Gemini - Liliane Cesari Ferrero - E-Book

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Liliane Cesari Ferrero

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Une épopée mythologique

De 521 à 436 avant J-¬C. à Babylone, en Grèce et à Madagascar.
Début du XVIème siècle à Madagascar, à Hispaniola, à Cuba et à Mexico-Tenochtitlan. Tandis que Darius, puis son fils Xerxès sont vaincus par les Grecs lors des Guerres Médiques, le premier à Marathon, le second à Salamine puis à Platées, la vie de Castor et Pollux est bouleversée par la révélation d’un terrible secret. C’est alors que les événements semblent se précipiter jusqu’au drame final. Un tremblement de terre en Laconie, doublé d’un soulèvement des Messéniens contre le joug de Sparte, déclenchent la Troisième Guerre de Messénie. Au moment où tout paraît perdu, Pollux, refusant d’accepter l’inéluctable, en appelle à Zeus dont l’intervention divine propulsera nos deux héros en 1500, à l’époque des grands voyages de découvertes, d’abord sur l’île de Madagascar, puis sur l’île de Cuba, à Hispaniola et enfin à Mexico-Tenochtitlan, où va se jouer l’immortalité de Castor et Pollux.

Les Dioscures, héros d’un récit original où se mêlent Histoire, mythologie et fantastique !

EXTRAIT

Zeus chemine au hasard des nuées vallonnées qui recouvrent Gaïa de leur manteau laiteux. Il s’interroge en vain : que trame donc Héra ? Cela fait si longtemps qu’elle ne lui a fait l’aumône d’une scène ! Elle qui, d’habitude, l’épie et le harcèle sans cesse, l’abreuvant d’injures et de reproches pour un simple regard sur une autre déesse – ou pire, une mortelle ! – la voilà qui soudain se montre plus distante, et semble indifférente à ses multiples frasques.
Loin de le rassurer, cette étrange attitude l’inquiète au plus haut point et, contre toute attente, lui ôte – ô paradoxe ! – toute envie d’adultère. Il la connaît trop bien pour ne pas soupçonner quelque piège pervers ! Plus il y songe et plus il appréhende de terribles représailles.
Plongé dans ses pensées, Zeus traverse l’Olympe et, sans s’en rendre compte, a bientôt rejoint la Porte de l’Équinoxe. Repoussant les battants de bronze des deux mains, il s’arrête et demeure un instant immobile, contemplant le plus beau fleuron de son royaume. L’éclatant flamboiement de la Voûte Céleste s’étale devant lui dans toute sa splendeur, recouvrant l’Univers de son châle étoilé.

À PROPOS DE L’AUTEUR

Liliane Cesari Ferrero est née à Marseille en 1954.
De son cursus littéraire et latiniste naît sa passion pour l’Antiquité et l’Histoire. En 2008 et 2009, elle obtient le 3ème prix régional du concours « Déclarez­vous en toutes lettres », puis le 1er prix régional en 2010.
Libérée de toute activité professionnelle, elle se consacre désormais à l’écriture.

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Seitenzahl: 621

Veröffentlichungsjahr: 2017

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PRÉFACE

J’ai puisé au creuset de la mythologie un univers épique, flamboyant, sans limites, où l’immortalité côtoie l’humanité, où l’âme des surhommes, transcendant les passions, se hausse au rang des dieux. Leurs actes héroïques, leur code de l’honneur, leurs destins, leurs valeurs, nous ont été légués au long des millénaires.

Pourtant, qu’avons-nous fait de l’héritage de la civilisation dont nous sommes issus ? Négligé, enterré au fond des oubliettes d’une certaine idée de la modernité, creuse, sans fondements, sans âme, sans amour…

Ne nous y trompons pas : ce ne sont qu’apparences. Derrière ce clinquant existe un autre monde, une face cachée de la modernité qui va bien au-delà des fausses évidences. Là, dans l’âme des hommes, les idées évoluent, vives, puissantes, riches de leur imaginaire !

Il ne tient qu’à un fil de leur redonner vie.

À ces Grecs de légende, nos pères fondateurs, maîtres de la pensée, de la philosophie, j’ai essayé de rendre, au fil de leurs récits et au fil de ma plume, leurs lettres de noblesse.

PROLOGUE

Zeus chemine au hasard des nuées vallonnées qui recouvrent Gaïa de leur manteau laiteux. Il s’interroge en vain : que trame donc Héra ? Cela fait si longtemps qu’elle ne lui a fait l’aumône d’une scène ! Elle qui, d’habitude, l’épie et le harcèle sans cesse, l’abreuvant d’injures et de reproches pour un simple regard sur une autre déesse – ou pire, une mortelle ! – la voilà qui soudain se montre plus distante, et semble indifférente à ses multiples frasques.

Loin de le rassurer, cette étrange attitude l’inquiète au plus haut point et, contre toute attente, lui ôte – ô paradoxe ! – toute envie d’adultère. Il la connaît trop bien pour ne pas soupçonner quelque piège pervers ! Plus il y songe et plus il appréhende de terribles représailles.

Plongé dans ses pensées, Zeus traverse l’Olympe et, sans s’en rendre compte, a bientôt rejoint la Porte de l’Équinoxe. Repoussant les battants de bronze des deux mains, il s’arrête et demeure un instant immobile, contemplant le plus beau fleuron de son royaume. L’éclatant flamboiement de la Voûte Céleste s’étale devant lui dans toute sa splendeur, recouvrant l’Univers de son châle étoilé.

Dire que la beauté qui s’offre à ses regards, ainsi que toute chose, est issue de Chaos, cette entité première à l’essence effrayante, mystérieuse et obscure, dont nul n’a jamais su de quoi elle était faite ni d’où elle venait, mais qui faisait régner désordre et confusion depuis la nuit des temps, jusqu’à ce qu’apparût Gaïa, la Terre-Mère, portant dans ses entrailles Tartara, sombre et noir. Puis surgirent Éros à la Beauté Divine, Nyx, la Nuit, avec son compagnon Erebos.

Procréant à leur tour, les enfants de Chaos peuplèrent l’Univers de leur progéniture. Zeus se souvient très bien, pour en avoir été nourri depuis l’enfance, des récits de la nympheI qui l’avait éduqué. Dès la première nuit où il lui fut confié – il n’était qu’un bébé d’un an à cette époque – elle lui raconta comment Nyx engendra ThanatosII et HypnosIII, puis conçut d’Erebos Éther et Héméra, l’un Céleste Lumière, et l’autre Éclat du Jour… Comment la Terre-Mère engendra OuranosIV, afin qu’il la couvrît de son Ciel Étoilé et semât sa semence en elle, et OuréaV, dont les Monts Élevés serviraient de séjour aux Nymphes des Forêts, et PontosVI, charriant dans ses Flots Furieux son infertilité – car Gaïa refusait qu’il pût la féconder.

De l’union de Gaïa et d’Ouranos naquit le clan des Ouranides. À ce stade, les dieux n’existaient pas encore. Le monde n’en était qu’à ses balbutiements. Les enfants d’Ouranos, appelés Ouranides, peuplaient seuls le cosmos. Ils se nommaient Titans, Cyclopes, Hécatonchires.

Seuls les Titans, douze êtres gigantesques, trouvèrent grâce aux yeux de leur père. Pendant qu’ils déversaient leur énergie vitale sur Gaïa pour créer les forces élémentaires régissant la Nature, Ouranos envoyait tous les autres au Tartare : trop puissants, les Cyclopes, trois monstres à l’œil unique, et les Hécatonchires, créatures aux cent bras, étaient une menace qu’il devait effacer. Car il était écrit qu’Ouranos mourrait de la main d’un de ses fils. Mais leur mère Gaïa ne put le supporter, et pressa les Titans de voler au secours de leurs malheureux frères.

C’est Cronos, le plus jeune, qui osa affronter Ouranos, en l’émasculant d’un coup de serpe au moment où il allait honorer Gaïa. Triomphant, il jeta son trophée à la mer d’où jaillit Aphrodite, tandis que de la plaie béante d’Ouranos s’écoulaient sur Gaïa quelques gouttes de sang. Aussitôt fécondée, elle accoucha bientôt de quarante-cinq Géants, des sombres Érinyes, et des Nymphes des Bois appelées les Méliades.

C’est ainsi que Cronos, détrônant Ouranos, fonda la dynastie des futurs Olympiens et épousa Rhéa, sa sœur et Titanide.

Comme il avait appris de Gaïa qu’un jour l’un de ses fils agirait de la même façon que lui envers son père, Cronos avalait ses enfants au fur et à mesure qu’ils naissaient.

Par cinq fois, il ingurgita les nouveau-nés.

Zeus était le sixième… Il a le souvenir précis de sa naissance, au cœur d’une île aride où Rhéa le cacha. Car cette fois, sa mère, ne pouvant supporter plus longtemps ce calvaire, remplaça le bébé par une grosse pierre enveloppée de langes, que Cronos ingéra à la place de Zeus…

Le roi des Olympiens foule avec lenteur le parterre scintillant d’étoiles qui tapisse le sombre ciel nocturne. Même après tout ce temps, la ruse de Rhéa le fait encore sourire !

Oubliant un moment Héra et ses soucis, il se revoit enfant, suçotant les mamelles de sa chère Amalthée, sa chèvre nourricière, dont il a conservé la peau comme cuirasse. Il se souvient du jour où, prenant Amalthée pour un gros bilbo-quet, il l’avait projetée sur la paroi rocheuse, lui brisant une corne que, penaud, il dota du pouvoir fabuleux de dispenser sans fin des mets en abondance.

Il songe à la caverne de Crète où il grandit, choyé et adulé par les Nymphes, au milieu du tapage et des danses criardes des CurètesVII, jusqu’au jour où, enfin, il devint assez fort pour défier son père. Grâce à une potion au pouvoir émétique qu’il lui fit avaler sans qu’il s’en rendît compte, Cronos vomit les cinq frères et sœurs de Zeus. Ensemble, ils libérèrent des geôles du Tartare leurs oncles les Cyclopes et les Hécatonchires, et, avec leur soutien, déclarèrent la guerre à leur père et leurs oncles, Cronos et les Titans.

— Eux sur le mont Othrys, nous sur le mont Olympe, se remémore-t-il. Ah ! Quels combats épiques !

Cela dura dix ans. La lutte fut terrible, acharnée, destructrice, à tel point qu’un moment, Zeus, perdant tout espoir, crut le temps de Chaos revenu… Jusqu’au jour où il prit l’avantage grâce aux Cyclopes, qui fournirent aux Olympiens des armes invincibles : à Zeus – noblesse oblige – échut le Foudre, à PoséidonVIII le Trident, et à HadèsIX 1e Casque d’InvisibilitéX.

C’est ainsi que prit fin le règne des Titans, exilés au Tartare.

Zeus avait triomphé. Il ne fut pas ingrat et, pour récompenser ses frères de leur aide, il partagea en trois l’empire de Cronos. C’est un tirage au sort qui leur attribua à chacun une part : Poséidon les Mers, Hadès les Enfers, et Zeus le Ciel et la Terre.

Il élut domicile en haut du mont Olympe. Ce séjour lui plaisait : de là, il dominait à loisir son royaume, qu’il pouvait observer et mener à sa guise. Il s’occupa d’abord d’organiser les Cieux en confiant à Hélios, titan fils d’Hypérion et de Théia, la tâche de guider le Soleil dans sa course diurne. Aussitôt, le brillant aurige, s’élançant sur son char flamboyant, s’employa à conduire chaque jour Héméra, qui succéda à Nyx dans un cycle éternel.

Seule Aurore, endormie dans les bras d’Orient, possédait le pouvoir, au sortir de la Nuit, de réveiller Hélios, qui s’empressait alors d’abandonner ÉosXI pour grimper lestement vers son ami Zénith, juché sur le Midi lumineux et brûlant. Là-haut, il s’attardait, alangui de chaleur, puis, soudain en retard, se jetait en courant sur la Pente de l’Ouest où, se laissant glisser pour rattraper le Soir, il finissait sa course auprès du Crépuscule, puis restait suspendu, l’espace d’un soupir, aux Portes d’Occident, avant de se couler doucement dans la Nuit.

Une fois remisé dans les Noires Ténèbres son char terne et blafard, il tombait, épuisé, dans les bras de Morphée, et plongeait doucement dans le monde des rêves jusqu’au matin suivant, où Éos, à nouveau, soulevait ses paupières.

Ainsi, matin après matin, lustre après lustre, Hélios, toujours fidèle au poste, promena sans discontinuer la Lumière du Jour, jusqu’à ce que, lassé, il vînt se plaindre à Zeus :

— Auguste souverain, je languis et m’éteins un peu plus chaque jour. L’ennui me pèse trop, la solitude aussi ! Rivé à mon circuit, astreint à emprunter toujours la même route, je n’ai plus goût à rien et me vois condamné à sombrer peu à peu dans la neurasthénie. Sauve-moi de moi-même, je t’en supplie, mon roi !

Procurer à Hélios une progéniture pour tromper son ennui… Quelle idée de génie ! La concevoir ne prit à Zeus que peu de temps. Après avoir creusé dans la Voûte, le long de la révolution quotidienne d’Hélios, un grand sillon ovale, il avait façonné de ses mains, dans l’Éther nébuleux du Soleil, huit filles toutes rondes qu’il sema dans les stries, et qu’il relia en-suite au Char du Soleil par des fils de gravité…

Insensiblement, Zeus, perdu dans ses pensées, a atteint l’ourlet du Cercle de l’Écliptique. Il surplombe à présent Gaïa et ses compagnes qu’il caresse des yeux avec attachement.

Sagement alignées à l’intérieur du Cercle, de part et d’autre de Gaïa la Terre Mère, les Filles du Soleil, tournant sur elles-mêmes et tout autour d’Hélios, n’ont plus quitté leur père, lui offrant le spectacle plaisant de leurs ébats.

Unies par un besoin de chaude protection, les quatre plus frileuses s’échelonnent en ordre au plus près de leur père. Nichée dans son giron, Mercure la câline reste sa préférée. Un peu plus en retrait, Vénus, brillante étoile d’aube et de crépuscule, ne s’éloigne jamais bien loin de son aînée, tandis que Mars la rouge, dernière tellurique, profite du Soleil sans en être trop proche, ce qui lui octroie une certaine autonomie.

Entre elles deux, Gaïa, domestiquée par Zeus pour abriter les dieux au sein du mont Olympe, reste la Terre élue, contrastée, vivifiante, la plus équilibrée et la plus tempérée, sur laquelle Zeus règne en maître incontesté, et où Mère Nature dispense ses bienfaits aux humains qui y vivent.

Derrière Mars la rouge, les autres, les plus grandes et les plus affranchies de leur père, évoluent, réservées et glaciales. Zeus repère d’emblée Jupiter la géante, engoncée dans sa robe striée de noir et blanc et tachetée de pourpre, la coquette Saturne, se pavanant dans sa belle robe à cerceaux, la sensuelle Uranus, alanguie sur sa couche en anneaux de satin, l’insondable Neptune, indéchiffrable sous sa cape d’atmosphères… Et puis, la mystérieuse Pluton, l’ambivalente, unique résidu quasi inaltéré né de la nébuleuse d’Hélios, qui se démarque par sa dualité. Avec son satellite Charon, elle a construit, hors de toute influence, un système autonome où tous deux évoluent en toute liberté, sans jamais toutefois perdre de vue les autres…

Sous les yeux de ses filles, Hélios, rasséréné, avait repris le faix, retrouvant sa gaieté en longeant le chemin des neuf jolies planètes. Il ne restait à Zeus qu’à achever son monde. Mais c’était sans compter sur l’hostile Gaïa qui, lui tenant rigueur d’avoir jeté ses fils les Titans au Tartare, persuada les Géants de lancer l’offensive pour prendre le pouvoir.

Au sein de ses entrailles, elle conçut une herbe qu’ils devaient ingérer pour se rendre invisibles. Dès que Zeus l’eut appris, ordonnant à la Nuit de recouvrir Gaïa, il déjoua son plan, en cueillant avant eux la plante ensorcelée. Quand les Géants grimpèrent à l’assaut de l’Olympe, Zeus et ses Olympiens décochèrent leurs traits. Foudre, Trident et Casque d’Invisibilité parvinrent, une fois encore, à décimer les troupes ennemies. Les combats furent rudes, éprouvants et sanglants. Mais les dieux olympiens obtinrent la victoire, qui termina le cycle des luttes intestines et instaura la paix sur l’univers entier…

Zeus éprouva alors un grand soulagement.

Cependant, il n’était pas au bout de ses peines. Car dans ce monde vide, il n’existait personne à dominer, personne à gouverner, aucune créature vivante pour vénérer les dieux, les honorer, les craindre, et reconnaître en eux la souveraineté et la toute-puissance.

Il lui fallait un peuple.

Ralliés à sa cause, Épiméthée et Prométhée, fils des Titans Japetos et Thémis, se mirent à l’ouvrage.

De nature enthousiaste et plutôt impulsive, Épiméthée pria tant et tant son aîné que Prométhée céda et le laissa œuvrer. Son travail achevé, lorsqu’il vint, fier de lui, présenter à son frère ses créatures à poils, à plumes et à cornes, ce dernier ne put que constater les dégâts : il avait face à lui tout le règne animal, mais pas le genre humain ! Sans songer un instant qu’il fallait une espèce capable de dompter la Nature et d’imposer ses lois à Gaïa, cet étourdi avait doté ses animaux de toutes les vertus et de toutes les grâces, les mettant ainsi sur un pied d’égalité ! Jamais ces créatures ne pourraient sacrifier leurs semblables aux dieux.

Soucieux de réparer la bévue de son frère, Prométhée se hâta de façonner dans de l’argile une statue à l’image des dieux, à qui il insuffla une part de l’esprit logique qu’il avait volée à Athéna. Ainsi fut créé l’Homme, être hybride et unique abritant dans une enveloppe périssable l’étincelle divine de son âme immortelle. Enfin, pour lui permettre de vaincre les ténèbres, de se chauffer et de cuire sa nourriture, Prométhée lui offrit, en cachette de Zeus, le feu, propriété des dieux, dont il déroba un brandon dans la forge d’Héphaïstos.

Il était bien naïf de croire que Zeus ne le remarquerait pas !

Car à peine les hommes eurent-ils allumé un foyer sur Gaïa que son œil acéré – l’œil de Zeus qui voit toutXII – reconnut aussitôt le feu des immortels. Tout l’Olympe trembla sous la fureur divine qui frappa Prométhée d’un châtiment cruel : enchaîné au plus haut sommet du mont Caucase, il endurait sans fin le supplice d’un aigle dévorant chaque jour son foie reconstitué. Pourtant, Zeus finit par lui pardonner sa faute : sa colère apaisée, il laissa Héraclès le délivrer de l’aigle en l’abattant d’une de ses flèches magiques…

Avec le recul, Zeus estime avoir fait montre de bien trop d’indulgence. Il est vrai qu’entre-temps, certains événements avaient bouleversé le cours normal des choses, appelant l’attention du souverain des dieux sur d’autres contingences.

Tout avait commencé le jour où était né des mains d’Héphaïstos un être à la beauté presque surnaturelle, ressemblant aux déesses, mais de nature humaine. Aussitôt conquis, Zeus lui accorda la vie sous le nom de Pandore.

L’Olympe raffolait de la Première Femme. Les déesses surtout ne cessaient de lui faire des cadeaux somptueux : Athéna la couvrit de riches vêtements tissés de fils précieux aux couleurs éclatantes. Elle obtint d’Aphrodite toute une panoplie de bijoux en tous genres, bracelets et colliers, bagues et diadèmes. Même Héra s’enticha d’elle et lui octroya – pour son malheur ! – le don de la Curiosité. Enfin, Zeus lui-même lui accorda Épiméthée pour compagnon, et lui offrit, le jour de leur mariage, un coffret ouvragé couvert de feuilles d’or, dont il lui confia la clé en précisant :

— Cette boîte renferme le secret du Bonheur. Si tu veux le garder, il ne faudra jamais que tu cherches à l’ouvrir ! M’en fais-tu le serment ?

Et Pandore promit.

De son union avec Épiméthée naquirent des hommes et des femmes qui peuplèrent une Terre où régnait l’Harmonie. Hélas ! Pandore, rongée de Curiosité, n’y tint plus et ouvrit le coffret interdit.

Mal lui en prit ! À peine soulevé le couvercle, les Maux s’en échappèrent, se répandant partout. Haine et Méchanceté, Jalousie et Terreur, Maladie et Vieillesse envahirent le monde. Affolée, l’imprudente, regrettant – un peu tard – son geste irréfléchi, referma le coffret, y conservant le seul bien-fait qu’il contenait : l’Espoir.

La décadence frappa la race humaine, à tel point qu’un jour, Zeus, excédé, décida d’en finir avec elle. Il chargea Deucalion, le fils de Prométhée, de construire un vaisseau dans lequel il embarquerait avec Pyrrha, fille d’Épiméthée. Après qu’ils eurent fait monter un couple d’animaux de chaque espèce, Zeus lâcha le Déluge. Il suffit de neuf jours et neuf nuits pour noyer toute vie sur Gaïa. Quand l’eau se retira, Deucalion et Pyrrha descendirent de l’Arche avec les animaux.

La Terre dévastée leur offrait le spectacle d’un monde déserté.

Tout était à refaire.

Deucalion prit Pyrrha par la main. Et ensemble ils allaient, ramassant les pierres du chemin qu’ils semaient derrière eux. De celles de Pyrrha émergèrent les femmes, et les hommes de celles que jeta Deucalion.

Hellèn fut le premier. Il engendra la race divine des Hellènes, et repeupla Gaïa de héros valeureux qui, désormais, honorent les dieux, leur rendent un culte, les vénèrent et les prient…

Satisfait, Zeus contemple son œuvre. Le bilan est plutôt positif : après avoir dompté la Nature sauvage qu’il gouverne à sa guise, il l’a emplie d’humains créés pour le servir. Ayant fait de l’Olympe son séjour favori, il y a installé ses dieux et ses déesses qui, du haut de ce palais niché au cœur de la nuée, se distraient au spectacle des hommes luttant pour leur survie, et parfois interviennent, au gré de leurs caprices, pour modifier le cours des événements.

Pensif, Zeus s’éternise à l’aplomb de Gaïa…

Éos est sur le point de réveiller Hélios.

Tel un roi s’exhibant aux yeux de ses sujets dans un habit de jais piqueté de diamants, le sombre firmament s’allume de myriades d’étoiles scintillantes qui pétillent dans un luminescent déluge de paillettes, dont le reflet éclaire la Terre qu’il surplombe.

Face à la sombre toile de sa Voûte Céleste, une idée a jailli.

Zeus le tient, le moyen d’amadouer Héra ! Un présent pour lui faire oublier ses rancœurs, un somptueux cadeau, voilà ce qu’il lui faut !

Car comme toute femme, la sienne est très sensible à la galanterie.

Il allait lui offrir un bijou sans pareil, fabriqué de ses mains, qui la comblerait d’aise, flatterait son ego, et le ferait rentrer en grâce, c’est certain !…

Cherchant l’inspiration, il s’est alors remémoré un songe étrange… Il se voyait marchant sur une route étroite, derrière un groupe d’hommes trottant en file indienne. Quel était cet endroit ? Et qui étaient ces gens ? Quand il interrogea le dernier de la file, l’homme lui répondit :

— Ici, c’est Zoïdon, étranger, le Chemin des Animaux Vivants. Tu dois nous excuser, mais nous autres, mortels, ne pouvons demeurer trop longtemps en ces lieux. Le temps nous est compté !

Curieux, Zeus les suivit. Bientôt ils atteignirent une grande bâtisse cerclée de colonnades, dans laquelle les hommes s’engouffrèrent en hâte. Leur emboîtant le pas, Zeus déboucha dans une immense salle blanche inondée de lumière, ronde comme un ballon géant, sans porte ni fenêtre ni plafond.

En son centre, une forge rougeoyante ronflait.

S’affairant tout autour, les hommes transformés en douze êtres insolites, mi-hommes mi-chevaux, façonnaient en silence dans une glaise verte, irisée, qui luisait sous l’intense clarté, d’étranges figurines qu’ils placèrent au four. La cuisson terminée, les douze créatures se tournèrent vers Zeus et, ployant le genou, lui offrirent leurs œuvres. C’étaient douze statues d’animaux fabuleux qui, soudain, s’envolèrent en dessinant un cercle au-dessus de sa tête, un joyeux carrousel qui tournait follement…

Zeus s’était réveillé juste à ce moment-là, sans comprendre le sens de ce rêve bizarre. Aujourd’hui seulement, il lui semble évident.

Fébrilement, avec la pointe de son foudre, il découpe en plein cœur de la Voûte Céleste une large ceinture ovale, formant tout autour du Cercle de l’Écliptique un diadème à l’intérieur duquel se trouvent enfermées une masse d’étoiles. En quelques coups précis de son pinceau divin, il la divise en douze rectangles homogènes, chacun emprisonnant un agglomérat d’astres anarchique et informe. En reliant entre elles les étoiles contenues dans chaque rectangle, il reproduit les douze animaux de son rêve.

Il y a là Ariès, Taurus et Gemini, Carcinos et Léo, Virgo, Libra, Scorpio, Sagittarius, Capricornus, Aquarius, et enfin Pisces : douze entités chimériques décorant joliment de leurs constellations la ceinture céleste. D’un œil critique, Zeus contemple son chef-d’œuvre.

Parfait ! Ce collier-là est digne d’une reine. Magnifique et unique, il siéra à ravir à sa royale épouse, à qui il l’offrira en un vibrant hommage.

— Tu seras Zoïdon, Cercle des Animaux ! Tu seras observé, tu seras décrypté, interprété selon le bon vouloir des hommes. En se fiant à toi, ils traceront des cartes, inventeront des fables. Ils liront en ton sein passé et avenir, construiront des maisons astrales grâce auxquelles ils déduiront les traits marquants du caractère de chacun, en fonction du jour de sa naissance. Après les Douze Élus, j’allumerai au ciel d’autres constellations qui illumineront de leur douce clarté les sombres nuits des hommes. Mais les premièresnées dédiées à Héra, je veux qu’on les distingue et qu’on se les rappelle. Je graverai leurs noms à la voûte céleste, pour que l’homme assoiffé de magie, d’absolu, conserve l’illusion, à travers leurs symboles, d’expliquer et comprendre au fil de son passé, l’énigme du futur et de ses origines !

Enchanté et ravi, Zeus se penche, attentif, à l’aplomb de Gaïa, à l’affût des Élus assez exceptionnels pour mériter l’honneur d’être immortalisés, et dignes d’incarner les Signes dessinés dans le Collier d’Héra…

I Les Ténèbres.

II La Mort.

III Le Sommeil.

IV Le Ciel Nocturne.

V Les Montagnes.

VI La Mer Déchaînée.

VII Dieux mineurs crétois.

VIII Frère de Zeus, dieu des Mers.

IX Frère de Zeus, dieu du Monde Souterrain.

X La kunée.

XI L’Aurore.

XII Hésiode, poète grec du VIIIème siècle av. J.-C..

Gemini,Les Dioscures

Pollux est fils de Zeus, Castor fils de Tyndare.Pollux est immortel, Castor mourra un jour.Pourtant, grâce à l’amour fraternel qui les lie,Pollux rendra la vie à son jumeau Castor.

Unis et séparés dans une double étoile,Dont chacune brille à tour de rôle et domineLe ciel du vingt-et-un mai au vingt-et-un juin,Ils séduisent, ils cajolent, ils s’imposent, ils paradent.Volontiers enjôleurs, ils ne sont pas fidèles,Adorant butiner sans jamais se poser.Mais à vouloir courir trop de lièvres à la fois,Ils peinent à aller au bout de leurs projets.

Leur élément, c’est l’air, leur planète Mercure.Ils donnent à ceux qui naissent sous leur attractionUne dualité complexe et captivanteQui les rend à la fois attachants et instables,Casaniers et nomades, superficiels et sages,Prudents et intrépides, créatifs et frileux.

Avant-proposLES JUMEAUX DE MANANJARY

Malgré la loi N° 2007-023 du 20 août 2007 sur les droits et la protection de l’enfance, adoptée par le gouvernement malgache selon les principes édictés dans la Convention relative aux Droits de l’Enfant, il existe encore, de nos jours, chez les Antambahoaka de Mananjary, ville située sur la côte sudest de Madagascar, un tabou ancestral, un fady lié à la naissance de jumeaux.

Ce fady puise ses origines dans des mythes relatifs aux Ancêtres, qui font des jumeaux les boucs émissaires d’une tradition encore très ancrée dans les esprits : l’attachement aux coutumes et au respect des Ancêtres.

Il existe d’innombrables versions du mythe originel accusant les jumeaux d’attirer le malheur sur la tribu, mais on en a recensé trois principales : la première fait état d’attaques ennemies qui, à cause de jumeaux, auraient décimé le village. La seconde met en cause le décès des trois épouses successives de l’Ancêtre, consécutif à la naissance de jumeaux. La troisième, plus alimentaire, justifie le fady par la difficulté de nourrir des jumeaux en période de famine.

Mais, quelle qu’en soit la source, les parents doivent se plier au fady et abandonner leurs jumeaux sous peine d’être maudits, eux et leur descendance.

À l’origine, le fady ancestral prônait l’infanticide : les bébés étaient étranglés par le sorcier de la tribu, étouffés dans les tourbes, ou piétinés par un troupeau de bœufs…

De nos jours, ces pratiques ont disparu. Cependant, selon une enquête menée dans la localité de Mananjary, les chefs traditionnels de la communauté Antambahoaka, même s’ils n’imposent pas le respect du fady, mettent en garde ceux qui oseraient le violer : ce serait à leurs risques et périls. C’est ce qu’on appelle le Rom-boay, une pseudo-liberté de choix as-sortie d’une menace.

Ainsi, beaucoup de mères, par crainte du tabou, refusent de s’occuper de leurs jumeaux qui se voient ainsi exclus de la communauté. En ville, ils sont déposés dans un Centre d’accueil pour enfants abandonnés, où ils sont immédiatement pris en charge. Mais dans la brousse, ils sont laissés dans un panier ou un carton, au pied d’un arbre ou en bord de route. Exposés au froid, sans soins, sans nourriture, ils peuvent rester plusieurs jours avant d’être recueillis.

Leur taux de mortalité est de l’ordre de 25 %. La plupart meurent de dysenterie ou de malnutrition avant la fin du premier semestre. Ceux qui survivent seront, plus tard, en butte à l’ostracisme du clan qui, les considérant comme socialement morts, ne leur reconnaît pas d’existence. Bien que ces enfants soient acceptés à l’école, leur pauvreté les prive de facto d’une scolarisation normale.

Il existe à Mananjary deux Centres d’accueil pour jumeaux abandonnés : le CATJA (Centre d’Accueil et de Transit des Jumeaux Abandonnés), créé le 27 juillet 1987, et le Centre Médical et Social « Marie-Christelle » de Fanatenane, fondé en décembre 2000.

Le CATJA, d’abord réservé aux jumeaux abandonnés, a par la suite ouvert ses portes aux orphelins, aux handicapés et aux enfants de familles pauvres. Il est financé par des paroisses voisines, des bénévoles vivant à Madagascar, et des familles étrangères ayant adopté des enfants du Centre. Son objectif : rendre leurs droits à ces enfants rejetés et ostracisés par leur communauté.

Le Centre Marie-Christelle fait partie de Fanatenane, une association à but humanitaire fondée en France en 1996, qui lutte contre l’abandon des bébés jumeaux, en apportant une aide matérielle aux familles qui souhaitent les garder. Elle organise également des réunions avec les villages pour tenter de convaincre la population de renoncer à cette pratique. Son financement est 100 % français : parrainages, dons, soutiens provenant des communes, régions, entreprises ou associations françaises.

Le Centre Marie-Christelle assure aux jumeaux abandon-nés, mais aussi aux enfants des familles en détresse, le gîte et le couvert, des soins médicaux et une scolarisation de base, des activités d’éveil pour les tout-petits, des sorties éducatives et une formation professionnelle pour les plus grands, ainsi qu’une réinsertion familiale.

Cependant, malgré ces importantes avancées, le fady ancestral des jumeaux reste encore pratiqué clandestinement au sein de la communauté Antambahoaka de Mananjary.

Seules des actions planifiées et progressives au niveau de l’État malgache (financement, application effective de la loi de 2007 garantissant le droit des enfants), permettront un changement radical des mentalités et, à terme, la disparition de l’interdit sur les jumeaux de Mananjary.

Source : Les jumeaux de Mananjary, Entre abandon et protection

Gracy FERNANDES — Ignace RAKOTO – Nelly RANAIVO RABETOKOTANY

Institut Supérieur de Travail Social Antananarivo • Madagascar

© CAPDAM — ISTS — UNICEF, 2010 — CDossier UNICEF, 2010

http://www.unicef.org/madagascar/les_jumeaux_de_ma nanjary (2) .pdf

(Consulté le 19/03/2014)

L’ANCIEN CALENDRIER PERSE

1— 1er au 30ème jour de BAGAYADIS — Octobre-Novembre

2— 1er au 30ème jour d’ADUKANIS — Novembre-Décembre

3— 1er au 30ème jour d’ATHRIYADIYA — Décembre-Janvier

4— 1er au 30ème jour d’ANAMAKA — Janvier-Février

5— 1er au 30ème jour de MARGAZANA — Février-Mars

6— 1er au 30ème jour de VIYAKHNA — Mars-Avril

7— 1er au 30ème jour de GARMAPADA — Avril-Mai

8— 1er au 30ème jour de THURAVAHARA — Mai-Juin

9— 1er au 30ème jour de THAÏGAR’CIS — Juin-Juillet

10— Inconnu — Juillet-Août

11— Inconnu — Août-Septembre

12— Inconnu — Septembre-Octobre

Jules OPPERT (1825 – 1905), assyriologue français d’origine allemande, professeur de philologie et d’archéologie assyrienne au Collège de France, établit en 1889 un calendrier perse à partir de l’inscription trilingue de Béhistoun (écrite en vieux persan, en élamite et en akkadien), d’après les dates mentionnées par Darius, qu’il rapproche des documents babyloniens rédigés à l’époque de Cambyse et de Bardiya l’usurpateur (le pseudo-Smerdis pour Hérodote, Gaumata pour Darius).

S’agissant d’un calendrier solaire, il est difficile de définir avec exactitude les correspondances avec le calendrier julien. Les données fournies par Darius n’ont pas permis une reconstitution exhaustive de ce calendrier, qui est différent du calendrier babylonien, assyrien et zoroastrien. Trois mois sur les douze demeurent inconnus, ainsi que la répartition des jours épagomènes, d’où des datations pouvant varier de quelques jours ou de quelques mois, selon le mode de calcul retenu par les experts.

J. OPPERT établit la chronologie suivante :Août 539 : Cambyse roi de Babylone.

Décembre 529 : Mort de Cyrus.9 Mars 521 : Soulèvement du mage Gaumata à Pasargades.3 Avril 521 : Gaumata l’usurpateur, se proclame roi des Perses sous le nom de Bardiya. Cambyse meurt peu après.7 Octobre 521 : Mort de Bardiya. Darius devient roi des Achéménides.

Pierre BRIANT, dans son ouvrage Histoire de l’Empire perse : de Cyrus à Alexandre (Éd. Fayard), ainsi que Jean KELLENS, professeur au Collège de France depuis 1993, indiquent les dates suivantes :11 mars 522 : Insurrection de Bardiya (Gaumata). Dès avril, les tablettes babyloniennes commencent à être datées du règne de Bardiya.19 Juillet 522 : Bardiya roi des Perses. Cambyse meurt peu après.29 Septembre 522 : mort de Bardiya / Gaumata. Darius devient roi des Achéménides.

01) Palais d’été de Nabuchodonosor

02) Porte d’Ishtar

03) Porte de Mardouk

04) Porte de Ninourta

05) Palais de Nabuchodonosor et jardins suspendus

06) Temple d’Ishtar

07) Ziggourat

08) Euphrate

09) Temple de Mardouk

10) Réseau de canaux

Chapitre 1CAMBYSE

521 av. J.-C.

Il a quitté SaïsI aussitôt qu’il a su. Il lui fallait retourner à PasargadesII le plus vite possible. Devançant la longue caravane de chars, d’hommes et femmes à cheval et à pied qui le suivent dans ses déplacements, CambyseIII s’est hâté

d’enfourcher sa monture et, fonçant vers le nord avec ses cavaliers, il a traversé la Syrie jusqu’à l’Euphrate. C’est là que son cheval, épuisé, a bronché, le projetant au sol, tandis que son baudrier restait accroché au pommeau de sa selle, retenant le fourreau orné de cabochons en diamants et rubis de son akinakèsIV.

Voilà comment la lame dénudée est venue se ficher dans sa cuisse.

Il a fallu dresser le camp en catastrophe. Les ouvriers chargés de la tâche s’en sont acquittés aussitôt. Ayant d’abord choisi un terrain dégagé en bordure du fleuve, ils l’ont soigneusement aplani avant de monter en son milieu la tente de Cambyse, véritable palais de toile autour duquel ont été érigées celles de sa noblesse. Enfin, à la périphérie du campement s’est établi le cantonnement de la troupe.

— La blessure est profonde, Grand Roi, l’a mis en garde UdjahorresnetV, son médecin égyptien. Il te faut du repos.

— Contente-toi de me soigner, a rétorqué le souverain d’un ton sans réplique. Le reste ne regarde que moi.

Et dès le lendemain, contre toute prudence, il a franchi le fleuve une première fois, et bifurqué vers l’est. Puis, la seconde fois, aux abords d’Arbelès, il a piqué au sud pour emprunter la route qui mène à Babylone où il décide enfin de faire un court séjour, officiellement pour mettre au point une stratégie avec GubruVI, l’actuel gouverneur…

Mais la vérité, c’est qu’il est à bout de forces. Malgré les soins constants prodigués par son fidèle Udjahorresnet, sa blessure ne veut pas guérir et suppure, exsudant un liquide violet, nauséabond, qui répand son poison à l’intérieur de lui comme une bête immonde en décomposition. Une enflure noirâtre a envahi sa jambe, et il ne parvient plus à lacer sa bottine. Devenu raide et froid, le membre désormais insensible au toucher ne lui obéit plus.

Taraudé par la fièvre, le roi peine de plus en plus à supporter la douleur lancinante qui ne le quitte plus. Son esprit presque en transe flotte au bord du délire. Aussi se précipite-t-il vers Babylone comme un affamé vers une miche de pain.

Babylone… Cambyse y avait été Roi1 l’an I du Grand Cyrus2, son père, avant que ce dernier ne décidât de la scinder en deux, attribuant au satrape3 Gobryas la Babylonie-Transeuphratène, tandis que lui, Cambyse, se voyait octroyer le titre d’UstanuVII des territoires nord…

À l’évocation du Pays fabuleux dont la légende, héritée d’un passé fort ancien, a marqué son esprit, le ShahinshahVIII sent son cœur battre un peu plus vite… Toujours présente en lui, l’image de son père lui insuffle sa force, le stimule et le pousse en avant.

C’est Cyrus qui l’a désigné de son vivant, lui, Cambyse, pour lui succéder à la tête de l’Empire, évinçant Bardiya4, son fils aîné à qui il alloua la satrapie de Bactriane avec, en guise de compensation, le privilège de ne pas lui reverser tribut.

Ainsi, comme toujours, le choix du Grand Cyrus avait favorisé le puîné. Mais l’aîné refusait d’accepter l’évidence. Et il refuserait jusqu’à son dernier souffle le fait que Cyrus lui préférât son frère Cambyse.

Pourtant, il se soumit aux ordres de son père… Du moins en apparence. Car en réalité, il attendait son heure patiemment, comptant bien s’arroger le pouvoir par la force à la disparition de Cyrus.

Pressentant la menace, Cambyse réagit. Lorsque Cyrus le Grand, en défendant l’Empire contre les Massagètes, tomba en Haute AsieIX, il sut désamorcer l’ambition de son frère en l’associant d’emblée à ses préparatifs d’une guerre en Égypte…

Car Cambyse avait de grands projets pour l’Empire que Cyrus, roi d’Anshan, ancien vassal des Mèdes5, avait édifié en devenant leur maître. Une fois unifiées la Perse et la Médie, vingt ans avaient suffi au Grand Cyrus pour s’emparer de BabyloneX. La domination perse s’étendait désormais vers l’est jusqu’à l’Indus, et vers l’ouest jusqu’en Assyrie et en Lydie.

Cambyse allait poursuivre son expansion vers l’ouest, s’emparer de l’Égypte, pousser jusqu’en Libye, descendre vers le sud, envahir la Nubie, et même l’Éthiopie…

Ainsi, pendant quatre ans, Cambyse et Bardiya mirent soigneusement au point l’expédition. Enfin, quand ses armées furent prêtes, le Roi des Rois quitta en grande pompe PasargadesXI, sa capitale, s’affichant en tête du convoi avec son frère. En leur absence, l’échanson Patizeithès se voyait confier la gestion de la Maison du Roi, tandis que Dadarsi, proche de la famille royale, gouvernerait la satrapie de Bactriane en lieu et place de Bardiya.

Nul n’aurait soupçonné que la route de ce dernier n’irait pas au-delà de Suse, où Cambyse le fit proprement égorger dans son sommeil par son fidèle eunuque et confident, Izabatès.

Mais il fallait que cette mort restât ignorée de tous jusqu’au retour victorieux du Grand Roi. D’ici là, il se serait passé des années. Qui douterait alors de la parole de Cambyse déplorant le trépas héroïque de son frère au combat ?

Le Roi conquit l’Égypte, captura le pharaon Psammétique III, puis l’exécuta et se fit introniser PharaonXII à Saïs, sous son nom de naissance de Kembetjet, complétant sa titulature des noms d’Horus SemataouiXIII, MesoutirêXIV.

Après avoir placé la satrapie d’Égypte sous l’autorité d’Aryandès, un noble Perse, Cambyse continua sa progression vers l’ouest, vers la Cyrénaïque et la Libye qui se soumirent sans combattre. Tandis qu’il s’enfonçait avec ses troupes vers le sud et la Nubie, une armée de cinquante mille hommes partait de Thèbes vers l’oasis de Siwa, où Amon possédait un oracle.

Mais le dieu égyptien ne permit pas un tel outrage. Déchaînant sa colère sur les Perses impies, il souleva une tempête qui les ensevelit sous un linceul de sable, ne laissant subsister de l’armée de Cambyse que des dunes anonymes, mamelons funéraires bosselant la surface aride du désert6…

À partir de ce jour, la vindicte d’Amon s’acharna sur le Roi, l’entraînant dans une spirale maléfique. En butte au refus de ses troupes phéniciennes de s’en prendre à Carthage par solidarité envers l’une de leurs anciennes colonies, repoussé par les habitants de Napata, royaume de Nubie où le clergé d’Amon était prépondérant, il battit en retraite et rentra à Saïs.

Là, il eut la surprise de trouver Prexaspès, le Porteur de Messages. Des événements graves s’étaient produits en Perse. Dépêché par les cinq chefs de clan7 demeurés fidèles à leur Grand Roi, il lui fit son rapport :

— Je viens tout droit de Suse. Il y a quelques jours, un individu s’est présenté à la Cour en prétendant être ton frère Bardiya. Certains l’ont reconnu, d’autres non. Il faut dire que huit ans ont passé depuis votre départ. L’âge avait fait son œuvre. Mais c’est surtout le fait que l’homme eût les oreilles coupées – châtiment réservé aux réprouvés – qui éveilla le doute dans l’esprit des sceptiques. Pourtant, il s’obstina : il était Bardiya. Alléguant ta trop longue absence, les rumeurs d’exactions et de meurtres perpétrés en Égypte et ailleurs par tes troupes, le mécontentement grandissant des satrapes face au poids des tributs engloutis dans tes guerres et tes échecs cuisants, il a monté une partie de la noblesse contre toi. T’accusant de folie, arguant que tu représentais une menace pour l’Empire, il s’est embusqué avec ses partisans dans les contreforts du mont Zagros. Le quatorzième jour du mois de ViyakhnaXV, ils ont attaqué et pris Pasargades. S’étant proclamé Roi le neuvième jour du mois de GarmapadaXVI, Bardiya a gagné à sa cause le peuple, en lui promettant de l’exonérer d’impôts pendant trois ans…

Cambyse a accusé le coup.

Car il sait, lui, que le vrai Bardiya est mort depuis longtemps… Et il sait aussi qui est l’homme aux oreilles coupées…

Cette mutilation, c’était le châtiment infligé par Cyrus au mage renégat ressemblant à son frère, qui avait osé paraître devant son Roi mains découvertes8, et sans avoir été introduit par le Chef des Mille9 !

Ce mage renégat s’appelait Gaumata…

Et c’est ce Gaumata qui ose le défier !

À cette seule idée, son sang n’a fait qu’un tour. Taraudé par la rage, il s’est repris très vite : il ne laisserait pas cet usurpateur lui voler son héritage ! Il allait rentrer et démasquer l’imposteur en officialisant sa propre version de la mort de Bardiya : tombé au champ d’honneur sur la terre égyptienne.

L’impudent paierait son audace de sa vie…

C’est ainsi que Cambyse s’est jeté aussitôt au secours de son trône…

Et soudain, le voilà devant la face nord d’Imgur-Bel10, gigantesque ouvrage défensif issu du fond des âges. Reliant nord et sud par un large arc de cercle passant de ville en ville à partir de Sippar et jusqu’à Borsippa, l’enceinte constitue la frontière orientale de la Babylonie, l’Euphrate en formant la limite occidentale.

Sous les yeux de la troupe, la muraille imposante s’étire, interminable, déroulant ses remparts en un trait titanesque qui va s’amenuisant jusqu’à se fondre dans la ligne d’horizon. Projetant sur les hommes son ombre formidable, opaque, enveloppante, elle toise Cambyse de toute sa hauteur comme pour l’écraser, le garder sous sa coupe…

Mais c’est peine perdue, car l’ancien souverain du Pays est bien trop occupé à combattre la douleur pour prêter attention à son jeu, et trop pressé pour se laisser impressionner.

Sans ralentir l’allure, il s’est précipité sur l’une des cent portes percées dans la muraille. Les deux battants d’airain s’ouvrent devant le Roi. Suivant toujours la rive orientale du fleuve, il fonce vers le sud.

À sa gauche, jusqu’à la pointe nord de la seconde enceinte baptisée Nivitti-BelXVII -un triangle à triple rempart délimitant les contours de la Ville sur quatre-vingt-deux stades – défilent, à perte de vue, des champs de blé dont les récoltes assurent la subsistance du Pays, le préservant de la famine en cas de siège, même long.

Brisant l’unité de cette plaine fertile, les hommes voient surgir comme des champignons les remparts de Sippar, de Cutha, de Kid-Nun, ces villes fortifiées que Cyrus a soumises pour les transformer en faubourgs de Babylone…

Enfin, à hauteur de Kish, les hommes aperçoivent, juché en sentinelle au sommet du triangle, le Palais d’Été de NabuchodonosorXVIII, un lourd bastion cubique qui leur livre l’accès à à la Ville Extérieure.

Comme ivre de souffrance, Cambyse a traversé sans s’en apercevoir le canal large de cent coudées qui précède le triple rang de murs, puis les fossés profonds qu’on a creusés entre eux, et s’est précipité à l’assaut des quatorze stades qui le séparent de la Cité Royale.

Au-delà du Palais, toutes les cent coudées, des tours carrées – le Roi en a compté cent vingt -hérissent leurs créneaux au-dessus des remparts, crénelés eux aussi.

Longeant le cours du fleuve dont les quais fortifiés forment le côté est du triangle, la route rectiligne s’élance vers l’Enceinte Intérieure et son double rempart, un rectangle grossier que l’Euphrate traverse, coupant ainsi la Ville en deux, du nord au sud.

De loin, la silhouette massive de la muraille nord, croquée sur l’horizon, ressemble à une longue mâchoire exhibant sa denture de canines pointues, rangées comme pour mordre le ciel à pleines dents. Sans prêter attention aux riches champs de blé semés de palmeraies luxuriantes qui couvrent la portion orientale de la Ville Extérieure, Cambyse a poussé sa monture, le regard fixé sur les deux bastions défensifs dressés en avant des murailles.

Soudain, comme jaillies du sol pour capturer la route, deux parois ont surgi le long des bas-côtés, à quarante coudées l’une de l’autre, si hautes que Cambyse a l’impression d’avancer dans un corridor géant à ciel ouvert.

Il a mis son cheval au pas, donnant l’exemple à la troupe qui l’a aussitôt imité.

Enserrée entre les remparts du Palais Nord campé au bord du fleuve, et ceux du Fortin Nord qui la longent à main gauche, une rampe d’accès mène, en cinq cents coudées, à la Porte d’IshtarXIX et à sa double entrée monumentale qui perce les deux remparts de l’Enceinte Intérieure.

Dans l’air pur du matin, seul résonne l’écho amplifié des sabots qui claquent en cadence sur les dalles calcaires, tandis que les chevaux gravissent en douceur la rampe-corridor. Autour du Roi, le monde se décline à présent en nuances de bleus, lénifiantes, apaisantes… Bleu azur, la portion de ciel qui se découpe au-dessus de sa tête… Cobalt, les murs du Palais Nord qui s’interposent entre lui et le fleuve… Cyan vif, les remparts du fortin qui leur font face, en symétrie parfaite…

À l’intérieur des frises qui ornent les murailles, une escorte de lions passants majestueux symbolisant Ishtar marchent en file indienne, leur fourrure laiteuse émergeant de cette uniformité bleutée. Sous leurs pattes, une ligne d’horizon jaune d’or en briques émaillées, doublée d’un liseré de corolles épanouies d’un blanc immaculé…

Tandis que sa monture progresse avec lenteur, le regard de Cambyse se porte malgré lui du côté du Palais, comme capté par l’éblouissante vision surplombant les remparts. Flamboiement de verdure éclaboussée de floraisons multicolores, des jardins fastueux dressés en pyramide pointent leur nez fleuri, prenant le ciel d’assaut comme pour égayer de tonalités vives la pâleur de son teint.

Sous ce foisonnement se dissimule l’ossature de l’ouvrage, que Cambyse devine. Un cube gigantesque… Quatre étages en terrasses qui vont s’amenuisant de la base au sommet, posés sur des rangées de piliers alignés et reliés entre eux par des voûtes en arcades dégorgeant leurs feuillées par tous les interstices… Quatre segments de droite qui grimpent en zigzaguant sur deux flancs opposés, en longues lignes obliques formant à chaque extrémité quatre angles aigus qui permettent l’accès à chacun des niveaux.

Cette forêt flottante suspendue aux nuages11, Babylone la doit à l’amour que le roi Nabuchodonosor portait à son épouse, Amytis de Médie. Elle soupirait tant après les paysages de son pays natal qu’il imagina de les recréer pour elle, en faisant édifier à côté du Palais, sur les bords de l’Euphrate, le parfait substitut d’une montagne mède dominant Babylone de quarante coudées.

Assise sur le sol, sa première terrasse est plantée de grands arbres, platanes d’Orient et cèdres du Liban, palmiers dattiers, pins parasol1 et pins d’Alep. Elle est la plus spacieuse et la moins élevée, avec seize coudées seulement de hauteur, tandis que la deuxième, plus étroite, s’élève jusqu’à vingt-six coudées, et arbore toutes sortes d’arbres fruitiers parsemés d’arbres à cade et de haies de cyprès.

Les deux derniers étages, fuselés, élancés, culminent à son sommet, s’épanouissant en une somptueuse explosion.

Parterres d’anémones aux teintes d’améthyste, de saphir, de rubis, de béryl, de topaze… Plates-bandes et massifs de tulipes et de lis savamment combinés, déclinant une riche palette de pastels bariolés et précieux… Buissons pulpeux de roses aux fragrances exquises exhibant leur beauté en une majesté opulente de pourpres, de carmins, de corail, d’écarlates, de roses, de jaunes et de blancs…

Subjugué par le charme fascinant qui émane de la cité mythique, Cambyse, peu à peu, en oublie sa douleur… Et la magie opère, tout comme au premier jour où il l’a rencontrée, où elle l’a séduit et l’a ensorcelé, lui soufflant à l’oreille d’une voix ouatée des promesses d’amour semblables aux chuchotements d’une concubine.

Au fur et à mesure qu’il approche du but, les détails se précisent.

Il distingue bientôt, toutes de bleu vêtues, les deux entrées jumelles gardiennes de la Ville. L’Avant Porte d’abord, avec sa haute arcade flanquée de tours carrées, perçant Nimit-Enlil12 sur près de cent coudées. Derrière se profile, comme en surimpression, mais à plus grande échelle, le relief des deux tours de la Deuxième Porte. Dominant l’Avant Porte de sa masse imposante, et reliée à elle par une vaste cour intérieure, l’Entrée Monumentale traversant Imgur-EnlilXX débouche sur la Voie Sacrée des Processions. Après un bref arrêt devant l’arche voûtée, Cambyse s’est laissé aspirer par le porche dont la bouche béante l’avale goulûment. Cinq pas de son cheval suffisent pour franchir les sept coudées qui le séparent de la cour. Au passage, il ne fait que jeter un coup d’œil aux bas-reliefs couvrant de frises horizontales les façades des tours.

Car il n’a pas besoin de regarder pour voir. Il les connaît par cœur, les dragons de Marduk13 et les taureaux d’Adad14 représentés par paires, alternant à la fois les couples et les couleurs : un rang de deux dragons, l’un jaune et l’autre blanc ; un rang de deux taureaux, l’un blanc et l’autre jaune… Et il sait l’attachement des Babyloniens pour leurs dieux ancestraux.

Lui, Cambyse, n’a pas la fibre religieuse. Alors que lui importent les rites et les usages d’un Pays ou d’un autre ? Son unique credo, c’est cette main de fer dans un gant de velours avec laquelle il vainc, avec laquelle il règne. C’est ce pouvoir absolu dont l’a investi Ahura Mazda15, créateur de l’univers et de l’humanité, et qui l’a élu, lui, Cambyse, pour veiller sur cette Création. L’invoquer à travers le Rituel du FeuXXI est l’affaire du Roi. Pour ce qui est du reste, c’est l’affaire des Mages16. Un autel en plein air et un brûleur suffisent.

Car pour prier, un Perse n’a pas besoin de temples ni de statues de dieux. C’est pourquoi le Grand Roi n’en a construit aucun. Mais il peut concevoir que d’autres aient éprouvé le besoin de le faire. Aussi a-t-il laissé leur liberté de culte aux peuples asservis. Qu’ils vénèrent leurs divinités à leur guise, pourvu qu’ils se soumettent à l’autorité perse ! N’est-ce pas gouverner avec sagesse et intelligence que de se montrer tolérant, tant sur le plan religieux que politique ?

Le Grand Cyrus lui-même appliqua ce précepte.

Dès qu’il prit Babylone, il libéra les Juifs17 qui vivaient en exil depuis l’époque où le roi des Babyloniens, Nabuchodonosor, s’était emparé du royaume de Juda, avait brûlé Jérusalem sa capitale et détruit son Grand Temple. Non seulement les Juifs retournèrent chez eux, mais le Roi, de surcroît, les autorisa à reconstruire leur Temple…

Ainsi, en respectant les croyances des ethnies conquises tout en leur accordant au sein de leurs satrapies une certaine autonomie, Cyrus avait su préserver l’unité de son Empire, le plus vaste qui soit au monde.

Un héritage que Cambyse a la ferme intention de conserver !

Mais tolérance ne signifie pas faiblesse. Les satrapies le savent : à la moindre velléité de rébellion, elles s’exposent à de terribles représailles. En effet, le Grand Roi ne saurait supporter qu’on remette en question sa légitimité, ni son autorité.

D’ailleurs, Cambyse l’a bien montré en Égypte ! N’a-t-il pas massacré sans aucun état d’âme ces quelques roitelets et leurs partisans qui prétendaient s’opposer au raz-de-marée perse ? Incroyable arrogance ou extrême ignorance que de s’imaginer vaincre le Shahinshah, un être supérieur, désigné et guidé par Ahura Mazda pour construire un Empire et y régner en maître !

Ainsi songe Cambyse tandis que son cheval, débouchant de la Porte Principale d’Ishtar, vient de s’engager sur la Voie Processionnelle qui s’enfonce à travers l’Antique Babylone, desservant d’un côté les Palais et les temples appuyés sur l’Euphrate, et de l’autre les vieux quartiers et le MerkesXXII occupant toute la partie orientale de la Ville Intérieure.

L’artère rectiligne bordée sur ses deux flancs par des palmiers-dattiers s’ouvre devant le Roi. Il lui suffit de suivre le rempart ouest du QasrXXIII qui la longe à sa droite, derrière la haie d’arbres, pour atteindre son but : l’entrée du Palais Sud. Son enceinte trapézoïdale s’étire d’est en ouest jusqu’à l’Euphrate, que l’on rejoint par cinq cours plantées en enfilade, et qui forment une ligne médiane partageant le trapèze en deux zones nord-sud -au nord les bâtiments de l’administration, au sud les résidences du roi et de la Cour et cinq zones est-ouest.

Les gardes ont reconnu les attributs royaux : le kidarisXXIV, turban bleu outremer liseré de blanc laissant libre la longue chevelure bouclée d’un noir de jais ; le grand manteau de pourpre broché d’or et d’argent, et décoré de pierres précieuses ; le kandysXXV, dépassant du manteau, dont on aperçoit la bordure, une série de cercles concentriques ; les bottines écarlates, pointues, lacées de rouge…

Vivement ils s’écartent pour dégager la Porte donnant accès à la première cour, la Cour de l’EstXXVI.

Comme en un rêve, Cambyse la traverse, luttant contre une vague de douleur fulgurante qui vient de l’assaillir. Son esprit nébuleux entrevoit, à sa droite, une masse trapue qui se hausse dans l’angle nord-est du Palais Sud, celle du Bâtiment Voûté abritant les archives du Pays…

Chancelant, il doit faire un effort surhumain pour se maintenir raide et droit sur sa monture, tandis qu’elle franchit d’un pas altier la Porte de la Cour des Services AdministratifsXXVII et se dirige vers la troisième cour, nichée au centre du du complexe, la plus grande et la plus imposante, la Cour de la Salle du Trône.

En temps normal, c’est là qu’il aurait mis pied à terre, gagné son trône et reçu en audience le satrape Gubru. Après l’introduction par l’hazarapatisXXVIII, après la proskynèseXXIX que doit exécuter quiconque veut paraître devant le Shahinshah, il aurait ordonné au satrape de Babylonie de lever sur tous les territoires placés sous son autorité les contingents nécessaires à la reconquête du pouvoir. Puis, à la tête de ses troupes, il aurait rejoint Suse et les six chefs de clan restés fidèles, avec qui il aurait repris Pasargades et châtié Gaumata.

Mais au lieu de cela, le voilà moribond et tout juste capable de se maintenir en selle pour aborder l’avant-dernière cour, celle qui dessert les appartements royaux.

Cambyse sent enfin son cheval faire halte. À travers le brouillard embuant son regard, seule lui apparaît l’immense bouche sombre du portique d’entrée qui semble l’attirer irrésistiblement. Il a vaguement conscience de la présence des Mille investissant le périmètre, pour interdire l’accès au Palais et veiller sur la personne du Roi pendant son séjour…

Un mouvement…

Une ombre vient de s’interposer entre la porte et lui… Un objet a surgi à ses pieds… C’est un escabeau que le Porteur de Tabouret Royal s’est hâté de poser au sol, et sur lequel il parvient à assurer sa jambe valide. Il avance, encadré de sa garde privée, à travers les cours et les jardins intérieurs. Et il serre les dents, mettant un point d’honneur à marcher sans qu’on l’aide, à ne pas claudiquer, à vaincre la douleur…

Il ne lâchera prise qu’au moment où il sent sous ses pas la douceur épaisse et moelleuse des somptueux tapis de Sardes recouvrant le sol des corridors et des appartements qui lui sont réservés… Au moment où Darius, son plus fidèle porte-lance – et porte-carquoisXXX du temps du Grand Cyrus l’y l’y rejoint, comme il le lui avait ordonné, à point nommé pour le recevoir dans ses bras, inconscient.

Darius qui connaît bien les lieux le guide d’un pas sûr.

À la vue de son Roi, l’eunuque18 Gardien de la Porte de la Chambre s’est jeté sur le sol.

Chargé de son précieux fardeau, le porte-lance s’engouffre dans la pièce. La porte refermée d’un puissant coup de pied, il s’achemine vers le majestueux lit à baldaquin qui trône entre quatre colonnes plaquées d’or et d’argent. Drapé de somptueuses tentures incarnates, il exhibe un monceau de superbes couvertures de Babylone surmontant un matelas de pelisses pourpres, au milieu d’un amoncellement de richesses dont l’éclat mordoré ruisselle sur les murs, le sol, les poutres en bois de cèdre du plafond.

Partout où le regard se porte, il ne rencontre que dorures et parures, que tapis plantureux, que tables et coffres en bois de cyprès ou de cèdre… Disposés avec soin sur les meubles et le lit, des pantalons à la mode mède, des robes perses déclinant leur palette sur tous les tons de bleus et violets, des tuniques de pourpre marquées du signe propre au Grand RoiXXXI : une bande blanche et horizontale brodée en leur milieu…

Des objets disparates complètent le tableau : cimeterres, colliers, boucles d’oreille en or incrustées de diamants dont la luminescence fait chatoyer la chambre de reflets argentés, azurés et pourprés, couleurs symbolisant les trois catégories sociales unies en la personne du Roi : blanc pour les mages, bleu pour les agriculteurs, rouge pour les soldats.

La fraîcheur de la pièce a ranimé Cambyse, qui reprend ses esprits à l’instant où Darius le pose avec délicatesse sur sa couche. Des paupières entrouvertes, filtre un regard fiévreux, exigeant, impérieux. Et la voix péremptoire qui monte de ce corps martyrisé concentre en elle toute la volonté du Grand Roi :

— L’Empire, Darius… L’Empire de mon père… À qui le confier ? Je n’ai pas eu d’enfant de ma sœur Atossa, ni de ma seconde épouse Phaidimè, ni de mon autre sœur… Aucun fils légitime… Pas même un bâtard de l’une de mes trois cent soixante concubinesXXXII…

— Tu vas guérir, Grand roi. Tu auras tout loisir d’avoir un héritier !

— Non, je n’ai plus le temps. C’est la fin, je le sens. Il faut que tu m’écoutes…

Cambyse a suffoqué et s’est tu.

Un instant, il demeure les yeux fermés, happant l’air par à-coups, à la façon d’un poisson hors de l’eau. Darius ne perçoit plus que le bruit laborieux de sa respiration. Soudain, il se reprend. Et ses paroles fusent, pressées, précipitées, comme s’il avait peur que la mort le surprenne avant qu’il n’en ait terminé avec Darius :

— Celui qui revendique mon trône au nom de Bardiya n’est pas mon frère. C’est un usurpateur du nom de Gaumata. Comment en suis-je sûr ? Parce que j’ai fait assassiner Bardiya en partant pour l’Égypte. C’était une menace : je l’ai éliminée. Mais je veux emporter ce secret dans la tombe. Je veux que tu témoignes qu’il est mort au combat, à tes côtés, sur la terre égyptienne, qu’il a donné sa vie pour la grandeur de l’Empire. Chasse ce Gaumata, Darius. Sauve la Perse. Pour elle et en son nom, j’ai massacré, tué, étendu sa puissance aux confins de la terre… Tu ne dois pas laisser un vil opportuniste mettre la main sur elle. Je te lègue l’Empire, mon Empire, Darius, au nom d’Achemenes, notre ancêtre commun, et au nom de son deuxième fils Téispès dont le sang coule en toi par la branche cadette. Tu devras imposer ta légitimité, d’abord aux chefs de clan, afin qu’ils te soutiennent, puis aux Pays conquis toujours à l’affût de la moindre faille pour s’insurger et tenter de faire sécession. Mais tu les materas… Et tu seras Roi des Rois, car c’est la volonté d’Ahura Mazda ! À présent, introduis mon hazarapatis, mon mage Cométès, le satrape Gubru, le ganzabaraXXXIII MithradtaXXXIV et et mes eunuques Artasyras et Izabatès. Je veux leur dire adieu et leur ordonner de t’obéir.

C’est ainsi que Cambyse intronisa Darius auprès de ses fidèles.

Izabatès, son favori, fut chargé de ramener son corps à Matezzis19 pour qu’il soit inhumé dans le Takht-i RustamXXXV, le tombeau qu’il avait fait dresser dans la plaine, à la périphérie de la ville.

Après qu’ils eurent tous juré fidélité à celui que le Roi des Rois avait désigné sur son lit de mort, le futur souverain s’exprima à son tour. Les dernières paroles que Cambyse entendit avant de rendre l’âme, en ce neuvième jour de Thuravahara, furent celles de Darius prêtant serment :

— Au nom d’Achemenes et d’Ahura Mazda, je jure de poursuivre l’œuvre du Grand Cyrus et de son fils Cambyse, de consacrer ma vie à préserver l’Empire, d’affermir sa puissance, d’élargir ses frontières au-delà de la MerXXXVI en faisant la Grèce un Pays de la Perse. Le monde connaîtra Darius Ier le Grand, Roi des Achéménides !

Tandis qu’Izabatès emportait le corps de Cambyse à Matezzis, Darius se préparait à entrer en action. Il chargea Prexaspès de retourner à Suse en éclaireur afin d’avertir ses alliés : qu’ils rassemblent leurs troupes et s’apprêtent au combat. Darius les rejoindrait à la tête des Mille dès que Gubru aurait reçu le contingent fourni par Babylone.

***

Ils ont vêtu son corps de ses plus beaux atours, l’ont paré de bijoux, puis ils l’ont installé dans une cuve en or sertie de pierreries. En procession, ils sont partis de Matezzis, les mages et les fidèles accompagnant leur roi vers son dernier séjour.

Ils ont traversé le Bois Sacré qui protège l’espace funéraire, et au centre duquel a été érigée la stèle de Cambyse. Ils sont passés devant la modeste bâtisse, résidence des mages chargés de veiller sur le sommeil du Grand Roi et de nourrir régulièrement sa dépouille. Car ils savent que l’âme demeure, après la mort, à l’endroit où les ossements sont enterrés, qu’une nouvelle vie souterraine commence, où les actes commis dans la vie précédente ne seront pas jugés, où l’âme libérée d’un passé oublié n’attendra ni récompenses ni châtiments, mais seulement de quoi s’alimenter pour vivre.

Ils ont suivi le cercueil le long de la rampe d’accès jusqu’à la stèle, qui émerge soudain. Du haut du tumulus de pierre en forme de pyramide à degrés, le petit bâtiment et son toit à deux pentes les toise avec orgueil, flèche aride dressant ses vingt-deux coudées au milieu d’un tapis verdoyant de gazon. Ils se sont arrêtés devant le mausolée autour duquel les mages disposent des guirlandes de fleurs et de feuillages.

Au chant des litanies et psalmodies, le sarcophage est transporté, par une porte étroite tournée vers l’occident, à l’intérieur de sa maison d’éternité. De dimensions réduites, la chambre ne contient qu’un lit en or habillé de pelisses pourpres où reposent ses armes, ses robes et ses manteaux, et une table basse dressée pour le repas. Les mages y déposent du sel en quantité, des fruits et des gâteaux. Le long des murs s’alignent des vases en albâtre dégorgeant de bijoux.

La porte refermée, on amène la bête, un taureau magnifique qui va offrir son âme en sacrifice aux dieux, et sa chair aux convives. Car les divinités ne veulent pas des corps. Face au pignon sculpté orné d’une rosette, le liquide visqueux rouge vif, dilué au contact du vin et du lait qu’y ont versé les mages, se délave, virant au brun rosé.

Le rituel s’achève par des incantations et des chants saluant une dernière fois le Shahinshah défunt.

Après le grand banquet, l’eunuque Izabatès est reparti avec les autres, abandonnant le tombeau aux bons soins des servants préposés au service du mort. Il a hâte à présent de rejoindre Pasargades et son ami Bagapatès, eunuque de Cyrus d’abord puis de Cambyse, à qui ce dernier a confié les clés de son palais en partant pour l’Égypte…

Dire qu’il a suffi de trois années pour faire basculer un Empire dans l’escarcelle de Cambyse. Mais au bout du compte, à quoi lui a servi tant de puissance ? Mourir en sachant sa dynastie menacée et les fondements mêmes du pouvoir ébranlés… Le léguer à Darius était son seul recours contre une adversité qui lui forçait la main.

Izabatès est sûr qu’il a fait le bon choix pour les Perses et l’Empire : qui mieux que Darius, descendant d’une des plus illustres familles de l’aristocratie perse, aimé de Cyrus et fidèle à Cambyse, apprécié de ses pairs, et disposant de la force armée des Dix Mille prête à lui obéir, aurait été capable de chasser le mage usurpateur ? Désormais, ils sont deux à connaître le secret de Cambyse : le futur Shahinshah et lui, Izabatès, par qui la main du Roi a frappé Bardiya…

Ainsi songe l’eunuque, tout en s’acheminant en direction du nord. Son char a tôt fait d’avaler la parasangeXXXVII