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"Cette histoire est un congru morceau de la vie d'Hermine Blanc. Afin de soigner sa colère et sa peur face à un escroc resurgissant, elle fabule, craque les pauvres mystères et déraille dans la folie du double qui en profite pour faire son gras. Plus fortes que le rêve, les réalités d'Hermine sont aussi flingueuses que ses inventions, ce qui est pratique pour un polar."
La vie n'est pas un long fleuve tranquille, c'est pourquoi les poètes, les poétesses, les écrivaines et les écrivains s'amusent à écrire des livres. Pour son roman,
Pascaline Maribé a puisé dans son expérience journalistique, ses voyages, ses rencontres et son amour de l'art.
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Seitenzahl: 249
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Pascaline Maribé
Hermine et le polar double
Roman
© 2022, Pascaline Maribé.
Illustration de couverture : La renarde, la voiture et la nuit. © Marie-Pauline
Reproduction et traduction, même partielles, interdites.Tous droits réservés pour tous les pays.
ISBN 9782940723256
« Les yeux mi-clos de la bête étaient alourdis par le cynisme infini des adultes.
Ils affirmaient à Simon que la vie ne valait pas grand-chose. »
William GOLDING, Sa Majesté des mouches
« La poudrière de l’être intérieur ne saute pas toujours. On la croirait de sable. Puis tout à coup, ce sable est à l’autre bout du monde et, par des écluses bizarres, descend la cataracte de bombes.
En vérité, celui qui ne connaît pas la colère ne sait rien. Il ne connaît pas l’immédiat.
Puis, la colère rencontre la patience lovée sur elle-même. Sitôt couchée, celle-ci se dresse et se confond avec celle-là, et fonce comme un obus et tout ce qu’elle rencontre elle le renie et le transperce. »
Henri MICHAUX, Un certain Plume
« Même si c’est vrai, c’est faux. »
Henri MICHAUX, Face aux verrous, Tranches de savoir, 1954
« Où sont les enfants ? »
Appel protecteur et chaleureux de Sido, mère de l’écrivaine.
COLETTE, La Maison de Claudine
Hermine et le polar double
Cette histoire est un congru morceau de la vie d’Hermine Blanc.
Afin de soigner sa colère et sa peur face à un escroc resurgissant,
elle fabule, craque les pauvres mystères et déraille
dans la folie du double qui en profite pour faire son gras.
Plus fortes que le rêve, les réalités d’Hermine sont aussi flingueuses que ses inventions,
ce qui est pratique pour un polar.
I. Dans la vie d’Hermine Blanc
Hermine Blanc (« Je »), enseignante, humanitaire, écrivaine, voyageuse
Salvatore Turdeau, escroc
Troc-Monde (TM), association humanitaire et d’échanges professionnels
Liam
Agathe Lanvermeil
Jean Delcour-Lang (JDL)
Virginia, Alain, Thibault, Lacroix, etc.
Birgit
Michaela (la femme jaune)
Maria Bellucini
Théo Burelier, journaliste enquêteur
Jonas Kezeg, commissaire de police
Augustin di Marciani, enfant
Alain Jobin, inspecteur de police
Gaspard Houillon-Desmaret, dit Gaspard Le Gueulet
Tania
Léon-Misti, chat
Célestine, jument
Césarine, jument
Renarde et Renardeaux
II. Dans le polar d’Hermine Blanc
Aline de Longe-Vigne, peintre et enseignante
Hugo Drulande, escroc
Didier Mars, journaliste enquêteur
Paule de Longe-Vigne
Anastasia Mars
Fifi, canari
Angéline
Joannes Maart
Igor Marssievski
Militcha Marssievski
Joan et Dragana, enfants
Lieke
Doïna
Rebecca, enfant
Un mois de décembre.
Après la chute d’un mur.
Le temps était lent.
Quand je suis sortie du tribunal, j’étais si mal que je n’avais plus envie d’exister. Je traînais mon corps comme une charge, j’avançais bizarrement, dédoublée. J’ai parlé à l’avocat, j’ai entendu ma voix, mais je ne me souviens plus de mes paroles, on s’est dit au revoir, il m’a semblé qu’il était gêné, mais au fond pas tant que ça, lui il était dans sa routine, j’allais recevoir sa facture, je me suis dirigée vers la gare, sans trop savoir si c’était la bonne direction, dans le train tout repassait en boucle, comme si j’avais reçu des coups, non pas comme si, c’était réel, j’étais assommée par le théâtre de la justice vers laquelle j’étais allée, parce que dans mon idée il fallait une réparation, je devais dénoncer, et j’avais pris comme une sale gifle l’envolée verbale du défenseur de l’escroc, un misérable verbeux sans arguments qui supposait que j’étais de mèche alors que j’étais victime, ce qui avait suscité le coup de gueule, grave, salutaire et unique de mon avocat. Mon cœur, mon estomac étaient à vif, au fer rouge, mon âme s’était échappée de mon corps, trop douce pour vivre cela, mais, quand même coriace, j’arrivais à marcher, par réflexe sans doute, via une énergie restante qui me transformait en zombie. Je me disais, ce n’est pas la mort, il y a pire, mais en attendant, le truc creusait le sillon circulaire dans ma cervelle. Je continuais d’avancer à côté de moi, obstinée. Je me rassurais, j’avais porté plainte, les autres victimes n’étaient pas là, j’avais été là sur mon banc de bois de plaignante, pas héroïque, mais là, avec l’homme en robe noire dans son prétoire, les autres plaignants résonnaient en chapelet dans la bouche du juge, c’était des banques, des institutions, des organismes, des femmes, qui viendraient un autre jour au tribunal, pour accuser.
Le train du retour avait bercé mon corps, la tension s’était desserrée et la tristesse m’avait gagnée. Sans larmes. C’était sec comme un vieux bois abandonné. Je me sentais une pauvre chose à regonfler de sève, mais où la prendre ?
Puis la blessure s’est refermée.
Je n’en parlerai plus. Plutôt, je la cacherai.
Un mois plus tard, je lisais le jugement, remettais le paquet de feuilles dans l’enveloppe jaune du tribunal, le glissais dans le tiroir du bas, sous le téléphone. Au sale avec le reste.
Cinq ans ferme, le salopard, il avait pris cinq ans ferme.
Les jours, les mois, les années passaient et le souvenir s’incrustait comme une perle enkyste sa nacre.
***
Il est sorti de prison depuis plusieurs mois, presque une année, je le sais. Je me suis renseignée, je me dis, comme ça je le sais et basta, je tente de l’ignorer, mais je sens le truc grossir, je ne parviens pas à l’ôter, personne ne le voit, mais moi je sais qu’une mèche pousse, prête à s’emparer de mon esprit, à l’enflammer, je ne peux pas tuer le salopard, mais inventer une histoire et trouver celui et celle qui le tuera, ça pourrait me soulager, j’ai toujours rêvé de fabriquer des marionnettes, pas des poupées avec des aiguilles, j’y connais rien, non des êtres, des personnages, d’autres moi et de vrais autres. Et des faux aussi. D’ailleurs, j’ai déjà commencé…
***
… yeux verts, chevelure rousse abondante, Vénus callipyge voletant avec grâce quand elle joue au tennis, autoritaire au verbe facile, voilà un être central dans l’histoire. Elle s’appelle Paule de Longe-Vigne, je ne l’aime pas, c’est facile à décrire. Une femelle en pleine maturité, replète et vive, aux yeux verts et or, à la voix grave, aux manières de diplomate, snob et intelligente quand elle discourt géopolitique…
… Paule agit sans tergiverser, n’a pas de scrupules, quand ses projets échouent elle passe à autre chose, si elle fait du tort elle s’excuse sans y penser, elle ne connaît pas l’accessoire du mea culpa. Je l’envie presque. Par temps de pluie, quand elle se serre la taille avec la ceinture de sa gabardine, elle me fait penser à ma mère, quelle assurance !
… mais qu’est-ce que ça veut dire ? À quoi tu joues ? dit la petite voix. T’aimes pas ta mère ? Si, si, réponds-je, en lui enfonçant une boule de feutre dans le gosier, mais actionner une femme que j’aime pas, c’est un plaisir, j’ai déjà eu une conversation avec cette Paule, passionnante, Paule n’a rien à voir avec ma mère, mais comme elle, elle sait s’habiller, évaluer les tissus en les frottant entre le pouce et l’index, saisir leur qualité dans l’épaisseur, je revois tellement ma mère en train de le faire, où est le mal à mélanger ce que j’aime et ce que je n’aime pas dans une créature irréelle, je fais ce que je veux, non ?
… la brutalité de Paule tient dans le fait qu’elle a décidé d’adopter un enfant roumain, « Quitte, dit-elle, à acheter le petit à des pauvres, ce sera plus vite fait », elle trouve que c’est bien, elle est sûre d’avoir raison…
… ma mère aimait avoir raison, voilà c’est ça le truc, elle avait raison, toujours raison, quand c’était rouge, elle affirmait que c’était vert et elle avait raison, mais elle n’aurait jamais agi comme Paule, ma mère n’était pas cynique, c’était une personne honnête, disons qu’il y a chez ces deux femmes une force vitale, une absence de doute qui me pilonne autant qu’elle me captive, je suis pathologiquement construite à l’envers de cela…
… non mais quelles salades ! C’est quoi ces histoires de tissu ? Tu n’aimes pas ta mère, tu n’aimes pas ta mère…
… m’énerve. Je crache. Je souffle. M’énerve. Je crache, je crache, je crache…
… donc, lorsque Paule rencontre ce journaliste, Didier Mars, que je suis heureuse de créer comme un être secret (une sorte de jeune-vieux solitaire, dégingandé et gracieux, à la coiffure aux mèches souples et noires), elle dévoile juste ce qui lui est utile, lui aussi d’ailleurs, car il enquête sur l’adoption d’enfants étrangers, donc lorsque j’ai décidé de faire entrer Aline de Longe-Vigne dans la vie de Didier Mars – Aline est la demi-sœur de Paule – ça se passait dans l’appartement de Paule. Ça m’est venu d’un coup, j’étais dans une grande cité au bout d’un lac, par un temps de chien, je rêvais hypnotisée par ma propre marche…
Oui, oui voilà, c’est ce fameux jour, je suis dans la cité du Picard, un orage d’hiver me pousse sur la terrasse couverte d’un restaurant, j’ai mal à l’estomac, devant un verre de Fernet-Branca je pense à mon amour, Liam et ses moustaches douces, pourquoi est-il déjà mort ? Il pourrait être là, on siroterait un verre de blanc, je m’en ficherais de l’autre femme, il serait avec moi, avec ses histoires, son art, ses mains chaudes, je revois son regard incrédule, paniqué, lorsque je lui ai parlé du salopard, une sensation collante m’enrobe encore comme lorsque j’étais enfant et qu’on ne me croyait pas…
… je chasse le souvenir, mes yeux se troublent de larmes, de grosses gouttes mi-pluie mi-neige mouillent mon visage, j’essuie mes joues. Je fixe les bourrasques, ma poitrine se rétracte, la douleur mute en bouillie circulaire, ai-je peur du salopard ? Si je l’ai en face de moi, est-ce que je me décompose ? est-ce que je l’ignore ? est-ce que je lui parle ? est-ce que je hurle ? est-ce que je le frappe ? est-ce que je lui demande s’il a recommencé ? est-ce que j’ai pitié ou est-ce que je le pousse à coups de pied ? est-ce que je savoure l’odeur de son sang bu par une pierre poreuse ?
… il fait froid, la pluie et en plus cette grêle rapide, la vague scélérate me tient la tête, je me mets à triturer l’escroc du songe, pas le réel, l’Autre, je lui donne un nom, je frôle Landru, j’aboutis à Hugo Drulande, je trouve ce nom idiot mais il s’enfile comme un gant huileux sur le cou de taureau du sale type, sa sueur aigre et ses mensonges, un sourire m’échappe, je regarde autour de moi, personne ne m’a vue…
… l’orage se calme, il a craché un mélange de foudre et de frimas traînards, des petits tas de grêlons fondent dans les caniveaux, je reprends ma marche et oblique du côté de menaçants bastions, mes habits sont trop légers, j’ai oublié que le couloir rhodanien peut être glaçant, un vent terrible souffle sur la cité, sous les grands tilleuls je dépasse l’université et le quartier des maisons de maître… Offerte aux passants, à peine en retrait du trottoir, une somptueuse bâtisse surgit, s’imposant en décor parfait avec une façade claire habillée de glycines pas encore fleuries… Derrière la vitre d’une porte-fenêtre, une femme aux formes généreuses me regarde passer, sa vision me happe, je recule d’un pas, je me cache, elle reste à l’intérieur de moi, je la remplace par Paule de Longe-Vigne, je me dis voilà, oui, oui, c’est bien elle, c’est là qu’elle habitera…
***
Un homme arrive et sonne à la porte du manoir aux glycines. C’est Didier Mars.
« Mais non, n’enlevez pas vos chaussures, ça va sécher. »
Quand il entre chez Paule de Longe-Vigne, trempé comme une soupe, Didier Mars est surpris de mettre un beau visage sur la voix autoritaire de celle qui l’a invité, au téléphone, à discuter sur l’adoption d’enfants étrangers.
Dans un vaste couloir en marbre blanc, une jeune femme au teint pâle, mal fagotée, nettoie. Elle vient prendre le manteau de Didier et s’éclipse.
Didier considère avec calme et un certain aplomb la beauté de Paule, qui apprécie son regard, lui sourit et le guide, fluide, vers un salon avec fauteuils et table basse. Ensemble, ils marchent sur de riches tapis, au travers d’un mobilier moderne aux structures métalliques. Il fait lourd, l’orage gronde. Posé sur un guéridon de bois noir, du mimosa embaume. Côté jardin, une immense baie vitrée, concave, est fouettée par la pluie. Dehors, dans un parc, des arbres malmenés par le vent composent une scène vivante comme un tableau tragique et muet.
Jeans bleus, pull sombre, baskets aux pieds, Didier s’assied dans un fauteuil crapaud tandis que Paule, faisant vibrer ses formes sous la soie, prend son temps pour installer des coussins dans un voltaire. Didier apprécie sans broncher. Se sentant observé dans le dos, il se tourne et capte un regard perçant. Une peinture est accrochée, à moitié cachée par une tenture. Il croit entrevoir la Jeune Fille à la perle de Vermeer, puis très vite, la vision se défait, mais la sensation est si forte qu’il se lève pour faire face à l’image. Un personnage de jeune femme est bel et bien dans la même posture que celle du chef-d’œuvre hollandais, regardant le voyeur par-dessus son épaule : yeux bleu mauve piquetés d’or, cheveux blonds et plats, bouche entrouverte, elle est de ce siècle, peinte à l’huile, quasi photographiée dans l’esprit du pop art de Warhol. Incisive et perplexe, son expression semble défier l’espace bourgeois et feutré.
« Ah, vous regardez le tableau de ma sœur Aline, dit Paule. Oui, elle peint. — C’est une artiste. Comme elle n’a pas d’argent en ce moment, je le lui ai acheté, mais je ne prise pas ce style. Alors, café, thé, alcool ?
– Un café, volontiers. »
Fumets d’expresso, truffes chocolatées offertes en papillotes, petites cuillères fines en argent lourd, crème s’écoulant de la porcelaine, la chorégraphie est huilée, embaumée de parfum cher. Pour parfaire la danse, un chat gris clair et fin s’invite et choisit un canapé en cuir.
Didier a devant lui une femme déterminée qui lui explique les démarches qu’elle a déjà faites pour adopter.
« Mais pourquoi un enfant roumain, lui demande-t-il.
– J’ai été choquée par des reportages sur les orphelinats en Roumanie, lui explique-t-elle de sa voix grave, quasi masculine. Je n’aime pas rester sans rien faire lorsque je suis touchée par une situation dramatique, je me dois d’agir. J’ai les moyens, le temps, je veux donner à un enfant un bon avenir. De plus, j’ai des contacts dans le pays, ça devrait aller vite…
– La vitesse est-elle vraiment le terme approprié pour une adoption ? l’interrompt poliment Didier. Toutes les autres personnes que j’ai interviewées et qui font ce genre de démarches sont plutôt engluées dans un protocole interminable, et qui n’aboutit pas forcément. »
Paule n’a pas le temps de répliquer. Une porte du salon s’ouvre d’un bruit sec. Se posant contre le chambranle – fatiguée ou nonchalante, c’est difficile à voir – la jeune femme de ménage interpelle la maîtresse de maison :
« J’ai bientôt fini, je partirai dans une demi-heure, je repasse demain.
– Comme tu veux », répond Paule.
Avant de lancer un laconique « Bonne journée », la jeune femme détaille l’invité, plante ses yeux dans les siens, puis part. Didier ressent un trouble car il croit reconnaître le regard bleu du tableau. La voix forte de son hôtesse brise le lien furtif.
« Je vous le redis, j’ai des contacts, des personnes bien placées, en Suisse et à l’ambassade de Bucarest, elles me sont fort utiles. Par ailleurs, comme je l’ai mentionné au téléphone, au début de l’année, je suis allée visiter un orphelinat dans le nord du pays. Je suis en tractation. J’ai déjà mon idée sur l’âge de l’enfant que je veux accueillir, il n’est pas question que je prenne un nouveau-né, un enfant trop âgé non plus, de trois à quatre ans, j’accepte. Sans handicap. Et je ne veux pas d’un enfant rom… Je vous choque ?
– Heu non… Pourquoi ne voulez-vous pas d’enfant rom ? répond Didier Mars, après une infime hésitation.
– Ça ne me convient pas. Les liens du sang sont très forts, je n’ai pas envie de me battre avec un sauvageon. Jeune, j’ai eu une relation passionnée avec un musicien rom de Yougoslavie, ce fut dramatique pour moi, jamais je n’ai été admise par sa communauté et jamais je n’ai pu admettre leurs manières, leurs croyances. Je ne veux pas généraliser, certains sont éduqués et tiennent à éduquer leurs enfants, mais ils restent vagabonds dans l’âme, ce n’est pas cela que je veux. De plus, certaines ethnies ont la peau foncée, et je ne tiens pas à ce que mon adopté soit stigmatisé à l’école… »
Nerveux, Didier Mars bouge, agite son stylo. Il laisse échapper un petit ah !, puis il lâche, le plus civilement possible et un peu moqueur :
« De nos jours, les classes sont très multicolores.
– Oui, je sais, répond sèchement Paule. Je l’admets, mais je suis une bourgeoise de longue date, de souche dirais-je plutôt. Je veux que l’enfant ait la même couleur que moi, je n’ai pas envie qu’il soit ouvertement, physiquement, une démonstration de mon action. Il doit au moins y avoir entre lui et moi une identité de peau… »
Didier Mars se tortille à nouveau, se recale dans le fauteuil, ne dit plus rien, il écoute Paule, l’observe, la laisse discourir et ne prend plus de notes car elle évite systématiquement d’entrer dans le détail du dossier d’adoption et de ses contraintes légales, ce pourquoi, en premier lieu, il désirait pourtant la rencontrer…
… je me laisse emporter par ce que dit cette Paule de Longe-Vigne, mais surtout j’aime que ce Didier Mars sache l’entendre, la regarder, discuter avec elle, peut-être même qu’il la désire, logique, elle a une aura humide, enveloppante, elle est bien installée dans son corps, dans sa crudité, dans sa production sonore de voix chaude et de propos péremptoires, il la reverra sûrement, il n’habite pas très loin, il n’a pas bronché face à ses certitudes, il la prend telle quelle, peut-il croire à cet émoi quand elle raconte qu’elle a été « touchée » par les orphelinats, elle a étudié la philosophie et sait manier les idées, les concepts distanciés, nul doute qu’elle ne tienne facilement une tribune de sciences économiques, mais que ressent-elle ? se dit-il en pensant à ces couples en mal d’enfant rencontrés auparavant au cours de son enquête, débordant déjà d’amour pour un être qu’ils espèrent, qu’ils ont vu sur une photo ou dans un film, qu’est-ce que l’amour maternel pour elle, où est sa sensibilité ? Oui, c’est cela la question juste, est-ce que cette Paule est juste une chair dense d’animal bavard, je la trouve aussi répulsive qu’intéressante, je jubile de l’écrire… Où est l’âme de cette Paule ? Est-ce que Paule de Longe-Vigne a une âme ? Une âme ? Une âme ? Une âme ?
Sur le chemin du retour, Didier pense à Paule de Longe-Vignes. À peine a-t-il quitté le quartier cossu qu’une main l’agrippe et le tire en arrière par la manche. Il se retourne et se cogne au visage de la jeune femme de ménage, à ses yeux clairs et à ses joues de papier mâché.
Légère, presque immatérielle, elle recule d’un entrechat et lui tend la main.
« Aline de Longe-Vigne, excusez-moi, je suis la sœur de Paule. On s’est croisés juste avant. Vous êtes Didier Mars, journaliste ?
– Heu oui, bonjour, répond-t-il, surpris par le contact rêche et enveloppant de sa poignée de main.
– J’aimerais vous parler. Feriez-vous un travail pour moi ? »
Interloqué, Didier la dévisage sans comprendre.
« Vous… vous cherchez du travail ? demande-t-il.
– Non, non, je vous offre un travail.
– Ah bon, mais…
– J’ai besoin de quelqu’un qui sache bien écrire… »
Pris de court, Didier esquisse un mouvement comme pour partir, la regarde en silence, puis, assez brusquement, lui indique du doigt une direction vers un bâtiment rénové des années cinquante.
« Là-bas, trois portes plus loin, j’ai mon bureau, voulez-vous entrer, je dois absolument relever mon courrier et on pourra discuter… »
Aline de Longe-Vigne acquiesce d’un hochement de tête et suit Didier Mars sans mot dire. Dans un couloir froid et embaumant la lessive à la lavande, il ouvre une boîte aux lettres, sort plusieurs courriers vite effeuillés. « Bon, dit-il, ce n’est pas ce que j’attends », puis se tournant vers Aline : « Venez, c’est ici. » Il l’introduit dans un bureau ordonné. Les fenêtres sont grandes ouvertes, il fait froid, il n’y prête pas garde, reste debout appuyé contre le rebord d’un canapé, observant Aline qui s’assied sur une chaise et allume une cigarette.
« C’est votre portrait qui est accroché dans le salon de votre sœur ? demande Didier à brûle-pourpoint.
– Oui, un autoportrait. Vous vous intéressez à la peinture ?
– Un peu… »
Didier est tout à coup intimidé, il la ressent particulière et impatiente.
« Voilà, se lance-t-elle d’une voix claire, feriez-vous pour moi un travail d’écriture ?
– Je ne sais pas, expliquez-moi. Je suis journaliste, pas écrivain public.
– Je rentre de Roumanie, je suis au chômage, je ne peux pas reprendre mon métier d’enseignante tout de suite et je veux me consacrer à la peinture. Je cherche quelqu’un qui m’enregistre et écrive ce que j’ai à rapporter, raconter, sur mon séjour roumain. Cela vous intéresse-t-il ? »
Le visage inexpressif, comme pris d’une impulsion, Didier s’entend dire : « Oui, pourquoi pas ? Après tout, en ce moment j’ai le temps. Vous pouvez me payer ? »
… Aline ne ressemble pas à Paule, elle est grande, fine, son regard pastel tire sur un gris bleu piqueté de jaune, elle a la trentaine et en paraît moins, elle est forte et fragile, c’est ce que je ressens avec une angoisse sourde car elle ne se laisse pas approcher et m’apparaît comme un animal blessé qui se guérit seul, ou comme une solitaire coriace, moi aussi j’ai travaillé en Roumanie mais Aline ne supporte pas que cette similitude me donne le pouvoir d’une empathie gluante, Aline est étanche comme un verre épais, elle se tient au secret sauf lorsqu’elle travaille avec les enfants, ou qu’elle peint, là elle donne, elle s’anime, elle guide, elle montre sa peinture et la vend… Depuis qu’elle est rentrée de Roumanie elle s’enferme dès qu’elle peut dans un studio-atelier long, étroit et lumineux de la vieille ville, elle capte les reflets de ses photographies, elle se peint, multiplie les autoportraits à l’huile sur le modèle de la Jeune Fille à la perle, tableauqu’elle a mille fois copié, déglingué… Mais on se demande à quoi ça rime, ce regard fixe…
… dans le train, au retour de Genève, le brouhaha du monde m’assaille, sur un petit carnet, avec un crayon gras, j’esquisse Paule, Aline et Didier, je ne veux pas que ces personnages s’en aillent, ma bulle gomme le dehors, les raclements de sacs et de valises s’estompent, les conversations passent en sourdine, je crayonne vite, j’étale le noir de la mine avec les doigts, je griffonne des contours hérissés de traits et d’ombres, une grosse voisine qui m’enfonce son bras dans les côtes reluque, les yeux en biais, mes trois croquis humains, mais il n’y a que moi pour sentir à quel point mes êtres vivent… Les yeux de la fouine d’à côté glissent sur mon regard vague alors que je vis avec Mes Autres…
… mais pourquoi Didier demande-t-il de l’argent à Aline ? Il ne daigne pas me répondre, pas de fusion avec lui, comme Aline l’anguille il s’échappe, il ne m’entend pas, il fait ce qu’il à faire, il dit ce qu’il a à dire, je ne suis pas lui, c’est aussi énervant qu’excitant de sentir à quel point il me laisse libre, à distance… Pour en revenir au fric, Aline semble désargentée, elle fait le ménage chez sa sœur, quelle situation bizarre, mais Didier ne la voit pas comme une personne sans ressources, il est professionnel, direct…
« Je peux payer cinquante francs de l’heure, dit Aline.
– C’est bon, j’accepte.
– Est-ce qu’on peut commencer tout de suite ? J’ai une heure devant moi.
– Oui, pourquoi pas ? J’ai un peu de temps. »
L’improvisation séduit et intrigue Didier. Il ferme les fenêtres. Aline pose sa veste, une odeur de Javel émane de son sweat. Elle ne veut rien boire. Elle se rassied sur sa chaise, allume une deuxième cigarette tandis que Didier installe un enregistreur. Puis il se met en face d’elle, appuie sur le bouton. Elle commence à parler sans le regarder, il écoute, surveille l’enregistreur, observe la main gauche de la jeune femme, ses doigts plats et longs. Après une trentaine de minutes, elle s’arrête, se lève et s’habille, silencieuse. C’est convenu, ils se reverront dans une semaine pour la lecture de la transcription. Lorsque Aline est partie, Didier se demande si tout cela s’est réellement passé, alors il réécoute la bande-son.
… le train me berce, Aline me serre le cœur, je ne sais pas très bien pourquoi, alors que je suis persuadée de lui être liée, elle, si elle pouvait m’écarter d’un coup de pied comme la quille d’un jeu inutile, elle le ferait… Le fait qu’elle me rejette accroît l’angoisse et la curiosité, quand je cherche à lui parler elle n’entend pas, mais je sais que ça arrivera, je ferai en sorte que cela arrive…
… je descends du train, un reflet dans une vitrine me suit, l’espace d’une demi-seconde j’aperçois un masque fatigué et sombre, c’est qui celle-là ? Je me détourne, je presse le pas en direction de l’arrêt de bus, le rêve de la cité froide s’accroche à mon estomac comme une moule chaude, dehors le froid mord, au bout du chemin des ouvriers entrechoquent des panneaux de bois gelé qu’ils préparent pour les maculer de jaune, l’odeur de la peinture me pique le nez et me ramène à Aline, les bruits et les couleurs du monde se décalent, je flotte, je suis seule dans le bus qui tangue mou, dans la rue et les escaliers qui mènent à l’appartement je ne croise personne, le crépuscule tamise le jour…
***
… mon antre est chaude, le froid fond, mon corps gonfle, s’amollit, mes oreilles brûlent. Assise à mon bureau qui déborde de paperasse et de livres, l’esprit empli d’Aline de Longe-Vigne, hypnotisée, je fouille dans les écritures prémonitoires et les dessins empilés…
***
… la sonnerie de la porte retentit, ébrouement d’oiseau, je file vers un miroir, redonne un coup de peigne à mes cheveux noués par la bise, j’ouvre la porte…
Agathe Lanvermeil entre en bondissant. « Ah, c’est toi », dis-je, laconique.
« Salut, Hermine, alors de retour, je t’ai attendue, pourquoi tu ne réponds pas aux sms, dis ? J’aurais un peu de travail pour toi.
– Désolée, je n’ai pas regardé.
– T’es pas dans le coup, faut suivre. J’ai plein de petits clients passionnés. Alors, qu’est-ce que tu voulais me dire l’autre jour, t’avais l’air toute bizarre ?
– Oh ! ce n’était rien, je t’en parlerai une autre fois. C’est urgent ce travail ?
– Non, non quand tu peux, je vais repasser. »
Agathe est un bouillon speedé et sans-gêne, avec des yeux roux, une chevelure mordorée et des odeurs fauves.
Hermine n’a pas bouclé son bureau, en trois enjambées de sauterelle Agathe y fonce, fouine, jette un œil au pupitre de l’ordinateur ouvert – « Eh, dis donc, quinze messages à lire ! » –, ouvre des cartables à dessins.
« Ah ! t’as repris la peinture, c’est quoi ce renard, c’est joli, de l’aquarelle ? »…
– Laisse donc espèce de curieuse, viens on va à la cuisine boire un thé, s’agace Hermine.
Impossible à déloger, Agathe s’installe dans un fauteuil.
– Oh, de mauvaise humeur ! Alors, t’as pu t’inscrire à ce séminaire ? C’est intéressant ?
– Oui, très, j’attends pour l’inscription, trop de boulot en ce moment.
– T’es allée là-bas pour rien alors ?
– Non, pas pour rien, j’ai pris des contacts, et puis à force de travailler chez moi, je m’englue dans les meubles, la moquette et les bouquins, je n’ai pas assez d’heures à l’école, besoin de paysage, de train, la bise et la ville ça m’a vidé l’esprit, ment Hermine, l’œil fuyant et la voix un peu sifflante.
– On ne le dirait pas, t’as la mine pincée comme une grimace…
– Merci. Mais, s’il te plaît, je n’ai pas envie de parler.
– Bon, ben je passe demain soir, on va au chant ensemble ?
– Non, je ne peux pas, j’ai une réunion de Troc-Monde, je dois vraiment y aller, je vais en sortir, je n’ai plus de disponibilité pour ça…
– Ah, c’est ça ton souci… Donc, tu vas casser avec machin-chose, sa femme te fait tes misères ? rigole la méchante.
– Mais non, laisse-moi tranquille avec ça, d’ailleurs, j’ai du courrier en retard, je t’en prie, passe une autre fois et appelle-moi avant. »
Hermine pousse dehors Agathe, qui lui colle vite fait une bise sur l’oreille droite en laissant derrière elle des effluves de crottin. Son ciao résonne dans la cage de l’escalier en pierre que la jeune femme descend quatre à quatre.
***
Agathe Lanvermeil est bonne camarade. La mauvaise humeur d’Hermine Blanc lui glisse dessus comme l’eau sur un ciré de marin, dans quelques jours elle réapparaîtra pour causer boulot, elle racontera ses conquêtes, hommes et chevaux, elle préfère les seconds et déguste les premiers comme des venaisons passagères, vite fait, non apprêtées. Petite et musclée, Agathe bouge, pense et dit sans attendre. Hermine se repaît de la voir vivre, elle aime parfois contempler cette beauté qui accroche les mâles, elle a failli lui parler de l’escroc, mais elle préfère se déverser dans l’intelligence de Liam, l’oreille et le gazouillis d’un mort sont invisibles à tout autre. Pourtant, la franchise d’Agathe Lanvermeil a déjà bousculé Hermine Blanc, cette espèce d’ouragan provoque la chute des fruits pourris sans s’en rendre compte, c’est un être-remède pour qui Hermine fait l’écrivain public et qui paie bien. Agathe enseigne l’équitation et professe aussi l’équithérapie comme elle respire, elle n’a pas d’élèves adultes car elle ne les aime pas, elle préfère éveiller les enfants à la puissance des équidés et à leur savante douceur. Quand Agathe est avec ses chevaux et ses élèves, il flotte alentour des vents épais de musc, de pelage humide, de transpiration enfantine et d’amour avec un minimum de verbe humain.
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Hermine s’échappe, efface Agathe. Et rumine.
… l’univers mâle et humain, je le raye de la carte, marre, marre, marre…
… la séance de Troc-Monde sera la dernière, je remise mon élan humanitaire au placard des rêves et des souillures du salopard, j’ai assez de travail dans l’écriture, c’est parfait comme ça, et j’arrête de partir, repartir, repartir, c’est fini tout ça, marre…
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Les jours passent, pour l’heure, le printemps est cru.
