Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Pourquoi rompre avec le passé ? Pour s'évader très loin dans un pays de rêve et réaliser le secret espoir d'y rencontrer le prince charmant ! Ses explications me laissent perplexe. Elle poursuit un objectif difficile à cerner : mystérieux, impénétrable. Que décider ? L'oublier ! Non, attendre la suite des événements. D'autant qu'elle ne manque pas de charme !
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 252
Veröffentlichungsjahr: 2024
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Du même auteur :
Révélation – Le grand secret (thèse)
Kabbale – alchimie – franc-maçonnerie
Octobre 2004
La Parole d’en bas @sival eurl éditions
Déposé à la SGDL
Comprendre les sociétés secrètes et la mystique juive
(thèse romancée)
Septembre 2021
Saint Honoré éditions
1. Le diamant sur la montagne
2. En famille d’accueil
3. Les moments difficiles de Géraldine
4. Le frère jumeau
5. Une tête de crapaudine
6. Les filles sérieuses
7. Quelle ambiance !
8. Garder Fifille à la maison
9. Les filles se trompent complètement
10. Pour Géraldine, je ne suis qu’un ami
11. Les femmes le savent et en abusent…
12. Reste à payer la facture
13. Elle m’en pose des questions !
14. Entretien au Palais à quatorze heures
15. Présence indispensable (un héritage)
16. J’aurais tellement voulu vous accompagner aux pommes
– Hein, mon petit papa ! Que c’est moi que tu préfères...
Ces mots, je les entends cent fois par jour. Je ne me donne plus la peine de rectifier, de dire qu’elle n’est qu’une parmi les autres, puisqu’elles sont trois sœurs.
– Mais oui ! Tu le sais...
Au fil du temps, à force de les répéter, toute une histoire s’est formée autour de ces mots un peu comme des comédiens qui interprétant la même pièce, depuis des années, y introduisent quelques variantes. Souvent, je me surprends à réfléchir, à lancer une observation qu’elle reprend à son compte. D’où, une grande complicité entre nous.
Elle, c’est Annette, la plus jeune des trois filles dont j’ai la garde. La plus jeune, mais aussi la plus fragile. Bien sûr, je m’efforce de lui faire comprendre que je n’ai pas de préférée, qu’elles occupent toutes, dans mon esprit, la même place. Et ça, j’y tiens absolument. Avoir des préférences... Inacceptable ! D’ailleurs, je redoute que les filles puissent en arriver à penser, à force de l’entendre, que je puisse préférer l’une pour négliger l’autre. D’où un petit rappel à l’ordre, de temps à autre...
Peine perdue, elle revient quelques minutes plus tard Hein, mon petit papa ! Que c’est moi que tu préfères... Et, comme je viens de le dire, un mot en entraîne un autre.
– Papa !
– Oui...
– Papa, pourquoi que c’est moi que tu préfères ?
– Parce que, nous, c’est pas pareil...
Oui, je finis par craquer, par me laisser prendre au jeu. Pas très malin !
– C’est drôle, hein !
– Oui, c’est drôle !
La voilà qui repart en sautillant dans la cour. Une vraie cabrette ! Elle ne cesse d’embêter ses sœurs, de les bousculer, de sauter à pieds joints dans leurs jeux. Bien sûr, je dois jouer au juge de paix. Une tâche pas facile, surtout très ingrate. Ainsi me laisse-t-on entendre que je la protège. Que répondre ? Je préfère ne rien dire...
En fait, ma position n’est pas si simple. Son institutrice m’a alerté Votre fille colore tous ses dessins en noir. Douleur morale ? Ses mots cacheraient-ils des appels au secours ? Évidemment, son comportement trahit, par sa façon de sautiller à pieds joints à travers la cour, un certain malaise. Signification dont je me montre personnellement incapable de déchiffrer.
Et si elle se trouvait à un moment très important de son développement ! Souvent cette réflexion me traverse l’esprit. Mon devoir... Ne pas manquer ce virage. Céder à tous ses caprices serait tout aussi préjudiciable. Quoiqu’il en soit, je ne suis pas mécontent de la voir s’adresser à moi. D’ailleurs, la revoilà :
– Hein, mon petit papa ! Que c’est moi que tu préfères...
– Oui... Tu ne penses pas que tu le fatigues, ton petit papa ?
– Je t’embête ?
– Mais non, tu ne m’embêtes pas. Par contre, tu embêtes tes sœurs. Et ça, c’est moins bien...
– Elles ne veulent jamais jouer avec moi. Je suis toujours toute seule. Tu te sentais seul aussi, toi papa, quand tu étais petit ?
– Oui, c’est vrai, je me sentais seul. Un peu comme toi...
– C’est drôle, hein !
Et la voilà repartie à sauter dehors. Le temps de réfléchir, de se poser des questions. Car elle se pose des questions... Il se passe quelque chose dans son esprit. Chaque fois que j’y pense, une image se présente à moi. Celle d’une maison devenue trop petite. Alors, il faut s’organiser, pousser les murs. Bref, je crois qu’elle traverse un cap difficile, qu’elle passe de l’enfance à la préadolescence. D’ailleurs physiquement, elle paraît trop grande pour sautiller ainsi. Son comportement... Elle se montre d’une maladresse attendrissante.
Tous les parents se heurtent un jour ou l’autre à ce genre de problème. Comment réagir ? Difficile de prendre des décisions à l’emporte-pièce. Une position tranchée pourrait entraîner des réactions en chaîne, complètement imprévisibles. Personnellement, n’étant sûr de rien, je navigue à l’aveuglette. Oui, désarmant... Toujours se remettre en question. Penser bien faire... Surtout pas ! Beaucoup tombent dans ce travers. Il faut se dire régulièrement Et si je me trompais complètement ! Élever des enfants réclame humilité et prudence. Marge de manœuvre très limitée. Finalement, je fais ce que je peux...
– Papa, pourquoi qu’on est trois filles ?
– Pourquoi pas trois filles ! On ne choisit pas ses enfants... On les prend comme ils viennent...
– Oui, mais trois filles... C’est drôle !
– Mais non, ce n’est pas drôle !
– Oui, mais regarde... On est toutes les trois différentes !
– Heureusement ! Si vous étiez toutes les trois semblables... Je ne parviendrais plus à vous reconnaître. Ce ne serait pas drôle ! La différence fait le charme.
– En tous les cas nous, papa, on se ressemble... Tu sais, si je t’embête, si je t’empêche de travailler, je peux rester dehors.
– Mais non, tu ne m’embêtes pas ! Ce travail de routine ne demande aucune réflexion.
– Tu recherches encore des mots ? Papa, pourquoi tu cherches toujours des mots dans des dictionnaires ?
Elle veut tout savoir. Alors, il m’appartient de lui expliquer, de lui donner des réponses dans un vocabulaire accessible, facilement décryptable. Parfois, j’invente une petite histoire pour lui permettre de visualiser ma pensée.
– Je te l’ai déjà expliqué... Un jour, en m’amusant avec les mots, j’ai découvert quelque chose de curieux. Alors j’ai continué...
– Bon, je vais faire un peu de vélo. Je vais jusqu’au terrain d’aviation. Je reviens tout de suite.
J’ai acheté trois vélos. Inutile de décrire leur bonheur. Surtout Annette... Nous avons la chance d’habiter tout près d’un terrain d’aviation (au bout de notre rue). Elles s’en payent des tours de vélo ! À peine sont-elles rentrées de l’école, qu’elles partent vers le terrain d’aviation pour rejoindre la partie goudronnée du chemin en forme de fer à cheval. Largement suffisant pour s’amuser.
Lorsque je les regarde s’éloigner, cheveux au vent, en riant aux éclats, insouciantes... N’est-ce pas fantastique ! Au fil des jours je relève, ici et là, quelques-unes de ces images toutes simples, mais si chaleureuses, si émouvantes. Tous les parents connaissent ces moments privilégiés. Parfois, il suffit d’un geste, d’une parole, pour nous transporter sur une autre planète. Soudain, je comprends, sans trop savoir pourquoi, combien je les aime. Les enfants... Existe-t-il plus grande richesse !
Souvent, ses réflexions me surprennent... Aujourd’hui, elle s’interroge Pourquoi sommes-nous trois filles ? Il y a quelques jours, elle trouvait curieux que sa grande sœur puisse s’appeler Caroline. Pourquoi Caroline ? Ça commence par un «C», et non par un «A» !
– Papa, tu me raconte l’histoire du diamant...
– Ben, je te croyais partie !
– J’irai après... Hein, mon petit papa ! Tu me racontes l’histoire du diamant !
– Déjà racontée cent fois.
– Oui, mais j’aime bien quand tu me racontes. Et en plus, c’est ton histoire. Hein, papa !
Il y en a des papa, et des papa ! Je n’entends que ça toute la journée.
L’histoire du diamant ! Se retrouver seul, avec trois enfants... Amis, famille, tout le monde s’éloigne. Tous les prétextes sont bons. Surtout à l’approche des vacances scolaires. La crainte de devoir rendre un service ! On le comprend très vite. Alors, largué par tous, privé d’amitiés sincères, on finit par douter de tout, des autres, de soi. Seule bonne surprise, la vie reprend très vite des couleurs. Empêtrés dans les difficultés, des liens se tissent toujours plus forts, toujours plus étroits. Bientôt une complicité s’installe : chacun confie ses petits secrets. Qu’en restera-t-il plus tard ? Je me pose parfois la question. Subsistera-t-il, entre nous, ce lien invisible qui résiste au temps ? Quoiqu’il arrive...
Lorsque je regarde derrière moi, bilan assez positif. Le noyau familial s’est reconstitué et nous suivons notre petit bonhomme de chemin. Les enfants tiennent une place particulière dans un couple. Jamais ils ne participent à la conversation des adultes. Vivant seul, je les implique davantage. Quand j’achète un vêtement, pour prendre un exemple, je demande leurs avis. D’ailleurs, les gamines ne s’en privent pas Oui, cette veste te va bien ! Au fil des jours, cette complicité tend à se renforcer.
– L’histoire du diamant ! Tout a commencé lorsque j’étais enfant. L’idée m’est venue en écoutant parler les gens.
– Ils disaient quoi, les gens, papa ?
– Ils racontaient une très belle histoire, qu’il existait un gros diamant caché en haut d’une montagne. Un diamant d’une rare beauté, comme il n’en existe pas d’égal sur terre. Autrefois, chacun pouvait l’admirer et l’on venait de très loin pour le plaisir de le regarder. Puis les hommes devinrent méchants, et il fut caché... Si quelques personnes connaissaient l’endroit où il reposait dans son écrin, à l’abri des regards indiscrets, elles ne disaient rien, elles se taisaient... Bientôt, les années passèrent... Puis, les siècles, plusieurs dizaines de siècles... Personne ne croyait plus à cette histoire. Personne ne songeait à gravir la montagne pour observer ce diamant d’une étonnante beauté.
– C’était trop haut !
– Trop haut, oui. En même temps, cette histoire devenait un conte...
– Papa, c’est quoi un conte ?
– Une histoire à mi-chemin entre le réel et l’imaginaire. En croyant au Père Noël, pour prendre cet exemple, les enfants découvrent un monde merveilleux. Soudain, la vie se montre lumineuse, étincelante. Très loin de la grisaille du quotidien. Bref, un moyen de se faire plaisir et de s’aimer plus fort encore.
– Donc, c’était pas vrai ?
– Pas vrai, et pourtant...
– Ah oui, je comprends ! Pour certaines personnes, c’était vrai. Pas pour d’autres...
– Pour ces dernières, cette histoire tenait de l’utopie.
– C’est quoi une utopie ?
– Une utopie représente un projet irréalisable, inaccessible, capable malgré tout de devenir vrai. Aller poser le pied sur la lune fut longtemps une utopie. Complètement inconcevable. Puis un jour, l’homme a marché sur la lune. Moment historique, car depuis la nuit des temps l’homme regardait la lune sans imaginer qu’il puisse un jour y poser le pied. Seuls quelques hurluberlus l’affirmaient...
– C’est quoi des hurluberlus ?
– Des personnes étourdis, au comportement fantasque. Bientôt, les utopistes jugèrent le projet, contre l’avis des savants, parfaitement réalisable.
– Des utopistes, ce sont des gens qui imaginent des choses impossibles à réaliser. Mais parfois ils ont raison. Ça devient vrai.
– Parfois, pas toujours. Très rarement... Alors, la réussite se révèle d’autant plus spectaculaire. En posant le pied sur la lune, pour reprendre cet exemple, l’homme s’est montré capable de réaliser un rêve. Et surtout, de se dépasser. Ainsi avions-nous, en regardant les images à la télévision, la curieuse impression que les hommes d’autrefois participaient en direct à cette expérience. D’où, grande émotion. Le rêve devenait réalité. Tu comprends ?
– Oui... Et toi, papa, tu as fait un rêve comparable. En écoutant les autres affirmer que personne, jamais, ne pourrait découvrir le diamant, tu t’es dit Moi, j’irai et je réussirai...
– Aucune chance d’y parvenir. Rêve impossible, complètement irréalisable.
– Une utopie. Oui, je comprends... Une utopie ne peut se réaliser. Pourtant, si l’on y parvient malgré tout, c’est beau, féerique. Pari gagné sur les idées reçues.
– Voilà, tu as tout compris. D’autant plus beau et étonnant, qu’irréalisable.
– Mais toi tu le savais, papa, que c’était une utopie ?
– L’idée me séduisait... L’histoire se révélait si belle ! Surtout, à l’époque, je n’étais qu’un enfant. Et les enfants se plaisent à rêver, à imaginer. Et puis, mon père venait de se remarier et je n’étais pas très heureux à la maison. Alors, je me suis raccroché à cette idée. Je serrais les poings très fort en affirmant J’y arriverai, malgré tout !
Elle m’écoute bouche bée, sans perdre pas une miette de mes explications. Et alors, les questions… Pourquoi ceci ? Pourquoi cela ? Elle veut tout savoir. Bon, pour son développement. Enfin, je supppose. Quoiqu’il en soit, elle s’exprime admirablement bien. Elle vient même de prononcer le mot féerique. Et quoi d’autre ? Ah oui ! Pari gagné sur les idées reçues. Je n’en reviens pas !
– Et tu as réussi ?
– Après de longues années d’études, de travail. Souvent je désespérais de pouvoir un jour réaliser ce rêve. En fait, j’ai gagné, mais uniquement dans ma tête.
– Comment ça ?
– Le diamant se trouve dans ma poche… Problème, personne ne le sait ! Résultat, c’est comme s’il ne s’y trouvait pas vraiment.
– Tu pourrais le montrer à des gens capables de l’estimer, de le reconnaître.
– J’essaie... Sans succès ! Souvent, parfois toutes les semaines, je prends le train pour me rendre à Paris. Hélas, personne ne me prend au sérieux... Pour tous, il s’agit d’une pierre ramassée dans un terrain vague. Un diamant de cette taille ! Impossible ! Voilà ce qu’on me répond en me désignant la porte.
– Et quand tu essaies de t’expliquer ?
– Je me retrouve très vite sur le palier. Tu comprends, tout en parlant, on me pousse dehors. Alors, je reviens à la maison toujours un peu plus triste.
– Tu as réussi à gravir la montagne. Tu possèdes le gros diamant, et personne ne prend la peine de le regarder ? C’est absurde !
En plus, c’est vrai ! Bien sûr, il ne s’agit pas d’un diamant. J’utilise ce symbole pour lui permettre de comprendre la nature du problème. Elle observe C’est absurde ! Oui, stupide de se retrouver dans une telle situation. Malheureusement, impossible d’y échapper. Quels que soient mes efforts, je reste au fond du trou. Et s’y resterai sans doute longtemps. Peut-être pour toujours. Triste, désespérant !
– Ne t’inquiète pas, j’essayerai encore. Tu sais, j’ai consacré à ce projet plus de temps que si j’avais fait le tour de la terre à pied. Aujourd’hui, que j’atteins le but... Difficile de renoncer. Pour l’instant, la porte ne s’ouvre pas.
– Et si elle ne s’ouvrait jamais ?
– Eh ben, j’aurai perdu ! Avant de mourir, je retournerai sur la montagne pour remettre le diamant à sa place. Et jamais personne ne pourra imaginer qu’il fut un jour au fond de ma poche. Quelqu’un d’autre viendra, dans les générations futures, le récupérer. Et tout recommencera...
– Elle est belle, mais triste ton histoire. Bon, je vais faire mon tour de vélo ! À tout à l’heure, mon petit papa ! Et tu sais, ne t’inquiète pas. Moi, je sais que tu vas réussir.
Elle m’embrasse et court en sautillant à travers le living dont la porte-fenêtre s’ouvre sur la cour. Évidemment, elle embête ses sœurs au passage. Elle prend des coups, je l’entends crier. Quel phénomène ! N’est-ce pas dangereux de lui parler de mon histoire ? Souvent, je me m’interroge. En réalité, à bien réfléchir, c’est une histoire comme une autre. L’important, tisser des liens. Et puis, n’ai-je pas besoin de parler, moi-aussi !
Aujourd’hui, c’est samedi et il fait si beau ! Caroline et Valérie font leurs devoirs, à l’ombre, sous le noisetier. Les enfants animent une maison...
Et pas si compliqué ! Beaucoup de présence et d’écoute... Un peu de travail : laver le linge, repasser. Préparer le repas demande peu de temps. Il suffit de s’organiser. Aujourd’hui, gâteau de riz mélangé avec des pommes. Elles adorent...
Bien sûr, quand je travaille, elles restent seules à la maison. Le soir, la nuit, selon mes horaires... Heureusement, j’ai trouvé une personne sérieuse pour les garder. Elle repasse de temps en temps. Eh oui, la vie n’est pas toujours facile !
Ah, j’entends la grand porte ! Mon oiseau revient...
– Tu n’as pas été très loin ?
– Jusqu’au bout du chemin, sur la partie goudronnée. J’ai chaud... Caroline et Valérie demandent une pomme.
Je n’ai plus qu’à ranger mes affaires. Quand elles sont là, difficile de se concentrer. Et puis, il ne faut pas croire, aujourd’hui c’est Annette, mais demain ce sera Caroline ou Valérie. Par périodes... On se raconte nos petites misères. Parfois, nous prenons la voiture pour s’arrêter quelques kilomètres plus loin... De longues promenades dans les bois, dans les champs, finissent par tisser des liens. Comme tous les enfants, elles me parlent volontiers de l’école !
À force de se balader, nous repérons des endroits privilégiés. Ainsi, récoltons-nous des pommes pendant les quinze premiers jours de la rentrée des classes. De belles pommes rouges, délicieuses. Personne ne prend la peine de les ramasser au bord d’un chemin qui longe un champ. Aucune clôture. Elles pourrissent sur place...
De retour à la maison, je prépare des compotes. S’armant d’un torchon, les filles font briller les plus belles qu’elles disposent dans la coupe à fruits. D’abord, elles mangent les plus petites, pour laisser les plus grosses en évidence... Et puis, glaner du blé, ramasser des pommes de terre après la récolte. Sans compter le bois récupéré en forêt, puis entassé dans le coffre de la voiture. Certes, ramassage interdit, mais nous en prélevons si peu. Si un jour je tombais sur le garde, j’expliquerais la situation. Fermerait-il les yeux ? Je suppose... Les petites sont tellement heureuses de ramasser du bois pour la cheminée. Il faut bien les occuper !
J’ignore l’objet de leurs conciliabules, mais elles se tiennent toutes trois à me guetter, à venir chacune leur tour dans la cuisine :
– Ça va, papa !
– Ça va...
Puis, elles se réunissent en rond dans la cour pour chuchoter. Que peuvent-elles manigancer ? Bref, elles me surveillent pendant que je prépare mon gâteau de riz au lait accompagné de pommes coupées en morceaux et déjà précuites.
Bon, voilà qu’elles se retrouvent toutes trois derrière la porte. Je n’aperçois que leurs têtes, l’une en dessous de l’autre, à la manière des Dalton.
– Que voulez-vous ?
– Nous, rien... Toi, oui ! s’exclament-elles mystérieusement.
– Je ne comprends pas !
– Nous, on comprend...
Et voilà qu’elles éclatent de rire en s’exclamant :
– Tu n’as rien à nous dire !
– Non...
– Nous, on pense que si... Mais attend, on va te jouer une scène. Tu vas comprendre...
Les deux grandes se tiennent face à face.
– On commence... Tu regardes...
– Oui, je regarde...
– Bon, les enfants ! s’exclame la première, j’ai quelque chose à vous demander. Mais, il ne faudrait pas que cela vous dérange...
– Dis toujours, observe la deuxième.
Ma cabrette saute autour d’elles, toute heureuse de me jouer un bon tour.
– Eh ben, voilà ! reprend la première, je... Enfin, j’envisage de déjeuner à l’extérieur. Et, ajoute-t-elle en regardant la pendule, je vais bientôt partir.
Évidemment, la seconde l’interroge :
– Où vas-tu déjeuner, papa ? En ville ?
Cette fois, ma cabrette saute de plus en plus haut et, lorsqu’elle retombe, elle se penche en avant jusqu’à toucher le carrelage de son menton. Quel phénomène ! Je la trouve en net progrès. Elle revient de loin. Au début, elle se tenait prostrée des heures entières. Ou alors, atteinte d’une sorte de torpeur, elle se balançait de gauche à droite. Très douloureux de la voir dans cet état !
Alors le soir je m’approchais de son lit, sur la pointe des pieds, pour l’observer de longues minutes. Oui, avec le recul, quand j’y réfléchis, elle progresse et j’éprouve un réel soulagement de la voir rire et sauter.
Comment peuvent-elles savoir ? Je me pose la question, lorsque la scène reprend :
– Vous savez, les enfants, je reviendrai sitôt le déjeuner terminé !
– Oh, mais prend ton temps ! De toute façon, on a nos devoirs.
– Oui, on n’a nos devoirs ! répète ma cabrette.
Évidemment, son intervention déplaît. Caroline s’exclame :
– Tu pourrais inventer autre chose !
– Et si j’ai des devoirs à faire ! Tu vois, papa, je ne peux rien dire. Je n’ai pas le droit de jouer...
Obligé d’intervenir :
– Allons, vous n’allez pas vous disputer !
– Mais écoute, elle se plaît à répéter. Au lieu de dire Je vais jouer à la poupée. Non, elle parle de devoirs...
Ma cabrette se révolte :
– Jouer à la poupée... Et pourquoi j’aurais pas des devoirs, moi-aussi !
– Bon assez ! Inutile d’ennuyer papa avec nos histoires, s’exclame Caroline, la plus grande. Tu ne vois pas qu’il est pressé de partir !
Elle regarde l’horloge, avant de reprendre :
– Et où vas-tu déjeuner ?
– Surtout, avec qui ? demande ma cabrette.
– Avec une juge.
– Une juge ! s’exclament-elles à l’unisson.
– Il s’agit d’une amie. Rien à voir avec le tribunal.
Soudain, les voilà pendues à mes lèvres. Intriguées, inquiètes...
– J’ai rencontré une jeune femme et nous avons sympathisé.
– Oui, mais une juge, papa...
– Une juge a le droit de parler, de se faire des amis. Bref de vivre comme tout le monde. D’ailleurs, elle a ses soucis. Et puis, elle porte un jean et des chaussures de sport. Je ne pouvais pas savoir...
– Vous allez parler de quoi ? De nous...
– Mais non... Elle ne sait même pas que vous existez. Je l’ai invitée à déjeuner, voilà tout.
– Elle a des enfants ?
– Non...
– Elle est mariée ?
– Non plus.
– Elle... Bref, vieille fille avec de grosses lunettes et assez laide.
– Ni vieille, ni laide.
Je regarde la pendule. Si la conversation se prolonge, j’arriverai en retard et je serai mal «jugé».
– Tu l’inviteras à la maison ?
– Un jour, peut-être...
Elles se mettent alors à rire, à faire des courbettes... À lancer des Entrez, Madame la juge ! Le personnage leur semble à ce point important, que leurs mains touchent le carrelage. Évidemment, ma cabrette finit par exploser de rire avant de se rouler par terre.
Caroline reprend :
– Où l’as-tu rencontrée ? Comment s’est engagée la conversation ?
– Elle fait de l’alpinisme. Alors, moi ça m’intéresse...
– D’où la présence d’une corde dans un sac...
– Mais, vous fouillez partout !
– Un sac, on l’ouvre... Pour découvrir une corde verte accompagnée d’un ticket de caisse. Sept mètres de corde. Ainsi, tu te prépares à faire de l’alpinisme !
Elles m’observent un long moment avant de pouffer de rire. Spontanées, charmantes, très jolies... J’en suis fier.
Tout en écoutant leurs réflexions qui sont autant de bêtises, je me sens traversé par des bouffées de bonheur. Si les élever les filles réclame quelques sacrifices, elles me le rendent bien. L’impression très nette de me rendre utile, de servir à quelque chose. Oui, de les rendre heureuses. Pas évident, au début. Prétention de bien faire ? Non, de les accompagner un bout de chemin, de marcher au milieu d’elles. Et puis, le temps passe tellement vite. Bientôt trois ans, déjà...
Annette intervient :
– Il ne partira pas qu’avec une corde. Et puis, sept mètres de corde... Ça peut toujours servir. Hein, mon petit papa ! Que ça peut servir...
– Pour sûr ! dis-je en riant.
Elle reprend :
– Imaginez… La grande corde n’est pas assez longue. Eh ben, papa sort sa corde de sept mètres. Ça peut le sauver. Hein, mon petit papa !
– C’est vrai !
Valérie, la deuxième, intervient étonnée :
– J’ignorais ton intention de te lancer dans l’alpinisme ! Depuis quand ? Depuis votre rencontre ?
Ma cabrette vient vers moi, en sautant, pour me confier à l’oreille :
– Moi, je sais ! C’est pour chercher le gros diamant. Hein, mon petit papa ! Il ne faut pas le dire à mes sœurs. Elles ne comprendraient pas. Nous, c’est pas pareil.
Les deux grandes se remettent face à face.
– Bon, les enfants, je dois partir. Alors, j’ai préparé un gâteau de riz...
Sa complice poursuit :
– Repas complet : riz, sucre, œufs, fruits... Et en plus, vous aimez !
Je les entends poursuivre leur dialogue depuis la chambre, d’où je me prépare.
Ma cabrette s’exclame :
– Et surtout, pas de bazar. Sinon, pan-pan cucu...
Quelques instants plus tard...
– Oh, là là ! Élégant, bien habillé... Costume, cravate, une touche de parfum...
– Papa, on voudrait savoir...
Je regarde l’horloge... Cette fois, pas de doute, j’arrive en retard. À moins de téléphoner pour prévenir. Les petites demandent des explications. Quoi de plus normal ! Et puis, se retrouver à nouveau seules pour déjeuner !
– 11 h 30... Tu as encore le temps !
– Mais... Comment êtes-vous au courant ? J’en ai parlé à personne...
– Ta cabrette écoute aux portes.
Cette dernière se révolte :
– C’est même pas vrai !
– Tu téléphonais en donnant des indications Tout droit, vers la gare... Sur la gauche, un marchand de cycles, un restaurant tunisien. Oui, après la boutique de sport... Enfin, tu donnes le nom d’un restaurant. En ajoutant : midi... Nous, on a tout de suite compris !
– Bon, je me sauve... Et soyez sages !
– Tout se passe bien ?
– Ta cabrette sanglote depuis tout à l’heure. Recroquevillée dans son coin, elle se cache le visage à deux mains. Elle recommence ses comédies ! s’exclame Caroline, la plus grande.
Difficile, dans ces conditions, d’émerger d’un tête-à-tête, de confidences prononcées à voix basses. Exactement l’état d’esprit dans lequel on se retrouve un matin, à la reprise du travail, après quelques jours de congés. Au début, les paroles de nos collègues nous parviennent en surimpression, comme si elles devaient parcourir des distances infinies... La sensation de marcher dans un rêve. Le temps de s’habituer, d’échanger quelques réflexions avec les uns et les autres. Parfois, le phénomène se prolonge des heures entières, toute la journée. J’étais parti loin, très loin... Difficile de se reconnecter à la réalité. Heureusement, les réflexes reviennent très vite. Par la force des choses...
– Pourquoi ?
– Tu lui demanderas. Nous, on sait pas !
Elles ne savent jamais rien. Encore une dispute... Elles se chamaillent continuellement, et je dois arbitrer. Surtout, me montrer vigilant ! Annette traverse un cap difficile et le moindre grain de sable pourrait l’entraîner à la dérive, à basculer dans je se sais quelle spirale... Ah, la voilà couchée derrière une chaise !
– Que se passe-t-il ? Ton vélo...
Elle ne répond pas. Et impossible de lui faire tourner la tête. Quelle tête de mule !
– Caroline vient de me dire que...
Brusquement, elle se redresse :
– Je ne veux pas y aller, papa !
– Aller où ?
– Dans un foyer.
– Mais... Qui te parle de foyer ?
– Caroline et Valérie... Elles disent que tu déjeunes en compagnie d’une juge pour prendre une décision importante à mon sujet, celle de me placer dans un foyer. Elles disent T’es pas normale, t’es une gogole ! Elles disent... Moi, je ne veux pas partir, je veux rester avec toi, papa...
Je n’en reviens pas ! Et moi qui m’efforce... Je ne cesse de répéter Prenez soin de votre petite sœur, ne la laissez pas jouer seule... Vraiment décevant ! Se répéter, toujours se répéter. À longueur de journée ! Elles m’écoutent, elles tiennent comptent de mes recommandations ? Oui, bien sûr... L’espace d’une heure, d’une journée. Quelques jours dans le meilleur des cas. Soudain, tout recommence. Ce sont des enfants... Ni meilleurs, ni pis que d’autres. Et se sont les miens. Piètre consolation !
– Hé ! Venez voir là toutes les deux !
Elles arrivent, pas très rassurées, visiblement sur la défensive. Et naturellement, elles prennent les devants :
– Qu’est-ce qu’elle t’a encore raconté ? C’est faux, complètement faux, papa ! On n’a rien dit...
– Elle raconte... Vous lui parlez de foyer, que je déjeune en compagnie d’une juge pour prendre une décision importante à son sujet.
– C’était pour jouer ! Elle nous taquine... Alors on l’embête, nous-aussi.
Annette intervient :
– Vous m’avez dit Jamais tu ne reviendras à la maison ! Caroline a même ajouté Bon débarras ! Tu ne l’as pas dit, peut-être...
Tant qu’elles se parlent et s’expliquent, tout va bien. Naturellement, il m’appartient de détendre l’atmosphère, de les sortir de l’impasse. Très loin du tête-à-tête avec la juge ! Difficile dans ces conditions de rêver, de se laisser bercer par de douces illusions. En ce moment, je devrais me tenir allongé sur le canapé, à rêver, à imaginer... Hélas, la réalité me rattrape ! Et impossible d’y échapper.
Dire qu’il y a deux heures à peine, nous dégustions notre apéritif à petites gorgées, tout en s’épiant du regard dans l’intimité d’un recoin, presque d’une alcôve. Quand je lui pose une question, elle répond toujours indirectement, à travers des sous-entendus, qui m’obligent à contourner le sujet... Pourquoi tant de mystère ? Je ne la comprends pas toujours. Parfois, elle s’exclame Ça, c’est personnel ! Confus, je lui demande alors de bien vouloir m’excuser. Sensation très nette de l’offenser, de me mêler de ce qui ne me regarde pas.
Dans une conversation, nous abordons généralement des sujets sans aucune arrière-pensée. Avec elle, les banalités prennent une importance exagérée, difficile à comprendre. Quand je lui en parle, elle sourit mystérieusement...
– En réalité, tes sœurs ne mentent pas ! Je voudrais vous garder. Hélas, je ne peux pas... Un jour, je travaille le soir. Le lendemain, je travaille la nuit. Vous restez seules à la maison, livrées à vous-mêmes. Sans compter les disputes... Vous n’arrêtez pas de vous battre. La preuve... Votre vie serait beaucoup plus agréable en famille d’accueil.
Cette fois, elles me regardent étonnées.
– Oui, la juge songe à vous placer toutes les trois dans des endroits différents. Je lui ai parlé de vos problèmes, de vos tracasseries. Car vous n’êtes pas heureuses. Si si, je le sais...
Du coup, ma cabrette reprend le moral :
– Bien fait ! Vous aussi, vous irez dans une maison.
– C’est vrai ça, papa ! s’exclament les deux grandes au bord des larmes.
– Puisque vous ne vous entendez pas.
– Pourquoi séparées ? Pourquoi dans des endroits différents ?
– Alors là, mystère... Elle m’a sorti des théories d’un compliqué ! Heureusement, son graphique permet de comprendre, de mesurer la progression. Vous allez partir d’un carré, pour atteindre, en traversant de petits rectangles, un rond.
– Et si on s’entendait bien ! Et si l’on faisait de réels efforts...
– Toujours des promesses ! Dans ce cas, peut-être reviendra-t-elle sur sa décision. Les papiers sont déjà établis. De ce côté là, lorsqu’il s’agit d’enquiquiner le monde, les services sociaux se montrent d’une efficacité redoutable.
Oui, toujours en premières lignes quand il s’agit de se mêler de la vie priver des autres. Ainsi, la moindre claque peut-elle prendre des proportions insoupçonnées. Inutile de confier mes ressentiments à Géraldine. Elle pourrait se fâcher. Je préfère l’écouter et lui rendre raison. Évidemment, elle baigne dans ce milieu ! Et puis, elle a peut-être raison. Après tout, il s’agit d’une spécialiste ! Dernièrement, elle me racontait l’itinéraire d’un délinquant. Comment le remettre dans le droit chemin ? En lui faisant jouer du théâtre. Vraiment n’importe quoi ! Des années d’études et de bourrage de crâne. Pauvre fille ! Complètement déconnectée de la réalité...
Pourtant, je l’admire. Visiblement, elle se donne du mal, beaucoup de mal. Ah, j’imagine la tête des parents ! Eux qui répétaient à longueur de journée Arrête ton cinéma ! De s’entendre répondre Il fait du théâtre !
