Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Julien, jeune cadre commercial déprimé, stressé et dégoûté par son travail, se rend en Provence pour effectuer des visites clients. Il loue une chambre dans un gîte chez un vieil homme pour la semaine. Semaine durant laquelle des phénomènes de plus en plus étranges vont se dérouler. Rêves ultraréalistes, hallucinations et situations incongrues feront immersion dans son triste quotidien. Jusqu’à ce que Julien perde pied et sombre dans la paranoïa.
Y aurait-il quelqu’un d’autre dans ce Mas de Provence ? Qui est réellement son hôte, et que lui veut-il ?
Julien va apprendre à le découvrir aux dépens de sa santé mentale.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Originaire de Bordeaux,
Quentin Lhuillier travaille et vit à Paris depuis une quinzaine d’années. Passionné de films d’horreur, de littérature et de musique classique, il écrit depuis l’âge de 19 ans et concrétise aujourd’hui son premier roman original. Pugnace et acharné, il veut son style direct, percutant, avec une once d’humour noir.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 294
Veröffentlichungsjahr: 2024
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Quentin LHUILLIER
Gaslighting
Une semaine de manipulation mentale
Roman
Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire
www.libre2lire.fr – [email protected] rue du Calvaire – 11600 ARAGON
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN Papier : 978-2-38157-538-4ISBN Numérique : 978-2-38157-539-1
Dépôt légal : XXX 2024© Libre2Lire, 2024
9 heures, lundi, gare de Lyon.
Un train part en direction d’Aix-en-Provence.
J’étais arrivé très en avance, et avais eu le temps d’acheter quelques cochonneries à un prix exorbitant dans une boulangerie industrielle de la gare. Je m’étais ensuite assis en première classe. Confortablement installé, j’avais dégainé mon ordinateur portable, prêt à passer ces trois heures à répondre à des e-mails, écrire des rapports, trifouiller des dossiers.
C’était parti pour une semaine de déplacements dans le sud de la France. De nombreux clients attendaient ma visite. Du moins c’est ce que je me disais. J’avais pour mission de leur vendre d’obscurs modules pour des logiciels commerciaux. Ces « formules » étaient censées améliorer leur quotidien professionnel, fluidifier leur organisation. J’allais m’employer à vanter leur indiscutable nécessité dès cet après-midi.
Le secteur est fortement concurrencé et ma société n’était plus dans le coup. De nouveaux acteurs avaient envahi le marché avec des applications sur smartphone plus performantes et plus agiles. Rien à voir avec l’interface inhospitalière de notre outil. Pourtant, nous avions des solutions informatiques innovantes, mais le format de ces logiciels était en pleine mutation. A priori la direction s’en foutait. Ce qui compte, c’est vendre.
Ces mots résonnaient encore. Lors de la formation qui m’avait été dispensée – ou plutôt imposée – le mois dernier, on m’avait rabâché ces inepties. On avait bourré le mou de tous les vendeurs. On avait été briefés – débriefés, à coup de présentations PowerPoint, de mises en situation. Sous l’œil attentif de la direction. On savait que nos produits n’intéressaient plus personne. C’était à nous de faire en sorte que ça fonctionne, et non à la hiérarchie de repenser son modèle.
De nombreux clients agressifs et insatisfaits par le rapport prix/innovation m’appelaient d’ailleurs pendant le trajet. Chaque fois, je devais sortir discrètement du wagon pour ne pas perturber le silence ambiant. Tout ça pour me faire invectiver devant des toilettes SNCF. Les portes de celles-ci étaient restées bloquées en mode « ouvert ». La situation n’était pas des plus agréables : des clients qui te gueulent dessus pendant que tu contemples une cuvette de chiotte remplie de merde et de papier souillé, ça n’est pas le rêve d’une vie.
C’est pour ça qu’on vous paye grassement, vous, les commerciaux ! Le client est roi : s’il vous gueule dessus, rendez-vous hermétiques ! Soyez résilients !
Les paroles du formateur tournaient encore dans ma tête. Le terme de résilience était un barbarisme apparu dernièrement, et devait probablement désigner l’aptitude d’une personne à ne pas péter les plombs sous pression. Quelle qu’elle soit, et quelle qu’en soit l’origine. Professionnelle, administrative, amoureuse, peu importe. Soyez résilients, si vous ne voulez pas craquer. Pour vos amis ou vos collègues, vous êtes un privilégié, vous devez donc éviter de l’ouvrir ou de pleurnicher. Vous voyagez et mangez gratuitement, vous ne connaissez pas la routine et vous vous organisez comme vous le voulez. Alors, pourquoi se plaindre ?
Je crois seulement que je n’étais pas à ma place. J’aurais pu être pianiste, critique littéraire, être remarqué quelque part. Et non, j’étais là à défendre les intérêts d’une boîte qui avait à sa tête un fieffé connard. Je passais mon temps à l’engraisser pour qu’il me jette des miettes à chaque début de mois.
Après deux ans d’IUT en informatique, je n’avais trouvé que ça, un job de commercial. Finalement, c’était déjà pas mal. C’était toujours mieux que de travailler à la chaîne, comme disait ma mère.
Cette semaine, j’aurai le luxe de loger dans un gîte non loin de Miramas, près de l’étang de Berre. En pleine campagne. Le rêve de tout parisien qui, chaque week-end qu’il passe dans sa ville grisâtre, s’imagine dans une grande maison de famille, au vert. Histoire de changer des balades aux Buttes Chaumont, quoi.
Et moi, j’avais droit à ça, pendant mes jours de travail ! Voilà de quoi attiser les jalousies, ne serait-ce qu’au sein de ma propre entreprise. Mes collègues sédentaires voulaient sortir de là, mais leur tâche subalterne les coinçait dans un open space sans fenêtre.
Le grand chef, ou CEO,1 avait quant à lui droit à un panoramique de Paris depuis son large bureau, délimité par de grandes baies vitrées. Les stagiaires, eux, étaient relégués derrière une moustiquaire, tels des pestiférés.
En y réfléchissant bien, j’étais sûrement mieux devant ces toilettes nauséabondes, loin de mon entreprise, de mon boss et des racontars à la machine à café.
Arrivé en gare d’Aix-en-Provence TGV, je débarquai dans un univers futuriste : tout n’était que vitres et escaliers en bois clair. Les dalles brunes au sol avaient l’air d’avoir été posées le matin même. Aucune comparaison possible avec la gare de Lyon et son austérité. N’ayant plus de temps à perdre, je récupérai aussitôt une voiture de location à la sortie et me dirigeai chez mon premier client.
En général, un rendez-vous, c’est : se garer sur un parking, attendre devant la porte d’entrée et parler à un interphone qui vous filme. Faire un sourire à la réceptionniste qui vous accueille, vous annoncer, patienter à nouveau 5 à 30 minutes, selon le niveau de politesse de votre interlocuteur.
Marcher jusqu’au bureau de celui-ci (ou bien vers la salle de réunion) tout en parlant de la pluie et du beau temps sur le chemin. Éviter qu’un silence mortifère ne s’installe. Présenter à cet interlocuteur le produit (ici, un logiciel informatique). Lui promettre un retour en plusieurs points, plier bagage. Marcher dans le couloir tout en tentant de poser quelques questions supposées démontrer de l’intérêt.Signer le registre de départ, décrocher un sourire à la réceptionniste une dernière fois. Prendre la porte.
Après ce premier rendez-vous, qui ne fût ni long ni productif, je pris la direction du gîte où j’avais réservé pour quatre nuits. Il faisait encore jour. Il n’était que 15 heures en ce mois de novembre. Les routes étaient sinueuses, escarpées. Il y avait quelques maisons ci et là, mais plus j’avançais plus elles se raréfiaient. Enfin, au numéro 1365, j’aperçus un haut portail noir rattaché à deux piliers, eux-mêmes collés au mur qui ceignait la propriété. Lorsque je franchis l’entrée, je vis une longère disposée perpendiculairement à l’allée. Tout en me garant, j’observai la maison : rustique, végétalisée avec des plantes grimpantes. Des pampres et leurs feuilles de vigne recouvraient une partie de sa façade.
Je m’approchai de la porte d’entrée et activai le heurtoir de porte pour indiquer ma présence au propriétaire. Aucune réponse. Il est peut-être trop tôt, je vais attendre dans ma voiture, le temps que la personne revienne, pensai-je.
Au bout d’une demi-heure, je perdis patience et me résolus à appeler plusieurs fois le numéro qui m’avait été communiqué lors de ma réservation. Je tombai sur un répondeur : un message simple y était enregistré : « Je suis actuellement indisponible, veuillez me laisser votre numéro de téléphone et je vous rappellerai dès que possible ».
La voix que j’entendis était celle d’un monsieur à l’accent prononcé. Je n’arrivai pas à savoir s’il s’agissait d’un accent allemand ou anglais.
J’allumai mon PC. Je commençai à répondre à des missives électroniques tout aussi agressives que celles que j’avais eu le déplaisir de traiter le matin même. Cette activité étant loin d’être délassante, je finis par éteindre tous mes écrans et fixai la porte d’entrée. Quelques dizaines de minutes plus tard, la porte d’entrée s’ouvrit. En sortit un très vieux monsieur, qui pouvait avoir 80 ans ou davantage. Il s’approcha de ma voiture. J’ouvris à mon tour la portière et allai à sa rencontre.
Il s’avança vers moi avec un sourire que je lui rendis, bien qu’étonné par sa réflexion.
Je lui tendis la main et le rassurai : je ne l’attendais pas depuis si longtemps.
De nombreuses caisses de bricolage jonchaient le sol et m’empêchaient de me loger sur cette place. Je lui proposai donc de l’aider à enlever ses affaires.
Merci, oui, je veux bien. L’homme était âgé mais dynamique. Il était engoncé dans une polaire à zip et un pantalon en toile bleu. Le voyant s’affairer, je m’employai à dégager les objets les plus lourds, et me surpris à l’observer. Son crâne était dégarni et couvert de taches brunes. Quelques touffes de cheveux blancs hirsutes subsistaient toutefois sur ses tempes. Il portait une barbe, tout aussi blanche. Ses mouvements étaient mal assurés : il claudiquait, courbait l’échine, ses mains tremblaient légèrement.
Ce bourbier ainsi rangé, je garai ma voiture et en sortis ma valise. Une fois dans la maison, je suivis l’homme à travers un couloir qui menait à un grand salon. Le mobilier était vieillot, mais plutôt authentique. De grands tapis recouvraient le sol en pierre, deux grands canapés y étaient disposés en forme de L. Les canapés faisaient face à une cheminée dans laquelle un foyer crépitait. L’ambiance de la pièce était chaleureuse. À côté, un piano demi-queue apportait une touche sobre et classique à la pièce. Au-delà, une porte vitrée donnait sur la terrasse avec vue sur l’étang de Berre. L’endroit était charmant.
Le vieux me conduisit à une autre porte. Derrière elle, un nouveau couloir desservait les deux chambres dédiées à ses invités. En face de la première, il y avait une salle de bain et des toilettes séparées.
Il désigna une pièce spartiate, qui comprenait un lit double dont la tête était en bois sculpté, une coiffeuse, un fauteuil, et un chauffage soufflant. Une autre porte vitrée donnait également sur la terrasse. Pas de téléviseur ni de loquets aux portes. L’homme me regarda poser mes sacs, et me demanda si je souhaitais boire un verre avec lui.
Il repartit vers ses quartiers et me laissa seul. La porte de ma chambre restait ouverte, et je refermai celle qui reliait le salon au couloir. Je visitai brièvement la salle de bain, les toilettes, refis un tour du couloir et vis, au bout, la deuxième chambre. Il n’y avait personne ce soir. Je remarquai que cette seconde pièce était beaucoup plus spacieuse que celle où je m’étais établi. En revanche, le lit n’était pas fait, et une drôle d’odeur s’échappait de là. Un parfum féminin.
Je dégainais mon téléphone : la connexion internet laissait à désirer, mais cela suffirait pour recevoir des messages ou envoyer des e-mails. Nous avons tous tendance à nous rendre esclaves de ces sollicitations (personnelles ou professionnelles) : ce n’était donc pas une mauvaise chose d’en être coupé, ne serait-ce que partiellement.
En dehors de mes clients, je ne voyais pas qui pourrait avoir besoin de me joindre urgemment. Et si mes amis ou parents voulaient prendre de mes nouvelles, j’aurais tout le temps de les rappeler le lendemain, lorsque je retrouverais la civilisation. J’ouvris ma valise et en sortis des collants de sport, un t-shirt et mes tennis – dans l’objectif de faire un jogging dans la soirée.
Je posai mes affaires sur la coiffeuse, sur laquelle une carte de visite traînait. Ludivine Turpin, technico-commerciale. Le logo de la société en question ne m’évoqua strictement rien. C’était un nom à consonance allemande. Mais cette entreprise, je ne la connaissais pas.
Je m’allongeai sur le lit, et me mis à penser à Ludmilla. C’est mon ex. Nous nous sommes séparés il y a un an, et depuis, j’ai du mal à passer à autre chose, selon l’adage utilisé par les gens. Chaque jour une pensée me vient, comme ça, alors que je n’ai rien demandé. Elle provoque comme une pique au cœur, à l’intérieur de moi. Et puis elle perdure, je la ressasse bien comme il faut ; jusqu’à ce qu’une autre m’occupe l’esprit – recherche d’un divertissement quelconque.
Ludmilla, je l’ai rencontrée pour la première fois il y a trois ans, à une soirée chez des amis. Elle était venue avec son mec et une copine. Elle et son petit copain n’étant pas très démonstratifs, je pensais qu’elle était célibataire. En plus, son mec était parti vers deux heures du matin, la laissant dans la soirée. Impossible de se douter qu’ils étaient en couple. On est restés à boire un moment, puis nous avons pris un taxi à six pour nous diriger vers un club, rue des Saints-Pères – enfin une rue dans ce coin-là de Paris. On était très bourrés ce soir. Entre deux shots de vodka-jet, accoudée au bar, elle s’est mise à me raconter des trucs intimes et un peu sordides sur son enfance. A priori elle avait été abusée par son père très jeune. Elle en parlait avec aisance, sans émotion. Nous sommes retournés danser et on s’est roulé des pelles sur Satisfaction. Pas le rock des Rolling Stones, mais plutôt la techno de Benny Benassi. On a fini chez moi mais on n’a rien fait, elle s’est endormie tout de suite. Ce n’est que le lendemain matin que nous avons couché ensemble. Elle ne m’avait jamais dit qu’elle était en couple, c’est l’ami qui nous avait invités qui me l’a annoncé le surlendemain. J’étais partagé entre l’appréhension d’avoir à recroiser son mec et une satisfaction purement masculine : celle d’avoir sauté une fille en couple. Même si ça m’était déjà arrivé.
Sauter est un bien grand mot, car c’est finalement moi qui suis revenu vers elle, après une semaine sans signe de sa part. C’est peut-être elle qui m’avait baisé, tout compte fait.
Une semaine est un délai de reprise de contact suffisamment long pour ne pas passer pour un psychopathe, et suffisamment réactif pour démontrer un intérêt substantiel. « Salut Ludmilla, j’espère que tu vas bien. J’aimerais te revoir bientôt autour d’un verre ou d’un dîner. Bisous ». Un message simple, un brin insistant car un dîner dès la deuxième rencontre pouvait paraître cérémonieux. Mais tant pis, c’est ce dont j’avais envie.
Elle me répondit d’un « ok » laconique, et se pointa au rendez-vous que je lui proposais.
Nous sommes restés presque trois ans ensemble, un record pour moi, à 30 ans à peine.
Je me retournai, et vis sur le pas de porte de ma chambre, le vieil homme qui me faisait face. Je ne l’avais pas entendu ouvrir la première porte entre le salon et le couloir menant aux chambres. Ses lèvres étaient retroussées, laissant découvrir un sourire d’un soir, d’une dentition inégale et cariée.
Surpassant mon dégoût, je lui dis :
Il fit demi-tour et repartit dans le salon. Je m’habillai en tenue de sport, et le rejoignis.
Le feu dans la cheminée était agréable, il régnait dans la pièce une atmosphère de maison de famille. L’homme avait mis une sonate de Beethoven sur sa chaîne Hi-Fi. Le tout était assez « classe ». Je m’assis en face de lui, dans le canapé. Il me tendit un verre de vin, que je refusai :
Nous bûmes le café et nous introduisîmes. Il voulait savoir d’où je venais, quel métier j’exerçais, si j’étais déjà venu dans la région. Je n’ai rien contre échanger avec un hôte lorsque je me rends dans un gîte, il est toujours convivial de se parler un peu, mais j’aime tout autant me retrouver seul dans ma chambre une fois les présentations faites. Je lui demandai s’il connaissait un endroit sympa pour se promener ou faire un jogging.
Nous marchâmes au bout de l’allée, sortîmes de la propriété et longeâmes la route. Le ciel était gris foncé, une lumière orange perçait les épais nuages.
En courant, je repensais à ma journée. J’essayais d’exhumer mes peines, celles qui tournaient en boucle dans mon esprit. Le job insignifiant, les clients pénibles, Ludmilla, ce que j’allais manger ce soir. J’étais parfaitement seul dans ce bois, la lumière du jour faiblissait. Je ne voyais plus les reliefs du sol, et trébuchai sur ce qui devait être des racines d’arbre. Je me rattrapai in extremis, et décidai de rentrer avant de ne plus être capable de retrouver ma route. Mon footing avait dû durer une heure. En repassant devant la maisonnette, je vis qu’elle était éclairée. Il ne m’avait pas dit qu’il la louait, ou alors il s’agissait d’autres clients ou locataires. Quelque chose d’immobile projetait une ombre statique au travers des fenêtres. Je pressai le pas et rentrai au gîte.
Andrew était debout dans la cuisine, au bout du couloir principal, dans le prolongement de l’entrée. J’empruntais le couloir de droite, celui qui menait au salon, puis du salon vers mes « appartements ». Je pris une douche brûlante, je me sentais bien. Mon ventre gargouillait : il était temps pour moi d’aller dîner. En revenant dans le salon, je tombai sur Andrew :
N’ayant rien prévu, j’acceptai.
J’aurais préféré que le vieil homme m’apporte un plateau-repas dans ma chambre, mais comme il m’incitait à sa compagnie, je ne fis pas de manières et accueillis cette invitation. Il apporta de la cuisine (située de l’autre côté du salon), des soupes à base de pommes de terre. Il ne s’est pas foulé, me dis-je lorsqu’il disposa le bol devant moi. Il s’assit ensuite en face de moi, et engagea la conversation par quelques banalités :
Andrew me regarda fixement de ses yeux bleus, comme surpris par la vivacité de cette question. Il répondit méthodiquement :
Il marqua une pause, à laquelle un silence succéda.
Il se tut quelques secondes de plus, se servit un verre de vin, agita le goulot de la bouteille devant mon verre. Pour répondre à cette sollicitation, je balayai l’air d’un geste de la main en signe de refus.
La transition entre l’annonce de la perte de sa femme et sa question sur mon lieu de résidence m’interloqua. Je fis mine de ne pas réagir, ne sachant que dire, et répondis simplement :
Andrew plissa les yeux comme pour acquiescer, et continua à me regarder sans rien dire.
Il finit par me lancer :
Ce retour d’ascenseur m’embarrassa. Non, je n’étais pas marié, à vrai dire je m’étais plutôt fait larguer et de surcroît par une personne dont j’étais toujours épris. Contrairement à la femme d’Andrew, Ludmilla n’était pas morte. Elle n’était morte que pour moi, puisque d’autres pouvaient encore lui parler. Même lors d’une conversation basique avec un inconnu, cette fille revenait inlassablement dans mon esprit. Je ne sais pas ce qui me prit à ce moment, sans doute avais-je envie de la faire disparaître de ma pensée, de cette maison, de cette pénible conversation. J’inventai donc :
Immédiatement après avoir proféré cet odieux mensonge, je le regrettai. Je ne pouvais plus faire machine arrière vis-à-vis d’Andrew, il m’aurait pris pour un fou si j’étais revenu sur cette déclaration.
Le vieil homme me fixa longuement. Je n’arrivais pas à le lire. Il n’avait pas eu de réaction, ni lorsque j’avais prononcé le mot « décédée » ni lorsque j’avais apporté la précision sur le « cancer du cerveau ». Je n’y étais pourtant pas allé de main morte.
Il haussa les sourcils, regarda alternativement son assiette, son verre rempli de vin, puis le saisit, en but une gorgée.
Il eut un sourire. Son approche de l’oubli était très personnelle. Comme j’avais raconté n’importe quoi, je ne risquais pas de m’offusquer de cette façon de me présenter des condoléances pour les moins expéditives. J’avais bien fait de lui mentir. Je n’allais pas lui conter mes histoires de cœur, surtout s’il les considérait avec si peu d’empathie. Autant que Ludmilla soit morte et enterrée. Ma gorge se noua subitement en l’imaginant là, couchée au sol, inanimée.
S’ensuivit un nouveau silence qui n’était perturbé que par la mélodie de la sonate de Beethoven ; je reconnus la sonate, et son Menuetto Allegro.
Des étincelles jaillirent des yeux d’Andrew :
Il se leva, fit une sorte de pas chassé et remua ses bras, pour accompagner la mélodie d’un pas de danse. Cette coquetterie m’amusa, et je ris de bon cœur. Andrew continua quelques instants, puis se rassit, l’air interdit, comme s’il voulait regagner sa contenance.
Je ne compris rien à cette information. Puis il se leva à nouveau. Il avait la bougeotte, ce vieux-là… Il embarqua les assiettes et se dirigea dans la cuisine. Quelle mouche l’avait donc piqué pour se renfermer aussi vite, lui qui cinq minutes auparavant s’était animé ? Il paraissait si enjoué de parler de musique classique… Mes questions sur sa famille l’avait-il dérangé ? Non, car du moment qu’il avait terminé sa danse, je l’avais senti se rembrunir instantanément. S’était-il fait un claquage en se balançant ainsi d’un côté et de l’autre ?
Il restait encore une bonne partie du repas puisque nous n’avions fait que boire la soupe. Revoici Andrew, dans l’embrasure de la porte qui séparait le salon du hall d’entrée (le hall faisait lui-même la jonction avec d’autres pièces en enfilade, un petit salon et une cuisine). Il s’avança péniblement dans le salon principal, portant un large plateau sur lequel étaient disposés des plats : deux truites baignant dans ce qui avait l’air d’être une sauce au beurre. Je n’avais pas envie de reprendre la conversation là où elle en était. Ces sujets étaient assez personnels et au fond, je ne connaissais pas cet homme. Pourquoi avait-il besoin de se justifier en disant qu’il n’était pas interdit, en Angleterre, d’avoir recours à ces pratiques de procréation ? Devait-il se délester de cette information parce qu’elle lui pesait ? Il n’y avait aucune fierté chez lui, à me dire qu’il était grand-père. En tout cas, pas de la manière dont il m’annonçait cela ; ce n’était pas le grand-père gaga de son petit-fils ou de sa petite-fille (d’ailleurs, je ne savais rien de son genre puisqu’il avait utilisé le mot « enfant »).
Il me sourit largement, et émit un jappement. Désormais, il ne parlait plus du tout. Il était figé dans une posture de contentement absolu. Je m’intéressai à lui de nouveau, par politesse et parce que je déteste les moments creux, ça me rend mal à l’aise.
Andrew s’étouffa à moitié avant de me répondre d’une traite :
La réponse d’Andrew était curieusement fermée. Son visage s’était muré dans une impassible rêverie. Il fixait son assiette, plantait sa fourchette avec avidité dans la chair du poisson, ne lui laissant aucune pitié. Voyant qu’il n’avait pas davantage envie de parler de sa fille aînée, je lui posais des questions sur lui. Souvent, les gens préfèrent parler d’eux, car ils peuvent plus facilement inventer des histoires et fabriquer un discours de circonstance bien rodé, lorsqu’ils sont interrogés par un interlocuteur insistant. Alors, je lui en donnais l’occasion :
En prononçant le mot « incroyable », Andrew était au paroxysme de sa joie : il convulsait littéralement sur sa chaise, ses mains se mettaient à trembler, et il plantait ses yeux bleu océan dans les miens, comme s’il attendait quelque chose de ma part.
Cette dernière phrase me laissa perplexe. Je ne devais pas avoir eu la réaction escomptée, puisque Andrew fronça les sourcils, fit un geste las de la main et se leva.
Andrew me laissa là, attablé devant ma truite à peine terminée. La sauce au beurre étant définitivement trop grasse, j’abandonnai là mon repas. Qu’allais-je donc pouvoir dire à cet homme maintenant ? Les discussions ne menaient pas loin et puis quoi, étais-je obligé de lui faire la conversation ? Je pouvais tout simplement prétexter d’être fatigué le soir, ou d’être pressé le matin, et je n’aurai pas besoin de me justifier davantage pour esquiver ces entrevues. J’avais d’autres préoccupations.
Comment les gens faisaient-ils pour arriver à se dissimuler sans cesse, se renier et faire comme si tout allait bien ?
Je pensais à mes collègues, à mon travail. Ils montraient une image conforme à ce que la norme leur imposait : une vie rangée, des conversations convenues, des attitudes. Il y avait aussi ces rires « de boîte » qui ressemblaient à des onomatopées, du genre « ah hin-hin-hin », colorant chaque « hin » d’une tonalité différente. La vocalise se composait d’abord d’une voix de tête, descendait vers une voix mixte, chantante, puis se stoppait net. Un sourire niais achevait cette simagrée et restait collé au masque qui leur servait de visage. S’y lisait une béatitude sociale, un sentiment d’appartenance au groupe. C’est pourquoi j’évitais de revenir trop souvent au siège, j’avais peur de devenir comme eux. Pourtant, quand je me voyais répondre de biais à ce vieil homme, avec cette forme de déconsidération hautaine, je sentais que j’étais finalement devenu comme eux. Un faux-cul.
« Sans façon » ressemblait à une réplique d’un dessin animé des années 90. Princesse Sarah peut-être. Je ne savais plus quoi inventer pour qu’il cesse de m’enjoindre à m’alcooliser un lundi soir. Le café était dégueulasse. Jamais compris pourquoi les gens se faisaient du café avec cette méthode rudimentaire : il y avait toujours du marc de café qui sédimentait au fond, tandis que le haut de la cafetière était composé d’une flotte sans goût. C’était un truc de radin, ces cafetières-là. J’ajoutais un sucre pour modifier le goût ou plutôt la consistance râpeuse et collante dans ma bouche. Andrew s’envoya quant à lui non pas un, mais quatre verres de digestif. Il commençait à être bien.
Il revint spontanément sur ses enfants :
La rengaine sur Meg et son autre fille, dont je ne me rappelais déjà plus du nom, revenait inlassablement. Je fis semblant de m’y intéresser :
Il me l’avait peut-être dit, mais je ne m’en souvenais plus.
Andrew avait pris un air pensif, absent.
Il reprit un verre de digestif cul sec.
Elle savait résister ? À quoi ? Aux monologues de ce vieux con ? Grand bien lui en fasse. Je m’ennuyais ferme, la tournure que la conversation prenait était désolante. Voilà qu’il se mettait à baver du coin des lèvres. Des lèvres violacées, presque noircies. Son visage usé me révulsait. Pauvre homme, me disais-je. Finir sa vie avec tant de regrets, ça me renvoyait à une image de moi-même, n’ayant pour richesse qu’une grande maison de campagne, vivant seul au milieu d’invités ou de clients qui allaient et venaient. Quelle déchéance… Pourtant, Andrew avait l’œil encore pétillant. D’autres de ses fonctions vitales, en revanche, étaient élimées. Ses mains étaient secouées d’imperceptibles convulsions, il faisait de tout petits pas lorsqu’il se mouvait. Et ses filles, alors ? Pourquoi ne venaient-elles donc jamais s’occuper de lui ?
Ne sachant quoi ajouter, je fis parler le langage de mon corps. Je pris un air désolé, les bras ballants, paumes de main tournées vers le plafond. Je m’excusai de devoir quitter la table pour regagner ma chambre. Je le remerciai également pour son repas.
En fait, j’avais oublié mon téléphone portable dans la chambre et j’avais une envie pressante de le consulter. Creuser les divagations de mon hôte ne m’apporterait pas le même plaisir immédiat que celui d’une notification, d’un message d’une personne en particulier.
De retour dans ma chambre, je me jetai sur mon smartphone dans l’espérance que sur celui-ci s’affiche le nom de Ludmilla.
Rien, enfin pas tout à fait : à la place, j’avais un message d’Antoine ; ça faisait longtemps…
Antoine est un garçon que j’ai rencontré peu après Ludmilla : j’étais un peu désespéré de ma rupture, et j’avais décidé, pour maximiser mes chances, de passer en revue un certain nombre de profils sur une application de rencontre. Sur ce « réseau », il était possible de sélectionner son intérêt pour les hommes, les femmes, ou les deux à la fois. N’étant dégoûté par aucun des sexes, et recherchant urgemment un « coup d’un soir » – ne serait-ce que pour regagner un peu d’estime, je m’étais inscrit en choisissant les deux.
S’étaient ensuivis plusieurs jours d’une fastidieuse recherche : je passais d’un profil à un autre, détaillant chaque photo méticuleusement. Si la personne était à mon goût, je lui tendais des perches par message privé (des perches pas très engageantes : « Salut », « Ça va », qui avaient toutefois le mérite de me signaler, de montrer mon existence).
Le problème est que le taux de transformation entre un contact et une coucherie est très faible. Pour augmenter ce taux, il est nécessaire de discuter avec une infinité de gens. Rester concis et évasif (pas trop de blabla), respecter l’équilibre des réponses (un message sortant égale un message entrant, pas besoin d’en renvoyer cinq de plus au risque de passer pour un « stalker »). Le tout pour catalyser une envie de « se rencontrer ».
Après ça, un autre job vous attend : le passage du virtuel au réel, ce qui est une tout autre façon de faire. Il y a des handicapés de la séduction dans le réel, tout comme il y a des buses du virtuel. Il faut faire preuve de retenue, éviter de dire trop de conneries, et vous êtes sûrs d’avoir un ou deux rencards concluants par semaine. Si vous n’êtes pas trop difficile et un brin dégourdi, un date sur deux peut se transformer en une partie fine. Le taux de transformation du monde virtuel à la rencontre réelle peut être d’un pour cent, tandis que la transition du réel à la chambre à coucher pourrait avoisiner le un pour deux, ce qui est plutôt encourageant. Enfin, ce ne sont que des statistiques élaborées selon mes propres expériences ; ça donne une vague idée du volume de temps à consacrer à la drague 2.0…
Je reviendrai plus tard sur ma rencontre avec Antoine. Ou pas d’ailleurs. Pour le moment, ce n’était pas un signe de lui que j’attendais. Déception et gêne de recevoir ce SMS. Un chewing-gum collé sous le pied.
