Haul Coch - Claire-Agnès Trégouët - E-Book

Haul Coch E-Book

Claire-Agnès Trégouët

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Beschreibung

Une force soudaine au milieu d'une cause perdue, une intuition qui vous réveille en plein milieu de la nuit, une chance inespérée au point de vous faire changer vos vieilles habitudes... S'agit-il d'un rêve ou d'une grande escroquerie ? Du haut des falaises de Holyhead au Pays de Galle, assise à côté de sa bicyclette jaune, les cheveux en bataille, Emma ressasse la phrase incompréhensible de sa tante : « Ce qui se passe dans ta tête ne veut pas dire que ce n'est pas réel ». Ce roman d'apprentissage vous conduira, à bord du Haul Coch, au bout d'une aventure maritime mystérieuse pour tenter de résoudre le drame existentiel qu'une jeune adulte ne devrait pas avoir à faire face. Ce nouveau compagnon l'aidera-t-il à trouver la réponse à ses questions ?

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Seitenzahl: 213

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

1

Emma essayait d’écrire depuis maintenant plus de deux heures. Assise sur sa chaise, le dos courbé comme à son habitude et les mains couchées sur son bureau, elle tentait d’appliquer sur son papier ce qu’elle avait en elle, son histoire.

Mais que lui restait-il en elle ? Ça, elle ne le savait pas. Elle se sentait comme une coquille vide et n’arrivait pas à mettre la main sur ce qui avait changé. Et pourtant, elle savait qu’elle ne serait plus jamais la même.

La large porte fenêtre de sa chambre entrouverte, Emma pouvait sentir sur sa peau frêle la brise marine, qui lui paraissait comme une caresse agréable, et les grains de sable collés à ses orteils, résultat d’une balade sur la plage dans la matinée.

Emma aimait marcher par tous les temps et à tout moment de la journée. Elle appréciait ces moments où elle se retrouvait seule avec ses pensées en regardant défiler le paysage, les nuages et les mouettes, tout en foulant le sable au rythme des vagues.

Dans sa chambre, la température était optimale : ni trop chaude, ni trop humide. Le 31 août ayant sonné le glas de l’été, la saison estivale prenait fin et les vacanciers désertaient les plages ensoleillées pour retrouver bureau, dossiers inachevés et train-train habituel.

Toutes les conditions étaient réunies pour qu’elle parvienne à écrire ne serait-ce qu’une phrase. Mais Emma le savait très bien : ce n'était pas une question de température, ni de conditions extérieures. Son inspiration était aussi têtue qu'elle et poindrait son nez au moment où elle s'y attendrait le moins. Mais quand ?

Après un bref « toc toc », Rachel tourna délicatement la poignée et glissa sa tête dans l’embrasure de la porte, suivi d’Oliver qui déboula carrément dans la chambre avec son tricycle rouge, sûrement en quête d’un nouveau circuit.

Oliver, bientôt six ans et presque toutes ses dents, était un petit garçon toujours jovial. Plutôt petit pour son âge, il n'en était pas moins casse-cou et farceur. En temps normal, son rire communicatif résonnait partout où il passait. Difficile de savoir ce qu'il se passait réellement dans son cerveau lorsque, rassemblant une dizaine de peluches et un paquet de farine pour aller au jardin, il en revenait hilare et couvert de saletés vingt minutes plus tard. Quant à ses cheveux blonds épais, ils étaient si touffus qu'il devait être conduit chez le coiffeur tous les deux mois pour ne pas ressembler à un grizzli.

— Tu veux aller chez Gini ? demanda Rachel alors que le petit cycliste entamait déjà son deuxième tour de circuit, Oliver commence à avoir faim.

Emma leva légèrement la tête. Son horloge indiquait dix-neuf heures passées. Puis, elle se souvint qu’elle n’avait pas beaucoup mangé à midi. Or, on ne peut pas écrire en ayant le ventre vide, pas vrai ?

— J’arrive dans cinq minutes, lui répondit-elle, tout en l’observant rappeler à l’ordre Oliver et le guider vers la sortie.

Elle referma son carnet, reposa son stylo sur la table, puis resta pensive quelques instants. J’y arriverai un jour, songea-t-elle.

Elle se leva, attrapa son sac et enfila ses vieilles baskets en deux temps trois mouvements. Quand il s’agissait de Gini, il n’y avait pas une minute à perdre, et ça, ça ne changerait jamais.

La pizzeria Chez Gini avait ouvert il y a bientôt dix ans sur l’île d’Holy Island, dans le comté d’Anglesey, au nord-ouest du pays de Galles. C’était le deuxième restaurant préféré d’Emma après Mr. Frosty, le glacier loufoque qui se situe sur la jetée. Emma et sa famille se réfugiaient souvent Chez Gini lorsqu’il pleuvait, les jours de fête, en cas de coup dur ou lorsqu’un vieux bout de gruyère constituait l’élément le plus alléchant du frigo. Ils savaient qu’ils ne seraient jamais déçus car Tony, le pizzaiolo en chef, et sa femme Gini, la gérante, leur réservaient toujours un accueil chaleureux et les pizzas étaient comparables à de véritables œuvres d'art.

Comme à leur habitude, ils prirent place à la dernière table du fond. Isolée à côté des cuisines, elle offrait la meilleure vue sur la côte et le grand phare blanc de South Stack. De cette table, on pouvait aussi observer les vagues déferlantes se heurtant violemment aux falaises. C’était un spectacle magnifique dont Emma ne pouvait se lasser. Oliver, quant à lui, était toujours amusé par les ressorts de la banquette rouge qui le faisait parfois décoller de quelques centimètres.

— Alors qu’est c’que j’vous sers les p’tits loups ? demanda Gini tout en devinant déjà la réponse.

— Comme d’hab ! lui répondirent-ils tous en cœur.

Après quelques minutes, les pizzas furent servies et Rachel aida à couper la Mini-Margherita d’Oliver, qui trépignait d’impatience devant le repas copieux qu’il allait bientôt engloutir.

Avant de commencer, Emma contempla la chaise en face d’elle. Elle était vide. Remarquant sa nostalgie, Rachel lâcha aussitôt ses couverts pour saisir sa main. Elle esquissa un sourire compatissant qui trahissait ses propres peines intérieures. Emma lui rendit son sourire et commença à déguster sa pizza quatre fromages. Sa première bouchée lui réchauffa le cœur et elle se força à penser à autre chose.

— Que prévois-tu de faire ces jours-ci ? demanda Rachel qui avait elle aussi retrouvé son air habituel.

— Oh, tu sais… commença Emma avant d'énumérer une courte liste de propositions abstraites.

Le dîner terminé et la discussion essoufflée par les élans de digestion et picotements de fatigue, il était temps de rentrer.

Oliver fit grise mine et refusa catégoriquement de se lever, exigeant avec une autorité impériale, de se faire porter jusqu’à la voiture. Après moult pourparlers enjoués et des menaces échangées, un pacte officiel fut conclu : le trajet se ferait à pied jusqu’à la voiture, à condition que la main droite d’Emma et la main gauche de Rachel ne servent de leviers pour la réalisation de trois sauts olympiques.

Les manœuvres effectuées avec succès, le troisième saut en fut le plus impressionnant, si bien que Rachel eu peur que le copieux dîner ne soit remonté telle une lave en fusion dans l’estomac d’Oliver. Il s’arrêta et émit un son qui dégoûta plus qu’il ne rassura les deux témoins.

Au moment de monter en voiture, Emma eut l’impression qui lui manquait quelque chose.

— Attends, je crois avoir oublié mon téléphone à l’intérieur, se souvint-elle alors que Rachel allumait le contact.

Le vent s’était brusquement levé dehors et le bruit des vagues s'écrasant sur les parois rocheuses était de plus en plus assourdissant. La pizzeria s’était vidée et le service était sur le point de se terminer lorsque Emma poussa de nouveau la porte vitrée. Elle expliqua à Gini et se dirigea jusqu’à la table suspecte.

— Ah, te voilà toi ! fit-elle en soulevant une des serviettes de table, dont le logo haut en couleur était à l’effigie du restaurant.

Alors qu’elle entamait le pas pour sortir du restaurant, elle leva les yeux et s’arrêta net. Une vision lui glaça le sang.

À travers la dernière vitre où l’on ne voyait rien habituellement en cette heure tardive, sinon la lumière du phare et le reflet des tables de la pizzeria, se déroulait un spectacle aussi majestueux que dramatique.

— Un bateau… s’écria Emma, alors que le choc étouffait son souffle et ses mots. Au secours, un bateau fonce tout droit sur les côtes ! reprit-elle avec plus de vigueur.

Son cœur battait maintenant la chamade. Il lui sembla alors que le temps s’était arrêté. La panique s’installait en elle à mesure que sa respiration devenait haletante et saccadée. Elle n’arrivait plus à bouger, ni à réfléchir. Elle était paralysée. La seule information que ses synapses ébranlées voulaient bien transmettre à son cerveau était cette vision épouvantable. C’était comme une photographie dont Emma pouvait en observer chaque détail : ce bateau, si petit, si faiblement éclairé, voguant avec rapidité et confiance vers ce phare dont la lumière puissante éblouissait quiconque tentait de la fixer. Et, en dehors du cadre, la nuit noire et les falaises meurtrières d’Holyhead. Ses yeux restèrent fixés sur ce futur drame pendant quelques secondes qui lui paraissaient être des heures.

Gini ne mit pourtant pas longtemps à débouler des cuisines, suivi de Tony qui, dans la panique, avait embarqué un de ses couteaux les plus finement aiguisés.

— Un bateau qu’tu dis ?... Où ça… ? Je n’vois rien ma belle ! dit-elle avec un air ahuri.

Puis, touchant l’épaule d’Emma et sentant son grand sursaut, elle s’aperçut qu’elle venait de la faire sortir d’une sorte de profonde torpeur.

— Mais, tu trembles ma p’tite ! Que t’arrive-t-il ? T’es pâle comme un linge. Y’a aucun bateau devant. Et puis, v’là-t’y pas qu’ce serait un comble d’avoir une scène pareille sous notre si joli phare ! fit-elle avant de reprendre aussi vite. Ah, c’est la Quatre fromages qui te pèse trop sur l’estomac et qui te monte trop vite à la tête !

— Excuse-moi Gini, je ne sais pas ce qu’il s’est passé, j’ai dû… J’ai dû rêver, finit-elle par répondre tout en reprenant ses esprits.

— Tu sais, ça provoque des mauvaises visions parfois la digestion. J’avais un vieil ami, un jour, qui m’avait assuré qu’il avait vu un grand… démarra-t-elle.

Emma détacha alors son regard de la fenêtre et se mit à observer les sourcils épais de Gini se froncer, ses lèvres se mouvoir au rythme de ses paroles, un poing pressé contre sa hanche et sa main opposée virevoltante comme pour illustrer son histoire apparemment palpitante, mais qu’elle écoutait à peine. Tony n’attendit pas la fin de l’anecdote pour regagner sa cuisine. À la fin de son monologue, voyant qu’Emma semblait toujours ailleurs, elle conclut :

— Allez, reprends-toi et file rejoindre ta tante et ton frère, ils vont finir par s’inquiéter.

Emma acquiesça et la salua pour la deuxième fois de la soirée, laissant apparaître un sourire frêle qui trahissait un malaise intérieur loin d'être dissolu.

Pauvre petite, songea alors Gini en reprenant la vaisselle là où elle l’avait laissée. Le monde est vraiment mal fait !

Emma regagna la voiture dans un silence de mort. Elle n’arrivait toujours pas à saisir ce qu’il venait de se passer, fixant encore le phare avec crainte, s’attendant à un bruit effroyable qui pouvait survenir à tout moment. Le film catastrophe repassait en boucle dans sa tête. Le pas lourd, elle fut en partie portée par le vent et manqua de s’évanouir par deux fois avant d’atteindre le véhicule.

À l’intérieur, les rires hilares d’Oliver provoqués par les grimaces toujours plus grotesques de Rachel la ramenèrent très vite à la réalité et estompèrent ses mauvaises pensées. Quant à eux, ils n’avaient même pas remarqué la pâleur de son visage, ni ses mains tremblantes dans l’obscurité.

— Tchou-tchou ! En voiture les enfants ! Attachez vos ceintures, c’est parti ! annonça Rachel aux voyageurs, alors qu’Oliver riait de plus belles.

La vieille berline Volvo verte s'achemina vers la maison, puis remonta l'allée et s'arrêta devant le portail en bois. Sur la boîte aux lettres figuraient encore les noms « Mr/Mrs Nick et Elen Flannigan ». Il y avait tout autant de souvenirs d'eux à l'intérieur du domicile.

Emma se glissa dans sa chambre et s’écroula tout habillée sur son lit. Une pensée ne lui avait pas encore traversé l’esprit que la fatigue ou un nouvel évanouissement l’emporta tout entière dans les profondeurs du sommeil.

2

Il était onze heures passées lorsque Emma reprit connaissance. Elle avait dormi presque douze heures d’affilée. Il y avait des mois que cela ne lui était pas arrivé, tant le sommeil était difficile à trouver lorsqu’elle se trouvait seule dans la nuit noire, avec ses pensées obscures. Engourdie par ce long repos, elle se demandait même si la soirée à la pizzeria avait bien eu lieu. Le bateau qu’elle avait vu lui semblait aussi réel que le fromage coulant et fondant en bouche de la pizza de Tony. Elle se souvenait de sa forme si belle et si étrange. Elle n’en n’avait jamais vu de la sorte à Holyhead. C’était une longue barque aux allures de gondoles, pour être plus précise. Sa coque semblait colorée de rouge et de doré, mais elle n’avait pas distingué ses teintes avec précision. Elle était bordée de lanternes faiblement éclairées sur tout son contour, ce qui la rendait néanmoins visible de la côte.

Y avait-il quelqu’un à bord ? Avait-il réussi à s’en sortir ? Était-ce bien réel ? Et, la soirée, avait-elle vraiment eu lieu ? Mais qu’aurait-elle fait d’autre hier soir sinon ? Et surtout, pourquoi ne s’en souviendrait-elle pas ? Tant de questions se bousculaient déjà dans la tête d’Emma, alors qu’elle tentait de discerner le vrai de l'imaginaire.

À la cuisine, Rachel s’activait à préparer le repas du midi.

— Ah, te voilà enfin petite marmotte ! dit-elle avec une énergie qui réveilla une deuxième fois l’adolescente. J’ai surveillé Oliver pour qu’il ne t’embête pas. As-tu bien dormi ?

Munie de son tablier bleu marine, les cheveux relevés en un chignon flou dont elle seule avait le secret, elle se tenait debout, penchée sur son plan de travail. À l’aide d’un couteau, elle s’attelait à gratter les moules du jour et surveillait du coin de l’œil la cocotte qui commençait à émettre un léger sifflement.

Rachel avait fêté son trente-sixième anniversaire en mai dernier. Le contraste entre sa peau claire et ses cheveux ondulés noirs faisait ressortir le vert de ses yeux émeraudes et ses traits fins. Elle était grande, mince, féminine et souvent apprêtée, mais sa multitude de cernes, vaguement dissimulés sous une fine couche de correcteur de teint, trahissait la difficulté avec laquelle elle affrontait le quotidien depuis les récents événements.

— Ça va oui. Dis-moi, hier soir on est bien allés à la pizzeria ? s’empressa-t-elle de demander tout en versant un reste de café froid dans son mug.

— Oh toi tu as fait un gros dodo ! Eh bien, c’est aussi vrai que je dois retourner à la gym suédoise pour éliminer la double Pepperoni de Tony, avant qu’elle ne s’installe définitivement dans mes cuisses. Pourquoi dis-tu ça ?

— Pour rien. As-tu acheté le journal ?

— Le journal ? Non, pas ce matin. Tu veux que j’aille te l’acheter ?

— Laisse tomber. Ça sent bon, tu cuisines quoi ?

Aussitôt, on sonna à la porte. Rachel lâcha alors son ouvrage, s’essuya les mains sur son tablier et se hâta d’aller ouvrir. Quelques secondes plus tard, la porte claqua et Rachel revint avec un air embarrassé et ce qui avait tout l’air d’un plat à gratin recouvert d’une fine couche de cellophane. Elle se pressa d'un pas nerveux vers le frigo et voulut entamer une discussion pour fuir celle qu’elle redoutait. À cette vue, le regard d’Emma s’assombrit. Elle s’élança alors d’un bond pour intercepter son mouvement, avec une telle détermination que Rachel se figea sur place, incapable d’effectuer le moindre geste.

— C’est quoi ça encore ? Il est revenu ? Donne-moi ça tout de suite, c’en est trop cette fois ! déclara Emma, dont les joues commencèrent à rougir de colère. En deux temps trois mouvements, elle poussa à son tour la porte d’entrée avec le plat à la main.

— Vous là ! Revenez ici ! On n’en veut pas de vos petits plats, ni de vos visites. Vous nous avez fait assez de mal comme ça alors maintenant, vous vous débrouillez avec votre conscience et vous nous laissez tranquille, c’est clair ?

Aussitôt le plat jeté à terre — à défaut de n’avoir pu viser la figure du coupable — et la porte claquée, Emma lança un regard glacial à sa tante et, sans dire un mot, alla enfourcher sa vieille bicyclette jaune, direction la jetée.

Il fallait vingt bonnes minutes pour atteindre la ville depuis la maison. Cela laissait le temps à Emma de repenser à ce qu’il venait de se passer. Ses larmes de rage séchaient aussi vite qu’elles apparaissaient avec le vent marin. Il y avait un beau soleil de septembre et quelques nuages qui le faisaient disparaître de temps à autre, créant ainsi des vagues ombragées régulières se déversant sur les plaines verdoyantes et ensoleillées. Ce spectacle fréquent berçait Emma et l’aidait toujours à s’apaiser.

Du haut de son mètre soixante-et-onze, Emma avait toujours eu la taille fine. Ses longs cheveux châtain clair étaient fins et lisses et laissaient toujours entrevoir quelques mèches dorées à la fin de la saison estivale. Ses sourcils, au contraire, étaient épais et foncés. Elle avait les yeux bleu azur de son père mais c’est à sa mère qu’elle devait son nez légèrement retroussé et ses fossettes qui se faisaient de plus en plus creuses à mesure qu’elle souriait. Contrairement à ses amies qui étaient toutes bronzées, elle ne l’était pas et ne se souciait guère de son physique. « C’est très étonnant pour une fille de ton âge » lui dit un jour Mr. Griffith, un vieil ami de son père, lorsqu’elle déclina une invitation à une séance de bronzage sur la plage avec ses copines pour les rejoindre, lui et son père, à l'une de leurs longues parties de pêche. Cela ne l’empêchait pas d’être élégante, tout en restant simple.

Pour ce qui était de son caractère, c’était autre chose. Emma s'emportait facilement et elle le savait. Plus d’une fois ses mots avaient dépassé sa pensée et à chaque fois elle regrettait amèrement lorsque la tension redescendait. Elle était colérique, têtue mais énergique et toujours prête à donner sans même attendre de recevoir.

C’est avec cette fougue ardente que les baskets ternies d’Emma appuyaient sur les pédales de sa bicyclette, comme rythmées par les battements de son cœur ébranlé.

Emma avait l’habitude de ce trajet. C’est celui qu’elle empruntait depuis quelques années pour aller en cours, au centre-ville d’Holyhead ou sur la jetée pour retrouver ses amis, pour se promener sur les falaises ou pour accompagner son père lors de ses nombreuses sorties en mer. Après avoir dépassé le calvaire en pierre marquant la fin du chemin vers sa maison, il fallait couper South Stack Road et continuer sur deux kilomètres à travers champs. Il y avait trois côtes à monter, un pont étroit à traverser et deux longues descentes avant d’atterrir au village — avec le temps, elle pouvait même se vanter d'avoir les jambes les plus musclées et les mollets les plus sculptés de la famille — et enfin, sur la jetée. C’est là où Emma se rendait.

Une fois arrivée, elle posa sa bicyclette devant le kiosque du marchand de journaux et feuilleta le journal du jour. Il n’y avait rien. Aucun titre ou fait divers ne mentionnait ce qu’elle avait vu hier soir, ou du moins, ce qu’elle croyait avoir aperçu. Sous les regards réprobateurs et agacés du vendeur, elle décida tout de même d’acheter le journal et un paquet de biscuits qui lui fit office de petitdéjeuner. Elle se dirigea ensuite vers la plage et s’installa sur le sable déjà chaud à l'approche de l'heure du déjeuner.

Il n’y avait qu’elle et une famille, apparemment d’origine allemande. Ils avaient déjà terminé leur piquenique et profitaient d’un bain frais et tonique dans la Mer d’Irlande. Emma les observait depuis maintenant plus de vingt minutes.

— Gut, sehr gut, perfekt ! vociférait le père de famille dont le teint était aussi pâle que la glace Crazy Coconut de Mr. Frosty. Sa fille nageait vers lui en effectuant ses premières brasses sans l’aide de sa mère. Son petit frère, quant à lui, tentait tant bien que mal de la suivre, avec ses brassards jaune vif en forme de canards. Cela attendrissait sa mère qui l’accompagnait pour alléger ses mouvements. La scène était immergée dans un véritable show aquatique, généré par les battements de jambes novices et irréguliers de la petite fille. L’effet sonore semblait attirer les regards discrets des mouettes et des fulmars qui se tenaient à distance du phénomène. Ce qui était sûr en revanche, c’est qu’il n’y avait plus aucun poisson dans les environs.

Assise en tailleur sur le sable, face à cette scène aussi hilarante qu’émouvante, Emma ne souriait pas. Le poids qui pesait sur son cœur depuis presque un an s’était alourdi momentanément à cette vision. Son regard était fixe et sombre. Quelques mèches dorées s’étaient échappées de sa queue de cheval basse et se baladaient sans relâche sur son visage, sous les impulsions du vent. Le temps où Emma avait vécu cette scène semblait si loin maintenant et revivre un moment comme celui-ci paraissait totalement impossible. Sa mère lui manquait. Son père lui manquait encore plus aujourd’hui. Elle avait de la colère, tant de colère en elle. Et quand est-ce que cette colère allait s’estomper ? Jamais, commençait-elle à penser.

En dépliant le journal qu’elle venait d’acheter, elle repensa une nouvelle fois à ce qu’elle avait cru voir hier soir. Après avoir épluché en détail les articles économiques sur la densification des flux ferroviaires avec l’Irlande — Holyhead jouant un rôle central dans la fluidité des liaisons trains-ferrys entre Londres et Dublin —, la nouvelle hausse du taux de chômage chez les jeunes et un accident de ferry au large de Swansea, elle eut la confirmation que sa vision d’hier soir n’était bel et bien que le fruit de son imagination.

— Eh bien, tu es officiellement devenue folle ma pauvre Em’, souffla-t-elle tout bas en repliant le journal.

Puis, après un rapide coup d’œil sur sa montre et sur les enfants qui revenaient en courant du grand bain en quête d’une serviette chaude, elle déclara :

— Bon, il est temps de rentrer maintenant.

Les jours qui suivirent furent plus calmes. Oliver fit sa grande rentrée à l’école élémentaire, accompagné tous les matins par Rachel, qui filait aussitôt à l’atelier On The Sea à proximité de l'école, sur le vieux port.

Elle avait eu de la chance de trouver cet emploi si proche et si rapidement après le drame. Certes, il lui avait fallu rendre les clés de son bel appartement londonien du jour au lendemain pour assumer le rôle de maîtresse de maison et de nouvelle maman pour son neveu et sa nièce. Elle avait également dû tirer un trait sur sa carrière de créatrice de robes dans une grande maison de haute couture pour devenir couturière dans un petit magasin d’équipements et d’accessoires nautiques. Mais, elle savait que c’était son devoir depuis la mort tragique et prématurée de sa sœur et de son beau-frère. Les enfants n'ayant plus de grand-parent, ni plus aucune famille des deux côtés depuis longtemps, elle seule pouvait assumer cette charge. Elle leur en avait fait la promesse.

Quant à Emma, elle s’était enfin mise en quête d’un travail. Toutes ses copines avaient pourtant quitté Holy Island cet été pour intégrer des écoles ou formations dans les grandes villes du pays. Toutes rêvaient de commencer une nouvelle vie loin de la mer et d’explorer d’autres environs. Malgré les multiples discussions avec sa tante, qui essayait de la convaincre de poursuivre ses études, Emma avait refusé une à une chaque formation qui aurait été susceptible de l’intéresser, prétextant que cela ne lui servirait à rien et qu’elle préférait gagner son argent pour ne plus dépendre des autres. Avec le temps, ces discussions ressemblaient plutôt à des disputes ou réprimandes et il semblait que Rachel avait fini par lâcher l’affaire.

— J’espère juste que tu ne le regretteras pas, car après il sera trop tard. Tu sais, se former, faire des études, ce n’est jamais du temps de perdu, c’est une sécurité et ça permet d’éviter le chômage. Je veux juste ce qu’il y a de meilleur pour toi et ton frère. Si ta mère et ton père étaient là…

— Oui, eh bien, ils ne sont pas là. Et tu n’es pas ma mère à ce que je sache.

C’est souvent sur ce refrain que finissaient leurs débats, si ce n’était pas un silence froid et des portes qui claquaient. Emma allait alors enfourcher sa bicyclette et pédalait jusqu’aux falaises. Rachel restait pensive puis allait réconforter Oliver lorsque les cris de sa sœur parvenaient jusqu’à ses oreilles.

Depuis qu’Emma avait commencé ses recherches, elle semblait plus sûre d’elle. Les disputes avaient enfin cessé, même s’il demeurait toujours une tension lorsque le sujet était abordé. En revanche, elle ne savait pas encore vers quoi s’orienter : caissière dans un supermarché, aideenseignante, aide à domicile, plongeuse dans un restaurant du centre-ville… Ces offres ne l’emballaient guère mais elle se demandait comment le taux de chômage chez les jeunes pouvait être si haut avec toutes ces propositions. Sa recherche d’emploi occupait désormais la plupart de ses pensées et constituait un nouveau sujet sur lequel elle pouvait cogiter lors de ses nombreuses insomnies. Depuis la fameuse soirée où elle avait eu des hallucinations après la pizza démente de Tony, elle n’avait pas passé une seule nuit paisible. La fatigue se faisait de nouveau sentir et elle constata même que ses cernes devenaient plus visibles que celles de Rachel.

Emma décida de se lever plus tôt pour profiter d’un beau dimanche ensoleillé. Il y avait un léger vent d’ouest et une fine couche de petits nuages cotonneux qui formaient des bandes régulières dans le ciel bleu. Il était 9h et il faisait déjà bon dehors. Après avoir dégusté un grand café chaud et deux toasts badigeonnés de marmelade à l’orange, elle enfila en vitesse une robe légère et se prépara pour une balade digestive sur les falaises. Rachel et Oliver s’apprêtaient, eux aussi, à effectuer leur sortie hebdomadaire.