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"Après l'heure bleue, l'heure du blues : Al Green, whisky et cigarettes." Le passage de la lumière à l'obscurité, le temps qui passe, l'usure des sentiments et des corps sont les thèmes de ces histoires. Des tranches de vie faites de drames intimes. "Quand elle caressait lentement ses cheveux enveloppés de cette aura incandescente elle était le printemps de Paul Niclausse." Des nouvelles poignantes dans un univers flirtant avec la folie. Les émotions naviguent entre l'onirisme et la réalité subjective inspirés de l'expressionnisme et la sensibilité du symbolisme poétique.
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Seitenzahl: 73
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Pour Kate et Yaël
« Vous qui entrez, laissez toute espérance. »
La Divine comédie
Dante
Contre toute attente
La nuit
L'épuisement
Tess
Ce serait ce soir
Où poussent les dahlias bleus ?
Temps d'ennui
J'ai couru et pourtant
C'est comme ça qu'on dit ?
Tout s'accélère en été
L'épuisement (poésie)
Remerciements
Ce bon vieux fauteuil n’est plus très confortable, à dire vrai il ne l’a jamais vraiment été.
Comme souvent c’est le coup de cœur qui l'emporte sur la qualité. Il arrive que nous nous détachions de l'objet de ce désir fugace, et d’autres fois nous nous y accrochions malgré les défauts que les années révèlent.
Ce fauteuil trône dans mon salon à un endroit bien précis, savamment étudié. Si bien que lorsque je m'y installe c'est tout mon intérieur qui se dévoile.
À ma droite une table basse supporte une bouteille de whisky, un verre remplit au tiers, une coupelle où a fondu des glaçons, un paquet de cigarettes, un briquet, un cendrier dans lequel des cendres froides puent, un magazine télé et un bouquin « Survivant » de Chuck Palahniuk. Un titre évocateur : ne sommes-nous pas tous des survivants tant que nous faisons de nos demains un présent ?
A ma gauche une table d'appoint se laisse vieillir. Elle ne supporte plus rien. Elle voudrait même faillir.
Face à moi, posé sur son meuble, un poste de télévision sans son et sans image, une boîte vide qui n'a plus rien de divertissant. Que dire de cette psyché qui me retourne ma propre image désabusée dans ce cadre irréel et intemporel qu’est devenue cette demeure.
Ce soir comme tous les soirs, assis dans ce fauteuil comme un objet oublié l'ennui est ma seule compagnie. Une itération solennelle. Une éternité dit-on ?
Ce salon est un précipice, des objets sans âme me regardent choir. Une pièce où chaque meuble est le témoin sans conscience d'une perdition. Un désarroi solitaire.
Que puis-je espérer assis dans ce fauteuil ?
Je ne trouve pas de réponse.
L’halogène dans son coin ne brille plus que par son inutilité, elle ne fait plus rempart à l’obscurité qui m'assaille. C’est peut-être mieux ainsi. C’est la lune, cette même lune qui brave le ciel sombre chaque soir, cette même lune m’enveloppe d'un voile suspect. Des livres se meurent dans la bibliothèque, poussiéreuse à faire trépasser un asthmatique. Les mots couchés sur les pages s'ennuient, nul n'effeuille plus le papier vieilli. Des pensées perdues, oubliées qu'un jour elles aient pu jaillir d'une conscience en fusion à la recherche d'une libre profusion et d'un partage salutaire.
L'étagère est le mouroir de mes souvenirs. Il ose supporter encore des photos qui dévoilent un passé révolu, des bibelots moches aujourd’hui mais si beaux hier. Ce vase ébréché d'une banalité sans vergogne laisse crever la fleur qui pourtant dissimulait sa platitude. Le range-courrier comme mes espoirs reste désespérément vide, même de futilités. Cloué au-dessus de la porte comme la solitude sur les épaules du poète, un attrapperêve n’emprisonne rien de plus que des moucherons.
Que puis-je espérer assis dans ce fauteuil ?
Que le temps se remette en marche et que l’éternité s’active de me trouver une fin… digne.
Mon manteau immobile accroché près de l’entrée incarne le spectre d’un corps pendu. Une vision inconvenante d’un esprit sans corps mouvant. Le reflet de mon état actuel.
Mon âme improbable survole un espace délabré, observe ma pauvre carcasse. Cette infime particule de vie solitaire parmi une multitude d’objets inanimés.
Pas une dépression, ni même une crise d’angoisse. Juste un corps croulant que le temps, ce bourreau sans cœur, s'acharne à enlaidir.
Une attente douloureuse.
Une attente contre laquelle je lutte, perpétuellement.
Un jour, peut-être, s'ouvrira cette porte. Et enfin se sera la délivrance, la fin de cette solitude. Une âme charitable me soustraira d'ici vers un ailleurs où le temps se fige.
Le soleil disparaît, je le regarde couler dans un océan immobile.
J'adore cet instant, une boule de feu qui s'éteint, le jour qui brûle dans un ciel rougeoyant avant de laisser place à l'heure bleue ce moment précis où la vie se laisse suspendre un instant sur le fil du temps, ce moment où les fleurs libèrent leur parfum et les oiseaux leur cri, c'est l'heure du dernier souffle. Cette journée que je me délecte de voir s’obscurcir est un plaisir quotidiennement renouvelé.
Après l'heure bleue, l'heure du blues : Al green, whisky et cigarettes.
Les enceintes susurrent d'un ton suave :
« And how can you mend a broken heart ?
How can you stop the rain from falling down ?
How can you stop the sun from shining ? »
Enfin la nuit, ma condition n'est plus la même. Je change de rôle. Une journée à subir la présence des autres, le goût des autres, les règles et les conditions subis par contrainte de ceux qui m'entourent. Te voilà ! Mon monde, moi et mes seules exigences. Je suis lancé, rien d'autre que le sommeil ne m'arrêtera désormais. Une, deux et trois gorgées de Jack et mon esprit est libéré, mon corps se relâche mais mon cœur sombre pendant qu'Al Green continue :
« And how can you mend this broken man?
How can a loser ever win?
Somebody please help me mend my broken heart ?
And let me live again »
Je sais que le réveil va être pénible. Flashs éblouissants et maux de crâne, et ces mêmes visages qui disparaître à jamais ne veulent. Rien ne m'oppresse plus, je suis le seul maître à bord de mon abri charnel qui sans la nuit salvatrice se laisse happer par un quotidien répétitif et étourdissant.
Je recrache la fumée qui se laisse porter par une légère bise, je la regarde qui s'éloigne et se transformer en une silhouette évanescente qui se disloque avant de s’évanouir complètement.
Je me retrouve enfin, esprit d'élixir qui de mon âme fait brise évasive. Car la nuit est l'appel. Elle est la porte qui se referme sur le présent me permettant de prolonger sa douceur. Le signal qui annonce l’échappatoire. Elle est la voie qu'emprunte mon ivresse.
Sonnerie.
Putain de réveil.
Putain de jour.
S'il existait un interrupteur, jamais plus ma solitude ne se plaindrait de présences inconvenantes. Il faut se lever et se fondre dans le moule. Il fait jour des heures durant. Une interminable lassitude. Je pense à la nuit dernière et déjà à celle qui tarde.
Fait tomber ton manteau.
Nuit en ton vide rien n'est d'importance.
Et cette ivresse qui m'appelle encore...
Le crissement des feuilles sous les pneus, une mélodie morbide, des craquèlements comme autant de petits os que l'on broie. Sous un lit de feuilles mortes repose un ossuaire de souvenirs putrescibles. Je sors de la voiture et le bruit continue sous mes pieds, je foule un tapis fragile rouge, jaune et brun, et cette symphonie de plaintes m'accompagne jusqu'à l'entrée de ce petit chalet. Le charme agissait encore.
Je laisse tomber ma valise sur les planches de l'entrée. Je n'ouvre pas, je marque une pause comme pour admirer une personne qui nous a manqué, se rassurer que le temps n'a pas usé la beauté restée intacte dans nos souvenirs.
La construction traditionnelle de cette fuste d'une élégance alpestre m'avait conquis. Ce refuge est situé sur les hauteurs d'un hameau qu'il domine fièrement. Il se laisse posséder par la forêt dense en été, squelettique en hiver et agonisante en ce début d'automne. On l'avait posé là, imperceptible presque irréel.
J'entre dans le petit salon, tout n'est que bois et poussière, un mémorial. Mon bureau face à la fenêtre garde précieusement un organisateur de bureau, un vieux porte-plume Sergent-Major, des carnets d'écritures et ma platine vinyle une Rega Planar 3, un petit bijou de la fin des années soixante-dix. J'ouvre le couvercle, un trait lumineux de particules de poussière danse une valse comme une prémonition douloureuse. J'enclenche le mécanisme « Take this waltz » de Leonard Cohen, comble le vide sonore du chalet d'une douce mélancolie.
Nina était présente la fois dernière, elle dansait en dessinant des demi-cercles avec ses pieds dans les lumières doucereuses d'un crépuscule d'été.
Ce vieux vinyle de mille neuf cent quatre-vingt-huit sonne comme neuf et le souvenir qui me torture aujourd'hui sonne comme neuf lui aussi.
Après avoir dépoussiéré le chalet, je me sers une dose d’absinthe dans un verre spécifique en respectant le rituel de préparation de ce subtil breuvage, lorsque les premières gouttes traversent le sucre puis la pelle au goutte-à-goutte, je capture l'image de la fée bleue qui s'échappe du précieux liquide.
