compulsion de répétition : le penchant à la régression ou le conservatisme des pulsions

L’élan et ses avatars cliniques

Et donc …

Les vertus de l’obstacle épistémologique, à dépasser

C

HAPITRE

3 : L

ES DESTINS DES PULSIONS, SEXUELLES ET AUTRES

Plaisir ou plaisir sexuel ? Besoin ou pulsion sexuelle ?

Le rêve, réalisation de souhaits, mais pas nécessairement sexuels

La sexualité névrotique, la sexualité perverse et la sexualité infantile, ou la sexualité rebelle à la reproduction

La définition freudienne de la pulsion

Les destins invraisemblables de la pulsion sexuelle

Les pulsions sexuelles, partielles et unifiées

L’objet et ses Ersatz

Les ambassadeurs des pulsions : l’affect et la représentation

La pulsion sexuelle et les autres intérêts

Le rôle de la sexualité dans les pathologies psychiques

Sublimation, idéalisation et identification

Une question pour les psychanalystes d’après Freud

Et donc …

Les vertus du plurilinguisme intellectuel

C

HAPITRE

4 : L

A TROP ÉVIDENTE VÉRITÉ SEXUELLE DU SUJET

Un axiome psychanalytique

Le discours bataille

L’invitation à la parrhésie

Le contexte : la vérité du sexe à l’ère du biopouvoir

De quoi faut-il se libérer ?

La sexualité, née incestueuse, interdite et détournée

La civilisation du petit primitif, ou la naissance d’un sujet de loi, d’un sujet de société

Régulation fictive sans reste, régulation réelle impossible, réglementation socialement partagée

Le soupçon sexuel

L’autre scène, le conflit des volontés

La guerre sans sexe

Et donc

...

Les vertus des distinguos conceptuels

C

HAPITRE

5 : L

E NARCISSISME,

A

MOUR-PROPRE ET AUTOSUFFISANCE

Qui est Freud, qu’est-ce qu’un freudien ?

La vie sexuelle en société par renoncement à la sexualité infantile

Le travail de culture aux frais de la sexualité sans plus

Amour propre (Eigenliebe) et amour objectal (Objektliebe)

La culture érotique

La vie en société par renoncement à la dépendance

Autosuffisance et com-plaisance

La double « Versagung »

Et donc …

Les vertus des pères

C

HAPITRE

6 : L

E CLIVAGE DU SUJET.

S

ES MODES DE DÉFENSE

Psychologue ? Métapsychologue, ou la vie psychique ne se réduit pas à la vie consciente

Les traces mnésiques inaccessibles, les souvenirs inattendus et l’appropriation subjective des plaisirs et des déplaisirs

Le difficile équilibre entre plaisir et déplaisir

L’abréaction et les traumas infantiles

« Die Unverträglichkeit » : insupportable et irréconciliable

Les affections du « Ich », ses états de maladie

« Ça, je ne le sais vraiment pas », et mon oubli est souhaité

La résistance du « Ich »

Les réminiscences et les symptômes, ou le souhait d’oublier qui ne réussit qu’en apparence

Oublier ? Refouler, rejeter, repousser … sans détruire

« Die Spaltung des Bewusstseins » ou le clivage de la conscience (1895), « die Ichspaltung » ou le clivage du « Ich » (1938)

La maladie, une dysharmonie quantitative

Deux pôles, un médiateur – sommé d’advenir

La défense névrotique : répression du Ça, dépendance à la réalité

La défense névrotique : retour du refoulé, perte de réalité

La défense psychotique : « der Realitätsverlust »

La défense psychotique : « der Realitätsersatz »

La défense perverse : deux attitudes contraires à la fois

Et donc …

DEUXIÈME PARTIE : UN SECOND DÉSENCHANTEMENT

C

HAPITRE

1 : T

RADITION ET MODERNITÉ

« Wahrheit und Dichtung »

Les auteurs classiques

L’autorité de la tradition gréco-romaine

La modernité : maître et possesseur de la nature, maître et possesseur de la société

Prométhée enchaîné ?

Lumières obscures ?

C

HAPITRE

2 : U

N PARI RATÉ

 ?

« Traduttore, traditore »

Un monument à recycler – à nouveaux frais

Une certaine idée du sujet : un impossible irrémédiable, au-dedans

Un pari raté ?

« Die unerledigte Reaktion vollziehen » : accomplir la réaction inachevée

« Also wir heilen ... einzelne Symptomen derselben » : aussi, nous en guérissons des symptômes individuels

« Das gemeine Unglück » : le malheur ordinaire

« Eine vollendete Kur » : une cure complètement finie

« Erinnerungslücken ausfüllen » : boucher les trous de mémoire

« Der Idealzustand und der normale Mensch » : l’état idéal et l’humain normal

« Sinn und Bedeutsamkeit » : sens et signification

« Die psychische Arbeit » : le travail psychique

« Der Nabel des Traums » : l’ombilic du rêve

« Die volle Identität der Mechanismen » : l’identité complète des mécanismes

« Quantitative Dysharmonien » : les dysharmonies quantitatives

« Die lückenhafte Daten des Bw, sowohl bei Gesunden als bei Kranken » : les données trouées de la conscience, tant chez ceux qui sont en bonne santé que chez les malades

« Wo Es war, soll Ich werden »

« Die unendliche Analyse » : l’analyse sans fin

« Das Ich ist nicht Herr in seinem eigenen Haus » : le sujet n’est pas maître en sa propre demeure

Le second désenchantement ou le « subjectum »

La négativité structurale

L’indécidable de principe, la décision de fait

Un impossible spécifique, dicéique

« Der asymptotische Abschluss der Kur » : la conclusion asymptotique de la cure

La psychanalyse ou la possibilité d’expérimenter la « Ver-lust » de la personne sexuée

TROISIÈME PARTIE :

ÜBERSETZUNG :

TRADUCTION DES REPRÉSENTATIONS

.

ÜBERTRAGUNG :

TRANSFERT DES AFFECTS

.

ÜBERBESETZUNG :

ÉNONCIATION DES SOUHAITS REFOULÉS

1896 :

Brief 112 (52) an Fliess

, die Übersetzung

1896 :

Brief 112 (52) an Fliess

, die Übertragung

1899 (1900) :

Die Traumdeutung

, die Übersetzung

1899 (1900) :

Die Traumdeutung

, die Übertragung

1915 :

Die Verdrängung

, die Übersetzung

1915 :

Die Verdrängung

, die Übertragung

1915 :

Das Unbewusste

, Die Übersetzung

1915 :

Das Unbewusste

, Die Übertragung

1915

: Das Unbewusste

, die Überbesetzung

«Words, words, words »

Un échange de mots entre l’analysé et le médecin

Le transfert des sentiments sur la personne du médecin

CONCLUSION : PLAIDOYER POUR UNE AXIOLOGIE

BIBLIOGRAPHIE

TABLE DES MATIÈRES

IntroductionUn contexte, un livre

La réglementite carabinée

J’entame la rédaction de ce livre sur Freud à un moment où le législateur s’apprête à légiférer le champ de la psychothérapie, tant en Belgique qu’au Luxembourg2. Mais comment s’y prend-il ? Là où j’habite et travaille, au Grand-duché, il projette non seulement d’organiser une prise en charge des pratiques psychothérapeutiques par la sécurité sociale, ce qui est compréhensible au regard des difficultés financières de certaines personnes, mais également de protéger le titre de psychothérapeute et la pratique de la psychothérapie au moyen d’une loi à caractère pénal. Il se prépare à ratifier la loi sur les psychothérapies sans doute la plus répressive de toute l’Union européenne, une loi qui est en plus franchement protectionniste et corporatiste.

Le principe de base officiel de cette loi est double. Primo, le métier du psychothérapeute ne peut être exercé que par ceux qui ont une formation première en médecine ou en psychologie. Et secundo, les personnes qui terminent avec succès la formation spécifique en psychothérapie de l’Université du Luxembourg sont automatiquement reconnues comme psychothérapeutes. Ergo, les psychothérapeutes formés dans d’autres pays où l’on n’exige pas qu’ils soient au départ psychologue ou médecin et qui ne sont donc ni l’un ni l’autre, ne seront jamais reconnus au Luxembourg et ne pourront jamais y travailler en tant que psychothérapeute. Et ceux qui sont formés à l’étranger, après avoir fait des études de base en psychologie ou en médecine, devront espérer obtenir une équivalence, ce qui est loin d’être acquis, pour une autre raison : à l’étranger, la grande majorité des formations en psychothérapie est assurée en dehors des universités, dans des instituts et des écoles privés.

L’exclusivité de l’accès à la formation spécifique est justifiée par un des architectes et principaux porte-parole de la loi, un professeur psychologue non clinicien de l’Université du Luxembourg, au nom du savoir que possèdent les médecins et les psychologues3. Les premiers, argumente-t-il, connaissent le fonctionnement organique. Et les deuxièmes ont appris à se débattre adéquatement avec le comportement, le vécu et les processus conscients de l’humain (das Verhalten, das Erleben und die Bewusst-seinsprozessen des Menschen). Ils disposent des compétences qui permettent de décrire le comportement humain sur des bases scientifiques, de l’ex-pliquer théoriquement à partir de principes et de déduire des prédictions au sujet de l’évolution du comportement et de ses conséquences (Psychologen verfügen über die Kompetenzen das Verhalten des Menschen wissenschaf-tlich fundiert zu beschreiben, dieses theoretisch begründet zu erklären, und Vorhersagen hinsichtlich der Entwicklung des Verhaltens und seiner Konse-quenzen abzuleiten). Sur ces bases, ils font des propositions scientifiquement fondées en vue de la modification du comportement, ils les implémentent adéquatement et ils effectuent une évaluation appropriée d’actes psychologiques (Darauf aufbauend machen sie wissenschaftlich wohlbegründete Vorschläge für die Veränderung des Verhaltens, setzen diese adäquat um und führen eine angemessene Evaluation psychologischer Handlungen durch).

La première chose que je puis dire en tant que psychanalyste, est que les psychanalystes ne parlent pas en ces termes de leur propre travail, jamais, mais qu’ils ne font pas pour autant n’importe quoi. La seconde chose est beaucoup plus basique : les psychanalystes n’ont pas la prétention à mon sens irréaliste, égocentrique et fondamentalement idiote (au sens originaire du mot), de croire que le psychologue soit le seul qui ait appris quelque chose d’intelligent ou de pertinent à propos de l’humain. C’est pour cela que beaucoup de psychanalystes ne sont ni psychologues ni médecins, ce qui ne les empêche pas d’être pleinement psychanalystes et formés comme il le faut pour exercer leur profession. Les psychanalystes ne croient que les historiens ou les sociologues par exemple, les littéraires et les philosophes, les instituteurs et les pédagogues, les infirmiers psychiatriques et les assistants sociaux, et cetera, ne disposent pas d’une formation de base suffisante pour entamer une formation spécifique en psychanalyse. Mais il est déjà évident que beaucoup de psychanalystes ne pourront plus jamais travailler au Luxembourg, sauf modification du projet de loi lui-même ou clarification utile dans le rapport qui accompagnera la loi une fois qu’elle sera votée et qui en orientera l’interprétation juridique.

La première mouture du projet de loi n° 6578 prévoyait d’interdire et de rendre passible de poursuite pénale quantité de pratiques pourtant courantes, appréciées, sans danger, et qui plus est admises et officiellement approuvées dans des pays limitrophes, au sein donc de l’UE où les principes de la libre circulation et de la libre prestation des services sont en vigueur, et où le principe de la reconnaissance mutuelle a été adopté depuis longtemps. Parmi les pratiques susceptibles d’être condamnées, il fallait compter deux types d’activités. D’abord, celles qu’effectuent des gens qui ne sont pas formés comme psychothérapeutes, mais qui participent quand-même indirectement au travail psychothérapeutique de toute une équipe, l’assistant social par exemple, l’ergothérapeute et l’infirmier psychiatrique, sans lesquels le travail institutionnel dans les hôpitaux psychiatriques et les centres de santé mentale est impossible. Et puis aussi, le travail de beaucoup d’indépen-dants qualifiés, exerçant une profession libérale, parmi lesquels les psychanalystes laïques (à la base ni médecins ni psychologues), voire les psychanalystes tout court.

La version amendée du projet de loi, écrite suite aux nombreuses protestations de divers professionnels, introduit un distinguo entre la « psychothérapie » d’une part4, et « l’accompagnement » (aide psychologique, conseils, soutien) pour des « difficultés courantes » d’autre part. Cette nouvelle version règle sans doute le problème des gens qui travaillent au sein d’une équipe dans les institutions, mais elle n’est guère meilleure pour tous les praticiens indépendants. Dans certains cas, la profession de ces derniers relève à part entière du champ de la psychothérapie. Dans d’autres cas, elle implique à la manière de la psychanalyse des effets psychothérapeutiques, obtenus dans le cadre d’une activité qui n’est pas du tout réductible à la seule psychothérapie, et qui n’est pas que de l’accompagnement.

Il est vrai que l’on peut discuter longuement au sujet du rapport exact entre la psychothérapie et la psychanalyse. Mais il n’y a aucun doute que la psychanalyse, en tant que pratique de la parole adressée, libre de toute contrainte extérieure qui serait induite soit par l’utilisation du DSM (le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) ou de la CIM (la classification internationale des maladies) soit par les besoins d’une administration de la santé, n’est pas une psychothérapie au sens défini par le projet de loi, même si la pratique psychanalytique a des effets psychothérapeu-tiques. Par ailleurs, les psychanalystes ne s’occupent pas seulement de « difficultés ordinaires ». La distinction entre les « difficultés courantes » qui relèveraient de l’accompagnement, et les autres qui relèveraient de la psychothérapie est cliniquement intenable : le psychanalyste commence par exemple un travail avec quelqu’un qui le consulte pour avoir souffert une rupture amoureuse, mais il ne sait pas du tout ce qui risque de s’y manifester par après, une mélancolie par exemple, ou une psychose paranoïaque avec délire érotomane. Il n’a aucunement ce pouvoir magique de prédiction que possède vraisemblablement le psychologue du professeur de l’Université du Luxembourg. Bref, quoique reconnus par leurs pairs et admis dans les pays voisins du Grand-duché, les psychanalystes laïques et autres, se retrouvent avec la dernière version de la loi dans l’insécurité juridique et risquent tôt ou tard des poursuites pénales pour exercice illégal de la psychothérapie.

Pourquoi légiférer ainsi ? Le fait-on parce qu’il y a de plus en plus de gens psychiquement malades et qu’on ne veut pas se contenter de leur donner des médicaments ? Très bien, mais il n’y a aucune raison d’éliminer le pluralisme des pratiques, des théories, des épistémologies. Et il y a toutes les raisons du monde d’interroger la société dans laquelle ces problèmes surgissent, ce qu’on ne fait pas assez ici au Luxembourg, où les « burn out » font presque partie du curriculum standard de certaines professions.

Légifère-t-on ainsi par souci de comptabilité, pour ne pas faire exploser les frais de la sécurité sociale ? Voilà une chose compréhensible, mais qui n’implique nullement l’exclusion a priori de certaines approches, et encore moins leur répression. On aurait pu se limiter à rendre accessibles divers types de soins à ceux qui ne peuvent aujourd’hui se le permettre.

Légifère-t-on ainsi par ignorance des pratiques effectives, dans une espèce de rejet irréaliste des compétences d’autrui, acquises dans les pays voisins et exercées ici ? La diversité des approches est pourtant aussi irréductible que nécessaire, ainsi que l’affirment implicitement les pays qui ne légifèrent pas, et ainsi que l’affirment tous les pays de l’UE qui légifèrent, même le plus sévère des législateurs européens, le législateur allemand5.

Légifère-t-on ainsi au nom d’une quelque peu naïve mais en somme souvent insidieuse bienveillance, dans la conviction de protéger les usagers de l’offre psychothérapeutique contre des « charlatans » qui n’hésiteraient pas à « extorquer » l’argent des patients « fragiles » ? Ces protecteurs attitrés s’arrogent le droit de définir d’avance ce qui est bénéfique pour le patient, sans lui demander ce qu’il en pense. Ils ne peuvent vraisemblablement pas concevoir que l’usager puisse être servi selon ses propres besoins et souhaits sans qu’une administration se mette à contrôler tout ce qui se passe. Et ils n’ont jusqu’à présent nullement prouvé le bien-fondé de leur discours alarmiste qui relève surtout de la « Stimmungmacherei ».

Légifère-t-on ainsi par velléité hégémonique, animé par une ambition démesurée qu’on affiche sans vergogne, poussé par un besoin narcissique de réussite sociale, à la manière de certaines personnes qui cherchent à patronner le marché pour leur propre bénéfice, et qui veulent se l’arroger au moyen d’un monopole organisé par le législateur ? Est-ce donc pour servir les intérêts très partisans d’une certaine corporation, celle des psychologues, ceux qui sont déjà en place et ceux qui viendront travailler au Luxembourg au futur ?6 Nous avons en tant que psychanalystes de la SPL (la Société psychanalytique du Luxembourg) eu l’occasion de faire connaissance avec leurs représentants officiels lors d’un round de discussion informel auquel prenaient part aussi les représentants des (pédo)psychiatres, et celui des médecins généralistes. Il était clair que les psychologues revendiquent le droit d’établir des diagnostics au même titre que les médecins (pédo)psychiatres, mais aussi qu’ils étaient beaucoup plus péremptoires que ces derniers qui se rendent bien compte qu’il y a plus d’une manière d’établir un diagnostic, que la manière du DSM ou de la CIM n’est pas la seule, et qui ne croient pas qu’un diagnostic suffit pour décider d’une intervention qui marchera à tous les coups. Les représentants de ces psychologues n’ont d’ailleurs pas hésité à nous dire que nous serions alors « la dernière génération » : la dernière à pouvoir se former et pratiquer la psychanalyse à la manière instituée depuis 100 ans par tant d’associations de psychanalystes. Ces représentants, bien évidemment, prétendent départager les formations, les pratiques et les théories des uns, de celles des autres. Et les premiers seraient selon leurs dires les psychothérapeutes légitimes, « les bons » (sic), alors que les autres seraient les mauvais, rien que des dangereux charlatans sans aucune légitimité.

Ces représentants, en parfaite harmonie avec les vues du professeur de l’Université du Luxembourg, opèrent ce départage, ainsi que nous avons pu le constater, au nom de l’argument massue de notre époque, la scientificité. Lorsque nous leur avons demandé ce que cela veut dire « scientifique », nous avons eu droit à une réponse banale, stéréotypée, sans doute juste suffisante pour réussir sans marge un examen de philosophie des sciences dans une université. Ils parlent sans problème de pratiques psychothérapeutiques scientifiques, mais ils devraient peut-être se demander si la scientificité n’est pas plutôt une caractéristique de certains types d’énoncés seulement : il se pourrait, du moins pour qui réfléchit et ne se contente pas de banalités peu évidentes, que l’examen des pratiques mérite plutôt d’être abordé en termes éthiques, ou politiques. Ils oublient par ailleurs, me semble-t-il, qu’une vérité scientifique digne de ce nom, est par définition très conditionnelle : une proposition X, Y ou Z est vraie scientifiquement à condition que ceci et cela et cetera. Or, les conditions du labo ne sont jamais celles du terrain : l’université n’est pas le cabinet. Et l’observation qui valide une proposition n’est pas donnée : elle est construite dans un cadre restrictif, elle tient jusqu’à preuve du contraire et elle ne permet pas de statuer sur la validité d’autres propositions qui sont des réponses à des questions bien différentes et impensables dans le contexte de départ. Nul n’exerce la recherche scientifique dans un vide paradigmatique, même pas dans le domaine des sciences physico-chimiques, et certainement pas quand il s’agit de construire un savoir sur l’homme. Il est donc probable que les pratiques de cette corporation elle-même ne passeraient pas les tests de validité de ceux qui ne travaillent pas comme eux.

Légifère-t-on ainsi par académisme, ce vice présomptueux de qui croit que seule l’université puisse garantir une solide formation ? On semble alors oublier que la plupart des formations en psychothérapie dans l’UE est assurée en dehors des universités7. Les auteurs de la loi, ainsi qu’il apparaît au vu de l’article 4 de la loi et si l’on parcourt le programme en psychothérapie de l’Université du Luxembourg, n’ignorent pas que la formation pratique en milieu hospitalier avec supervision est un élément crucial de cette formation et qu’il faut donc apprendre en pratiquant sur le terrain. Mais ils semblent croire que la position qu’occupe le psychothérapeute sur le terrain puisse être élucidée suffisamment à partir de sa participation à des cours et des séminaires à l’université où l’on parle de sa pratique, à partir d’une pratique clinique supervisée e documentée en institution, et à partir de son retour réflexif sur ce qu’il fait. Les psychanalystes ne sont pas du même avis : la formation à la psychanalyse qui n’est jamais parcourue selon un cursus académique calculable en « credits », exige une pratique supervisée mais aussi et avant tout l’analyse personnelle, autrement plus radicale que toute introspection réflexive.

Ou alors, légifère-t-on ainsi parce que l’« Arbeitsgruppe des Ge-sundheitsministeriums » qui a préparé la loi contient en son sein des professeurs de l’Université du Luxembourg ?8 Cette université, je l’ai dit, a démarré un nouveau cursus en psychothérapie en 2013. Elle a donc tout intérêt à ce que ce cursus soit vivable : sans étudiants, il ne survivra pas. Quelle aubaine que la loi précise que les psychothérapeutes attitrés seront ceux qui auront terminé leur formation spécifique dans ce programme luxembourgeois ! Se pourrait-il qu’il y ait là quelque conflit d’intérêt ? Quant aux autres diplômés, ceux qui seraient formés ailleurs, dans d’autres pays, ils devront encore voir s’ils obtiennent une équivalence, ce qui est déjà exclu pour bon nombre d’entre eux, puisque beaucoup de pays de l’UE ne réservent pas la formation en psychothérapie aux seuls psychologues et médecins, contrairement au Luxembourg, qui n’en démord pas. Par ailleurs, les premiers étudiants du programme luxembourgeois doivent encore terminer leur formation : la valeur de la formation donnée reste à prouver, sur le terrain, en dehors des amphithéâtres. Last but not least : qu’enseigne-t-on dans ce programme luxembourgeois ?

La science psychothérapeutique sans histoire(s), ou le pragmatisme technique au détriment du reste

On y parle de psychanalyse dans un cours introductif, mais cela s’ar-rête là. On n’en veut pas, des psychanalystes, qui ont déjà maintes fois proposé d’enseigner à la faculté de psychologie. Et il semble que les étudiants qui sont candidats à cette formation en psychothérapie ont tout intérêt à ne pas avoir étudié dans une fac de psychologie orientée vers la psychanalyse. On ne peut pas non plus dire qu’on y enseigne tout ce qui serait vraiment représentatif des quelques grands courants classiques dans le champ des psychothérapies au sens large du mot. On retrouve des bribes et morceaux de ceci et cela, qui aurait été empiriquement validé. Et ça l’a sans doute été, mais dans un contexte particulier, à l’aune d’un certain modèle d’évaluation de l’efficience psychothérapeutique qui n’est pas pertinent dans d’autres perspectives.

Les professeurs de l’université du Luxembourg qui se sont fait les principaux porte-parole de la loi dans la presse nationale, prétendent que la psychothérapie des « scientist-practitioners » est désormais une discipline scientifique arrivée à maturité qui accumule continûment les connaissances, par-delà toutes les disputes selon eux révolues entre les diverses écoles (schulübergreifend)9. On aurait au passé travaillé dans le contexte de divers paradigmes (les TCC ou thérapies cognitivo-comportementales, le systé-misme, la psychanalyse, la psychothérapie humaniste et cetera). Aujourd’hui on pourrait par contre se passer de ces paradigmes qui dictent chacun leurs démarches, leurs procédures, leurs limites. Les confrontations scientifiques, révélatrices d’options épistémologiques de base incommensurables, auraient donc cédé le pas à une espèce d’œcuménisme scientifique. Les chercheurs seraient donc les représentants d’une science psychothérapeutique sans histoire(s), mais de plus en plus efficace.

Personnellement, je n’ai pas conscience que l’œcuménisme scientifique existe. Tout d’abord, il faut remarquer en toute généralité que l’histoire des sciences est une histoire non-linéaire, marquée par la concurrence des modèles et par des ruptures épistémologiques, même dans le champ des sciences physico-chimiques modernes. C’est du moins ce que j’ai cru comprendre au passé, en étudiant l’œuvre de Gaston Bachelard par exemple, ou celle d’une autre tradition, germanophone d’abord, anglo-saxonne ensuite, celle du cercle de Vienne, de Karl Popper, de Thomas Kuhn, Imre Lakatos, et de Paul Feyerabend10. Une science qui accumule des connaissances par-delà les divergences de paradigme et sans devoir élucider ses axiomes épistémologiques, cela n’existe pas. Ensuite, il faut indiquer que le fait de rendre les choses intelligibles n’implique pas nécessairement qu’on doive être capable de les maîtriser : la science aristotélicienne par exemple ne cherche pas à soumettre la « physis » techniquement. Et de toute manière aucun pragmatisme ne saurait scientifiquement évacuer les questions de cohérence et de correspondance.

Notons enfin ceci. Les diverses psychothérapies traditionnelles, au sens large du mot, sont élaborées dans le contexte d’un paradigme au sens kuhnien du mot : elles impliquent des choix de base sur ce qu’on examine, sur le genre de questions qu’on pose, sur les procédures de confirmation que l’on accepte et cetera. Elles sont chacune à la recherche d’une certaine cohérence entre pratiques et théories. Et elles sont toutes, diraient les chercheurs allemands, orientées vers des manières de procéder (vefahrensorien-tiert) : celui qui procède à la manière des TCC ne procède pas à la manière de la psychanalyse. Et voilà que certains universitaires prétendent maintenant renvoyer toutes ces manières d’agir qui sont fondamentalement irréductibles les unes aux autres, au passé. Ils privilégient eux-mêmes d’autres approches, qui sont orientées soit sur les troubles (störungsorientiert) soit sur les facteurs qui sont opérants dans tout type de psychothérapie (wirkfaktore-norientiert). Tout cela est bien beau – et bien critiquable car cela n’implique pas du tout, contrairement à ce qu’ils prétendent, sans le dire en ces mots, que l’on se retrouve soudainement dans le ciel platonicien des idées sempiternelles et ubiquitaires11.

Qu’est-ce qu’un « trouble » (Störung) ? Qui le définit, au nom de quoi ? Quel est le statut d’une séméiologie ? Quelle conception honore-t-on des symptômes ? Faut-il les éliminer ? Peut-on se contenter d’une séméiologie, ou faut-il une théorie de l’appareil psychique, du fonctionnement dynamique du psychisme, de l’humain tout court ? Non seulement ces questions doivent être posées, mais les réponses qu’on y donne, en plus varient, et fortement, férocement. Il est fou de prétendre que ces questions soient réglées ! Je dirais même, en tant que clinicien : pareille position relève de l’im-posture perverse. On ne peut prétendre ces questions résolues qu’à la condition de vivre dans le déni du fait que quantité de praticiens, les psychanalystes notamment, donnent à ces questions des réponses divergentes, chaque fois singulières, propres à leur perspective, contestant largement ce qu’avancent les professeurs de l’Université du Luxembourg.

Quant aux facteurs opérants (Wirkfaktoren), là aussi, il y aurait beaucoup à dire. Il y en aurait cinq12 : la qualité du rapport thérapeutique (die Qualität der therapeutischen Beziehung), l’activation des ressources (die Ressourcenaktivierung), l’actualisation des problèmes (die Problemaktuali-sierung), l’éclaircissement motivationnel (die motivationale Klärung), et la maîtrise des problèmes (die Problembewältigung). Encore une fois : qui détermine ce qu’est un problème ? Au nom de quoi ? Quelle conception du rapport maladie-santé tient-on ? Quel outil diagnostique emploie-t-on ? S’en réfère-t-on au DSM, à la CIM ou à aucun des deux, comme c’est le cas pour les psychanalystes ? Et puis : quelle théorie du rapport entre soignant et soigné invoque-t-on ? Quelle sociologie ? Qu’implique déjà le seul fait de parler d’un thérapeute et de son « client » (Klient) ? Quelle place accorde-t-on au transfert, aux mécanismes de projection, aux processus d’identification, à la répétition, à la résistance ? Et comment établit-on la bonne qualité de ce rapport ? Qu’est-ce que cela veut dire, un bon rapport, est-ce la même chose pour tout le monde ? Cela a-t-il un sens d’en donner une définition standard, en termes statistiques ? Et puis : qu’est-ce qu’une motivation ? Peut-on rendre consciente toute motivation ? Existe-t-il des motivations contradictoires ? La vie psychique est-elle nécessairement consciente ou s’y manifeste-t-il plutôt une causalité spécifique qui en détermine définitivement l’étrangeté ? Et qui a donc décidé que les problèmes demandent une maîtrise ? Qui nous dit que les personnes qui demandent une prise en charge veulent des solutions techniques, basées sur des diagnostics statistiquement standardisés, sans patiente construction d’une problématique clinique unique ? Se pourrait-il qu’il ne faille pas trop vite chercher à résoudre les problèmes des gens qui consultent, dans la mesure où ces problèmes n’en sont peut-être pas vraiment puisqu’ils peuvent parfaitement bien évoluer au cours du travail, et puisqu’il se peut que les problèmes de fond n’apparais-sent qu’à la condition de prendre le temps de les laisser apparaître par-delà les premières évidences traitées sur la base d’indices manualisés ? Bref, se pourrait-il que toutes ces conceptions soi-disant neutres et matures des professeurs de l’Université du Luxembourg s’accordent trop bien avec les exigences de l’administration de la santé, lesquelles ne sont pas d’ordre clinique mais budgétaire ? Se pourrait-il que tous ces beaux discours s’accordent trop bien avec les attentes d’une société néolibérale socialement corrigée, et qui croit que si ça marche, cela doit être vrai ? La santé se confond-elle avec une quelconque normalisation ?

Je me demande si ces messieurs, sans s’en rendre compte peut-être, ne propagent pas une idée au mieux naïve et au pire parfaitement idéologique d’un savoir scientifique aseptisé, hors société. Et je crains qu’ils le fassent avec une triple conséquence. Première conséquence, l’incohérence des démarches, présentée comme un progrès puisqu’on accumule et intègre toute intervention psychothérapeutique qui a fait ses preuves empiriquement : les techniques enseignées à l’Université seraient empiriquement validées, au regard du modèle d’évaluation des EST (Empirically Supported Treatments)13, ou au regard du modèle des EBPP (Evidence Based Practices in Psychotherapy)14 . Deuxième conséquence, la domination des TCC, malgré tout, une domination avouée, mais à moitié seulement puisque relativisée par l’intégration de bouts de systémisme entre autres, soit : l’exclusion pure et simple d’une approche radicalement différente telle que la psychanalyse. Troisième conséquence, la réduction de la science à une sorte d’ensemble occasionnel d’interventions et de stratégies, à un pragmatisme technique éclectique adopté dans l’absence de toute interrogation sur le rapport qui existe entre une certaine manière de pratiquer la psychothérapie et un certain type de pouvoir, législatif, exécutif, juridique, économique et cetera.

Je n’ai rien contre le pragmatisme s’il s’appuie sur le sens commun, donc sur l’expérience clinique et la discussion jamais terminée qu’elle provoque entre des acteurs sociaux qui occupent des positions souvent conflictuelles. Je suis cependant très sceptique par rapport à un pragmatisme qui instrumentalise la parole échangée pour en faire un outil de communication assujetti à des questionnaires écrits d’avance et utilisés en vue d’une quantification des indices de maladie. Je me méfie autrement dit d’un pragmatisme qui s’appuie sur des techniques diagnostiques superficielles censées décider des interventions et stratégies qu’on dit adéquates, parce qu’on croit pouvoir déterminer de l’extérieur les fins à poursuivre. Et je suis absolument opposé au pragmatisme instrumental qui se présente comme la science incarnée, qui fait comme si toutes les questions axiomatiques étaient réglées dans l’una-nimité. Et ce d’autant plus que ses tenants, sans même avoir le courage d’en-gager la discussion ouvertement avec celui qui n’est pas d’accord15, se permettent de détruire la profession que j’exerce, celle du psychanalyste.

La mise en discipline

Au total, je ne peux m’empêcher de penser à Michel Foucault, dont le sommeil éternel, fort mérité, risque d’être dérangé par tant de violence déguisée. Quoi de plus évident en effet, pour des gens de bonne intention, que la mise en discipline ? Quoi de mieux que la normalisation? Menschlich, all zu menschlich ! Selbstverständlich, all zu selbstverständlich !

Une question mérite quand-même d’être posée : le pouvoir étatique a-t-il la charge de protéger les libertés ? Ou doit-il plutôt se faire le rempart de la sécurité, de l’ordre intérieur contre des ennemis présumés dont on peut se demander s’ils ne sont pas essentiellement fabriqués de toute pièce ? Cherche-t-il, sans vouloir ni pouvoir l’admettre, à formater les esprits dans le moule du gestionnaire qui a besoin de savoir tout ce qu’on fait ? Rappelons quand-même que ce gestionnaire n’est nullement clinicien, et qu’il ne peut aucunement s’appuyer sur des avis d’experts incontestés, qui permettraient de trancher l’épineuse question de l’efficience relative des méthodes psychothérapeutiques respectives.

Les péripéties du modèle d’évaluation des « Empirically Supported Treatments», propagé par une section de l’Association Américaine de Psychologie, contredit ou complété par exemple par le modèle des « Empirically Informed Therapies » prouvent plusieurs choses16. Un, les modèles d’évalua-tion de l’efficience des méthodes psychothérapeutiques ne sont pas universellement applicables : on ne peut pas évaluer des méthodes non directives telles que la psychanalyse avec des modèles développés à la mesure des méthodes directives17. Deux, beaucoup de méthodes psychothérapeutiques n’ont jamais été évaluées, selon quelque modèle que ce soit : on ne peut pas dire au nom des modèles d’évaluation existants qu’elles soient inefficaces ou dangereuses, ni le contraire. Trois, une situation clinique singulière, par définition dynamique et déterminée par le transfert, est irréductible à des modèles de laboratoire au fond irréalistes. Quatre, aucune des méthodes psy-chothérapeutiques particulières qui ont été évaluées jusqu’à présent n’est la panacée : parmi celles qui ont été évaluées, il n’y en a aucune qui marche à 100% pour tout patient, quel que soit le praticien ; chacune marche, mais seulement plus ou moins, et encore, pour certains types de problème plutôt que d’autres, et encore, pour certains aspects de ces problèmes. Cinq, il n’existe ni références diagnostiques ni méthodes d’interventions qui seraient communément admises par tous les prestataires de service psychothérapeu-tique ensemble, par-delà les divergences énormes qui existent entre leurs options épistémologiques de base. Un comportementaliste et un psychanalyste par exemple ne pensent pas pareil et ils n’agissent pas du tout de la même manière. Le mot seul déjà de « santé mentale » est matière à dissension entre eux. Par conséquent, la préservation d’un pluralisme irréductible est requise : elle répond à la diversité des problématiques à traiter, elle est donc dans l’intérêt de ceux qui consultent un professionnel. Last but not least : elle est conforme aux principes d’une société démocratique18.

Quelques préjugés ambiants

Je suis par ailleurs stupéfait d’entendre quelle idée certaines gens pourtant bien formées et cultivées se font aujourd’hui de la psychanalyse. Elle n’est à leurs yeux qu’une expérience assez bizarre, au meilleur des cas très personnelle. Elle pourrait donc être intéressante, mais elle serait uniquement destinée à des personnes plutôt loquaces, intellectualistes en fait, et certainement assez riches pour se la permettre. Et de toute façon, elle relèverait plutôt de la fantaisie qu’autre chose. Et elle appartiendrait définitivement au passé de notre savoir. Si l’on veut se faire soigner, on ne va pas, croient-ils, chez un psychanalyste. Ou bien on prend des médicaments ou bien on va chez un psychothérapeute qui pratique la psychothérapie comportementale et cognitive : ici on prescrit une dose de cachets et là on prescrit une dose de dix séances. Et hop !

Ben, ma foi. Je comprends qu’une personne peu diserte ne soit peut être pas pressentie a priori pour une analyse, et encore : il y a ceux qui n’ont pas grand-chose à dire, et il y a ceux qui ne parlent pas, c’est différent. Hormis le fait que le prix est une affaire négociable, et que d’autres types de soins peuvent être coûteux sans rien apporter à qui veut en premier lieu être entendu, ces gens cultivés semblent croire que la psychanalyse n’a plus rien à offrir théoriquement, et qu’elle n’a aucun effet psychothérapeutique. Freud l’aurait contesté. Et je le conteste vivement. Il y a des questions proprement freudiennes qui méritent d’être posées, encore et toujours. Et s’il est exact que la psychanalyse ne se réduit jamais à n’être qu’une psychothérapie, je n’en conclurais pas qu’elle n’ait pas d’intérêt pratique, ne fût-ce que parce que le cabinet du psychanalyste est un des rares lieux où l’on puisse parler librement, non seulement à l’abri de toutes sortes d’administrations au service de l’état, mais aussi à l’abri de ses parents, de ses enfants, de ses partenaires, de ses amis, de ses collègues, de ses supérieurs. En outre, il m’a depuis longtemps semblé que bon nombre de discussions sur l’efficacité présumée de telle ou telle approche psychothérapeutique et sur les prétendues preuves pour ou contre telle ou telle théorie, soit s‘arrêteraient soit perdraient beaucoup de leur intérêt, si l’on prenait comme référence la personne qui demande une prise en charge. Il me semble évident, par expérience, que certains patients ne travailleront jamais à la manière du psychanalyste, d’autres en revanche jamais à la manière du comportementaliste. Pourquoi ? Eh bien, tout simplement à cause de leur personnalité, de leur sensibilité personnelle.

Cela me rappelle un rapport sur un patient hospitalisé dans une des sections du centre psychiatrique Dr. Guislain, à Gand en Belgique. Ce rapport avait été rédigé dans une section de l’hôpital où l’on ne travaillait certainement pas à la manière des analystes : on y pratiquait tout sauf la psychothérapie institutionnelle à la façon de Jean Oury à La Borde et de François Tos-quelles à Saint-Alban. La conclusion du rapport, rédigé à l’occasion du transfert d’un patient vers une autre section de même hôpital, mais où l’on pratiquait cette psychothérapie institutionnelle et où travaillaient plusieurs personnes formées à la psychanalyse, était celle-ci : « La thérapie que nous avons tentée n’a pas marché parce que le patient, trop narcissique, refuse de coopérer ». Sic. L’idée d’interroger le narcissisme des thérapeutes n’avait effleuré ni le thérapeute en train de rédiger son rapport, ni tous ses collègues évidemment bienveillants. Espère-t-on vraiment soigner quelqu’un qui serait plutôt narcissique sans lui ouvrir une place qui ne soit pas dictée d’avance, en le contraignant à suivre le programme, en récompensant certaines de ses conduites et en en punissant d’autres, comme on avait l’habitude de le faire dans cette section de l’hôpital ? Moi, je ne crois pas que cela soit possible. Inversement, il devrait être clair que la psychanalyse ne va pas marcher pour certains patients d’un autre type, qui seraient en revanche très contents de pouvoir travailler avec un comportementaliste qui prend les choses en main, qui leur dit quoi faire, et qui les entraîne, comme un coach. Et tant mieux.

Arrêtons de formater tout le monde. Prenons acte de ce que nous faisons, et des limites de ce que nous faisons. Enfin, essayons d’en prendre acte, sans jamais prétendre avoir fini notre écolage. Entretemps, il me semble clair que nous devons en tant que psychanalystes faire entendre ce qu’est la psychanalyse pour qu’elle continue d’exister dans ce contexte actuel de réglementite carabinée, et de corporatisme sans vergogne. D’où ce livre, consacré à l’œuvre du fondateur de la psychanalyse.

À la recherche d’Œdipe ou passer par Freud pour s’en passer

Ce volume peut être lu seul, mais à mes yeux il ne se suffit pas à lui seul. C’est en effet le premier volume d’une série que j’ai baptisée Still lost in translation, série consacrée en définitive à une lecture, que j’espère cliniquement pertinente mais nouvelle, de l’Œdipe tyran de Sophocle – divergente de celle de Freud, qui a été rejetée par les hellénistes.

Tout d’abord, ce livre n’épuise pas l’œuvre de Freud elle-même. Je veux dire, je n’y écris pas tout ce que j’estime pouvoir ou devoir en écrire. Il forme un tout avec au moins deux autres livres déjà écrits. Méditations cartésiennes et anticartésiennes. Still lost in translation 2, explore la position paradoxale dans laquelle Freud se retrouve à l’égard du savoir à prétention apodictique inauguré par René Descartes19. Alors que le philosophe cherche la certitude, Freud au contraire s’intéresse à des phénomènes tout sauf évidents. Il s’intéresse par exemple au rêve qui se prête à des interprétations qui sont par définition impossibles à terminer. Or, ce n’est qu’à la condition d’interroger la causalité spécifique qui se manifeste dans ce type de phénomènes, que l’on peut faire des sciences humaines. Il faut donc quelque part corriger l’épistémologie cartésienne. Et c’est exactement cela que Freud entreprend de faire. Et c’est ce que ne comprennent toujours pas ses détracteurs, désespérément positivistes. Mais par ailleurs, ce même Freud reste dépendant de Descartes. Il ne réintroduit pas du tout ce que Descartes a dû évacuer pour pouvoir effectuer sa révolution épistémologique, à savoir : « le monde des affaires humaines », le monde, plus exactement, des rapports de pouvoir dans la cité. Ainsi Freud, comme tant d’autres penseurs qui se sont depuis Descartes intéressés à ce qui d’un sujet fait un sujet, abandonne-t-il au fond la problématique du pouvoir à la philosophie politique, puis aux sociologues. Cet abandon n’est pas sans conséquences, notamment lorsqu’il essaie d’expliquer ce qui rend l’humain malade psychiquement : Freud privilégie le sexe comme facteur déclenchant. Et cela explique aussi pourquoi Freud est parfaitement incapable de lire ce que Sophocle écrit, qui vit dans la cité, et qui est un auteur politique, à part entière, un homme intéressé pardessus tout par les questions de pouvoir.

D’un Œdipe à l’autre, de Freud à Sophocle. Still lost in translation 3, entreprend la confrontation de Freud et de Sophocle. Il explore l’Œdipe du premier et l’Œdipe du deuxième, très divergents. S’il fallait résumer le propos, on pourrait par exemple dire que le premier, freudien, est un sujet clivé dont la vérité intime est à chercher du côté du sexe au sens élargi du mot, alors que le deuxième, sophocléen, est un héros tragique dont la vérité publique est à chercher du côté de la mort, borne indépassable de tout exercice du pouvoir.

Et j’ai envie de dire : une fois Still lost in translation 3 terminé, j’en ai assez dit au sujet de Freud pour me permettre de m’en passer à peu près pour la suite de mes lectures de l’Œdipe tyran de Sophocle. Car il faut savoir que ces trois livres n’ont pour moi de valeur qu’en vue d’un horizon qui les dépasse : ils n’ont d’intérêt qu’à partir de certains présupposés freudiens que j’y rencontre et qui sont pour moi, parce que j’ai également été (dé)formé ailleurs, autant d’impasses et d’obstacles épistémologiques à exploiter, dans le but de dépasser Freud. J’essaierai donc dans l’avenir d’analyser le drame de Sophocle à la fois « axiologiquement » et « sociologiquement », en m’ap-puyant sur la pensée de Jean Gagnepain20. Ce dernier est l’auteur de la théorie de la médiation : une anthropologie clinique, impensable sans l’œuvre de Sigmund Freud notamment, mais irréductible à la perspective freudienne systématiquement trop unidimensionnelle, parce qu’orientée vers une conception du sujet qui naît en tant que sujet du souhait uniquement, et qui n’accède à la vie sociale que parce qu’il renonce à une part de satisfaction, narcissique d’abord, incestueuse ensuite.

Questionner le plaisir à la manière de Freud

Freud, un indispensable étranger. Still lost in translation 1, a été écrit à l’occasion d’un enseignement dans le contexte de l’AFB, l’Association freudienne de Belgique, qui fait partie de l’ALI, l’Association lacanienne Internationale. L’enseignement s’adresse à ceux qui s’intéressent à la psychanalyse, envisagent peut-être de la pratiquer un jour, et parfois font déjà du travail clinique, en tant que psychanalyste, en tant qu’analysant, ou autrement. L’objectif de la part d’enseignement dont j’ai la charge depuis quelques années, est de lire des textes freudiens. Il faut rendre à César ce qui revient à César : je dirai donc que Pierre Marchal m’avait poussé à participer à enseigner, et qu’il m’avait plus tard demandé, comme ça, en passant, si je n’envi-sageais pas d’écrire ce que je racontais, pour que ce soit disponible, plus durablement. Et je l’en remercie. C’est ce qu’on appelle le désir du désir de l’autre …

Les six premiers textes, ceux de la première partie, Lire Freud, pour quoi ?, avaient au départ été prévus comme une ouverture : une introduction au reste, mais substantielle. Il s’est fait qu’ils occupent le gros du livre. Et pourquoi pas. La question qui y est traitée, est à mon sens psychanalytique par excellence. C’est celle du plaisir et du déplaisir, celle du vouloir que Freud appelle le souhaiter – un souhaiter confronté à l’insupportable (das Unerträgliche) deux fois, puisqu’on ne peut souhaiter ni sans se heurter à la défaillance des objets réels, d’une part, ni sans se heurter à des interdits, à une norme, d’autre part, une norme qui est selon Freud sociale, et qui demande que l’on renonce aux plaisirs premiers du passé, en vue du progrès.

Ces six textes sont à lire l’un après l’autre, et dans cet ordre. D’un texte au suivant, c’est cette même question quintessentielle qui est à chaque fois reprise, et compliquée. Je procède ainsi à la manière du peintre : la surface de l’œuvre achevée recèle un travail de fond, l’esquisse première s’épaissit. Du premier au dernier des six textes, à chaque fois une couche nouvelle se superpose à la couche précédente. Et la dernière couche est la plus manifeste. Je ne prétendrai pas que cela désambigüise les choses, car la plupart du temps cela est impossible chez Freud. C’est à la fois sa richesse et sa limite.

En examinant la problématique freudienne du plaisir, je ne parle pas du tout de quelque chose qui me serait étranger. Ce que dit le psychanalyste au sujet des humains, même malades, vaut aussi bien pour lui-même. J’af-firme donc en toute logique, prendre plaisir à lire Freud, et je ne m’abstiens pas de questionner à la manière freudienne le plaisir que j’éprouve. Mais je prête du même coup le flanc aux critiques faciles des adversaires de la psychanalyse, qui n’attendent que pareille occasion pour tenir que Freud est un auteur plaisant, mais rien que cela : un plaisantin fantaisiste, un conteur de belles fables. Ils ont tort. Et je me demande s’ils réalisent où ils se situent historiquement en refusant toute « Wahrheit » à la « Dichtung ». Ils reprennent à mon sens l’héritage cartésien de la modernité.

Il faut toutefois savoir que cette modernité a été critiquée et sabordée de l’intérieur, à travers les diverses ruptures qui ont ponctué l’histoire de son savoir : les hommes, sans arrêter d’être des apprentis sorciers, s’avè-rent peut-être « maîtres et possesseurs » de la nature, selon les vœux de Descartes, mais il semble que l’humain ne soit aucunement maître et possesseur de lui-même. Et Freud, comme je viens de le dire, participe à sa manière à l’histoire de cette découverte de l’humain par lui-même : il met le doigt sur la faille qui le spécifie, celle qui se manifeste par exemple dans des phénomènes aussi contradictoires que l’acte manqué, de celui qui veut une chose explicitement, mais également, sans avoir la liberté d’en décider autrement, une autre, implicitement. Freud est ainsi un de ces penseurs qui nous contraignent à nous demander si la spécificité de l’humain peut être expliquée adéquatement tant que les sciences humaines se contentent d’emprunter des modèles d’intelligibilité aux sciences physico-chimiques et biologiques, ou s’il faut au contraire compléter une théorie des fonctions naturelles propres à l’homme en tant qu’animal, par la théorie d’un fonctionnement culturel qui dénature sa nature animale.

Je reprendrai donc la question du (dé)plaisir, et de sa spécificité humaine (le manque qui le transforme sans recours possible), dans une deuxième partie, intitulée Un second désenchantement. Je la reprendrai en une perspective historique plus globale, plus distante. Juste assez distante pour faire de nous des héritiers de Freud, même tardifs. Je me situerai donc comme héritier de Freud, en racontant comment celui-ci parachève à sa manière la modernité, comment il en délimite le programme d’émancipation par la découverte d’un impossible irrémédiable, qui est logé au cœur même du vouloir humain.

La découverte d’une spécificité humaine

Une fois cet impossible reconnu, il serait tentant d’en donner une traduction lacanienne et d’affirmer en gros que cet impossible est dû au fait que l’homme est un « parlêtre ». Ce serait toutefois méconnaître à quel point Freud, malgré tout, n’est pas notre contemporain. Le psychanalyste héritier de Freud, hérite comme tout héritier, partout et toujours : d’une part seulement. Lacan effectue ainsi son retour à Freud, mais ceux qu’il combat, les tenants de l’« egopsychology », y retournent tout autant. Et encore : l’héri-tier hérite quelque chose avec la capacité d’en faire son affaire. Il peut assumer une dette dans le plus strict respect de la tradition. Mais il peut également renouveler ce qu’il reprend : il s’approprie alors son héritage sans exécuter un testament qui l’obligerait à reproduire une copie du modèle.

Il faut remarquer de ce point de vue que Freud n’a jamais abandonné ses premiers soucis, proprement « économiques ». Son Entwurf, projet d’une psychologie de facture naturaliste, non publié de son vivant, n’est pas un accident de parcours. Freud s’intéresse aux destins des pulsions, connaissable dit-il, à travers leurs deux ambassadeurs : les affects et les représentations. Mais l’essentiel, au regard de la santé psychique, est selon lui le destin des affects, c’est-à-dire de la valeur, ou de ce qu’il appelle également, comme un bon naturaliste qui ne peut se contenter de demeurer ce naturaliste, l’éner-gie psychique. L’essentiel, ce n’est donc pas le destin des représentations.

Certes, si je souhaite quelque chose, certains diront qu’il y a là « une pensée » : je représente quelque chose, je représente ce que je souhaite. On retrouvera aisément ce genre de propos dans des travaux contemporains de philosophie analytique, ou encore dans des recherches cognitivistes. Mais l’important n’est pas là, du point de vue économique : l’important, c’est qu’il y ait une tension, et donc quête d’une satisfaction, mais également obstacle à l’évacuation d’un surplus d’énergie. Et il se fait que l’énergie psychique non évacuée adéquatement exige beaucoup de travail, psychique, justement : elle circule entre plusieurs systèmes psychiques à la mesure d’un jeu complexe d’investissements et de désinvestissements ; elle est plus exactement répartie entre ces systèmes par un sujet qui souhaite, mais qui en même temps refoule, et qui renonce donc à une part de satisfaction pour pouvoir réaliser des satisfactions alternatives en situation. L’économie du plaisir, que Freud peut encore formuler en des termes strictement naturalistes, ne peut donc se suffire à elle-même. Elle doit être complétée par une topique et une dynamique du plaisir : humainement parlant, elle est, pourrait-on dire, en introduisant un concept non-freudien mais lacanien, une économie du plaisir transformée par le « manque ». Et en tant que telle, elle ne peut plus être rendue intelligible en des termes naturalistes seulement : la topique indique l’irruption d’une dimension culturelle dans un fonctionnement sinon animal, l’opposition de deux pôles. Et la dynamique traite des rapports variables entre ces pôles, l’animal et le culturel.

Mais que serait-donc cette dimension proprement culturelle ? Serait-ce celle des représentations ? Non, je ne le crois pas, ne fut-ce que parce que l’animal est capable également de représentation – ou plutôt d’un certain type de représentation, car on précisera que la représentation dont il est capable n’est pas humaine. La représentation humaine est transformée de fond en comble parce qu’elle est structuralement transformée. Mais comment appeler cette représentation transformée ? On parlera, si l’on est laca-nien, du « signifiant ». L’ambiguïté est cependant grande si l’on tient à prétendre à tout prix que le fonctionnement structural en général, auquel seul l’humain émerge, est celui du « signifiant ». Il faut se rappeler dans ce contexte que Lacan lui-même est extrêmement ambigu à ce propos. Il affirme, comme on le sait, que « l’inconscient est structuré comme un langage »21. En toute logique cela veut dire qu’il y a une homogénéité formelle entre plusieurs dimensions d’un fonctionnement spécifiquement humain. Mais cela n’implique pas que ces dimensions soient superposables, réductibles les unes aux autres. Ce même Lacan affirme cependant encore tout autre chose, à savoir que « l’inconscient est langage »22. Un certain logocentrisme, à mon sens cliniquement intenable, n’est jamais absent de bon nombre de réflexions psychanalytiques, et c’est dommage. Il faut à mon sens prendre toute la mesure du fait que la linguistique n’est pas la « linguisterie », et vice versa.

Il n’empêche : le psychanalyste qu’est Freud invite ses patients à ne pas répéter en acte ce qui les travaille et les anime, mais à l’explorer en remémorant, à en parler, à « dire » ce qui leur passe par la tête, sans censurer ce qu’ils « pensent ». Il leur demande d’associer des « idées » librement. Et il interprète e que d’aucuns appelleront sans doute à nouveau des « pensées », qui sont donc des souhaits, des motifs : il retrouve par exemple les « pensées » latentes de rêve en deçà des contenus manifestes du rêve.

La question est donc : quel rôle jouent les « mots » qui sont dits pendant l’analyse ? Soyons clairs : ils ne sont nullement instrumentalisés comme ils peuvent l’être dans certaines formes de psychothérapie, celles-là justement que j’ai classées sous la rubrique du pragmatisme technique. Mais il doit être clair aussi que la conception freudienne des mots, n’est nullement lacanienne : le langage, chez Freud, est de l’ordre de la conscience. Par ailleurs, ce même Freud n’ignore pas que les mots circulent entre plusieurs personnes, qu’il appelle l’analysé et le médecin : leur rapport est spécial, transférentiel pour tout dire. Si les mots qui cheminent sans itinéraire fixe et sans destinée de voyage établis de l’extérieur, libèrent, ce n’est pas simplement parce qu’ils sont dits, mais plutôt parce qu’ils sont adressés à quelqu’un qui est inconsciemment investi par l’analysant, et parce que celui-ci joue des mots pour aider à transformer cet investissement. Voilà ce que je tenterai d’explorer dans une troisième et dernière partie, intitulée Übersetzung. Übertragung. Überbesetzung.

Et après ?

Last but not least dans ce livre : une conclusion, moins logique que programmatique. Si Freud est à la fois un étranger et un proche, il faut quelque part en faire son deuil, et essayer autre chose. Je crois qu’une axiologie ou théorie de la Norme à la manière de Jean Gagnepain permettrait de repenser à nouveaux frais la problématique freudienne de la régulation et de la réglementation du plaisir et du déplaisir. Mais cette reformulation ne peut réussir qu’à condition de libérer cette axiologie du surpoids sociologique qui la grève chez Freud. L’humain renonce à une part de plaisir, il arrive à ne pas « céder sur son désir »23, comme aurait dit Lacan, mais ce renoncement, socialement demandé ou non, socialement négociable ou relégué, n’est pas pour autant social en son principe. Il fonctionne selon une logique qui lui est propre, une « dicéique » à vrai dire, ainsi que Lacan, encore une fois, l’a plus d’une fois indiqué, à sa manière24.

Pareille reformulation me semble capitale pour le psychanalyste d’aujourd’hui qui serait parfois un peu fatigué par toutes les impasses théoriques dans l’œuvre de Freud et qui éprouverait quelques résistances face à l’œuvre de Lacan, parfois alambiquée. Les adversaires de Freud, bien sûr, ne sont nullement soucieux de formuler de nouvelles théories qui soient compatibles avec la pratique psychanalytique. Ils n’ont aucune envie de poser des questions d’origine freudienne à nouveaux frais, en sondant les abîmes de l’existence au chevet d’un animal toujours potentiellement malade. Ils ne s’intéressent pas à reconstruire un héritage, sans testament, mais à le détruire et à faire taire Freud une fois pour toutes. Je compte bien m’y opposer.

2 Ajoute (mai 2015) :

J’ai préféré maintenir le texte introductif tel quel, pour faire comprendre contre quoi le psychanalyste doit se battre. Cela n’empêche pas que les choses avancent.

En Belgique, la loi a été votée le 30 janvier 2014. Et le législateur, à l’écoute des psychanalystes, a judicieusement su préserver la spécificité de la psychanalyse (article 31, §3 et §4).

Au Luxembourg, la loi portant création de la profession de psychothérapeute a été votée par la Chambre des Députés le 20 mai 2015. Le texte de loi n’a pas été modifié en vue d’inscrire le pluralisme des pratiques et des enseignements dans la loi elle-même. Mais le combat incessant des psychanalystes de la Société Psychanalytique du Luxembourg a quand-même servi, in extremis et contre toute attente, et malgré l’opposition continuée de certains députés de la majorité, du Ministère de la Santé, de certains psychologues de l’Université et de certains représentants de l’Association des psychologues. Le brouhaha dans les médias, l’appui des collègues français et belges, et l’écoute et l’engagement des parlementaires de l’opposition (CSV et Dei Lënk), ont fini par attirer l’attention du rapporteur de la Commission de la Santé sur la cause des psychanalystes. Celui-ci, M. Georges Engel, a su convaincre assez de collègues pour approuver son rapport, modifié de telle sorte que la spécificité des formations et des pratiques psychanalytiques est reconnue et préservée, à la manière belge (Rapport de la Commission de la santé, de l’égalité des chances et des sports du 21 avril 2015, p. 16 : l’exercice de la psychanalyse et le port du tire de la psychanalyse ne relèvent pas de la loi portant création de la profession de psychothérapeute).

3 Steffgen G., Die Psyche, ein wertvolles Gut. Plaidoyer für eine fachlich qualifizierte Beratung und Unterstützung, dans le Luxemburger Wort du 2 mai 2014.

4 La psychothérapie est définie comme « traitement psychologique pour un trouble mental, pour des perturbations comportementales ou pour tout problème entraînant une souffrance ou une détresse psychologique, et qui a pour but de favoriser chez le ou les patient(s) des changements bénéfiques, notamment dans le fonctionnement cognitif, émotionnel et comportemental, dans le système interpersonnel, dans la personnalité ou dans l’état de santé » (article 1).

5 Le législateur allemand inscrit en 1999 d’emblée la pluralité des approches psycho-thérapeutiques dans sa Psychotherapie-Richtlinie (paragraphe 13 de la Richtlinie des Gemeinsamen Bundesausschusses über die Durchführung der Psychotherapie, dans la version actualisée du 19 février 2009, modifiée une dernière fois le 18 avril 2013). Et il réaffirme en avril 2009, lorsqu’il évalue son système établi depuis 1999, que ce pluralisme est nécessaire face à la pluralité des maladies psychiques (Forschungsgu-tachten zur Ausbildung von psychologischen PsychotherapeutInnen und Kinder-und JugentlichentherapeutInnen). Il n’imagine nullement qu’on puisse se contenter de n’avoir que des thérapeutes cognitivo-comportementaux ou que des psychanalystes ou que des systémiciens et cetera, au contraire.

6 Il est connu que plusieurs centaines d’étudiants luxembourgeois en psychologie vont dans les années à venir rentrer au Luxembourg pour y travailler. Quel heureux hasard que la loi sur le psychothérapeute stipule que nul ne peut porter le titre de psychothérapeute sans être capable d’exercer son métier soit en français soit en allemand … (article 2.1.e) ! Il faut savoir que la moitié de la population du pays est étrangère, et que beaucoup d’étrangers ne demandent nullement qu’on les prenne en charge en français ou en allemand.

7 Selon le Forschungsgutachten de 2009 par exemple, la formation à l’exercice des diverses formes de psychothérapie est en Allemagne assurée dans 173 instituts dont 141 sont non-universitaires.

8 Steffgen G., ibidem et Vögele C., Professionalisierung eines Berufstandes. Neuer Studiengang Psychotherapie dans le Luxemburger Wort du 17 mai 2013

9 Vögele C., Master in Psychotherapy, in Steffgen, Michaux, Ferring (éditeurs), Psychologie in Luxemburg. Ein Handbuch, p. 155 : "Dabei spielen Therapieschulen eine immer geringere Rolle".; Steffgen G., dans l’hebdomadaire luxembourgeois Revue, numéro 24 de 2015, p. 44 : « Eine wesentliche Stärke des Gesetztextes erweist sich auch darin das der interessengeleitete zum Teil auch polemische geführte Therapie-schulenkonflikt keinen Eingang in den Gesetztext gefunden hat ».

10 Schotte J.C., La science des philosophes. Une histoire critique de la théorie de la connaissance, Bruxelles, De Boeck (Le point philosophique), 1998.

11 Notons que les experts qui ont évalué dans leur Forschungsgutachten de 2009 le système allemand, constatent que les praticiens allemands actifs sur le terrain et les instituts de formation allemands privilégient toujours et encore l’approche classique, « orientée vers les manières de procéder » (vefahrensorientiert) (p. 335), et qu’ils s’alignent ainsi sur ce qui se fait à l’étranger (p. 335 et p. 392). Les experts constatent aussi qu’il n’y a pas d’alternative valable jusqu’à ce jour (ibidem, p. 374 et p. 392).

12 Selon la théorie du chercheur Klaus Grawe, invoquée par le Prof. G. Steffgen de l’université du Luxembourg, dans son article dans le Luxemburger Wort du 2 mai 2014.

13 Ainsi l’Exposé des motifs accompagnant le premier projet de loi avant amendement, p. 11.

14 Ainsi la présentation officielle du programme en psychothérapie sur le site web de l’Université du Luxembourg, pour l’année académique 2014-2015.

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