Fusil - Muriel Roche - E-Book

Fusil E-Book

Muriel Roche

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Beschreibung

Lui, c’est Sam, à peine 20 ans. Il est retourné dans la maison de son grand-père et y vit seul. Gagné par l’ennui et la solitude sur une terre où les fusils attendent au-dessus des armoires, il est devenu chasseur malgré lui. Elle, c’est Nell. Tout juste installée dans la forêt avec son camion et son chien, la jeune femme attend d’autres saisonniers, ses amis, fous, libres, sauvages. Sam la guette… le cœur en éveil.
À l’arrivée des « débarqués », les esprits s’échauffent du côté des chasseurs. On craint pour les bêtes, on refuse le désordre, l’étrangeté. Les chiens et les armes sont rassemblés. Combien de champs de bataille Nell et Sam devront-ils traverser pour enfin se rencontrer ?

À PROPOS DE L'AUTEURE

Muriel Roche : Naît en automne, grandit en Ardèche. Des études de lettres et de cinéma. Vit d’abord à Paris et travaille dans une très grande bibliothèque. Vit à présent dans la Drôme et travaille dans une plus petite médiathèque. Rencontre des gens avec ou sans chapeaux. Aime la rivière et tout ce qui ressemble à un arbre ou à un oiseau. Aime le rire d’Adèle et Héloïse. Plus que tout. A publié deux recueils de poésie aux éditions Droséra. Partage avec bonheur ses textes sur son site « le grand saut de hasard ». Fusil est son premier roman publié.

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Seitenzahl: 89

Veröffentlichungsjahr: 2020

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ISBN : 978-2-375860-53-3

© 2020, Éditions Parole

Groupe AlterMondo 83500 La Seyne-sur-Mer

Courriel : [email protected]

Suivi commande : [email protected]

www.editions-parole.net

Tous droits réservés pour tous pays

Page de titre

Muriel Roche

Fusil

En guise d'introduction

Il y aura des matins et des nuits.

Il y aura la couronne des balles dans les mains du jeune homme au couteau. Et cette fille avec son camion au-devant de la vallée, du village. Qui défie les saisons avec les autres saisonniers.

Il y aura la forêt, la rivière, l’arbre.

Il y aura ce que chacun fabrique en ce monde. Des chasseurs et parmi eux, cet homme avec une énorme bouche calme. Des chiens de rouge, un chien perdu, des fusées. La traque du bel animal, son linceul, son âme.

Il y aura Nell et Sam.

Sur les traces, juste avant l’aube du premier jour

Il tire et ça fait un tourbillon de paille et les oiseaux s’en vont. Puis, il s’approche du buisson et il voit ses pattes qui bougent encore, alors que son œil est mort. Il voit son âme prise dans les ronces et son propre pardon, fugace, et des restes de plomb. La traque n’a pas duré longtemps. Il s’approche encore, il se baisse et bon sang, c’est un effort pour lui. L’animal ressemble à un sac tombé d’un arbre. Il reste sur le qui-vive comme si cette dépouille à l’ombre du buisson pouvait lui procurer un de ces haut-le-cœur qui naît dans le ventre quand quelque chose qui ne devait pas bouger, bouge. Quand quelque chose qui ne devait pas se décrocher se décroche. Si mal de ce mal à le toucher. Il sent que dans ce ventre-là quelque chose s’en est allé, s’est écorché aux ronces, est monté dans les cieux en se blessant une dernière fois au sommet de l’arbre.

Être forcé de s’arrêter sur la balle ou plutôt le trou et le sang. D’un geste hâtif, le couteau de chasse qui coupe aux articulations, la peau qui se décolle et la force qu’il lui faut encore pour saisir les pattes arrières et tirer, tirer, sentir céder et d’un côté la peau, et de l’autre l’animal. Il tranche et les morceaux sont si transparents qu’il voit les veines et le noyau sombre du cœur. Comme à travers le drap tombant et lumineux du soleil, des poussières qui s’éteindraient avant même d’avoir touché le sol. Le vider. Sa gourde pour nettoyer ce qui est devenu de la viande et ses doigts qui tremblent. Tout ce qu’il a voulu, c’est que ça aille vite. Agir proprement. Chair à nue, il l’enfouit dans le sac et il lèche le couteau. C’est un truc qu’il fait, lécher le couteau.

Il est décidé à rentrer, mais ses yeux sont attirés là où la forêt gagne les contreforts. Montée raide, lièvre dans le dos, quelque chose de chaud coule entre ses reins. La rivière et les dernières habitations sont à plus de cinq kilomètres. Il a gravi les collines en partant de la maison de son grand-père. On y accède en prenant une petite route qui serpente au-dessus du village. Il s’est enfoncé dans les buissons, il a fait demi-tour, car le bois devenait trop touffu. Il a trouvé un nouveau passage en lisière et a marché en zigzag entre les arbres. Il se fatigue depuis plusieurs heures déjà, mais c’est à croire qu’il n’en a pas assez. Front baissé pour éviter les branches, il s’aide d’une main pour s’en dégager alors que l’autre s’accroche à la bride de son fusil sans jamais la lâcher. La pente s’adoucit, les arbres s’écartent, laissant filtrer le jour. Le visage de cet homme qui n’a même pas vingt ans passe dans la lumière. Des yeux clairs et des lunettes à la monture de fer, une barbe de deux jours et les cheveux ras. Une fois dans la clairière, il écarte les bras et ne bouge plus. Si quelqu’un l’observait des rochers qui se trouvent plus haut, il verrait le seul arbre debout au milieu du cercle. Fusil pointé vers les nuages. Il grimpe encore et le voilà face à une drôle de sorcellerie. Quelqu’un a noué des rubans de couleur à l’extrémité des branches. Des bouts de bois taillés et posés au sol dessinent une espèce de soleil. C’est quoi ce piège ? Ça le remue de penser que quelqu’un est passé par ici avant lui. Il cherche les traces qu’aurait pu laisser le visiteur nocturne. Des feuilles retournées, des brindilles cassées qui lui donneraient une idée de sa stature et de sa corpulence. Mais, il ne découvre rien alentour. Il pose son fusil contre un tronc et il saisit son couteau. Il coupe les rubans et creuse un trou avec ses mains pour les enterrer. Comme il l’a fait pour le cœur et la peau du lièvre. Il prend un rayon du soleil qu’il trouve joli et costaud et qui pourra l’aider dans la montée. Il fout un coup de pied dans le soleil qui reste.

Comment il passe de la forêt aux rochers

J’arrive aux rochers, je cherche la lune, parce que parfois la lune s’attarde. Je m’assois à la manière d’un Peau-Rouge bercé par ses incantations pour trouver le calme. Mais au fond, je sens que je suis nerveux à cause des rubans ou à cause de la lune qui se cache. Si j’avais ma musique, je mettrais ma musique. Il me semble que grâce à elle, je pourrais retrouver cette chose facile et sans embrouilles qui m’habitait quand j’ai marché pendant la traque. Je ne pensais à rien d’autre qu’à trouver la bonne distance entre mes deux jambes, l’appui le plus sûr dans la terre molle pour ne pas faire de bruit. Maintenant, je vogue entre les motifs ombrés de la nuit, mais toujours pas de lune. Je pense à d’autres nuits. Quand je me réveille parce que je sens que le poêle s’est éteint. Avec une couverture sur le dos, je rejoins la fenêtre. Je la laisse grande ouverte, été comme hiver. C’est par là que s’écoulent mes rêves moites. Le plancher de ma chambre est aussi froid que la pierre. Je regarde les nuages et j’attends qu’il y en ait un qui passe le sommet sans s’écraser sur le flanc de la montagne. Si par hasard. Quand j’en ai assez de me geler les orteils, je descends souffler sur les braises, des fois qu’elles reprennent.

Elle. Les bois entourent le camion. Le jeune homme ne peut pas la voir d’où il est. Le jour se lève au croisement des sentiers

On dirait un fragment de banquise. Cette lumière qui vient de la lucarne. Matin glacial. Camion à l’arrêt. Les breloques qui ont tant remué pendant le voyage ont cessé de tinter. Hier soir, j’ai quitté mon appartement. Résolue à partir pour une deuxième saison et à fêter mes vingt ans dans les montagnes. Jauge pleine. Une couverture pour le chien. J’ai allumé les phares dans la rue sombre et déserte.

J’ai pris les grandes artères qui éloignent des villes, les autoroutes baignées de nappes orange. Sans rien voir au-delà que des paysages sans odeurs. J’ai flotté parmi des monstres dociles qui tiraient des cubes vides. J’ai suivi la même ligne qu’eux. J’ai vu des berlines suspendues dans le ciel, des lettres bleues qui tombaient sur le talus, des cabines vides qui me dépassaient. Je me suis demandé où étaient les gens. Leurs désirs. Leurs peines. Où se trouvait l’ocre de la terre. Et puis, un fleuve, de la fumée qui sortait de l’eau. C’était étrange, presque beau. La nuit me donnait l’illusion qu’il n’y avait plus d’obstacles, mais un vaste nulle part. Les mains sur le volant. Pousser le camion malgré le risque qu’il me laisse en rade. En finir avec cette longue insomnie.

Vers quatre heures, je me suis arrêtée. Il me restait encore au moins deux cents kilomètres à parcourir et j’avais besoin de forces. Quelques personnes faisaient la queue devant le distributeur de boissons. Gestes alanguis. Voix feutrées. Chocolat XL. Je me suis dirigée vers les toilettes et j’ai donné à boire à Cosmo dans le creux de mes mains. On s’est regardés tous les deux dans le reflet de la glace. Dans la lumière crue. Pas vraiment chez nous. J’ai mangé un pain au chocolat sans aucun goût. Des filles, qui s’étaient levées bien avant que le monde se maquille de snacks et de fauteuils couleur anis, sortaient les poubelles. L’une d’elles est passée devant moi avec son balai. Elle a poussé la porte pour fumer une cigarette. Dans son dos, était écrit Take Time for yourself.

Aux premières lueurs, les monstres dociles ont pris des contours acérés. Leurs bâches battaient l’air comme pour se débarrasser. Moi aussi, je voulais me débarrasser. Ils ronflaient et vibraient en tirant leurs remorques. Leurs fumées épaisses couvraient les champs. Des vaches immobiles nous regardaient passer. Tout ce temps, je me disais : je sais où je vais. Où je vais, d’autres vont aussi. Tout ce temps, mon chien s’est tenu blotti contre ma cuisse. Maintenant, Cosmo dort à mes pieds. Il dresse les oreilles dans son demi-sommeil. Une buse ou un épervier vient de pousser un cri dans le jour qui se lève.

Elle, la clairière

Nell tourne sa tête. Sa joue éprouve la glace du matelas. La sensation s’estompe, la chaleur de son propre corps lui revient. Elle regarde le poêle éteint. La lucarne, la banquise, ce mur qu’elle doit franchir pour entrer dans son matin. À cause des trous sur la route, les bougies, les bocaux, les sachets de thé, les allumettes et le tabac ont quitté les tiroirs et les étagères. La plante verte, placée dans une caisse en bois clouée contre la porte, n’a heureusement pas bougé. Au début, elle a du mal à sortir de son château glacé. À respirer l’air brut des hauteurs et les premiers assauts de cette saison incertaine. Il fait drôlement froid. Drôlement beau. Quelques mèches plus ou moins longues lui retombent au coin des yeux et se dressent comme des oreilles sortant de sa capuche. Sur le sentier couvert de gravillons, son ombre sautillante est celle d’un petit diable.