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Histoires d'une bête insaisissable.
Lorsque Charles Perrault publia Le petit Chaperon Rouge en 1697, il était sans doute loin de se douter que son conte trouverait une forme de réalité près de 70 ans plus tard dans des attaques cruelles et féroces perpétrées par une bête insaisissable dans le Gévaudan entre 1764 et 1767. Les auteurs de Gévaudan - petites histoires de la grande bête sont tous deux spécialistes de cette tragédie et nous livrent ici une œuvre singulière en choisissant de faire le récit du côté des victimes. Ils réalisent une enquête très complète et documentée sur les circonstances des attaques effroyables dont furent victimes les habitants de la région obligés de s’armer pour tenter de faire face et de se protéger maladroitement. Cet ouvrage est une sorte d’hommage à tous les enfants, femmes et hommes sauvagement mordus, voire tués par le monstre. On peut suivre son parcours sur le vaste territoire équivalent à l’actuel département de la Lozère et comprendre comment la Bête déjoua toutes les battues mises en œuvre pour faire cesser ses actions. Cet ouvrage vous donnera peut-être envie d’aller sur place pour suivre les traces encore vivaces du passage de la Bête en chantant dans les bois « Loup y es-tu, que fais-tu ? »
Découvrez une enquête très complète et documentée sur les circonstances des attaques effroyables dont furent victimes les habitants du Gévaudan entre 1764 et 1767.
EXTRAIT
N’ayant pas eu le temps d’en faire mention dans le procès-verbal, je vous supplie de vouloir bien m’envoyer un certificat particulier sur cette observation, joint aussi avec l’œil droit et le côté représentant la même blessure qu’il a reçue de moi tant de la balle qu’il a à l’œil que des postes. Je vous prie de trouver bon que je paye au peintre, au sculpteur ce tableau et toutes les dépenses concernant ce loup, et que j’aie l’honneur de vous en présenter un comme un hommage qui vous est si légitimement dû sur toutes les bontés dont vous m’avez bien voulu honorer, ce qui n’est pas étonnant, étant parent de mes plus chers bienfaiteurs.
Ledit loup bien représenté tant par le sculpteur en bois, doit y prendre le contour de ce loup, au-dessus de la peau, et plus fort qu’il n’est, parce que quand la peau de ce loup sera passée en la posant sur ledit modèle en bois dudit loup, ce que ladite peau ne pourra pas recouvrir, il sera [assez ?] à temps d’ôter le superflu du bois que ladite peau ne pourra pas contenir, ainsi il sera bien recouvert de sa peau après qu’elle aura été passée, le représenter debout sur ses quatre pieds, après quoi nous l’emporterons à Versailles pour être vu du Roi, des princes et des ministres.
A PROPOS DES AUTEURS
Alain Bonet effectue des recherches sur la Bête du Gévaudan depuis 2001. Il a mis en ligne la « chronodoc », la plus importante documentation sur l’affaire en accès libre, utilisée par de nombreux chercheurs et auteurs.
Benoît Baud’huin, vétérinaire et connaisseur de la chasse, a effectué l’essentiel des recherches nouvelles en Gévaudan et dans les archives, et a eu la chance de découvrir des témoignages pas ou peu connus.
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Seitenzahl: 363
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Table des matières
Résumé
Les auteurs
Avertissement
Préface
Introduction : Le Gévaudan en 1764
Chapitre 1 : La Bête en Gévaudan
Chapitre 2 : Une attaque à Bergougnoux
Chapitre 3 : Cruel début d’année
Chapitre 4 : De janvier à février
Chapitre 5 : Les grandes chasses
Chapitre 6 : Chastel, vous avez dit Chastel ?
Chapitre 7 : Mauvais poissons d’avril
Chapitre 8 : La Bête (se) manifeste le 1er mai
Chapitre 9 : La famille Pichot, et autres témoins et acteurs
Chapitre 10 : Triste anniversaire
Chapitre 11 : L’été meurtrier
Chapitre 12 : L’août, y es-tu ?
Chapitre 13 : La pucelle du Gévaudan
Chapitre 14 : Le désespoir de M. Antoine
Chapitre 15 : La Bête est morte !
Chapitre 16 : Où est passée la Bête ?
Chapitre 17 : Le retour du fils de la vengeance de la Bête
Chapitre 18 : Bientôt deux ans
Chapitre 19 : Été, automne, hiver…
Chapitre 20 : La dernière année de la Bête
Chapitre 21 : Ultimes résistances
Chapitre 22 : Les dernières victimes et la vraie mort de la Bête
Chapitre 23 : Les derniers mystères de la Bête
Chapitre 24 : Une ultime révélation
Conclusion : L’histoire de la Bête
Glossaire
Index des personnes
Sources
Livres
Publications
Internet
Archives
Compléments
Divers
Remerciements (B. Baud’huin)
Remerciements (Alain Bonet)
Dans la même collection
Lorsque Charles Perrault publia « Le petit Chaperon Rouge » en 1697, il était sans doute loin de se douter que son conte trouverait une forme de réalité près de 70 ans plus tard dans des attaques cruelles et féroces perpétrées par une bête insaisissable dans le Gévaudan entre 1764 et 1767. Les auteurs de « Gévaudan - petites histoires de la grande bête » sont tous deux spécialistes de cette tragédie et nous livrent ici une œuvre singulière en choisissant de faire le récit du côté des victimes. Ils réalisent une enquête très complète et documentée sur les circonstances des attaques effroyables dont furent victimes les habitants de la région obligés de s’armer pour tenter de faire face et de se protéger maladroitement. Cet ouvrage est une sorte d’hommage à tous les enfants, femmes et hommes sauvagement mordus, voire tués par le monstre. On peut suivre son parcours sur le vaste territoire équivalent à l’actuel département de la Lozère et comprendre comment la Bête déjoua toutes les battues mises en œuvre pour faire cesser ses actions. Cet ouvrage vous donnera peut-être envie d’aller sur place pour suivre les traces encore vivaces du passage de la Bête en chantant dans les bois « Loup y es-tu, que fais-tu ? »
Alain Bonet effectue des recherches sur la Bête du Gévaudan depuis 2001. Il a mis en ligne la « chronodoc », la plus importante documentation sur l’affaire en accès libre, utilisée par de nombreux chercheurs et auteurs.
Benoît Baud’huin, vétérinaire et connaisseur de la chasse, a effectué l’essentiel des recherches nouvelles en Gévaudan et dans les archives, et a eu la chance de découvrir des témoignages pas ou peu connus.
Benoît Baud’huin – Alain Bonet
GÉVAUDAN
PETITES HISTOIRESDE LA GRANDE BÊTE
Biographie
Préface de Alexandre Astier
ISBN : 978-2-37873-071-0
Collection Hors Temps
ISSN : 2111-6512
Dépôt légal mai 2018
© couverture Ex Aequo
© 2017 Tous droits de reproduction, d’adaptation et detraduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.
Éditions Ex Aequo
6 rue des Sybilles
88370 Plombières les bains
www.editions-exaequo.fr
Hommage aux victimes et résistants
à l’occasion du 250ᵉ anniversaire
de la mort de la Bête du Gévaudan.
Photo
Alain Bonet effectue des recherches sur la Bête du Gévaudan depuis 2001. Il a mis en ligne la « chronodoc », la plus importante documentation sur l’affaire en accès libre, utilisée par de nombreux chercheurs et auteurs.
À mes deux petites bêtes.
Benoît
La Bête du Gévaudan n’est pas une légende, même si elle en est souvent l’objet ; ce n’est pas une invention de conteurs, mais un véritable épisode historique, la plus documentée et la plus célèbre de toutes les histoires de « Bêtes » que la France a connues.
La Bête demeure un mystère dans la mesure ou, en dépit d’un grand nombre d’ouvrages et d’hypothèses plus ou moins sérieuses ou bien argumentées, aucun historien n’est à l’heure actuelle en mesure de fournir une explication plausible et documentée à toutes les interrogations soulevées par l’affaire – à commencer par la véritable nature de la Bête.
Cet ouvrage ne prétend pas donner LA solution de l’affaire, ni même en donner un récit complet. Nous ne mentionnons pas tous ses ravages, toutes ses victimes, pas même celles les mieux avérées. Nous entendons avant tout en raconter l’histoire et faire vivre ses protagonistes au travers des épisodes qui nous ont semblé les plus marquants, les plus représentatifs ou les plus attachants.
Dans la mesure du possible nous donnons la parole aux acteurs de la façon la plus directe. Nous offrons également le résultat de nouvelles recherches, l’éclaircissement de certains « petits » mystères et de nouvelles pistes pour la recherche.
L’ignorance, les hésitations ou les oppositions des chercheurs ne sont pas dissimulés. Nous avons tâché de travailler au plus près des documents en notre possession, et de soumettre nos sources à un examen critique. Certaines ayant tenu à l’anonymat, il ne nous est pas possible de toutes les citer. Nous reconnaissons que les informations fournies ne peuvent être tenues pour assurées, et attendons la possibilité de corroborations indépendantes.
Comme l’indique le titre de l’ouvrage, nous nous plaçons plutôt du côté de la « petite » histoire que de la grande. D’autres ouvrages sont mentionnés en fin de volume pour ceux qui voudraient explorer davantage les tenants et aboutissants de l’affaire.
Un index est fourni en fin d’ouvrage. Un certain nombre de termes marqués d’un astérisque, sont explicités dans un glossaire.
Au cours de votre lecture, il vous sera possible d’élaborer vos propres axes d’intérêt : le mystère historique, bien sûr, mais aussi les portraits humains ou la sociologie, car l’affaire de la Bête est un formidable révélateur de la société du Gévaudan, un peu plus de vingt ans avant la Révolution française.
Nous espérons que les rencontres que nous vous avons ménagées avec les femmes, enfants et hommes du Gévaudan, résistants et victimes, ne vous laisseront pas indifférents. Si nous ne fournissons pas de solution, nous espérons en revanche susciter votre curiosité et vous fournir les outils pour de futures recherches personnelles.
Les auteurs
Deux cartes. L’une sur l’autre.
Après avoir quitté le quai de Conti et l’Académie, Alain et moi-même nous trouvions au milieu de la rue de Seine. Au beau milieu, même : sur la chaussée. Les pieds agressés par le froid de novembre, un œil vigilant — tout de même — sur l’éventuelle approche d’un véhicule, notre attention se portait sur deux cartes. L’une sur l’autre.
Celle du dessus, un simple plan du quartier. Celle du dessous, dont les contours plus imprécis se devinaient par transparence, l’équivalent de la première, mais datant de la fin du 18ᵉ siècle. Deux cent cinquante ans de fluctuation cadastrale se matérialisaient sous nos yeux ; on voyait là d’anciennes rues disparues sous les constructions de l’ère industrielle, on se figurait les archaïques pâtés de maison progressivement tranchés par le tracé de nouvelles voies. La Rue-des-Marais-Saint-Germain, à l’angle, avait cédé la place à la rue Visconti, et l’Hôtel de la Rochefoucault, probable dernière demeure de la dépouille de la Bête du Gévaudan, n’était plus qu’un fantôme d’édifice dont nous tentions de deviner les contours évaporés.
« Il y a tout lieu de croire… » Lorsqu’Alain Bonet entame une réplique de la sorte, il y a tout lieu, en effet, de le croire, tant la précision avec laquelle il aborde la matière historique de la Bête fait montre d’obsession. « Il y a tout lieu de croire que la Bête n’a jamais quitté la demeure de M. de la Rochefoucault. », m’asséna Alain alors que nous évitions un fourgon de livraison. Je connaissais cette histoire. Je la connaissais d’Alain, pour être honnête. La dépouille de la Bête, que le voyage en plein juillet 1767 du Gévaudan jusqu’à Paris avait considérablement altérée, avait échoué chez M. de la Rochefoucault. C’est là que Buffon serait venu y jeter un œil, qu’il aurait conclu — un mouchoir sous le nez, probablement, et au nom de Louis XV — que l’état de la Malebête ne permettait pas qu’on la présentât à Versailles… Rien n’assure donc, en effet, que l’animal ait quitté les lieux.
Alain et moi tournions la tête à droite, à gauche, comme si le fantôme du diable de la Margeride allait sortir de terre d’une seconde à l’autre, enfin, pour se présenter. Qu’aurait donc ordonné M. de la Rochefoucault en cet été 1767 ? « Jetez-la aux ordures ! Loin ! » Peut-être. En ce temps, les ordures, c’était la rue. « Faites un trou à cette horreur au fond du jardin et n’oubliez pas d’y balancer une pelletée de chaux vive ! » Pourquoi pas ? Une dépouille en pleine terre recouverte de chaux… c’est sûr, ce ne serait pas une bonne nouvelle. Mais imaginons… « Enfermez ce vampire dans un sac, le sac dans un coffre et enterrez-moi ça ! N’économisez pas les clous ! Des fois qu’il lui prendrait de se réveiller de sa mort ! » Deux cent cinquante ans, ce n’est pas tant. Un morceau d’os. Un petit bout de dent. Un brin de pelage. Une griffe. De nos jours, la vérité aussi est miniature… un rien peut dire tout.
La rue Visconti, certes, n’est pas grande, mais c’est une immensité océanique quand on pense à y retrouver un fragment organique de deux siècles et demi. Je regardais Alain, avec mon air aussi impuissant que fébrile… « Un sonar ? Vous pensez qu’on peut tenter quelque chose avec un sonar ? Je sais que ça semble impossible mais… si on quadrillait une zone intelligemment restreinte ? Si on obtenait une autorisation de creuser un peu ? De là à là, par exemple… Si la Bête est un canidé, aurait-on une chance de distinguer un de ses fragments de ceux d’un chien ordinaire ? À combien de mètres pourrait-elle être ? Y a-t-il le métro, là-dessous ? Et ce jardin, là ? Ne serait-il pas, pour partie, exactement à la place que tenait celui de l’Hôtel de la Rochefoucault ? »
La Bête ne m’avait jamais parue aussi proche, aussi vivante, à deux doigts de nous avouer sa nature, de venir nous croquer la figure. Dans ce livre, comme dans ses conférences, comme rue Visconti ou comme cette autre fois en Gévaudan où j’ai eu la chance qu’il me guide sur les pas du monstre, Alain Bonet est un incroyable biographe de la Bête du Gévaudan. Il n’a besoin — pour la ressusciter — que d’un bâton de marche pour affronter les escarpements de la Forêt de la Ténazeyre, ou d’un bouquin comme celui-ci… ou simplement de deux cartes. L’une sur l’autre.
Alexandre Astier
L’épisode de la Bête du Gévaudan s’est déroulé de 1764 à 1767, sous le règne de Louis XV. Pour planter le décor de cette affaire, il convient de savoir et se rappeler un certain nombre de choses.
Le Gévaudan de l’époque correspond en gros à l’actuel département de la Lozère. Le territoire de chasse de la Bête, cependant, s’étend au-delà. La Bête « du Gévaudan » a commencé ses attaques en Vivarais, et son territoire se partage entre deux provinces, l’Auvergne et le Languedoc, s’étendant vers le Rouergue, l’Aubrac et le Cantal. Figurez-vous un grand triangle dont les pointes seraient St.-Poncy, St.-Geniez-d’Olt et les Hubacs. C’est un territoire immense, que la chaîne granitique de la Margeride, culminant entre 1300 et 1500 mètres d’altitude, coupe en deux du nord vers le sud-est. La coordination nécessaire, entre les autorités des deux provinces et les chasseurs, ajoutera à la difficulté de la tâche.
Le comté du Gévaudan comptait 100 000 habitants, soit 16 habitants par km² ; c’est plus qu’aujourd’hui. La couverture boisée était en revanche moins importante qu’à l’heure actuelle. Plusieurs lieux signalés à l’époque comme prés ou champs sont de nos jours reboisés.
Un enfant sur trois seulement dépasse l’âge de 3 ans ; la moitié des enfants meurent avant d’atteindre 10 ans, mais la fécondité permet aux familles de dépasser souvent six enfants. L’espérance de vie est de 55 ans, et seule une personne sur 300 atteint l’âge de 90 ans. Un quart seulement de la population sait lire et écrire – si l’on définit cela comme : « être capable de signer son nom. »
La pauvreté touche environ un quart des habitants, non propriétaires. Comme ils ne payent aucune charge et que leur bétail pâture dans les communs, ils sont en général mal vus.
Les agglomérations principales (Mende, St.-Alban, Langogne, Marvejols, St.-Chély, Le Malzieu) ont des populations entre 1500 et 2500 habitants. Plus des trois-quarts des habitants de la région sont dispersés dans environ 200 paroisses rurales, qui peuvent compter de moins de 100 habitants jusqu’à un millier.
Pour mieux décrire comment le comté apparaissait à l’époque, laissons s’exprimer M. Antoine, chasseur royal venu pour détruire la Bête :
« Le Gévaudan est, ainsi que la partie de l’Auvergne qui l’avoisine, un pays de montagnes, la plupart très élevées, séparées les unes des autres par des gorges ou des vallées profondes, dans lesquelles coulent des petites rivières ou ruisseaux. Les revers de ces montagnes sont très rudes et très escarpés, coupés par des ravins et occupés par des rochers, ou couverts de bois bien fourrés et remplis eux-mêmes de rochers dans lesquels il y a des cavernes ou tanières profondes et inaccessibles, qui servent de retraite aux loups et autres bêtes féroces. L’on grimpe des vallées sur les montagnes par des sentiers en faisant des longs détours, la plupart des parties étant impraticables aux hommes et aux bêtes de somme, à cause des précipices qui s’y rencontrent. Les sentiers sont pierreux, très étroits, et ménagés au-dessus de ces précipices.
Ce pays est encore très marécageux, fécond en molières ou bourbiers. Les voyageurs en trouvent à tout instant qui les arrêtent. Il en est même où ils courraient le plus grand danger et où ils s’enseveliraient en entier, eux et leurs chevaux. Pour les éviter ils sont obligés de faire bien des détours et de sonder les endroits de passage, ce qui les retarde tellement dans leur marche que pour un trajet où l’on ne mettrait qu’une heure si on pouvait le faire à vol d’oiseau, l’on en emploie trois ou quatre.
Les molières ou bourbiers sont principalement sur le sommet des montagnes et dans les vallées ou vallons qui sont presque tous couverts de prairies. L’on en trouve aussi assez fréquemment sur les revers des montagnes, surtout dans les endroits où le terrain a moins de pente. Il sort des bourbiers qui sont sur le sommet ou les revers des montagnes une infinité de petites sources. Elles forment dans les vallons des ruisseaux ou petites rivières qu’on peut néanmoins guéer presque partout, excepté dans les temps de pluie : dès qu’elle est un peu abondante, ces ruisseaux et rivières grossissent prodigieusement par les torrents qui coulent avec force du haut des montagnes le long des ravins. Le moindre ruisseau devient alors un fleuve. L’on rencontre aussi dans ces ruisseaux par intervalles des gouffres qui obligent à se détourner pour aller chercher le gué.
Il n’y a que quelques petites villes ou bourgs dans le Gévaudan, éloignés presque tous les uns des autres. Les principales habitations ne sont que des villages, des hameaux ou des maisons isolées. Il en est de même de la partie de l’Auvergne qui est limitrophe. Les petites villes ou bourgs sont placés dans les vallons, ainsi que les villages les plus habités. Les autres lieux sont sur le penchant des montagnes, quelques-uns sur le sommet de celles qui sont les moins élevées, car les plus hautes ne sont point habitées à cause de la rigueur du climat et de la stérilité du sol.
Les habitants du Gévaudan et ceux de la partie de l’Auvergne qui l’avoisine, qui est la seule que jusqu’à présent nous ayons eu occasion de connaître, sont en général très pauvres. La principale subsistance de ceux qui habitent les lieux de ces deux provinces que nous parcourons est le laitage. Les pâturages et les prairies qui se trouvent dans leur terroir mettent le peuple à portée d’élever quelques bestiaux, et surtout des vaches qui leur donnent du lait dont ils se nourrissent. Sans cette ressource ils ne sauraient subsister, ce pays ne produisant que du seigle en petite quantité, et le peuple étant obligé de vendre une partie de celui qu’il recueille pour pourvoir à ses charges et à ses autres besoins. »
Octobre 1764 ; voilà déjà plusieurs mois qu’une Bête attaque et tue femmes et enfants. Sa première apparition recensée date du 1er juin, lorsqu’elle a attaqué une femme près de Langogne, qui s’en sortit avec ses vêtements déchirés, ses bœufs l’ayant secouru à temps – mais cet épisode, dont on ne se souviendra qu’en avril 1765, et d’autres sans doute, ne sont guère qu’une rumeur. Cette Bête n’est pas encore LA Bête, et n’est pas encore celle du Gévaudan.
La première victime officiellement recensée, Jeanne Boulet, 14 ans, habite également la région de Langogne, aux Hubacs. Sans secours, elle est dévorée le 30 juin. Jusqu’en octobre, toutes les attaques auront lieu dans le Vivarais. Elles sont attribuées aux loups ; ce sont des loups que l’on chasse, et lorsqu’un est tué, on envisage que la série des meurtres va s’achever ; mais bientôt le doute monte. Début septembre les autorités réagissent et entament des chasses contre « l’espèce de monstre » qui répand la terreur. À compter du 16 septembre on parle bien désormais de LA Bête, et des récompenses sont offertes pour sa destruction, mais cette « Bête » n’est pas encore décrite dans les documents en notre possession. À la mi-octobre, les autorités parlent encore, vaguement, du « monstre ou léopard. »
Dans un premier temps les chasses semblent efficaces. Après une dernière attaque meurtrière le 29 septembre aux Thors, paroisse de Rocles, la Bête quitte le secteur de Langogne pour le Gévaudan ; le 7 octobre y marque la première victime à Apcher, paroisse de Prunières. La Bête ne reviendra pas sur le lieu de ses premiers crimes avant un certain temps.
C’est à un abbé du pays, Pierre Pourcher, que nous devons le premier ouvrage d’importance sur la Bête, en 1889. L’abbé Pourcher n’a pas connu la Bête, mais ses ancêtres ont été les témoins et parfois les protagonistes de l’histoire. Outre les documents historiques qu’il a rassemblés, l’abbé transmet fréquemment dans son livre les traditions orales colportées par sa famille, et nous livre ainsi une anecdote contemporaine de l’arrivée de la Bête en Gévaudan :
« Un jour du mois d’octobre, Pourcher Jean-Pierre, le père de mon aïeul, né à la Baraque-de-la-Croix-de-Trives, et marié à Julianges, avait fait battre des gerbes toute la journée pour mêler la paille avec du regain, dans la grange au-delà du village. Pendant qu’après la journée les ouvriers se rendaient à la maison pour souper, Jean-Pierre arrangeait sa paille au fond de la grange ; il n’était pas encore nuit et la neige couvrait tout ; il aborde à la petite fenêtre et il voit quelque chose qui suit le chemin de la fontaine. Une espèce de frayeur le saisit. Il descend vite, prend son fusil et va se mettre à la fenêtre de son écurie, qui était aussi en face de la fontaine. Presqu’aussitôt il lui arrive une bête qu’il ne connaît pas ; c’est la Bête, c’est la Bête se dit-il. Quoique très fort et très laborieux, la peur l’avait saisi au point qu’à peine il pouvait tenir son fusil. Il fait le signe de la croix et lui lance un coup de fusil. La Bête tombe, se relève, se secoue et sans bouger de place, elle regarde furieuse autour d’elle. Le père de mon grand-père lui lance un second coup de fusil, cette fois ci elle tombe et jette un cri sauvage, se relève, se secoue et part, faisant un bruit semblable à celui d’une personne qui se sépare d’une autre après une dispute. Ce grand-père disait dans la suite : si on ne prend pas le moyen d’obtenir de Dieu et de la Sainte Vierge notre délivrance, elle nous dévorera tous, et tout ce qu’on fera sera continuellement inutile. »
Quand a eu lieu cet épisode ? Il est impossible de le savoir avec précision ou certitude. Seule la mention de la neige nous donne un indice ; on sait par un courrier du comte de Morangiès, grand noble habitant à St.-Alban, non loin de là, qu’il y neigeait le 26 octobre.
Il est encore possible aujourd’hui de retrouver au Mazet de Julianges et dans les archives les traces de cet épisode. Jean-Pierre Pourcher est mort en 1802. Il avait épousé en 1754 Marie-Agnès Bompard, fille de Jean Bompard. La relation entre les deux familles trouvera un écho lors d’un prochain épisode.
La maison concernée est également la maison natale de l’abbé. La disposition actuelle des lieux permet de visualiser la scène. De nos jours la maison reste typique des fermes de l’époque, un tiers pour l’habitation, deux tiers pour la grange-écurie. À l’époque la fontaine (visible à gauche de la photographie) n’est pas encore couverte ni canalisée, et l’eau s’écoule dans une rigole, depuis disparue, qui traverse la cour ; c’est là que boit la Bête, bien visible depuis les fenêtres de la grange et de l’écurie.
La tradition locale recueillie de nos jours offre quelques compléments, mais aussi quelques divergences avec le récit de l’abbé. La Bête serait arrivée de plus bas que le village, par des ravins, pour se retrouver dans la cour de la ferme de Jean-Pierre Pourcher. Ce dernier l’aurait poursuivie, armé de son fusil, et elle aurait pris en montant un chemin plus ou moins encaissé entre la fontaine et la maison ; Jean-Pierre n’aurait tiré qu’un seul coup, de fort loin (300 pas), mais la Bête ne se serait pas même retournée…
Le récit de la journée du 8 octobre 1764 peut donner une idée de l’impact des attaques auprès de la population locale et du public plus éloigné.
Laissons pour commencer la parole à M. Lafont. Ce personnage très impliqué dans l’histoire de la Bête est, à Mende, le subdélégué * de l’intendant * du Languedoc, M. de St.-Priest. Le 30 octobre, M. Lafont écrit à M. de St.-Priest pour lui rendre compte de l’actualité et de son action :
« Monseigneur, les chasseurs que j’eus l’honneur de vous marquer avoir fait partir de Marvejols, rencontrèrent la Bête féroce le troisième jour de leur chasse. Ils la trouvèrent cachée derrière une muraille à l’issue d’un bois, couchée sur son ventre, paraissant guetter un jeune berger qui gardait des bœufs dans un pâturage où elle avait été un instant auparavant et d’où les bœufs l’avaient chassée en courant sur elle. Dès qu’elle aperçut les chasseurs, elle se jeta dans le bois. Le conducteur de la troupe, qui avait ramassé avec lui une centaine de paysans, fit investir le bois par tous ceux qui étaient armés et fit battre l’intérieur par les autres. La Bête en sortit et passa devant deux des chasseurs. Le premier lui tira à environ dix pas ; elle tomba sur le coup, se releva sur le champ. Le second chasseur lui tira à la même distance dès qu’il la vit relever, elle retomba.
Les deux chasseurs ainsi que quelques paysans coururent sur elle, la croyant morte. Elle se releva encore et rentra dans le bois, paraissant avoir la démarche mal assurée et allant plus lentement, quoique toujours plus vite que ceux qui la poursuivaient. Elle reçut dans le bois un autre coup de fusil qui ne l’abattit pas comme les deux premiers. Elle ressortit du bois. Un chasseur lui tira encore à environ 50 pas ; elle tomba de nouveau, se releva, rentra dans le bois où on la chercha jusqu’à la nuit sans pouvoir la rencontrer. On la crut bien blessée et on se retira sur les 7 heures du soir, dans l’espoir de la trouver, le lendemain, morte ou hors d’état d’échapper.
Le tout se passait auprès du château de la Baume, appartenant à M. le comte de Peyre. M. l’abbé Béraud, qui y est chargé de ses affaires et que j’avais prié de vouloir bien faire donner aux chasseurs tous les secours nécessaires, envoya dans tous les lieux du voisinage pour en appeler les paysans.
Le lendemain, dès les 4 heures du matin, le bois fut investi et battu par plus de 200 hommes. Ils y cherchèrent la Bête pendant toute la matinée, mais infructueusement ; elle en était sortie dans la nuit. Elle fut aperçue ce même jour par 2 personnes, qui ont assuré qu’elle boitait. »
Cette attaque n’est pas la seule de la journée ; un autre garçon de 15 ans est attaqué le même jour au Pouget (La Fage-Montivernoux), et reçoit trois coups de griffe à la poitrine. La Bête se retire et le garçon guérit de ses blessures, mais, rapportent les journaux, restera longtemps imbécile. Ce n’est pas la seule victime que la violence de l’attaque, ou seulement la peur, réduiront à cet état.
Nous en savons un peu plus sur la rencontre de la Bête avec les chasseurs de Marvejols grâce à d’autres documents. Elle eut lieu à Souleyrols (Prinsuéjols), près du château de la Baume. Le jeune garçon se nomme Jean Rieutort, né le 8 mars 1752 aux Fons ; il a 12 ans. La Bête l’attaque juste avant l’arrivée des chasseurs, et le marque profondément à la joue tandis que, d’après les journaux, il tente de se défendre avec une « hallebarde ». Jean se réfugie derrière ses bœufs, qui chassent la Bête en courant sur elle. Lorsque les chasseurs arrivent, la Bête est toujours sur les lieux, guettant le garçon… Jean porta toute sa vie la cicatrice sur sa joue. Il devint plus tard abbé et mourut à Prinsuéjols le 23 octobre 1828.
Les attaques de cette journée sont les premières, depuis celle du 1 juin, dont les victimes aient survécu. À cette occasion, la Bête fait également preuve pour la première fois de sa « frustration » en attaquant une seconde fois le même jour, ayant échoué à tuer sa première victime.
Ces événements sont avérés, il ne fait aucun doute qu’ils se soient produits – la cicatrice de Jean parle d’elle-même. Mais à l’époque, la transmission de l’information est longue, indirecte, et chaque maillon de la chaîne brode, interprète, commente, en sorte que ce qui parvient aux oreilles du public n’est qu’un écho parfois très infidèle de la réalité.
Jean-Jacques Hilaire Silvestre Daudé de Tardieu de la Barthe fut capitaine aide-major d’infanterie au régiment d’Auvergne. À l’époque de la Bête, c’est un important propriétaire foncier de Marvejols, qui lit l’Encyclopédie et correspond avec des scientifiques, se passionnant pour toutes les nouveautés, de l’électricité aux aérostats. De sa gentilhommière au Monjol, « à six lieues de Marvejols, deux et demi de la Canourgue, trois de Millau, deux de Sévérac », il se déplace constamment et entretient une abondante correspondance, qu’il signe « La Barthe fils. » Il sera plus tard indirectement impliqué dans l’affaire lorsque le fils d’un de ses fermiers sera attaqué, mais dès le 27 octobre il relate à ses correspondants les nouvelles qui lui parviennent. Le 22 février, dans une lettre à l’érudit Séguier de Nîmes, M. de La Barthe mentionne :
« Le fameux berger de Souleyrols qui, dit-on, attaqué à 3 différentes reprises, trouva le moyen avec un bâton d’éviter la plus petite égratignure, de sauver son troupeau et d’apprendre au public les plus petites particularités de la Bête. »
D’après lui, il est prouvé « qu’il n’a pas eu grand besoin de [sang-froid ni de courage] pour éviter cette attaque imaginaire. »
Sur quelles preuves se base M. de la Barthe pour réfuter cette attaque ? Nous ne le savons pas. Qui croire ? C’est là un fréquent dilemme pour les gabalobestiologues {1}…
Nous sommes le mercredi 10 octobre 1764. La Bête a déjà attaqué une fois ce jour-même près du village des Cayres, paroisse de Rimeize, mais deux hommes lui ont fait lâcher sa victime ; la Bête a toujours faim.
C’est encore à M. Lafont que nous devons le récit le plus proche et le plus circonstancié d’une seconde attaque :
« Sur les six heures du soir de ce même jour, deux jeunes garçons du lieu de Bergougnoux, paroisse de Fontans, âgés l’un de 13 ans et l’autre de 6, revenant, avec leur sœur âgée d’environ 10 ans, du pâturage, et ramenant leurs bestiaux, la Bête se lança de derrière un buisson où elle s’était tenue cachée, sur la fille, qui fut renversée. Ses deux jeunes frères, qui avaient chacun un bâton au bout duquel ils avaient attaché un couteau, eurent assez de courage, ou de tendresse pour leur sœur, pour foncer avec ces couteaux sur la Bête, qui dès qu’elle se sentit piquée prit la fuite. La jeune fille fut blessée d’un coup de dent à la joue et d’un coup de griffe à un bras. »
Une nouvelle fois nous touchons aux limites de nos documents. Comme l’attaque n’a, heureusement, pas fait de morts, il n’y a pas eu de procès-verbal, ni d’acte dans les registres paroissiaux, en sorte que nous ignorons le nom des protagonistes.
Une lettre de Montpellier, du 22 mars 1765, reprise dans plusieurs gazettes et journaux, nous donne quelques précisions, pas forcément complètement cohérentes avec les informations fournies par M. Lafont :
« Un enfant de 8 à 9 ans, fils du nommé Barrandon, habitant de Bergougnoux, paroisse de Fontans, voyant sa sœur attaquée et saisie par la bête féroce, se jeta avec une valeur incroyable sur cet animal, lui arracha sa proie et le mit en fuite. »
Armés de ces noms et âges, il devient possible de rechercher des candidats possibles dans les registres ou les mémoires locales. C’est ainsi qu’une source proche des lieux, qui souhaite demeurer anonyme, nous informe que le garçon âgé de 6 ans serait Jean-Antoine Barrandon, fils de Jean et Marie-Jeanne Chauvet (qui avaient de nombreux enfants). Il aurait sauvé sa sœur Marianne, âgée de 8 ans, qui mourut deux ans plus tard.
De telles informations, naturellement, doivent demeurer hypothétiques tant qu’elles n’ont pas été confirmées par des documents avérés. Nous espérons que les renseignements fournis pourront mettre d’autres chercheurs sur la piste de telles confirmations.
Lundi 22 octobre 1764. Marguerite Malige, 19 ans, de Grazières, paroisse de St.-Alban, hésite à aller conduire paître le troupeau familial, mais sa famille l’y force. Vers 6 heures du soir la Bête l’attaque, la dévore, et emporte sa tête. Elle est enterrée le lendemain. M. Lafont, averti, fait partir de Mende des chasseurs le jour suivant ; ils arrivent à St.-Alban le 25.
Cet épisode est représentatif à plus d’un titre. Il illustre le dilemme des paysans du Gévaudan, tiraillés entre la crainte pour leurs enfants ou eux-mêmes, et la nécessité d’accomplir les tâches indispensables à la survie quotidienne.
C’est aussi un exemple de « décapitation », un phénomène qui divise les historiens. La Bête attaquant de préférence ses victimes au cou, elle rompt souvent les vertèbres, puis, en rongeant les chairs, sépare la tête qu’elle peut emporter à distance. Mais certaines descriptions insistent sur la netteté des blessures, incitant certains à y voir l’indice d’une intervention humaine. On dénombre dans l’histoire de la Bête 21 cas de décapitation : près d’une victime sur cinq tuées a subi ce sort. Il n’est nulle part rapporté que les témoins ont vu le processus à l’œuvre. Dans sept cas, dont celui de Marguerite, il n’y a eu aucun témoin. Dans six autres, la présence de témoins n’est pas précisée. Dans huit autres cas, des témoins ont vu l’attaque ou ont vu la Bête sur les lieux de l’attaque, sans qu’il soit indiqué s’ils ont vu la décapitation proprement dite ; ou bien la présence de témoins n’est pas claire. C’est l’un des nombreux mystères de l’affaire.
Enfin l’épisode souligne la difficulté d’une réaction aux attaques : les chasseurs envoyés par les autorités n’arrivent que trois jours après l’attaque ! La Bête a eu le temps de courir bien loin…
La renommée grandissante de la Bête paralyse aussi jusqu’aux meilleures volontés. Le 31 du même mois, M. de la Barthe rapporte une anecdote qu’on peut dater du mercredi 24 :
« Un paysan, le plus robuste de la terre de Peyre, fut seul à l’affût à côté du cadavre d’une petite fille ; il était derrière une muraille. La Bête parut, il tira à 40 pas, son fusil fit faux feu. Le même accident lui arriva trois fois de suite. L’animal fond sur lui. Cet homme était armé d’un paradou (long coutelas propre à faire des sabots) ; il se défendit, perdit la tête, lui jeta imprudemment son arme, fut saisi aux habits ; sans un prompt secours il était mort. La peur l’a mis au lit. »
Il convient de noter qu’à cette date nous ne connaissons aucune petite fille tuée depuis le 29 septembre, ce qui nous rappelle à quel point il faut être prudent dans l’utilisation de ce genre de documents non officiels : soit il y a eu en terre de Peyre une victime dont il ne nous reste pas de traces officielles, soit l’anecdote est mal datée… soit elle est simplement fictive ! Cela ne facilite certes pas le décompte des victimes de la Bête.
Dans le même ordre d’idées, M. de la Barthe mentionne d’autres attaques qui nous sont par ailleurs inconnues et dont la datation demeure incertaine (aux alentours du 29 octobre) :
« Dans le même canton, un enfant de 12 ans, qui ne connaissait pas le danger, armé d’un couteau, vit venir à lui la Bête. Cet enfant la provoqua en allant sur elle et lui criant : « Veni, veni ! » La Bête eut peur et s’enfuit. Un meunier qui l’aperçut ferma précipitamment la porte de son moulin ; il avait avec lui plusieurs de ses enfants ; cette porte est brisée ; l’animal monta sur la partie inférieure en se dressant sur les pieds de derrière, regarda longtemps son monde, et s’enfuit. Hier, quatre hommes furent attaqués à la fois ; la peur les saisit ; l’un des quatre eut le bras coupé net. Avant-hier, une jeune fille fut attaquée ; il y avait du secours, la Bête n’eut que le temps de lui arracher la peau du cou et du crâne qui lui retomba sur le front ; elle est morte en frénésie. »
M. de la Barthe est le premier à notre connaissance à compiler une description du comportement et de l’apparence de la Bête, un « portrait-robot » autour duquel on brodera beaucoup, mais dont certains traits resteront constants :
« Elle est si légère à la course qu’elle se montre dans la même journée à des distances immenses et reparaît dans l’endroit d’où elle était partie, ce qui a fait craindre au commencement qu’il n’y en eût plusieurs. Son agilité est encore plus inconcevable […]
On lui a donné tous les noms possibles, et on l’a jugée de toutes sortes de grandeurs. Dans le vrai, on ignore, en Gévaudan comme à Nîmes, quelle est son espèce. L’hyène s’amuse aux corps morts encore mieux qu’aux vivants : celle-ci est toujours éloignée des cimetières, et n’a constamment mangé que le cœur, le foie, les tétons, quelquefois un bras et bu le sang. D’ailleurs, d’où viendrait-elle sans qu’on eût su sa marche ? La vitesse et l’agilité prouvent que ce n’est pas un ours : sa façon de faire la guerre suffit pour le démontrer : elle se cache ventre à terre et fond à 6 toises sur sa proie, il y a des preuves à cet égard. Le tigre attaque tous indifféremment et n’existe guère que dans les pays chauds ; la Bête respecte les bœufs, qui la mettent en fuite : leur présence a sauvé plusieurs enfants. Reste le loup-cervier. Je ne doute pas jusqu’à nouvel ordre que ce n’en soit un. […]
Marquez-moi à lettre vue quel doit être son nom. Cette bête a la tête large, très grosse, allongée comme celle d’un veau et terminée en museau de lévrier, le poil rougeâtre rayé de noir sur le dos, le poitrail large et un peu gris, les jambes de devant un peu basses, la queue extrêmement large et touffue et longue ; elle court en bondissant, les oreilles droites ; sa marche au pas est très lente. Quand elle chasse, elle se couche ventre à terre et rampe ; alors elle ne paraît pas plus grande qu’un gros renard. Quand elle est à la distance qui lui convient, elle s’élance sur sa proie et l’expédition est faite en un clin d’œil ; elle mange les moutons en l’air, droite sur ses pieds de derrière ; alors elle est assez grande pour attaquer un homme à cheval. Sa taille est plus haute que celle d’un grand loup. Elle est friande du sang, des tétons et de la tête ; elle revient constamment sur le cadavre qu’elle a été forcée d’abandonner, et si on l’a enlevé, elle lèche la terre s’il y a du sang. » (Lettres, 27 et 31 octobre).
À compter du lundi 5 novembre, le Gévaudan peut enfin compter sur une troupe présente sur place en permanence. M. Duhamel, capitaine aide-major des dragons * de Clermont-Prince, qui s’est porté volontaire pour traquer la Bête avec 40 dragons à pied et 15 à cheval, arrive à St.-Chély où il loge chez l’aubergiste Grassal. Le mauvais temps d’hiver, hélas, n’aura de cesse de contrarier leurs efforts. Même présents au centre du territoire de la Bête, les dragons auront toujours une longueur de retard sur la Bête ; le récit qui suit en est l’illustration.
Le dimanche 25 novembre, tandis que M. Duhamel et sa troupe battent les bois de Prunières et d’Apcher sans rien trouver, une veuve d’une soixantaine d’années, Catherine Vally, dite la Sabrande, de Buffeyrette, paroisse d’Aumont, conduit son unique vache près d’un marais – une sagne, dit-on dans le pays – pour la faire boire et brouter. Vers cinq heures du soir la Bête la surprend, lui mange la poitrine et l’estomac, lui ronge le cou jusqu’aux épaules, lui suce le sang et, comme pour Marguerite Malige, emporte la tête. Ne la voyant pas rentrer, des voisins partent à sa recherche.
Ce n’est que le lendemain que l’on découvre le cadavre. À une heure de l’après-midi, M. Duhamel en est avisé par un messager du consul * d’Aumont. Il part sur le champ avec sa troupe, apprend que les enfants de Catherine ont ramené le cadavre chez eux, et envoie cinq hommes garder le cadavre jusqu’à son arrivée. Il fait commander huit paroisses pour organiser une chasse le lendemain dès la pointe du jour, en convergeant sur Buffeyrette. Il est dix heures du soir lorsqu’avec ses cinquante dragons M. Duhamel arrive à pied à Buffeyrette, et obtient des enfants de Catherine que le cadavre soit rapporté sur place. Les dragons y passent la nuit, embusqués autour du cadavre, espérant que la Bête revienne sur sa proie, mais en vain.
Le mardi, M. Duhamel laisse cinq hommes auprès du cadavre. Cinq autres suivent la piste de la Bête jusqu’à un marais près d’Apcher, où elle disparaît. La chasse commandée se déroule jusqu’à six heures du soir, mais ne rencontre pas la Bête ; en revanche, un paysan découvre dans un fossé une partie de la tête de Catherine, à un quart de lieue * du cadavre :
« Un des paysans de ces paroisses trouva en battant les bois, venant à Buffeyrette, un morceau du crâne de cette femme qu’il m’apporta avec un poil de cette bête. Ce morceau de crâne est en dedans comme en dehors aussi propre que si on l’eût nettoyé avec un outil. À en juger par les coups de dents qui y sont empreints, il faut que cette bête ait une gueule affreuse et la dent bien forte, car cette tête a été partagée de la manière dont un homme croquerait une noisette avec ses dents. » (Lettre de M. Duhamel du 29 novembre).
Le « poil de la Bête » sera envoyé aux autorités – nous ne savons ce qu’il en est advenu. La chasse achevée, M. Duhamel envoie 13 hommes renforcer la garde du cadavre, mais la Bête de revient pas. Le mercredi 28 novembre, le corps de Catherine Vally est remis à sa famille et enterré.
Dans une lettre du 24 décembre, M. Duhamel narre une autre attaque le 19 :
« À 5 heures du soir cette bête avait attaqué auprès du village des Cayres une fille qui heureusement pour elle avait une hache, avec laquelle elle se défendit pendant près d’un quart d’heure contre ce cruel animal et […] enfin dans le nombre de coups qu’elle lui avait portés, elle l’avait blessée trois fois et même partagé le museau par le dernier coup de hache qu’elle lui porta, ce qui avait forcé cette bête à abandonner sa proie et s’en aller, en perdant beaucoup de sang. Comme j’étais pour lors fort près du village des Cayres, je me fis conduire sur le champ de bataille, où j’aperçus effectivement l’empreinte des griffes de cette bête, et je terminai ma chasse en venant aboutir au village de Civergols dont est cette fille. Je fis venir cette héroïne qui me montra la hache encore teinte du sang de la bête, dont elle me fit le portrait suivant : cet animal est de la taille d’une vache ou taureau d’un an, la gorge et le ventre blancs, le poil du corps rouge et pas plus long que celui d’un loup, une bande noire le long du dos, dont le poil est fort long, la queue longue comme celle d’un cheval, fort touffue et rougeâtre, tirant un peu sur le noir, les pattes très fortes avec 6 griffes de la longueur d’un doigt, la tête noire, le front fort large, les yeux grands et étincelants et le museau de la longueur de celui d’un cochon avec cette différence que le bout du museau baisse au lieu de se lever. La gueule est extraordinairement large (au moins d’un pied par le portrait que cette fille m’en a fait). Les dents longues sont larges, pointues par le bout et distantes d’un demi-pouce l’une de l’autre. Les oreilles droites et pas plus longues que celles d’un loup. »
