Hacha Terre ultime - Alain Paul - E-Book

Hacha Terre ultime E-Book

Alain Paul

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Beschreibung

Dans un monde post-apocalyptique, les survivants de la race humaine s'organisent.

Fruit de la folie des hommes, un cataclysme a noyé toute la surface de la Terre. Toute ? Non, car un fragment de l’écorce terrestre est resté émergé : une île, qui est à la dimension exacte de l’ancien département français des Hautes-Alpes. Là, s’est constituée après la catastrophe une société néo-féodale aux règles de fer, grâce auxquelles une dynastie tyrannique opprime tout ce minuscule continent. Mais, au moment où commence le roman, cet Etat est entré en décadence et des pouvoirs locaux dissidents se sont établis sur ses marges.
Hacha, terre ultime raconte les aventures d’un savant et d’une jeune femme dont les recherches et les tribulations vont contribuer à renverser l’ordre établi et favoriser l’éclosion d’une société plus juste.

Plongez-vous sans plus attendre dans un roman de science-fiction haletant dans lequel un homme et une femme se battent pour une société plus juste.

EXTRAIT

Le soleil pointait à peine à l’horizon lorsqu’Andrèu se réveilla avec une faim de loup. Dans toutes les fibres de son être, il avait pleinement la sensation que la nuit avait accompli son travail réparateur. Le sabençaire se sentait tous les appétits du monde et il dévora à belles dents le pain, maintenant sec, qu’il avait dédaigné la veille. Sa faim en fut un peu calmée. « Pour le reste d’appétit, j’ai de la réserve à la hauteur de la ceinture », se dit-il.
Il commença alors à faire méthodiquement ses exercices de concentration physique et mentale. Étirant et contractant ses muscles les uns après les autres par des mouvements consciemment ralentis, il sentit l’influx nerveux parcourir son corps dans une symphonie énergétique dont il était le chef d’orchestre. Puis, comme tout sabençaire chaque matin, il commença à un rythme mesuré, puis de plus en plus rapide, son entraînement au maniement du castana. Bien sûr, son arme lui avait été confisquée par les delfinas, mais il se devait d’exécuter quand même ces mouvements, pour ne pas laisser perdre ses réflexes. « Déjà que je n’ai pas beaucoup travaillé le castana, avec tout ce qui s’est passé ces jours-ci, pensa-t-il, au moins que je ne me rouille pas trop ! » À l’issue de cette gymnastique tant physique que mentale, ce fut un Andrèu en excellente forme qui passa sous la douche, une nouvelle fois volontairement glacée.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Alain Paul né en 1947 à Bordeaux, y passe son enfance et commence des études supérieures d’Histoire qu’il terminera à Paris. Puis, il vit une existence de marginal rural en Ardèche et en Gironde. En 1984, il devient archiviste dans la fonction publique. Il a été Directeur des Archives départementales des Hautes Alpes. En 2011, il prend sa retraite en Haute Gironde, où il se consacre entre autres à l’écriture.

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Seitenzahl: 206

Veröffentlichungsjahr: 2018

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hacha

terre ultime

Du même auteur

« Sauf si », Dieu reconnaîtra les siens,

Recueil du concours de nouvelles cathares 2006, pp. 7-38,

Mairie de Chalabre, 2006.

La maison au soleil levant, tome I : L’inattendu,

Vents salés, 2016.

La maison au soleil levant, tome II : Vents noirs,

Vents salés, 2017.

Une semaine après la fin de l’électricité,

Autoédition, 2017

Alain Paul

HACHA

terre ultime

Prologue

Seule certitude, ça se passa un jour de grande conjonction de chiffres dans les dates, comme le calendrier en est parsemé. À cet instant fatidique s’alignèrent, dans les horloges des ordinateurs du monde entier, plusieurs chiffres que la magie informatique n’arriva pas à digérer. Les premiers ordinateurs qui devinrent fous furent ceux des militaires. Ces dispositifs de défense mirent en route l’alarme maximale, en saturant les systèmes de détection d’attaques virtuelles surgies de tous les horizons. Toutes les armes accumulées, un peu partout sur la planète, entrèrent dans la danse.

La Terre entière ne fut rapidement qu’un immense champ de bataille, les machines ne faisant que lever les inhibitions des hommes qui avaient, par une longue période de paix, refoulé puissamment leurs tendances guerrières. L’imagination mortifère de l’animal humain n’étant jamais en repos, les armes de tout acabit firent à une vitesse stupéfiante des milliards de victimes. En quelques semaines, la civilisation s’enfonça dans le gouffre qu’elle avait elle-même creusé.

Bien plus grave, sous l’impact des attaques nucléaires, la structure géologique de la planète fut atteinte. Toute la croûte terrestre fut affectée de gigantesques failles et, à un moment, le globe vacilla sur son axe. Les torrents d’énergie issus de la guerre planétaire, joints aux mouvements du magma qui faisaient surgir un volcanisme démultiplié, firent fondre les glaces des deux pôles. L’eau finit par submerger toute la surface du globe, recréant l’océan primordial des vieilles mythologies.

Un seul petit fragment de toute l’écorce terrestre avait survécu, dans les Alpes françaises. Curieusement, ce radeau de la Méduse de l’Humanité avait pour limites, c’est-à-dire pour rivages de cette île unique, les contours d’un département, cette vieille unité administrative de la République française. Par une bizarrerie de cette tectonique en folie, ce département fut donc l’unique entité géologique et humaine à échapper à la catastrophe. Désormais, la population de ce minuscule territoire était seule à assumer le futur de la race humaine, face à l’immensité liquide qui avait recouvert le globe et englouti les continents, leurs habitants et leurs richesses.

Lentement, avec les ressources locales, une vie économique et sociale, ou plutôt une survie, s’organisa sur ce minuscule continent. Une microsociété agricole vit le jour car, bien sûr, les technologies sophistiquées du XXe siècle, quand elles n’avaient pas purement et simplement disparu, furent rejetées par la population, comme responsables de la catastrophe. Encore une fois, la montagne joua son rôle de refuge. Dans un premier temps, la vie humaine organisée avait reflué dans les hautes terres du Briançonnais.

Plus tard, l’autorité despotique d’une dynastie locale finit par s’imposer aux survivants indigènes des hautes vallées. Puis, elle partit à la conquête des territoires méridionaux. Là, elle se heurta aux communautés de ceux qui avaient réussi à aborder cette partie la moins élevée du refuge humain. Et encore une fois, en dépit des souffrances inouïes de la catastrophe, les hommes repartirent en guerre. Malgré leur vaillance, les réfugiés ne purent tenir et durent se soumettre à l’organisation militaire des Briançonnais. Les derniers à résister à leur avance implacable et à être massacrés, s’étaient réfugiés dans cette fameuse montagne creuse qui domine la basse vallée du Buech et qui porta désormais le nom d’Oule des damnés. Cette nouvelle « guerre mondiale » se termina donc par la victoire d’un monarque, qui avait pris le titre d’Abbé, réminiscence des grands chefs ecclésiastiques des temps anciens.

Cette société féodale se structura alors en fusionnant les apports sociaux et culturels d’avant la catastrophe. La langue utilisée, à base francophone, mais intégrant des résurgences de l’Occitan1, portait la trace de cette fusion, creuset de ce nouvel ordre social. Aux dominés des hautes comme des basses terres, il fut ironiquement donné le nom de suffragors, par référence aux anciennes élections qui, avant la catastrophe, avaient servi de sélection pour le pouvoir. Il va sans dire que ces habitudes politiques avaient péri, avec la civilisation, dans la grande catastrophe. Au-dessus de cette classe nombreuse d’exploités, se forma une aristocratie, qui confisqua à la fois la science des armes et le savoir livresque. De ce fait, ces privilégiés se baptisèrent sabençaires. Il revenait à l’Abbé de formaliser cette organisation sociale. Ce qu’il fit par l’établissement d’un pacte, ou credo social, qu’il baptisa Pécégé, phonétisation des lettres P.C.G. ou Pacte Civil Général. Ce pacte imposait certaines règles immuables, en particulier l’interdiction pour les sabençaires d’utiliser des armes à feu et l’obligation pour les suffragors de se conformer à certaines coutumes, comme l’alberge : devoir de maintenir chauffage et provisions pour les sabençaires en voyage.

Longtemps, cette société rigide, basée sur la loyauté servile vis-à-vis de l’Abbé, et dont la cohésion sociale était maintenue par le Pécégé, ne subit que des évolutions minimes, sauf de temps en temps des révoltes, vite étouffées par la poigne de fer des nouveaux dynastes. Ceux-ci, qui avaient constitué une cour aristocratique du nom de Grand Apparat Politique, exerçaient leur pouvoir sur toute la Terre ultime, grâce à une milice spéciale, recrutée tant chez les suffragors que chez les sabençaires. Les Serviteurs Esclaves Héréditaires de l’Abbé, voilà quel était le nom de cette garde prétorienne, ou plutôt de ce service des basses œuvres, dont le symbole totémique était le serpent dressé prêt à frapper.

Mais, les années, puis les siècles passant, cette société autoritaire se fragmenta. À la périphérie d’Hacha, de nouveaux États se formèrent. Leur composition sociale différait sensiblement de celle qu’avait jadis imposée, avec le Pécégé, la puissance de l’Abbé. Ses successeurs dégénérés et affaiblis ne gardèrent bientôt de leur hégémonie passée qu’un titre quasiment vide de toute réalité de pouvoir. Leur influence réelle ne s’exerçait que sur le Grand Apparat Politique, lieu de complots stériles et de vaines luttes intestines. Et ce fantôme de puissance se réduisait encore chaque jour comme peau de chagrin.

Au fil du temps, le souvenir de la vie d’avant le cataclysme s’estompa, comme recouvert par les menus événements du quotidien toujours renouvelé et apparemment toujours immuable. Bientôt, la mémoire de ces jours perdus sembla complètement effacée sous la double pression du traumatisme de la catastrophe et de l’immense solitude dans laquelle se trouvaient les habitants d’Hacha, cette terre ultime.

Soir de tempête

Dans le jour finissant, le gros temps se déchaînait sur Hacha. Sur un petit chemin peu fréquenté allant du Grand Apparat Politique à Larade, deux voyageurs cheminaient péniblement. Arc-boutée sur ses jambes et luttant contre les rafales de pluie venues de l’océan en furie, la première des deux silhouettes, une jeune fille mince et vigoureuse, se retourna vers la plus massive :

– Le vent ne faiblit pas ! Et la nuit va bientôt venir ! Qu’est-ce qu’on fait, maintenant, Andrèu ?

Marquant un temps de réflexion, son compagnon de route essaya de percer la tempête du regard, avant de répondre :

– Ce n’est pas la peine de continuer ainsi. On n’arrivera jamais à Larade ce soir ! Allez, zou ! On prend le sentier ici, à droite. J’ai vu qu’il mène à une borie. On y passera la nuit !

Et, joignant le geste à la parole, il se mit à grimper le long de la faible pente au milieu des pins et des cannes de Provence, suivi par la jeune femme. Bientôt, en franchissant un mur en pierres sèches, ils débouchèrent tous les deux dans une oliveraie. Bien entretenue, la terre collante du champ ralentit leur allure. C’est donc les pieds lourds de boue qu’ils franchirent l’entrée de la borie.

Enfin à l’abri et débarrassés de leurs grandes capes et de leurs sacs à dos, ils s’assirent vivement pour retirer leurs bottes boueuses et trempées. Puis, fouillant dans leurs sacs, ils sortirent plus calmement une chandelle et firent le tour de leur refuge. Sous l’immense coupole de la borie, s’étalaient différentes pièces plus petites, divisions du volume principal, faites de légères cloisons de bois et de torchis. Dans une de ces chambres se trouvaient différents outils, sans doute ceux de celui qui travaillait les oliviers. Dans celle qui faisait face à la porte, ils découvrirent une vaste cheminée tronconique avec sa réserve de branchages et de bûches, sans compter l’indispensable amadou.

– Bénis soient les Trois Devoirs ! Comme tous les gens d’Hacha, le propriétaire de ces lieux a respecté le Pécégé ! s’exclama le nommé Andrèu, d’une voix soulagée.

– Pourquoi ? Ça n’a pas toujours été comme ça ? lui répondit en écho la voix féminine, jeune et fraîche, de sa compagne de route.

Souple et vive, elle était de taille moyenne, un peu maigre, malgré ses petites rondeurs. Coupés en frange sur le front, ses cheveux raides, châtains aux reflets blonds, cascadaient jusqu’à la base de son dos. Ses yeux légèrement globuleux s’étiraient en amande, presque bridés, tandis que son nez retroussé lui donnait un air légèrement gouailleur, que démentait un menton volontaire. Pas encore la trentaine et toute la vigueur mêlée parfois de la naïveté qui fait la force de cet âge. L’homme, lui, accusait un âge nettement plus avancé, peut-être une jeune cinquantaine, si l’on en croyait les nombreux fils d’argent qui striaient sa chevelure frisée et une barbe rase mais déjà bien blanche. Grand, raisonnablement bedonnant, il posait sur ce qui l’entourait le regard typique de ceux qui y voient mal. Enlevant de son baudrier l’étui de son long sabre, il s’accroupit et commença à préparer le feu tout en répondant à la jeune femme :

– Non, Énenne, il paraît qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Mais attends un peu que nous nous installions pour la nuit. Je te raconterai alors ce que, de par mes fonctions, j’ai appris là-dessus. Ça occupera agréablement notre veillée.

Sans prolonger plus le dialogue, il s’absorba dans son travail, battant le briquet de métal poli d’un geste ample et sûr. Bientôt jaillit un flot d’étincelles, qui vinrent enflammer l’amadou roulé en boule sous un monticule de branchettes. Rapidement, un feu vif ronfla dans l’âtre. Pendant ce temps, Énenne était ressortie chercher de l’eau. Elle rentra toute trempée, mais ayant réussi à remplir son aboa à la source qu’elle avait repérée avant de se réfugier dans la borie. Quand les deux voyageurs se furent changés et que leurs vêtements mouillés eurent été disposés face aux flammes, une douce chaleur commença à se répandre dans leur abri. En gardant toujours le silence, l’homme et la jeune femme commencèrent à déballer leur repas : de fines saucisses et des grosses pommes de terre. Elles furent mises à cuire dans un coin de l’âtre, où les deux compagnons avaient fait baisser le feu en y ménageant un lit de braises.

Une fois tous ces apprêts finis, ils se trouvèrent tous les deux assis en train de surveiller la cuisson du repas, et Andrèu sentit qu’il devait maintenant répondre à la question de la jeune femme. Aussi commença-t-il abruptement son récit :

– Énenne, tu m’as demandé si on n’avait pas toujours respecté le Pécégé, et je t’ai répondu par la négative. Je vais te raconter ce que je sais par mes recherches dans les plus sacrés des papafaris, dont je suis, comme tu le sais, le gardien, de par la mission de mon lignage et la bonne volonté de notre Abbé, quatorzième du nom. Voilà ! Essaie de remonter plus de deux sègles en arrière. Je sais, c’est très difficile à imaginer, mais ta formation de peyrologuine devrait t’aider. C’est une époque très obscure, qui marque le début de la civilisation. La tradition y fait remonter l’origine du Pécégé. Autant te dire que nous n’en connaissons pas grand-chose, même nous, les plus anciens des sabençaires. Mais revenons à ce que nous savons pour l’instant. C’est en effet il y a très longtemps que le premier Abbé a établi le Pécégé qui, rappelle-le-moi, consiste en ?

Énenne se mit alors à réciter mécaniquement :

– Les Trois Devoirs :

Toi, suffragor, tiens toujours en tes murs, branchages, bûches et amadou, pour, à tout instant, feu éclairer ou garnir en un âtre bien entretenu, que tu habites ou non ces murs ! Seuls les sabençaires pourront profiter sans contrepartie de ces provisions.

Toi, suffragor, n’aie pour arme qu’un bâton de bois dont la longueur ne dépassera pas ta taille d’homme adulte ! Seuls les sabençaires auront droit au castana, à charge pour eux de n’en user que pour le Bien.

Toi, suffragor, travaille la terre et la mer à soleil levé et n’arrête qu’à nuit tombée ! Seuls les sabençaires pourront avoir la connaissance !

– Maintenant que tu nous as doctement rappelé les Trois Devoirs du Pécégé, je vais t’exposer les buts de notre voyage dans le Sud, reprit Andrèu. Je dois établir l’origine exacte et scientifique du Pécégé, en cherchant dans les papafaris, mais aussi en interrogeant le sol. C’est pourquoi j’ai besoin d’une peyrologuine comme toi. Pour notre Abbé, c’est une question de prestige pour pouvoir proclamer bien haut et bien fort son antique pouvoir sur la Terre entière. Un long et hasardeux travail de recherches nous attend. J’ai toute latitude pour prendre le temps qu’il me faudra. Mais l’Abbé m’a demandé de rester discret, car c’est, pour lui, d’une importance capitale de posséder ces preuves irréfutables de sa légitimité. C’est une rude tâche qui nous est dévolue. Alors, mangeons vite et hâtons-nous de dormir. La journée de demain sera dure, car la prudence nous impose de cheminer par ces voies peu fréquentées en approchant de notre but.

Le reste de la soirée ne fut plus ponctué que par une conversation anodine lors du partage du repas. Bientôt, les deux voyageurs, ayant fini de manger, s’enroulèrent dans leurs capes et, se rapprochant du foyer, s’endormirent chacun de leur côté sans problèmes.

Le mort de la plage

Ce fut le vacarme des oiseaux de mer qui tira Andrèu de son sommeil. Le jour commençait à peine, mais la lumière déjà violente du soleil laissait présager une belle journée. Se levant sans bruit pour ne pas réveiller Énenne, il se glissa en dehors de leur gîte. Comme il le supposait, l’astre du jour, là-bas, loin entre le Piolit et les aiguilles de Chabrières, dardait déjà intensément ses rayons dans un ciel pur et débarrassé des lourds nuages de la veille. L’océan du Levant semblait devenu un lac, dont on ne percevait qu’à peine le bruit des vagues. Plus bas, sur les plages de Ventavon, une nuée tourbillonnante d’oiseaux entourait ce qui, de toute évidence, était la masse sombre d’un cadavre échoué sur le sable.

À cette distance, Andrèu ne parvenait pas à distinguer clairement ce que c’était : un gros poisson ? Un cétacé ? Un animal terrestre ? Peut-être même une dépouille humaine ? « En tout cas, une victime de la tempête d’hier », se dit Andrèu, qui commençait à sentir des tiraillements dans son estomac lui indiquer qu’un petit déjeuner serait le bienvenu.

Faisant demi-tour, il pénétra dans la borie, où sa jeune compagne de route dormait toujours à poings fermés.

– Allez, debout, marmotte ! Le soleil est levé depuis longtemps ! Dépêche-toi d’en faire autant. Nous avons encore pas mal de route à faire, aujourd’hui !

Avec un grognement, la jeune femme se réveilla rapidement, s’étira et quitta bientôt sa couche. Andrèu, tout en faisant repartir le feu, dont quelques braises subsistaient sous les cendres, s’affaira à préparer la bouillade du matin : gruau de blé mélangé dans de l’eau chaude à des débris de châtaignes blanchies et à des raisins secs, le tout doucement réchauffé dans l’oule de la borie. Tandis qu’Énenne rangeait leurs couchages et pliait leurs vêtements secs dans les sacs, l’homme disposa sur le sol deux larges écuelles en bois remplies du mélange fumant qui embaumait tout l’intérieur de la borie. Dévissant le couvercle d’une boîte en bois sculpté du Queyras, il fit couler un peu de miel onctueux dans les écuelles qu’il munit de deux cuillères de bois gravées de motifs circulaires. Il tendit ensuite un des récipients à Énenne qui, ayant achevé ses rangements, était venue s’asseoir à côté de lui. Tous deux commencèrent leur bouillade sans engager la conversation. Mais, une fois la première faim calmée, ce fut la jeune femme qui posa la première question :

– Alors, comment est le ciel ?

– On aura meilleur temps pour la route aujourd’hui qu’hier ! Grand bleu partout et une petite brise de mer.

– C’est pour quoi, les cris des oiseaux ?

– Quelque chose d’échoué sur la plage de Ventavon. Je n’ai pas pu bien voir ce que c’était !

– On va aller le regarder ?

– Certainement pas ! La tempête nous a fait perdre trop de temps. J’aurais voulu être à Larade hier soir. Rappelle-toi qu’avant d’arriver ici, on avait à peine dépassé l’embouchure du Beynon.

– Ouais ! Et on a dû bivouaquer ici parce que le « senher Andrèu » ne voulait pas s’arrêter à Ventavon, où on aurait trouvé bonne chère et meilleur gîte qu’ici. Je me languis d’une soupe de poisson épaisse ou d’une rouille bien relevée, maugréa Énenne. Pas la peine d’être sur la côte sud pour manger comme les pastres de la montagne !

– Bon, on n’est pas ici pour barutler partout et se remplir la panse ! Tu sais bien qu’on doit aller le plus rapidement et le plus discrètement possible à Larade. Allez, zou ! Finissons notre bouillade et faisons nos routes ! acheva-t-il d’un ton sans réplique.

Et, sans plus rien ajouter, il racla son écuelle. Voyant qu’Énenne, légèrement boudeuse, l’avait imité, il prit les deux récipients et alla les passer, ainsi que les cuillères, dans l’eau de la source. Revenu à l’intérieur, il les tendit à la jeune femme qui finissait de boucler les sacs. Leurs préparatifs ainsi achevés, ils sortirent de la borie.

Énenne, plissant les yeux pour mieux voir, s’étant perchée sur le mur de la faysse qui bordait le chemin, inspecta rapidement l’horizon. Comme Andrèu tout à l’heure, son regard se fixa sur le tourbillon criard des charognards.

– Dis donc, Andrèu, on dirait vraiment une forme humaine ! Je vois un bout de tissu claquer dans le vent. Si on allait voir ?

– Pas le temps ! Il faut te le répéter combien de fois ?

– Mais il n’est peut-être pas mort ! Et s’il fallait le secourir ?

– Non, il n’est pas loin de Ventavon ! Quelqu’un le verra et viendra voir. Nous, notre mission nous attend !

– Eh bien, elle attendra juste un peu plus. Moi, je vais voir ! s’écria la jeune femme en dévalant la pente vers la plage.

Furieux, mais cédant lui aussi à la curiosité, Andrèu la suivit plus posément. En quelques instants, ils furent sur le sable. Bientôt, Énenne fut la première à se pencher sur ce qui apparaissait maintenant comme un corps humain couché sur le ventre et, de toute évidence, mort depuis quelque temps. Pieds nus, ses vêtements en lambeaux, c’était le corps d’un homme d’une quarantaine d’années. Andrèu, l’ayant retourné, laissa échapper une exclamation de surprise :

– Mais c’est Malabram ! Il n’y a que lui pour avoir le crâne et la barbe rasés de cette façon si particulière ! Vois ! On l’a tué d’un coup de castana au cœur !

Et Andrèu de montrer à la jeune femme la blessure béante dans la cage thoracique du cadavre. Enenne s’approchait pour mieux voir quand soudain, une clameur les figea sur place.

Sept femmes aux visages peints en bleu clair, les cheveux coupés court, vêtues d’armures de cuir clouté, leurs destraus de guerre à la main, venaient de faire irruption sur la plage. D’un seul mouvement, par réflexe d’escrimeur, Andrèu dégaina son castana et tomba en garde, muscles tendus, yeux étrécis, paré au combat. Énenne, venue se placer dos à dos avec lui, prit la même posture avec son solide bâton. Puis, réalisant qui étaient les nouvelles venues, l’homme abaissa lentement son sabre en murmurant à la jeune femme :

– Les delfinas de la Martenante ! Elles sont sur leur territoire. En plus, elles ont la réputation d’être sans pitié au combat ! Nous sommes coincés ! Mieux vaut ne pas résister, dit-il en abaissant encore plus la pointe de son sabre et en le plantant dans le sable. Énenne fit de même avec son bâton. Le cercle des guerrières se resserra autour du couple figé. Puis, celle qui paraissait commander le détachement s’adressa à Énenne :

– Dauna, quel est ton nom et que viens-tu faire sur nos rivages ? Pourquoi as-tu tué l’humain qui est étendu ici ?

– Le salut sur toi, capoliera. J’ai pour nom Énenne et voici Andrèu. Nous sommes ici par la volonté de l’Abbé et en mission à son service, en route vers Larade. Nous venions de découvrir ce corps quand vous avez surgi, delfinas. répondit franchement la jeune femme.

– Nous ne savons même pas comment cet homme est mort ! renchérit Andrèu qui, vexé, se sentait exclu de cette conversation.

La guerrière, ne faisant aucun cas de cette remarque, continua à apostropher Énenne en examinant de près le cadavre :

– Dauna, tout ceci n’est pas clair. Il est visible que cet humain a été tué par un castana et que, de toute évidence, ton biassos en possède un ! Certes, la blessure n’est pas récente et le corps a séjourné dans l’eau. Mais vous avez fort bien pu le frapper hier durant la tempête, et venir voir ce matin s’il n’y avait pas besoin de terminer le travail. Vous…

– Delfina ! intervint Andrèu, ce sont là pures suppositions. Notre…

– Silence, biassos ! Je parlais avec ta Dauna ! le coupa violemment la guerrière.

Puis, continuant à s’adresser à Énenne :

– Il faut nous suivre à Larade, Dauna, tout ceci relève de la justice de la Martenante. Elle seule saura démêler le vrai du faux ! En route !

Ayant improvisé un brancard avec des branches et des vêtements, deux guerrières y chargèrent le cadavre. Puis, tout le groupe remonta lentement vers le chemin, et obliqua vers le sud en direction de Larade. Étroitement encadrés et surveillés par les guerrières, Énenne et Andrèu marchaient côte à côte. Bien que leurs gardiennes ne leur eussent pas formellement interdit de parler, l’homme et la jeune femme préféraient garder le silence. Il était évident que leur situation ne favorisait pas le dialogue. Tout était allé tellement vite, depuis qu’ils avaient quitté la borie, que trop de questions se bousculaient dans leurs têtes et la présence de leur escorte muette et soupçonneuse ajoutait à la pesanteur du moment.

Au bout d’une bonne heure de marche, la brise de mer se leva, apportant la profonde respiration du ressac de l’océan du Levant. Brusquement, le son rauque et lointain d’une corne marine se fit entendre. Une des guerrières de tête intima l’ordre à la petite caravane de s’immobiliser, puis elle porta à ses lèvres la conque qu’elle avait en sautoir et la fit retentir longuement en réponse. Bientôt, sous sa conduite, toute la troupe quitta le chemin et se mit à suivre, en file indienne, un sentier raide qui courait sur un épaulement rocailleux et boisé, séparant deux calanques.

Descendant rapidement parmi les pins, le groupe déboucha sur une crique, sur la plage de laquelle avait été tiré un petit voilier. Coque effilée, aplati à l’avant autour du beaupré et relevé à l’arrière autour d’une cabine, il portait fièrement ses deux mats à antennes dont les voiles bleu clair, frappées aux armes de la Martenante, fasseyaient doucement dans le vent qui forcissait. Autour de la poupe engagée dans le sable, des guerrières, semblables à celles qui avaient capturé Énenne et Andrèu, faisaient disparaître les traces de leur halte nocturne à terre. Puis elles se disposèrent à faire appareiller le fin voilier, profitant de ce que la marée montante le soulevait petit à petit hors de sa gangue de sable.

Voyage en mer

Toujours sans un mot à leurs deux prisonniers, les guerrières les firent embarquer sans autre forme de procès. Bientôt, Énenne et Andrèu se retrouvèrent dans la cabine, espace clos dont la porte se referma sur eux. Ce n’est qu’après que la serrure de cette porte eut cliqueté sa petite chanson ironique que les deux voyageurs s’assirent l’un en face de l’autre sur les couchettes-coffres qui meublaient les deux côtés de la cabine.

Au bout d’un moment, des cris, des bruits de pas, le grincement des poulies et du cabestan, puis les mouvements du bateau leur indiquèrent qu’ils quittaient la terre ferme. Le clapot de l’eau contre la coque et le tangage du navire leur apprirent qu’ils avaient gagné la pleine mer. Petit à petit, leurs yeux s’habituèrent à la pénombre de la cabine seulement éclairée par des fentes entre les planches mal jointives.

Andrèu, le premier, rompit le silence en s’exprimant à voix basse :

– Merci, Énenne, de n’avoir rien dit à ces harpies !

– Tu dois mon silence beaucoup plus à ma surprise qu’à autre chose ! Ainsi donc, tu connaissais le type dont on a trouvé le cadavre ? Qui était-ce ?

– Un être étrange… Un homme hors norme dont je ne connais, à vrai dire, que le visage ! Tu as remarqué comment étaient ses cheveux rasés et ses ongles manucurés ? Il m’a été présenté chez l’Abbé au cours d’une réception. Puis, je l’ai revu chez des amis lors d’un dîner. Il parlait beaucoup. Mais honnêtement, j’avais plutôt l’impression qu’il faisait avec sa conversation comme un écran de fumée pour cacher ses rancœurs et ses aigreurs, qui perçaient parfois à travers ses discours lénifiants.

– Bref, quelqu’un que tu n’aimais pas !

– Pas exactement. Non, il m’était tout simplement antipathique. Mais je n’ai jamais eu affaire directement à lui en quoi que ce soit. Je n’ai rien de précis à lui reprocher.