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Plongez dans l'histoire dramatique de trois générations de femmes bâtie sur le non-dit...
Fuir encore est un roman du silence, une histoire en trois tomes, l’histoire de trois générations de femmes bâtie sur le non-dit. À l’atmosphère boueuse et froide, aux ruines pleines de souvenirs que le temps a figées, on sent et on sait que l’on va plonger dans un passé douloureux. Aline, la narratrice, qui a fui sa famille pendant quatorze, revient en espérant nouer des liens de tendresse avec ses parents et leur pardonner. Mais sa fuite n’a été qu’une préparation au dévoilement des secrets et nécessaire à la résilience, une pause pour reprendre son souffle et revenir plus fort pour faire exploser cette micro-société sournoise qu’est sa famille. Sur le chemin du passé, les souvenirs d’Aline entrelacent la vie de Louise, sa grand-mère, née en 1908 dans le quartier le plus pauvre du Mans, celle de Marie, sa mère née en 1940 et abandonné à la naissance, et la sienne, la petite fille, qui revient pour briser le silence. De génération en génération, la misère, les conditions de vie dans la pauvreté, les abandons d’enfants et les secrets accumulés ont laissé des traces.
Découvrez le destin de ces trois femmes, guidé par les secrets, les silences, la pauvreté et l'abandon...
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Seitenzahl: 208
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Patricia Roumy
Roman
ISBN : 979-10-388-0045-8
Collection : Blanche
ISSN : 2416-4259
Dépôt légal : novembre 2020
© couverture Ex Æquo
©2020 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de
traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays
Toute modification interdite
« La cour de la ferme est boueuse. Mes bottillons sont vite souillés. La voiture redémarre, me laissant seule, ma valise à la main. J’observe sans bouger la porte fermée. J’attends le signe d’une présence, hormis les poules et les canards qui l’entourent. Même le chien est silencieux, affalé devant sa niche, un œil à demi ouvert. Il a bien aboyé à l’arrivée de la voiture, mais s’est de suite rallongé.
Le bonnet que m’ont mis les religieuses ne suffit pas à faire rempart au vent glacial. Je suis partie de l’orphelinat à l’aube avec un homme inconnu. Une sœur m’a dit :
— Tu vas aller dans une famille qui accepte de t’accueillir. Tu travailleras à la ferme avec eux. La ferme est dans le village de ta mère. N’oublie pas Dieu et fais tes prières.
Il fait froid. Je scrute la porte qui ne s’ouvre pas. C’est le bruit d’un moteur qui me fait me retourner. »
Le chemin d’accès est boueux des pluies qui se sont abattues durant la nuit. Aucune trace d’éventuels visiteurs ne sillonne le chemin, vierge de présence humaine. Les quelques rayons de soleil qui percent la brume éclairent les feuillages dégarnis des arbres qui longent la voie. On peut marcher encore longtemps avant d’apercevoir le moindre signe de vie et déboucher sur une cour abandonnée encadrée de bâtiments en ruine, toits affaissés et murs recouverts de mousses parasites.
Arrêtée dans cette cour de ferme abandonnée, je scrute la porte brinquebalante, la même que maman fixait il y a quarante ans. Elle ne s’ouvrira pas cette fois. Pas de bruit de moteur non plus. L’ombre de maman se promène là quelque part, dans les pièces sous le toit affaissé, dans l’étable vide d’animaux, juste à côté de moi, sur l’empreinte invisible de ses sabots crottés.
Je suis peut-être la seule depuis très longtemps à pénétrer dans l’enceinte de l’ancienne ferme. Abandonnée aux éléments naturels, aux intempéries et aux coups de vent, la ferme se démembre inexorablement, la grange aux poutres pourries d’humidité n’abrite plus que du foin moisi et les carcasses des engins agricoles troués par la rouille. Immobile au milieu de la cour, je sens l’eau de la boue infiltrer mes bottes trop fines et le froid remonter le long de mes chevilles. Mon regard se dirige vers la porte dégondée de ce qui semble être l’ancienne maison d’habitation, deux fenêtres aux vitres cassées encadrent l’entrée, les volets penchent vers le sol, prêts à se décrocher. Mes pieds s’extraient du sol boueux dans un bruit de ventouse. Malgré la lumière rasante, l’intérieur est sombre, je devine à peine le manteau d’une cheminée noircie par le temps et la suie.
Hier encore, j’attendais un message, une réponse à ma lettre, ma valise au pied du lit. Lorsque le téléphone a sonné, j’étais prête à entendre le son de sa voix, oubliée depuis quinze ans. Fébrile, mais confiante, je décrochai en chuchotant : « Maman ? ». C’était mon frère Sylvain qui m’appelait. Maman lui avait dit pour la lettre, mais elle n’osait pas me téléphoner.
— Écoute, Aline, il y a une fête de famille samedi, les parents fêtent leurs trente-cinq ans de mariage. Maman aimerait que tu sois là. Depuis ta lettre elle ne parle que de ton retour. Qu’est-ce que tu en dis ? Je sais que je t’appelle un peu tard, mais je ne savais pas ce qui était le mieux.
Ce que j’ai fait juste après je ne m’en souviens plus. Le temps s’est arrêté sur la voix de mon frère qui n’en finissait pas de résonner dans ma tête. Un automatisme froid et rigoureux a repris possession de mes gestes, le sac à main, la valise, les clés de voiture, bien fermer la porte et éteindre les lumières, me répéter à l’infini, ne rien oublier surtout, et partir pour une longue nuit de route.
Le défilé des lumières sur l’autoroute entre Bruxelles et le Nord de la France, puis l’obscurité soudaine passé la frontière, des heures à écouter les balais des essuies-glaces et rien qu’eux. Tenir les yeux ouverts, ne pas céder à la tentation de baisser les paupières, et la route offerte sur quelques mètres seulement. Après, le trou noir, mais voir toujours plus loin que l’hypothétique éclairage des phares. Et ne pas penser, surtout ne pas penser, rejeter les images qui se bousculent, les visages qui se pressent contre ma rétine.
J’ai roulé toute la nuit et le soleil tarde à se lever. Il commence à faire froid dans la voiture. J’ai été obligée de couper le moteur pour ne pas attirer l’attention. Bientôt une heure que j’ai quitté la cour de la ferme et que je me suis arrêtée devant la maison de mon enfance. Le jardin en friche me paraît tout petit, du lierre remonte le long du poteau en bois moisi de la balançoire recouverte de mousse, un vieux transat en plastique grisâtre est replié contre le mur de la maison. Il y a quatorze ans, exactement en juillet 1980, je quittais cette maison pour ne plus y revenir et aujourd’hui je suis là, mais la maison est vide, plus personne pour l’animer. Sylvain m’a dit que je trouverais les clés à l’endroit habituel, sous la grosse pierre. Un trousseau de clés que je reconnais, maman y accrochait un petit cœur rouge qu’elle changeait dès qu’il était usé. Elle le fabriquait elle-même, toujours dans un même tissu rembourré de coton, elle l’appelait son porte-bonheur.
La maison est grande, à deux étages. La pièce principale du rez-de-chaussée, meublée avec parcimonie, s’ouvre sur le jardin par une large porte vitrée à petits carreaux. Un des carreaux est brisé et la poignée arrachée. Rien ne traîne sur la table immense en bois. Le mur séparant la cuisine a été abattu pour faire place à une cuisine à l’américaine d’une propreté méticuleuse, elle ressemble plus à un décor de théâtre qu’à une pièce de vie. Je ne peux m’empêcher d’ouvrir les placards où traînent quelques boîtes de conserves et des paquets de gâteaux secs. La cheminée en faux marbre, d’une petitesse ridicule avec son vase rose garni de fleurs en plastique posé sur le dessus, a été bouchée par des planches. Pas une photo sur les murs. Le canapé a disparu, laissant la place vide. Une dizaine de cartons sont entassés contre un mur. Mes parents n’ont pas tout emporté, ils reviendront après la fête terminer leur déménagement.
Je grimpe le magnifique escalier tournant de cèdre blanc aux rampes effilées travaillées par mon père. Ma main effleure le bois, caresse le temps en suivant les veinures apparentes. Je me souviens du jour où j’ose, imitant mes frères, l’enfourcher et me laisser glisser jusqu’au bas, envahie par l’ivresse de l’exploit, mon père pose sur moi un regard furieux qui m’oblige à baisser les yeux.
Les plâtres intérieurs ont été renduits avant notre emménagement. Le chatoiement des rayons du soleil anime les murs blancs du grand escalier. Un dimanche après-midi, dans un accès de bonne humeur, mon père me confie la tâche de gratter la peinture accrochée aux vitres de la fenêtre de ma future chambre. À l’aide d’une lame de rasoir, je m’y emploie avec beaucoup d’énergie, ravie et fière de la confiance qu’il m’accorde. Assurée, je gratte de plus en plus vite, emportée par les paroles d’une chanson de Claude François que je chante à tue-tête, lorsque la lame dérape et vient m’entailler profondément l’index droit. Le sang se met à couler abondamment. Hurlante, je dévale l’escalier en secouant la main dans tous les sens. Mon père, en bas, figé et bouche ouverte, regarde derrière moi les murs immaculés recouverts de mon sang. Dans un murmure qui enfle dans un long cri, il grimpe jusqu’à ma chambre où éclate un « Non ! » désespéré.
À droite, la porte s’ouvre sur la chambre de Sylvain, la plus grande, notre refuge, celle qui nous accueille, reçoit nos angoisses nocturnes, nos palabres d’adolescents déboussolés. Sans jamais dire le plus important, l’essentiel, la peur du père. Vidée de ses meubles, elle semble toute petite. Les trois autres chambres sont plus loin dans le couloir, mais je n’ai pas la force de continuer.
J’ai besoin d’un verre d’eau, mais l’eau ne coule plus au robinet, le compteur doit être coupé.
J’ai huit ans quand mes parents achètent la maison en 1970.
Les premiers mois suivant notre emménagement, notre joie de vivre éclabousse les murs, jaillit de nos rires, emplit chaque recoin. Les cris, les bousculades, les jeux de mots fusent dès que nous nous retrouvons ensemble tous les quatre, maman, mes frères et moi. Les cartables jetés sur le canapé et les restes du goûter étalés sur la table n’indisposent personne, pas même maman. Mon père, on le voit surtout le week-end, la semaine il est souvent parti en déplacement sur des chantiers ou bien il rentre très tard, quand nous sommes déjà endormis. Mais il ne me manque pas, au contraire, je préfère quand il est absent, la maison est plus tranquille.
Elle est belle ma maison, mon ancrage, ma faiseuse de bonheur. Située dans un village de la Sarthe au nom qui me fait encore sourire aujourd’hui, la Grange-aux-Choux. Je connais depuis peu sa véritable signification. Enfant, je pense évidemment aux champs de choux des fermes alentour. Mais non, il s’agit probablement du diminutif du mot chouan qui veut dire chouette.
La Grange-aux-Choux se trouve en fond de vallée où de nombreuses demeures sont implantées au pied de ses coteaux. Des noms qui me font rêver, Meuillay, La Goridière, La Chataigneraie, Le Ferray, un monde invisible derrière ces hauts murs, avec ses promesses de longues robes de nobles dames. Entre les châteaux, de nombreux hameaux construits contre les falaises profitent des dépendances troglodytiques. Maman nous y emmène une fois. Elle veut revoir une amie d’enfance. C’est drôle de pénétrer dans ces trous qui ressemblent à des grottes préhistoriques et dont je n’arrive pas à prononcer correctement le nom. Mes frères se moquent de moi, je repars boudeuse, mais je ne suis pas la seule, maman a la mine sombre.
Pour se rendre au Lude, la ville la plus proche, il faut passer sur un ancien pont très étroit qui surplombe le Loir au nord de la commune. Le petit ruisseau qui s’y jette s’appelle le Brûle-choux, sur sa berge est construit le lavoir. Quand on s’y baigne, dès qu’il fait assez chaud, on s’amuse à s’apostropher : « Surtout ne te brûle pas les choux ! ». Derrière ce mot, nos fantasmes d’enfants abondent.
Autrefois, la chapelle Saint Antoine, que l’on aperçoit au détour du chemin qui mène au bourg, abritait des dames blanches, ces magnifiques oiseaux de nuit qui ont aujourd’hui trouvé refuge ailleurs. Avec quelle joie je passe devant cette maisonnette blanche au retour de l’école, encadrée par mes frères collés à moi pour m’empêcher de leur échapper. Que je les aime alors ces grands gaillards, mes sauveurs, mes princes charmants, mes protecteurs jouant les rôles les plus farfelus que je leur impose.
Nous savons que maman nous attend, mais on badine quand même un peu, juste pour le plaisir d’être ensemble tous les trois. Nous cueillons des pommes dans les branches les plus basses, jetées juste après avoir croqué leur saveur acide, riant de notre peur d’être surpris par le fermier. « Vite ! Vite ! », crie Sylvain, nous entraînant derrière lui, courant comme des fous vers la maison.
C’est difficile de retrouver notre calme aux abords du jardin. Rouges, essoufflés, le rire encore coincé dans la gorge, nous retrouvons maman en l’embrassant rapidement sur la joue. Les devoirs peuvent attendre. Nous filons dans le jardin, un goûter à la main.
Je hurle à mon frère Hugo du siège de la balançoire :
— Plus haut, encore plus haut !
Hugo, un an de plus que moi, toujours en action, des jambes fluettes, on ne voit qu’elles dépassant de son petit short, agiles et pâles, toujours en mouvement d’un point à l’autre, avides de compétition. Mon autre frère, Sylvain, l’aîné, nous observe de loin, nous crie de faire attention. Et maman, tranquillement installée sur le transat, les yeux dans le vague, qui semble ne rien entendre et ne rien voir.
Elle est belle maman avec ses cheveux auburn caressant son visage tacheté de points roux. Sylvain se tient souvent près d’elle, lui prend la main et la lève vers nous dans un geste de balancelle, comme si elle était trop épuisée pour le faire elle-même.
Les devoirs faits, nous nous installons devant la télévision en attendant l’heure du repas. Maman ne cuisine jamais, ou fait semblant, ouvre les conserves entassées dans les placards, cassoulet ou raviolis réchauffés à même la boîte dans une casserole d’eau bouillante.
— À table ! nous appelle-t-elle dans un presque chuchotement qui peine à couvrir les voix de la télévision.
Son sourire et son regard bienveillant nous accompagnent jusqu’à la table où elle s’assoit avec nous. C’est une grande table en bois récupérée par mon grand-père Octave, un peu brocanteur, un peu ferrailleur, on ne sait pas très bien. Je crois même comprendre qu’il vole un peu.
Parfois maman éclate de rire à une pitrerie de Sylvain ou de Hugo. Son rire bizarre, éraillé, m’impressionne, comme s’il sortait d’une autre personne. Je me tourne alors vers mes frères pour me rassurer. Tout va bien. Hugo continue à faire ses grimaces, il s’exerce pour pouvoir épater ses copains de classe et Sylvain tente de faire mieux que lui, un regard en coin vers maman.
Je ne suis jamais invitée chez les copines de l’école, mais je n’en souffre pas. En dehors de la maison, le travail scolaire est un refuge. Curieuse, j’aime apprendre, découvrir, comprendre. Je suis en sécurité derrière mes cahiers. J’aime quand les instituteurs me félicitent pour mes résultats, quand je reçois de beaux prix de fin d’année, lorsque le directeur m’appelle :
— Aline Fouqueray, premier prix de français.
Je me demande pourquoi les autres élèves se détournent de moi, mais ce n’est pas grave, en dehors de mes livres je ne me sens bien qu’entourée de mes frères et de maman. J’ai seulement deux copines avec qui je m’amuse à la récréation en jouant aux osselets ou à la corde à sauter. Cela me suffit.
J’ai dix ans le jour où Camille débarque à l’école au début de la classe de CM2. Camille est une petite rousse aux yeux bleus qui me fait penser à maman. L’instituteur la place à côté de moi. Elle est la nouvelle dans cette classe où tous se connaissent. L’instituteur est nouveau lui aussi. Il a un drôle d’accent qui me fait pouffer de rire. Camille me glisse :
— Ne t’inquiète pas, c’est l’accent du Sud, il vient de Marmande. On met des e partout.
Elle m’a parlé et je cherche quelque chose à lui répondre, par exemple : « Comment tu le sais ? », mais je n’y arrive pas. Elle est si belle. C’est la première amie que j’ai, elle me raconte des histoires saugrenues qui me font rire. Des histoires de famille dans lesquelles son père et sa mère sont les héros. Elle me parle du lionceau qu’elle a caressé au zoo, de la tente qui s’est envolée pendant leurs vacances dans le Sud à cause du mistral, des huîtres qu’elle a goûtées pour la première fois et qui étaient toutes gluantes, de la mousse qui déborde de l’océan Atlantique les jours de tempête. Je crois qu’elle invente, mais ne le lui dis pas.
Toujours joyeuse, pipelette, comme la surnomme le maître d’école, Camille bondit dans la vie comme un chaton avide de découvertes. Elle me traîne dans son sillage, étoffe mes journées de jeux insolites, avec elle je n’ai jamais peur, elle me révèle la possibilité des mots simples et inoffensifs.
Le jour où Camille m’invite à passer un week-end chez elle, je suis déconcertée. Je n’ai jamais dormi dans un autre lit que le mien sans la présence de maman. L’aventure me semble effrayante, dangereuse, j’ai peur d’être perdue parmi des étrangers. Sa maison est si loin de la mienne, dans le bourg en face de l’école. Je l’aperçois par la fenêtre de la classe de l’autre côté de la route, mitoyenne, étroite et haute, la façade en bordure de trottoir. Je souffle sur le carreau embué pour mieux la voir et deviner ce qui se cache à l’intérieur, derrière les rideaux à dentelle.
Camille insiste en chuchotant pour ne pas se faire entendre du maître :
— Si tu ne viens pas, on ne pourra plus être copines et j’inviterai Lucie à ta place !
Je me sens piégée.
— Je vais demander à maman, on verra si elle dit oui.
Le sourire de Camille me réconforte et j’essaie de ne plus y penser jusqu’au soir, en vain. Des liens invisibles se tissent entre cette maison inconnue et moi. Je voudrais confier à Camille le trouble qui m’envahit pour faire sortir cette étrange sensation. Je vais rentrer dans son monde et ce ne sera plus une histoire drôle.
Sur le chemin du retour de l’école, ma peur s’amenuise et la perspective de passer un week-end entier avec Camille me rend légère. J’ai hâte de prévenir maman.
Je rentre seule de l’école maintenant, mes frères sont au collège et prennent le bus. Maman ne vient jamais me chercher. Elle n’attend pas à la sortie avec les autres mères qui discutent entre elles, sourient, ouvrent grand les bras en apercevant leurs enfants et leur distribuent des gâteaux. La mienne reste à la maison avec un verre de lait et un paquet de Petits Lu pour mon goûter.
Étendue sur le canapé, les yeux clos et la tête penchée vers la porte, on dirait qu’elle dort. Je m’émerveille toujours de sa beauté. En lui caressant la joue je relève une mèche qui couvre son doux visage. Elle me sourit avant d’ouvrir les yeux et m’enlace tout contre elle, tendrement. Le goûter est sur la table, il m’attend.
— Maman, Camille veut que j’aille chez elle samedi et que je dorme là-bas.
Elle ouvre des yeux interrogateurs :
— Et toi, tu veux quoi ?
— Je ne sais pas si j’ai envie.
Elle se tait, je ne décèle rien dans son regard qui m’aiderait à prendre une décision. Après un long silence, elle me dit :
— Eh bien, vas-y.
Mon cœur bat très fort, trop fort.
Le samedi suivant, après l’école du matin et le repas à la maison, je pars à pied avec mon sac à dos vers la maison de Camille. Le chemin je le connais, c’est celui de l’école. Je sonne à la porte. Une femme m’ouvre et plante ses yeux clairs dans les miens :
— Bonjour, Aline, viens, rentre vite, tout le monde t’attend.
Des cris de joie fusent du salon :
— Aline ! Aline !
Prostrée, la panique me gagne, je ne veux plus être là, mais la femme me prend par la main et m’entraîne avec elle. Camille m’embrasse, surexcitée, des baisers pleuvent sur mon visage. Ses deux sœurs, que j’ai déjà rencontrées à l’école, me font la fête tandis que leur père, qui ressemble à un géant, tient sa femme par-dessus l’épaule. Tous deux regardent la scène en riant. Devant mon air effaré et ahuri le père calme ses enfants d’un ton autoritaire, comme le maître d’école.
La mère porte un collier de grosses boules de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Sa robe longue, bariolée de rouge, de vert, de jaune gonfle à chacun de ses déplacements, ses pas ressemblent à ceux d’une danseuse. Des mèches de perles multicolores se fondent dans sa longue chevelure brune. Je n’ai jamais vu autant de couleur sur une seule personne. On dirait une princesse gitane. Le père a un drôle de pantalon, très large, resserré par des élastiques sur ses chevilles et une grande chemise rouge qui descend sur ses cuisses. C’est le prince de la gitane.
Des coussins et des poufs jonchent le sol autour d’une table basse recouverte d’un puzzle géant où s’ébattent trois petites filles dans un champ de coquelicots. Partout dans la maison traînent des dessins d’enfants, des jeux de société s’empilent sur la grande table ronde. Je découvre sur les murs une multitude de photos punaisées, les enfants à tous âges, les parents, mais aussi un lionceau au regard rieur et la famille réunie autour d’un plateau de fruits de mer.
J’éclate en sanglots. Je sais que je ne devrais pas, que tous me regardent perplexes, mais je n’arrive pas à m’arrêter de pleurer. Je viens de découvrir un terrible secret, je le sens.
— Ça ne va pas, Aline ? Tu as mal quelque part ? me demande la mère de Camille.
Je n’arrive pas à parler, la respiration coupée et la gorge nouée, j’ai peur et je ne sais pas pourquoi. Pas peur de cette maison, ni de ses habitants, non, quelque chose de plus grand encore, c’est comme si j’allais mourir, là tout de suite sur place. La mère de Camille me prend dans ses bras et me conduit dans une chambre, elle me serre fort et s’allonge avec moi sur le lit. Ses mots rassurants me bercent de longues minutes avant que mes sanglots s’épuisent.
— Ça va mieux ? Que s’est-il passé ?
— Je ne sais pas, j’ai eu très peur.
— De nous ?
— Non, pas du tout. Du monde entier, j’ai cru que j’allais mourir, que mon cœur s’arrêtait de battre.
— Je pense que tu as fait une crise d’angoisse, ma chérie, mais tu vas voir ça va passer.
— C’est quoi ?
— C’est comme tu l’as dit, quand on a très peur, mais c’est parfois difficile d’en connaître les raisons. Peut-être que c’est juste parce que tu viens chez nous pour la première fois. Il s’est passé quelque chose de grave dans ta famille ?
— Non, rien du tout.
Je réponds ça instinctivement, mais je ne suis pas très sûre que rien de grave n’arrive.
Chez moi tout est bizarre. Rien n’est jamais sûr.
— Il est arrivé quelque chose à maman, il faut que je retourne chez moi voir.
— Mais non voyons, ne t’inquiète pas, il n’y a aucune raison.
Moi je crois qu’il y en a plein de raisons.
— Allez viens, tu vas passer un bon week-end ici, tu vas voir on va bien s’amuser et tu vas oublier tout ça.
Quand nous revenons dans la grande pièce, les trois filles sont installées autour de la grande table, occupées à dessiner avec des feutres sur de grandes feuilles de papier blanc. Le père dans la cuisine prépare le goûter en sifflotant. Je l’entends chuchoter avec sa femme, ils parlent de moi, je suppose. Camille m’invite à la rejoindre. Son sourire éblouissant me rassure. Elle ne me demande rien, me propose de faire un dessin à quatre mains sur la même feuille qu’elle.
La fin de l’après-midi est calme et pourtant je suis troublée. L’atmosphère chez Camille est si particulière, inconnue, une manière de parler, apaisée, et surtout des gestes qui me laissent songeuse. Camille, assise sur les genoux de son père, lui enserre le cou et l’assaille de gros bisous sur les joues. Le père y répond par des mots tendres et câlins. Je regarde ce père qui embrasse sa fille, lui chatouille le ventre pour l’entendre rire, riant avec elle encore plus fort. Mon père à moi ne me prend jamais dans les bras. Je me laisse porter par cette douceur, joue au jeu du Mille bornes et des petits chevaux, crie de joie quand je gagne la partie, encouragée par des applaudissements sonores.
Sur l’arrière de la maison, il y a un grand appentis au fond du jardin. Je demande ce qu’il y a dedans.
— Tu veux voir les tableaux de mon père ? Après ils vont partir pour l’exposition, me propose Camille.
— Oui, mais fais attention, Camille, n’ouvre pas les boîtes de peintures, on verra ça demain, je vous ferai une petite place, intervient son père.
Le toit est tout en verre. Camille allume quand même la lumière, car le jour commence à décliner. Sur les murs en bois sont accrochés des tableaux aux couleurs vives, certains sont très grands, d’autres tous petits. Je ne distingue aucune forme réaliste dans les représentations. À l’école dans la bibliothèque le maître a déposé un grand livre intitulé Les plus belles œuvres du Louvre, mais je n’y ai jamais vu de tableaux qui ressemblent à ceux qui sont devant moi. Des traits épais, des cercles, des formes déséquilibrées se mélangent entre elles. Au sol, contre le mur, d’autres tableaux sont déposés. Camille y recherche son préféré, celui que son père ne vendra pas, car elle l’aime trop. Il est différent, les couleurs sont pastellées, on distingue des silhouettes longilignes qui s’étirent vers le haut.
— Celui-là est une aquarelle, ce n’est pas à l’huile, mais de la peinture et de l’eau. C’est comme ça que je préfère peindre. Tu l’aimes ?
Il est magnifique, presque aussi grand que moi, les trois silhouettes semblent s’évaporer dans un ciel bleu noyé dans les nuages.
— C’est qui ?
