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Un trio d'activistes en cavale...
Responsable de la mort d’un chasseur, un naturaliste fuit l’Ardèche pour échapper à la justice. Dans son exil jurassien, il rencontrera une jeune artiste néo-païenne et un septuagénaire haut en couleur avec qui il formera un trio activiste hétéroclite mettant à mal constructions illégales et projets destructeurs. Défiant bien-pensants, gendarmes et politiciens dans un parcours semé d’embuches, de belles rencontres et de rites païens, le drôle de gang s’organise pour détruire un barrage hydraulique, point d’orgue de leurs aventures.
Ce roman d'aevntures rend hommage aux personnes qui s'impliquent activement dans la protection de la nature.
EXTRAIT
Cela ne faisait pas cinq minutes que Jean-Jean avait quitté le groupe pour se rendre sous la falaise, qu’il entendit un coup de feu. « Veinard ! » pensa-t-il. Mais quelques secondes après, il entendait les cris désespérés de Maurice qui hurlait : « Dédé ! Dédé ! Au secours, j’ai tué Dédé ! » « Vite, vite, venez ! » C’est le plus vite possible que le père Jean descendit le chemin, puis remonta jusqu’au départ des sentiers où déjà deux autres chasseurs arrivaient. Tout trois remontèrent le passage entre la dense végétation arbustive. Ils arrivèrent au décroché du chemin. Maurice était à genou le visage blême. À côté de lui, gisait le corps d’André Dessaigne et ce qui lui restait de tête. Une mare de sang au sol, et des éclaboussures écarlates tout autour. Maurice ne pouvait plus prononcer un seul mot intelligible. Il était en état de choc. C’est lui qui avait tué Dédé. Il était tombé, et le coup de feu était parti. Dans la mauvaise direction. C’est ce qu’ils comprirent au bout de quelques minutes. Il n’y avait plus rien à faire pour ce pauvre André.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Naturaliste forestier, Pierre Athanaze milite au sein d’organisations et associations de protection de la nature depuis plus de 30 ans. Un parcours qui l’a amené à côtoyer scientifiques et militants, naturalistes et activistes. Et parfois des ministres…
Auteur de 3 essais sur la protection de la nature : « Le livre noir de la chasse », « Qui veut la peau du lynx ? » et « Le retour du sauvage », il publie aujourd’hui son premier roman en hommage à l’engagement des protecteurs de la nature de toutes sortes et de toutes obédiences. A la condition que leur engagement soit sans compromission.
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Seitenzahl: 446
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Table des matières
Résumé
Préface
Le piège
La fuite
Sylvianne
Gwenn
Jeannot
Cicatrices
Jean-Paul
Explosif
Green Man
L’arbre de vie
Le gendarme
Nathalie
L’explosion
Monique
La rivière
Le barrage
Le lynx
Franck
Les loups
Remerciements
Responsable de la mort d’un chasseur, un naturaliste fuit l’Ardèche pour échapper à la justice. Dans son exil jurassien, il rencontrera une jeune artiste néo-païenne et un septuagénaire haut en couleur avec qui il formera un trio activiste hétéroclite mettant à mal constructions illégales et projets destructeurs. Défiant bien-pensants, gendarmes et politiciens dans un parcours semé d’embuches, de belles rencontres et de rites païens, le drôle de gang s’organise pour détruire un barrage hydraulique, point d’orgue de leurs aventures.
Naturaliste forestier, Pierre Athanaze milite au sein d’organisations et associations de protection de la nature depuis plus de 30 ans. Un parcours qui l’a amené à côtoyer scientifiques et militants, naturalistes et activistes. Et parfois des ministres… Auteur de 3 essais sur la protection de la nature : « Le livre noir de la chasse », « Qui veut la peau du lynx ? » et « Le retour du sauvage », il publie aujourd’hui son premier roman en hommage à l’engagement des protecteurs de la nature de toutes sortes et de toutes obédiences. A la condition que leur engagement soit sans compromission.
Pierre Athanaze
GREEN MAN
Roman
ISBN : 978-2-37873-021-5
Collection Blanche : 2416-4259
Dépôt legal mars 2018
© couverture Ex Aequo
© 2018 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de
traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
Éditions Ex Aequo
6 rue des Sybilles
88370 Plombières les bains
www.editions-exaequo.fr
Ce roman possède le charme d’une belle histoire d’amour entre deux êtres épris de nature, chevaliers de l’extrême prêts à se sacrifier pour sauver leur planète en perdition. Au travers de personnages attachants et de policiers scrupuleux, il s’agit également d’un récit d’aventures parsemé de rebondissements qui nous tiennent en haleine.
Enfin, sous couvert d’expéditions à hauts risques et de virées nocturnes sur les traces du lynx, l’auteur nous livre sa connaissance aiguisée des forêts et de leur faune sauvage tout en marquant son réel engagement de militant naturaliste.
Cette fois, c’en était trop ! Les chasseurs avaient promis de ne plus chasser sur la colline du Fromental. Ils l’avaient promis lors d’une de ces réunions qu’il détestait tant, en préfecture de Privas. Mais Franck le savait, il n’avait jamais cru les chasseurs, et les derniers évènements lui donnaient raison : « Ils n’ont aucune parole ! Eh bien, ils vont voir ce qu’ils vont voir ! ».
Le Fromental abritait l’une des rares aires d’aigle royal du département, c’était un superbe site à amphibiens, dont le crapaud sonneur à ventre jaune, coqueluche des naturalistes. Depuis des années, les associations de protection de la nature de la région essayaient d’en faire une réserve naturelle régionale. Enfin, le maire de St-Jean-du-Tanargue avait donné son accord. Les services du Conseil Départemental soutenaient ce projet porté également par les élus écolos de la région. Sur cette montagne à la géologie si particulière, les forêts avaient été épargnées depuis plusieurs décennies par les incendies et les tronçonneuses. Rien que pour ça, ce site méritait une vraie et durable protection. Les chasseurs avaient négocié une contrepartie à ce projet. Ils demandaient une date d’ouverture anticipée au sanglier sur la majeure partie du département qui leur permettrait de chasser plus longtemps encore. Le préfet les en avait autorisé. Mais un peu trop tôt. L’arrêté publié, les chasseurs revenaient sur leur engagement au nom de la tradition qui faisait que les grands-pères de leurs grands-pères chassaient déjà sur le Fromental, qu’il n’y avait donc aucune raison que cela ne change. « Si c’est la guerre qu’il veulent, ils l’auront ! »
La bagarre était relancée. Une multitude de réunions toutes aussi stériles qu’inutiles furent organisées. Mais en cette fin août, Franck avait vu que les Tartarin locaux avaient ouvert de nouveaux chemins, histoire de chasser plus facilement. L’ouverture de la chasse était pour dans deux jours. Il leur ferait payer ces abominables trouées qui défiguraient ce site magnifique et seraient source de dérangements incessants pour la faune sauvage.
Franck n’était pas un va-t-en-guerre. Mais il n’entendait pas les laisser chasser ici sans rien faire. Il avait en tête quelques tours à leur jouer. Rien de bien méchant. Mais qui devrait suffire à leur gâcher le plaisir de quelques parties de chasse. En tout premier lieu, leur faire payer ces nouvelles tranchées dans les parties arbustives. Là où la faune trouvait refuge avant que les sécateurs et les tronçonneuses des Nemrod ne créent ces sentiers, quadrillant la plus belle zone de quiétude du massif. Là, dans les fourrés, il allait leur rendre le passage plus difficile. Sournoisement. Inutile de tenter de reboucher les chemins avec les branches et les troncs fraichement coupés qui avaient été jetés de part et d’autres de ces balafres qui serviraient de sentier. Franck savait pertinemment que les équipes de chasseurs passeraient la veille de l’ouverture pour examiner le bon état de leurs cheminements. Il fallait jouer plus malin.
Il prit l’un des layons, remonta le fourré sur une bonne centaine de mètres, et s’accroupit. Il sortit de son sac une paire de pinces coupantes et une bobine de fil de fer. Un fil fin, mais solide qu’il avait emprunté à son patron l’après-midi même. Il s’en servait habituellement pour des réparations de fortune qui, bien souvent, duraient très longtemps, au plus grand plaisir des clients. Franck était connu dans tout le canton comme un taiseux bourru, mais aussi comme l’un des plus habiles mécaniciens de la région. Lui seul savait réparer correctement les antiques tracteurs Centaur D 140, dont certains paysans du coin refusaient de se séparer malgré plus de 60 années à travailler le sol ardéchois. Un hurluberlu venu du fin fond de l’Aveyron lui avait même fait réparer un vieux Fortson N de 1924. Une véritable épave, qui se mit pourtant à tourner comme une horloge après quelque semaines de soins, de débrouille et de patience. Monsieur Lagrange l’avait très largement récompensé d’un « ça c’est du bon travail Franck ! »… Il lui devait donc bien un rouleau de fil de fer aujourd’hui.
Franck s’accroupit et enroula le bout de la bobine de fil de fer au pied d’un cornouiller et en torsada soigneusement l’extrémité. Comme s’il était au travail et que son installation se devait d’être pérenne, il tendit le fil au-dessus de la sente et fit de même au pied d’un houx juste en face. Le câble devait être tendu, mais pas trop. Pas trop haut non plus, de façon à ne pas être trop visible. Il ne lui restait plus qu’à le dissimuler avec quelques herbes et feuilles légères et le tour serait joué. Le chasseur qui passera par-là, n’y verra rien, et se prendra les pieds dedans. Et vlan ! Il en serait quitte pour une bonne chute. « Ça leur fera les pieds ! » Il réitéra son opération une dizaine de fois, sur quelques-unes des allées ouvertes par les chasseurs.
Il ne lui restait plus qu’à rentrer. Mais avant, il sortit ses jumelles, et alla jusqu’à la souille où des cerfs, récemment arrivés de la Lozère toute proche, aimaient à se rouler dans la boue odorante. Les cervidés n’étaient pas au rendez-vous. La chouette hulotte entonna ses premiers chants de la soirée. Il était temps de rentrer. Il tenait à être discret, mais pas question de se cacher. Le Fromental était « son » site d’observation, et même de communion avec la faune sauvage, et surtout, avec cette forêt, libre de toute gestion, où il y avait tant à découvrir. Des champignons lignivores apparaissaient sur les arbres dépérissants et sur les troncs gisants, des mousses et des lichens poussaient dorénavant à profusion et toutes sortes de coléoptères inféodés au bois mort parcouraient la litière. Des chants et des cris d’oiseaux qui se mêlaient au son du vent dans les houppiers des vieux sapins. Nulle part ailleurs Franck ne partageait une telle communion avec la nature. La tromperie des chasseurs était pour lui une véritable déclaration de guerre. Il était déterminé, même s’il savait bien que ce ne seraient pas ces « pièges » qui, à eux seuls, permettraient de libérer le Fromental de la chasse.
En rentrant, il passa devant le garage Lagrange. De vieux tracteurs attendaient d’être réparés. Ils attendraient encore demain. Puis la semaine prochaine, ou même un peu plus. Il remonta la rue jusqu’à la mairie, et pris à droite la rue fine où se trouvait son petit appartement. Il l’occupait depuis son divorce, cela faisait maintenant trois ans. Il avait beaucoup aimé Sandrine, mais rapidement leur ménage s’était essoufflé. Elle ne voulait pas d’enfant. Enfin, pas tout de suite. Lui en rêvait. Elle aimait sortir et parler, lui se complaisait dans le silence et ses activités naturalistes. Ils s’étaient quittés sans haine ni rancœurs. Mais régulièrement Franck repensait avec regret à Sandrine. Bien sûr, il connut d’autres filles. Certaines très gentilles et attentionnées, mais aucune avec laquelle il ne put envisager une vie commune.
Rentré dans son appartement, situé au-dessus de la boulangerie du père Antoine, il rangea ses affaires. Ses jumelles, son bien le plus précieux, en tout premier lieu. Puis sa sacoche dans laquelle reposait ce qui restait de la bobine de fil de fer, une paire de pinces coupantes et une paire de tenailles. Quelques boîtes aussi, qui lui servaient à ramener divers échantillons de mousses ou de lichens qu’il essayait de déterminer. Parfois avec succès. Il s’intéressait depuis peu à ces drôles de végétaux. Il était déjà un très bon connaisseur des champignons. Il y avait tant à découvrir en forêt. Aussi, il souhaitait pouvoir mettre un nom sur tout ce monde, aussi petit soit-il, afin de mieux en partager l’intimité. Le matériel rangé, il se prépara à manger. Pas de la grande gastronomie, un bon petit plat quand même, dont il lui fallait également une portion pour le repas de demain midi.
Dimanche, ce serait l’ouverture de la chasse. Pas question pour Franck de monter au Fromental. Mais pas question non plus de déserter la nature. Ce n’était pas parce que la chasse était ouverte qu’il renoncerait à ses activités naturalistes. Il irait certainement à Sarnace, remonterait le ruisseau de la Mayolle. Son eau claire abritait une population d’écrevisse à pattes blanches. Et il espérait bien y découvrir la très rare moule perlière. Son mentor, Jean-Paul Voynet, le meilleur spécialiste français de l’espèce, et sans doute d’Europe aussi, l’avait vainement cherché dans ce ruisseau forestier. Mais n’en avait trouvé qu’un reste de coquille. Si Franck, pouvait y découvrir quelques individus, ce serait pour lui une bien belle réussite, et un cadeau qu’il ferait à son ancien professeur de sciences naturelles. C’est lui qui l’avait initié à la découverte de la nature lorsqu’il était au lycée. Mais il avait dû arrêter l’école au décès de son père et trouver du travail afin d’aider sa mère à élever ses trois frères et sœurs. Et permettre tout simplement à la famille de se nourrir et de continuer à vivre, malgré le drame de la perte du père. C’est là qu’il apprit la mécanique. Tout d’abord dans un garage automobile et, depuis près de dix ans, au garage de Jean Lagrange. Pas un mauvais patron. Mais un emploi de peu d’avenir.
Frank était toujours resté en rapport avec son ancien professeur. Ils avaient fait ensemble nombre de sorties dans la nature. Il avait continué d’apprendre auprès de cet homme, véritable puits de science, mais également le plus charmant des hommes. Il aimerait tant maintenant faire des découvertes qu’il pourrait offrir à son ami, histoire de lui montrer qu’il était digne de toute l’attention et de la patience que Jean-Paul avait portées à son égard toutes ces années. Oui, dimanche, il remontera, une fois de plus la Mayolle.
***
Ce lundi matin, comme chaque jour, sur le chemin du travail, il s’arrêta au café-restaurant de la mère Lucette, pour y prendre un café et écouter les dernières nouvelles du village. Il y avait un peu de monde. Tous regroupés autour du Père Jean, qui expliquait le drame, un journal à la main. Hier, il était à la chasse. Avec son « équipe » habituelle. Ils étaient allés chasser au Fromental, histoire de faire une belle ouverture. Lui était allé de suite sous la falaise. Mais Maurice et Dédé prirent la première sente. Une de celles qu’ils avaient ouvertes dans cette saloperie de broussaille, il y a deux semaines. Celle qui mène sous les grands sapins. Les autres chasseurs s’étaient déployés sur les autres sentiers nouvellement tracés par leurs bons soins. Il faisait à peine jour. Officiellement, la chasse n’avait pas encore démarré. Mais les gardes-chasse ne venaient jamais à St-Jean-du-Tanargue. Personne ne le saurait. Et c’est à ces heures qu’on a le plus de chance de voir un cerf. Et de le tirer.
Cela ne faisait pas cinq minutes que Jean-Jean avait quitté le groupe pour se rendre sous la falaise, qu’il entendit un coup de feu. « Veinard ! » pensa-t-il. Mais quelques secondes après, il entendait les cris désespérés de Maurice qui hurlait : « Dédé ! Dédé ! Au secours, j’ai tué Dédé ! » « Vite, vite, venez ! » C’est le plus vite possible que le père Jean descendit le chemin, puis remonta jusqu’au départ des sentiers où déjà deux autres chasseurs arrivaient. Tout trois remontèrent le passage entre la dense végétation arbustive. Ils arrivèrent au décroché du chemin. Maurice était à genou le visage blême. À côté de lui, gisait le corps d’André Dessaigne et ce qui lui restait de tête. Une mare de sang au sol, et des éclaboussures écarlates tout autour. Maurice ne pouvait plus prononcer un seul mot intelligible. Il était en état de choc. C’est lui qui avait tué Dédé. Il était tombé, et le coup de feu était parti. Dans la mauvaise direction. C’est ce qu’ils comprirent au bout de quelques minutes. Il n’y avait plus rien à faire pour ce pauvre André.
Quand arrivèrent les autres chasseurs, le grand Jacques se prit les pieds dans un fil de fer. Un fil de fer ? Que diable pouvait-il bien faire ici ? Les chasseurs regardèrent avec plus d’attention, et découvrirent qu’un câble, très fin était tendu en travers du sentier. C’est sans nul doute ce qui avait fait trébucher Maurice. Ce qui était responsable de la mort de Dédé !
Avant même que le chasseur eut fini son récit, Franck avait compris qu’il était responsable de la mort de cet homme. Un chasseur, un homme du village. Egalement un client de monsieur Lagrange. Il ne l’appréciait pas. C’était un vantard invétéré, une de ces grandes-gueules qui sait tout faire et qui donne toujours des conseils à ceux qui n’en ont pas besoin. Il était le mari de la Juliette, une brave femme que Franck aimait rencontrer au village. Franck ne put finir son café. Il ne pouvait rester là à écouter tous les commentaires qui fusaient.
« Mais qui est l’enfoiré qui a bien pu tendre un fil de fer ici ? C’est criminel ! Si je le tiens, j’lui ferai payer »
« La pauvre Juliette, qu’est-ce qu’elle va devenir après un drame pareil ? »
« Moi j’vous le dis, c’est encore un coup des écolos ! Va falloir qu’ils le paient ces salopards ! »
« A nom de Dieu de bon Dieu ! Faut-il être un sacré dégueulasse pour faire des choses pareilles. »
C’en était trop pour Franck. Il était livide. Heureusement pour lui, sa barbe épaisse cachait son teint blafard. Il posa la monnaie sur le comptoir et quitta la salle du café sans que les autres clients n’y prêtent attention, tous complètements absorbés par cet horrible fait divers qui frappait la petite communauté de St-Jean-du-Tanargue. Il descendit la rue, remonta la route de Largentière qui le menait au garage. Son esprit était tout entier accaparé par ce drame, par sa responsabilité dans la mort d’un homme. André Dessaigne n’était pas un type bien. Un fort en gueule qui avait dû mener la vie dure à la Juliette, un des meneurs de la société de chasse qui avait tout fait pour que le Fromental ne devienne pas une réserve naturelle. Mais il était mort aujourd’hui. Et cela par sa faute. Un peu comme si c’était lui qui avait appuyé sur la détente. Bien sûr, personne ne pouvait savoir que c’était lui qui avait tendu le piège. Enfin, il l’espérait. Mais comment pourrait-il assumer la mort d’un homme ? Combien de temps cela allait-il le hanter ? Pourrait-il continuer à vivre comme si de rien n’était ?
En arrivant au garage, Jean Lagrange était en discussion avec un client matinal. De quoi pouvait-il bien parler sinon de la mort d’André Dessaigne ? Pas question d’affronter une pareille discussion. Il ne passa pas, comme il le faisait habituellement, par le bureau de son patron, mais ouvrit le portail de l’atelier, en s’enfonçant dans le noir jusqu’au vestiaire. A peine avait-il enfilé son bleu de travail que Lagrange l’appela. Etait-ce pour lui annoncer la mort du chasseur ? Pour le questionner sur ce qu’il aurait pu voir sur le Fromental, puisqu’il savait très bien que Franck y passait beaucoup de son temps à « courir les bois » ? Se doutait-il de quelque chose ? Allait-il le harceler de questions ? Il lui fallait donner le change. Avoir l’air de rien. Il sentait ses jambes choir sous lui. Il devait être plus blanc que la neige. Il se renfrogna plus encore sous sa barbe et rentra dans le hall d’entrée du garage, où son patron parlait toujours à son client. « Franck, il faut absolument que le tracteur de monsieur Dufour soit prêt demain matin au plus tard. Bouge-toi un peu, tu as trop fait la fête ce week-end ou quoi ? ! Tu as une de ces têtes ce matin… Demain matin au plus tard ! » Le mécanicien fit aussitôt demi-tour, et s’enfonça dans l’atelier. Il y serait en paix pour quelques temps. Mais pas en paix avec lui-même. Comment aurait-il pu l’être ? Sans cesse il revoyait le visage du mort. La voix du Père Jean commentant la découverte du cadavre le hantait. De ce qui lui restait de tête, de la flaque de sang et des éclaboussures sanguinolentes tout autour. Dès qu’il se reprenait, c’était pour penser à la Juliette. Cette pauvre femme en avait bavé avec son mari infidèle, prétentieux et vantard. Mais ce serait sans doute plus dur pour elle dorénavant. Seule. Elle allait finir sa vie seule. Cela par sa faute.
Personne ne devait se douter de rien. Pas question que quelqu’un découvre qu’il était le coupable de cette mort non accidentelle. Pas question qu’il gâche le restant de sa vie, pour la mort d’un salaud. Un de ces types qui ne prend la nature que pour un terrain de jeu et les animaux pour des cibles. Personne ne pourrait faire le lien entre lui et le fil de fer. Tout le monde a du fil à la campagne. Le Fromental n’est qu’à quelques centaines de mètres de la route, à cinq kilomètres de St Jean, à quatre de la Bégude. N’importe qui aurait pu faire cela. Même un chasseur jaloux. Non, il ne fallait pas éveiller de soupçon.
Il sortit dans la cour, et se rendit auprès du vieil International B 414 qui avait encore fière allure. Voila qui lui ferait penser à autre chose. Enfin, l’espérait-il.
Midi arriva. La pause déjeuner avec. Aujourd’hui, il fallut que son patron appelle Franck pour qu’il arrête le travail pour venir manger. Depuis le temps qu’ils travaillaient ensemble, ils avaient ce rituel. Même s’ils ne se voyaient pas, ou peu de la journée, chaque midi, ils déjeunaient en parlant de la pluie ou du beau temps. Ou des gens du village. Ou des villages environnants. Enfin, c’était surtout Jean Lagrange qui parlait. Et Franck qui acquiesçait. Mais ça lui faisait du bien. Il avait ainsi l’impression de partager la vie de cette petite communauté villageoise. Il en aurait, bien sûr, des choses à dire. L’arrivée des premières fauvettes des jardins, le brame du cerf, ou les ours que, chaque été, il essayait de voir et de pister dans ses chères Pyrénées. Mais cela n’intéressait pas son patron. Ou peut-être, ne savait-il pas intéresser son patron à ses passions. Deux fois, il avait eu la chance d’observer les ours dans les magnifiques forêts de l’Ariège ou des Hautes-Pyrénées. Il en avait même photographié un. Une photo un peu floue, un peu sombre. En tout cas mille fois moins belle que le souvenir qu’il avait gardé, gravé dans sa mémoire, de cette incroyable rencontre avec le prince des forêts.
Franck alla jusqu’au réfrigérateur. Il sortit ses gamelles, son assiette, ses couverts et son verre. Sans un mot, il prit une casserole et fit réchauffer le reste de rôti et de petit pois de la veille. Son patron le regardait amusé : « Tu as dû en faire une de ces fêtes ce week-end ! Tu as une de ces têtes ! » Les assiettes remplies, ils s’assirent face à face. Chacun à leur place. Comme tous les jours. Et comme d’habitude, c’est le patron qui entama la discussion.
— Ben dit donc, t’as appris pour l’autre dégourdi de Dédé Dessaigne ? Il est mort hier à la chasse ! Il parait que ce serait un coup des écolos. Enfin, c’est ce que j’ai cru comprendre.
— Ouaih ! J’ai entendu ça ce matin chez la mère Lucette.
— Dis donc, tu en connais toi des écolos. Z’aiment pas bien les chasseurs ces types-là. Tu crois tout de même pas qu’ils feraient des trucs comme ça tes potes ?
— Non. Enfin… Si j’en connais. Mais ils feraient pas ça.
— Y’a pourtant ben quelqu’un qui l’a mis ce foutu fil de fer ! Parait que la gendarmerie, elle en a trouvé d’autres des fils de fer en travers des chemins de chasseurs.
— Chais pas.
— Y parait que les gendarmes ont fait appel à des policiers en blouses blanches. Tu sais, des types comme dans les séries américaines. J’sais pas s’ils sont aussi bons en France. Mais en Amérique, rien qu’avec une goutte de transpiration séchée, ou un postillon, ils retrouvent le coupable. Enfin on verra.
La police scientifique ! Oui, c’est vrai ça. Avec rien du tout ils trouvent des coupables, mêmes des années après, avec leurs nouvelles technologies. Franck essaya de se rappeler s’il avait pris des précautions particulières. Pas vraiment. Certes, il avait tenté de ne pas attirer l’attention sur lui. Mais il n’avait pas de gants. Les criminels, comme les voleurs ont toujours des gants à la télé. Mais lui n’était pas un criminel. Enfin, si, maintenant. Mais c’est pas pareil. Là, c’était une mauvaise blague qui a mal tourné. Ce n’était pas de sa faute. Et puis quelle idée de prendre un sentier à deux. Si le Maurice y était allé seul dans son sentier, il serait tombé. Le coup serait parti. Mais il n’aurait tué personne. Quel abruti ! Non, il n’avait pas de gants. Mais on ne laisse pas d’empreinte digitale sur un fil de fer aussi mince. Et l’ADN ? C’est presque toujours avec l’ADN que le FBI trouve les coupables. En avait-il laissé ? Comment en laisse-t-on ? Par la salive ! Il n’avait pas parlé, il était seul ce jour-là. Comme bien souvent. Par la transpiration ? Peut-être. Mais il ne se rappelait pas avoir transpiré lors de cette « opération ». Non, ce qui l’inquiétait plus, C’était les cheveux ou les poils de barbe. C’est souvent comme cela que les criminels se font prendre dans les films policiers ou les séries télévisées. Mais comment ferait-il pour trouver un cheveu ou un poil de barbe au milieu des fourrés. D’autant qu’il y en a eu du monde dans ce maudit sentier. Les chasseurs qui sont venus aux cris de Maurice. Puis les pompiers. Les gendarmes de Largentière, puis ceux d’Aubenas. Ça en fait du monde. Ça en fait des possibilités de cheveux et de poils de barbe. Non des barbus, il y en a moins. « Nom de Dieu ! Peuvent-ils m’identifier ? »
Après le café, chacun retourna à son tracteur. Franck vit passer des véhicules de la gendarmerie. Dans un sens. Puis dans l’autre. La voiture du maire passa. On reconnaissait bien sa vieille Ford, toujours poussiéreuse du premier janvier au trente et un décembre. « Pas une voiture pour un maire. Sauf à St-Jean… » Ces allées et venues n’étaient pas pour rassurer Franck. L’après-midi passa tout de même. La journée de travail finie, il remonta jusqu’au village. Il lui fallait passer à l’épicerie. Là-bas, il aurait toutes les infos de la journée. Personne n’était plus bavarde ni mieux informée que la Marie-Jeanne. S’il restait dix minutes, histoire que passent deux ou trois clients, sûr qu’il aurait une idée de la tournure de l’enquête. Enfin, il l’espérait. Même s’il savait très bien qu’en aucun cas, la Marie-Jeanne n’aurait recueilli des confidences de la maréchaussée. Mais elle avait un don pour les bonnes infos.
Il rentra dans ce qui ressemblait à un minuscule libre service. Hésita entre les macaronis et les coquillettes, la boîte de petits pois ou celle de haricots, et le camembert ou le pélardon local. Ce qui lui permit de laisser passer devant lui la femme du maire, le père Durand et la « femme du curé ». De quoi récolter quelques infos que chacun dévoilait à l’autre comme s’il s’agissait d’un secret connu de lui seul.
— Parait qu’il était pas beau le Dédé Dessaigne. La tête complètement explosée ! De la cervelle de partout !
— Elle devait pas être bien grosse la cervelle de Dédé !
— Les gendarmes de la ville, ils en ont récupérée qu’ils ont mis dans de petites boîtes.
— Parait que ces gendarmes, z’étaient habillés en blanc dans des combinaisons, comme des cosmonautes. Fera pas le malin longtemps celui qui a fait ça. Avec leur chimie et leurs ordinateurs, z’auront tôt fait de lui mettre la main dessus à ce salopard.
— Non, parait que c’est long toutes ces analyses. Pas comme dans les films de la télé. Il aura le temps de prendre le large le salaud.
— Et vous voulez qu’il aille où ? De nos jours, on attrape les criminels n’importe où.
— Ça c’était avant que les politiciens et les technocrates de cette fichue Europe y suppriment les douaniers et les frontières. Ils ont la vie belle les malfaiteurs maintenant.
— Ils ont interrogé tous les chasseurs. Savoir s’ils avaient rien vu de suspect
— Pensez donc, le salopard qui a fait ça, il devait pas traîner dans le coin.
— Faut qu’ils interrogent les écolos. Sûr que c’est un de leurs sales coups. Ils peuvent pas nous sentir, nous les chasseurs.
— Ben s’ils interrogent tous les écolos de l’Ardèche, ils ont pas fini. Il y en a encore plus que des chasseurs. Et y sont de plus en plus nombreux !
Au moment de payer, l’épicière lança à Franck :
— Et vous m’sieur Franck, vous en pensez quoi de ça ?
— Chais pas. J’étais pas là.
— Oui, mais c’est souvent qu’on vous y voit sur le Fromental. Vous aimez bien courir les bois et photographier les animaux. Vous non plus vous ne devez pas beaucoup les aimer les chasseurs ?
— Non. Enfin… Pas trop.
— Mais vous ne feriez pas un truc comme ça, vous monsieur Franck.
— Non. Bien sûr.
Il régla sa note et partit rapidement.
— Il est vraiment pas bavard le mécano. Un vrai sauvage. Mais c’est un brave gars.
De retour dans son appartement, Franck ouvrit son ordinateur et fit une recherche sur internet. Quelles étaient les dernières nouvelles. Le Dauphiné Libéré titrait sur le drame de St Jean-du-Tanargue. Mais ne donnait pas de détail. Pas mieux sur le site de France Bleue Drôme Ardèche. C’était trop tôt. Ou la gendarmerie se gardait de trop donner d’informations. Comment en savoir plus ? Depuis qu’il avait quitté le travail, cette recherche d’informations avait pris le dessus sur le moral de Franck. Mais ce n’était pas mieux pour le stress et le moral du mécanicien-naturaliste.
Toute la soirée, Franck repassa dans sa tête le peu d’information qu’il avait, mais également la multitude de scénarii qui en découlaient. Ce devait être inversement proportionnel… Ce ne fut pas mieux lorsqu’il se décida de se coucher. Une nuit effroyable. Entrecoupée de longues insomnies et de mauvais rêves qui le mettaient dans les pires des situations. Au réveil, il était plus fatigué que s’il était monté dix fois de suite en courant en haut du Fromental. Mais il ne fallait rien laisser apparaître. Sur le chemin du travail, comme chaque matin, il s’arrêta au café restaurant de la mère Lucette.
— Et bien Franck, t’en as une tête ce matin !
— Laisse tomber Lucette, Franck passe ses nuits dehors à courir les chouettes et les renards. C’est pas comme ça qu’il va trouver une fille ! Ou alors ce sera une drôle de nana.
L’ambiance était moins maussade que la veille. Il se risqua quand même :
— Y’a des infos sur la mort du Dédé ?
— Pas grand-chose. Le maire est passé tout à l’heure. Il espérait avoir des informations de la gendarmerie d’Aubenas dans la journée.
— Parait que les experts sont arrivés hier soir. Dans le journal, ils disent que la préfecture met le paquet pour retrouver le fumier qui a fait ça.
— Un café Lucette s’il te plait !
— Comme d’habitude Franck. Je sais. Dis, toi qui en connais pas mal des écolos, tu n’aurais pas une petite idée de qui a fait le coup ?
— Ben non. Comment pourrais-je le savoir ? Et pourquoi ce serait un écolo ?
— Parce qu’ils aiment pas les chasseurs ! Et qu’ils sont prêts à tout pour nous emmerder !
Franck n’avait pas vu que sur la table à coté de la fenêtre, le Gros Jean prenait son premier verre de blanc de la matinée. Il y avait peu de gens que Franck détestait autant que le président de la société de chasse de la commune. Il savait qu’il braconnait, et avait déjà tiré sur l’un des aigles du Fromental. Pendant trois années, il n’y eut plus de reproduction à cause de ce sale type. Il s’en était vanté le salaud. Mais il n’a jamais été inquiété. On n’a jamais retrouvé le cadavre du rapace. Ce n’était pas comme avec le Dédé. Là il y avait un cadavre. Et bientôt le coupable serait pris.
La journée de travail a été longue, très longue. Il avait terminé en début de matinée la réparation du vieil International B 414. Puis était passé à un tout aussi vieux Massey Fergusson. Rien de ce qui se passait à l’extérieur ne transpirait à l’intérieur du garage Lagrange. Laissant tout supposer. Que les gendarmes pourraient avoir identifié le coupable, ou qu’aucune trace et aucun relevé ne soient exploitables et que l’enquête soit au point mort. Selon ce qu’il imaginait, son moral remontait, ou s’enfonçait dans les abysses les plus sombres.
En remontant au village en début de soirée, Franck vit que des voitures stationnaient devant la maison de Dédé et de la Juliette. Leurs enfants et petits-enfants étaient venus pour les obsèques, pour soutenir la pauvre Juliette, et pour ne pas se faire griller pour l’héritage. Mais ça, c’étaient les mauvaises langues qui le disaient. Franck n’avait plus pensé au sort de cette pauvre femme. Il en eut honte. Et sombra dans une longue période de déprime. Il ne mangea pas et se mit au lit en espérant que cette fois il trouverait le sommeil. Il le trouva, mais les mauvais rêves et les cauchemars aussi.
Au réveil, ce fut pire encore. Il ne pouvait plus affronter le village. Il le pouvait plus retourner au travail essayer vainement de faire comme si de rien n’était. Il se prépara un mauvais café et prit la décision d’appeler monsieur Lagrange pour lui dire qu’il était souffrant. Qu’il descendrait voir son médecin dans la matinée, et essaierait de reprendre le travail aussitôt. Mais ce n’était que repousser un peu plus le regard des autres. Que pouvait-il bien faire ? Pour la première fois, il envisagea de se rendre à la gendarmerie et de tout raconter. Il se libérerait alors d’un poids énorme. Plus jamais il ne pourrait revenir à St Jean. Ce n’était pas si grave après tout. Il n’y avait que de rares attaches. Mais il ferait de la prison ! Il serait alors privé de nature et de la liberté que lui offraient les bois de la montagne ardéchoise. Il serait confronté à toutes sortes de détenus, dont il n’avait vraiment pas envie de partager l’intimité. Que faire alors ?
Partir pour une autre région ! Mais où ? Dans ses chères Pyrénées ? Il n’y avait pas de contact. Comment trouver un travail et un pied à terre dans une région qu’il ne connaissait que comme naturaliste, la tente dans le sac à dos ? Et en attendant, serait-il capable de dissimuler son secret ? Avec le temps, accepterait-il mieux d’endosser ce « crime » ? Ou cela sera-t-il plus dur encore ? Pas moyen de le savoir. Jamais il n’avait été confronté à un tel dilemme.
Il se décida tout de même à partir pour Largentière. Pas pour y voir un médecin comme il l’avait dit à son patron, mais pour changer d’air. Voir et écouter autre chose que tout ce qui lui rappelait la mort de ce con de Dédé. Dans la vieille Saxo blanche, la musique de JJ Cale l’accompagnait. Il y avait longtemps qu’il ne s’était pas senti mieux. Trois jours en fait. Oui, c’était cela, trois jours ! Loin de St Jean, les problèmes s’estompaient. Il monta le son. « i'll make love to you{1} » chantait le divin guitariste. Il y avait bien longtemps que Franck n’avait pas dit cela à une fille… Le disque était fini avant qu’il n’arrive à Largentière. Il le remit au début.
Arrivé « en ville », il se gara dès qu’il le put. Il ne savait jamais quand était le jour du marché. Il n’aimait pas perdre du temps à chercher une place, comme le font tout ces fous qui habitent en ville. Il n’avait rien de spécial à voir à Largentière, mais c’était la ville la plus importante de la région. Peut-être aurait-il là des informations qui ne seraient pas encore remontées à St Jean.
« Mort du chasseur de St-Jean-du-Tanargue, l’étau se resserre », c’était le titre du Dauphiné libéré. Ce matin, Franck n’avait même pas pensé à consulter internet ce matin. Il entra dans la maison de la presse et acheta le quotidien local, fonça au premier bar venu et s’assit à table. Il déplia le journal jusqu’à la page régionale. Un grand article était consacré à « l’affaire du chasseur de St Jean du Tanargue ». Beaucoup de baratin, une photo du site. Pas grand-chose, mais un petit paragraphe était consacré à des prélèvements effectués sur site. Ils auraient été transportés dans la soirée d’hier au laboratoire de la police scientifique de Lyon. Ils pourraient permettre d’identifier le coupable de cet « accident de chasse ». Cela faisait beaucoup de conditionnel. Mais de toute évidence, cette affaire n’intéressait pas que la presse régionale. La gendarmerie semblait déployer beaucoup de moyens pour identifier le coupable. Pour retrouver Franck Michelet. Pour le retrouver lui, l’assassin du mari de la Juliette. Il relut l’article. Cela ne le rassura pas plus. Que devait-il faire ?
— Salut Franck ! Dis qu’est-ce que tu fais là ? T’es descendu de ta montagne ?
C’était Philippe Latour, un ornithologue du Groupe Ornithologique de l’Ardèche qu’il voyait quelques fois à l’occasion de réunions. Ils s’étaient déjà croisés sur le terrain. Dont une fois au Fromental.
— Dis donc, il s’en passe des choses par chez toi ? J’ai appris que les éco guerriers voulaient en découdre avec les chasseurs.
— Arrête ! C’est pas drôle.
— Pas vraiment. Ouais. Hier soir, les gendarmes sont passés aux bureaux du Groupe Ornithologique de l’Ardèche pour nous questionner sur cette affaire. Savoir si on connaissait quelqu’un qui pratiquait ce genre de mauvaises blagues. Ils ont l’air de prendre l’affaire très au sérieux. Le président de la fédération de chasse a fait tout un foin au sujet des écolos extrémistes. Déjà qu’il peut pas nous blairer, alors là, pour lui, c’est du pain béni.
— Et vous leur avez dit quoi aux flics ?
— Que veux-tu qu’on leur dise ? N’importe qui peut avoir fait ça. Des gosses, des chasseurs entre eux, ils sont tellement jaloux des territoires de chasse de leurs voisins. Ou pourquoi pas un gars de chez nous. Mais j’espère que non, ça n’arrangerait pas nos affaires.
— Ouais.
— Ils nous ont demandé si on avait des adhérents ou des gens qu’on connaissait sur le secteur. On leur a donné tes coordonnées. Ils pourraient te contacter, voir si tu n’aurais rien vu d’anormal. Si tu étais au courant de quelque chose.
— Ça va pas ! Qu’est-ce que tu veux que je sache quelque chose ? Je m’occupe de mes affaires, moi. Pas de celles des autres.
— Oui, Franck, mais tu es souvent sur le Fromental, tu aurais pu voir quelque chose lors de tes virées de terrain.
— Non, j’ai rien vu !
— T’énerves pas ! J’sais bien que ça peut pas être toi. Il faut être taré ou con pour faire ça.
Franck eu du mal à se contrôler.
— Pourquoi taré ? Ou con ? Eh dis donc pourquoi ?
— Taré pour tuer quelqu’un !
— L’a peut-être pas fait exprès le gars qui a fait ça.
— Dis donc tu vas pas les défendre ces gars qui font ça ?
— Ben… Non… Enfin…
— Non, c’est pas défendable. Comment veux-tu qu’on arrive à dialoguer après des situations pareilles ?
— Dialogue ? ! Tu appelles ça du dialogue le tour de con que les chasseurs nous ont joué ? Et les services de la préfecture et du département, ils ont dialogué avec nous, ou ils nous ont pris pour des cons ?
— Arrête. C’est toujours comme ça avec toi. Y’a des fois où tu te comportes comme un vrai extrémiste. Y’a pas moyen de parler tranquillement avec toi.
— Parler tranquillement ? Si bien sûr. Mais pas pour dire de pareilles âneries. Et puis merde ! Pour vous aussi c’est toujours pareil. Faut jamais rien dire. On se fait rouler sur toute la ligne. Et il faut fermer sa gueule. T’as peur de quoi ? Qu’on te supprime tes subventions ?
— Arrête ! Y’en a marre que sans arrêt on nous accuse de nous taire pour sauver nos subventions. Et quand bien même, il y a des emplois dans nos associations. Ce n’est pas en les sabordant qu’on va protéger la nature.
— Et ce n’est pas en s’écrasant devant les chasseurs et les pouvoirs publics qu’on la protège la nature.
— Et tu crois vraiment que parce qu’un chasseur est mort à cause d’un abruti qui met des pièges dans les bois, il n’y aura plus de chasse au Fromental ? Alors là, tu rêves vraiment. C’est tout le contraire qui va arriver. Les chasseurs ne sont pas prêts de quitter les lieux, ça tu peux en être sûr.
— De toute façon mort ou pas mort, les chasseurs se foutent de nous.
— Allez, j’me casse. T’es vraiment trop con. J’te rappelle que là, il y a mort d’homme.
Une fois seul, Franck se mit à paniquer. Bien sûr qu’il savait qu’un homme était mort. Et par sa faute ! « Non mais quel con, il pouvait pas la fermer », « Faut vraiment être abruti pour donner mes coordonnées ». Il ne se voyait pas répondre aux questions des gendarmes. Tous n’étaient pas très malins. Columbo ou Maigret ne travaillent pas à la gendarmerie de Largentière. Ni même à celle d’Aubenas. Mais Franck ne savait pas s’il tiendrait face à des questions un peu précises, ou un peu pressantes. Il se savait fragilisé par la culpabilité qui le taraudait du matin au soir. Et même la nuit. « Non vraiment, cet idiot aurait pu la fermer ».
Que devait-il faire ? Il n’était pas neuf heures. Il pourrait remonter à Saint-Jean. Attendre que les gendarmes viennent le questionner chez lui, ou cet après-midi au garage. Mais qu’allait-il leur dire ? Qu’il n’avait rien vu ? Qu’il n’avait jamais emprunté les nouveaux sentiers ouverts par les chasseurs. Et si quelqu’un l’avait vu prendre une de ces sentes ? Et si cette personne l’avait dit aux enquêteurs ? Ce ne serait pas malin. Non, on ne peut pas mentir sans risque à la maréchaussée. Et ce n’était pas la peine de jouer au plus malin. Pour un peu, les fameux prélèvements révéleraient sa présence sur les lieux. Il fallait donc prévoir autre chose à dire. Qu’il avait bien remonté ce chemin pour aller sous les grands sapins, mais qu’il n’avait rien remarqué ce soir-là. Il était certainement la dernière personne à avoir suivi ce sentier avant que les deux chasseurs ne le remontent ensemble dimanche matin. Il y a peu de gens qui vont sur ce massif hors période de champignons. Et là, des champignons, on n’en trouvait plus depuis plus de deux semaines. Il faisait trop sec. Les gendarmes tiendraient alors un suspect. C’était trop risqué. Mais comment échapper à leurs questions ? Peut-être étaient-ils déjà passés chez lui et au garage. Ils n’auraient trouvé personne. Lagrange leur aurait bien dit qu’il était allé chez le médecin. Mais cela n’éveillerait-il pas les soupçons ? Dans quels sales draps s’était-il mis. Il lui fallait remonter à Saint-Jean. Mais c’était un peu se jeter dans la gueule du loup. Fuir ? Mais pour aller où ? Et ça serait là un aveu de culpabilité ? La fuite pourtant, c’était la liberté. Mais fuir la justice un jour, c’était vivre dans la clandestinité toute sa vie. A moins d’être rattrapé avant. Quoi qu’il décide, il devait le faire rapidement, et s’y tenir. Pas question de changer de plan après.
S’il se décidait à fuir, où pourrait-il aller ? La première région qui lui vint en tête, c’était les Pyrénées. Il y était allé très souvent. Il connaissait certaines vallées comme sa poche. Et il y a la frontière avec l’Espagne toute proche. En cas de soucis, ce serait une aubaine. Mais comment refaire sa vie dans une nouvelle région, avec forcément, une fausse identité ? Il n’en avait pas la moindre idée. Pour ce qui était de trouver du travail, ce ne serait pas le plus dur. Il connaissait les travaux forestiers et avait déjà été employé dans des fermes. Ce type d’emploi se trouve assez facilement au noir. C’est mal payé, mais ça assure une certaine discrétion. Il lui faudrait aussi se construire une nouvelle identité ? C’est plutôt un truc pour le grand banditisme ça. Et il faut avoir de l’argent pour ça. Un faux nom, c’est facile, mais il faut l’accompagner de faux papiers. Décidément, ce n’était pas une solution pour lui. Et de toute façon, tout le monde savait à St-Jean, et dans le petit monde naturaliste de l’Ardèche, que Franck adorait les Pyrénées. Et que s’il se transformait en fugitif, c’est là-bas qu’on le retrouverait. La fuite était un scénario qui n’était pas fait pour lui. Mais la prison non plus…
Que faire ? Une chose était sûre, il ne fallait pas trop traîner à Largentière, où même s’il n’était pas trop connu, il avait déjà été vu ce matin par Philippe Latour. Mais qu’est-ce qu’il était allé raconter ce bavard-là ? Il aurait pu tenir sa langue. Quel abruti ! Il n’était pas à l’abri de faire d’autres rencontres. Des clients de Lagrange par exemple. Si son signalement était donné, des tas de gens pourraient dire qu’ils l’ont aperçu à Largentière. Il avait une physionomie assez banale, un mètre quatre-vingts, quatre-vingts kilos. Pas de vêtements trop originaux. Mais une barbe sombre et épaisse qui parfois le faisait remarquer. Il ne fallait donc pas qu’il passe trop de temps ici. Mais aller où ? Remonter chez lui ou fuir. Plus le temps avançait, plus la question se transformait en torture.
Perdu dans ses pensées, il fut interpellé par une jeune femme et un caméraman, son outil de travail dans les bras :
— Pourriez-vous m’indiquer la mairie s’il vous plait ?
— C’est tout droit, jusqu’au deuxième croisement puis tout de suite à droite.
Pris de curiosité en voyant pour la première fois ce qui ressemblait à une équipe de télévision, il prit sur lui et s’enhardit à demander :
— Qu’est-ce qui se passe à Largentière pour que ça intéresse la télé ?
— C’est une histoire de chasseur qui a été tué le week-end dernier. Le procureur donne une conférence de presse. Il y a du nouveau, on dirait. Et nous le nouveau, c’est notre métier.
Il était inutile qu’il insiste plus, les journalistes ne pouvaient en savoir plus avant d’écouter ce que le magistrat avait à dire. Inutile de rester plus longtemps dans la petite ville ardéchoise non plus. Il rejoignit sa voiture, et sans réfléchir, pris la route de la Chapelle-sous-Aubenas. La route qui mène à Privas. Puis à la vallée du Rhône. La route qui fuyait l’Ardèche. Pour aller où ? Il n’en avait pas la moindre idée. La seule chose qui importait c’était de partir le plus vite possible de St Jean du Tanargue, le plus loin possible de l’Ardèche. Valence ! C’est à Valence qu’il prendrait le temps de réfléchir à ce qu’il conviendrait de faire.
Il se gara dans le parking sous-terrain du Champ de Mars. Pris un petit sac à dos dans lequel il y avait ses papiers, ses jumelles, son carnet de notes naturalistes, dont il ne se séparait jamais et un canif. Il y rajouta un petit réchaud et son duvet qui était tout le temps dans sa voiture. Et c’est à peu près tout. Il pensait que là, sa Saxo abandonnée resterait plus longtemps discrète. Il devenait un fugitif. Il devait dorénavant fuir, vite, loin et discrètement, sans possibilité de faire marche arrière. Si la police le recherchait vraiment, tôt ou tard, elle trouverait sa voiture à Valence. Inutile donc de tenter de cacher son passage. Au contraire, il pourrait même tenter de conduire les enquêteurs sur une fausse piste. Et se débarrasser ici de tout ce qui laissait des traces. Pas de problème avec le téléphone portable, il n’en avait pas. Il n’a jamais eu envie de téléphoner en urgence à quelqu’un. Et ses frères et sœurs, comme sa mère, étaient les seuls à l’appeler. Le téléphone portable, il l’avait vu à la télévision, était l’un des meilleurs moyens de retrouver quelqu’un. Il avait même entendu aux informations, que la CIA avait localisé et tué un chef terroriste qui se servait de son portable. Au moins, jusque-là, personne ne pouvait le suivre. Mais il y avait aussi la carte de crédit. Là aussi, c’est un moyen parait-il facile de suivre à la trace un fugitif. Il devrait donc s’en servir à Valence pour la toute dernière fois. Il retira de l’argent. Le maximum qui lui était autorisé. Ça ne faisait pas une fortune. Mais c’était mieux que rien. Il aurait besoin de liquide. Il devait également faire des achats aujourd’hui pour la toute dernière fois avec sa carte bleue. Il pourrait prendre un peu de ce qu’il avait économisé toutes ces années. Il devait trouver un magasin de sport pour y acheter quelques vêtements et de bonnes chaussures pour cavaler dans les bois. Puis une supérette. Il lui fallait un sac, et tout ce qui convenait pour rester propre. Savon, dentifrice et brosse à dent et tout le nécessaire pour se raser. Il devait le plus vite possible se séparer de cette barbe. Il était persuadé que sans, il serait méconnaissable.
Ses achats réalisés, il fonça à la gare. Prendre un train, pouvait être une solution. Il avança jusqu’à une borne automatique et prit un billet pour Lyon. Le panneau indicateur annonçait ce train pour dans 10 minutes. Il ne savait pas où il irait ensuite, mais ça l’éloignait déjà. Il paya en liquide. Voilà qui ne laisserait pas de trace. Ce qui lui donna une idée. Il avait encore quelques minutes. Il changea de borne, et demanda un billet pour un voyage jusqu’à Foix. Il y avait deux correspondances. Une à Narbonne, l’autre à Toulouse. Il paya cette fois avec sa carte bleue. Sa toute dernière utilisation. La fausse piste était lancée. Il se dirigea sur le quai où le train pour Lyon était annoncé.
Franck avait une petite heure de trajet pour réfléchir à une destination. Il était hors de question qu’il s’installe, même provisoirement en ville. C’était pour lui un milieu hostile. Il avait suffisamment de galère en ce moment, inutile de se rajouter la torture de vivre en ville. Où pourrait-il trouver une région où se fondre dans les bois, se faire oublier, et filer à l’étranger rapidement en cas de besoin ? Il préférait la montagne. C’est là qu’il se sentait le mieux. Les Alpes ? Pourquoi pas le Jura ? Il n’y était jamais allé. Mais il avait beaucoup lu sur cette région qui abritait le lynx et encore quelques coqs de bruyère, bien plus gros que ceux qu’il avait l’habitude d’observer dans les Pyrénées. La Suisse était toute proche, et facile à rejoindre à pied a travers la forêt. Il pourrait y trouver des emplois de garagiste, de forestier ou d’ouvrier agricole. Le Jura lui paraissait une bonne destination. Personne n’imaginerait qu’il était parti là. Il lui fallait changer de look. Il faisait une fixation sur sa barbe. Sans elle, il serait moins reconnaissable. Il se l’était rasée une fois il y a quelques années de cela pour faire plaisir à son épouse. L’effet avait été incroyable. De nombreuses personnes qui pourtant le côtoyaient régulièrement ne le reconnaissaient que lorsqu’il leur adressait la parole. Oui, sans la barbe, il pourrait passer incognito au cas où la presse publie sa photo. Mais les enquêteurs iraient-ils jusque-là ? Il n’était pas un criminel de grand-chemin. Tout au plus un sale type qui a fait une mauvaise blague. Mais qui a causé la mort d’un homme ! Non, il ne fallait pas prendre de risque, et enlever cette barbe. De toute façon, il devait entamer une nouvelle vie, il lui fallait une nouvelle tête. Mais où se raser ? Avec l’épaisse broussaille qu’il avait sur le visage, il y en avait pour un bon moment.
Arrivé en gare de la Part Dieu, à Lyon, il s’enquit tout d’abord de savoir s’il y avait un train qui pourrait l’emmener dans le Jura. La borne automatique lui demanda un nom de ville pour sa destination. Il ne connaissait pas le Jura. Ne savait pas où passaient les trains. Ni même comme c’est le cas en Ardèche, si le département était encore desservi par la SNCF. Il tapa au hasard, Saint Claude. Il y avait bien un train qui y allait. Il y avait une correspondance à Bourg-en-Bresse. Pas avant 16 h 40. Le temps de s’occuper de cette maudite barbe !
Il sortit de la gare. Quel horrible quartier ! Des immeubles immenses et même des gratte-ciel ! Un centre commercial gigantesque. Un tram, des bus, des camions, des voitures. Dans tous les sens. Mais comment les gens pouvaient-ils vivre dans un capharnaüm pareil ? Et dans une telle pollution ! Pas un commerce, ils avaient tous été enfermés dans un centre commercial, où des boutiques de luxe côtoyaient des cinémas et des restaurants qui ne méritaient pas ce nom. Pas de coiffeur ici. Il sortit de l’énorme complexe commercial par une autre issue. Mais pas plus de commerce à l’horizon. Il se décida à demander à une personne âgée, assise sur un banc, où il pourrait trouver un coiffeur dans le quartier. Il se fit indiquer un salon de coiffure le long d’une avenue où les voitures étaient pare-chocs contre pare-chocs. Il entra et demanda à se faire couper les cheveux et raser la barbe. Une jeune femme l’informa que pour une coupe de cheveux, il fallait un rendez-vous, et qu’il n’y avait pas de place avant mardi prochain. Et que pour la barbe, ce n’était pas la bonne adresse. Personne ici ne taillait les barbes, et encore moins les rasait. Mais elle lui indiqua, dans un quartier voisin, un salon « à l’ancienne » où peut-être, ce genre de prestation se faisait encore. Elle prit même la peine de lui faire un plan sur un morceau de papier, afin qu’il trouve le barbier en question, et puisse retrouver son chemin pour le retour.
