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Le quotidien atypique de Nadia et Arnaud, deux jeunes toxicomanes de Charleroi.
Le livre raconte, heure par heure pendant 24 heures, la vie d'Arnaud et Nadia, deux toxicos en galère. L'atmosphère oscille entre le drame, la violence et le comique de situation. Cette fois c'est vraiment arrivé près de chez vous ! L'héro ça te dit ? Nous on est dedans jusqu'à la dernière veine. Tu penses qu'on est faible ? Alors, viens passer 24 heures dans notre vie. On verra si ta peur ou ton dégoût te laisse nous suivre jusqu'au bout de cette histoire. Parce que nous, on n'a que deux préoccupations dans cette chienne de vie : Survivre un jour de plus dans les rues de Charleroi et trouver notre prochain fix. Bienvenus dans l'enfer sous tes pas. Nadia et Arnaud.
Immersion dans le quotidien de Nadia et Arnaud, accros à l'héroïne, dont la vie n'est rythmée que par leur survie et la recherche de drogue.
EXTRAIT
Je me réveille à la première crampe. Mon cœur cogne dur à sa porte. Je le comprends, il veut sortir de cette charogne pourrie qui est moi. Moi aussi je voudrais sortir de moi. J’essaye de rester immobile, ne pas provoquer la douleur. Ça va aller, ça va aller. J’ai la bouche ouverte, et je me vois une seconde comme un saumon affolé, nageoires en sauve-qui-peut, tout juste arraché à sa si froide et si paisible rivière. Puis ça se calme. Quelques secondes. C’est le pire moment parce que je sais que la suite arrive. Seigneur que j’ai froid, ça me coule glacé de partout. Pas bouger, rester calme, maîtriser le truc.
C’est là que tout le banc de piranhas attaque d’un seul coup : mollets, bras, nuque, mon ventre se déchire et je me chie dessus en un long jet libérateur. Avantage immédiat, j’ai beaucoup moins froid. Nadia dort toujours. Formidable, j’ai réussi à ne pas hurler. Même après 8 mois de rue, je reste un grand adepte de la pensée positive.
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Seitenzahl: 390
Veröffentlichungsjahr: 2019
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ou la descente aux enfers
Tiré d'une histoire vraie …
Philippe DYLEWSKI & Saphir ESSIAF
Phénix d'Azur
24 Heures Héro est avant tout le fruit d'un gros travail de préparation. Visites dans les squats le jour ou la nuit, interviews de dizaines de toxicomanes, entretiens avec des travailleurs sociaux...
En résumé, le livre n'est pas tiré d'une histoire vraie mais de tas d'histoires vraies. Les auteurs n'ont fait que retranscrire ce qu'ils ont vu et entendu.
Les premiers lecteurs nous ont fait part de leur incrédulité. C'est vrai qu'un monde aussi innommable à deux pas de votre rue est incroyable. Cette même rue se retrouve à l'identique partout dans le monde. Et partout, ceux "du monde d'en haut" ignore tout des damnés du "monde d'en bas".
Le livre raconte, heure par heure pendant 24 heures, la vie d'Arnaud et Nadia, deux toxicos en galère. L'atmosphère oscille entre le drame, la violence et le comique de situation. Nous avons créé une maison d'édition pour sa distribution, "Fièvre Jaune" et réalisés près de 2000 ventes. Même s'il s'agit d'un roman, il colle de très près à la réalité et est aujourd'hui référencé en Belgique dans des académies de police et des écoles pour assistants sociaux et éducateurs.
NAISSANCE DE H24 HÉRO
Les auteurs sont tous les deux nés à Charleroi. En 2015, une idée est lancée: raconter des histoires de gens du quotidien. Pas les géants qu'on voit à la télé ou au cinéma. Pas des êtres d'exception imbibant l'époque d'un charisme de colosse. Non, juste des gens. A la fois extraordinaires et si ordinaires. Ceux à qui on ne fait pas attention parce qu'on ne les voit pas. La vie des toxicomanes que nous croisons chaque jour est tout simplement incroyable. Ils vivent à côté de nous, mais ils pourraient aussi bien être originaires d'une autre galaxie. Leur univers est peuplé de nos pires craintes. On pourrait être dans un bouquin de science fiction, mais non, on est bien dans les rues de Charleroi.
POURQUOI CHARLEROI ?
Charleroi est la ville de Nadia et Arnaud, les "héros" du livre. Elle est aussi la ville des auteurs. Mais Charleroi est avant tout un lieu incroyable, qu'on aime ou qu'on déteste, souvent les deux en même temps. Quand Nadia parle de sa ville, elle dit "moi non plus, je savais pas que Mad Max était tiré d'une histoire vraie."
Pourtant, l'énergie bouillonne, les habitants sont plein d'un espoir quasi religieux pour l'avenir et contrairement à d'autres cités au passé glorieux, les gens ne vivent pas dans la nostalgie. Nous n'espérons pas de miracle, nous en attendons un chaque jour et parfois il y en a un qui se réalise.
Je me réveille à la première crampe. Mon cœur cogne dur à sa porte. Je le comprends, il veut sortir de cette charogne pourrie qui est moi. Moi aussi je voudrais sortir de moi. J’essaye de rester immobile, ne pas provoquer la douleur. Ça va aller, ça va aller. J’ai la bouche ouverte, et je me vois une seconde comme un saumon affolé, nageoires en sauve-qui-peut, tout juste arraché à sa si froide et si paisible rivière. Puis ça se calme. Quelques secondes. C’est le pire moment parce que je sais que la suite arrive. Seigneur que j’ai froid, ça me coule glacé de partout. Pas bouger, rester calme, maîtriser le truc.
C’est là que tout le banc de piranhas attaque d’un seul coup : mollets, bras, nuque, mon ventre se déchire et je me chie dessus en un long jet libérateur. Avantage immédiat, j’ai beaucoup moins froid. Nadia dort toujours. Formidable, j’ai réussi à ne pas hurler. Même après 8 mois de rue, je reste un grand adepte de la pensée positive.
Le défi suivant est de taille : me relever lentement sans déraper dans la merde. Si je roule sur le côté, je plonge dedans. J’essaye de replier les genoux et de pousser avec les mains bien à plat sur le matelas mais je n’y arrive pas, pas assez de force. Triceps et abdos complètement fondus. J’ai très fort envie de pleurer et la seule chose qui me retient, c’est que si Nadia se réveille à ce moment-là, tout ce qu’elle verra, c’est son mec en larmes avec des bulles de morve explosant en rafales de son nez, entièrement tapissé de caca des orteils à la taille. Le monde dans lequel je vis aujourd’hui ne me pousse pas trop à avoir de grands sursauts de dignité, mais il me reste parfois des éclairs d’amour propre. Je me dis que tant qu’il y a de la honte, il y a de l’espoir.
Je réussis quand même à me retrouver à quatre pattes et aussi débile que ça puisse paraître, je conçois une grande fierté à n’avoir que le bout du pied gauche dans la flaque d’excréments. Ça et le fait que ma main est posée sur l’aiguille d’une seringue usagée font que je suis debout en un instant. Toutes mes articulations hurlent leur profonde contrariété, ma tête veut jouer à l’Exorciste et mon cœur continue d’exiger violemment sa relaxe immédiate, mais ça va mieux. Dans une minute, ce sera la forme. Je regarde Nadia dormir et pour la deuxième fois en trois minutes, je fais tout ce que je peux pour contenir mes larmes. Elle a l’air tellement tranquille. Tellement en paix. Elle tient très fort « Tiiik » dans ses bras, je suis sûr que son ours en peluche la protège des mauvais rêves. Elle l’aime et lui aussi l’aime. Elle dort bien. Elle a un peu bavé sur la tête de son nounours et les poils sont un peu collés. C’est trop mignon. Nadia est un peu trop maigre, mais rien de catastrophique. Elle a des ecchymoses et des croûtes derrière le genou parce qu’elle ne veut plus que je la pique dans le bras. Mais à chaque fois elle pleure parce que ça fait trop mal alors on est bien forcé de continuer à employer les veines des bras. Sa petite culotte « Snoopy » est déchirée et pas très propre. Elle est belle et une petite voix professionnelle et neutre me dit : « plus pour très longtemps ».
Juste derrière la porte déboîtée, je trouve un vieux jeans et je m’en sers pour frotter au maximum les dégueulasseries que j’ai laissées par terre. Je tente ma chance aussi sur le matelas mais je crois qu’on peut dire que le succès est mitigé. Tout ce que je réussis à faire, c’est à étaler ma production intestinale en larges nuages brun clair. Il fait déjà chaud, je suis sûr pas loin de 25 ° et comme on est dans un grenier, il n’y a qu’une petite lucarne. C’est assez pour la lumière, mais question aération, c’est limite. Heureusement, la fenêtre est cassée. Sur le mur de brique face au matelas, quelqu’un a écrit deux phrases : « Ici, même les murs ont le Sida » et « Mes désirs sont leurs ordres ». C’est tout bien calligraphié comme si c’était mon institutrice de première qui s’était perdue ici. Dans le coin droit, il y a une vieille télé à l’envers avec posé dessus un sapin de Noël en plastique brûle et fondu. Il y a eu un début d’incendie mais les occupants du moment ont réussi à l’éteindre avec ce qui ressemble à une vieille carpette, mais je n’en suis pas sûr, parce que l’extincteur improvisé évoque davantage un chat momifié. Ça doit quand même être compliqué d’étouffer une bonne flambée avec un chat vivant. Pas question que je m’approche pour vérifier.
Pour en terminer avec le mobilier, nous avons un fauteuil en tissu déchiré sur lequel on peut encore découvrir des vestiges de motifs écossais. Par terre, c’est une impressionnante collection de seringues, de préservatifs usagés, de bouteilles d’ammoniac vides et de papier toilette souillé roulé en boules. Je sors de la chambre en faisant bien attention aux seringues et aux boites de conserve ouvertes. Je me demande un instant pourquoi il y en a autant de petits pois. Les lattes en bois du sol ont été arrachées et je dois faire attention à chaque pas. Nadia et moi, on est ici que depuis quelques jours et on n’a pas encore eu le temps de ranger. Juste avant de sortir, je vois des traces de tirette sur le mur de gauche. À la couleur du sang, je me dis que c’est récent. Ça fait comme des pointillés de mitrailleuse, sauf qu’à la place des impacts de balles, ce sont des gouttes de sang. Les derniers tirs ont touché une affiche du cirque Bouglione en visite à Charleroi il y a 20 ans. Celui qui a fait ça devait être soit très débutant, soit fort en manque. Parce que moi quand je pompe un peu de sang pour voir si je suis bien dans la veine, ça ne gicle jamais.
L’autre partie du grenier est l’un des endroits les plus extraordinaires que j’ai vu de ma vie. Ça doit faire dans les 30 mètres carrés et presque tout est aussi destroy que dans n’importe quel squat. Côté rue, il y a deux lucarnes complètement arrachées qui font comme deux pipelines de lumière. Côté jardin, il n’y a plus de mur, une maison Barbie grandeur nature. À un mètre du vide, une baignoire ancienne en fonte avec des pieds chromés. Il n’y a évidemment aucun raccordement d’eau mais quelqu’un a installé des tuyaux qui descendent du toit. Je ne suis pas monté mais j’ai l’impression qu’il y a un système de récupération d’eau de pluie et peut être même un filtrage parce que l’eau qui coule dans cette baignoire dès qu’il pleut est douce comme le cul d’un bébé. Je ne sais pas ce qui est le plus incroyable ici. La simple présence de cette baignoire, que personne ne l’ait cassée ou balancée dans le vide ou qu’elle soit la seule chose formidablement propre dans cette immense maison morte qui n’est composée que de répugnances ?
Ce n’est pas tout. Dehors, des arbres étirent leurs branches épaisses, des plantes grimpent en lianes, des fleurs jaunes et rouges jaillissent des murs lézardés et des oiseaux cuicuitent de tout et de rien. Hier, je suis sorti au jardin et une senteur de choses vivantes et vertes m’a chatouillé le bout du nez.
J’enlève mon caleçon et ça fait sur moi comme quand j’étais petit et que j’enlevais mon maillot après une journée de piscine au soleil. La peau bronzée a juste été remplacée par la peau croûtée. J’ai trouvé quelques t-shirts plus ou moins propres dans une armoire et j’en trempe un dans la baignoire avant de me nettoyer avec. Je recommence jusqu’à ce que je sois presque propre. J’envisage de nettoyer mon caleçon mais je renonce et je balance le tout en bas. Là, il y a une montagne de vieux tissus moisis. C’est la frontière pourrissante avant l’Eden. Je vide la baignoire avec un seau en plastique et ça me démoralise de ne pas pouvoir récupérer toute la crasse du fond. Vite oublié.
Je retourne dans la chambre et je suffoque. L’odeur d’un squat est incomparable. Aucune image, aucun film ne peut exprimer cette fragrance viciée, putride, dont chaque élément sera identifié par le nez le moins délicat : cuivre du sang, moisissure de poutre, urine humaine ou animale, fèces de diverses époques qui tapissent sols et murs, suintements d’ammoniaque, brumes de transpiration, exhalaisons de corps abandonnés à la drogue et retrouvés trop longtemps après leur décès, le tout se mélange mais jamais ne s’assemble vraiment. J’ai mon troisième instinct de larmes en vingt minutes. Avec un peu de chance, je ne m’habituerai jamais.
Nadia est couchée sur le côté, la tête posée sur la main et elle sourit. Ses seins sont superbes et même si elle sait que je m’en fous, elle tente encore parfois de me stimuler de ce côté-là. Ses yeux ne sourient pas, ils chassent. Elle n’a plus rien, merde ! J’étais certain qu’il lui restait une boulette de la veille. Ça veut dire qu’elle s’est réveillée avant moi et qu’elle s’est tout pris en sniff pendant que je dormais. Et qu’elle espère qu’il me reste quelque chose. Je ressens une violente poussée de haine, si j’avais su je lui aurais chié dans sa gueule ouverte.
« J’te jure que c’est pas vrai. J’ai dû la perdre en dormant. » Comme preuve flagrante de sa bonne foi, Nadia commence à fouiller dans sa culotte, ce qui est vite fait. Personne n’est plus optimiste qu’un toxicomane en manque et j’ai immédiatement envie de la croire. Pendant 10 minutes, nous retournons chaque centimètre de la pièce. Nadia pleure avec des hoquets d’asthmatique perdu dans un silo à grains et elle s’est ouvert le genou sur une fourchette qui traînait. J’ai des méticulosités d’archéologue et tout est minutieusement fouillé : sac de couchage retourné et palpé, boites de conserve inspectées, bouteilles d’ammoniaque vidées jusqu’à la dernière goutte, déchets de toutes époques mieux triés que les poubelles d’un altermondialiste. Rien. Nos affaires sont éparpillées dans toute la pièce. Un morceau de sandwich est tombé du sac de Nadia et un reste de laitue molle me nargue.
« T’as regardé sous la salade ? »
Nadia ne répond rien et ouvre délicatement son casse-croûte d’avant-hier. Quelque chose de vivant et de rapide s’enfuit. Elle crie « c’est sur ma main, c’est sur ma main !» et je me bouche les oreilles en murmurant « ça ne peut plus durer, ça ne peut plus durer », le mantra du tox.
Ça fait six mois qu’on est ensemble et honnêtement, nous sommes bien plus des associés de déglingue qu’un couple. Je ne me souviens pas de la dernière fois qu’on a baisé mais c’est sûr que c’était il y a plus de trois mois. Maintenant que j’y pense, je suis presque sûr que c’était quand on avait réussi à rentrer dans cette villa de Montigny-le-Tilleul et qu’on avait pu prendre un vrai bain chaud et dormir dans un vrai lit et porter des vêtements qui sentaient bon le lilas. Quand j’étais étudiant, un type m’avait raconté à quel point c’était formidable de s’envoyer en l’air sous héro. Ça fait un bout de temps que je sais que c’est un salaud de menteur parce que sous héro, la seule chose qui est bonne, c’est d’en avoir. Qui peut bien avoir envie de sexe quand il ne sait pas quand il touchera sa prochaine boulette ? Et puis l’héro est une jalouse efficace, elle arrive à tuer le désir de n’importe quoi d’autre qu’elle-même. On était resté trois jours dans la maison et quand on était parti, tu aurais cru qu’une colonie de fourmis soldates s’était mise à dévorer la baraque. Salle de bain attaquée au marteau, parquet arraché, murs couverts d’absolument tout, télé fracassée. Si on m’avait demandé pourquoi on a fait ça, pourquoi tous les drogués font ça, la réponse serait qu’on va peut-être trouver quelque chose de valeur, planqué quelque part, mais ça n’est pas la vraie raison. Il y a un moment dans l’histoire d’un consommateur, tu ne peux tout simplement plus supporter de regarder quelque chose de beau. On s’était enfui par le jardin quand un flic avait sonné à la porte et on avait eu tellement peur qu’on avait abandonné nos sacs avant de passer au-dessus de la clôture. Oui, des héros.
Dire qu’une vie de tox c’est l’enfer, voilà un beau lieu commun. Je n’en ai jamais entendu un dire qu’il trouvait que son existence valait le détour ou que c’était le prix à payer pour vivre libre. Tout le monde jure qu’il veut arrêter, reprendre une formation ou trouver un vrai travail, de préférence dans l’aide à autrui. Ça n’arrive jamais, même si tout le monde se raconte des histoires de miraculés. N’importe lequel d’entre nous accepterait avec reconnaissance de vivre le reste de son existence attaché à un radiateur si on lui garantissait d’avoir sa pâtée démoniaque chaque jour. Mais une vie de tox, c’est aussi une succession de minuscules miracles, comme trouver un pacson à peine entamé au fond de ma Nike droite. Nadia en frétille comme un gosse devant le générique d’un dessin animé. Y a juste de quoi se faire quelques taffes en se tapant un alu, mais ça nous permettra de prendre un peu de force pour attaquer une dure journée de quête du nirvana perdu. Ça fait longtemps qu’on ne trouve plus à Charleroi d’héroïne blanche. La qualité, c’est de pire en pire. Parfois, t’achètes un truc et tu sais qu’il n’y a même pas 5% d’héro dedans. Les 95 autres pourcents, c’est comme la fricadelle à la friterie, tu ne sais pas ce qu’il y a dedans et tu ne demandes pas. Je prends un chocolat dans mon sac et je retire l’alu. La bouchée à la truffe, je m’en tape, ce qui m’intéresse c’est qu’avec cette marque, tu reçois une feuille d’alu super épaisse et bien rectangulaire. Qui penserait à bouffer dans un moment pareil ? Quand la poudre est bien brune, c’est qu’il y a beaucoup de caféine et ça t’ouvre bien grand les poumons. Plier la feuille en deux, pas du côté chocolaté sinon ça crame. Ça n’a l’air de rien, mais l’opération est délicate, surtout quand tu trembles et que t’as une fille à demi folle qui passe sa tête au-dessus de ton épaule pour voir quand la soupe est prête. Je rouvre la feuille et je mets la poudre bien à la jonction. C’est là que ça se complique parce que je dois tenir d’une main l’alu entre le pouce et l’index après avoir inséré un tube fabriqué maison et de l’autre chauffer au briquet pour que ça devienne huileux. Si la feuille est trop fine, la chaleur ne diffuse pas bien. Celle-là est parfaite et je soupçonne le chocolatier de parfaitement être au courant de comment est consommé son produit. D’ailleurs on n’en trouve que chez les pakis. Ça pue le poisson pourri et ça me met en appétit. Tout gargouille en moi. Quand je sens que ça roule dans l’alu, j’aspire et tout se calme, même quand une Nadia frénétique se presse contre moi avec des vagissements de verrat égorgé de frais « n’arrête pas de chauffer ! Passe, passe ! ». Elle aspire tellement fort qu’on dirait que ses deux joues vont se rejoindre de l’intérieur et on a même droit tous les deux à un petit dessert, et je ne parle pas du chocolat qui traîne par terre au milieu de dizaines de feuilles d’alu brûlées.
Dans l’immédiat, j’ai toute une série de problèmes forts pressants à solutionner : trouver de l’argent, manger un peu, me procurer deux boulettes d’héro et me laver. Tout est lié. Si je ressemble à un clodo pouilleux, personne ne me donnera d’argent. Pour ça, faut que je mange, que je me lave et que je me change. Ça va me prendre un temps infini et je vais commencer à clignoter comme un feu rouge parkinsonien. Le même débat tous les jours. La même urgence qui me donne plus de stress que celui d’un contrôleur aérien sous cannabis.
« Allez Nad, faut qu’on bouge. Il est presque 07h30 et si on se grouille, Kharim nous filera des croissants. « L’avantage de voyager léger, c’est que nos affaires sont prêtes en deux minutes.
Je passe devant mais je ne descends pas tout de suite les escaliers. J’écoute. Je suppose que toutes les pièces du rez-de-chaussée étaient occupées cette nuit, mais à cette heure, normalement, tout le monde devrait être déjà parti. L’horloge biologique du tox de base est très simple : trouver un abri quand le soleil se couche et en sortir quand il se lève. Comme on est fin juillet, j’espère que tout le monde a décampé depuis plus d’une heure.
Avant la came, je croyais qu’un squat, c’était un endroit joyeux avec de la musique, des filles qui se déshabillent en riant, une odeur de soupe à la tomate et des intellos exaltés qui discutent de choses très importantes en fumant des joints épais comme des cigares cubains. Alors qu’ici, on peut être 20 dans la baraque, tu n’entends pas une conversation. Parfois quelques murmures. Un cri de douleur. Un éclat de rire, c’est un événement. J’ai tout le temps peur, sauf quand je suis défoncé. J’ai peur de descendre ces foutus escaliers et qu’ils s’effondrent. Que des zombies aux pommettes jaunes et brillantes nous attendent en bas avec des cutters et nous découpent parce qu’ils sont convaincus qu’il y a sûrement une boulette cachée à l’intérieur de nous. De ne rien trouver d’ici une heure et d’être en manque. De crever d’une OD , le visage bleu comme un schtroumpf pendant que Nadia me fait les poches. D’être encore arrêté par les flics et de me retrouver en cellule pendant une semaine. De croiser les regards des gens dans la rue. Que Nadia suce la mauvaise bite et se retrouve pliée en deux dans une poubelle. Que mon père me retrouve dans un endroit comme celui-ci et ne puisse plus s’arrêter de chialer.
J’attaque la première marche en apnée, à l’affût du moindre son humain. La rampe d’escalier tient bien le coup et je fais gaffe à bien poser mon pied le plus loin possible du milieu. À certains endroits, on voit le sol en dessous. Le problème, c’est que ça tourne, du coup je ne peux pas observer ce qui nous attend à l’arrivée. L’espace d’une demi-seconde, j’espère que c’est un flic. Mon cerveau élimine cette option d’une part parce que le gars est tout seul et d’autre part parce que les flics ne viennent jamais ici en civil. Quand ils débarquent, ils ne cherchent pas du tout à se montrer discrets. Et quand il dit « quoi toi foutre là ? », j’écarte tout de suite l’idée que ce soit un agent du CPAS . J’ai tellement peur, que mon anus a comme un battement de cœur. Remonter en courant, pas possible. Si je fais ça, il m’accroche par mon sac à dos et je ressemble à une tortue renversée par terre. En plus, Nadia est juste derrière moi, je l’entends tout près à son bruit de gorge.
On dirait un Bruce Willis qu’on aurait façonné au marteau, avec un nez en descente d’escalator et des sourcils longs et emmêlés comme des scoubidous. Trop costaud pour être un tox. C’est comme si je sentais déjà la lame me rentrer lentement dans le nombril. D’instinct, je contracte mes abdominaux en espérant qu’il me plante dans l’estomac. Le couteau dans le nombril, c’est une phobie, une totale horreur, une terreur de psychotique.
« Ben heu, y avait personne, alors on s’est installé. On ne savait pas que ça appartenait à quelqu’un. » S’il me reste parfois un ersatz d’amour propre, la pudeur a fait ses valises il y a longtemps.
« Tu descendre. »
Il s’adresse à Nadia. Je sais que je devrais m’interposer, la protéger, lui demander d’un air vaillant ce qu’il veut. A la place, je m’écarte et Nadia passe devant moi pour se coller le long du mur. Je suis vexé parce qu’elle a l’air d’avoir moins peur que moi. Je le suis doublement quand le type lui fait face sans même plus se préoccuper de moi. Il n’envisage même pas que je puisse représenter un danger, alors que je suis deux marches plus haut, et qu’il est maintenant de côté par rapport à moi. Un long tournevis pointu lui sort de la poche arrière de son jeans. L’accent peut être russe, ou polonais, ou serbe, je ne sais pas. D’un pays où rien que le patois local est déjà une charge de cavalerie. Il attrape le menton de Nadia, c’en est presque comique car ils ont la même taille. Ils vont jouer au jeu de la barbichette et le type va dire un truc printanier comme « le premier qui rira aura une tapette. » Ou lui fourrer la langue dans sa bouche et la main bien profonde dans sa chatte. Pour commencer.
« Tu pas vouloir homme vrai ? »
Voilà, ça y est, les zakouskis sont servis. La seule chose que je me demande encore, c’est combien de plats seront au menu.
« Non merci, c’est gentil. Des vrais hommes, j’en ai connus assez et je préfère un comme celui-là, ça fait moins de bleus. »
Le visage du cosaque change comme ça, clap, et toute la tristesse de mille mondes dévastés s’abat sur ses paupières. On dirait qu’il vient de se prendre une enclume sur chaque œil. Il hoche la tête comme un psy qui vient d’entendre un aveu terrible, lâche Nadia et se recule pour que je puisse descendre. Il la regarde dans les yeux et il y a tant de bonté et de compassion quand il dit « pardon ». Il doit y avoir une espèce de lien sacré entre ceux qui ont l’habitude d’infliger la douleur et ceux qui ont l’habitude de la recevoir. À son tour, Nadia hoche la tête, une seule fois.
« Vous plus venir ici, ok ? »
Trente secondes plus tard, on est dehors. Même quand on en a l’habitude, ça fait un choc. La lumière, les gens qui marchent à côté de nous, les voitures. À trois mètres, c’est le cloaque de l’enfer et là, on est dans le monde normal, juste en face du bâtiment tout neuf de BNP Paribas Fortis. « Je suis désolé Nad, tellement désolé. Je suis resté là comme un gros con, je ne savais pas quoi faire. »
Cette phrase, c’est merveilleusement moi. Nadia vient juste d’échapper à un viol ou pire et c’est moi qui ai besoin d’être rassuré. Là, je suis amoureux comme un type normal qui se balade au soleil avec sa belle copine. Elle a une mèche qui lui tombe dans l’œil. L’avantage des cheveux bouclés, c’est que même quand on n’est pas coiffé, ça donne un air négligé étudié. Rien à dire, on a la classe tous les deux : training pas net et trop grand sur t-shirt pas net et trop grand. Sans oublier la touche finale, des baskets informes et trouées. M’en fous, elle est trop belle, même dans mon ancienne vie je l’aurais trouvée canon.
« T’inquiète Arnaud, je pense ce que j’ai dit au Tchétchène. C’est toi que je veux et personne d’autre. Crois-moi, le modèle Rambo, j’ai donné. Petit zizi et grand couteau, non merci, c’est bon comme ça. Elle me prend dans ses bras, ses cheveux sont affreusement sales et dégagent une odeur de sébum fermenté. Sa peau m’envoie des effluves de lait caillé et de vinaigre. Dans une minute ou deux, la chasse reprendra. Alors j’en profite pour ressentir quelque chose de bon et de fort, autre chose que moi et mes milliards de molécules affamées d’héro. Nos dents s’entrechoquent. Est-ce moi qui pleure ou bien est-ce sa salive qui me brouille le regard ? Est-ce que je crie ? Est-ce que je l’appelle ? Est-ce moi qui lui déchire la peau ? Est-ce elle qui m’arrache les cheveux, s’y tenant comme pour s’empêcher de couler ? Je sombre, elle ivre, je gémis, elle murmure. J’entends une dame âgée miauler un « vous pouvez pas aller faire ça ailleurs ! » et nous rions et c’est formidablement bon.
Je casse l’instant de cristal d’un « bon on y va ? », la lumière magique s’éteint dans les yeux de Nadia et on est de nouveau partenaires dans la came. Trente mètres plus loin, on rentre dans la rue Bois del Bol et Kharim est là, sur le pas de sa porte avec des croissants posés sur une table en plastique bleu. Je crois que Kharim est ce qui se rapproche le plus d’un saint. Tous les jours, il prépare une trentaine de croissants pour ceux qui passent avant qu’il ne parte au boulot dans un garage du coin où il est chef d’atelier. Été comme hiver, il porte le même bonnet orange, et nous accueille d’un « Bonjour Nadia, bonjour Arnaud » tellement chaleureux que tu crois que ça fait des semaines qu’il attend de nous revoir enfin, alors qu’on est là tous les matins. Sa barbe est une broussaille grise et s’il ne lui manquait une belle incisive en plein milieu du portrait, il aurait fait un parfait Saint Nicolas. Ça fait 35 ans qu’il est là et il a tout gardé de son accent algérien.
« Comment ça va les enfants ? Vous avez l’air fatigué. C’est important de dormir vous savez. »
Pas un jour sans qu’il sorte une phrase de papy un peu débile. Mais on ne se moque jamais de lui, même quand il n’est pas là. Il y a des gens aimables avec nous ; c’est rare mais il y en a. Presque tous ceux qui travaillent dans l’aide sociale le sont. Parfois des gens ordinaires aussi. Mais la drogue est toujours au centre. Si j’avais un cancer, je sais que ce serait comme ça que ces gens me parleraient. Avec une douceur que l’on ne réserve qu’aux condamnés et aux simples d’esprit. Kharim nous parle comme si on était tous ses mômes. Pas toujours des gentils gosses en plus, car on lui a tout fait. Plusieurs fois, il s’est fait tabasser par des tox qu’il avait laissé rentrer chez lui et qui, bien sûr, ont tout volé. Deux fois, il s’est retrouvé à l’hôpital, dont une fois avec un poumon transpercé par un taré qui lui a tiré dessus avec une cloueuse pneumatique. Sa femme a réussi à lui faire promettre de toujours nous laisser à l’extérieur. Elle est presque aussi bonne que lui, juste un peu plus réaliste. Souvent, elle prépare des litres de thé affreusement sucré. Longtemps, je me suis dit qu’ils étaient comme ça parce qu’ils avaient vécu un grand malheur, genre un gosse mort ou truc horrible comme ça et qu’ils voulaient sauver d’autres enfants. Jusqu’à ce que je comprenne qu’en réalité, c’était tout le contraire. Kharim et Djamila n’ont perdu personne, ils pètent de bonheur depuis toujours. Quand on les voit l’un à côté de l’autre, on dirait un couple d’ados en chaleur, toujours à se toucher une main, une joue, une épaule. Leurs deux ainés sont respectivement ingénieur et astrophysicien et la petite dernière sera neurochirurgienne l’année prochaine.
A la fac de psycho, on a oublié de m’apprendre que ceux qui avaient le plus de capacité à donner de l’amour étaient ceux qui en avaient le plus reçu.
« On a reçu trop de cadeaux dé la vie, nous on veut en distribuer un peu ossi. Qu’est-ce que c’est quelques croissants, un peu de thé, une couverture ? C’est rien di tout. »
Ça fait un peu Walt Disney chez les junkies mais cette dose-là, de pure humanité tranquille, elle m’empêche un moment de penser que ma Belle au Bois Dormant s’endormira peut-être demain pour toujours, un fix planté entre les orteils. Le téléphone de Nadia sonne et elle sursaute comme si elle avait été prise en flagrant délit de quelque chose. Puisqu’elle se retourne pour décrocher, je sais que c’est un régulier.
« Oui, je sais Giovani, mais j’ai eu des problèmes, j’étais à l’hôpital pendant presqu’une semaine. …
Mais non, j’te jure, celui qui t’a dit ça c’est vraiment un menteur…
Mais oui bien sûr que j’ai envie de te voir…
Oui, moi aussi… oui, j’arrive, oui dans dix minutes…
Oui, tout de suite…ha ha ha coquin ! »
Giovani, c’est un vieux que Nadia voit une ou deux fois par semaine. Sauf la semaine passée parce qu’on avait de l’argent. Elle m’a dit qu’il avait 63 ans et qu’il ne bandait plus. Je ne la crois pas et ça me rend dingue qu’elle couche avec ce débris. Il est gros du ventre et maigre du cul, et ce n’est pas le plus laid. Il n’a plus de cheveux qu’autour du crâne, c’est gris et jaune, et ça lui dégouline jusque dans la nuque comme un nid de tagliatelles cuites. Mais le pire, c’est sa bouche, épaisse comme une noix géante, protubérante, et si rouge. Sa bouche, elle me fait penser au cul d’un babouin. Je me souviens qu’au cours d’éthologie, on avait vu que le cul rouge du babouin, c’était un attrait sexuel. La bouche de Giovani, c’est l’enfant métissé issu de l’union d’une méduse fondue avec une baleine échouée sur une plage d’Ostende.
Je sais bien que s’il était beau, sexy et élégant, ce serait pire. Avec toute cette laideur, Nadia paie sa putitude (pruditude). Mais la haine bien bouillante, elle est pour moi aussi, moi qui prends les pulls qu’elle ramène de chez lui, et parfois un pantalon à ma taille, qui appartient au fils du vieux rital, parti ou mort, je ne sais pas et je m’en fous. Parfois, elle revient avec des boites de conserve ou des fruits. A chaque fois, elle lui prend vingt, trente et parfois cinquante euros. Parfois j’ai peur qu’elle ne revienne pas pour rester au chaud chez lui. Parce qu’il est tout seul et que sa viande avariée à lui doit avoir envie de se malaxer à sa viande fraîche à elle, et pas qu’une fois ou deux par semaine.
A Marcinelle, y a un couple qui vit au fond d’un jardin, sous une bâche. Pas une tente avec des piquets, une armature et du tissu par terre qui te protège de la flotte, non, une bâche verte comme sur les remorques. Le type, ça fait deux ans qu’il n’est pas sorti. Nadia m’a dit que parfois il rampait à l’extérieur pour aller chier mais à le voir, l’impression, c’est que ça fait un bout de temps qu’il ne se préoccupe plus de ce genre de détail. Il reste là toute la journée pendant que sa gonzesse va faire la pute sous le pont, près du Ministère des finances. A mon avis, il ne sait plus marcher. A chaque fois qu’elle part, c’est forcé, il doit se dire qu’elle ne reviendra pas. Et si elle ne revient pas, il va mourir là, comme un insecte mélangé à la terre ? Et d’ailleurs, pourquoi elle revient ? Pourquoi elle lui achète sa came ? Qu’est-ce qu’il peut bien faire de bon pour lui donner envie de revenir ? J’avais posé la question à Nadia et je me souviens qu’elle avait répondu que la bonne question, ce n’est pas ce qu’il lui fait de bien pour qu’elle revienne. La bonne question c’est « qu’est-ce qu’il ne lui fait pas et que les autres lui faisaient ? ». C’est là que je m’étais dit que Nadia avait vécu des trucs pas faciles, parce que sortir une phrase comme ça à 23 ans, c’est peu probable si t’as eu une belle vie. Note que dans la rue, il n’y en a pas beaucoup qui ont eu une vie que tu voudrais emprunter même pour un week end. Enfin si, il y a moi. Moi c’était parfait.
« Allez Arnaud, t’inquiète, on se retrouve au Monument à 09h00, on fait les courses et on se trouve un endroit tranquille rien que pour nous deux. OK ? Je te ramènerai une boite de Délichoc. »
Nadia est la seule tox au monde, oui j’insiste, au monde, à te proposer un rancard à une heure bien précise et à y être tip top chrono. Faut pas chercher, c’est un phénomène inexistant sur toute la planète.
On s’engueule tout le temps avec ça. Mais elle a trop facile de me répondre que profiter de l’argent n’a pas tellement l’air de me déranger. Ou que je peux aussi aller vendre mon cul. Ou fermer ma grande gueule. Dans ma tête, il y a souvent des phrases qui commencent par « si j’étais un homme, je… » et le film où je vais défoncer la porte de Giovani à coups de pieds pour récupérer une Nadia époustouflée par mon courage est l’un de mes préférés.
*
Je vais pas mentir, le ruskoff, il m’a pas fait peur. Pour qu’un type comme ça moisisse dans un squat aussi pourri, c’est qu’il doit se cacher genre « 20.000 lieues sous les mers ». Pas le moment de faire des vagues, le gars navigue en mode sous-marin. En même temps, s’il m’ouvre la gorge et me balance dans le puits à l’arrière de la baraque, qui en aura quoi que ce soit à foutre ? Ou alors je crois en ma bonne étoile ? Celle qui me guide vers nulle part depuis toujours.
C’est débile, j’ai eu la méga trouille pour Arnaud. Je sais bien que c’est un couillon. C’est ceux-là les plus dangereux parce que parfois, un couillon ça a comme un sursaut de dignité et tout d’un coup ça veut jouer les héros. Ça fait peut-être quelques mois qu’il est dans la rue, mais il est pas de la rue. C’est toujours pas son monde et c’est tant mieux. Il a toujours ses réflexes de bourge, et c’est pour ça que je l’aime. J’ai dit la vérité dans le squat, des « vrais hommes », j’en ai eu ma dose. Première bite à 13 ans, oui ma p’tite dame, et le grand format s’il vous plaît, celui qui déchire bien. Trois ans plus tard, j’avais demandé à ma mère pourquoi elle avait laissé mon beau-père me violer et elle avait répondu cette phrase inoubliable « qu’est-ce que tu voulais que je dise, ma chérie, c’est mon mari » et le sujet avait été clos. Si Arnaud est l’exception de la rue, j’en suis le modèle courant. Et attention, je suis comme toutes les filles, je voudrais être la princesse, l’unique, une vie de soie sur des souvenirs de velours. L’idée d’être le modèle courant ne m’emballe pas, c’est juste que j’ai perdu un peu la faculté de rêver. Moi, je voudrais sortir de la rue ; Arnaud, il CROIT qu’il va en sortir. Et moi aussi je crois qu’il va en sortir. Alors je m’accroche à lui parce que j’espère faire partie du convoi.
Le baiser sur le trottoir y a cinq minutes, personne m’avait jamais embrassé comme ça. Et si oui, je m’en souviens pas.
Il fait la gueule quand je vais chez Gio mais il ne m’a jamais empêché d’y aller. Arnaud me fait des crises de jalousie à rallonge mais si j’arrêtais de faire la pute, il ferait des attaques paniques. Parfois, il me pose des questions techniques du genre, « comment c’était ? », « t’as bien pris ton pied ? » « Tu l’as sucé ? » et j’ai du mal à ne pas lui dire la vérité : non, j’ai pas pris mon pied, oui TOUS les gars veulent que je les suce et ensuite me la mettre dans le cul. Sans capote de préférence. Sauf Giovani.
Je redescends vers le rond-point du Marsupilami, et en passant devant Notre Dame, je repense à mon OD d’il y a trois semaines. J’ai failli crever ici aux urgences. Mais non, le tox est solide, le tox ne meurt pas si facilement, c’est normal personne ne veut autant vivre qu’un tox. Tout le monde croit que la drogue, c’est une espèce de suicide au ralenti alors que moi, ce que je veux, c’est une longue vie en slow motion. La seule chose vraie dans ma vie, c’est l’héro. Si je vivais sur l’île Merveilleuse, cette putain de carte postale où la défonce est libre et abondante, je me vautrerais sur de l’ouate H24. C’est pas la came le problème, c’est le monde de la came qui est un poison.
Je remonte la rue Dourlet, mélange d’appartements deux ou trois étages, de garages et de maisons moches en briques noircies. Une voiture sans pneu. Une vieille qui fait couler du lait dans des bols pour tous les chats du quartier. Des canettes de Carapils écrasées dans le caniveau. Une Académie des Beaux-arts qui fait la promotion de la peinture depuis 1946, avec même un vrai peintre célèbre qui y enseigne. Et Giovani avec sa petite maison qui m’attend sur le pas de la porte comme un chien sa mini-barquette de César Classic.
Il me fait son sourire de grand père et je vais pas mentir, je suis contente de le voir. J’entre, je sais que je pue grave et ça me fait plaisir qu’il se contente d’un « je vais te faire couler un bain avec plein de mousse. »
Je le suis dans les escaliers étroits, avec des photos d’usines et de métallos des deux côtés, tout en noir et blanc comme si c’était pas déjà assez sinistre comme baraque. Ça craque à chaque marche, le sol à l’étage craque aussi et la porte de la salle de bain grince. On est dans quel dessin animé, déjà ? C’est pas fini : au mur, papier fleuri aux teintes automnales, photos de sa mère noire de deuil sicilien à n’en plus finir, pseudo lampe de mineur au plafond pour offrir une parfaite lumière bien blafarde. La salle de bain ne déçoit pas avec ses murs tachés de champignons gris foncé, son plâtre en retraite stratégique et sa minuscule fenêtre en bois vermoulu.
Je n’oublie pas que c’est mille fois mieux que n’importe quel squat et que Giovani est un pervers super facile à vivre. Son vice à lui, c’est s’occuper de moi. Pendant que l’eau chaude coule dans la baignoire, il mélange la mousse « senteur pommes vertes » jusqu’à ce que ça fasse un gros édredon cotonneux de presque 50 centimètres au-dessus de l’eau. Puis il me déshabille avec des soins de maman, au début c’est ce qui me foutait le plus la trouille. Il a des pattes de gorille, petites et épaisses, avec des doigts courts et dodus. Les ongles manucurés, ça fait bizarre dans le personnage. Il ne prononce pas un son, totalement impliqué dans mon déshabillage et la préparation du bain. Ça me plaît qu’il ne parle pas. Puis qu’il s’occupe de moi aussi. L’eau est trop chaude mais juste d’un ou deux degrés. Mon visage se met tout de suite à transpirer et Giovani tire doucement ma tête en arrière et me mouille les cheveux avec le pommeau de douche. Cette fois, la température est parfaite. Pas une goutte d’eau ne descend plus bas que mes sourcils. Sa respiration s’accélère et je ne sais pas ce qui l’excite, de me laver les cheveux, ou de me savoir à poil dans sa baignoire, ou je ne sais pas quelle histoire il peut se raconter dans sa vieille tête et je m’en fous.
Shampoing. Massage crânien. Rinçage. Merci Jésus.
Puis il me sort de l’eau en me tirant par les mains, m’emballe dans un peignoir épais, mou et rose puis vide la baignoire. Ça va super vite et quand c’est vide, c’est affreux parce que je vois qu’il y a une couche de crasse d’au moins un centimètre. C’est de la boue de moi et ça me dégoûte. Puis le deuxième cycle repart et trois minutes plus tard, je suis de nouveau dans une eau propre et parfumée et Giovani me lave avec une éponge qui a vraiment connu la mer. C’est le genre de truc que je ne raconte jamais à Arnaud, ça le rendrait encore plus dingue que des histoires de cul qui existent à peine. C’est pas compliqué, en 7 mois, Giovani je l’ai branlé 3 fois et je me suis à chaque fois demandée comment il avait pu fabriquer un gamin avec un engin pas plus grand qu’un dé à coudre. Quand il bande, son sexe mesure trois centimètres max et quand il éjacule, c’est une goutte huileuse sortie tout droit d’un rigatoni. Je ne lui ai jamais demandé où étaient passés sa femme et son fils, mais je suis certaine que la réponse serait triste.
Sur le tabouret m’attendent sandalettes, culotte, pantalon trois quart, soutien-gorge et t-shirt à manches longues. Tout à ma taille. Pendant que je m’habille, il descend à la cuisine, sans doute préparer un chocolat chaud et des tartines gonflées de Nutella que je ne mangerai pas. J’en profite pour ouvrir l’armoire à pharmacie, mais il y a juste une boite de coton tiges et des médicaments pour le cholestérol. S’il y a quelque chose d’utile pour moi, Giovani l’aura planqué.
« Tu sais, tu pourrais rester quelques temps ici, histoire de te refaire une santé. J’aime bien m’occuper de toi. »
On est dans la cuisine. Minuscule. Fait chaud. Ça commence à fristouiller dans mon ventre. Faut que je me calme. Il y a une porte fenêtre qui donne sur le jardin. Putain, minuscule aussi ! Une fois, il m’a montré, comme si ça pouvait m’intéresser. Une petite rangée de radis. Une petite rangée de haricots. Une petite rangée de laitues. Cinq plants de tomates pleines de trous. Un petit chemin pour passer au milieu.
Petit, petit, petit, tout est petit, une vie entière à se cogner aux murs.
Il me demande souvent de m’installer avec lui. Ça lui est même arrivé de me demander en mariage. Rien de très romantique, mais d’après lui un bon moyen de me sortir de la rue et de régulariser ma situation. Expliqué comme ça, on aurait pu croire que Giovani avait des ambitions de sauveur ou de protecteur, qu’il faisait ce qu’il pouvait pour faire disparaître un peu de misère sur cette triste terre. En rigolant, j’en avais parlé à l’assistante sociale qui s’occupe de mon dossier à la cellule SDF de la ville. Elle avait un peu hésité avant de m’avouer qu’elle connaissait au moins 7 filles en rue à qui il avait déjà proposé de les épouser.
« Non, j’t’ai dit ! Tu me l’as déjà demandé dix fois ! »
Je l’ai crié trop fort, je sais bien. Il est pas méchant. Qu’est-ce qu’il veut de moi ?
« Hein, mais dis-moi, qu’est-ce que tu veux ? Tu veux baiser ? »
Je lui abaisse son short et il ne porte pas de caleçon. C’est ignoble. Petite bite, invisible sous le gras du pubis. Couilles gigantesques, molles et brunes comme une coulée de boue.
Il croise les mains devant et c’est encore pire parce que ses bourses dépassent par en dessous. On dirait un petit garçon qui va se mettre à pleurer. S’il pleure, le couteau du Nutella ira dans son ventre.
Non, le bout est trop rond, ça rentrera pas. Faut que je me calme. J’ai pas encore de fric. Il faut qu’il me donne du fric. Jamais je veux vivre ici. Les murs me prendraient.
J’ouvre l’armoire à bouffe et je prends deux boites de Délichoc, je ne sais même pas pourquoi. Il y aussi un gros bocal de cornichons et un carton de jus d’orange.
« Et pourquoi je peux pas avoir de jus d’orange ? J’en ai marre de ton sale chocolat chaud qui pue. En plus, fait bouillant ici. C’est une marmite. Marmite. Marmite. Marmite. » Je ne sais pas pourquoi je répète le mot « marmite ». Marmite marmite marmite. « Mais calme-toi Nadia, tu peux avoir du jus d’orange si tu veux. Tu peux le prendre avec toi si tu veux et en donner à ton ami. »
« Ha oui, et alors pourquoi tu veux pas qu’il vienne ici ? T’as peur qu’il te prenne ta marmite ? »
Calme-toi, Nad. L’argent.
« C’est toi que je veux voir, pas lui. Lui, il n’est pas bon pour toi. Il ne fait rien pour toi. Il t’enfonce au lieu de t’aider. Moi je t’aide et tu es méchante avec moi. »
Le bocal de cornichons tombe par terre et ne casse pas. C’est incroyable.
« T’as vu, les cornichons sont pas cassés. Combien tu peux me donner d’argent ? Je suis dans la merde. J’étais à l’hosto la semaine passée, j’ai un truc aux reins et il me faut un médoc qu’est pas remboursé parce que je suis pas en ordre de mutuelle. » N’importe quoi. Si j’arrivais à me calmer, je pourrais trouver mieux. Bon public, il embraille d’un « Ho Nadia, qu’est-ce que tu as ? C’est sérieux ? Tu vas devoir aller en dialyse ? S’il te faut un nouveau rein, tu peux en avoir un à moi ! »
C’est tellement gentil, bête et spontané que mon cerveau reprend le dessus. Respire.
