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Les récits de vie de six femmes qui luttent pour leur survie
Ce roman est une fiction inspirée de faits réels, de témoignages, de mon expérience auprès des helpers du refuge de l'organisation humanitaire HOME (Humanitarian Organization for Migration Economics), et de ce que j'ai pu observer durant mon expatriation. Ces tranches de vie ne sont pas le fruit d'un travail journalistique ; je ne prétends pas donner une vision objective de la situation des employées de maison à Singapour mais je me suis efforcée de me mettre à la place de ces femmes.
Yna, Jenny, Yati, Bethari, Luz et Evelyn : six jeunes femmes de nationalité différente, employées de maison à Singapour, loin de leur pays, expatriées de seconde classe. Elles doivent à tout prix s'adapter à leur nouvelle vie et aux exigences de leurs patrons ; tenir le coup est leur priorité.
Nombre de familles ne peuvent concevoir leur vie quotidienne sans l'aide de ces femmes, mais oublient de les considérer comme telles, les reléguant au rang d'utilitaires...
Un roman-témoignage sur un phénomène peu connu : l'esclavagisme du personnel de maison à Singapour.
EXTRAIT
Je m'appelle Jenny, je suis Philippine, j’ai vingt-cinq ans et je suis issue d'une famille de huit enfants, quatre garçons et quatre filles.
Je vis à Singapour chez mes patrons qui m'ont embauchée en tant que "helper", nom donné aux employées de maison. En ce qui me concerne, apporter de l'aide à mes employeurs signifie que je suis corvéable à merci...
Souvent je me dis que c'est mieux si je suis toujours fatiguée, physiquement épuisée, ça me laisse moins de temps pour penser. Et quand je peux enfin aller me coucher, je m'endors rapidement, même si mes nuits sont agitées. Au réveil, je me retrouve souvent en travers de mon lit ou carrément par terre. Je ne tombe pas de haut parce que je dors sur un matelas à même le sol, et je n'ai pas froid, une chaleur accablante règne en permanence à Singapour. Ma chambre n'est pas dotée d'une climatisation, seulement d'un vieux ventilateur bruyant, mais je suis habituée à transpirer.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Séverine Grandgeorge est née en 1977 en France.
Elle a obtenu son diplôme de médecin généraliste en 2007 puis a commencé sa carrière en France avant de s'expatrier en République Tchèque en 2012.
En 2014 l'auteur est partie à Singapour où elle s'est engagée dans l'association HOME (Humanitarian Organization for Migration Economics) qui vient en aide aux travailleurs étrangers, notamment aux employées de maison. La découverte de cette facette méconnue de la riche Cité-État lui a donné envie de témoigner des conditions de vie de ces femmes.
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Seitenzahl: 267
Veröffentlichungsjahr: 2018
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« The strongest among us are the ones who smile through silent pain. » Yna
« Le mal se fait sans effort, naturellement, par fatalité ; le bien est toujours le produit d'un art ». Charles Baudelaire, curiosités esthétiques.
Je surprends une conversation entre deux Singapouriens. L'homme raconte à son amie l'histoire récente d'un expatrié qui a quitté sa femme pour partir avec sa helper, et lui fait part de son incrédulité face à cette situation : « Franchement, je ne comprends pas ; d'accord, les helpers sont des êtres humains, mais quand même… »
Ce roman est une fiction inspirée de faits réels, de témoignages, de mon expérience auprès des helpers du refuge de l'organisation humanitaire HOME (Humanitarian Organization for Migration Economics), et de ce que j'ai pu observer durant mon expatriation. Ces tranches de vie ne sont pas le fruit d'un travail journalistique ; je ne prétends pas donner une vision objective de la situation des employées de maison à Singapour mais je me suis efforcée de me mettre à la place de ces femmes…
Je m'appelle Jenny, je suis Philippine, j’ai vingt-cinq ans et je suis issue d'une famille de huit enfants, quatre garçons et quatre filles.
Je vis à Singapour chez mes patrons qui m'ont embauchée en tant que "helper", nom donné aux employées de maison. En ce qui me concerne, apporter de l'aide à mes employeurs signifie que je suis corvéable à merci…
Souvent je me dis que c'est mieux si je suis toujours fatiguée, physiquement épuisée, ça me laisse moins de temps pour penser. Et quand je peux enfin aller me coucher, je m'endors rapidement, même si mes nuits sont agitées. Au réveil, je me retrouve souvent en travers de mon lit ou carrément par terre. Je ne tombe pas de haut parce que je dors sur un matelas à même le sol, et je n'ai pas froid, une chaleur accablante règne en permanence à Singapour. Ma chambre n'est pas dotée d'une climatisation, seulement d'un vieux ventilateur bruyant, mais je suis habituée à transpirer.
J'ai quitté ma famille, mes amis et mon pays il y a seulement six mois, mais je ne sais pas si je vais tenir le coup encore très longtemps. Ils me manquent… Je n'ai ni téléphone, ni ordinateur, ni tablette, ni rien de ce genre. Bref, je ne peux contacter personne, excepté un dimanche par mois lorsque je retrouve ma sœur Evelyn qui vit elle aussi à Singapour. Elle me prête son téléphone pour que je puisse appeler mon père ; le son de sa voix me fait voyager, et je me retrouve chez moi, dans mon village ; l'émotion que notre conversation me procure me laisse chaque mois désemparée lorsque je raccroche. Mon père me raconte les histoires des uns et des autres, les bonnes nouvelles et les mauvaises, les amours, les séparations, les disputes, les maladies, la vie quoi ! Je passe alors le mois suivant à m'imaginer les différentes scènes, et je me prends tellement au jeu que souvent je parle, ris ou pleure toute seule.
Je ne peux pas avoir ma mère au téléphone, un accident vasculaire cérébral l'a laissée handicapée ; la moitié de son corps est paralysé et elle n'est plus capable de parler. Les gens du village y trouvent un avantage, ma mère étant devenue une confidente de choix ; elle écoute les mésaventures des uns et des autres sans rechigner ni attendre impatiemment son tour pour rebondir sur sa propre histoire. Elle ne peut guère manifester sa désapprobation, ni partir quand elle en a assez entendu, ni répéter les secrets qu'on lui confie. La seule chose qui lui reste est sa capacité, restée intacte, à s'endormir rapidement et n'importe où, lui permettant ainsi d'échapper à un récit trop ennuyeux.
Le handicap de ma mère est la principale raison qui m'a décidée à venir travailler à Singapour, afin d'être à même de l'aider, financièrement en tout cas. Aux Philippines, la corruption pollue tout, y compris les relations avec les soignants, et ma mère nécessite des soins coûteux auxquels ma famille ne peut faire face.
Mais j'ai le mal du pays. Parfois je me mets à l'écoute de mes envies, juste comme ça, pour m'octroyer un peu de bonheur, même si ce n'est que dans ma tête ; alors je m'imagine chez moi, entourée des êtres qui me sont chers, en lieu et place de mon semblant de vie. Mais c'est une réflexion de riche. Dans la réalité, ma petite personne passe après mon devoir envers ma famille, c'est comme ça. Le moyen que j'ai trouvé pour lui apporter mon soutien, c'est de m'expatrier pour bien gagner ma vie. Je dois assumer mon choix.
A présent, je gagne quatre cents dollars de Singapour par mois, c'est une grosse somme pour une Philippine. Je suis nourrie, logée, et je n'ai qu'un "day off" (jour de congé) par mois, donc peu de temps pour dépenser. Mais la question n'est même pas là, puisque mon but est d'économiser de l'argent que j'envoie chaque mois, additionné de celui de ma sœur, à ma famille. Je déteste ma vie ici mais au moins rien de ce que je fais n'est vain. J'arrive à relativiser mes tracas quotidiens, et dans une moindre mesure, le sacrifice de plusieurs années de ma vie, en tout cas je m'y efforce. Je me persuade que je suis utile à ma famille et que mon expatriation va me permettre de me construire un avenir meilleur que si j'étais restée chez moi ; à supposer que j'arrive à accumuler une somme suffisante pour combler mes propres besoins…
Mon métier n'a rien d'enviable mais je suis fière du courage qu'il m'a fallu pour venir ici, dans un pays inconnu, me mettre au service d'une famille qui m'est étrangère mais dont je partage la vie quotidienne et intime. J'ai réussi à m'adapter à leur mode de vie, à apprendre une autre langue, une autre façon de cuisiner, de manger, de tenir la maison, et je sais maintenant me servir d'un fer à repasser, d’un aspirateur, d’une rallonge, d'un lave-linge…Choses dont j'ignorais quasiment l’existence auparavant.
La première fois que mon patron m'a donné une rallonge, je l'ai regardé d'un air ahuri. C'était pour laver sa voiture qui était dans la cour devant la maison. Le fil de l'aspirateur n'étant pas assez long il m'a tendu ce câble électrique dont je ne savais que faire… Je n'avais pas compris que l'on pouvait raccorder un appareil à une prise électrique par ce biais. Ce qui peut paraître évident lorsqu'on y est habitué ne l'est pas quand on vient d'un pays où passer l'aspirateur dans une voiture paraît totalement incongru, à supposer déjà que l'on ait une voiture…
J'ai également dû m'habituer à vivre dans une immense maison sur trois niveaux, avec ce que cela implique en termes d'organisation, le gros de mon travail étant de la maintenir propre. Tout cet espace inutile à nettoyer ! Au début j'étais un peu perdue, j'avais peur dans ces grandes pièces, je m'y sentais toute petite et vulnérable. Peut-être que mes employeurs non plus ne s'y sentent pas bien, ils n'arrêtent pas de combler le vide avec pléthore de meubles et objets de décoration aussi laids que futiles, et qui prennent la poussière.
J'ai vite compris l'importance que l'image revêt chez les riches Singapouriens ; les personnes qu'ils reçoivent à leur domicile doivent se rendre compte de leur réussite professionnelle et de leur aisance financière. D'où la nécessité de connaître la façon d'utiliser une rallonge afin d'aspirer et de nettoyer leur voiture très régulièrement, en fait tous les jours en ce qui me concerne. La voiture est la première preuve de richesse visible par les invités.
Je m'appelle Yna, j'ai trente-quatre ans et je suis Philippine. J'ai derrière moi un long passé d'expatriée, je vis à Singapour depuis dix ans. Malgré ça, étant donné mon statut, je ne considère pas Singapour comme mon pays d'adoption ; je suis et resterai toujours une étrangère ici, cantonnée au rôle qui m'est assigné depuis le début, celui de helper.
J'ai quatre frères et six sœurs, je suis arrivée en septième position, et je considère que j'ai eu une enfance heureuse.
Ma famille et moi vivions dans un petit village d'une centaine d'habitants à quatre cents kilomètres de Manille. Notre maison était faite de bambous, de bois, de bric et de broc ; une pièce avec trois coins nuit, un pour mes parents, un pour mes frères, le troisième pour mes sœurs et moi. Quand j'évoque mes souvenirs, les sentiments qui prédominent ne sont ni la souffrance ni la frustration liées à la pauvreté ; je me souviens plutôt des rires, des jeux, de la tendre attention que nous portaient mes parents qui faisaient leur possible pour que nous ne manquions pas de nourriture.
Nous sommes tous allés à l'école du village jusqu'à dix ans ; au-delà, il fallait aller dans une ville plus importante, c'était plus compliqué pour mes parents de nous y envoyer, et surtout ça coûtait cher. Ils ont essayé de nous donner à tous le maximum d'éducation pour avoir la possibilité de choisir notre vie plutôt que de la subir. En fonction de l'argent dont ils disposaient et de la motivation de chacun d'entre nous, ils nous ont permis de poursuivre nos études, mais je suis la seule à avoir continué l'école jusqu'à dix-huit ans, une chance dont je leur suis redevable.
J'ai aimé l'école. Je n'étais pas mauvaise en classe, j'étais enthousiaste à l'idée d'apprendre et plutôt avide de nouvelles expériences ; chez moi, la curiosité l'emporte sur la peur.
En rentrant de l'école, nous devions aider nos parents ; assister notre mère à la maison pour la lessive, le ménage, la préparation des repas, l'approvisionnement en eau qu'il fallait aller chercher au puits, la garde des plus jeunes ; accompagner et aider notre père aux champs. Le riz et les légumes que nous cultivions étaient notre principale, voire notre seule source alimentaire.
Nous passions une grande partie de notre temps libre à fabriquer toutes sortes de choses avec les divers débris qui nous tombaient sous la main, que nous transformions en objets que nous tentions de vendre dans la rue. Nous étions des enfants indépendants et débrouillards, par la force des choses, un peu livrés à nous-mêmes, mais ensemble. Nous cheminions partout dans le village et alentour, sur des sentiers boueux, nous étions toujours sales, au grand dam de notre mère.
Un jour, ma grande sœur, âgée de presque quatre ans, a mangé quelque chose qu'elle avait trouvé sur le chemin, un aliment avarié ou une plante non comestible, on n'en a jamais rien su. Elle est morte en quelques heures, après s'être vidée par tous les orifices possibles… Personne n'a rien pu faire ; il n'y avait pas d'hôpital à proximité, ni service d'urgence ou ambulances à appeler… Je ne m'en souviens pas vraiment, ou peut-être même pas du tout, je me suis fabriquée des souvenirs à partir de ce que l'on m'a raconté…
À dix-huit ans, je suis partie vivre à Manille, je voulais trouver un bon emploi là-bas. J'avais fait des études pour pouvoir prétendre à un travail de bureau, moins fatiguant et mieux rémunéré que celui de fermier. Mais je me suis vite rendu compte de la corruption qui régnait dans cette immense ville désordonnée, de la quasi impossibilité de trouver un emploi même en étant qualifiée, et des salaires ridiculement bas. J'ai donc renoncé à y perdre mon temps et mon argent.
À vingt ans, je me suis mariée, j'avais "rencontré" quelqu'un ou plutôt mes parents m'avaient fait rencontrer un homme à des fins de mariage. Je n'ai jamais été amoureuse de lui, mais je lui reconnaissais un certain nombre de qualités, ce qui rendait notre relation plutôt agréable.
Je suis tombée enceinte et j'ai accouché d'une belle petite fille, Lilibeth, mon trésor. Elle était toute petite, toute menue, et paraissait tellement fragile ! Elle picorait plus qu'elle ne mangeait, et grossissait à peine ; elle était fatiguée en permanence, anormalement essoufflée et n'opposait aucune résistance aux maladies qui se présentaient à elle. On s'est donc décidé à consulter un médecin et, au terme d'un parcours du combattant épuisant et ruineux, le verdict du cardiologue est tombé, sans appel. Lilibeth souffrait d'une pathologie cardiaque grave, non opérable ou en tout cas pas aux Philippines avec les moyens financiers dont nous disposions. Ma fille est morte juste avant son premier anniversaire…
Et ma vie a basculé. J'ai changé, ainsi que mon mari. La mort de notre enfant a marqué la fin de notre entente cordiale. Il s'est mis à boire, à être agressif et violent ; j'avais peur de lui et partais de la maison dès qu'il rentrait pour éviter ses cris et ses coups.
Alors j'ai décidé de prendre les choses en main, j'ai annoncé à mon mari qu'il fallait qu'on se sépare. On ne divorce pas aux Philippines, nous sommes donc toujours mariés, je porte encore son nom, même si nos vies n'ont plus rien en commun.
Et je suis partie vivre à Singapour.
Je m'appelle Yati, j'ai vingt sept-ans, je suis Indonésienne et musulmane, issue d'une famille de quatre enfants ; j'ai une sœur et deux frères. J'ai pris la décision de quitter mon pays, par défi et goût de l'aventure. Je suis une femme volontaire et déterminée.
J'ai pu aller à l'école jusqu'à seize ans, mais cela représentait un coût important pour mes parents qui n'ont ensuite plus eu les moyens de payer ma scolarité. J'ai alors dû trouver le moyen de préserver mon indépendance. Mon père voulait décider de mon avenir à ma place et s'était mis en tête de me mettre en ménage ! Pour échapper à un mariage dont je ne voulais pas, quel que soit le mari, je me suis enfuie de la maison pour aller à Jakarta chercher du travail ; là-bas j'ai parcouru les agences afin de trouver un emploi en tant que helper. C'était compliqué, j’étais jeune et inexpérimentée, et mes parents ont fini par me retrouver et me ramener à la maison, toujours avec le projet de me marier. N'ayant pas changé d'avis sur la question, j'ai à nouveau décampé, toujours à Jakarta, où mes parents sont venus me chercher pour la seconde fois.
Mon père était furieux, car en plus de l'avoir inquiété, je lui avais fait perdre son temps et son argent. Mais face à ma détermination, il a fini par lâcher prise et par accepter mes vélléités d'autonomie. Il m'a permis d'aller en Malaisie, célibataire, avec l'intention d'y gagner ma vie. J'y ai trouvé, grâce à une agence de recrutement, mon premier poste d'employée de maison, qui n'a malheureusement pas duré longtemps… Mes patrons voulaient profiter de ma naïveté et de ma relative incompétence pour me traiter comme une esclave, une moins que rien. J'ai rapidement annulé le contrat et suis rentrée chez mes parents à qui j'ai offert l'argent que j'avais gagné comme gage de ma future réussite ; une sorte de preuve que j'étais capable d'aller au bout de mon projet, et de les aider. N'ayant en rien perdu ma motivation, je suis repartie à Jakarta où l'agence m'a proposé, cette fois, de m'envoyer à Singapour, m'assurant que j'y trouverais plus facilement du travail, en étant mieux payée. J'avais dix-neuf ans.
A mon arrivée je n'ai pas vraiment été dépaysée, du moins au premier abord ; le climat et la végétation sont similaires en Indonésie et à Singapour. Les différences portent sur la façon dont la main de l'homme a transformé le paysage pour organiser sa vie. En Indonésie, on a de grandes et belles forêts, la nature est partout, mais tout est construit un peu n'importe comment, les maisons, les routes, les infrastructures, tout cela manque de bon sens, c'est une véritable cacophonie architecturale. Singapour est riche, moderne et bétonnée, tout y est pensé et organisé. Cependant la vue est gâchée par l'amoncellement de grands immeubles aux formes parfois surprenantes et les îlots de verdure épargnés sont totalement maîtrisés.
J'ai d'abord travaillé pour une famille singapourienne d'origine chinoise. Mes patrons étaient un couple de gens âgés au service desquels je suis restée pendant sept ans.
Les premières semaines, je pleurais tous les jours, je me sentais mal, mon isolement me pesait. Je ne me reconnaissais plus, j'avais perdu mon enjouement et devenais maussade, me demandant ce que je faisais ici, loin de tout ce qui faisait ma vie. Mais j'avais décidé de partir de chez moi, je ne pouvais pas revenir en arrière, ne serait-ce que par fierté.
À présent, même si un sentiment de solitude refait parfois surface, c'est dans une moindre mesure, parce que j'ai des amis, et que j'ai apprivoisé la ville, ou du moins certains quartiers qui me sont devenus familiers. Je ne ressens plus la tension de mes débuts à Singapour, générée par la gestion d'une nouveauté par minute.
Mais je continue de dissuader les autres filles de ma famille de s'expatrier. Moi je suis forte, volontaire et je ne me laisse pas intimider ; d’autres filles plus fragiles peuvent être déstabilisées et perdre toute estime de soi. Alors, lorsqu'une de mes sœurs ou de mes cousines me dit : « Yati, aide-moi à faire comme toi, à trouver du travail à Singapour », je réponds : « Oublie ça, et étudie suffisamment pour trouver un boulot qui ne t'obligera pas à tout quitter ! »
C'est pour ça que je suis là, pour aider ma famille d'un point de vue financier et leur éviter d'avoir à partir. Mais je n'aime pas quand on me demande de l'argent, c'est moi qui décide à qui et quand j'en donne, et ils le savent. Dès que j'en ai les moyens, j'aide les uns et les autres en fonction de leurs besoins, de leurs difficultés quotidiennes, des maladies qui les affectent et ont pour conséquence un surcoût en plus du manque à gagner.
Il m'a fallu beaucoup de travail d'adaptation, à une langue et à un mode vie différent. La tenue des intérieurs, par exemple, représente une tâche beaucoup plus importante ici qu'en Indonésie. Les maisons sont grandes, et les Singapouriens ont une conception exigeante de la propreté. Ils sont terrorisés par les maladies alors qu'ils vivent dans un environnement contrôlé et aseptisé, et que les médecins et hôpitaux pullulent à tous les coins de rue ! Tous leurs gels douche ont la qualification "antibactérien"…
J'ai appris l'anglais presque seule et assez vite, en lisant les journaux, en regardant des films, et en parlant aux gens. Mes employeurs m'ont payé des cours d'anglais destinés aux helpers, mais ces rendez-vous hebdomadaires se sont avérés être davantage un moyen de rencontrer des filles qu'un lieu d'apprentissage. J'y ai donc fait peu de progrès en anglais mais j'ai élargi mon réseau social. On se ressemblait toutes un peu, nos problématiques étaient similaires et nos états d'âme sur les mêmes thèmes. Je m'y suis sentie comprise et soutenue.
Je m'appelle Bethari, j'ai vingt-trois ans et je suis Malaisienne ; je vis à Singapour depuis six mois. Je n'ai pas choisi de quitter mon pays, ma famille m'y a poussée. Je suis l’aînée d'une famille de six enfants, et mes parents n’arrivaient plus à subvenir aux besoins élémentaires de mes frères et sœurs. Je suis donc partie pour gagner ma vie en tant qu'employée de maison et envoyer chaque mois mon salaire à mes parents.
Mes patrons sont Singapouriens d'origine chinoise. Je vis avec eux dans une vaste demeure entourée d'un grand jardin, ce qui est assez rare dans cette ville fondée sur une île, où l'espace a un prix. La maison abrite les parents, leur fille, leur beau-fils et leur petit-fils, ainsi que deux chiens. Je ne m'occupe pas du bébé, c'est le travail d'Ester, qui a été embauchée avant ;à moi reviennent les tâches les plus ingrates. Je suis l'employée des parents, et Ester, celle de leur fille et de son mari.
Ester est Philippine, elle est mariée et a une petite fille âgée de trois ans. En fait, on ne se connaît pas vraiment elle et moi ; Ester n'a pas la même culture que moi et ne parle pas la même langue ; on ne peut communiquer qu'en anglais, la langue de nos patrons, ce qui ne favorise pas les épanchements… D'où le fait que nos échanges restent superficiels, ce qui est clairement le but recherché par nos employeurs. Ils entretiennent cette indifférence, voire même promeuvent une certaine inimitié entre nous, parce qu'en étant seules chacune de notre côté, nous n'avons pas l'idée de protester ensemble contre leur méthodes de "management". En plus de ça, j'avoue être jalouse du rôle de baby-sitter d'Ester, à mes yeux plus valorisant et moins fatiguant que mes corvées.
Nos patrons nous surveillent. Ils nous séparent dans nos tâches quotidiennes pour limiter nos velléités de confidences, et nous encouragent à nous dénoncer mutuellement si l'une de nous fait quelque chose de répréhensible, intentionnellement ou non. Pour plus de sûreté, ils ont installé des caméras un peu partout dans la maison et dans le jardin, pour nous dissuader de tenter quoi que ce soit qui aille à l'encontre de leurs exigences, comme bâcler un travail, ou leur dissimuler certains de nos faits et gestes. Les caméras sont actives en permanence ; Ma'am et Sir ne peuvent pas perdre leur temps à visionner tous les enregistrements, mais la menace pèse sur nous, tout forfait peut facilement être prouvé…Etant donné le climat de défiance régnant dans cette maison, j'avoue que l'idée de voler de l'argent m'a déjà traversé l'esprit. Quitte à être suspectée en permanence, autant que ça soit justifié…
Mes employeurs m'ont confisqué mon passeport à mon arrivée, et m'interdisent de sortir de la maison, excepté pour accompagner Ma'am faire les courses. La première fois que je suis montée dans sa voiture, je me suis naturellement dirigée vers le siège passager à l'avant, mais j'ai vite compris qu'elle avait pris ça pour de l'arrogance. Elle m'a froidement demandé pour qui je me prenais, tout en m'assignant la place à l'arrière, et en me précisant que je ne devais jamais me tenir auprès d'elle.
C'est facile, il me suffit de retenir que ma place est toujours derrière, en retrait, pour tout.
Je n'ai le droit de parler à personne, même pas aux autres helpers du quartier que j'aperçois lorsque je travaille dans le jardin. Certaines d'entre elles ont visiblement le droit de sortir seule pour aller faire des courses, elles ont même des jours de congé ! Je les observe le dimanche, bien habillées et pomponnées…
Mais mes employeurs désapprouvent ces échappées hebdomadaires, qui ont selon eux pour principal objectif de permettre aux helpers de s'encanailler. Il ne leur vient apparemment pas à l'idée qu'après avoir travaillé toute la semaine, les filles ont simplement besoin de changer d'air et de se retrouver entre elles, de se soustraire pour une journée au regard et au jugement de leurs patrons.
Mon seul objectif doit être de satisfaire mes employeurs, je ne dois surtout pas me faire virer, et c'est loin d'être facile. Au-delà du simple fait de m'acquitter correctement de mes corvées quotidiennes, mes patrons ne supportent pas de me voir me reposer, l'oisiveté de la part d'une helper leur étant intolérable ; qui sait, je pourrais y prendre goût… Ils veillent donc à ce que je me couche tard et épuisée pour n'avoir qu'une envie : dormir. Quitte à me faire répéter des tâches inutilement, comme laver les trois voitures tous les matins avant que Sir et son beau-fils ne partent travailler, même s'ils ne les utilisent pas, ou encore laver les deux chiens tous les jours. L'autre stratagème qu'ils aiment mettre en œuvre est de ne pas me donner les bons outils, de telle sorte que j'y passe plus de temps, comme par exemple me demander de tondre le gazon en utilisant des ciseaux. J'y passe des heures le dos courbé, et je finis fourbue, sachant que je devrai recommencer sous peu, le gazon repoussant à une vitesse incroyable sous ce climat chaud et humide.
Mes patrons se sont également mis en tête de nous "éduquer" avec Ester, comme si nous étions des sauvages. Ils s'imaginent que la Malaisie et les Philippines sont peuplées d'individus non civilisés évoluant dans une société primitive et permissive où la criminalité est omniprésente. Ils sont persuadés que nos pays respectifs sont des lieux sans foi ni loi ; ils n'y mettraient les pieds pour rien au monde et sont d'ailleurs terrorisés par à peu près tous les pays qui bordent Singapour.
Il faut dire que Singapour, c'est un peu Disneyland au sein d'un état autoritaire. Tout est très bien organisé et toute entorse à la loi est sévèrement punie. Hier, en rentrant des courses avec Ma'am, j'ai aperçu un grand panneau sur le bord de la route indiquant : "Attention ! Un crime a été commis ici ! Nous recherchons des témoins" avec un numéro de téléphone à contacter. J'ai commencé à m'imaginer qu'un meurtre avait été perpétré à cet endroit mais sous l'avertissement était écrit, en plus petit, que le crime en question était un vol de vélo…
Ester et moi commençons notre journée à cinq heures du matin. C'est une exigence de Ma'am, mais qui doit certainement lui compliquer la vie ; il n'est pas si simple de trouver de quoi occuper en permanence deux helpers, d'autant plus lorsque la journée commence si tôt.
Le fait d'avoir des employées à domicile est tellement ancré dans la culture des Singapouriens qu'il leur est inconcevable d'imaginer leur vie sans nous. Toute leur organisation domestique repose sur notre présence servile ; nous leur sommes indispensables et leur permettons d'assumer en partie leur manque de savoir-faire. Ma'am, Sir, leur fille et leur beau-fils n'ont aucune compétence en ce qui concerne la tenue d'une maison. Au moment des repas, ils se font servir comme s'ils étaient au restaurant, du début à la fin. Si nous sommes occupées à autre chose et que l'un d'eux veut un thé ou un café, ils nous appellent ; nous devons nous interrompre pour le leur préparer et les servir, puis les surveiller du coin de l’œil pour débarrasser leur tasse dès qu'elle est vide. Je n'ai jamais vu aucun des hommes de la famille changer une ampoule ou resserrer un boulon ; soit ils nous demandent de le faire, soit ils appellent un "handy man", homme à tout faire.
Autre exigence de leur part qui m'insupporte, c'est l'obligation que nous avons, Ester ou moi, d'être au garde-à-vous près du portail de la maison à l'heure supposée de retour du travail de ces messieurs.
L'un et l'autre, lorsqu'ils arrivent en voiture, klaxonnent à tout va devant le portail jusqu'à ce que l'une de nous deux leur ouvre, le temps d'attente qu'ils estiment supportable étant au mieux de quinze secondes… Nous devons donc être sur le qui-vive, dressant l'oreille au moindre bruit, en même temps que nous continuons notre travail. Sachant que leur portail est automatique, il nous suffit, à Ester ou moi, d'appuyer sur le bouton du petit boîtier que nous portons attaché à notre pantalon, mais je n'ai encore jamais osé leur suggérer de le mettre sur leur porte-clés…
Ces gens-là évoluent dans un monde parallèle, sans aucune interaction possible avec mon univers. Si moi je suis épuisée par la surabondance de mes tâches, Ma'am et sa fille, a contrario, s'ennuient ferme. Sir et son gendre travaillent beaucoup et « méritent » que leur femme s'occupent d'eux lorsqu'ils rentrent, mais Ma'am ne fait rien, et sa fille ne s'occupe même pas de son bébé. Une telle oisiveté engendrerait chez moi un sentiment d'inutilité qui me rendrait folle !
J'ai été éduquée de manière à être fière de mon travail, quel qu'il soit, et si mon travail consistait à tenir ma maison propre, à la rendre accueillante pour mon mari et mes enfants, à leur préparer un bon repas pour leur retour de l'école ou du travail, j'en tirerais une grande satisfaction. Mais dans cette maison, rien n'est fait par
Ma'am, je ne l'ai jamais vue préparer quoi que ce soit pour sa famille, ni gâteau d'anniversaire, ni même un jus de fruit… Rien. Elle doit forcément être frustrée d'être aussi incapable, et compense ce sentiment à nos dépens, en étant toujours plus exigeante. Exercer son autorité sur nous est la seule chose qu'elle ait à faire, la seule chose qu'elle sache faire en fait, et je la méprise pour ça, du plus profond de mon être.
Je m'appelle Luz, j'ai vingt-huit ans, je suis Philippine, et j'ai quitté mon pays il y a huit ans pour venir vivre à Singapour en tant qu'employée de maison. J'ai deux sœurs et un frère ; l'une de mes sœurs, Denise, est célibataire comme moi et vit également à Singapour ; mon frère Matthew et mon autre sœur, Nora, sont tous deux mariés, ils ont deux enfants et sont fermiers aux Philippines. Ils ont régulièrement du mal à joindre les deux bouts. Je leur envoie de l'argent de temps en temps, mais ça n'est pas suffisant, raison pour laquelle Nora a récemment pris la décision de venir elle aussi travailler à Singapour. Décision mûrement réfléchie, difficile car elle va la séparer de ses enfants, mais nécessaire…
Égoïstement, cela me fait plaisir, nous allons nous retrouver, mes deux sœurs et moi, toutes les trois à Singapour, ce qui recréera un petit noyau familial. Autre avantage de sa venue, le soutien financier qu'elle apportera à notre famille, qui me permettra de réduire un peu ma contribution, et de pouvoir mettre d'autant plus d'argent de côté pour ma propre vie.
Les membres de ma famille proche sont séparés depuis longtemps. Quand j'avais trois ans, mon père a quitté le foyer familial pour aller vivre seul. Durant les trois années qui ont suivi son départ, il venait régulièrement nous rendre visite et nous envoyait de l'argent, puis il a cessé de venir. Il avait trouvé une autre femme, recréé une famille, et nous n'avons plus eu aucune nouvelle, ni aucune aide de sa part.
J'ai revu mon père à l'âge de huit ans, mais il était déjà devenu un étranger pour moi, je ne le connaissais pas et n'avais aucun souvenir de lui faisant partie de notre famille. C'est la dernière fois que je l'ai vu.
Ma mère a été parfaite, autant qu'on peut l'être avec les moyens dont elle disposait. Pour nous permettre de manger à notre faim, de ne pas manquer du nécessaire et d'aller à l'école, elle a dû nous quitter pour aller travailler à Hong Kong comme helper. En tant qu’aînée de la famille, je me suis occupée de mon frère et de mes sœurs, ainsi que de la gestion de l'argent que ma mère nous envoyait. Je n'avais pour ainsi dire plus ni père ni mère, le premier s'étant évaporé dans la nature, la seconde vivant à des milliers de kilomètres de nous.
Elle n'est rentrée la première fois de Hong Kong qu'au bout de deux ans, pendant deux semaines… C'est le congé légal pour les employés de maison : deux semaines tous les deux ans.
Les employeurs de ma mère sont des gens bien, ils la considèrent maintenant comme un membre de leur famille. Après les deux premières années, ils l'ont autorisée à venir nous voir plus souvent, deux, voire trois fois par an.
Ma mère nous a permis d'étudier. Pour ma part, j'ai fréquenté l'école jusqu'à vingt ans, puis j'ai cherché un travail de bureau mais sans être placée par quelqu'un, sans aucune aide, c'est quasiment impossible aux Philippines. Alors j'ai fini par trouver un travail de serveuse dans un restaurant, mais c'était très mal payé en plus d'être éreintant, et les clients s'autorisaient des familiarités avec moi… J'ai donc fini par accepter que si je voulais m'en sortir, je devais partir, comme ma mère l'avait fait avant moi. Après m'être renseignée sur les destinations possibles, Singapour m'a paru être le pays qui m'offrirait le plus de possibilités, un bon salaire dans un environnement protégé.
Mais même si c'était ma décision, je garde un mauvais souvenir de mon arrivée. Je me suis sentie tellement seule que j'en étais oppressée ; j'avais comme un poids posé en permanence sur ma poitrine qui m'empêchait de respirer, l'impression de ne pas être là, le sentiment d'assister à ma vie de loin, sans y prendre part ; mon esprit s'obstinait à rester chez moi, aux Philippines.
Je m'appelle Evelyn, j'ai trente-deux ans, je suis Philippine ; je suis mariée et j'ai deux enfants, un garçon âgé de six ans et une fille âgée de deux ans et demi. Mon arrivée à Singapour date d'il y a un an et demi.
En fait, c'est un peu plus compliqué ; j'ai foulé le sol de Singapour pour la première fois il y a trois ans, mais j'étais enceinte sans le savoir. Mon employeur était un riche Singapourien d'âge moyen, séparé et sans enfants. Je suis restée à son service quelques semaines jusqu'à ce que je m'aperçoive de ma grossesse, dont je l'ai immédiatement tenu informé, sachant que je serais dans l’obligation de rentrer chez moi. Les helpers n'ont pas le droit d'enfanter à Singapour. De la main d’œuvre bon marché, oui, mais pas leur progéniture !
