Hermès Baby - Louise De Bergh - E-Book

Hermès Baby E-Book

Louise De Bergh

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Beschreibung

Suivez les aventures de quatre femmes issues de générations différentes...


« Hermès Baby », référence à la fameuse machine à écrire couleur menthe à l'eau, c’est le roman choral au féminin de Françoise, Élise, Dora et Adèle. Quatre générations de femmes, artistes et mères que tout rassemble sauf le nombre d’années. Françoise est chronologiquement la plus proche de son lecteur et se lance, non sans les allures d’une Agatha Christie moderne, sur les traces de son passé et de celui des femmes de sa famille. Et si l’objet de sa quête n’est pas l’auteur d'un crime, il n’en demeure pas moins le point de départ d’une lignée de femmes animée d'un désir de création qui ressemble fort à une malédiction qui ne porterait pas son nom. Rendez-vous dans une Vienne prostituée du tout début d’un vingtième siècle dont il sera meurtri, pour faire la connaissance du seul homme de cette histoire.


Dans une langue plus que jamais maternelle où se mêlent l’hier et l’aujourd’hui, Louise De Bergh nous livre un premier roman aussi intime qu’universel et où le grand amour n’est, pour une fois, pas aussi charnel qu’on le croit.


EXTRAIT


J’effleure le cercle ovoïdal sur lequel est inscrit Hermès Baby et laisse courir mes doigts sur les tiges en métal rayonnantes. Une émotion nouvelle me saisit. Comme si j’appartenais enfin à quelque chose. Une lignée. Une famille. C’est la première fois que j’ai entre les mains un objet hérité de ma mère. Un objet qui était tout pour elle, et qui représentait aussi tellement du passé de Dora. Un objet qui, par le prénom que l’une d’entre elles m’avait donné, me reliait fatalement à ces deux femmes.


À PROPOS DE L'AUTEURE


Louise De Bergh est née en 1994 à Versailles. Après des études d'Histoire de l'art à la Sorbonne et un voyage inspirant à Madagascar, elle se forme à la maroquinerie et s'installe sur les rives du Léman où elle crée l'atelier L&Cuir. En 2018, elle entame la rédaction du blog Mes Petites Chroniques Littéraires. C'est durant sa première grossesse que naît l'idée d' Hermès Baby, son premier roman.

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Seitenzahl: 246

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Couverture

Page de titre

À Liv.

FRANÇOISEParis, hiver 2018.

JE porte la frange. Depuis toute petite.

Ça ne me va pas, je le sais. À vingt-six ans, j’ai l’air d’une petite fille sauvage que le vent ne cesse d’ébouriffer. Mais je n’ai jamais pu la couper.

Peut-être ai-je l’impression qu’elle me protège. Que ces mèches tombées sur mon front cernent mon crâne d’une bulle parfaitement hermétique, capable de résister à tout. Aux visions de ma mère surtout, qui me viennent régulièrement, comme des flashs. Pendue, exposée nue aux regards de tous, humiliée, affamée, enfermée dans un réduit crasseux.

Il me suffit alors de fermer les yeux, de baisser la tête et sentir cette muraille qui enserre mon front pour que ces images se floutent et disparaissent.

ADÈLEVienne, mars 1909.

UNE semaine qu’il sillonne le quartier. Elle le sait puisque chaque matin, son jupon rouge usé et sa poitrine d’adolescente déjà épuisée l’observent. Il passe devant elle sans la voir, le regard baissé vers les enfants d’ouvriers, sales et déguenillés, qui jouent dans la ruelle sombre et puante.

Parfois, il se penche sur l’un d’eux, attrape son bras hérissé de cicatrices, dernier héritage d’une petite vérole désormais impossible à oublier, et sombre dans une méditation interminable. D’autres fois, c’est une malformation qui le saisit. Il emmène alors le gamin on ne sait où pour ne le relâcher que quelques heures plus tard.

Mais aujourd’hui il erre sans but, le regard vide, son manteau noir ouvert sur son cou pâle. Ses yeux cernés de fatigue sont hantés par un désespoir qu’elle n’avait encore jamais vu. Ses épaules sont basses, ses poings enfoncés dans les poches de son pardessus et ses idées, noires comme le visage des mômes qui fourmillent autour de ses chevilles. Il a l’air jeune, à peine quelques années de plus qu’elle, se dit-elle sur le pas de la porte où, comme tous les matins, elle attend le client, à l’abri du vent.

L’homme l’intrigue ; il ne ressemble pas vraiment à ceux qui fréquentent habituellement cette ruelle de l’Innere Stadt. Ceux qui marchent le cou tordu, penchés sur le pavé, la mine honteuse et l’œil fuyant. Ces hommes qui, lorsqu’ils se croisent par hasard en montant les escaliers, saturent l’air d’un regard entendu et enfouissent leur malaise sous leurs souliers pressés.

Mais il a déjà disparu, son manteau noir emporté par les frimas de cette journée printanière.

Une odeur de tabac brûlé emplit alors les narines d’Adèle. Elle n’a pas besoin de se retourner, elle reconnaîtrait cette haleine entre mille. Un an qu’elle est ici tous les matins, offrant ses seize ans à qui désire les prendre. Sans mot dire, elle monte l’escalier qui mène à sa chambre, suivie par l’ardeur de celui qu’elle appelle « monsieur Johann ».

Lorsqu’elle en redescend une heure plus tard, faisant danser dans son poing les quelques couronnes ainsi gagnées, son regard se pose sur une chevelure en bataille surmontant un pardessus noir désormais bien connu. Cette fois, c’est elle qu’il regarde avidement. Ses yeux n’ont plus rien des petites perles éteintes qui l’avaient émue ce matin, ils sont fougueux et inquiets. Il esquisse un sourire, son front se plisse d’une dizaine de rigoles comme les vaguelettes d’un océan qu’elle ne verra jamais. Les joues échauffées par une exaltation qu’il peine à dissimuler, il fait un pas vers elle, prend sa main et l’entraine à sa suite.

Sa paume est chaude et tremblante.

Effarée.

Après une course qui lui paraît durer une heure dans les rues d’une Vienne en pleine effervescence, ils s’arrêtent devant une imposante bâtisse grise de quatre étages percée d’innombrables fenêtres. Haletant, il pousse la grille verte qui cerne le bâtiment et la guide dans une volée d’escaliers. Le bruit de leurs talons claque sur les marches de bois, battement d’ailes unanime d’une nuée d’oiseaux. Les étages filent sous leurs pieds, le cœur d’Adèle semble sur le point d’exploser, ses poumons brûlent. Jamais elle n’a senti chez un homme autant d’empressement à faire corps avec elle, autant de fougue.

Quand ils arrivent au dernier étage, leur sang bat contre leurs tempes. Leurs bouches dessinent un sourire impatient. Aussi fébriles que des jeunes mariés qui franchiraient pour la première fois le seuil de leur maison, ils pénètrent dans une grande pièce baignée de lumière, charpentée de bois sombre et tapissée de draperies colorées. Un peu partout, des feuilles de papier, des coffres débordant d’objets divers, des étoffes cramoisies et des cadavres de chandelles que le temps a oubliés. Pas un seul mot n’a été prononcé. Peut-être est-il muet, se dit-elle. Quoi qu’il en soit, il sait ce qu’il veut. Et cela ne l’inquiète pas outre mesure. Au fil des mois, elle s’est habituée aux folies de clients fantasques et à la bizarrerie de leurs demandes. D’un rapide coup d’œil, elle localise le lit, s’y assoit et commence à dégrafer son jupon. C’est ainsi qu’elle a toujours procédé avec les étrangers, enfin c’est ce que son oncle lui a dit de faire lorsqu’il l’a mise dans la rue un an plus tôt, l’engageant à gagner sa croûte, comme tout le monde.

D’un œil attentif, il la regarde s’affairer. Il admire la blancheur de sa peau, le velouté de sa gorge. Son front décidé lui plaît, ses yeux noirs – de ceux qui en ont déjà trop vu – sa chevelure de jais légèrement ondulée, ses mains travailleuses, sa peau usée par les caresses incessantes des hommes venus des quatre coins de la ville pour la voir écarter les cuisses et se répandre en elle.

Sur cette image se superpose celle de sa petite sœur, qu’il déshabille dans cette pièce presque toutes les semaines depuis des années. Cela choque il paraît, le Tout-Vienne jase. Il s’en fiche. Son corps lui plaît, l’émeut, l’enflamme.

Mais aujourd’hui, c’est le corps d’Adèle qu’il désire plus que tout, ce sont ses seins qu’il veut réchauffer contre ses paumes, ses lèvres dont il veut se rassasier, son sexe qu’il veut sentir battre contre son ventre. Les bottines de la jeune fille gisent aux pieds du lit, comme terrassées par cette ivresse. Son jupon rouge, trainée sanguinolente sur des draps trop blancs, gît froissé à côté d’elle, insolent.

DORARésidence Saint-Rémy, janvier 2014.

JE suis née comme j’ai vécu, facilement. Sans faire de bruit, sans faire de vagues. Je crois même ne pas avoir fait mal à ma mère en sortant d’entre ses cuisses. J’ai à peine déformé son bassin. Et je suis entrée dans le monde en moins de temps qu’il n’en faut pour faire chauffer le poêle, rassembler tous les linges de la maison et prévenir quelqu’un. À qui ma mère l’aurait-elle dit de toute manière ? Elle ne s’y attendait pas. Enfin, disons qu’elle ne s’était même pas rendue compte que la poche des eaux s’était rompue quelques heures plus tôt. C’est en tout cas ce qu’elle m’a raconté. Elle était installée à la table du salon, comme à son habitude depuis la mort de mon père, les cheveux enroulés autour d’un crayon de bois, les mains noircies par le fusain et les vieilles taches de peinture. Elle avait couvert sa blouse en coton d’une ample chemise qui avait appartenu à son défunt mari. Quelques mèches déjà blanches volaient devant ses yeux plissés par la concentration. Le liquide amniotique s’était sans doute échappé au moment où elle finalisait un motif. Une femme peut-être, les jambes écartées. Ou un de ces portraits d’homme émacié que je voyais trainer partout à l’époque, aux traits durs et à la chevelure en bataille.

Peut-être qu’il n’y avait pas eu de liquide du tout. Il paraît que cela arrive. Le cœur de ma mère était sec depuis si longtemps qu’il était possible que l’aridité ait finalement gagné tout son être.

Lorsqu’elle avait senti que j’entamais ma descente vers la vie, elle s’était levée de sa chaise, calmement, avait ôté sa chemise maculée de peinture et débarrassé un carré de parquet de ses dessins essaimés partout. Elle s’était accroupie au centre de cet îlot de bois vierge, avait relevé ses jupes et caressé la petite tête pleine de cheveux noirs qui pointait déjà. Elle m’avait raconté qu’elle n’avait poussé qu’une seule fois, qu’il n’y avait pas eu besoin de plus. Mes épaules étaient sorties quelques secondes plus tard et mes cris effarés avaient envahi le salon. Adèle avait ouvert sa blouse, m’avait offert son sein que j’avais tété quelques instants avant de me regarder m’endormir épuisée, la tête posée dans la paume de sa main charbonneuse.

Dora, avait-elle murmuré.

Et elle s’était remise au travail.

ÉLISEParis, le 27 octobre 1970.

MAL aux os. Une douleur terrible. La même tous les matins et depuis plusieurs mois maintenant. Quelque chose d’indéfinissable.

Se lever, bouger, il le faut. Mais elle a l’impression de couler. De se noyer sous les litres de sueur qui inondent ses draps sales. S’asseoir, se mettre debout, descendre les escaliers. Elle doit retrouver Marco. Peut-être même qu’il l’attend. Mais ces nausées ! Elle parvient à se retourner, s’appuyer sur son bras gauche abîmé, faire tomber ses jambes au bas du lit. À peine s’est-elle mise en position verticale qu’un puissant torrent de vomi s’échappe de sa bouche et se déverse sur le sol de la pièce. Élise ouvre les yeux, balaie l’espace du regard. Il fait encore sombre. Isabelle est étendue sur le sofa rapiécé, encore défoncée. Ses cheveux roux sont plaqués contre son crâne presque transparent, son bras couvert d’ecchymoses pend lamentablement. Pierre vient d’ouvrir la fenêtre, il fume un joint. L’odeur de la fumée soulève le cœur d’Élise.

Hier, comme tous les soirs, elle s’était dit que c’était la dernière fois.

La dernière seringue, le dernier shoot.

Mais aujourd’hui, elle en a tellement besoin. Son corps menace de se répandre entièrement sur le sol si elle n’a pas sa dose. Marco, elle doit trouver Marco. Sur la table, des petites pilules bleues et blanches. Elle en avale une.

Pour patienter.

Quelques minutes plus tard, Élise parvient à se lever. Si maigre, presque translucide. Son long corps se déplie dans l’espace, torturé. Pierre ne l’a même pas vue bouger pour tenter de rejoindre la porte de son appartement qu’elle squatte depuis des semaines à la Goutte-d’Or. Il contemple, l’air absent, les volutes de fumées qui s’échappent vers le ciel gris.

* * *

La porte claque à nouveau, Isabelle entrouvre les yeux. Pierre se retourne vers Élise. « Ah c’est toi ! ». Il la regarde, tremblante, s’affaler à côté de la table basse et sortir de sa poche un morceau de papier blanc qu’elle déplie avec peine. À l’intérieur, quelques grammes d’héroïne brune, sans doute coupée à la caféine. Élise écarte d’une main les longs cheveux noirs qui balaient son visage. Elle saisit la cuillère abandonnée sur la table et y verse la poudre qu’elle mélange avec quelques gouttes de citron. Le seul moyen de la rendre soluble et injectable. Elle allume la bougie parfumée à moitié fondue ramenée par Pierre du Népal il y a trois mois, place la cuillère quelques millimètres au-dessus de la flamme et attend que la préparation chauffe. Lorsque de petites bulles se forment à la surface, elle pompe le tout dans une des seringues abandonnées à côté de la bougie, lace un garrot autour de son bras pour faire ressortir une veine et y enfonce l’aiguille.

Enfin.

FRANÇOISEParis, août 2016.

LORSQU’il m’avait vue pour la première fois, par une chaude soirée d’été sur les rives du lac Léman, Romain était tombé amoureux. Enfin, c’est ce qu’il m’avait dit après bien sûr.

Le lac avait cette couleur indéfinissable et changeante qui le recouvre chaque été. Derrière, les montagnes avaient pris une teinte azuréenne pleine de promesses. J’étais assise au milieu d’inconnus sympathiques sur un de ces énormes rochers qui font office de plage sur la Riviera et je portais un maillot de bain deux pièces jaune canari un peu trop grand.

Sous ma frange, je fumais comme un pompier. Enchaînant les cigarettes avec légèreté, riant avec les collègues de Lucie, ma meilleure amie, infirmière de son état installée en Suisse depuis un an. J’avais même passé du rouge sur mes lèvres, alors que je ne le faisais que très rarement. En somme, j’avais l’air bien. Incandescente, badine et insouciante.

Ça lui avait plu.

Moi je ne l’avais pas remarqué ce jour-là. Il marchait en surplomb, le long de la route qui borde le Léman pour récupérer son vélo et rejoindre des amis en ville. Lui aussi était en Suisse pour les vacances.

Séduit, intrigué, il avait sorti son téléphone de sa poche et écrit à ses amis pour leur annoncer qu’il les rejoindrait plus tard. Puis il avait emprunté la passerelle qui s’élance au-dessus des voies de chemin de fer et descendu l’escalier métallique permettant d’accéder à la plage. Il avait posé son sac à dos, enlevé son pantalon de lin froissé découvrant des jambes maigres et légèrement arquées et s’était assis sur une serviette de plage bariolée. À quelques mètres de moi.

Je n’avais rien perçu de son intérêt, trop occupée que j’étais à rayonner au milieu des amis de Lucie. À tenter de plaire.

Séduire.

Ce que désirais alors plus que tout. C’était un excellent moyen de ne pas avoir à revivre les peines de l’abandon. Un enfant abandonné devient un adulte abandonné et le restera toute sa vie : c’est ce que disait ma grand-mère, Dora.

Alors je m’entourais. Tel un vase en cristal gorgé de sables fins, je remplissais mon monde de personnes plus ou moins hautes en couleurs. Plus ou moins aimantes. Plus ou moins carnassières.

Romain avait sorti de son sac un grand carnet vert à dessin, écorné sur les bords, et une petite trousse de cuir noir. Et sans que personne ne fasse attention à lui, il était resté deux heures sur la plage de rochers, le crayon à la main et l’œil alerte. À dessiner.

Me dessiner.

Si seulement il avait osé m’aborder. Cela nous aurait économisé bien des mois de silence et de soupirs. Mais je devais paraître beaucoup trop sûre de moi cet après-midi-là pour qu’il tente quoi que ce soit.

Il était pourtant tout à fait mon genre. Plus ou moins de mon âge, grand, maigre, pas très musclé, des cheveux châtains courts, épais, le teint hâlé par une fin d’été. Ses yeux pétillaient d’un vert olive que je n’avais jamais vu ailleurs, et sur sa langue était posé un très léger cheveu qui le faisait zozoter lorsqu’il était ému.

Comme tous les grands timides, il se tenait un peu voûté, marchait les pieds légèrement en dedans et dissimulait sa maladresse et ses innombrables tics par un art parfaitement maîtrisé du roulage de cigarettes.

Le soleil avait fini par disparaître derrière la ligne d’horizon et Romain était parti en m’adressant un regard qui, comme tous les précédents, était tombé dans l’eau du lac, déjà noircie par l’heure avancée.

Des bouteilles de rosé vides et des verres en plastique bourrés de mégots étaient coincés entre les pierres qui nous entouraient. Nos peaux sucrées avaient pris une exquise couleur caramel – à l’exception de celle d’Elsa qui avait rougi dangereusement – et j’avais couvert mes épaules d’une veste en jean qui ne m’appartenait pas. Notre joyeuse bande avait fini par rejoindre la ville, ivre et désespérément heureuse.

Je crois même qu’un garçon me tenait la main ce soir-là.

ADÈLEVienne, mars 1909.

VOILÀ deux semaines qu’il n’est pas revenu fouler le sol de la ruelle où Adèle officie. Monsieur Johann, précédé de son haleine était monté trois fois depuis ; des dizaines d’hommes, têtes baissées, regards dans les souliers, l’avaient suivie dans sa chambre, impatients ; les gamins du coin ont continué à courir après les rats et à patauger sur les pavés sales.

Mais lui n’est pas revenu.

Elle l’a pourtant cherché des yeux lorsqu’elle redescendait de sa chambre, les lobes rougis et les cuisses humides. Elle a fouillé le ciel et martelé les pavés, à l’affût d’un pardessus noir, d’un crâne en bataille, d’un cou émacié. Elle a attendu des heures entières son retour et ses habitudes étranges, assise sur une marche, emmitouflée dans un châle de laine.

Qu’il l’embrasse, lui prenne la main et l’emmène au quatrième étage de sa grande maison grise, la déshabille et la regarde. Comme la dernière fois. Comme elle n’avait jamais été regardée.

Plusieurs fois elle a hésité à aller l’attendre devant la grille verte, avec son jupon rouge et ses bottines vernies. Mais elle veut que ce soit lui qui l’emporte loin de la ruelle, loin des clients et des enfants à la peau tatouée de cicatrices. Lui qui décide, lui qui vienne la cueillir alors qu’elle s’y attend le moins. Elle veut ne pas avoir le choix – sait-elle faire autrement ? L’univers tout entier semble s’être refermé sur ce manteau couleur charbon. Plus rien n’existe que l’attente et l’espoir infini de le voir réapparaître sur cette marche, la pupille en feu et le front plissé. Et aujourd’hui comme hier, le crépuscule tombe sur le chagrin d’Adèle et abandonne son jupon à la terreur d’une vie sans amour.

* * *

Les journées se répètent inlassablement, avec leur lot de souillures et de langueur. Ce matin pourtant, il y a comme de l’électricité dans l’air. Adèle le sent. Une émotion qui prend racine dans son bassin, remonte le long de sa colonne et résonne entre ses vertèbres.

Une pluie diluvienne s’abat sur le carreau de la fenêtre, des cris éclatent de l’autre côté de la cloison et une légère fumée sort de sa bouche alors qu’elle s’extirpe de ses couvertures réchauffées par ses rêveries adolescentes. À peine est-elle dehors qu’elle aperçoit, quelques mètres plus loin, le pas pressé de monsieur Joseff abrité sous son chapeau melon. C’est vrai, nous sommes mardi se souvient-elle, c’est son jour.

Trempé, il se glisse dans le chambranle de la porte et s’ébroue comme un jeune chien. Ses fines lunettes ovales sont le réceptacle d’une kyrielle de petites gouttes d’eau, transparentes pustules sur leur épiderme de verre. Il retire son manteau, essuie sa moustache et dépose un rapide baiser sur la joue d’Adèle.

« Ça fait deux heures que je marche dans la ville, s’exclame-t-il. Je n’arrivais pas à dormir. »

D’un signe de tête, Adèle indique la porte de sa chambre, l’invitant à continuer son récit chez elle. Joseff est ainsi fait, leurs rencontres sont plus souvent placées sous le signe des mots que celui des caresses. Cela ne la gêne pas, c’est un client fiable, régulier et respectueux et elle aime à l’écouter soliloquer des minutes entières au sujet de choses qu’elle n’entend guère la plupart du temps. Il est architecte – c’est ce qu’elle a compris au fil de ses monologues – et ses travaux l’emplissent d’ardeur et d’appétit. Elle se souvient qu’il y a quelques années, toute son attention était dirigée vers la construction d’un sanatorium dans une banlieue de Vienne qui lui était inconnue. Il en parlait en faisant de grands gestes avec ses bras, passant de l’émerveillement à l’inquiétude en un rien de temps.

Mais aujourd’hui, c’est un autre projet qui lui met le rose aux joues. « Incroyable, commence-t-il, le jeune Egon a accepté de faire partie des créateurs de la Wiener Werkstätte, aux côtés de Klimt et de Kokoschka. C’est merveilleux ! J’espère pouvoir faire figurer une de ses œuvres à Karlsbad. »

Ces noms sont inconnus de la jeune fille qui ne connaît de Vienne que les quartiers les plus populaires, grouillants d’enfants en guenilles, d’ouvriers sans-le-sou et de couturières à la petite semaine. Mais qu’importe, Adèle s’assoit sur son lit et écoute cet amant qui semble n’avoir plus d’yeux que pour cet homme.

« Il a vingt ans à peine, reprend-il, mais son travail fait déjà preuve d’une immense maturité. Il a certainement un grain, mais il paraît que c’est un jeune homme charmant ! Il dessine les corps comme personne. Bon, il est encore très influencé par son maître, Gustav Klimt, mais je suis certain qu’une fois libéré de cette emprise, il aura une carrière riche de succès et de commandes. Si tu avais vu le portrait qu’il a fait de sa sœur il y a quelques mois, la force du noir de son manteau, la puissance du roux de ses cheveux, la grâce de son regard un rien dédaigneux et ses mains… Ses mains ! »

Adèle le regarde tourner en rond dans la petite pièce, saisi d’une excitation qui semble ne pas vouloir le quitter. Tout son corps tremble, ses pas martèlent le parquet vermoulu, sa moustache sursaute. Alors qu’elle se lève pour passer son châle sur ses épaules dénudées par la joie de Joseff, celui-ci fait volte-face et empoigne ses hanches avec une ardeur qu’elle ne lui connaît pas. Il commence à embrasser sa nuque encore raidie par la nuit, dénoue ses cheveux, force sa main dans l’entrée de son corsage et la fait basculer sur son lit. Parler des corps tourmentés dessinés par cet Egon a ouvert en son cœur une boîte de Pandore de sensations toutes plus douces que nécessaires. Il s’allonge sur elle, couvre de baisers son ventre nu, s’amuse de ce nombril de petite fille. Adèle se laisse faire et lui murmure à l’oreille les mots qui, elle le sait, ont un admirable pouvoir sur les hommes. Les papilles enivrées de phrases évocatrices, il lui écarte un peu plus les cuisses et la prend, couvant sa poitrine blanche d’un regard ébahi. Adèle ferme les yeux et laisse ses seize ans partir loin, très loin, au bras d’un homme en manteau sombre et aux cheveux en bataille.

FRANÇOISEParis, septembre 2016.

MINUIT passé. Le moteur de ma moto rugit dans la rue déserte. Je me gare sous les deux platanes de la place. Le vent fait danser leurs feuilles dans l’air encore chaud. Les carrosseries des voitures endormies miroitent sous la lumière jaune des réverbères. Tandis que je coupe le contact, laissant le silence prendre ses quartiers rue Oberkampf, une voix, puis deux, explosent dans l’obscurité. Je plisse les yeux, tourne la tête, tente de les localiser. Encore un couple que l’alcool rend hargneux et vindicatif. Leurs paroles se perdent dans leur bouche pâteuse. Je sors les clés de mon sac à dos et pénètre dans le hall. Je ne les entends déjà plus lorsque j’ouvre ma boîte aux lettres. Mes yeux, perdus de fatigue après une journée de service harassante, s’emmêlent entre les innombrables prospectus reçus. J’ai beau avoir mis trois autocollants « stop-pub » sur ma boîte, rien n’y fait, je croule sous les réclames.

Mais coincée entre deux journaux offrant des réductions dans les supérettes de la rue, une enveloppe blanche attire mon attention. Derrière, un tampon évocateur :

Ateliers Beaux-Arts Sévigné

48, rue de Sévigné

75003 PARIS.

Je monte quatre à quatre les cinq volées de marches qui mènent à mon studio, en fais grincer la porte et allume les deux plafonniers qui l’éclairent. Avant même que je ne m’en rende compte, la lettre est dépliée entre mes doigts.

Madame,

Votre candidature aux Ateliers des Beaux-Arts de Paris à un poste de modèle vivant a retenu toute notre attention.

Vous avez été acceptée pour trois cours professionnels et amateurs, dispensés hebdomadairement au 48, rue de Sévigné :

•« Life drawing », avec MmeJohanne Gerland, le lundi de 19 h à 21 h.

•« Toucher à tout », avec M. Marc Dugény, le mercredi de 17 h à 19 h.

•« Dessiner le vivant », avec M. Francis Vagnier, le vendredi de 20 h à 22 h.

Il s’agira, tout en suivant les requêtes des professeurs, de poser nue ou habillée, en vue d’un enseignement spécifique. Quels que soient votre sexe, votre morphologie et votre plastique, vous serez considérée pour ce que vous êtes et ce que vous proposez. Votre qualité de « présence » sera essentielle. Il vous faudra accepter sans peine les regards attentifs, voire scrutateurs des étudiants présents.

Vous devrez être capable de rester immobile de longues minutes et vous montrer créative en matière de choix des poses.

La trêve estivale étant terminée, les enseignements reprendront le lundi 2 octobre. Il vous sera demandé de vous présenter un quart d’heure avant le début de chaque cours pour vous entretenir avec le professeur du thème de la séance.

Dans l’attente de vous rencontrer, nous vous adressons nos salutations distinguées.

DORARésidence Saint-Rémy, janvier 2014.

C’EST Henriette qui m’a conseillé d’écrire un journal et d’y coucher ma vie.

« Avant de perdre les chèvres », comme elle dit.

Henriette, c’est ma voisine à la résidence. Elle habite dans la chambre qui est en face de la mienne.

Elle est brouillée avec sa famille depuis des années alors elle espère que ses petits-enfants retrouveront ses cahiers quand ils videront sa chambre après sa mort.

« Au moins, ils comprendront », dit-elle.

Moi je ne suis brouillée avec personne. Ce n’est pas mon genre.

Enfin, la dernière fois que j’ai vu ma fille Élise, c’était il y a vingt-six ans. À Paris, sur le palier de mon appartement de la rue Blanche. Elle avait gravi les escaliers quatre à quatre, les bras serrés autour d’un petit paquet entouré de linges. Un nouveau-né emmailloté dans une serviette de bain tachée. Elle n’en voulait pas, elle ne savait pas quoi en faire. En bas, son copain du moment l’attendait, appuyé contre le flanc de sa moto, rongeant nerveusement ses ongles sales.

Je ne savais alors même pas qu’elle avait été enceinte. « Tiens, avait-elle dit en me tendant son bébé, elle s’appelle Françoise. Comme Françoise Sagan. »

Et puis elle était repartie, sans se retourner.

Françoise.

Quel drôle de prénom pour une petite fille née en 1990. À l’époque, on les appelait Mathilde, Charlotte ou Léa. Mais Françoise !

Élise n’avait jamais caché son amour pour Sagan. Elle l’avait découverte je ne sais trop comment lorsqu’elle avait seize ans. Probablement en trainant à la bibliothèque comme elle le faisait beaucoup alors, en rentrant du lycée. Elle ne partageait pas ses lectures avec moi. La littérature n’avait jamais été une passion. Rester des heures durant assise dans un canapé à feuilleter les pages d’un roman constituait pour moi le summum de l’ennui. Et j’avais bien assez d’occupations. Mais je n’allais pas me plaindre. La plupart de mes amies souffraient de voir leur fille faire le mur et rouler leurs premiers joints dans la ruelle qui bordait leur lycée.

Petite, Élise était une enfant solitaire, de celles qu’on ne choisit jamais en premier pour agrandir son équipe de foot ou jouer à l’élastique. Ces gamines que personne n’embête vraiment mais qui se retrouvent toujours seules à manger leur goûter dans un coin de la cour de récréation. En grandissant, les choses n’avaient pas changé. Élise rentrait seule du lycée, s’asseyait toujours au fond de la classe et n’avait jamais eu à négocier avec moi une sortie au cinéma ou un bowling un peu tardif. J’avais beau l’inciter à inviter des amis, sortir, organiser des fêtes à la maison, elle clôturait systématiquement nos discussions par un haussement d’épaules et une fuite dans sa chambre.

Sans doute aurais-je dû m’inquiéter, en parler à quelqu’un, lui proposer de l’aide. Mais je ne l’avais pas fait.

J’avais laissé ma fille s’éloigner.

Françoise devait être âgée d’une semaine à peine lorsqu’Élise l’avait déposée dans mes bras, mais elle ouvrait déjà grand les yeux et m’avait fixée de longues minutes durant. Je revois très nettement ces deux petites pupilles éclore et se rétracter lentement, cette minuscule bouche suçotant l’odeur de mal séché laissée par sa mère. Plusieurs minutes s’étaient écoulées. Combien ? Je ne le saurai jamais. Toujours est-il que le bruit des pas d’Élise dans l’escalier résonnait encore à mes oreilles, lorsque la petite s’est mise à pleurer.

Françoise avait vécu chez moi dans mon petit appartement de la rue Blanche jusqu’à ses dix-huit ans. Elle était allée à l’école, au collège puis au lycée Lamartine dans le quartier. Elle n’avait jamais revu sa mère. Sait-elle aujourd’hui seulement si elle est encore en vie ? C’est pour elle que j’écris ce journal. Pour qu’après ma mort, comme les petits-enfants d’Henriette, elle comprenne.

FRANÇOISEParis, le 6 octobre 2016.

LE parking moto de l’atelier est plein. Les étudiants sont-ils déjà tous arrivés ? C’est étrange, les deux dernières fois, mon quart d’heure d’avance avait été amplement suffisant. Les élèves avaient débarqué dans la cour pavée pile à l’heure, cigarette aux lèvres et mine désabusée.

Je coince ma moto entre le mur et la dernière barre de la rangée, l’attache comme je peux et pars à la recherche de la salle de monsieur Vagnier.