Gimmicks - Marie Emmanuelle Tourbillon - E-Book

Gimmicks E-Book

Marie Emmanuelle Tourbillon

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Beschreibung

Jeune photographe aussi talentueuse qu'ambitieuse, Maya Robinson n'a qu'un seul objectif en tête: se faire un nom dans le milieu. Lorsque son agence de presse la désigne pour couvrir la première tournée nationale des GIMMICKS, un groupe de rock en pleine ascension, elle y voit l'opportunité d'atteindre son rêve. C'était sans compter sur le duo formé par les jumeaux Noah et Nevin Blake, dont le charme ne la laisse pas indifférente. Entre le chanteur séducteur, un brin impulsif et le guitariste au tempérament doux et secret, le coeur de Maya balance. Son attirance pour les deux frères va mettre son objectif à rude épreuve. D'autant plus que ce rapprochement n'est pas au goût de tout le monde. L'ombre d'une menace insaisissable sème le trouble au sein du groupe et ébranle son équilibre. Prise dans la tourmente, Maya sait qu'elle doit faire un choix. Que ce soit celle du coeur ou de la raison, sa décision pourrait bien tout faire basculer. * Réédition*

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Seitenzahl: 419

Veröffentlichungsjahr: 2023

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« Il faut toujours viser la lune, car même en cas d’échec, on atterrit dans les étoiles »

Oscar Wilde

Sommaire

Prologue

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Playlist

Remerciements

Prologue

La pluie ne cesse de tomber depuis ce matin. Elle s’abat dans un clapotis régulier sur l’immense parapluie qui me protège de ses assauts. D’habitude, je trouve sa mélodie apaisante. Pourtant, à cet instant précis, elle ne parvient pas à adoucir le maelström qui fait rage en moi. Je sombre depuis plusieurs jours dans un gouffre sans fond et je crains de ne jamais pouvoir en sortir. D’ailleurs, je ne suis même pas sûre d’en avoir envie.

Je lève le regard vers le ciel. Il est d’un gris menaçant. Je ne retire pas mes lunettes de soleil pour autant. Je ne veux pas que l’on remarque mes traits tirés et mes yeux rougis par les pleurs. En soixante-douze heures, j’ai versé plus de larmes que mon corps ne peut en produire.

L’atmosphère est lourde, oppressante. Je suffoque. Le taux d’humidité est tel que mes cheveux se sont complètement rétractés. Dans d’autres circonstances, j’aurais sans doute râlé à l’idée que ma coiffure soit ruinée de cette façon. Sauf qu’aujourd’hui, je n’en ai strictement rien à faire.

— Pourquoi tu perds ton temps à te coiffer, p’tite tête ? Tu sais bien que ça ne ressemblera plus à rien à la minute où tu vas mettre un pied dehors.

La voix de Rashad résonne encore dans mon esprit. Ce souvenir m’arrache un léger rictus qui s’apparente à un sourire. Le premier depuis des semaines.

Je m’évente avec une feuille en papier que j’ai froissée à force de la tordre dans tous les sens. Une chaleur moite colle le tissu de ma robe noire à ma peau.

Je déteste ça !

J’ai envie de tout arracher, de me libérer de ce carcan en textile qui m’empêche de respirer.

Est-ce vraiment à cause du vêtement ?

Je ferme brièvement les paupières et prends une profonde inspiration. Puis, je jette un coup d’œil vers Ma’, assise à ma gauche. Elle se tient le dos bien droit sur sa chaise. Elle aussi a gardé ses lunettes de soleil. Pourtant, ces derniers dissimulent à peine les larmes silencieuses qui roulent sur ses joues. Même dans la douleur Ma’ incarne la dignité. J’aurais voulu lui ressembler. Être aussi forte qu’elle. J’ai beau essayer, je n’y arrive pas.

Comment fait-elle pour se maîtriser de cette façon alors que j’ai envie de hurler jusqu’à en perdre la voix ?

Mon regard glisse en direction de tante Beth, assise près de Ma’. Elle étouffe un sanglot dans son poing fermé. Mama Rosa tente de la réconforter en posant une main sur sa cuisse. C’est la première fois que je vois ma grand-mère affichée une telle expression de souffrance sur son visage. Elle fait douloureusement écho à la mienne. Mon cœur se serre dans ma poitrine. J’ai l’impression que quelqu’un veut me l’arracher à mains nues.

Ça fait horriblement mal…

Le pasteur poursuit son oraison funèbre d’une voix monocorde. Je l’écoute d’une oreille distraite. Je ne comprends toujours pas comment il peut faire l’éloge d’une personne qu’il ne connaissait même pas. Rashad n’était pas du genre à fréquenter une église de façon assidue, loin de là. Toutefois, il n’avait rien contre la religion. Pour ma part, je ne suis plus sûre de croire en grand-chose à présent. J’ai prié de toutes mes forces pour que mon frère guérisse, aucun miracle ne s’est produit.

Peut-être que je n’y ai pas mis assez de ferveur…

Je reporte mon attention sur le cercueil en chêne clair orné d’une croix. Si je n’avais pas assisté à la mise en bière, j’aurais du mal à croire que le corps sans vie de Rashad s’y trouve.

Le célébrant dit une dernière prière et bénit le cercueil. Puis, il fait un léger signe de tête aux agents des pompes funèbres qui se tenaient en retrait. Je m’agite sur ma chaise, mal à l’aise. Mon cœur tambourine contre ma cage thoracique. La mise en terre, le moment que je redoutais le plus est arrivé. Les larmes que je croyais taries coulent en abondance tandis que le cercueil entame sa lente et inexorable descente dans le caveau. Je suis obligée de détourner la tête, tant cette vision m’est insoutenable.

J’ai longtemps espéré que tout cela ne soit qu’une mauvaise blague. Que mon frère surgisse de derrière un arbre en se vantant de nous avoir tous bernés. Mais il n’en est rien. Rashad ne reviendra pas. Je ne verrai plus jamais son sourire espiègle et ses yeux couleur de miel se plisser avec malice. Je n’entendrai plus son rire si communicatif et ses plaisanteries parfois douteuses. Je ne pourrais plus jamais le serrer dans mes bras lorsque j’aurai besoin de réconfort.

Rashad… tu avais juré de ne pas m’abandonner…

Ironie du sort, le jour de son enterrement est aussi celui de mes dix-huit ans. Cette journée qui aurait dû être festive se transforme en véritable cauchemar. Désormais, chaque nouvel anniversaire me rappellera que je ne pourrais plus jamais le célébrer avec mon frère, mon confident, mon meilleur ami.

L’inhumation terminée, les employés du service funéraire nous distribuent des roses blanches et nous invitent à les jeter dans la fosse. Ma’ est la première à s’exécuter. Tante Beth et Mama Rosa se lèvent et l’imitent. D’un pas hésitant, je m’avance à mon tour vers le trou béant qui s’ouvre à mes pieds. J’observe le cercueil qui gît au fond du caveau avant de laisser tomber la rose d’une main tremblante. Elle atterrit sur le bois dans un bruit sourd. Je ne parviens toujours pas à détourner le regard lorsque je me sens happée par le vide. Une main me rattrape par le bras, in extremis, m’empêchant de basculer dans la fosse. Mes jambes ne me portent plus et se dérobent sous mon poids. Je sens que l’on m’entraîne loin du caveau. Je tente de me débattre. Je ne peux pas quitter Rashad. Mais je suis bien trop faible pour lutter. Résignée, je me laisse aller contre le torse de la personne qui me soutient. J’ignore qui c’est et je m’en contre fiche. Je veux juste que cette journée cauchemardesque s’achève. Je veux juste l’oublier.

Comme si c’était possible…

Chapitre 1

Maya

Cinq ans plus tard.

Emmitouflée dans une épaisse doudoune bleue électrique, un bonnet en cachemire jaune moutarde vissé sur la tête et une longue écharpe en laine enroulée autour du cou, je suis prête à affronter le monde extérieur. Certains diront que mon style vestimentaire manque de cohérence. Pour ma part, je le décrirais comme original.

Un peu comme moi, en fait !

D’humeur guillerette, je ferme la porte de mon petit appartement à double tour en chantonnant. Je sens que ça va être une belle journée !

Je descends les trois étages par les escaliers. J’ai à peine le temps de mettre un pied dehors que je me fige sur place, frigorifiée. J’ai beau être bien équipée, je ne m’attendais pas à ça.

La vache ! Ça pique !

Depuis plusieurs semaines, un froid mordant s’est emparé de Chicago. Bien que nous soyons au mois de février, un vent glacial provenant du Canada persiste à transformer la ville en congélateur géant. Le thermomètre flirte allègrement avec les températures négatives. Cela fait bientôt cinq ans que je vis ici, pourtant je ne parviens pas à m’habituer aux hivers rigoureux de l’Illinois. Je regrette presque la chaleur moite de ma Louisiane natale. Cela dit, je ne peux m’en prendre qu’à moi-même.

J’aurais très bien pu m’exiler vers une destination plus exotique, comme la Côte Ouest ou la Floride. Mais non. Au lieu de ça, j’ai choisi de m’installer dans la région du lac Michigan. En même temps, la situation aurait pu être pire. Comme de me retrouver coincée dans un trou paumé du Texas. Pour une Afro-Américaine qui a grandi dans la culture créole, ce serait un comble.

Le rodéo et la musique country ? Très peu pour moi !

Toutefois, mon choix n’est pas anodin. Chicago est assez éloigné de La Nouvelle-Orléans pour me permettre de repartir à zéro, mais assez proche pour retourner au bercail si l’envie s’en fait sentir. Chose que je ne manque pas de faire tous les ans pour la fête de Thanksgiving. En réalité, en m’installant dans la Windy City, je souhaitais surtout rendre hommage à mon grand frère. Rashad était un fan inconditionnel du film « L’Affaire Al Capone ». Je ne compte plus le nombre de fois où il m’a obligé à regarder ce long métrage avec lui. Il n’arrêtait pas de m’en vanter les mérites, sans grand succès. Ce film me laissait invariablement hermétique. Le fait est qu’aujourd’hui, je me souviens encore des dialogues par cœur.

C’en est presque effrayant !

Pourtant, Dieu seul sait que je donnerai tout ce que j’ai pour entendre Rashad commenter chaque réplique du gangster.

C’est fou, ce qu’il peut me manquer.

Je sens mon cœur se serrer dans ma poitrine. C’est toujours le cas lorsque je pense à lui. Malgré les années, le vide qu’il a laissé ne semble pas vouloir se combler. Je secoue la tête pour chasser ma soudaine mélancolie. Mon souffle s’évapore de ma bouche en nuée blanchâtre tandis que je pousse un soupir à fendre l’âme. Je marche à grandes enjambées pour tenter de réchauffer mes membres ankylosés par le froid. Il est à peine huit heures du matin, mais les rues de Chicago sont déjà en pleine ébullition. Les klaxons des voitures et les sirènes hurlantes marquent le début d’une nouvelle semaine dans la troisième ville la plus peuplée des États-Unis. Je presse le pas jusqu’à la bouche de métro la plus proche et m’y engouffre rapidement. Si je pensais pouvoir échapper au froid, c’est peine perdue. Un courant d’air glacial balaie le quai sans discontinuer. Je me balance d’un pied sur l’autre pour éviter de finir en esquimau glacé. Lorsque la rame arrive, je me précipite à l’intérieur, aussitôt imitée par d’autres passagers pressés de se mettre à l’abri. Je me retranche au fond du wagon, près d’une fenêtre. La Red Line a l’avantage d’être en grande partie aérienne. Ce qui n’est pas pour me déplaire. Je profite pleinement du panorama que m’offre la ville depuis le train. Si le spectacle laisse mes semblables indifférents, je ne m’en lasse pas. Je me gorge du moindre détail et m’imprègne de l’effervescence de cette incroyable fourmilière qu’est Chicago.

Rashad aurait adoré cette ville !

Cette pensée douce-amère m’arrache un sourire. Je sors de mon état méditatif lorsque la rame atteint le quai de la station Grand, au cœur du quartier de River North. Je réajuste mon écharpe et quitte la station. Après quelques minutes de marche, j’arrive à destination. Je lève les yeux vers l’imposante tour de verre et d’acier qui se dresse devant moi. J’ai le tournis rien qu’en la regardant. Heureusement pour moi, les niveaux qu’occupe l’agence de presse Chicago Waves ne vont pas plus haut que le sixième étage. Je n’ai pas le vertige. Toutefois, me retrouver aussi loin du plancher des vaches ne me rassure pas des masses.

Je m’arrache à ma contemplation et pénètre dans l’immeuble d’un pas rapide. Une fois à l’intérieur, je libère ma crinière frisée de son carcan en cachemire. Je secoue vigoureusement la tête pour lui redonner du volume. Puis, je passe le portique de sécurité et emprunte l’ascenseur jusqu’au cinquième étage. Les portes d’acier s’ouvrent sur un vaste open-space baigné de lumière. Les semelles de mes Moon Boots crissent sur le sol en béton ciré tandis que j’évolue dans l’espace. Je salue les quelques collègues déjà présents avant de rejoindre mon poste de travail. Une fois installée, je me mets rapidement au boulot. Je dois encore retoucher quelques photos pour le prochain numéro de Hit The Tunes Magazine, avant ma réunion avec Sunny Choi. Ma cheffe souhaite me faire participer à un tout nouveau projet. Ce dernier est axé sur un groupe de rock local qui a le vent en poupe : les GIMMICKS. Si j’ai bien compris, l’agence a été sélectionnée pour réaliser un webdocumentaire sur les coulisses de leur première tournée nationale. Celle-ci doit démarrer le mois prochain. Elle partira de l’Illinois et fera une boucle qui passera notamment par le Colorado, l’Oregon, la Californie, le Texas et s’achèvera à Washington, dans le District de Columbia. L’idée est de permettre aux fans d’être en immersion totale et de suivre l’événement comme s’ils y étaient. En parallèle, la rédaction de Hit The Tunes Magazine souhaite publier un hors-série dédié aux GIMMICKS. C’est là que j’interviens. Sunny voudrait que je réalise les photos de ce numéro spécial qui sortira juste après la fin de la tournée, soit dans moins de trois mois. Autant dire que c’est une occasion en or pour ma carrière. Je compte beaucoup sur ce projet. Mais la route vers la consécration est longue et je dois encore faire mes preuves. J’allume mon ordinateur et consulte mes emails. Une fois n’est pas coutume, j’en ai une flopée. L’un d’eux attire mon attention. Envoyé par Sunny, à minuit quarante-cinq.

Cette femme ne dort jamais, ma parole !

Je l’ouvre et en prends connaissance. Ma cheffe nous informe, mes collègues et moi, d’un léger changement de programme pour la réunion de tout à l’heure, sans pour autant préciser lequel. Je plisse les yeux devant mon écran. Les mots « léger changement » me font tiquer. En temps normal, lorsque ma cheffe emploie ces termes, cela n’augure rien de bon. En vérité, j’ai une sainte horreur de l’imprévu. J’aime que les choses soient claires dès le début. J’ai besoin de savoir où je vais pour pouvoir anticiper d’éventuels revirements. Même si, je dois avouer que surprendre Jason Momoa en tenue d’Adam dans mon salon serait un imprévu des plus réjouissants !

Sauf que là, on parle bien de Sunny Choi. Avec elle, l’imprévu est toujours synonyme de journée à rallonge et de congés annulés. Rien que d’y penser, j’ai déjà envie de pleurer.

Je sursaute lorsqu’un gobelet en carton se matérialise devant mes yeux. Je relève la tête et croise le regard céruléen de Zack. J’étais tellement focalisée sur l’email de Sunny, que je ne l’ai pas entendu approcher. J’offre à mon collègue un sourire rayonnant qu’il me rend volontiers.

— Un thé vert à la menthe avec double dose de sucre pour mademoiselle Robinson, m’annonce-t-il en me tendant la boisson.

— Oh ! Merci beaucoup, Zack ! Tu es un ange !

Je dépose une bise sur sa joue en signe de remerciement. Puis, j’avale une gorgée de mon breuvage. Il est sirupeux à souhait. Je pousse un soupir d’aise, ce qui ne manque pas de faire rire mon collègue.

— Franchement, je ne sais pas comment tu fais pour boire un truc aussi sucré !

— Que veux-tu ? On a tous nos petits défauts !

— Moi, je n’en ai aucun !

Zack m’adresse un sourire mutin. En réponse, je lui lance un regard circonspect.

— Ce qui est certain, c’est que ce n’est pas la modestie qui t’étouffe !

Mon air blasé le fait rire aux éclats. Quelques regards réprobateurs se tournent dans notre direction. Je fais signe à mon ami de se calmer. À force de s’esclaffer aussi fort il va finir par rameuter tout l’étage. Notre duo fait assez jaser comme ça. Inutile d’en rajouter. En même temps, nous sommes souvent ensemble. Au bureau, on nous surnomme Tic et Tac, comme dans le dessin animé de Disney.

C’est toujours mieux que Laurel et Hardy !

Depuis mon arrivée dans la boîte, il y a bientôt six mois, nous sommes devenus inséparables. C’est un vrai coup de foudre amical. Le côté blagueur et jovial de Zack m’a tout de suite charmé. À l’époque, nous collaborions déjà sur un projet commun. Lui, derrière sa caméra. Moi, derrière mon objectif.

Nombreux sont ceux qui nous croient en couple. Pourtant, il n’en est rien. Si Zack a tout pour plaire, je ne vois pas en lui un partenaire potentiel. Je le considère plus comme un grand frère. Je ne pense pas me tromper en disant que la réciproque est vraie.

Enfin, je crois…

De façon inconsciente, nous avons recréé une version idéalisée de nos fratries respectives. La sienne qui connaît une évolution plus ou moins chaotique, et la mienne qui s’est éteinte trop tôt. Quoi qu’il en soit, j’ai trouvé en Zack Cleveland mon ancrage positif dans cette ville.

C’est mon rayon de soleil !

Mon cameraman préféré profite du fait que le poste voisin du mien soit libre pour emprunter le fauteuil. Il le fait rouler jusqu’à mon bureau et s’y installe avec nonchalance. Je le regarde faire avec un sourire amusé.

— Alors, prête à affronter la baronne ? me demande-t-il.

Je réprime un rire. C’est ainsi que mes collègues et moi surnommons Sunny Choi.

Du moins, lorsqu’elle a le dos tourné !

Directrice du département Culture et Médias de Chicago Waves, ma cheffe est une femme avec un sacré tempérament. Elle est l’incarnation même de la main de fer dans un gant de velours. Elle sait se faire obéir de ses collaborateurs et obtenir d’eux ce qu’elle veut. Malgré son caractère intransigeant, Sunny est une personne juste et bienveillante. Elle n’a pas eu peur de me prendre dans son équipe, alors que je venais tout juste de décrocher mon Bachelor en photographie artistique. Apparemment, elle aurait repéré mon travail lors de l’exposition à laquelle j’ai participé dans le cadre de mon évaluation finale. J’avais axé mon travail sur le thème : « La Nouvelle-Orléans, un trésor au cœur du Bayou ». À travers une série de clichés, j’avais tenté de retranscrire toute la beauté et la diversité de la société louisianaise. Cela m’avait valu les félicitations du jury.

Excusez du peu !

Quoi qu’il en soit, je ne remercierai jamais assez Sunny Choi de m’avoir laissé ma chance. Chaque jour, je m’emploie à lui montrer qu’elle a eu raison de le faire, en fournissant un travail irréprochable.

Du moins, je l’espère !

Zack fait claquer ses doigts devant mes yeux pour me tirer de mes pensées.

— Allô, Maya ! Ici la Terre !

— Désolée… Je suis en train de penser à la réunion de tout à l’heure. Je crois que je stresse un peu…

— Pourquoi ça ?

— C’est quand même un sacré projet ! Je n’ai pas intérêt à me louper !

— T’inquiète ! Ça va bien se passer ! Tu fais un super bon boulot. Choi ne t’aurait pas mise dessus si elle pensait que tu n’as pas les épaules pour. Et puis, ce n’est pas comme si tu te jetais dans le grand bain toute seule ! Je serai là. Comme ça, si tu te noies, je pourrai te regarder couler !

Le salaud !

Je lui assène un coup de poing dans l’épaule. Loin de lui faire mal, ma frappe le fait rire. Par contre, mes phalanges sont douloureuses.

— Quel goujat ! Je me demande pourquoi je continue à te supporter !

— Ça, c’est parce que tu ne peux pas te passer de moi, princesse !

Zack m’adresse un clin d’œil aguicheur tandis que je lève les yeux au ciel.

Ce mec est incorrigible !

Comme toujours, lorsque je suis en compagnie de mon collègue préféré, le temps file à la vitesse de l’éclair. Résultat, l’heure fatidique a sonné et je n’ai pas avancé sur ce que je devais faire.

Super…

Zack et moi nous rendons en salle de réunion. Elle est encore vide. Nous sommes les premiers arrivés.

Pour une fois !

Abby, du département digital, nous rejoint quelques minutes plus tard. Jamal, le monteur vidéo, et Tommy, le preneur de son, ne tardent pas à faire leur entrée. La fine équipe est presque au complet. Il ne manque plus que Thomas Montgomery, rédacteur en chef de Hit The Tunes Magazine, ainsi que la maîtresse de cérémonie. Abby et moi tuons le temps en essayant de déterminer qui, des trois garçons, à la carrure la plus athlétique. Le son de talons aiguilles martelant le sol interrompt nos enfantillages. Mes collègues et moi échangeons des regards entendus. Nous savons tous que ce bruit caractéristique annonce l’arrivée imminente de la baronne. Je jette un rapide coup d’œil à ma montre.

Dix heures tapantes !

Sunny me rappelle Gandalf le magicien. Jamais en retard, jamais en avance, elle apparaît toujours à l’heure prévue. Zack doit penser à la même chose, car il m’adresse un petit sourire en coin.

Sunny pénètre dans la salle de réunion d’une démarche assurée. Comme à son habitude, ma cheffe est tirée à quatre épingles. Elle porte une robe fourreau couleur grenat qui souligne sa silhouette svelte. Sa chevelure de jais, lisse et soyeuse, tombe en cascade sur ses épaules. Un maquillage sophistiqué met joliment en valeur ses yeux en amande et ses lèvres fines. Ses escarpins aux semelles rouges allongent ses jambes galbées et donnent l’impression qu’elle lévite au-dessus du sol. Sans mentir, Sunny Choi en impose, aussi bien par son physique que par l’aura qu’elle dégage. Les regards appréciateurs que mes collègues mâles posent sur elle en sont la preuve.

Son surnom de baronne est loin d’être usurpé !

Thomas Montgomery et un homme en costume-cravate que je n’ai jamais vu accompagnent ma cheffe.

Qui est-ce ?

J’interroge Zack du regard. Ses sourcils froncés suggèrent qu’il ignore l’identité de l’inconnu. Sunny rejoint sa place attitrée en bout de table tandis que Thomas prend place à sa gauche. D’un geste de la main, ma cheffe indique à son invité surprise la place libre, à sa droite. L’homme la remercie avec un sourire affable avant de s’installer à son tour.

Depuis que le trio a fait son apparition, mes collègues et moi n’avons pas prononcé un seul mot. Un silence de cathédrale règne dans la pièce. Nous attendons tous que Sunny prenne la parole.

— Bonjour à tous ! Je suis ravie de voir que tout le monde est à l’heure ! lance-t-elle d’une voix profonde.

Son timbre de voix me surprend toujours. Il ne correspond pas à son joli minois.

Comme quoi ! Personne n’est parfait !

— Avant de commencer la réunion, permettez-moi de vous présenter monsieur Tobias Van Buren, l’agent artistique du groupe GIMMICKS.

Pardon ? C’était ça, son « léger changement » dans le programme ?

Je pensais qu’il s’agissait d’une simple réunion en interne. Je n’avais pas imaginé que le manager du groupe serait présent. La baronne s’est bien gardée de nous en informer. Je peste intérieurement. Sunny a la fâcheuse tendance à faire de la rétention d’informations lorsqu’elle les juge peu importantes. Certes, la présence de l’agent artistique ne va pas impacter notre façon de travailler, mais quand même !

Si j’avais su, j’aurais laissé les Moon Boots au placard !

L’homme nous salue d’un signe de tête. Je l’observe à la dérobée. La petite trentaine, de corpulence moyenne, Tobias Van Buren n’a pas vraiment la tête de l’emploi. Avec son costume trois-pièces taillé sur mesure, il ressemble davantage à un golden boy qu’à un agent artistique. L’expression « l’habit ne fait pas le moine » lui correspond bien. Derrière ses lunettes rondes de premier de la classe, son regard vert émeraude nous détaille avec attention.

Je jette un rapide coup d’œil à mes collègues afin de jauger leur état d’esprit. Ils semblent tous aussi surpris que moi par cette nouvelle. Je commence à baliser.

Calme-toi, Maya ! Tout va bien se passer !

Je répète ce mantra dans ma tête dans l’espoir d’apaiser les battements frénétiques de mon cœur.

— Monsieur Van Buren a réussi à dégager un peu de temps dans son agenda pour nous honorer de sa présence. Ainsi, il va pouvoir donner son avis sur la proposition que nous allons lui faire.

C’est moi ou elle lui fait de la lèche !

Je n’ai jamais vu Sunny être aussi mielleuse avec quelqu’un. Ce Van Buren doit être un gros poisson. L’enjeu semble plus important que je ne l’imaginais. Je sens une sueur froide glisser le long de mon échine. L’agent artistique prend la parole à son tour.

— Merci de m’avoir convié, mademoiselle Choi. Je suis ravi d’être parmi vous ! Comme vous devez le savoir, les GIMMICKS vont bientôt commencer leur tournée à travers le pays. Nous pensons que ce projet est une bonne façon de renforcer l’attachement des fans au groupe et de leur permettre de mieux connaître les membres. Grâce au webdocumentaire et au numéro spécial de Hit The Tunes, nous espérons agrandir la Fan Base du groupe et gagner des marchés sur les autres continents. Nous en attendons beaucoup !

— Et je suis sûre que vous ne serez pas déçu ! Vous avez devant vous la crème de notre agence, lance Sunny en nous regardant un à un.

Ah oui ? Rien que ça ?

Je déglutis avec peine. J’ai le trouillomètre à zéro. J’en viens à me demander si Sunny n’a pas fait une erreur de casting en me mettant sur ce projet.

— J’en suis persuadé ! répond l’homme avec un sourire poli.

Après un rapide tour de table afin de nous présenter, Sunny laisse la parole à Tobias Van Buren. L’agent artistique nous fait un rapide topo sur le groupe et son ascension fulgurante. À la façon dont il en parle, je comprends qu’il est très fier de ses poulains. Bien sûr, en préparant la réunion, j’ai pris le temps de me renseigner sur l’activité des GIMMICKS.

Créé par quatre amis d’enfance passionnés de musique, le groupe, originaire de Chicago, a vu le jour il y a près de dix ans. Malgré des débuts timides, la bande n’a pas baissé les bras et a travaillé d’arrache-pied pour se faire un nom dans le milieu du rock alternatif. À force d’acharnement, le groupe a vu son public s’accroître de concert en concert, jusqu’à ce que le producteur du célèbre label Blackstone Music les repère. En seulement une année, le phénomène GIMMICKS a pris une ampleur insoupçonnée, suscitant par la même occasion de nombreuses convoitises. Rebel ON, le premier album studio du groupe sorti il y a six mois, est déjà disque de platine. Les dix dates que compte la tournée vont se jouer à guichet fermé. Les billets se sont écoulés en moins de vingt-quatre heures. Leur succès est tel que chacun de leur déplacement crée l’émeute parmi leur groupe de fans, principalement constitué de jeunes filles en fleur. Ce n’est pas étonnant, lorsque l’on voit les membres du groupe avec leur style ultra étudié et leurs physiques de rêve.

De vrais pièges à midinettes… ou à mecs !

Seule représentante féminine, la bassiste partage la vedette avec le batteur, le chanteur et le guitariste. Ces deux derniers sont frères jumeaux. Ce qui ne manque pas d’alimenter les fantasmes les plus fous. Cela ne m’étonnerait pas que certaines personnes s’intéressent aux GIMMICKS, plus pour les belles gueules, que pour leurs talents artistiques.

J’avoue que cela me dépasse !

Je ne suis pas du genre à jouer les groupies et à crier le nom d’un chanteur à en perdre la voix. Ayant grandi au sein de la ville berceau du jazz, le rock alternatif n’est pas mon genre musical de prédilection. Je suis plutôt adepte de musiques Soul et de R&B. Toutefois, après avoir écouté l’album des GIMMICKS, je suis obligée d’admettre qu’ils sont doués dans leur domaine. Certaines de leurs chansons sont vraiment très bonnes. Les textes sont recherchés et les mélodies entraînantes. Leur réussite n’est pas liée au hasard.

Pendant les minutes qui suivent, Sunny et Thomas reprennent chaque point du cahier des charges et rappellent les différentes échéances. Puis, ma cheffe invite chacun de nous à présenter brièvement ses précédents travaux, ainsi que les activités qui lui seront assignées au cours du projet. Lorsque mon tour arrive, je suis submergée par une bouffée de stress. Je triture mes doigts pour masquer leur tremblement.

Allez, Maya ! Ça va le faire !

Après tout, je n’ai aucune raison de m’en faire. J’ai du talent, je le sais. Je maîtrise la technique et je pense avoir une vraie sensibilité esthétique. Je suis sûre que même ce Van Buren ne trouvera rien à en redire.

Confiante, je lui présente les photos que j’ai réalisées pour les précédents numéros de Hit The Tunes et d’autres projets auxquels j’ai participé ces derniers mois. L’homme examine les clichés avec attention. Son expression impassible ne laisse rien deviner de son état d’esprit. Mon niveau d’anxiété monte d’un cran.

— Félicitations, mademoiselle Robinson. Ce sont de très belles photos, déclare-t-il. Mais, il faudrait quelque chose d’un peu plus… comment dire… transcendant !

Quelque chose de plus transcendant ? Il est gonflé, celui-là ! Et ma main dans ta tronche, ça serait assez transcendant ?

Certes, la plupart des photos que je viens de présenter ont été prises en studio, mais quand même. J’essaie d’insuffler de la vie dans chacune de mes réalisations, de transmettre des émotions à celui qui les contemple. D’ailleurs, c’est la raison pour laquelle j’ai été embauchée.

— Mademoiselle Choi, monsieur Montgomery, n’auriez-vous pas un photographe un peu plus expérimenté pour ce projet ?

Quoi ? Mais quel connard !

Je fulmine intérieurement. D’un geste discret, Zack pose sa main sur la mienne pour tenter de m’apaiser. Il sait à quel point ce projet est important pour moi. Soudain, une idée me vient.

S’il veut du transcendant, j’ai exactement ce qu’il lui faut !

— Avec tout le respect que je vous dois, monsieur Van Buren, je pense être tout à fait apte à mener ce projet à bien. J’ai à disposition d’autres photographies qui devraient correspondre à ce que vous recherchez.

Je ne sais pas ce qu’il m’a pris de sortir un truc pareil. À voir les regards surpris qui se posent sur moi, ce n’était peut-être pas une très bonne idée. Je jette un coup d’œil rapide vers Sunny. Celle-ci me scrute un sourcil levé. Visiblement, elle ne s’attendait pas à telle incartade de ma part. Toutefois, je n’arrive pas à déterminer si c’est une bonne ou une mauvaise chose. Elle m’adresse un sourire rassurant et prend la parole :

— Croyez-moi, monsieur Van Buren, malgré son jeune âge, Maya a un talent inné pour la photographie. Elle sait retranscrire de puissantes émotions à travers ses clichés. J’ai entièrement confiance en ses capacités. Elle est l’une des meilleures dans son domaine. Je peux vous l’assurer.

L’agent artistique semble surpris. Et il n’est pas le seul. Sunny ne s’est jamais montrée aussi dithyrambique à mon sujet. J’en reste bouche bée.

— Vraiment ? Je serais curieux de voir cela !

— Maya, et si tu montrais à monsieur Van Buren tes fameux clichés ?

— Euh… oui, bien sûr ! Donnez-moi juste une minute, je vous prie.

J’ignore les regards effarés que me lancent mes collègues et me ruent hors de la pièce. Je passe rapidement à mon bureau, récupère ma clé USB dans un tiroir et retourne en salle de réunion. Je connecte la clé à l’ordinateur de la pièce et projette son contenu sur l’écran plasma qui occupe tout un pan de mur. Une photographie apparaît à l’écran. Elle met en scène une grand-mère créole affairée derrière les fourneaux. Les traits de son visage laissent deviner une grande douceur. Malgré son âge avancé, elle se tient bien droite, le regard fixé sur le contenu de sa marmite. Elle n’a même pas remarqué l’objectif. C’est Mama Rosa, ma grand-mère dans son restaurant, le Rosa’s Kitchen. La suivante représente ma mère, Mary Ann, Ma' comme je l’appelle, pendant l’une de ses gardes à l’hôpital. À genoux devant un petit garçon qui ne doit pas avoir plus de cinq, elle lui tend une sucrerie. L’enfant arbore un sourire radieux malgré son bras gauche plâtré.

Ces photos ainsi que les suivantes, mettent en scène des gens ordinaires dans leurs quotidiens. Elles ont toutes été prises sur le vif. Un instantané de vie, capturé sur argentique. Pourtant, je me rappelle sans aucune difficulté le contexte de chacune d’entre elles. Elles me sont chères. Après tout, c’est grâce à elles que j’ai pu intégrer l’agence Chicago Waves.

Je croise le regard de ma cheffe. Une lueur de fierté brille dans ses yeux tandis qu’elle m’adresse un imperceptible hochement de la tête. Ce signe d’assentiment me gonfle de satisfaction. Quoi qu’il advienne, je sais que je me suis donnée à fond.

À la fin du visionnage, Tobias Van Buren se tourne vers moi. Un faible sourire anime ses traits.

— En effet, mademoiselle Robinson. Vous avez parfaitement saisi ce que je recherchais ! Bienvenue dans l’équipe !

Quoi ? Je suis prise ? Yeah !

— Merci beaucoup, monsieur Van Buren !

Je tente de contenir ma joie, mais intérieurement je jubile. J’adresse un sourire rayonnant à Zack qui me répond par un clin d’œil complice.

GIMMICKS, préparez-vous ! Maya Robinson débarque !

Chapitre 2

Maya

— Franchement, Maya, tu as assuré ce matin ! Il fallait oser ! déclare Zack tandis que nous marchons côte à côte sur le trottoir.

Nous venons de quitter le bar où nous avons passé la soirée avec Abby, Tommy et Jamal. Une bonne occasion de célébrer le lancement du projet GIMMICKS.

J’adresse un sourire radieux au cameraman.

— La vie appartient aux audacieux, cher ami !

— En tout cas, tu as bien remis Van Buren à sa place ! Même la baronne semblait impressionnée !

Zack et moi rions aux larmes en repensant à la tournure improbable qu’a prise la réunion. C’est vrai que j’y suis allée un peu fort ! Mais mon culot a payé.

Il est près de vingt-trois heures et les rues sont quasi désertes. Les températures ont chuté à la faveur de la nuit. Pourtant, j’ai l’impression d’avoir les joues en feu. La faute aux quatre Pink Lady que j’ai ingurgités au cours de la soirée !

Zack tient à me raccompagner jusqu’à chez moi, dans le quartier de Bronzeville, alors qu’il vit à l’opposé.

Ce mec est mon ange gardien !

Bras dessus, bras dessous, nous nous dirigeons d’un pas léger vers la station de métro la plus proche. Nous longeons la rivière Chicago par les quais. Cette ville est encore plus stupéfiante de nuit. Je contemple avec fascination la forêt de gratte-ciels qui borde le cours d’eau. L’éclairage nocturne des bâtiments se reflète sur la surface limpide de la rivière. L’effet miroir est de toute beauté et confère aux lieux une ambiance presque mystique. Je ne m’en lasserai jamais.

Je ne résiste pas à l’envie de prendre une série de photos avec mon smartphone. Toutefois, le résultat ne rend pas justice au magnifique tableau qui s’offre à mes yeux.

Argh ! Je regrette de ne pas avoir mon appareil photo avec moi !

Je prends quelques clichés supplémentaires avant de rejoindre Zack qui m’attend, accoudé à la rambarde en pierre. Il m’adresse un sourire moqueur.

— Tu ne peux pas t’en empêcher, hein ?

— Jamais !

Zack n’a pas tort. Dès que j’en ai l’occasion, je n’hésite pas à dégainer mon appareil photo ou mon téléphone portable pour mitrailler ce qui m’entoure sous tous les angles. J’aime l’idée d’immortaliser des instants de vie sur papier glacé. Cela me donne l’impression de pouvoir arrêter le temps.

Avant de poursuivre notre route, Zack et moi nous amusons à prendre des selfies. Nous faisons des grimaces toutes plus abominables les unes que les autres devant l’objectif.

De vrais gamins !

Nous finissons par atteindre la station de métro. Ce que j’aime à Chicago, c’est la possibilité d’utiliser les transports en commun à tout moment du jour ou de la nuit. Même s’il y a beaucoup moins de rames, à cette heure-ci.

Confortablement installée sur une banquette, je sens que l’euphorie liée à l’alcool commence à se dissiper, laissant place à la fatigue. Je dois avouer que la journée n’a pas été de tout repos. Après la réunion avec Sunny et Tobias Van Buren, j’ai terminé le traitement d’une trentaine de photos avant de les envoyer à Thomas Montgomery pour validation. Je suis éreintée. Pourtant, je n’échangerai ma place pour rien au monde.

J’adore ce que je fais !

Je peine à garder les yeux ouverts et finis par somnoler, la tête posée sur l’épaule de Zack. Après quelques minutes, qui me semblent être des secondes, mon ami me réveille. Nous venons d’arriver à ma station. Nous marchons jusqu’à mon immeuble tout en discutant avec entrain. Nous faisons la liste de ce que nous aimerions faire pendant la tournée des GIMMICKS. Je veux absolument voir le Golden Gate de San Francisco. Zack, lui, rêve d’assister à un match des Lakers. Selon lui, c’est la meilleure équipe de basketball après celle des Bulls de Chicago, bien sûr. Personnellement, je préfère les Pelicans de La Nouvelle-Orléans, mais bon !

Une fois devant l’entrée de l’immeuble, je me retourne vers mon ami. Il a les traits tirés de fatigue.

— Tu es sûr de ne pas vouloir rester dormir ? Mon canapé est très confortable !

Zack rit.

— Confortable ? Tu parles ! Mon dos garde un très mauvais souvenir de sa dernière nuit avec ton fameux canapé !

Je lui donne une pichenette sur le bras.

— T’exagères ! Tu étais bien content de le trouver quand tu as eu ton dégât des eaux et que tu ne pouvais pas rester chez toi !

— J’avoue ! Sinon, je pourrais aussi dormir avec toi. Ton lit est assez grand pour deux. Et puis comme ça, on se tiendra chaud mutuellement.

J’arque un sourcil et le dévisage d’un air perplexe. Zack arbore un sourire idiot qui me fait penser qu’il plaisante. Pourtant, la lueur qui brille dans ses yeux m’indique le contraire.

Qu’est-ce qu’il me fait ?

— Dis donc, Cleveland, l’alcool te monte à la tête ou quoi ? Je n’ai pas besoin d’une chaufferette et encore moins d’un mec qui ronfle comme un vieux camionneur dans mon lit !

Nous nous jaugeons du regard pendant quelques secondes avant d’éclater de rire en chœur.

— Ce n’est pas bientôt fini ce raffut ! Il y a des gens qui aimeraient bien dormir ici !

La voix vient des étages supérieurs. Zack et moi nous cachons sous l’auvent de l’immeuble en pouffant de rire. On dirait deux ados qui font le mur. Nous mettons quelques minutes à retrouver notre calme.

— Bon, je vais y aller avant qu’on réveille tout le quartier !

— OK, rentre bien, Zack. Et encore merci de m’avoir raccompagnée.

— De rien, princesse. On se voit demain au bureau ?

— Ça marche !

Mon ami dépose une bise sur ma joue avant de faire le chemin inverse. Arrivé au bout de la rue, il m’adresse un dernier signe de la main et poursuit sa route. J’entre dans mon immeuble et grimpe à pied les trois étages qui me séparent de mon petit chez moi. L’appartement que je loue est un modeste deux-pièces de 35 mètres carrés. Pas de quoi faire des mégas soirées, mais c’est suffisant pour l’usage que j’en fais ; à savoir manger, dormir et me laver. L’entrée dispose d’un petit vestibule avec quelques rangements intégrés. Le couloir dessert ma chambre d’un côté, et la salle d’eau de l’autre. La cuisine est adjacente à l’entrée. Elle est ouverte sur une pièce de vie à la fois lumineuse et chaleureuse. Autant dire que le tour du propriétaire est vite fait. L’avantage c’est que le ménage est rapide. En tout cas, je ne vais pas me plaindre d’avoir trouvé ce petit nid douillet. Chicago n’est pas la ville la plus chère des États-Unis, toutefois y dénicher un logement décent sans avoir à vendre un rein au marché noir n’est pas une mince affaire. J’ai eu beaucoup de chance, sur ce coup-là.

Une fois dans mon appartement, je me débarrasse avec bonheur de toutes mes couches de vêtements et je file prendre une douche bien chaude. Malgré l’heure tardive, je ne résiste pas à l’envie de déguster un verre de lait avec un cookie. C’est ce que Ma’ nous préparait à Rashad et moi lorsque nous avions du mal à nous endormir. Depuis, j’ai gardé cette habitude autant par gourmandise que par nostalgie. Des réminiscences de cette époque bénie me reviennent en mémoire. Ma’, Rashad et moi formions un noyau familial très soudé. Malgré son statut de mère célibataire et son métier d’infirmière très prenant, Ma’ a toujours veillé à ce que l’on ne manque de rien. C’est une vraie battante. Je l’admire tellement.

Le décès de mon frère nous a beaucoup ébranlées. Il était le pilier de la famille. Heureusement, nous avons pu compter sur le soutien de Mama Rosa et de tante Beth. Malgré ça, j’ai mis plus d’un an à remonter la pente et aujourd’hui encore, il m’arrive de pleurer en pensant à tout ce que je ne peux plus partager avec Rashad. De son côté, Ma’ s’est réfugiée dans le travail. Je crois qu’en aidant les autres, elle cherche à conjurer le sort. Sauver des vies est devenue une nécessité pour elle. Même si elle tente de cacher sa douleur derrière des sourires et une bonne humeur affichée, je sais que Ma’ ne s’est pas remise de la mort de mon frère. Mais une mère peut-elle se remettre de la perte de son enfant ? Comment retrouver le goût de vivre lorsque l’ordre des choses est bouleversé de façon si injuste ?

Je ressens le besoin d’entendre le son de sa voix, de m’assurer qu’elle va bien. Je jette un rapide coup d’œil à l’écran de mon téléphone. Il est minuit passé. Avec ses horaires en trois-huit, elle doit être en pause à cette heure-ci. Je décide de tenter ma chance et lance l’appel. Elle répond au bout de la troisième tonalité.

— Maya ? Est-ce que tout va bien, ma puce ?

Je perçois de l’inquiétude dans sa voix. C’est vrai que d’ordinaire, je l’appelle plutôt le dimanche après-midi. Là, on est en milieu de semaine et il est tard. Elle doit penser qu’il m’est arrivé quelque chose. Je la rassure aussitôt.

— Coucou Ma’ ! Tout va bien, ne t’en fais pas. J’avais juste envie de t’entendre. Mais, je te dérange, peut-être ?

— Non, non, pas du tout ! Je viens de prendre ma pause. Alors, dis-moi, quelles sont les nouvelles de Chicago ?

Je lui raconte ma réunion de ce matin et de ma participation à la tournée des GIMMICKS.

— Ah oui ! J’ai entendu parler de ce groupe, déclare Ma’. La fille de ma collègue Nancy est une grande fan !

— Vraiment ? Je vais essayer d’avoir une photo dédicacée pour elle !

— Merci, ma puce. Elle sera aux anges ! En tout cas, je suis très fière de toi Maya. Tu es allée au bout de ton rêve et je sais que tu vas faire des merveilles !

— Merci Ma’. Ça me touche !

Je laisse passer un silence avant d’oser poser la question qui me brûle les lèvres.

— Tu crois que Rashad aurait été fier, lui aussi ?

— Évidemment qu’il le serait ! Il t’a toujours soutenu dans cette voie.

Ma’ a raison. Rashad m’a poussée à donner le meilleur de moi-même en toute circonstance.

— Vise la lune, p’tite tête, me disait-il, et même si tu ne l’atteins pas, tu tomberas sur une étoile !

Aujourd’hui encore, ses paroles résonnent en moi tel un puissant mantra.

Et toi, Rashad ? As-tu atteint le firmament ?

L’agitation soudaine que je perçois dans le combiné me sort de ma rêverie.

— Ma’, j’entends du bruit derrière toi ? Qu’est-ce qui se passe ?

— Une urgence vient d’arriver. Je vais devoir te laisser Maya.

— Oui, d’accord ! Je te rappelle ce week-end. Je t’aime Ma’.

— Moi aussi je t’aime ma puce !

La seconde d’après, Ma’ a déjà raccroché.

Le devoir n’attend pas !

Rassérénée par cet appel, je me glisse dans mes draps le cœur léger. Cette discussion avec ma mère m’a fait prendre conscience de l’incroyable opportunité que représente le projet GIMMICKS pour ma carrière. Si ça se trouve, d’ici quelques années, mes photos du groupe se vendront à prix d’or !

Oui, bon, je sais, je rêve un peu…

Mais comme on dit, l’espoir fait vivre et je suis une éternelle optimiste.

Chapitre 3

Noah

Ça fait plus de deux heures que l’on répète non-stop. Je suis H.S. et ma voix commence à fatiguer. Il est grand temps de faire une pause. J’attrape une bouteille d’eau et en avale une longue gorgée pour soulager mes cordes vocales trop tendues.

Le début de la tournée approche à grands pas et l’on doit être prêt pour le jour J. À ce stade, aucun de nous ne ménage ses efforts. On a trop trimé ces dix dernières années pour en arriver là. Mais je suis heureux de voir que notre acharnement n’a pas été vain.

Comme quoi ! Le travail paie toujours !

Je termine ma bouteille d’eau d’une seule traite et lance un regard distrait à mes camarades. Starr et Ashton ont tous les deux les yeux rivés sur les écrans de leurs smartphones. Comme à leur habitude, ils sont en train de se chamailler. Ils cherchent à déterminer qui a le plus d’abonnés sur les réseaux sociaux. Amusé par leurs enfantillages, je les observe quelques minutes. Puis, je porte mon attention sur Nevin, installé un peu à l’écart. Sa gratte sur les genoux, il joue un morceau que je ne reconnais pas. Il doit être en pleine séance de composition. Mon frangin n’arrête jamais. Lorsqu’il n’est pas en train de répéter, il crée de nouvelles mélodies. Je regarde ses doigts pincer les cordes avec dextérité. Malgré son handicap, il n’a rien perdu de son talent. De nous quatre, il est de loin le meilleur musicien.

Mais ça, je ne lui avouerai jamais !

Il est doué de ce que l’on appelle l’oreille absolue. Si cette capacité à reconnaître les notes exactes est innée chez lui, sa cécité a exacerbé son don. Il m’arrive parfois de l’envier. Mais je garde à l’esprit que mon frère préfèrerait retrouver la vue plutôt qu’avoir l’ouïe fine.

Je m’approche de Nevin, à pas feutrés. Je ne veux pas le déranger pendant qu’il compose. Lorsque j’arrive à sa hauteur, Nevin détecte ma présence avant même que je me manifeste. Il relève la tête sans pour autant s’arrêter de jouer.

Il a un radar intégré ou quoi ?

Cette pensée m’arrache un sourire. D’aussi loin que je m’en souvienne, ça a toujours été le cas. Il y a ce truc indéfinissable qui nous unit. Un lien indéfectible que le commun des mortels ne peut pas concevoir. Seuls ceux qui partagent notre condition peuvent le saisir. Autrefois, il nous suffisait d’échanger un simple regard pour nous comprendre. Aujourd’hui, nous avons appris à communiquer à travers nos silences. Nevin perçoit sans peine ce que je ressens sans que j’aie besoin de le formuler. La réciproque est vraie.

— Tu nous ponds un nouveau tube ?

— Faut bien que quelqu’un s’y colle ! Et vu que je suis le plus doué…

Je ne lui laisse pas le temps de terminer sa phrase et lui assène un coup de coude dans les côtes.

— Ouais, ouais, c’est ça ! Tu vas finir par prendre la grosse tête, Nev’ !

— Je crois que j’ai encore de la marge par rapport à toi !

— Faux frère !

Il esquisse un sourire qui fait apparaître une fossette au creux de sa joue gauche. Lorsque nous étions gamins, cette caractéristique physique était l’unique particularité qui permettait aux gens de nous distinguer. L’expression « se ressembler comme deux gouttes d’eau » nous allait comme un gant. Depuis, on se démarque l’un de l’autre grâce à nos looks respectifs. Sans parler du fait que mon double cache désormais son regard voilé derrière des lunettes opaques.

Imperturbable, Nevin continue de jouer. Je m’imprègne de sa mélodie en silence. À mesure que je l’écoute, un texte prend forme dans ma tête. Les mots s’enchaînent sans aucun effort. Je chantonne les paroles tout en notant mes idées dans mon téléphone pour ne pas les oublier. Les vibrations de l’appareil que je tiens toujours en main interrompent ma phase créative. Je viens de recevoir un message anonyme.

Encore…

C’est au moins le dixième en l’espace d’une semaine. Je l’ouvre, fébrile. Je ne sais pas trop à quoi m’attendre cette fois-ci.

Numéro masqué : [n’oublie pas que tu m’appartiens !]

Un frisson de dégoût me parcourt. Le contenu est identique aux précédents. Rien de bien méchant en soi. Mais, leur récurrence commence à m’agacer. En revanche, ce n’est pas ce qui me tape le plus sur les nerfs. Ne pas savoir qui m’envoie ces textos me rend dingue. Seuls mes proches ont mon numéro de téléphone privé. Je ne vois pas l’un d’entre eux s’amuser à m’expédier ce genre de contenu. J’ai bien un deuxième numéro, mais ce n’est pas celui-là que le harceleur utilise.

Ou plutôt, la harceleuse ?

Tout porte à croire que l’auteur des messages anonymes est en fait une femme. C’est peut-être une ancienne conquête éconduite ou une fan un peu trop possessive. La vraie question est, comment a-telle obtenu mon contact perso ?

Faut que je tire toute cette affaire au clair !

Une soudaine envie de m’en griller une me gagne. Nicotine et cordes vocales ne font pas bon ménage et j’essaie de limiter ma consommation. Le stress de la tournée imminente et cette histoire d’admiratrice secrète ne m’aident pas à tenir mes résolutions. Je pousse un soupir de dépit et fais taire mon désir de m’empoisonner les poumons en mâchant un chewing-gum.

— Qu’est-ce que t’as ?

Je relève la tête vers mon frère. Je n’avais même pas remarqué qu’il avait arrêté de jouer.

— Non, rien ! T’inquiète !

Nevin fronce les sourcils. Il affiche un air grave. Il doit sentir que je suis tendu. Je n’ai pas envie de l’alarmer avec cette histoire. Je préfère lui couper l’herbe sous le pied avant qu’il ne me pose trop de questions auxquelles je suis incapable de répondre.

— Bon ! C’est pas tout, mais on a une tournée à préparer ! On y retourne ?