La bâche de la camionnette résiste aux assauts du vent. La pluie crépite en s’abattant sur la toile. Les claquements secs la maintiennent éveillée. Elle sait qu’elle ne dormira pas. Le bruit du moteur, les couinements, et puis cette anxiété diffuse qui lui étreint la poitrine. Malgré ses douze ans, Mona n’a pas vraiment peur. C’est son père qui conduit. Il lâche parfois quelques jurons et rien que cela lui fait monter les larmes aux
yeux.
Elle est bien calée à l’arrière du véhicule, protégée par de grosses couvertures qui, avec l’humidité, sentent le mouton. C’est une odeur familière, rassurante. L’odeur de son pays natal, l’Espagne, de son village Moral de Calatrava, de l’enfance heureuse qui s’est brisée net un soir de septembre 1962, alors qu’elle rentrait de l’école. Elle a tout de suite compris que plus rien ne serait pareil. Comment
aurait-il pu en être autrement tandis que son jeune frère gisait au pied de la charrette, fauché par le tir d’un pistolet ? Le « PA Ruby 7,65 mm » réglementaire, précisait le rapport de la Guardia Civil… Un voile rouge lui a brouillé la vue. Une poigne puissante l’a plaquée au sol et une main rugueuse s’est collée contre sa bouche pour l’empêcher de crier. Elle sent encore l’odeur de la poussière lui pénétrer les narines avant de s’évanouir.
Depuis près d’un quart de siècle, l’Espagne était dirigée de main de maître par le « généralissime » Franco. Il ne faisait pas bon être opposant à la dictature et encore moins avoir des sympathies communistes. Son frère a eu le tort de parler trop haut, de dénoncer des injustices au profit des quelques gros propriétaires du coin. Il s’est montré avec d’autres râleurs, tout aussi vindicatifs. Mais au final, il n’avait rien fait, il s’était juste exposé. Mieux valait courber l’échine pour éviter les représailles. Hélas !
Après le drame, Mona et ses parents sont entrés en errance. Elle compte les jours, le temps qui s’est écoulé depuis leur fuite. Elle a quitté son quartier de Moral de Calatrava et son cher pays. Les souvenirs l’assaillent, douloureux, et elle ne veut pas se laisser envahir. Elle n’a pas tout compris, excepté le chagrin de ses parents, sa grande peine, l’urgence de prendre la route, de fuir la Guardia Civil et de gagner la France. Elle n’a pas posé de questions. Son père a glissé une arme dans la ceinture de son pantalon. Il a confié au grand-père, leurs vignes, leurs bêtes, la petite ferme avec l’âne attaché au pied du mur de briques rouges. Un voisin lui a remis les clés de sa camionnette et à la nuit tombée ils ont roulé pour passer la frontière, filer vers la France. Les larmes de sa mère, c’était moins pour l’adieu à la belle province de La Mancha que pour son fils chéri dont le corps avait été traîné dans une charrette et embarqué par la Guardia Civil jusqu’à la caserne de Ciudad Real.
Mona, ballottée par la conduite nerveuse de son père qui jure par intermittence contre l’adversité, sa fatigue, sent sa chair devenir douloureuse, les courbatures l’envahir. Cela fait maintenant des heures qu’ils traversent cette région de l’Ouest de la France dans des conditions vraiment pénibles. Sa mère n’a pas résisté. Elle s’est assoupie. Elle a la tête appuyée sur un ballot avec le linge qu’ils traînent dans leurs pérégrinations. Mona a remonté bien haut la couverture en laine de mouton afin de se protéger des courants d’air. À chaque secousse, la bâche s’écarte et elle aperçoit les halos tremblotants tracés sur la route par les phares de la camionnette. Elle voit aussi les longues
stries de pluie qui balayent le pare-brise. Les essuie-glaces ont bien du mal à assurer leur fonction. Un dernier virage, l’amorce d’une ligne droite, et son père, après quelques hésitations, engage une manœuvre pour garer son véhicule. Ils sont arrivés au bout de la route.
Il coupe le moteur. Il échange quelques paroles brèves et sèches avec sa mère qui vient d’être arrachée au sommeil. Il descend du véhicule, referme la portière avec précaution pour éviter le bruit. C’est instinctif, il courbe le dos, enfonce sa casquette comme le font les
vignerons surpris en plein rang par une averse. Mona l’observe à travers un interstice de la bâche. Il fouille dans sa poche, cherche à s’abriter de la pluie et repousse la treille de vigne qui masque la porte. Il
introduit la clé dans la serrure. Il peine un peu, force, jure et enfin elle s’ouvre. C’est un antre tout noir. Mona est secouée par un grand frisson. Elle sait son père mort de fatigue, sa mère épuisée. Elle n’ose pas faire une comédie pour obtenir la permission de dormir dans la camionnette. Son frère n’est plus là. Il lui faut désormais être raisonnable. Elle obéit à l’injonction de son père. Le geste est autoritaire. Elle empoigne son sac et surtout la couverture qu’elle évite de traîner par terre. Sa mère la précède. Elles s’engouffrent dans ce qui semble être un cabanon.
La lampe-torche balaye la pièce. Son père avance avec précaution. Visiblement, l’endroit a été sommairement préparé à leur intention. Le sol, des tommettes de terre cuite, a été nettoyé. Aucune toile d’araignée, même sur les poutres où sont accrochés divers ustensiles. Elle pousse un soupir de soulagement. Dans un coin, une
table, couverte d’une toile cirée à carreaux rouges, trois chaises, une lampe-tempête et une boite d’allumettes. Tout a été prévu. La pièce éclairée, ils découvrent les lieux. Mona avance entre son père et sa mère et elle se sent ainsi un peu plus rassurée.
La deuxième pièce est visiblement destinée à servir de chambre. Elle est soulagée, il y a une fenêtre avec des volets qui ont bien du mal à tenir fermés. Une ficelle les oblige à rester plus ou moins en place. Ils battent au moindre coup de vent. Sur le sol,
toujours les tommettes et deux matelas disposés, à l’opposé, aux angles de la pièce. Pour faire séparation, un drôle de paravent, décoré d’affiches couvertes de grappes de vigne où s’entrelace tout un texte qu’elle ne comprend pas. Sur les lits, des édredons et des oreillers. Quelqu’un a pensé à eux. Mona observe que sa mère a les yeux humides. Il leur reste à découvrir le petit recoin du fond. Ils y trouvent une table sur laquelle est posée une cuvette avec un gros morceau de savon et au pied, un broc plein d’eau. Au-dessus, de guingois, trône une glace à l’entourage de plastique vert. C’est la première fois que Mona en voit une de la sorte. Un rideau grossier cache les pieds de
la table. « Hélas, pense-t-elle, l’endroit est clos ». Elle s’arrangera pour ne pas s’y attarder. Elle ne supporte pas d’être enfermée.
Sa mère lui désigne le petit lit. La fillette ne fait pas d’histoire. Elle laisse l’édredon qui sent la poussière et mille autres choses sous elle et s’entortille dans la couverture en laine. Sa mère pose sur elle la peau de mouton. Elle lui chatouille le nez, mais elle a
appris à s’en accommoder. Elle sombre dans un profond sommeil.
***
Mona lutte pour prolonger ce moment particulier, entre conscience et
inconscience, qui précède le vrai réveil. Elle ne veut pas abandonner la chaleur du lit, l’odeur de la peau de mouton et ouvrir les yeux sur ce qui va désormais être son quotidien. Un bruit de conversation la ramène par intermittence à la réalité. La voix de son père, la rudesse, mais aussi la musique familière de leur langue, celle qu’elle comprend, celle qu’elle a parlée jusqu’au soir de ce maudit jour. D’autres voix, incompréhensibles, à la consonance bizarre, s’interfèrent, celle d’un homme puis celle d’une femme plus douce, presque compatissante. Enfin, celle de quelqu’un de jeune qui s’applique à construire des phrases basiques et là, elle comprend. Cela lui rappelle le temps où elle apprenait à lire, une sorte d’ânonnement relayé par de longs temps d’hésitation. C’est sa langue natale. Elle repère des fautes qu’elle juge grossières. Les informations fournies concernent la vie pratique et doivent être précieuses pour ses parents.
Elle décide de se couper de tout cela. Elle ne peut plus dormir. Elle ouvre les yeux.
Le jour filtre à travers les volets. Un grand rai de lumière dans lequel batifolent une multitude de poussières, de toutes les formes, de toutes les tailles, des rondes, des longues. C’est amusant ! Elle les étudie et cela lui évite de penser. Elle se sent à deux doigts de pleurer. Il ne faut surtout pas qu’elle se laisse envahir par le chagrin. Elle aimait tant se réveiller dans sa petite chambre toute blanche, très propre, à Moral de Calatrava. De sa fenêtre, elle pouvait observer les toits de tuiles rouges qui s’enchevêtraient, le cochon en liberté, l’âne attaché à l’arceau scellé dans le mur et le sol de terre battue, sec et poussiéreux.
Le bruit des voix s’estompe. La porte grince, un des gonds manque sûrement d’huile. Son père est parti. Elle entend sa mère qui marmonne de longues litanies, des lamentations entrecoupées de sanglots, tout en s’activant dans ce qui fait office de cuisine. Mona a remarqué qu’elle s’adonne souvent à ce genre de rituel. Le chagrin a par moment raison de son esprit et elle s’abandonne à sa souffrance. Elle perçoit des bruits. Sa mère doit faire le ménage et cela la rassure. Ce n’est pas facile de les identifier, de les associer à une activité précise, mais c’est distrayant. Soudain, la porte s’ouvre et sa mère s’approche du lit. Elle soulève avec précaution la couverture et lui secoue délicatement l’épaule. Son enfant doit se lever, le lait est chaud. La fillette s’oblige à obéir.
Sa mère a un pauvre visage défait, fatigué. Ses beaux cheveux noirs grisonnent sur les tempes et à la racine du front. Elle a beaucoup maigri. Personne, au pays, ne pourrait
reconnaître la belle femme solide et bien plantée que la quarantaine venait juste d’effleurer. Elle a déjà lessivé le sol à grande eau et par la porte entrouverte, c’est un air frais et piquant qui pénètre. Le lait fume dans le bol. Mona lui trouve une odeur écœurante. Ce n’est sûrement pas du lait de chèvre. Le pain à côté de son bol a un drôle d’aspect, tout blanc. Elle n’a pas envie d’y goûter. Mais sa mère l’observe, inquiète, alors elle se force à boire et à manger.
Pour oublier le dégoût qu’elle éprouve à absorber cette nourriture, elle détaille la pièce. Avec satisfaction, elle découvre que la porte est encadrée de deux petites fenêtres, quatre carreaux chacune, en partie masquées par une grosse treille de vigne. Elle se dit que son père ne manquera pas de la tailler et ainsi le jour pénétrera encore plus. Dans un passé lointain, les murs ont été blanchis à la chaux, mais ils sont désormais largement jaunis par le temps et aussi par la fumée de la cheminée. Le foyer est allumé, garni de gros ceps qui se consument en procurant un peu de chaleur. Sa mère ferme la porte.
C’est la pièce commune. Il y a un vieux bahut où sa mère est en train d’installer leur linge. Un vaisselier bancal est appuyé contre le mur, juste à l’entrée de la chambre. Il fait face à un évier rudimentaire, en fait un gros bloc en pierre, scellé au mur, creusé et percé d’un trou pour l’évacuation de l’eau. Un broc en aluminium étamé est placé dessous ainsi qu’une bassine.
Par endroit, un reste de dentelle jaunie décore des étagères où de la vaisselle plus ou moins ébréchée s’entasse de façon anarchique. Mona a l’impression qu’on vient de la déposer là. Quelques couverts et ustensiles de cuisine ont sûrement été apportés ce matin par la femme qu’elle a entendue parler. Sa mère s’emploie à tout ranger. Elle ouvre les tiroirs, passe le chiffon. Elle ponctue chaque
action de plaintes furtives, de haussements d’épaules, oubliant parfois qu’elle s’essuie les yeux avec un chiffon plein de poussière. Le visage de sa mère est rouge, boursouflé. Mona se lève, va chercher un linge propre dans le coffre, le trempe dans le pot à eau et le lui tend. Sa mère regarde vers la table, constate qu’elle a bu le lait et mangé le pain. Alors, elle l’enlace à n’en plus finir et l’enfant vibre à l’unisson des longs sanglots maternels. Elles restent ainsi, serrées l’une contre l’autre, longtemps, sans aucune notion du temps.
Dehors, la luminosité aveugle Mona. Elle est pourtant habituée au soleil, à sa lumière sèche, au bleu intense du ciel et à la chape de chaleur qui accable tout le monde en plein après-midi. Ici, ce n’est pas pareil ! Ce qui la surprend, c’est la brillance de tout ce qui l’entoure. La végétation, les murs peints des maisons, le sol empierré, tout brille de la dernière rincée tombée la nuit précédente. Elle met du temps avant de pouvoir ouvrir les yeux tout en grand, fixer
les détails, regarder au loin. Excepté la vigne, et encore… Rien ne ressemble à ce qu’elle a été obligée de quitter.
Soudain, son cœur cogne dans la poitrine. À quelques centaines de mètres, en haut de la rue, juste à l’angle constitué par une petite maison à deux pignons, basse comme celle de ses grands-parents, elle a l’impression de se voir, plantée en plein milieu du passage. Ce n’est pas possible, elle hallucine. Elle cligne des yeux. Elle les ouvre de
nouveau et elle réalise qu’à peu de choses près, c’est son double qui l’observe, aussi intriguée et aussi figée qu’elle. Elles se détaillent de loin. Elles ont à peu près le même âge, la même taille. Toutes les deux portent des jupes épaisses, des chaussettes remontées jusqu’aux genoux et des lainages. C’est le début du printemps, mais les matinées sont très fraîches. Habituée au climat de La Mancha, la petite Espagnole n’est pas surprise par la température. Ce qui la laisse perplexe c’est l’humidité, l’éclat, l’aspect ciré du paysage. En haut de la rue, son double hésite, Mona le devine. Va-t-elle s’avancer ? Si elle le fait, Mona décide qu’elle se précipitera dans la maison et fermera la porte. Son double fait quelques pas en
avant puis s’arrête et semble s’interroger sur l’attitude à adopter. Mona s’est rapprochée de la porte de ce qu’elle appelle désormais le cabanon. Cependant, elle est attentive à détailler l’autre fillette. Elles ont toutes les deux les cheveux bruns et longs, presque
jusqu’aux épaules. Même de si loin, la seule différence frappante, c’est la couleur de peau. Mona n’affiche plus son beau teint de brugnon doré par des journées passées au soleil, mais elle a gardé la peau mate, très mate. L’autre, celle qui habite la maison aux deux pignons a sûrement la peau blanche, et même pour tout dire trop blanche.
Ouf ! Mona est soulagée. Celle qu’elle désigne dans sa tête comme « l’autre », l’autre elle-même, l’autre fillette de son âge, a brusquement tourné les talons et est rentrée chez elle. Pour éviter de penser à Moral de Calatrava, à la longue rue étroite pavée de pierres, aux paniers de chanvre mis à sécher contre les murs des maisons basses, aux enfants de son âge assis sur le seuil des habitations pour pouvoir à la fois fuir la solitude et profiter de la moindre parcelle d’ombre, Mona quitte la route et s’engage dans le sentier qui mène aux coteaux.
Dans sa tête, elle a l’impression d’entendre les cris des uns, les appels des autres, cette langue qu’elle comprenait et qui lui arrachait des éclats de rires, de colère aussi parfois quand elle se faisait capricieuse. Elle réalise, en poussant un gros soupir, que ce temps appartient au passé. Elle ne veut pas s’attarder sur l’idée qu’elle n’entendra plus, qu’elle ne parlera plus jamais cette langue qu’elle commençait à si bien maîtriser. Elle savait la lire, l’écrire et elle était parmi les bonnes élèves. L’école ! Dire qu’elle ne sait déjà plus quelle impression cela fait de réciter une leçon apprise par cœur dans la chaleur du lit.
Mona ne connaît pas le mot, mais c’est le cafard qui lui pèse sur la poitrine, qui mouille l’extrémité de ses paupières. Alors d’instinct, elle s’oblige à fixer son attention sur le paysage qu’elle découvre en avançant dans le chemin. Elle a une bonne surprise ; le cabanon est bien situé au bout de la route, à l’entrée de ce sentier qui, au fil du temps, va devenir « son » chemin des coteaux. À deux pas de chez elle, son « chez elle » de maintenant, elle a la campagne à disposition et elle la trouve belle, mystérieuse, intéressante à explorer.
Mona ne se méfie pas. Elle n’est pas habituée à l’humidité de cette végétation printanière – si dense qu’elle retient l’eau – ni aux hautes herbes gorgées de gouttelettes. Elle s’enfonce dans le sentier sans aucune méfiance. Elle marche droit devant elle et cet endroit étonnamment calme, touffu, lui apporte un apaisement inespéré. Elle détaille tout. La majorité des plantes, des arbres et des herbes qui encadrent le sentier lui sont
inconnus. Les ombellifères semblent s’élancer vers le ciel comme pour atteindre une trouée de lumière. Les jeunes feuilles viennent de sortir sur les branches tendres et les
odeurs sucrées lui titillent les narines.
Elle débouche sur un petit promontoire et découvre un point de vue qui l’enchante. En bas, une rivière bordée de peupliers amorce une courbe paisible avant de se glisser sous un pont qu’elle entrevoit au loin sur sa droite. Les prés d’un vert très doux sont séparés çà et là par quelques haies. Elle aperçoit des vaches, vraiment bizarres, avec de grosses taches noires et blanches qui
paissent tranquillement.
Sur l’instant, Mona s’approprie cet endroit. Ici, elle se promet de venir tous les jours chercher
cette paix dont elle a tant besoin. Elle baisse la tête et découvre alors l’état de ses chaussures et de ses chaussettes. Le bas de sa jupe est aussi tout
trempé. Cela commence à devenir désagréable, froid. Elle se dit que sa mère ne va pas manquer de se lamenter, et à juste titre, puisqu’ils sont partis avec le strict minimum. De toute manière, maintenant il est trop tard. Le mal est fait ! Elle regarde autour d’elle et remarque une petite sente qui mène apparemment à une parcelle de vignes. L’herbe a été foulée. Cela l’intrigue. Elle s’y engage. Elle écarte du coude les branches folles qui l’arrosent à chaque pas et gagne enfin le haut du talus. Son intuition ne l’a pas trompée. Ce sont bien des vignes qui s’accrochent au coteau. Elle reconnaît le sol caillouteux et les rigoles qui courent à travers les rangs. Un peu comme chez elle en fait, à cette différence près qu’ici la terre est moins rouge, moins rocailleuse et surtout beaucoup moins sèche. Elle trouve aussi que les pieds de vigne ne sont pas très beaux, pas très noueux, mais les jeunes feuilles sont d’un vert tendre prometteur. Les vignes n’ont pas encore été travaillées. C’est peut-être pour elles ou pour d’autres que son père est parti ce matin ?
Elle longe la parcelle très intriguée. Prudente, elle avance sans faire de bruit. Est-ce bien une cabane qui est
appuyée contre la haie ? Un peu comme celle laissée à Moral de Calatrava ? La porte bricolée de mille matériaux disparates est juste poussée. Elle est composée de vieilles tôles plus ou moins consolidées par des branchages et des mottes de terre séchée. Des planches mal fixées ferment un côté. Elle s’avance et découvre un abri aménagé comme elle aurait aimé le faire. Une antique barrique retournée sert de table, des caissettes sont disposées en guise de sièges. Des bouts de tissu sont accrochés à des pointes pour servir de rideaux. Un vieux four éventré a été traîné là et quelques éléments de dînette trônent dessus. Une assiette ébréchée, une fourchette, un couteau, qui a perdu la moitié de sa lame, et une casserole percée constituent les seules richesses du lieu. Non, c’est faux ! En y prêtant bien attention, Mona repère sous une caisse quelque chose de rouge, apparemment placé là pour être à l’abri des regards. Un morceau de bâche est censé protéger la chose des intempéries.
Sa curiosité l’emporte, elle s’approche. Elle n’a pas peur, mais elle n’est pas tranquille. Elle se penche, écarte la toile et découvre un beau livre et une boite métallique. Elle ouvre le livre. Elle ne peut pas lire le texte, mais sa
couverture lui plaît. Elle est rouge et cartonnée. Une petite fille et un chien qui joue et jappe autour d’elle. Tenir le livre lui procure une sensation agréable. Mona sait qu’elle ne va pas résister. Ce livre elle le veut. Ce n’est pas bien. Il n’est pas à elle, mais elle en a tellement envie. Elle s’en empare. Instinctivement, elle le glisse sous son gilet. Il dépasse. Elle fait vite et se dit qu’elle doit pouvoir regagner le cabanon sans rencontrer âme qui vive.
La chance lui sourit. Elle se faufile et gagne son lit sans attirer l’attention de qui que ce soit. Mona cache le livre sous son matelas. Elle a le cœur qui bat très vite. Elle sent qu’elle est toute rouge. Elle a froid aux pieds et même jusqu’aux cuisses. Sa maman entre dans la chambre, l’observe stupéfaite et comme elle l’avait prévu, commence à se lamenter. Sur un ton monocorde, elle rabâche toutes les misères qui se sont abattues sur eux trois depuis leur départ. Le prénom de son frère revient comme un leitmotiv douloureux, obsédant et Mona sait que sa mère ne se consolera jamais de sa mort. Elle a honte d’ajouter à sa peine. Elle reste plantée au milieu de la pièce, incapable de prononcer la moindre explication, de formuler la moindre
excuse. C’est trop lourd et elle se sent perdue par l’ampleur du chagrin qui s’est abattu sur la famille. D’ailleurs, sa mère ne lui pose pas vraiment de questions. Non, elle s’abandonne à un monologue douloureux entrecoupé d’activités ménagères.
Pourtant, elle fouille dans le vieux bahut, en retire un pantalon de toile, un
chemisier en coton et un gros chandail tricoté par la grand-mère. D’un signe de la tête, elle lui désigne ce qui fait office de cabinet de toilette. Mona n’oppose pas de résistance. Elle abandonne ses vêtements mouillés sur le sol et va faire sa toilette et se changer. Elle enfile les vêtements avec résignation. Le pantalon est trop court. Elle a beaucoup grandi. Il lui arrive
au-dessus des chevilles et c’est ridicule. Elle doit mettre des chaussettes et cela lui serre les pieds, car
ses sandalettes deviennent trop étroites. Mais elle n’a pas le choix. Le gilet confectionné par sa grand-mère avec la laine tondue, filée et travaillée pour elle, ravive une sensation douloureuse qui lui serre la poitrine.
Dans la pièce commune, sa maman a dressé son couvert. Une seule assiette ! Mona comprend que son père ne rentrera pas manger. Elle s’inquiète pour sa mère, mais elle ne sait pas quoi faire. Ce n’est pas le premier repas qu’elle saute. Quand son père sort de son mutisme et qu’il lui en fait la remarque, elle déverse alors toute une litanie de reproches sur l’égoïsme des hommes, leurs bêtises à répétition, leurs idées politiques criminelles et cela se termine soit dans les larmes, soit dans les
cris. Mais sa mère n’a pas mangé pour autant ! À son égard, elle est intraitable. C’est apparemment sa seule raison de vivre et elle veille jalousement à ce qu’elle fasse honneur, dans n’importe quelles conditions, à la pitance récoltée. Aujourd’hui, elle trouve dans son assiette de la salade, des pommes de terre coupées en morceaux et de la confiture. Un bol de lait chaud fume à côté. Elle retient un haut-le-cœur et s’attable. Elle fixe sa maman d’un air interrogateur que celle-ci feint d’ignorer, car munie d’un chiffon, elle se livre à un ménage imaginaire. Mona se force, elle a mal à la tête et la gorge douloureuse. Elle sent le découragement l’envahir. Tout à coup, le souvenir des repas à Moral de Calatrava lui revient en mémoire. Son frère était là, toujours gourmand et doté d’un appétit féroce pour les ragoûts maternels. Le père riait, la maison fleurait bon l’agneau qui mijotait avec les haricots et les légumes du jardin. Elle n’arrive pas à croire que ce bonheur-là est perdu à jamais. Elle sent la colère l’envahir. Et dire qu’il faut qu’elle se force, qu’elle fasse honneur à ces patates à la chair écœurante et farineuse, à ce lait qui lui lève le cœur ! Elle mange, la rage au ventre et ne tire aucune satisfaction de la cuillerée de confiture destinée à améliorer l’ordinaire. Elle dépose ses couverts dans la bassine et sa mère s’avance, sans un mot, pour se charger de la vaisselle. Alors, Mona sait qu’elle n’a plus qu’une chose à faire, aller se coucher et remonter bien haut la couverture en laine de mouton.
***
Hélène est de mauvaise humeur. La première semaine des vacances de Pâques vient de se terminer. Pâques est tôt cette année ! Elle a interdiction d’aller se promener sur les coteaux. Elle se remet tout juste d’une angine et dimanche prochain elle doit faire sa communion. Elle sait qu’elle ne peut pas le dire, mais elle ressent cela comme une corvée qu’elle doit subir pour obéir à sa mère. Ce qui la désole surtout, c’est que sa mère lui impose cela pour faire plaisir à sa marraine. C’est ridicule ! Elle va perdre trois jours de liberté qu’elle se réservait pour courir les coteaux. Tout ce temps gaspillé pour faire une retraite, préparer sa communion avec les autres filles de son âge, les élèves de l’école Sainte-Germaine, un vrai gâchis !
Hélène n’est pas rebelle. Elle ne veut pas causer de chagrin à sa mère. Ce n’est pas le moment. Celle-ci est déjà assez inquiète au sujet de son frère qui est parti faire la guerre, quelque part en Algérie, en Kabylie. Mais elle n’est pas dupe. Elle a tellement eu l’occasion d’observer les adultes, sa marraine, les amies de sa marraine et les bonnes sœurs, pour savoir que la notion de charité peut vraiment être maltraitée par certaines pratiquantes. Hélène connaît par cœur son catéchisme et au grand dam de monsieur le curé qui ne l’apprécie pas, elle a été première à l’examen de passage pour faire la communion. Hélène ne plaisante pas. Avec l’intransigeance de son jeune âge, pour elle la charité est une valeur incontournable, le fondement de la religion catholique. Lors d’une séance de catéchisme, elle a tellement insisté que monsieur le curé l’a traitée d’insolente. Il n’a pas aimé sa petite mine fermée, son ton déterminé. Allez savoir pourquoi ?
La conversation tenue quelques jours plus tôt chez sa marraine, autour d’une tasse de thé, en compagnie de ces bonnes dames, lui est restée en mémoire. Hélène, ce jour-là, traînait dans la pièce d’à côté. Elle les a bien entendues ! Elle a l’esprit vif, le raisonnement juste, et cela peut déranger certains adultes dont les propos sont vraiment en décalage avec les principes affirmés. Elle a été blessée par les mots prononcés, et le ton venimeux de la discussion. Aucune charité dans ces propos-là !
Hélène ira de moins en moins souvent chez sa marraine. Elle est grande désormais. Elle a obtenu de sa mère de rester seule à la maison durant les vacances quand celle-ci va travailler. En échange, elle s’est engagée à bien se tenir, à ne pas susciter de commérages et à ne pas causer de soucis supplémentaires à ses parents.
Cette promesse de liberté est un vrai bonheur. Hélène aime le hameau, les coteaux, les champs de vigne qu’elle peut parcourir durant de longues heures sans rencontrer personne. Plus de
conversations insipides à écouter, de propos blessants à supporter. Elle sait bien ce que l’on pense de son frère et de son père dans le bourg. Chez sa marraine, elle l’a entendu mille fois, ses parents sont de « petites gens » ! Comme cela, tout est dit ! Sa mère est considérée comme très méritante, avec cette pointe de condescendance qui vous réduit à néant en un instant. C’est étudié pour !