Histoires d’elles - Laure Lucie de Sinzelles - E-Book

Histoires d’elles E-Book

Laure Lucie de Sinzelles

0,0

Beschreibung

Histoires d’elles présente des femmes confrontées aux turpides, aux délices de l’existence et aux surprises bonnes ou mauvaises. Elles subissent les carcans ou s’en affranchissent. Elles se battent, renoncent, aiment, souffrent, exultent… Elles sont flamboyantes et lumineuses ou passives et entravées. Dans différentes époques, diverses circonstances et des milieux variés, vous êtes invités à les rencontrer…


À PROPOS DE L'AUTRICE


Laure Lucie de Sinzelles a toujours été fascinée par les textes et la musique des mots. Alors même que son orientation professionnelle ne l’y prédisposait pas, elle n’a jamais cessé d’écrire et de se laisser emporter par la beauté de la lexie.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 203

Veröffentlichungsjahr: 2023

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Laure Lucie de Sinzelles

Histoires d’elles

© Lys Bleu Éditions – Laure Lucie de Sinzelles

ISBN : 979-10-377-8662-3

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

À Thibault, Salomé et Baptiste

À mes valeurs ajoutées

À Stéphane et Olivier

À ceux que j’aime et qui m’aiment

Préface

Histoire d’elles est un cycle sublime de 12 histoires, dans lesquelles chaque récit nous consume pour ses personnages à l’amour inconditionnel et inextinguible.

Il s’agit de 12 nouvelles, tels douze Titans dévorant l’antre de leur mère en fusion ; Sarah et Arpiné, Angèle, Bethsabée, Blanche, Cassandre, Lara et les autres jaillissent soudainement de cette géniale et féconde narratrice afin de pénétrer aussitôt les plis de notre existence.

Bientôt, nous sommes avides de connaître le dénouement de leurs 12 travaux, aiguisant progressivement notre acuité, si précieuse, pour examiner l’indicible âme humaine face aux tourments de la vie, nous aidant peut-être à sonder un peu mieux nos passions.

Très vite, les 12 demi-tons d’une musique harmonieusement dodécaphonique sont joués d’une main prodigieuse, nous tenant en haleine de la première à la dernière vibration.Semblables à ces notes qui s’aiment entre elles1.

Àla fin de ma lecture, je pense ; « la lune effectue 12 fois le tour de la Terre en un an »… et Laure est une comète. Histoires d’elles est donc un tremblement de 12 lunaisons, nous permettant de nous situer dans le temps, le corps, et l’intimité d’une femme dont la face visible est magnétique, excessive,sans fard, sans tabou, et la face cachée érotique, sensuelle, profonde, avec le diable au corps.

La plume de l’écrivaine m’a tant saisie que j’en avais oublié sa substance d’amie. Elle me demande alors de préfacer son recueil. Encore sous l’emprise de ses pages, j’ai envie de lui dire :

Mon amie, je me suis penchée vers toi et mon cœur est tombé sur ton cœur pour mieux s’y cacher, s’y confier, s’y écraser parfois, mais jamais s’y briser. Garde-le, s’il te plaît, afin qu’il reste proche du tien. J’ai découvert cette troublante coïncidence entre nous – qui aurait pu suffire à préluder ton ouvrage en guise d’avertissement ou de préliminaire, au choix – nous partageons vraisemblablement la même citation favorite.

« J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. » Alfred de Musset

À présent, je crois que toi et moi attendons que notre télépathie se partage entre toutes les consciences.

Anaïs Gaudemard,

Harpiste classique française de renommée internationale

1

22 Long Rifle

L’attente

Dans les années soixante-dix, un père divorcé qui a la garde de sa fille, ce n’est pas banal.

Ces deux-là vivent dans un grand appartement moderne et très bien pensé. Leur tandem a tendance à surprendre, voire à être moqué. Il est tolérable qu’un veuf gère seul ses enfants mais là… un père célibataire !

Ce que personne ne sait c’est le pourquoi de l’absence de la mère. L’enfant ne connaît pas davantage la réelle raison de ses absences, de ses oublis, de ses disparitions…

Parfois, elle prépare sa valise. Sa maman va venir la chercher aujourd’hui. À l’heure dite, ils descendent dans le hall de l’immeuble tapissé de moquette. Ils attendent, là, debout, dans le sas entre les deux portes, devant les boîtes aux lettres alignées des nombreux locataires. Le temps semble long. Pesant, il s’étire avec peine. Les minutes s’allongent, éprouvant cruellement la pesanteur du temps. Dans l’esprit de l’enfant, des châteaux s’effondrent. Des blessures s’ouvrent ; elles ne se refermeront jamais. Le père distille du venin. Il ironise, il vomit des paroles visant à rabaisser la mère, à écorner son image. Il pose des mots qui résonneront pour toujours « C’est ce qu’on appelle une mère indigne ». Elle acquiesce, elle approuve, elle confirme… peut-elle faire autrement prise dans un piège atroce ?

La petite fille ne dispose pas de tous les éléments pour comprendre le drame qui se joue entre les adultes. Personne ne s’est placé à sa hauteur pour lui raconter son histoire.

Personne n’a pu dire « Ta maman est malade. Elle fait des séjours dans une clinique psychiatrique pour tenter de surmonter un geste abominable qu’elle a commis ». Cette réalité-là est-elle seulement dicible ? L’acte horrible de la mère, dont elle ne se remettrait jamais et qui éclabousserait pour toujours la vie de l’enfant vivant, peut-il être révélé ? Est-il possible de dire « Ta mère est infanticide » ?

Car la vérité est là : elle aurait dû avoir un petit frère.

Juste après sa naissance, sa mère s’est à nouveau trouvée enceinte. Elle ne s’est pas « sentie en mesure de poursuivre cette grossesse », « d’accueillir un autre enfant »… « Elle n’aurait pas su partager l’amour », disait-elle. Le père n’avait pas mesuré la fracture dans la raison de sa femme. Il n’avait pas anticipé qu’elle pouvait en arriver au pire.

Pour se débarrasser de cet intrus, elle a avorté à plus de cinq mois de gestation avec la complicité monstrueuse d’une amie…

Alors, voilà, l’attente durait et perdurait. Les minutes devenaient aussi cinglantes que des griffures arrachant la peau. Se tenir là debout, sa valise à ses pieds, elle ne pouvait pas savoir l’horreur que cela cachait.

On doit bien peu compter, pour être ainsi oubliée. On se dit des choses comme celles-là lorsqu’on ne sait pas, lorsqu’un secret écrase tout.

Parfois, la mère apparaissait, il ne s’agissait que d’un retard. Le soulagement était intense mais légèrement teinté de rancœur car elle avait de nouveau laissé à son ex-mari la latitude de cracher des paroles acerbes, lourdes de sens et pourvoyeuses de malheurs. La douceur revenait ensuite effacer les chagrins et les doutes, le temps du week-end, le temps des vacances.

Des fois, elle ne venait pas du tout. Il fallait se résoudre à remonter à l’appartement. La colère du père se déchaînait. La fillette comprenait facilement que ses plans, à lui, en étaient bouleversés, qu’elle en était la cause. Il pestait de ne pas pouvoir « souffler ». On ne peut jamais se faire assez minuscule lorsque l’on analyse que l’une a omis de venir vous chercher et que l’autre doit supporter le poids de votre présence imprévue.

Ils avaient été un couple infernal dès le début de leur mariage. Ils évoluaient dans les années de la libération sexuelle sans savoir en gérer les turpitudes, les tromperies, la jalousie et ses affres.

Elle était invivable… déjà aux prises avec une pathologie sous-jacente peut-être… et lui n’allait guère mieux. Il pouvait se montrer d’une violence terrible. Cette violence s’exprimait tant en parole qu’en actes. Et si sous ses coups personne n’est mort, il ne le doit qu’à une chance certaine.

Son ex-femme avait refait sa vie mais lui n’acceptait pas cette réalité. Il lui pourrissait l’existence et la terrorisait encore. À l’occasion, il lui infligeait une « correction ». Leur fille assistait à ces scènes abominables : les gifles, les coups de poing, les coups de pied, les membres tordus… les tentatives de fuite qu’il réprimait, en la tirant par les cheveux, par un membre… Si elle avait réussi à atteindre le couloir, il la ramenait alors dans l’appartement pour mieux poursuivre sa besogne. Elle hurlait, bien sûr, elle hurlait, mais aucun voisin jamais n’avait porté le moindre secours à cette femme, ou aux autres femmes qu’il avait frappées. Le judas ne servait qu’à savoir… on ne faisait rien.

Un enfant est impuissant à sauver autrui et ce d’autant plus lorsque lui-même subit des agressions.

Alors, ils pouvaient bien tous les deux se montrer aimants et louer son intelligence, sa beauté… ils pouvaient bien emplir les murs de photos d’elle, la cassure qu’ils avaient provoquée ensemble ne serait jamais réparable, elle laisserait des cicatrices intérieures indélébiles et incurables.

Déflagration

Dimitri est le nouveau venu dans la vie de la mère. Il est le confident du passé terrible et le spectateur impuissant des monstruosités actuelles.

Sûrement aime-t-il suffisamment cette femme pour vouloir la libérer de son calvaire, alors il prend une décision effroyable…

Le bruit tout d’abord n’est pas identifié, pas identifiable. Les fenêtres qui éclatent, cela est aussi inintelligible. Le père lui crie « Couche-toi ! Couche-toi ! ».

Des choses ricochent au plafond, la petite ignore ce que sont ces choses.

L’attaque ne dure que quelques minutes. La stupeur a gagné le père et l’enfant, présents dans cet appartement visé par des tirs de 22 Long Rifle. Il faut à l’adulte le temps de comprendre et de réaliser ; elle sera plus ou moins laissée dans l’ignorance. Et de nouveau, l’absence de mots clairs posés sur cet événement funeste aura des conséquences dramatiques.

L’assaillant va-t-il revenir ? Ils ne le savent pas. Elle, terrorisée, est prise de terribles vomissements.

De l’après, elle ne se souvient presque de rien. Les seules preuves patentes de la véracité de cet affreux moment, ce sont les cercles plus clairs au plafond, car le père a rebouché les traces des impacts de balles sans repeindre. Des années durant, elle pourra contempler à loisir les preuves du drame.

Une fois de plus, la vérité est escamotée. L’enfant comprend assez vite, par bribes volées, en écoutant aux portes, ou en traînant à proximité des conversations d’adultes, que l’auteur des faits n’est autre que le nouvel amoureux de maman.

Elle a intégré d’emblée que ces tirs auraient pu les tuer… Le traumatisme subi n’est pas pris en compte ; ses parents n’ont pas le temps de gérer autre chose que leurs propres tracas. Ils sont noyés, englués en eux-mêmes. Bourrés de médicaments pour dormir et de cachets pour se réveiller.

Dimitri a disparu. La chose lui semble logique. Elle se raconte qu’il y a eu procès et qu’il est en prison.

La vie a repris. Ils sont restés dans l’appartement. Les tourments des adultes ont continué de perturber le quotidien. La violence, la pression morale et les coups n’ont pas cessé.

Plusieurs années après les faits, elle a commencé à voir un homme qui ressemblait à Dimitri. Elle le croisait sans cesse. Il faisait renaître en elle les relents d’une terreur absolue. Allait-il venir les tuer cette fois ? Était-il en repérage pour commettre une nouvelle tentative ? Elle courait très vite pour lui échapper…

Elle regagnait l’appartement où elle serait seule plusieurs heures, en proie à ses tourments, en attendant le retour du père qui travaillait d’équipe et revenait après 22 heures.

Il était clairement impossible que ce soit Dimitri, tentait-elle de se convaincre, puisqu’il était incarcéré. Elle en concluait donc qu’elle devenait folle. Elle vécut d’énormes tourments sans jamais s’en ouvrir aux autres. D’abord parce que l’on ne peut pas raconter une telle nuit d’horreur… et ensuite parce que nul ne semblant s’apercevoir de sa folie, il lui paraissait plus raisonnable de continuer de la cacher.

Adolescente, elle finit par livrer à sa mère son terrible secret : la construction de son esprit qui lui faisait voir Dimitri alors que cela ne pouvait pas être lui…

Et la vérité, soudain, vint tout remettre en perspective. Bien sûr que l’homme, qu’elle avait croisé cent fois peut-être, était bien Dimitri. Il avait été condamné à une courte peine pour tentative de meurtre et avait été libéré assez vite pour bonne conduite. Sa mère habitant la rue perpendiculaire aux immeubles de leur résidence, il était évident que les rencontres avaient été courantes car il vivait là.

Mon histoire

On est parfois si seule dans son enfance. On a si peur, si mal…

Aujourd’hui, je sais l’histoire de mon petit frère qui n’a pas eu le droit de vivre. Mon père m’a expliqué sa vérité. Après ma naissance, cette grossesse qui s’enchaîne et que maman ne tolère pas. Et cette décision dont un médecin avait dit qu’elle ne guérirait pas.

Les nuits sans sommeil, j’aime écrire. Parler d’elle ou à travers elle de moi. Je réécris l’histoire, pour parvenir à m’expliquer SON rôle, MA place et sûrement pour l’en sortir, me désolidariser… enfin.

Le mouvement de la plume sur le papier, l’étrange communion des mots au fil des lignes, la course effrénée de la main sans cesse en crainte de ne pas suivre la pensée, ou l’esprit peureux de la trahir.

J’écris pour que jamais mon âme ne se lasse du sempiternel combat que je lui fais livrer ; pour ne pas m’abîmer dans la folie (elle nous épie tous plus ou moins).

J’écris jusqu’à l’épuisement afin de m’acculer au « vrai », dans un besoin impudique de me justifier. Ligne après ligne, mot à mot, je tisse la toile de mon existence banale. Je veux dissoudre l’indissoluble désespoir dans le flot glacé de l’encre. En soulageant l’ineffable soudard qu’est mon cœur, je confesse « l’inconfessable ». Je suis l’enfant pour qui l’on a sacrifié un autre enfant.

J’écris comme, à mon idée, on devient fou, au terme de trop de souffrance, dans une sorte de spasme, dans un cri silencieux et au combien violent.

Et chaque jour m’éveillant, inconsciemment, je défie le temps : ce n’est pas un jour, ni même un autre matin… c’est MA vie. Vingt-quatre heures du lever au couchant, vingt-quatre longues heures d’un cœur qui livre son sang, d’un cerveau dictant ses ordres… le temps ponctué : pleurs et rires, hurlements et chuchotements, haine et amour, le tout verrouillé en moi pour ne gêner personne. Une course vers qui ? Vers quoi ?

Je rêve d’écriture. Cependant, ma plume n’est qu’un résidu du ciel, l’oubli d’un oiseau. Je cherche la possibilité de dire, de révéler… je suis engluée dans mon passé.

J’ai les moyens du mort sursitaire ; jetant mes impudeurs sur l’innocence de la page vierge, je souille l’ultime espace de pureté se présentant à mes yeux. La beauté du monde s’égare jusqu’à me paraître inaccessible. Les bouffons ont déposé leur masque au pied de mon enfance ; après, rien ne fera plus réellement illusion. Certaines batailles montrent des guerres trop vaines, même pour qui les remporte ; car elles saignent le cœur et l’âme.

J’ai les mots d’un agonisant trop vivant et néanmoins si proche de sa fin. J’ai échangé quelques baisers avec la vie et ses délices, sans être capable de m’attacher ses grâces. D’avoir goûté l’extase, j’ai la crainte de la tiédeur confortable des petites joies.

Je ne veux que brûlures, passions… en perdant de vue l’aspect destructeur de cette quête, sa dimension terriblement chimérique.

J’ai l’effroi de peurs dévorantes. Je me noie sous les larmes lugubres de mes démons morbides. J’attends que quelqu’un me sauve sans oser l’espérer mais peut-être que cet être tant attendu n’est autre que moi.

Je m’accommode mal de moi-même, du monde et de ses aléas : il arrive pourtant qu’une angélique ballerine danse dans l’incommensurable vomissure de ce monde grossier et fourbe. En me pardonnant d’être vivante, j’ai pu ouvrir les yeux sur cette ballerine et accepter d’être heureuse. Admettre la beauté et la créer moi-même en donnant la vie à mon tour. Ils appellent cela : la résilience.

2

Angèle

Notre professeure disait « La vocation, c’est d’abord un discours »… pour moi, ce fut surtout une rencontre.

Je ne saurais pas expliquer pourquoi notre obscur médecin de famille, un géant, parfois hirsute, à l’occasion, grincheux et toujours en état d’urgence, me fascinait autant. La porte de son cabinet s’ouvrait sur un long couloir dont les murs avaient été blancs. Au fil du temps, ils l’étaient de moins en moins et portaient les stigmates des nombreuses mains qui s’y frottant les avaient salis : deux bandes noircies en montraient la preuve manifeste. Dès la salle d’attente, on sentait l’humidité. Son néon était blafard et souvent clignotant. Nous attendions des heures, mal assis, entre les toux rocailleuses ou plus grasses, les nez morveux, les endoloris, les fiévreux et sûrement quelques simulateurs… j’étais de nature impatiente mais la rencontre à venir en valait le coup. Ces quelques minutes où l’homme à la blouse blanche allait se consacrer à moi étaient précieuses. Il était toute attention, m’auscultait, m’interrogeait et trouvait comme par magie la solution pour me soulager. Il savait se dédier, écouter, rassurer… j’en sortais déjà presque guéri. Il me donna longtemps du « Mon petit bonhomme » puis un jour, la puberté m’ayant gratifié d’une tête de plus que lui ; il commença à user de mon prénom. Il n’était plus le géant vu par mes yeux d’enfant.

Mon bac en poche, j’étais venu lui faire part de mon projet de devenir médecin. Je lui avais dit à quel point il était à l’origine de ma vocation… son émotion était perceptible et il m’encouragea comme si j’étais devenu d’ores et déjà un des siens. Il évoqua d’emblée l’idée de faire de moi son successeur et j’avoue que je regardais le cabinet comme mon futur fief. L’idée de rafraîchir les lieux me titillait déjà l’esprit. Nous nous sommes quittés après une poignée de main virile et une accolade chaleureuse, il me signifia que j’avais dorénavant gagné le droit de l’appeler Pierre et cela était inestimable…

J’étais galvanisé par mon projet. Je travaillais mes cours avec une ardeur qui sidérait mes parents ; mes études auparavant révélaient plus un velléitaire qu’un acharné. La perspective de mon premier stage m’excitait particulièrement. Il s’annonçait comme le couronnement de ma première année de médecine. Un stage d’été de trois semaines, précieux sésame qui m’ouvrirait grandes les portes menant en P2.

Mes résultats étant excellents selon le corps professoral, j’avais envisagé un stage prestigieux, dans un service de pointe. J’ambitionnais d’être généraliste certes mais j’avais envie d’explorer les fleurons de la médecine.

On nous avait bien signifié que Centre Hospitalier Universitaire, petit hôpital ou maison de retraite, nous n’aurions pas le choix. Je me voyais déjà en chirurgie, en neurologie, en cardiologie… l’annonce de mon affectation fût une sorte de douche froide. Trois semaines en maison de retraite n’auguraient de rien de bon pour moi. Un peu dépité, j’avais eu envie d’appeler mon mentor pour qu’il intervienne en ma faveur mais je n’avais finalement pas osé.

Le lundi matin, je me suis donc présenté, sans joie, à la maison de retraite « Le gai pinçon ». J’avais tenu comme une bonne idée d’amener des viennoiseries pour le déjeuner de l’équipe qui m’accueillait. Après de longues minutes d’attente devant la porte, je dus me décider à entrer. Par la baie vitrée, plusieurs membres du personnel m’avaient aperçu mais j’étais planté là dans l’indifférence la plus totale.

J’avançai finalement, tout embarrassé… j’interpellai une première blouse qui passait. « Bonjour ! Je suis Tim Beauchamps. Je commence un stage dans votre structure ce matin ». Mon interlocutrice ne répondit rien. Elle pivota d’un quart et d’une voix perçante s’adressa à une consœur qui était à une bonne distance de nous « Le gamin dit qu’il vient pour un stage ici, lança-t-elle, tu es au courant ? »

L’autre rétorqua dans un éclat de rire tonitruant « Au courant ? Tu rigoles, parce qu’on est au courant de quelque chose nous, ici, en général ? »

« Bon, reprit ma première interlocutrice, moi je te conseille d’aller voir l’infirmière… » Elle bredouilla à toute vitesse des indications censées me permettre de me retrouver dans les dédales de couloirs. J’ai donc erré de longues minutes dans l’établissement. Je croisais des soignants, visiblement affairés qui semblaient ne pas me voir. J’étais un peu sidéré.

Plus j’avançais, plus je me confrontais à un univers totalement extraordinaire pour moi. Les odeurs succédaient aux odeurs : tantôt nauséabondes, voire fécales, tantôt parfumées, mélange de savon, d’eau de Cologne bon marché, de produits médicaux. Les sons s’entremêlaient : raclements de gorges cherchant le crachat, bruits stridents des sonnettes, vociférations du personnel…

Je n’avais pas de mots. J’étais là tétanisé, incapable d’avancer d’un pas de plus. Je pensais à mon arrière-grand-mère, une vieille dame très digne, pimpante et pétillante. Je me répétais itérativement « Si Mamouche voyait ça ».

Une voix me tira de ma stupeur « Bonjour, c’est vous le stagiaire ? » Comme j’opinais du chef, elle ajouta « Eh bien, ça promet ! Il va falloir être à l’heure les autres jours ! Suivez-moi ! »

Je n’avais d’autre choix que d’obtempérer et je compris qu’il était inutile de préciser que j’étais arrivé avec un quart d’heure d’avance mais qu’on m’avait accueilli comme « un chien dans un jeu de quilles », comme se plaisait à dire Mamouche.

Je suivis la dame sans savoir qui elle était. Je l’appris par la plaque mentionnant son nom qui précisait « cadre de santé ». Elle me fit asseoir dans son minuscule bureau. « Je suis désolée, dit-elle, nous n’avions pas l’intention d’accepter un stagiaire. On nous a imposé votre venue… » Elle expliqua le peu de considération accordée à leur travail au sein de l’hôpital, les arrêts maladie itératifs qui plongeaient les équipes dans des difficultés insurmontables et tout cela au détriment des résidents… Elle suggéra que quelqu’un devait m’en vouloir pour m’avoir imposé ce stage. Elle ajouta « Bref, vous êtes là. Nous sommes en pleine épidémie de gastro, il va falloir nous aider. Les filles ne vous supporteront pas là, à les regarder faire. Pour le moment, nous allons à la pause… ». Le monologue avait été délivré avec efficacité, sans fioriture et n’attendait aucune réponse.

Nous avons cheminé dans les couloirs. Plus nous approchions, plus les éclats de voix et les rires étaient perceptibles. La porte s’ouvrit sur une dizaine de femmes en blanc. Une chose m’amusa. Les seules touches de couleur étaient à leurs pieds : sabots, sortes de chaussons ou « crocs » ornés parfois de décorations des plus pittoresques (coccinelles, cœurs, chien…). On m’arracha presque mes viennoiseries des mains, tout en me précisant que c’était bien gentil mais que je n’aurais pas un traitement de faveur pour cela. J’étais frappé par l’attitude de ces femmes. Elles s’affublaient entre elles de petits surnoms « ma valou », « ma chérie », « ma biche », « la courte »… Elles parlaient fort, plaisantaient gras, s’esclaffaient… L’envie de fuir me tenaillait. Je fixais la porte comme si elle était ma seule solution…

Le reste de la matinée me parut une éternité. Je la passais à courir derrière l’une ou l’autre et à obéir à des ordres plus ou moins destinés à me malmener. Le tout émaillé de propos ironiques ou cassants. On m’avait affublé du nom de « futur docteur ».

Je croisais des personnes âgées sans aucun temps pour vraiment entrer en contact avec elles. Vint le moment du repas. On me commanda de faire manger une dame. « J’te préviens », me prédit l’aide-soignante, « Tu vas t’amuser, elle n’ouvre pas la bouche, tu vas mettre trois plombes ».

Attablée à quelques mètres de moi se tenait, une petite femme chétive, recroquevillée sur elle-même. Elle semblait endormie. Je me suis approchée. Elle sursauta.

« Je suis désolé, je vous ai fait peur ». Je lui parlais fort de peur qu’elle ne m’entende pas. Elle fixa ses yeux bleus dans les miens et dit très gentiment « Ne crie pas ! Je suis appareillée et j’entends très bien ». Je me suis présenté. Elle m’a demandé si j’avais un prénom normal. Selon elle, « Tim » ne pouvait être qu’un diminutif. Finalement, elle déclara « Va pour Tim ! Moi je m’appelle Angèle, j’ai quatre-vingt-seize ans ».

Elle était magnifique Angèle. Elle me souriait de sa bouche édentée et pour la première fois de la journée je me sentais à ma place. Elle me précisa que je devais lui mettre, je cite « un de ces affreux tabliers bleus et commencer à la faire manger parce que sinon j’allais me faire enguirlander ». Le mot m’amusa, je n’en connaissais pas le sens mais je le devinais. Angèle et moi nous avons pris notre temps. Une bulle s’était formée autour de nous. Elle me faisait rire parce qu’elle trouvait tout mauvais. « Tout est dégueulasse, disait-elle, surtout n’en mange pas, c’est infâme ».