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Un florilège de mythes, de contes et de légendes permet de pénétrer dans l'imaginaire du roi Salomon
A la fin de la joute, la reine Balkis prononça ces paroles : - Ô roi de justice, j'ai une dernière question, toute simple. Le roi se méfia : parfois ce qui paraît simple est le plus compliqué. En effet, la reine sortit une boîte de sa poche et dit simplement : - Ô roi de justice, qu'y a-t-il dans ma boîte ? Le roi n'était pas devin et se trouva dans l'embarras. Il fit donc appel aux génies qui lui soufflèrent à l'oreille ce que contenait cette boîte. Salomon regarda la jeune femme avec un léger sourire car de tout temps, en Orient, les femmes ont toujours été comparées à des perles. Il murmura très séducteur : - Ô reine de beauté, dans ta boîte, il y a une perle noire... non-percée. Balkis, imperturbable, enchaîna comme si elle ne parlait que de perles et uniquement de perles : - Ô roi de justice, sauras-tu percer la perle ? Salomon devina qu'elle cherchait à dire autre chose à travers ce jeu ambigu. Pour gagner du temps, il décida de résoudre l'énigme de la perle, au sens propre, car à son époque, on ne savait pas encore percer les perles, pour les mettre en colliers. Il fit donc appel aux génies et leur demanda s'ils pouvaient percer la perle. Mais ces derniers firent d'atroces signes d'impuissance devant la petitesse de l'objet. Alors le roi appela les animaux. Le termite se proposa et réussit si bien, qu'on put enfiler la perle sur un cheveu. Le roi, ravi, lui demanda : - Que veux-tu, en récompense ? - Ô grand roi, répliqua le termite, je voudrais trouver ma nourriture dans le bois. - Cela t'est accordé ! Et c'est depuis ce temps que le termite nous mange le bois.
À PROPOS DE LA COLLECTION
« Aux origines du monde » (à partir de 12 ans) permet de découvrir des contes et légendes variés qui permettent de comprendre comment chaque culture explique la création du monde et les phénomènes les plus quotidiens. L’objectif de cette collection est de faire découvrir au plus grand nombre des contes traditionnels du monde entier, inédits ou peu connus en France. Et par le biais du conte, s’amuser, frissonner, s’évader… mais aussi apprendre, approcher de nouvelles cultures, s’émerveiller de la sagesse (ou de la malice !) populaire.
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Seitenzahl: 189
Veröffentlichungsjahr: 2015
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Pour Marc Aubaret qui aime tant cette histoire ; avec toute mon amitié !
Pour tous ceux qui luttent pour plus de justice.
Les historiens ou théologiens connaissent du roi Salomon sa dimension historique, biblique ou coranique. Pourtant, il en existe un autre, qui n’emprunte que très peu aux précédents : c’est le Salomon légendaire, sur lequel les documents recueillis dans les traditions orales lettrées ou populaires sont d’une inépuisable richesse.
C’est un fait unique, semble-t-il, qu’un personnage des textes sacrés soit emporté dans la légende avec autant de liberté et de bonheur par la tradition orale de tant de peuples.
Dans la tradition canonique juive, Salomon est considéré comme l’auteur du Cantique des Cantiques, des Proverbes et de l’Ecclésiaste ; le Coran lui fait une place importante, le citant en de nombreuses sourates, en particulier la sourate des Fourmis et celle des Saba. Enfin, le Kebra Nagast, texte sacré éthiopien, est empli de sa présence.
Se tissant sur ces bases, déployant les indices laissés en une phrase ou un mot, la fantaisie des conteurs populaires, mais aussi et d’abord la rêverie des rabbins antiques, savants exégètes du Talmud, des docteurs interprétant le Coran, des maîtres mystiques soufis, ou des prêtres d’Éthiopie, tous se sont donné le droit de développer, ciseler, colorer, enluminer, élargir, amplifier, bref exagérer les détails jusqu’au baroque, voire au délire.
Peut-on imaginer ce qu’une phrase comme « Et Salomon hérita de David et dit : “Ô hommes, on nous a appris le langage des oiseaux.” » (Coran 27 : 16), peut devenir dans l’esprit d’un maître soufi ouvert à l’ineffable ? Ou bien : « Nous avons soumis le vent à Salomon. (…) Certains djinns étaient à son service. » (Coran 34 : 12) dans celui d’un conteur qui a le temps ?
Peut-on imaginer l’effet que produit le Jugement des deux femmes sur ceux qui l’écoutent pour la première fois ? Ou ce que deviennent ces paroles divines : « Mais je te donne, de plus, ce que tu n’as pas demandé : la richesse et la gloire, en quoi ne t’égalera aucun roi » (1 Rois, 3.13) quand un conteur doué de sens épique s’en empare ?
Ainsi, la légende du roi est marquée de ces multiples directions : mêlant l’archétype de la justice, avec sa rigueur et sa pureté, au merveilleux, elle se laisse aussi emporter dans l’abondance magique, le grandiose, la truculence délirante, la faconde et la fronde populaire.
Bien entendu, lui faire tout perdre a été une idée exploitée. Tour à tour roi ou mendiant, rusé ou impatient, sage ou d’un orgueil démesuré, le roi Salomon a parcouru le monde, en tapis volant ou à pied.
Et de même que son tapis a survolé la terre entière, de même on trouve ses traces de la Perse à l’Irlande, de la Suisse au Maghreb, de l’Arménie à la Malaisie. La Bretagne le connaît, et un fabliau du Moyen Âge conte ses aventures en vieux français.
Réunir ces récits a été un long enchantement. J’eus l’impression merveilleuse que les histoires venaient à moi de partout, comme si j’avais réveillé un sujet qui ne demandait que cela. Au moment d’organiser un récit ordonné, j’ai joué à reproduire ce foisonnement heureux, qui malgré ou grâce à son désordre fait apparaître une figure mythique de grande ampleur, extrêmement stable et cohérente. Sans aucun doute, l’archétype de la justice se trouve-t-il bien servi par la diversité, comme si cette richesse touffue, ce débordement volcanique, lui était inhérente.
Certains vieux livres étaient si rares, que je dus les consulter en portant des gants blancs, sous le regard attentif d’un bibliothécaire silencieux, dans la Réserve des fonds précieux, cet endroit très mystérieux des grandes bibliothèques. Tourner la page était presque une transgression. Dans le silence feutré et la lumière tamisée, chaque mot que j’y lus résonna comme un trésor inappréciable venu du fond des âges, comme si la magnificence du roi m’atteignait par-delà les siècles, pour que je conte son histoire au monde, comme si sa justice voulait nous donner encore une fois son eau pure à boire.
La tradition orale raconte que tout enfant, Salomon, le sixième et dernier fils du roi David, qui régnait alors sur Jérusalem, s’intéressait à la justice et faisait preuve d’une perspicacité étonnante pour son âge. D’ailleurs, à cinq ans déjà, il passait ses matinées dans la salle du trône, à écouter les séances au lieu de jouer à des jeux de son âge.
Or, un jour, deux hommes se présentèrent devant la justice de David. Le premier s’exprima ainsi :
– Ô roi David, cet homme et moi avons un différend. Voici toute l’affaire : tous deux, nous fûmes soldats, dans ton armée, il y a vingt ans. Nous étions voisins et paysans. Un jour, pendant une expédition, j’ai oublié ma gamelle. Je n’avais rien à manger. J’ai donc dit à cet homme : « J’ai faim ». Il m’a tendu un œuf en disant : « Je te le prête, tu me le rendras », j’ai répondu : « D’accord ! » Mais ensuite, j’ai complètement oublié de rendre cet œuf. Puis nous avons été démobilisés et sommes rentrés au village. Hier, cet homme est venu me voir, et m’a dit : « Pour l’œuf que je t’ai prêté il y a vingt ans, tu me dois trois cents bœufs ! » Trois cents bœufs en paiement d’un seul œuf ? Comment peut-on demander cela ? J’en appelle à ta justice, roi David !
David se tourna vers l’autre et lui demanda :
– Qu’as-tu à dire ?
– Ô roi, plaida l’autre, un œuf, qu’est-ce que c’est ? Un œuf c’est une poule en potentiel. Et une poule, qu’est-ce que c’est ? C’est des œufs, des poussins, des coqs et des poules en potentiel ! En un an, j’aurais pu multiplier les œufs, poussins, poulets et poules, en vendre au marché, garder les pondeuses, agrandir mon poulailler ! Et à force, roi du temps, j’aurais pu acheter une chèvre ! Cette chèvre, je l’aurais amenée au bouc, j’aurais eu un chevreau, puis un autre et un autre encore. Je les aurais vendus au marché, en même temps que les œufs, poulets, coqs et poules – qui continuent de proliférer, ne l’oublions pas –, et j’aurais pu acheter une vache ! Cette vache, je l’aurais menée au taureau, j’aurais eu un veau, l’année suivante une génisse, et ainsi j’aurais fait mon propre troupeau de bovins, tout en conservant l’élevage des chèvres, boucs et chevreaux, et autres œufs, poulets, coqs et poules ! Et je ne parle pas des fromages ! Bref, j’ai simplifié les calculs pour t’épargner l’effort, roi du temps, j’ai traduit tout cet avoir en bœufs et cela donne, en vingt ans, trois cents bœufs ! Pas un de moins !
Un peu submergé par ce calcul, que l’homme avait dit si vite que toute la volaille semblait avoir envahi la salle du trône, le roi David se tourna vers son trésorier et lui demanda de vérifier les calculs. Le trésorier prit son temps et finit par avouer :
– Roi du temps, il dit vrai. Il a même pondéré en imaginant les intempéries, les pertes dues au loup, et autres aléas, c’est honnête.
Alors David se vit forcé de déclarer au premier homme :
– Tu as entendu. Je suis désolé pour toi, mais tu devras revenir dans trois jours avec trois cent bœufs ou la somme équivalente. Débrouille-toi, emprunte, fais comme tu peux. Va…
L’homme partit furieux, mais surtout, terrifié. C’était une somme énorme qu’il n’avait même pas gagnée en toute sa vie de labeur.
Alors Salomon qui, jusqu’alors, avait tout écouté sans piper, lui courut après et l’arrêta :
– J’ai une question à te poser.
– Laisse, petit, ce n’est pas de ton âge.
– Écoute ma question ! Elle peut te sauver.
Ébranlé, l’homme écouta la question de l’enfant et y répondit par l’affirmative. Alors Salomon éclata de rire et dit :
– Tu es sauvé. Voici ce que tu vas faire.
Et il lui chuchota sa ruse à l’oreille. Le lendemain, l’homme fit comme avait dit Salomon : il se posta dans un champ sur le trajet de promenade de David, et quand le roi passa, il se mit à semer bien ostensiblement, à toute volée.
– Que sèmes-tu, brave homme ? questionna aimablement David, sans le reconnaître.
– Je sème des pois chiches cuits, répondit l’homme.
– Des pois chiches cuits ? Et tu crois vraiment qu’ils vont pousser ?
– À coup sûr, roi du temps, car dans ton royaume, on obtient trois cents bœufs, d’un simple œuf dur !
Le regardant mieux, David le reconnut. Ahuri, il demanda :
– Il était dur, ton œuf ?
– Oui, mon roi.
– Mais pourquoi ne me l’as-tu pas dit, hier ?
– Je n’y ai pas pensé, roi du temps. On m’a aidé.
– Ah, qui donc ?
– Ton dernier-né, roi du temps, le tout petit Salomon.
– Ah, tiens ! Bon. Reviens demain avec l’autre plaignant, je réviserai votre affaire.
Le lendemain, l’homme rendit un œuf dur et l’affaire fut réglée. Mais ensuite, David alla trouver son fils et lui dit :
– Salomon, la justice est importante pour les rois. Si tu as une idée qui peut la servir, n’aie pas peur de parler devant toute la cour. Ne cours pas ainsi derrière les gens. Demande franchement la parole au bon moment. Entends-tu ?
– Oui, mon père.
Et c’est ainsi que le petit Salomon eut son coussin attitré au pied du trône. Il observait tout, voyait le mensonge qui déforme les visages, les gestes involontaires qui trahissent, la colère contre l’injustice qui dévaste le cœur, mais aussi la paix qui apaise tout le monde, quand la sentence est juste…
Salomon attendit deux ans avant d’avoir l’occasion d’intervenir de nouveau. Ce jour-là, il était assis à sa place, comme d’habitude, au pied du trône, près de son père, quand vinrent deux femmes. L’une d’elles portait un bébé dans les bras. L’autre s’avança :
– Roi David, je demande justice. Cette femme et moi habitons la même maison. Nous nous sommes trouvé enceintes en même temps et avons accouché la même nuit. Toutes deux avons donné naissance à un fils. Mais pendant la nuit, cette femme a étouffé son bébé, sans s’en apercevoir, entre ses seins. Et quand elle s’est réveillée, elle l’a trouvé mort. Alors elle est descendue chez moi, a pris mon bébé, qui était vivant et a mis le mort à sa place. Roi David, je demande justice. L’enfant qu’elle a dans les bras est le mien, le sien est mort. Je réclame mon enfant ! Roi David, je demande justice !
La femme hurlait de souffrance.
La salle était pétrifiée, David désemparé. L’autre femme s’avança :
– Elle ment ! Le bébé vivant est à moi ! Ce qu’elle a dit, c’est elle qui l’a vécu. C’est elle qui a senti l’enfant mort entre ses seins ! Elle ! C’est elle qui a volé le mien, mon fils vivant ! Roi David, juge entre nous ! Juge entre nous !
David, hagard, regardait une des femmes puis l’autre, sans rien dire.
Alors Salomon se tourna vers son père et murmura :
– Papa, je sens que je peux juger cette affaire.
– Chut ! Laisse donc, chuchota David, le regard courroucé. Et il balaya l’interruption d’un mouvement de main.
Mais Salomon insista avec une tranquille fermeté :
– Papa, je sens que je peux juger cette affaire.
Il tremblait de la tête aux pieds, mais non de peur. Il ne connaissait pas ce tremblement. Il vibrait de tout son être, comme un instrument de musique. Il resta ferme, pourtant. Son père le voyant ainsi, céda :
– Salomon, je t’ai dit, un jour, que la justice est importante pour les rois. Tu vas t’asseoir sur ce trône, et tu vas voir ce que les rois d’Israël voient quand ils jugent. Et si tu veux toujours juger, tu jugeras.
David se leva et Salomon s’assit sur le trône d’Israël. Il vit alors dans l’espace devant lui, invisible pour tous sauf pour lui, la splendeur qui le faisait tant vibrer : l’Épée de justice. L’Épée flamboyante. On dit qu’elle tourne sans cesse. On dit que sa pointe est dirigée sur le cœur du roi quand il juge. On dit qu’elle tombe si le jugement est acheté, tordu, ou trop maladroit.
David devina dans la profondeur des yeux de son fils, dans son visage soudain rayonnant, qu’il avait vu l’Épée. Il en fut impressionné. Alors il s’assit à sa petite place, au pied du trône, et laissa l’enfant juger. Salomon avait sept ans. Il se redressa sur le trône, et déclara :
– Qu’on m’apporte un sabre !
Et on lui apporta un sabre.
– Qu’on m’amène l’enfant !
Et on lui amena l’enfant.
Il le prit et le tint pendu par les pieds, la tête en bas. Il leva le sabre sur lui et dit :
– Femmes, depuis le commencement des temps, Dieu a prévu votre querelle. C’est pourquoi il a fait tout être humain en symétrie : deux pieds, deux jambes, deux bras, deux yeux, deux de tout, pour que si je tranche au milieu, vous en ayez chacune la moitié.
Puis il attendit, impassible. La salle a murmuré :
– Mais il est trop petit !
– Mon Dieu, il est inconscient !
– Malheur sur la ville dont le prince est un enfant !
Mais les femmes se sont approchées. La première a dit :
– Tue-le ! Personne ne l’aura !
L’autre a dit :
– Donne-lui ! Qu’il vive ! Je le regarderai grandir, je l’entendrai rire, je le verrai courir. Donne-lui ! Qu’il vive !
Alors Salomon se leva. Il déposa l’enfant dans les bras de cette femme-là qui venait de parler, les étreignit ensemble, et dit :
– C’est toi, la mère véritable !
Alors la salle comprit et murmura, submergée de respect :
– Bonheur sur la ville dont le prince est un homme libre !
Tous ceux qui étaient assis se levèrent spontanément et restèrent silencieux pour rendre hommage à la source de cette sagesse.
David frissonna de la tête aux pieds de joie autant que de bonheur, en sentant que son enfant était inspiré par le divin. Ce jour-là, il sut, en son for intérieur, que ce dernier enfant devrait lui succéder sur le trône au lieu d’Absalon l’aîné. L’Épée de justice, visible par les seuls rois, confirmait son intuition.
C’est ainsi que sans l’avoir cherché ni avoir intrigué pour, Salomon, sixième et dernier fils du roi David, monta sur le trône d’Israël le lendemain même de la mort de son père, le jour de ses treize ans.
Il nomma et destitua avec discernement, s’entoura de conseillers intègres et instaura la plus collégiale des royautés de son époque. En tout premier lieu, appelant Benaïah, son ami depuis l’enfance, il lui proposa le poste de premier ministre. La tradition arabe le nomme Asaf ben Benah’iah : c’est le même nom. Le jeune homme, dont le cœur était très pur, accepta humblement la charge.
Puis, Salomon, monté sur un cheval de parade, fit une longue promenade dans la ville de Jérusalem, se laissant acclamer par le peuple en liesse qui criait sa joie de voir installé sur le trône le fin juge du divan.
Or sa royauté du jour fut couronnée de nuit. La tradition rapporte en effet qu’il eut un songe. La voix de Dieu lui parla dans son rêve. Pas une « fille de la voix », comme sont appelés les messagers, pas un intermédiaire, mais bien la voix de Dieu elle-même.
Dans le souffle, il entendit : « Demande une chose, et elle sera exaucée ! » La voix résonna dans l’ampleur de son être. Alors il médita, dans son rêve.
Les anciens disent qu’il aurait pu demander n’importe quoi : la richesse, la gloire, l’immortalité, tout. Salomon vit son métier de roi : rendre justice, trancher. Il vit, dans son rêve, avec une incroyable netteté, la complexité humaine. Alors du plus profond de lui-même surgit cette prière :
– Ô mon Dieu, les hommes sont difficiles à comprendre, difficiles à juger. Donne-moi un cœur qui sache comprendre ! Donne-moi la sagesse !
Et le souffle lui fit entendre ceci, en l’intime de son être :
– Puisque tu as demandé la sagesse, et que ta réponse me plaît, tu auras une sagesse telle qu’aucun humain n’aura une sagesse égale à la tienne, ni dans le passé depuis Adam, ni dans le futur, jusqu’à la fin des temps !
Et le souffle ajouta, comme en un sourire :
– Et aussi, tu auras tout ce que tu n’as pas demandé : la puissance, la richesse, la gloire !
Telle fut la ruse de Dieu à son égard.
La même nuit, Dieu confia à l’archange Michael, archange de la miséricorde, un étrange anneau, en lui demandant de descendre sur la terre et de le passer au doigt du jeune roi, sans le réveiller.
C’est ainsi qu’à l’aube, Salomon se réveilla avec un magnifique anneau qu’il n’avait jamais vu de sa vie et n’avait pas passé lui-même à son doigt.
Or cet anneau, formé de deux triangles inversés, portait aux angles quatre pierres précieuses : une émeraude, un saphir, un rubis et un diamant. Célèbre depuis lors sous le nom de sceau de Salomon, il donnait à celui qui le portait, une puissance quasi infinie.
L’émeraude, verte, donnait puissance sur la terre entière, la nature. Par elle, il pouvait demander à la mer de s’ouvrir de nouveau, aux montagnes de courir comme des agneaux.
Le saphir, bleu profond comme le ciel, donnait puissance sur les étoiles et toutes les lois naturelles qui président à l’ordre du monde. Par lui, il pouvait changer le déterminisme, les étoiles de place, mettre l’étoile Polaire au sud, et le monde à l’envers.
Le rubis, rouge comme le sang, donnait puissance sur le vivant. C’est pourquoi il pouvait comprendre le langage de tous les vivants : humains, animaux, depuis la fourmi jusqu’à l’éléphant, et nature vive, depuis l’herbe jusqu’à la pierre. Par lui, il pouvait s’entretenir avec tout le vivant, et les fleurs des champs.
Le diamant, enfin, transparent, donnait puissance sur l’invisible. Par lui, il pouvait communiquer avec les anges et commander aux esprits et aux génies, les purs comme les impurs.
On raconte qu’il sortit prendre l’air matinal sur la terrasse de sa chambre, et entendit le chant du monde. Et voici : les oiseaux ne gazouillent pas, ils appellent leurs petits ou discutent entre eux. Le vent ne souffle pas, mais conte les récits et donne les nouvelles du bout du monde aux arbres immobiles, ses amis. Même les fourmis, si actives, menaient leur train du matin au son de la fanfare, et leur reine sur la fourmilière houspillait les retardataires. Le roi perçut aussi des basses profondes et lentes qui lui donnèrent l’impression de sentir la planète Terre tout entière autour de lui : l’écorce terrestre communiquait avec les étoiles.
Quelle merveille ! Il comprenait tout.
Marchant dans les allées, il écouta le babil incessant des fleurs ; découvrit que chaque arbre est un vaste monde et s’émerveilla de la vie qui s’y déployait ; salua chaque oiseau du jardin, qui lui répondirent tous. Alors, subjugué, le jeune roi éclata de rire, tendit les bras vers eux et se mit à courir en tous sens, imitant leur vol, s’imaginant un des leurs, le cœur habité par le grand désir de voler qu’ont tous les hommes. Les oiseaux virent son ouverture, son amour de la vie et l’aimèrent à cause de tout cela. C’est pourquoi, le considérant comme un grand arbre de la forêt des hommes, ils vinrent se poser sur lui.
Et c’est ainsi que Salomon se retrouva, pour la première fois, avec des colombes dansant autour de sa tête et une huppe posée sur son doigt, comme un joyau. Alors il éclata de rire, et son rire s’entendit d’un bout du monde à l’autre.
Depuis ce jour, ses grands amis furent Benaïah parmi les hommes et cette huppe parmi les oiseaux.
Ce même jour, encore émerveillé de tout comprendre, Salomon surprit les propos d’un pigeon dont le nid était dans un arbre tout près de sa fenêtre. Le pigeon se vantait et se pavanait devant sa femelle en affirmant avec emphase :
– Sache, ma douce, que d’un seul coup d’aile, je peux faire s’écrouler tout le palais du roi Salomon !
Salomon, indigné d’un tel mensonge, le réprimanda. Mais le pigeon regarda le jeune roi comme s’il était idiot et protesta :
– Mais, roi du monde, ma femelle ne croit pas un mot de ce que je dis là. Mais elle aime que je me rengorge ainsi. Cela me rend beau. Vous, les hommes, ne faites vous pas la même chose devant vos femmes ?
Salomon éclata de rire et son rire s’entendit d’un bout du monde à l’autre. Par la suite, une fois plus âgé, il vérifia bien des fois combien ce pigeon avait dit vrai.
Malgré son extase, Salomon fut effrayé de la puissance de l’anneau, car il n’avait que treize ans, et avait demandé autre chose, enfin, le croyait-il. Il se révolta :
– C’est de la folie ! hurla-t-il. Confier un tel pouvoir à un humain ! On peut faire n’importe quoi, avec ça en main. Si je veux, je peux faire obéir le cosmos, demander aux étoiles de danser en rond, aux arbres de pousser à l’envers aux montagnes de changer de place ! Hein, pourquoi pas ? J’ai les moyens de détruire la création ! hurla-t-il terrifié.
– Dieu te fait confiance, protesta doucement Benaïah. Tu vois les dangers et les abus en premier. C’est pourquoi, sans doute, il t’a confié l’anneau. Si tu étais mauvais, tu ne te poserais pas tant de questions, tu asservirais le monde et voilà tout ! Toi, si juste d’habitude, te voilà aveugle pour toi-même ?
Malgré les sages paroles de son ami, Salomon laissa le doute emplir son cœur et décida d’attendre une plus grande maturité pour commencer à utiliser l’anneau. D’un geste, il l’inversa dans sa main, le chaton vers la paume, pour oublier sa puissance. À l’instant même, le monde redevint opaque.
Revenons un instant en arrière, alors que sur la fin de sa vie, le roi David n’arrivait plus à s’endormir : on avait fait venir de la campagne une jeune fille pour le soigner. Elle s’appelait Abisag. Elle était accorte et belle, pleine de santé. Telle une nourrice, elle prenait David dans ses bras, le soir, et il s’endormait ainsi : trop vieux pour toucher la jeune fille, il s’endormait simplement dans sa chaleur, comme un retour en enfance. Le matin, Abisag quittait la chambre du vieux roi, et allait à ses affaires.
Cette fille, tous les fils de David en étaient amoureux. Mais pour Salomon, elle fut son premier amour. Il se cachait parfois dans le couloir, à l’aube, simplement pour la croiser un instant quand elle sortait de la chambre et lui dire bonjour. En retour, elle le plaisantait toujours, droite, belle et merveilleusement gaie. Amoureux fou, rougissant, l’adolescent avait alors du soleil dans le cœur pour toute la journée et la vie lui semblait d’une éclatante beauté. Si par malheur, il arrivait trop tard, la journée était grise !
Ce secret n’était partagé que par Benaïah. Or, depuis que David était mort, Abisag pensait à rentrer dans son village. Alors Salomon, maintenant qu’il était roi, donna son premier ordre :
– Qu’on aille chercher Abisag !
Il sut si bien rester impassible que seul Benaïah devina combien son cœur devait battre à tout rompre.
