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Attentats, complots, espionnage... Ce roman haletant vous fait parcourir le monde en quête de vérité.
Dans les années 80, la France et les Etats-Unis subissent une vague d’attentats. La Libye est rapidement mise en cause. Aux bombardements américains sur Tripoli, la France privilégie l’action clandestine.
L’explosion d’un yacht libyen et l’arrestation d’un photographe belge dans le port de La Valette à Malte plongent le gouvernement français dans la tourmente.
Sur fond de dénonciations, de mensonges et de trahisons les médias tentent de révéler une vérité gênante pour le pouvoir en place.
Pour sauver leur tête, des politiciens aux abois n’hésitent pas à sacrifier leurs propres agents secrets. Au nom de la sacro sainte liberté d’expression, les journalistes d’investigation avides de scoops participent à la curée.
De représailles en contre-représailles alimentées par l’égoïsme et l’ambition, les morts s’accumulent.
Au milieu de l’Atlantique, l’équipage fantôme de l’Albatros, abandonné par ses commanditaires, tente de fuir la vindicte de Kadhafi.
Plongez au coeur de l'espionnage français dans ce thriller rempli de rebondissements !
À PROPOS DE L'AUTEUR
Saint-Cyrien, officier parachutiste, agent secret, Field security coordinator de l’ONU,
Franck Cartier a servi durant plus de vingt ans en Afrique. Il écrit sous un nom de plume.
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Seitenzahl: 393
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Quand le crime est horrible, le châtiment doit l’être.
Jean-François Marmontel ; Le bélisaire (1767)
Mohamed Mansour vient de quitter sa villa dans le quartier résidentiel de la Haie Vive. C’est là que sont regroupées la plupart des ambassades de la capitale béninoise.
Ostracisé par un pouvoir peu reconnaissant en dépit de multiples services rendus, il estime avoir droit de prendre un peu de bon temps. Ce soir, il s’est donné quartier libre. Non pas qu’il se sente prisonnier de sa toute nouvelle fonction de premier conseiller au sein de l’ambassade de Libye, mais il a besoin de prendre l’air.
Homme de l’ombre aux mille visages, il est connu pour être l’exécuteur des basses œuvres de son cousin Kadhafi. C’est ce lien de parenté avec le leader incontesté de la Jamahiriya libyenne qui lui vaut d’être plus craint que respecté par le personnel de la mission diplomatique, ambassadeur en tête.
Il est fier qu’on lui attribue une certaine ressemblance avec son cousin. À ceux qui lui en font la remarque, il répond crânement : « Les liens du sang ne sauraient mentir. »
À l’ambassade, chacun s’interroge sur les raisons de sa mise au vert dans ce coin isolé d’Afrique. Latifa, l’épouse de l’ambassadeur Nouri Boussalem, a bien sa petite idée. Aucun des potins qui circulent au sein de la forteresse de Bab al-Azizia, la résidence du Guide à Tripoli, ne lui échappe.
Alors qu’il commandait la garde rapprochée de Kadhafi composée de plus de 20 000 soldats et soldates d’élite, Mansour s’y est fait remarquer par sa vie dépravée et ses frasques sexuelles. Il avait déjà fait l’objet de la fureur du cousin Mouammar pour avoir engrossé une de ses amazones sur lesquelles le Guide exerçait un droit de cuissage exclusif.
Il est cependant resté le messager du Guide chargé de diffuser la bonne parole à travers le continent africain et les pays du Moyen-Orient. Son statut de conseiller spécial et de diplomate lui conférait certes des obligations mais aussi pas mal d’avantages. Il se déplaçait toujours en jet privé et était accueilli dans les salons d’honneur ; cela lui permettait d’échapper aux contraintes douanières et aux tracasseries policières.
Puis il a subitement disparu des écrans de surveillance des services occidentaux. Toutes sortes de bruits ont couru à son sujet. On a parlé de trahison, de tentative de putsch, de détournements de fonds. À Paris, on est pourtant certain qu’il est largement impliqué dans de nombreux actes terroristes commandités par le régime libyen. À Washington on dit qu’il en est même le maître d’œuvre.
Mansour a donc à cœur de faire taire ces accusations en faisant profil bas. Même si ses fonctions ne sont que de façade, il tente de les justifier en tissant des liens étroits avec la communauté musulmane béninoise et étrangère.
Il prend soin de peaufiner sa couverture en assistant tous les vendredis à la prière de la grande mosquée du quartier Zongo. Tout en se gardant bien de s’immiscer dans les luttes intestines entre réformistes, intégristes et autres confréries, il se contente d’arroser tout le monde. C’est ainsi que, moyennant une coquette somme mensuelle, l’imam Habib vante largement les mérites de Mansour, fidèle et dévoué serviteur du prophète Mahomet. En réalité, le Libyen n’est fidèle qu’à lui-même. En dehors de quelques versets qu’il se contente d’ânonner en public, il n’a jamais étudié le Coran en profondeur. Même s’il se réfère souvent aux citations du Guide à travers le petit Livre vert1, il semble ne l’avoir que vaguement parcouru sans jamais en avoir tiré la substantifique moelle.
Seuls lui importent, l’argent et le sexe. Le premier lui est indispensable pour satisfaire le second car son physique ingrat et ses manières de rustre le privent de tous les atouts du séducteur. La quarantaine bien sonnée, il n’attire les regards ni par sa taille ni par un quelconque avantage que la nature lui aurait consenti.
La première chose qu’un interlocuteur remarque chez lui c’est ce visage grêlé de minuscules cratères formés par les cicatrices d’une ancienne petite vérole. Des cheveux noir de jais assortis à ses yeux, un nez aquilin et de grosses lèvres lippues lui donnent une apparence de charognard.
Afin de compenser les aspects disgracieux de sa personne, il se donne des allures de dandy hyper looké. À chacun de ses séjours londoniens, il ne manque pas de se rendre chez les meilleurs maîtres tailleurs de Savile Row, la Mecque du sur-mesure masculin.
Comme tous les samedis, il va s’encanailler au New-York-New-York, la boîte de nuit en vogue de Cotonou. Ce soir-là, il gare son gros 4x4 dans un coin isolé du grand parking attenant à la discothèque.
Sa bouteille réservée de Johnnie Walker l’attend. Quelques verres d’alcool lui seront nécessaires pour faire son choix parmi les nombreuses courtisanes qui se jettent avec avidité et précipitation sur les clients entrants. En s’accrochant aux basques du Libyen, deux d’entre elles semblent dire : « on t’a vu les premières donc tu es à nous ». La plupart des filles sont des prostituées nigérianes. Sur la piste centrale, elles redoublent d’efforts pour mettre en valeur leurs attraits et tenter de séduire à coup d’œillades provocatrices et de déhanchements évocateurs les quelques proies masculines esseulées.
Mansour, attablé devant un des bars circulaires, paraît fort à l’aise dans cet environnement lubrique. Il semble entretenir une étroite complicité avec le barman qui lui parle à l’oreille. Les deux arapèdes noires aux mains baladeuses qui le couvrent de mille caresses ne paraissent pas le perturber outre mesure.
Il a repéré une magnifique créature moulée dans un pantalon de latex noir mettant en valeur une croupe aux formes callipyges des plus excitantes. Elle se trémousse langoureusement en bombant fièrement le torse afin de mettre en avant une poitrine généreuse.
D’un geste discret le Libyen fait signe à la fille de s’approcher. Les deux prétendantes comprennent qu’elles ne peuvent pas rivaliser. Il leur faut lâcher prise ; elles s’éloignent sans se rebeller.
Pourtant, à bien y regarder, n’importe quel observateur attentif pourrait remarquer deux clients tassés dans un coin sombre de la discothèque. Ces drôles de Blancs n’ont de cesse de repousser poliment les avances des belles-de-nuit, dissuadant les plus entreprenantes d’entre elles.
Ils ne sont visiblement pas là pour s’amuser. Les deux jeunes hommes d’allure athlétique et propre sur eux ressemblent à des rapaces aux aguets, prêts à fondre sur leur proie.
Mais qui est l’objet d’une telle attention si ce n’est ce brave Mansour ? Le diplomate doit en être à son cinquième ou sixième verre et sa bouteille de Blue Label est presque vide. Il a du mal à tenir sa tête qui dodeline d’un côté sur l’autre. On devine qu’il est passablement éméché. Vers deux heures du matin, il se lève péniblement de son siège et se dirige en titubant vers la sortie. La fille le suit comme son ombre en jetant au passage un œil noir à ses concurrentes bredouilles. Celles-ci, alignées en rang d’oignon, tentent d’alpaguer les rares partants esseulés. La Nigériane n’est pas décidée à se faire voler son client au passage.
Aussi discrètement qu’ils sont venus, les deux Blancs règlent leurs consommations et quittent les lieux. Mansour se dirige vers sa voiture de fonction. Moyennant un billet de dix dollars, il demande au garde de s’éloigner à l’autre extrémité du parking. Nul besoin de témoin pour ce qu’il s’apprête à faire. C’est malheureusement pour lui une habitude qui n’a pas échappé à ses suiveurs. Ceux-ci se sont momentanément séparés dès la sortie de la boîte de nuit.
Le premier, qu’on appellera N°1, n’a pas lâché son objectif des yeux et se tient à distance, immobile dans l’ombre d’un petit bosquet. Un immense flamboyant le protège de la lumière des quelques réverbères jaunis qui éclairent faiblement les alentours. La couleur sombre de ses vêtements le rend invisible à la vue d’éventuels passants. Il attend que l’Arabe se soit confortablement installé au volant de son véhicule. Il a prévu l’action de la fille qui s’est penchée et doit déjà être à la tâche. Il sort une radio VHF2 Motorola de sa poche et avertit un complice garé non loin de là. « Tiens-toi prêt à nous récupérer dans quelques minutes au PRP3. »
N°2, son acolyte, a fait un bref passage au Sorrento, un restaurant situé à proximité de la boîte de nuit. Un homme qu’il a croisé lui a furtivement glissé en main une petite sacoche en tissu noir. Après avoir rejoint le bosquet où N°1 se tient tapi dans l’obscurité, il se concentre sur les actions à exécuter. Une longue surveillance des habitudes de la cible a duré plusieurs semaines et débouché sur un scénario parfaitement huilé.
L’homme n’a, à cet instant, qu’une seule appréhension. Il espère que son officier traitant ne s’est pas trompé. Ce dernier lui a certifié que la voiture du Libyen n’était pas blindée. Respirant profondément, il tente d’évacuer toute trace de compassion qui pourrait encore subsister en lui. À partir de cet instant, il n’est plus qu’un robot mettant en œuvre des savoir-faire ancrés dans cette mémoire procédurale propre aux agents d’exécution.
L’arme lui a été délivrée prête à l’emploi, cela signifie qu’un dernier feu vert a été émis par l’autorité qui seule a le droit de décider la neutralisation d’une HVT4. Il est maintenant le seul à choisir l’instant opportun auquel il va permettre au Libyen de rejoindre son créateur.
N°1 vient de se placer de manière à avoir un œil sur le gardien qui fume une cigarette au bout du parking et l’autre sur N°2 qui arrive à hauteur de la Land Rover Defender. Il lève le pouce indiquant à son équipier qu’il peut passer à l’action. N°2 s’approche. Il doit clairement identifier sa cible. Il lui faudrait pour cela cogner à la vitre afin d’obliger le conducteur à tourner son visage vers lui. Il n’en a pas la force.
Même pour un agent entraîné, il n’est pas facile de tuer quelqu’un les yeux dans les yeux, fusse-t-il le pire des salopards. Un de ses instructeurs avait mené de nombreuses missions de ce genre en Indochine et en Algérie. Il lui a raconté comment ses nuits étaient hantées par le regard animal demandant grâce de ceux qu’il avait dû exécuter. Il s’était persuadé de n’être qu’un justicier et refusait qu’on puisse le considérer comme un assassin ou un tueur.
La tête rejetée en arrière confortablement calée sur l’appuie-tête Mansour semble aux anges. L’agent d’exécution approche son arme munie d’un silencieux au plus près de la vitre à hauteur de la tempe du diplomate. Le premier impact fait voler la vitre en éclat et les deux balles suivantes de calibre 22 Long Rifle pénètrent profondément dans son crâne. Elles ont été spécialement conçues à cet effet. Mansour, en l’espace d’un instant, vient de passer du paradis en enfer. L’autoradio de bord diffuse une longue complainte mortifère. C’est une chanson d’Oum Kalthoum, le rossignol du Nil, qui l’accompagne dans l’au-delà.
La fille qui tentait de l’amener au septième ciel met un certain temps à réagir. Elle ressent des éclats de verres lui parsemer les cheveux et un liquide chaud et visqueux qui s’écoule dans son cou. Celui-là a l’odeur de la mort. Lorsqu’elle se redresse tout hébétée, N°1 et N°2 viennent de s’engouffrer dans le véhicule chargé de les récupérer. Le garde qui commençait à somnoler contre une voiture a entendu le cri épouvanté de la fille. Il se dirige d’un pas nonchalant vers le véhicule, pensant que son généreux donateur a quelques problèmes avec une de ces putes nigérianes.
Il ne remarque pas la Nissan Pajero qui s’éloigne sur le boulevard Saint Michel en direction du pont Martin-Luther-King qui enjambe la lagune de Cotonou. C’est le lieu idéal pour se débarrasser de l’arme, qui disparaît dans les eaux troubles du goulet.
Sur la route du retour, en passant devant l’immense marché populaire de Dantokpa qui commence à s’éveiller, N°2 a une drôle de pensée. Il vient d’apercevoir l’impressionnante effigie publicitaire de celui que les locaux nomment « l’homme qui marche à grands pas » et ne peut s’empêcher de penser à la bouteille de Johnnie Walker que Mansour n’aura jamais loisir de terminer.
La voiture continue son trajet vers l’aéroport pour que N°1 et N°2 puissent tranquillement prendre le premier vol pour Paris. Sur le parking de l’aéroport ils prennent le temps de se départir des éléments de « désilhouettage » sommaire.
En attendant l’enregistrement, c’est pourtant avec une certaine appréhension dissimulée derrière un masque de respectabilité qu’ils s’apprêtent à embarquer. Toute personne qui se souviendrait de deux Blancs à l’allure suspecte dans une boîte de nuit du Hall des Arts, serait incapable de faire le moindre rapprochement avec ce paisible homme d’affaires en costard cravate, mallette à la main ou ce reporter en saharienne portant ses appareils photos en bandoulière.
Il est 09h du matin lorsque leur avion décolle de l’aéroport de Cotonou. Au même instant la police se présente à la résidence de l’ambassadeur Boussalem pour lui annoncer qu’on vient de découvrir son conseiller en mauvaise posture mais surtout en bien mauvais état.
Connaissant les méthodes musclées de la police locale, le gardien et la fille s’étaient éclipsés sans laisser de traces.
Dans l’avion, N°1 est redevenu M. Dubois un VRP venu prospecter le marché africain du coton. N°2, un certain M. Germain d’après les indications qui figurent sur son passeport, a repris son accoutrement et ses allures de reporter sans frontières. Tous deux sont arrivés une semaine plus tôt, par des vols différents. Ils ont eu le temps de peaufiner leur prétexte de présence dans le pays. Dubois a dû se rendre pour cela dans le Nord. Le département de l’Alibori, frontalier avec le Nigéria, le Burkina et le Niger. Germain n’a pas eu autant de route à faire pour se rendre au festival annuel de Ouidha, un des foyers de la culture Vaudou, principal sujet d’un reportage bidon.
Ils ont pris des sièges séparés dans l’Airbus qui les ramène à la maison. Ils n’ont eu que de brèves collusions pour le briefing préparatoire et le passage à l’acte. Le coordinateur de l’opération n’est autre que leur officier traitant qui leur a servi de chauffeur. Tel un caméléon, il s’est fondu dans le paysage et s’est exfiltré aussi discrètement qu’il était arrivé dans le pays.
Paradoxalement, sur l’autre rive de la Méditerranée, Kadhafi est plutôt soulagé d’apprendre la disparition de son cousin. Rien ne peut plus le relier directement aux attentats. Face à ses incartades et à son alcoolisme, le Guide a un temps envisagé de s’en débarrasser. Même chez les bédouins, le sens de la famille a de la valeur ; c’est pourquoi il a choisi l’ostracisme à la mort pour son parent de plus en plus gênant. En fin de compte, Mansour a récolté les deux. D’autres se sont donc chargés de régler le problème. La menace n’en est que plus contrariante pour le Guide. Il ignore encore qui a éliminé son représentant et qui sont, des Américains ou des Israéliens, ses ennemis les plus dangereux.
Le débriefing de l’opération Absinthe se déroule dans un appartement discret de la banlieue parisienne. Les responsables estiment que ce succès devrait suffire à convaincre les décideurs politiques de leur accorder des moyens supplémentaires pour contrer les entreprises maléfiques de la Libye.
Le nouveau directeur des Opérations de l’ARE5, le général Champollion, désire tout connaître du déroulement de l’opération Absinthe.
Le colonel Flavini, chef de mission pour cette opération lui en fait le récit en insistant sur la phase préparatoire de l’opération et le rôle crucial joué par le correspondant de la Maison au Bénin. Il entend faire passer un message de félicitations au Directeur du Renseignement dont dépend l’intéressé.
« Le chef de poste de l’ARE au Bénin est un Breton teigneux nommé Fanch. Il est la seule personne de l’ambassade de France à avoir été mis dans la confidence de la mission homo6. Sans en connaître par ailleurs tous les détails, son rôle était de faciliter la logistique et atténuer les conséquences d’un éventuel échec auprès de ses homologues locaux. Sa fonction de conseiller spécial du Président devait normalement faciliter les choses si cela tournait mal. Dans un tel cas, le fait d’avoir tenu l’ambassadeur de France dans l’ignorance lui aurait valu son poste et sûrement sa carrière. »
Cette opération, conduite avec un effectif restreint, a demandé une longue préparation. C’est l’aboutissement d’une traque de plus de deux ans pour retrouver la trace du principal organisateur des attentats qui ont ensanglanté les capitales européennes et surtout Paris. La multitude de renseignements vérifiés et recoupés en provenance de Tripoli et du Liban a permis de mettre en évidence la culpabilité de Mohamed Mansour.
En poste à Cotonou depuis deux ans, Fanch a repéré la présence du Libyen au Bénin. Brestois bretonnant au caractère bien trempé, dès sa sortie de Saint-Cyr il a choisi l’Infanterie et la bagarre. Pour cela il a rejoint la Légion Étrangère. Son attente a été récompensée et il a sauté sur Kolwezi avec le 2e REP lors de l’opération Bonite. Il a ensuite rejoint l’ARE qui l’a détaché au Tchad pour appuyer discrètement les autorités locales en matière de renseignement. C’est à cette occasion qu’il s’est intéressé de près aux tentatives libyennes pour s’approprier la bande d’Aouzou au nord du Tchad. Il a accumulé d’impressionnants dossiers sur les principaux responsables des opérations clandestines de la Jamahiriya en Afrique. Servi par une formidable faculté d’adaptation à son environnement il connaît suffisamment de mots dans les langues locales pour briser la glace avec les autochtones. Têtu de nature comme peuvent l’être les gens du Finistère il a cependant cette capacité à écouter les autres et se montrer conciliant au besoin. Fanch ne parle jamais pour ne rien dire et la franchise se reflète dans le bleu azur de ses yeux, même s’il maîtrise à merveille l’art de la langue de bois et du mensonge. Blanc de peau et noir de cœur, son profil de renard du désert et ses accoutrements vestimentaires adaptés à ceux qu’il visite lui ont valu le surnom de Fanch l’Africain. Il a tissé durant ces deux dernières années au Bénin sa toile d’araignée qui s’étend chaque jour un peu plus. Parmi ses informateurs figurent de nombreux Tchadiens, diplomates ou commerçants qui fréquentent les quelques mosquées béninoises. La mosquée de Zongo en fait partie et Mansour s’y est rapidement fait remarquer.
Supervisée par Fanch, une première équipe de l’UIA7 s’est donc rendue au Bénin sous couvert d’une formation de leurs homologues locaux. En dehors de leur mission d’assistance, ils ont pu mener en toute discrétion une reconnaissance aux fins d’action. Jour et nuit les agents se sont relayés pour déterminer les habitudes de la cible et élaborer un dossier d’objectif extrêmement détaillé. C’est sur cette base qu’a été conçu le plan d’action définitif en étudiant tous les cas non conformes possibles.
Deux options ont été proposées aux autorités. La première consistait à enlever le Libyen et le déférer devant la justice française. On a bien envisagé de demander l’extradition de Mansour aux autorités béninoises, mais il n’existe pas d’accord en ce sens. De plus, d’après Fanch, le président béninois, récemment élu, n’a aucune envie de se mettre Kadhafi à dos. Surtout si, comme certaines sources l’affirment, ce dernier a largement participé au financement de sa campagne électorale. Au demeurant, le kidnapping d’un ressortissant libyen dans un pays étranger risquait d’annuler toute procédure judiciaire pour vice de forme. De plus la France se mettrait le Bénin à dos et cela pousserait la Libye à des représailles. La seconde option, plus radicale, consistait à neutraliser la cible sur place. En d’autres mots, le liquider discrètement.
Le ministre de la Défense, un va-t-en-guerre, vieux compagnon de lutte et proche du président français, a finalement privilégié la seconde option. Il avait été informé que Mansour était non seulement l’organisateur de plusieurs attentats mais aussi l’artificier qui s’apprêtait à frapper à nouveau la France.
C’est sur la base de ces renseignements que le ministre a convaincu, non sans mal, le Président de procéder à l’élimination physique d’un dangereux terroriste. Après vérification, il s’avérera, mais bien plus tard, que ces informations étaient quelque peu exagérées. Si Mansour était bien l’instigateur de nombreuses attaques, il n’était même pas capable de changer une ampoule électrique.
Au siège des Services de renseignements français suffisamment d’informations de haute valeur confirmaient la probabilité d’une menace grandissante contre les intérêts français à travers le monde. Il n’y avait guère de doutes sur l’implication de la Libye. Le problème était de savoir quand et où cela se produirait. Seule la certitude que d’autres attentats allaient encore tuer d’innocentes victimes a décidé le Président français à autoriser la « neutralisation » de l’instigateur et coordinateur des récents massacres. Lors de son entrevue avec le directeur de l’ARE, il n’avait pas désiré entrer dans les détails mais il comptait que cette affaire soit réglée en toute discrétion. Il a aboli la peine de mort mais ses responsabilités lui imposent parfois de prendre des mesures radicales pour protéger les Français du terrorisme.
Il a su tirer certains enseignements du Prince de Machiavel et s’est habitué à porter ce masque qui sourit et qui ment.
1 Le Livre vert : est devenu le programme du régime de la Jamahiriya arabe libyenne, nom donné à l’État national libyen.
2 HF : Very High Frequency : Très haute fréquence.
3 PRP : Point de Rendez-vous Principal.
4 HVT : High Valuable Target : cible de haute valeur.
5 ARE : Agence de Renseignement Extérieur.
6 Mission homo : exécution d’une cible humaine.
7 UIA : Unité d’Intervention Active de l’ARE.
RETEX8
L’expérience est le nom que chacun donne à ses erreurs
Oscar Wilde
La décision de recourir aux actions clandestines est le résultat d’un profond remaniement de l’Unité Intervention de l’ARE. Suite à plusieurs revers successifs, les têtes pensantes des services secrets ont été forcées de revoir leur copie. Il leur fallait regagner la confiance des décideurs politiques. D’âpres discussions divisaient les officiers. Les anciens qui avaient servi en Indochine puis en Algérie, en général les plus gradés, se raccrochaient à leurs souvenirs de guerre. Les jeunes officiers formés aux techniques modernes voulaient innover en fonction d’un environnement sans cesse en évolution.
Legoff, un colonel à l’air bourru mais néanmoins fort sympathique commandait l’Unité d’Intervention Active depuis plusieurs années. Suite au récent échec d’une mission au Liban, il était sous pression de sa hiérarchie qui lui imposait de remettre de l’ordre dans son service. Légionnaire parachutiste, il prétendait qu’il suffisait d’apporter quelques modifications et de virer ceux qui avaient merdé.
Le Commandant Reynal, un des rares Polytechniciens à avoir choisi de servir dans l’Armée, était au contraire un fervent partisan du changement. Destiné à un bel avenir au sein de la « Maison », il semblait avoir l’oreille du Directeur Général. Au cours du débriefing qui suivit le fiasco libanais il n’a pas hésité à présenter son point de vue.
« Mon colonel, il faut reconnaître que les temps ont changé. Nous agissons dans le cadre de conflits asymétriques. Nous devons mener une guerre sous-terraine en temps de paix. Les moyens modernes d’investigation sont de plus en plus performants. Il devient difficile de doter nos agents de couvertures et de fausses identités pouvant résister à des contrôles renforcés. »
Legoff préférait plutôt y voir une absence de volonté politique.
« De Gaulle après l’affaire Ben Barka9 ou Pompidou après l’affaire Markovic10 se méfiaient des Services jugés trop indépendants. Les faux passeports français que le ministère de l’Intérieur nous délivre, lui permettent de nous contrôler à distance. La guerre des Services a malheureusement occasionné de nombreuses fuites préjudiciables aux opérations clandestines. Plusieurs agents ont été appréhendés en exercice ou en mission du fait de faux documents d’identité trop facilement repérables. »
Reynal fit remarquer que le contexte international avait énormément évolué.
« Il faut donc revoir la notion de clandestinité à l’aune d’une ère nouvelle. La guerre froide touche à sa fin. Elle a été l’occasion d’un affrontement mesuré entre le bloc communiste et l’Occident. Durant cette période les opérations clandestines étaient essentiellement liées aux activités d’espionnage, de déstabilisation ou de contre ingérence. Les opérations d’élimination physique ou de destruction menées par le Service se sont raréfiées. Les moyens modernes de diffusion, la libéralisation des médias, la mondialisation de l’information imposent de tenir compte des conséquences diplomatiques, économiques et politiques de l’échec d’une opération clandestine car illégale par définition. Il faut dépasser la simple notion d’action revendiquée et non revendiquée. C’est ce qui différencie les opérations spéciales menées par des unités particulières au sein des Forces Armées des opérations clandestines de l’ARE. Il est maintenant plus que nécessaire d’insister sur la notion d’échec dans tout schéma opérationnel. Pour cela, nous devons concevoir deux types d’opérations clandestines. L’une pouvant être niée en cas d’échec et l’autre non. Pour qu’une opération foireuse ne puisse être attribuée au gouvernement français, il est nécessaire d’avoir des opérateurs totalement démarqués que rien ne puisse relier aux Services. »
Legoff surpris, lui coupa la parole.
« À moins d’une manipulation complexe, il n’est pas question d’utiliser des SMP11, des mercenaires ou des tueurs maffieux. Foccart12 c’est du passé. Le nouveau pouvoir ne veut plus entendre parler de la Françafrique et de ses barbouzes. La sous-traitance n’est plus à l’ordre du jour. »
8 RETEX : Retour d’Expérience
9 L’affaire Marcovic (ou Markovitch) est une affaire criminelle sur laquelle certains milieux parisiens tentèrent de greffer un scandale visant Georges Pompidou alors ancien Premier ministre.
10 L’affaire Ben Barka : enlèvement et assassinat à Paris d’un opposant marocain.
11 Jacques Foccart : homme des affaires secrètes et des relations occultes franco-africaines sous De Gaulle, Pompidou et Chirac.
12 SMP : Société Militaire Privée
Abysse Un monde sombre, inconnu et dangereux
Plusieurs réunions de brainstorming suivirent et le point de vue du commandant Reynal fut finalement avalisé par le Directeur général. Une cellule spéciale de recrutement, de formation et d’entraînement fut ainsi mise sur pied.
Elle siège désormais, à l’abri des regards et des curieux, dans les soupentes du fort de Romainville. Les agents dirigés par des officiers traitants de cette cellule appelée Abysse sont sélectionnés avec le plus grand soin. Tous volontaires, célibataires, d’un très haut niveau intellectuel et physique, motivés par le seul souci de servir leur pays, ils ont accepté de jouer un jeu dangereux. Officiellement sortis des comptes des Armées, ils doivent se forger une légende et une couverture à toute épreuve. L’acquisition d’une nouvelle identité, est la première phase de leur formation. Cette période peut durer de longs mois. Parfois usurpée à quelques moines reclus à vie ou à certaines personnes dans l’incapacité de commettre la moindre infraction, ces fausses identités doivent être en béton. Il n’est pas question de se faire intercepter dans un aéroport parce que le nom d’emprunt appartient à une personne signalée pour de simples factures impayées. En cas d’arrestation, ces agents acceptent de ne jamais impliquer le gouvernement français et peut-être de finir leurs jours en prison ou six pieds sous une terre inconnue et lointaine. Leur profil psychologique a soigneusement été étudié pour écarter ceux qui, en dépit d’une excellente condition physique, sont un peu trop extravertis ou dotés d’un ego surdimensionné. Certains excellents candidats ont même été éliminés d’emblée pour la simple raison qu’ils arboraient fièrement sur leur bras tatoué l’aigle des parachutistes de la 11e DP13.
Dubois et Germain font partie des premières recrues de cette nouvelle unité clandestine. Après trois longues années de formation, ils ont été spécialement sélectionnés pour venger la mort d’innocentes victimes du terrorisme. Convaincus qu’il fallait parfois exécuter une personne pour en sauver des centaines, ils ont reçu la permission de tuer, mais « avec modération » leur a-t-on dit.
Deux secrétaires de l’Unité Intervention sont en charge du soutien administratif des clandestins. Bénéficiant d’une expérience opérationnelle, Tifenn, une petite brunette bretonne est en mesure d’anticiper les moindres besoins de ses protégés. Clara, l’ancienne « Miss Money-penny » de l’ARE dirige cette section d’une main de fer dans un gant de velours. Elle a l’avantage de bien connaître tous les grands chefs qu’elle a servis durant plus de vingt ans. Combien de fois a-t-elle plaidé la cause de ses « petits » et fait plier les patrons les plus intransigeants ?
Le soutien d’une petite vingtaine d’agents clandestins demande une disponibilité permanente et ces deux femmes ont l’attention d’une mère poule pour ses poussins. Elles gèrent très discrètement le suivi de carrière des agents. Les blessures en service commandé sont certifiées par un toubib du service et enregistrées dans leur dossier de santé. Les sauts en parachutes et les plongées effectués dans le milieu civil sont répertoriés afin de bonifier leurs annuités en service. La gestion financière de la cellule Abysse demande cependant un personnel spécialement qualifié afin de gérer les dépenses des agents et les fonds secrets provenant de la Centrale14. Antoine, un ancien opérationnel qui s’est reconverti dans la finance, gère cet aspect primordial. L’argent n’est-il pas le nerf de la guerre ?
Chaque mois « la solde » des agents clandestins est virée sur un compte offshore. La gestion de ces comptes bancaires ouverts sous leur vraie identité s’avère des plus délicate. Il a fallu déployer de nombreuses astuces, souvent à la limite de la légalité, et faire appel à d’honorables correspondants hauts placés dans l’administration pour continuer à verser de l’argent à des fantômes. Cette même section financière gère également les fonds secrets permettant de faire fonctionner ces structures clandestines. Antoine ne cherche même pas à connaître la provenance de cet argent. Il se doute bien que chaque ministère dispose d’importantes réserves de cash, pudiquement nommées « fonds réservés ».
Les structures servant de couvertures aux agents secrets s’autofinancent également à travers leurs activités. Parfois, de riches donateurs proches du Service sont mis à contribution pour sponsoriser certains projets. D’astucieux montages financiers tirant avantage des paradis fiscaux permettent d’entourer les multiples transactions d’une opacité suffisante pour dissuader les curieux. Toutes les opérations doivent cependant s’inscrire dans un cadre légal à la limite de l’illégalité pour ne pas attirer l’attention des furets du Ministère des Finances.
Les agents n’ont aucune idée des moyens humains, financiers et techniques mis en œuvre pour faciliter leur tâche et surtout protéger leur véritable identité. La sécurité des clandestins et par conséquent celle de la structure qui les gère, repose sur un cloisonnement total entre la cellule Abysse et les agents de terrain. Les seules liaisons techniques et la transmission des ordres se font par l’intermédiaire des officiers traitants opérant eux-mêmes dans la semi-clandestinité. Ils sont les seuls à pouvoir pénétrer au fort de Romainville et discuter avec les chefs.
C’est ainsi que le commandant Reynal, pseudonyme Achille, a été désigné pour chapeauter une toute nouvelle équipe clandestine à vocation maritime. C’est un homme fin et discret. Il s’exprime avec retenue et sur un ton si bas qu’on a l’impression que les murs ont des oreilles. Personnage mystérieux, tout en lui indique qu’il fait partie de cette caste détentrice des secrets de la République.
13 11e DP : 11e division parachutiste.
14 Centrale : nom familier donné au siège de l’ARE par ses employés.
Palais de l’Élysée, le lendemain de l’exécution de Mohamed Mansour
En recevant son ministre de la Défense venu lui rendre compte du bon déroulement de l’opération Absinthe, le Président est à la fois soulagé et irrité.
Quelques semaines auparavant, il avait accepté de recevoir à contrecœur l’Amiral, patron de l’ARE, qui insistait pour obtenir de vive voix le feu vert présidentiel pour déclencher l’opération. Il n’était bien sûr pas question d’ordre écrit pour ce genre d’intervention, mais il fallait bien tenter de se couvrir d’une manière ou d’une autre. L’entrevue, débutée sur des généralités portant sur le fonctionnement de l’ARE, avait pris vers la fin l’allure d’un dialogue de sourds.
« Alors Monsieur le Directeur, où en est-on dans cette affaire d’attentat attribué aux Libyens ? »
Sous ses traits tirés et son visage émacié auquel la maladie conférait un aspect gris et funeste, le Président donnait l’impression de traiter l’affaire avec une certaine distance. C’était là sa façon de montrer son peu d’implication dans la prise de décision que l’Amiral était venu lui arracher.
« Tout est prêt pour régler ce problème, je n’attends plus que votre accord pour agir.
– Agissez donc au mieux des intérêts de notre pays, je m’en remets aux recommandations du Ministre de la Défense. »
C’est ainsi que le patron des Services Secrets fut à peine rassuré en obtenant un feu vert du bout des lèvres. Derrière ces non-dits, il se trouverait en première ligne et servirait de bouc émissaire en cas de problèmes.
Aujourd’hui plus que jamais, le Président entend garder ses distances avec les Services secrets. Il a donc demandé que ce soit le MINDEF15 et non l’Amiral, qui lui fasse le compte rendu de l’opération Absinthe.
Plus il met de distance entre lui et ceux qu’il a considéré, du temps où il était dans l’opposition, comme de simples barbouzes, plus il se sent soulagé de la gêne d’avoir à composer avec ces gens-là. Il a condamné un homme à mort. Même s’il s’agissait du pire des criminels, cela heurte ses principes moraux. Mais chez lui, les remords ne sont bien souvent que passagers. Il a également à l’esprit d’avoir trahi la confiance de son Premier ministre qu’il a soigneusement tenu à l’écart de cette opération.
La nomination de Florent Borgius à Matignon relevait plus d’un tour de passe-passe politique que d’une réelle volonté de rajeunir un gouvernement de plus en plus contesté. Le jeune Premier, issu d’une famille de riches marchands et brillamment diplômé de l’EFP, l’École de la Fonction Publique, a gravi en un temps record tous les échelons de l’appareil politique au pouvoir. Son front largement dégarni en dépit de son jeune âge est le reflet d’un cerveau effervescent au service d’une ambition sans limite. Le Président pense, lui il agit.
Responsable de la mise en œuvre d’une politique de gauche innovante et donc critiquée, il est désormais le dernier fusible assurant la survie du Président. Son ambition le porte à croire que son nouveau poste lui permettra d’accéder un jour à la Présidence de la République. L’actuel maître des lieux ne l’a pourtant pas choisi comme dauphin.
Partant du principe que la confiance n’exclue pas le contrôle, le Président a chargé le responsable de la cellule d’écoute de l’Élysée de le tenir informé des agissements de son P.M.16 Il n’a guère fallu attendre pour mettre à jour les manigances des uns et des autres.
En effet, Matignon est devenu une véritable fourmilière où chacun s’active à servir un nouveau gouvernement qui s’affiche comme réformiste. La plupart de ces hauts fonctionnaires prétend n’être là que pour servir la Nation. Tout du moins en apparence, car un véritable cabinet noir s’est formé pour servir les intérêts personnels de Borgius.
Ses convictions politiques premières tirant au rouge au début de son engagement politique ont viré au rose avec le temps. Il se veut résolument progressiste, mais les communistes ont refusé de s’associer à un blanc-bec qu’ils cataloguent comme transformiste tant il est prompt à retourner sa veste. Cependant, certains de ses proches, des anciens de la LCR,17 ont pris le train en marche et l’ont suivi dans son ascension. Ils ont certes l’oreille du Premier ministre mais le Président les a à l’œil et sur écoute.
La cellule d’écoute élyséenne a rapidement mis en évidence le rôle obscur du chargé de communication de Matignon. La cinquantaine, Jean-Pierre Bossuet, un ancien trotskiste reconverti dans l’écologie, a rejoint Borgius dès sa prise de fonction. Issu d’un milieu de modestes paysans du Limousin, Jean-Pierre s’est très vite découvert une vocation de trublion lors des évènements de Mai 68. C’est à ce moment précis qu’il a réalisé que le journalisme lui permettait de jouer un rôle d’influenceur de l’opinion publique. Il est néanmoins persuadé que seuls l’action et l’engagement politique sont capables de faire changer rapidement les choses.
Toute sa vie il a navigué entre ces deux pôles d’attraction. Plus idéaliste qu’idéologue il privilégie volontiers le compromis à l’affrontement. Son côté humaniste l’empêche de se positionner clairement au sein de l’arène politique. La cause écologique lui offrira plus tard une porte de sortie honorable.
Discret et timide, il n’a rien d’un tribun qui galvanise les foules. Fumeur de pipe, toujours décontracté, il aime se donner un air de bon père de famille. Sa moustache fournie et ses grosses lunettes lui confèrent l’allure rassurante d’un paisible universitaire. Mais n’est-ce pas là la principale qualité d’un homme de l’ombre ?
La proximité qu’il entretient avec certains journalistes est suivie avec attention en haut lieu. Le plus inquiétant pour ceux qui le surveillent, ce sont ses contacts étroits avec des personnages au passé sulfureux et aux agissements peu recommandables.
Le préfet supervisant la cellule élyséenne reçoit chaque jour le compte rendu d’écoutes effectuées sur le chargé de communication. Ce dernier est en liaison étroite avec un marchand d’armes libanais dénommé Adnan Khanouchi apparaissant dans la retranscription des écoutes sous le sobriquet d’Aka.
A.K. ne sont en fait que les initiales de son nom. Elles collent pourtant bien à son business qui a marqué le début de sa fortune grâce à la demande des pays africains qu’il pourvoie en kalachnikovs. L’AK47, arme automatique robuste et fiable, est parfaitement adaptée aux budgets restreints des belligérants africains.
Particulièrement bien introduit auprès des dirigeants du continent noir et des potentats du Golfe Persique, il a facilité, en sa qualité d’intermédiaire, de nombreux contrats d’armement. Sa disponibilité en tant que facilitateur n’est que la partie émergée de l’iceberg qui le rend fréquentable. Le côté sombre du personnage, le plus apprécié de ses clients, réside dans sa capacité à mettre en place d’opaques montages financiers permettant de verser des rétrocommissions aux partis politiques de gauche comme de droite. Or, ce n’est un secret pour personne que le P.M. s’intéresse en coulisse à un énorme marché de vente d’avions de combat à la Libye.
C’est d’ailleurs ce qui en fait un concurrent du ministre de l’Intérieur Pierre Faulx. Celui-ci aspire également à siéger un jour à l’Élysée. Il compte pour cela sur l’appui financier d’un autre intermédiaire libanais du nom d’Ahmed Tadouri, l’ennemi juré d’Adnan Khanouchi.
Ces deux protagonistes-là n’ont en commun que ce formidable sens des affaires hérité de leurs ancêtres phéniciens. Quand Borgius et Faulx ne pensent qu’à faire du business avec Kadhafi dont la générosité est connue de tous, Charles Cornu, le ministre de la Défense, n’a lui qu’une obsession : éliminer le Satan de Tripoli.
Un tel intérêt pour le marché de l’armement et surtout la présence de facilitateurs voraces a attiré l’attention du Président sur les ambitions présidentielles de ses deux proches collaborateurs. Il ne reste que deux ans avant la fin de son septennat, mais le financement d’une campagne se prépare bien en amont.
15 MINDEF : Ministre de la Défense.
16 LCR : Ligue Communiste Révolutionnaire.
17 P.M. : Premier ministre.
On rencontre sa destinée souvent par des chemins qu’on prend pour l’éviter.
Jean de La Fontaine
Début juillet, quelque part en Méditerranée le long des côtes maltaises ; loin des intrigues politiciennes et de la grisaille parisienne, l’équipage du Mahéva est absorbé par des occupations bien moins contraignantes.
La fête bat son plein à bord de ce magnifique catamaran de 30 mètres. Les trois couples de touristes britanniques peuvent enfin s’adonner à la boisson pour célébrer la fin d’une semaine de plongée safari photo. Florence, la charmante hôtesse est aux petits soins et sert champagne et petits fours comme promis par le dépliant touristique que les Anglais ont déniché sur le port de La Valette.
Jack le skipper et Jeff le moniteur de plongée s’afférent à l’arrière du voilier sur le dinghy servant d’annexe. Le tender est un semi-rigide de 6 mètres équipé d’un puissant moteur japonais de 120CV. Ils espèrent que les rosbifs ne vont pas trop s’éterniser et ils montrent de façon ostentatoire qu’on n’attend plus qu’eux pour les ramener à terre. En titubant légèrement, les Anglaises soutenues par leurs compagnons embarquent à bord de la navette. Elles gloussent des « it was amazing ! Fantastic ! Thank you ! ». Les deux marins les remercient avec des sourires commerciaux.
Au moment où le dinghy file vers la côte pour déposer sa cargaison de touristes, un magnifique yacht fait son entrée dans la baie de Santa Marija au Nord de l’île de Comino. Certainement habitués à croiser ce genre de bateau dans la région, Jeff et Jack semblent l’ignorer. Les Anglaises, au contraire, s’agitent comme des gamines excitées. Elles font de grands signes aux marins dont le teint basané tranche avec leurs uniformes d’un blanc immaculé. Ils paraissent imperturbables tels des soldats de plomb ; personne ne répond aux signes amicaux des filles. Seul un personnage qui doit être le propriétaire, trônant sur le pont supérieur, cigare au bec, leur rend leur salut d’un petit geste de la main.
Après avoir déposé ses clients à terre, le zodiac18 fait demi-tour pour rejoindre le voilier. Au lieu de se relaxer après une longue journée en mer, Jeff est plus tendu que d’habitude. Ni lui ni son équipier ne paraissent attacher d’importance au yacht qui vient de jeter l’ancre au milieu de la baie. Pourtant le nom de l’Al-Buraq ne leur est pas inconnu, bien au contraire. La présence concomitante du yacht et du Mahéva dans la baie de Santa Marija n’a rien du hasard.
Cela fait de longs mois que les grandes antennes d’interceptions satellitaires du centre d’écoute de l’ARE, sont focalisées sur les communications sortantes et entrantes de Tripoli. La plupart sont cryptées afin de préserver les nombreux secrets du dictateur.
Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le codage des conversations sensibles a facilité la tâche des techniciens. Un premier tri automatique a permis de séparer ce qui est en clair de ce qui est chiffré. Tout ce qui tombe dans la corbeille de messages cryptés donne lieu à un traitement immédiat. Les ingénieurs de la Centrale n’ont guère de difficultés à déchiffrer les messages libyens. Ils n’ont pas eu besoin de mettre au point un algorithme de déchiffrement particulier comme ils l’ont fait pour craquer les codes plus sophistiqués de certains pays.
La Libye, comme une bonne centaine d’autres pays, a tout simplement fait appel à une société suisse devenue après la Seconde Guerre mondiale le leader en matière d’équipements de chiffrement. La société Crypto AG a été rapidement et discrètement contrôlée par la CIA qui a piégé les équipements vendus à travers le monde lui permettant ainsi de casser facilement les codes utilisés par les clients. Les Services secrets français ancêtres de l’ARE ont bien tenté de devancer les Américains mais, faute de moyens financiers, leur tentative d’OPA a échouée. Il leur a donc fallu recourir aux méthodes classiques de l’espionnage : infiltrations, manipulations, chantage, corruption. Trois longues années ont été nécessaires à ses agents pour obtenir des résultats similaires à ceux de la CIA qui a dépensé des millions de dollars pour mettre la main sur cette société.
La difficulté des interceptions à grande échelle provient du volume à traiter. Il faut faire le tri entre ce qui est intéressant et ce qui est à jeter à la poubelle. Pour cela, d’énormes ordinateurs de type Cray, effectuent une sélection sur la base de mots-clés qu’on leur a soumis. Certains, parmi bien d’autres, donne lieu à une récolte particulièrement prolifique, ceux de Kadhafi et consorts.
C’est la raison pour laquelle le général Champollion, directeur des opérations, a donné pour mission au Colonel Legoff, commandant l’Unité d’Intervention de suivre à la trace les déplacements d’un yacht nommé Al-Buraq. Or, il se trouve que ce flamboyant navire appartient à un des fils du Guide suprême. Avec ses frères Moazzam et Hanni, Chadli Kadhafi écume les palaces branchés de la Méditerranée. Ils fréquentent la jet-set et se font remarquer par leurs scandales. Leur grand-père bédouin se retournerait dans sa tombe s’il pouvait voir comment ses descendants claquent des millions de dollars en beuveries. Il faut dire que ces trois-là ont hérité du côté extravaguant et arrogant de leur père.
L’équipage du Mahéva a reçu l’ordre de se positionner dans la baie de Santa Marijna et de guetter l’arrivée du bateau cible dont la destination a été déterminée grâce aux interceptions des Grandes Oreilles du Service. Les consignes sont pour l’instant d’observer et de rendre compte en attendant des ordres complémentaires. Pas de prise d’initiative intempestive, a rappelé avec insistance Achille l’officier traitant. Il reçoit ses ordres d’Abysse et assure la liaison avec l’équipage tout en réduisant les contacts physiques au maximum. Lui-même opère sous couverture et ne connaît, cloisonnement oblige, que très peu de choses concernant l’identité réelle de Jack et de Jeff. Il ignore presque tout de la belle Florence. On l’a averti qu’elle a été criblée19 et approuvée par les enquêteurs de la Boîte20. Quelques semaines auparavant, Jeff avait passé une petite annonce dans une revue spécialisée sur le yachting :
« Société de loisirs organisant des croisières de safari photo sous-marine en Méditerranée, recherche hôtesse/cuisinière pour un embarquement de trois mois à bord du catamaran Mahéva ». Elle y avait répondu.
Bon nombre de candidates avaient postulé. Très peu d’entre elles ont satisfait aux critères exigés lors des interviews téléphoniques. La stewardess devait être avant tout discrète, professionnelle, avoir le pied marin, organisée et bilingue au minimum (Anglais courant obligatoire). Non seulement, Florence remplissait tous ces critères mais elle possédait une expérience de navigation hauturière fort appréciable. Jeff avait malicieusement fait remarquer, qu’en plus, elle était loin d’être la plus moche. C’est donc avec une extrême courtoisie qu’elle a été accueillie à bord du Mahéva. Elle a embarqué un beau soir de juin dans le petit port de Bandol, le port d’attache du catamaran. C’est dans une pizzéria du bord de mer autour d’une bonne bouteille de rosé local que l’équipage a fait plus amplement sa connaissance. La nouvelle venue aimait la mer, la voile et la plongée. Elle a senti le profond soulagement qui se dégageait des visages sympathiques de ces deux types bronzés qui lui souriaient gentiment.
En s’engageant dans cette aventure, personne ne lui a dit que son CV avait fait l’objet d’une enquête d’environnement approfondie. Il a fallu attendre trois semaines avant que la section chargée de vérifier le passé des sources et des honorables correspondants donne son feu vert.
