Histoires insolites - Auguste de Villiers de l'Isle-Adam - E-Book

Histoires insolites E-Book

Auguste De Villiers De L'isle-adam

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Extrait : "Maintenant que sœur Euphrasie, cette enfant divine, s'est enfuie dans la Lumière, pourquoi garder encore le mot terrestre du « miracle » dont elle fut l'éblouie ? Certes, la noble sainte – qui vient de s'endormir, à vingt-huit ans, supérieure d'un ordre de Petites-Sœurs des pauvres, fondée par elle, en Provence – n'eût pas été scandalisée d'apprendre le secret physique de sa soudaine vocation..."

À PROPOS DES ÉDITIONS LIGARAN :

Les éditions LIGARAN proposent des versions numériques de grands classiques de la littérature ainsi que des livres rares, dans les domaines suivants :

● Fiction : roman, poésie, théâtre, jeunesse, policier, libertin.
● Non fiction : histoire, essais, biographies, pratiques.

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Les plagiaires de la foudre

À monsieur Léon Dierx

PROLOGUE

« Divers animaux australiens, entre autres le singe rouge et certains grands aras, imitent, d’une manière des plus surprenantes, le bruit du tonnerre. »

(Bulletins scientifiques de septembre 1887.)

En ces temps-là s’étendait magnifiquement, au sein d’idéals océans, une Île d’aspect enchanté. C’était une prodigieuse forêt fleurie qu’un Pacifique éventait de ses salines et vivifiantes brises, – et, dominant la clairière centrale, sur des couches rocheuses aux puissants échos, s’y dressait un colossal eucalyptus. Depuis près d’un siècle, entre ses ombrages superposés, se multipliait une race de perroquets énormes et versicolores : le grand arbre en rutilait dans les nuées.

Naturellement attentifs aux bruits et aux voix que leur propre est d’imiter, ces perroquets, se trouvant, par hasard, si haut placés qu’ils n’entendaient guère que les orages, en avaient étudié, au fond d’un spécial silence, les vibrations profondes. Si bien qu’aujourd’hui, tous, avec un ensemble, – que le terroir sonore et l’irradiation plongeante des sons rendaient inquiétant, – contrefaisaient, à s’y méprendre, le fracas de l’électricité dans l’étendue, la plainte des longues rafales, les ruissellements de l’averse au travers des feuillées.

Au grondement de cet interminable orage qui, dès l’aurore, commençait à rouler au-dessus de leurs têtes, les infortunés animaux qui peuplaient l’Île se retiraient, courbés, dolents et pleins d’effroi, chacun dans sa retraite, – en se secouant, même, s’imaginant être pénétrés jusqu’aux os par les pluies torrentielles que, positivement, ils entendaient.

Quant à la vertu même de l’orage, à ce qui en anime la réalité, – quant à l’éclair, enfin, – les perroquets, par dédain sans doute, ne le reproduisaient pas. Ce détail leur paraissait une sorte de superfétation, dont leur art, plus sobre que son modèle, ne devait en rien se préoccuper. Oiseux leur semblait l’éclair, bien qu’ils n’eussent pas, au fond, d’opinion très précise à son égard : ils s’en passaient, voilà tout. Histoire de simplifier. – Bref, de la tempête ils ne daignaient démarquer que le vacarme et, satisfaits de leur tourmente postiche, ils eussent, à la rigueur, pu prétendre qu’ils égalaient les réelles, puisque, obtenant des « effets » pour ainsi dire analogues, leur tapage avait sur l’autre l’étourdissante supériorité de la permanence.

Tels, donc, ils florissaient, tempétueux, tonitruants et prospères.

Qu’importait le marasme où leur bon plaisir plongeait l’Île ! N’étaient-ils pas LIBRES, après tout, de dire, eux aussi… ce qui leur démangeait la langue ? En bonne justice, nul, au nom d’aucune loi dûment égalitaire, n’eût su le leur contester. De sorte que tout le reste des bêtes naïves de ce séjour dépérissait. Réduites, en effet, à ne sortir que de nuit pour vaquer à leur nourriture, pendant le sommeil des despotiques oiseaux, elles devenaient d’une anémie croissante : car manger tard ne profite guère, et rien n’est mauvais comme de faire de la nuit le jour.

Au résumé, toutefois, les perroquets, – dont on ne doit pas oublier la relative inconscience foncière, – n’étaient que fort peu coupables des résultats moroses que causait, autour d’eux, leur passe-temps favori. Car, ce n’était pas exprès qu’ils avaient choisi ce bruit-là ! L’apogée où des circonstances les avaient portés – et qu’ils occupaient pour ainsi dire mordicus, – les rendait maubénins… d’emblée ! – Involontaires porphyrogénètes, ils répétaient, gravement, d’une voix forte, ce que leur position élevée leur conférait d’entendre. Encore étaient-ils plutôt juchés qu’élevés. Placés à hauteur convenable et selon l’éparpillement normal, ne sont-ce pas de fort intéressants volatiles, dont le plumage, surtout, par ses chatoiements, est fait pour séduire ?… Par un chaotique hasard, ceux-ci n’étaient pas, comme on dit, à leur place, voilà tout. Et, comme il entre en toute nature déplacée de devenir désagréable, parfois même criminelle, ils étaient devenus, naturellement, désagréables, et quelque peu criminels, – par simple ricochet : – ce dont ils se lavaient indifféremment les pattes, les jours de pluie et autres, en leur liberté impunie, en leur maligne irresponsabilité. De plus, le genre de bruit qu’ils proféraient ayant fini par les aguerrir, ils se piquaient, de temps en temps, entre les plumes, les uns les autres, comme si des lions ou des aigles se fussent vaguement rappelés en eux.

– Pour conclure, changeant, à la longue, leur natal éden en un lieu d’ennui, d’horreur et de tristesse pour les autres, ils avaient fini par rendre l’Île inhabitable, sous le très spécieux prétexte qu’ils avaient « DU TALENT ».

À ce céleste charivari se limitaient, d’ailleurs, les ressources de leur savoir-faire. – Une fois, en effet, un grand aigle avait effleuré, de son aile terrible, le sommet de leur habitacle : incident qui les avait comblés d’une telle épouvante qu’ils en gardèrent le silence durant deux heures.

L’aigle, familier des rumeurs fulgurales, s’était approché, surpris des insolites éclats de leur tempête ; puis, les ayant entrevus, avait poussé un cri dédaigneux et s’était enfoncé dans l’espace.

Or, ce cri, les perroquets l’avaient remarqué, l’avaient médité ! Il n’était pas tombé en des oreilles de sourds !… Et, quelque temps après, ils avaient essayé, à leur tour, de pousser de terrifiants cris d’aigles planant sur des proies.

– Ah ! ce fut un beau jour, celui-là, pour les hôtes de cette Île singulière ! Quel jubilé ! Une trêve sembla conclue avec le ciel jusqu’alors inclément. C’est que, si les animaux peuvent être assez facilement abusés sur les bruits de la nature, en revanche ils discernent à merveille, entre eux, l’en-dedans de leurs voix, en reconnaissent le timbre intime : comment donc, cette fois, eussent-ils été dupes une seconde ? En la candeur de leur instinct, ils s’étaient dit, tout bonnement, en langue obscure :

– Tiens, les perroquets sont dehors : il fera beau, cejourd’hui !

Aussi, toute la journée, pendant que nos emplumés sycophantes s’épuisaient à contrefaire les clameurs d’imminents aigles aux serres ouvertes se précipitant, farouches, sur toutes les têtes, l’on s’était, – sans même s’apercevoir du sujet de ces exercices, – enivré de soleil, d’herbées, de rosée et de fleurs.

Une autre fois, les perroquets avaient voulu se faire les échos du rugissement, monté jusqu’à leur olympe, d’un sauvage lion des lointains, qui gourmandait sans doute le tonnerre de gronder de si saugrenue façon.

Notre aréopage, hélas ! avait constaté, en cette nouvelle tentative, un insuccès égal, pour le moins, au précédent. Les affamés et féroces rugissements que les gosiers des plus hargneux kakatoès et des plus monstrueux aras s’efforçaient de produire, rassuraient, au contraire, délicieusement, comme simples pronostics de beau fixe, les plus pusillanimes d’entre les autres animaux. Il eût fallu voir ceux-ci s’ébattre encore, paisiblement, sous les ramures, en cette heureuse matinée, – mêlant leurs jeux et leurs amours ! L’on paissait à loisir ; la vie semblait charmante ; c’était une résurrection.

Les perroquets, donc, en étaient revenus bien vite à leur orage, dont ils étaient plus sûrs et qu’ils falsifiaient en virtuoses, ayant eu le temps de le mieux étudier que le cri de l’aigle et le rugissement du lion, lesquels, – après tout, – n’intéressaient personne. L’on s’en tint là !… De temps à autre, l’on risquait bien quelque petit ressouvenir, – mais de si brève durée que les bêtes n’en ressentaient qu’en sursauts déçus les effets bienfaisants.

L’Île fut donc replongée dans la désolation. Il semblait que le ciel ne décolérât pas. On gémissait des imaginaires intempéries que suggéraient sans trêve les talentueux jacquots, plagiaires et travestisseurs-jurés de la foudre. Une morne résignation pesait sur les organismes. Les perroquets, en étant même arrivés à ce degré de perfection de se démarquer les uns les autres, l’effet d’ensemble, dans l’imitation générale, était littéralement sans défaut. C’était l’ÉGALITÉ même. De plus, leur stagnance empestait la région. L’Île n’était plus tenable. Plusieurs d’entre les plus jeunes des bêtes se réfugiaient dans le suicide, ce qui ne s’était jamais vu.

Mais, à la longue, cette déité aux yeux distraits et sagaces, qu’on nomme la Force des choses, résolut, au fond des hasards de sa vague pensée, de confronter les perroquets avec leur bruit quand même sacrilège, en les y ensevelissant. Elle trouva, comme toujours, son moment, pour purger ce lieu de lumière de leur écœurant fléau.

Par un soir de feu, de trombe et de ténèbres, un soudain cyclone enserra l’Île. Flamboyant, sous ses ailes pluvieuses, il la fit d’abord sonner à coups de tonnerre ; puis, se ruant à travers la forêt, qu’effondrèrent ses rafales, la franchit, accrochant, de toutes parts, aux branches fracassées, mille crins de sa chevelure d’éclairs. Vu l’imprudente hauteur de l’arbre, un entrecroisement de foudres se concentra sur l’eucalyptus.

Le lendemain, dès l’aube brillante, – dont le vaste de l’azur lavé s’éblouissait, – les animaux, rassérénés par l’accalmie, se répandirent, comme naguère, sous les frondaisons lourdes encore de la nuit diluviale, – et quelques-uns, en passant au pied du tronc foudroyé qui fumait dans la clairière, aperçurent de tous côtés, gisantes sur les gazons, plusieurs centaines de pattes carbonisées, vestiges tôt disparus des terrorisants rabat-joie. L’enveloppement d’un même trépas avait donc été, pour ceux-ci, l’unique témoignage qu’ils se fussent jamais donné de leur FRATERNITÉ, – encore que sans le vouloir et à leur insu. Cette fois, l’éclair ne leur avait même pas laissé le temps de le mépriser. Le tonnerre avait grondé pour de vrai.

À dater de ce jour, ce fut un ravissement de vivre, une délivrance, un éden récupéré, dans ce désirable endroit. Les perroquets ultérieurs qui vinrent au jour dans l’Île, se trouvant moins dangereusement placés, pour eux et pour le prochain, que leurs honorables prédécesseurs, furent des plus aimables, ne gênèrent plus personne, – et, ne traduisant plus que de raisonnables murmures, furent écoutés avec plaisir, – avec le plus grand plaisir.

Pour couper court à tout souvenir des ci-devant narrés tyrans de perchoir, désormais légendaires, que servirait, d’ores en avant, de reconnaître de quel mésentendu l’on fut victime ? – Leur nullité sereine, qui, si longtemps, de son néfaste et maléfique ramage, consterna, ne frappe-t-elle pas de tant d’insignifiance leur mémoire… QUE CELLE-CI NE VAUT PAS MIEUX D’ÊTRE MAUDITE QUE PARDONNÉE ?

La céleste aventure

À monsieur Gustave de Malhebre

« Jette le filet, tu prendras un gros poisson : dans sa gueule, tu trouveras une pièce d’argent ; elle payera l’impôt de César. »

NOUVEAU TESTAMENT.

Maintenant que sœur Euphrasie, cette enfant divine, s’est enfuie dans la Lumière, pourquoi garder encore le mot terrestre du « miracle » dont elle fut l’éblouie ? Certes, la noble sainte – qui vient de s’endormir, à vingt-huit ans, supérieure d’un ordre de Petites-Sœurs des pauvres, fondée par elle, en Provence – n’eût pas été scandalisée d’apprendre le secret physique de sa soudaine vocation : la voyance de son humilité n’en eût pas été troublée un seul instant ; – toutefois, il sera mieux que je n’aie parlé qu’aujourd’hui.

À près d’un kilomètre d’Avignon s’élevait, en 1860, non loin d’atterrages verdoyants, en amont du Rhône, une bicoque isolée, d’aspect sordide ; ajourée, à son unique étage, d’une seule fenêtre à contrevents ferrés, elle s’accusait, bien en vue d’une protectrice caserne de gendarmerie – sise aux confins des faubourgs, sur la route.

Là, vivait depuis longtemps un vieil israélite qu’on nommait le père Mosé. Ce n’était pas un méchant juif, malgré sa face éteinte et son front d’orfraie dont un bonnet collant, d’étoffe et de couleur désormais imprécises, moulait et enserrait la calvitie. Encore vert et nerveux, d’ailleurs, il eût bien été capable de talonner d’assez près Ahasvérus, en quelques marches forcées. Mais il ne sortait guère et ne recevait qu’avec des précautions extrêmes. La nuit, tout un système de chausse-trapes et de pièges à loups le protégeait derrière sa porte mal fermée. Serviable, – surtout envers ses coreligionnaires, – aumônieux toutefois envers tous, il ne poursuivait que les riches, auxquels, seulement, il prêtait, préférant thésauriser. – De cet homme pratique et craignant Dieu, les sceptiques idées du siècle n’altéraient en rien la foi sauvage, et Mosé priait entre deux usures aussi bien qu’entre deux aumônes. N’étant pas sans un certain cœur étrange, il tenait à rétribuer les moindres services. Peut-être même eût-il été sensible au frais paysage qui s’étendait devant sa fenêtre, alors qu’il explorait, de ses yeux gris clair, les alentours… Mais une chose lointaine, établie sur une petite éminence et qui dominait les prés riverains en aval du fleuve, lui gâtait l’horizon. Cette chose, il en détournait la vue avec une sorte de gêne, d’ailleurs assez concevable, – une insurmontable aversion.

C’était un très ancien « calvaire », toléré, à titre de curiosité archéologique, par les édiles actuels. Il fallait gravir vingt et une marches pour arriver à la grosse croix centrale – qui supportait un Christ gothique, presque effacé par les siècles, entre les deux plus petites croix des larrons Diphas et Gesmas.

Une nuit, le père Mosé, les pieds sur une escabelle, penché, besicles au nez, le bonnet contre la lampe, sur une petite table couverte de diamants, d’or, de perles et de papiers précieux, devant sa fenêtre ouverte à l’espace, venait d’apurer des comptes sur un poudreux registre.

Il s’était fort attardé ! Toutes les facultés de son être s’étaient si bien ensevelies en son labeur, que ses oreilles, sourdes aux vains bruits de la nature, étaient demeurées inattentives, durant des heures, à… certains cris lointains, nombreux, disséminés, effrayants, qui, toute la soirée, avaient troué le silence et les ténèbres. – À présent, une énorme lune claire descendait les bleues étendues et l’on n’entendait plus aucunes rumeurs.

– Trois millions !… s’écria le père Mosé, en posant un dernier chiffre au bas des totaux.

Mais la joie du vieillard, exultant au fond de son cœur qu’emplissait l’idéal réalisé, s’acheva en un frisson. Car – à n’en pas douter une seconde ! – une glaciale sensation lui étreignait subitement les pieds : si bien que, repoussant l’escabeau, il se releva très vite.

Horreur ! Une eau clapotante, dont la chambre était envahie, baignait ses maigres jambes ! La maison craquait. Ses yeux, errant au dehors, par la fenêtre, aperçurent, en se dilatant, l’immense environnement du fleuve couvrant les basses plaines et les campagnes : c’était l’inondation ! le débordement soudain, grossissant et terrible du Rhône.

– Dieu d’Abraham ! balbutia-t-il.

Sans perdre un instant, malgré sa profonde terreur, il jeta ses vêtements, sauf le pantalon rapiécé, se déchaussa, fourra, pêle-mêle, en une petite sacoche de cuir (qu’il se suspendit au cou), le plus précieux de la table, diamants et papiers, – songeant que, sous les ruines de sa masure, après l’évènement, il saurait bien retrouver son or enfoui ! – Flac ! flac ! il arpentait la pièce, afin de saisir, sur un vieux coffre, une liasse de billets de banque déjà collés et trempés. Puis il monta sur l’appui de la fenêtre, prononça trois fois le mot hébreu kodosch, qui signifie « saint », et se précipita, se sachant bon nageur, à la grâce de son Dieu.

La bicoque s’écroula derrière lui, sans bruit, sous les eaux.

Au loin, nulle barque ! – Où fuir ? Il s’orientait vers Avignon ; mais l’eau reculait maintenant la distance – et c’était loin, pour lui ! Où se reposer ? prendre pied ?… Ah ! le seul point lumineux, là-bas, sur la hauteur, c’était… ce calvaire, – dont les marches déjà disparaissaient sous le bouillonnement des ondes et le remous des eaux furieuses.

– Demander asile à cette image ? Non ! Jamais.

Le vieux juif était grave en ses croyances, et, bien que le danger pressât, bien que les idées modernes et les compromis qu’elles inspirent fussent loin d’être ignorés du morne chercheur d’Arche, il lui répugnait de devoir – ne fût-ce que le salut terrestre à… ce qui était là.

Sa silhouette, en cet instant, se projetant sur les eaux où tremblaient des reflets d’étoiles, eût fait songer au déluge. Il nageait au hasard. Soudain une réflexion sinistre et ingénieuse lui traversa l’esprit :

– J’oubliais, se dit-il en soufflant (et l’eau découlait des deux pointes de sa barbe), j’oubliais qu’après tout il y a là ce pauvre de « mauvais larron !… » Ma foi, je ne vois aucun inconvénient à chercher refuge auprès de cet excellent Gesmas, en attendant qu’on vienne me délivrer !

Il se dirigea donc, tous scrupules apaisés, et en d’énergiques brassées, à travers les houleuses volutes des ondes et dans le beau clair de lune, vers les Trois-croix.

Celles-ci, au bout d’un quart d’heure, lui apparurent, colossales, à une centaine de mètres de ses membres à demi congelés et ankylosés. Elles se dressaient, à présent, sans support visible, sur les vastes eaux.

Comme il les considérait, haletant, cherchant à discerner, à gauche, le gibet de ses préférences, voici que les deux croix latérales, plus frêles que celle du milieu, craquèrent, pressées par le cours du Rhône, et que le bois vermoulu céda, et qu’en une sorte d’épouvantée, de noire salutation, toutes deux s’abattirent en arrière, dans l’écume, silencieusement.

Mosé demeura sans s’avancer, et hagard, devant ce spectacle : il faillit enfoncer et cracha deux gorgées.

Maintenant, la grande Croix seule, spes unica, découpait son signe suprême sur le fond mystérieux du firmamental espace ; elle proférait son pâle Couronné d’épines, cloué, les bras étendus, les yeux fermés.

Le vieillard, suffoqué, presque défaillant, n’ayant plus que le seul instinct des êtres qui se noient, se décida, désespérément, à nager, quand même, vers l’emblème sublime, son or à sauver triplant ses dernières forces et le justifiant à ses yeux qu’une imminente agonie rendait troubles ! – Arrivé au pied de la Croix, – oh ! ce fut de mauvaise grâce (hâtons-nous de le dire à sa louange) et en éloignant sa tête le plus possible, qu’il se résigna, l’échappé des eaux, à saisir et entourer de ses bras l’arbre de l’Abîme, celui qui, écrasant de sa base toute raison humaine, partage, en quatre inévitables chemins l’Infini.

Le pauvre riche prit pied ; l’eau montait, le soulevant à mi-corps : autour de lui la diluviale étendue muette… – Oh ! là-bas ! une voile ! une embarcation !

Il cria.

L’on vira de bord : on l’avait aperçu.

À cet instant même, un ressaut du fleuve (quelque barrage se brisant dans l’ombre) l’enleva, d’une grosse envaguée, jusqu’à la Plaie du côté. Ce fut si terrible et si subit qu’il eut à peine le temps d’étreindre, corps à corps et fac à face, l’image de l’Expiateur ! et de s’y suspendre, le front renversé en arrière, les sourcils contractant leurs touffes sur ses regards perçants et obliques, tandis que remuaient en avant, toutes frémissantes, les deux pointes en fourche de sa barbe grise. Le vieil israélite, entrelacé, à califourchon, à Celui qui pardonne, et ne pouvant lâcher prise, regardait de travers son « sauveur ».

– Tenez ferme ! Nous arrivons ! crièrent des voix déjà distinctes.

– Enfin !… grommela le père Mosé, que ses muscles horrifiés allaient trahir ; mais… voici un service rendu par quelqu’un… dont je n’en attendais pas ! Ne voulant rien devoir à personne, il est juste que je le rétribue… comme je rétribuerais un vivant. Donnons-lui donc ce que je donnerais… à un homme.

Et, pendant que la barque s’approchait, Mosé, dans son organique zèle de faire ce qu’il pouvait pour s’acquitter, fouilla sa poche, en retira une pièce d’or – qu’il enfonça gravement et de son mieux entre les deux doigts repliés sur le clou de la main droite.

– Quittes ! murmura-t-il, en se laissant tomber, presque évanoui, entre les bras des mariniers.

La peur bien légitime de perdre sa sacoche le maintint ferme jusqu’à l’atterrage d’Avignon. Le lit chauffé d’une auberge l’y réconforta. Ce fut en cette ville qu’il s’établit un mois après, ayant recouvré son or sous les décombres de son ancien logis, et ce fut là qu’il s’éteignit en sa centième année.

Or, en décembre de l’année qui suivit cet incident insolite, il arriva qu’une jeune fille du pays, une très pauvre orpheline d’un charmant visage, Euphrasie ***, ayant été remarquée par de riches bourgeois de la Vaucluse, ceux-ci, déconcertés par ses refus inexplicables, résolurent, dans son intérêt, de la prendre par la famine. Elle fut donc bientôt congédiée, par leurs soins, de l’ouvroir où elle gagnait le franc quotidien de sa subsistance et de sa bonne humeur, en échange de onze heures, seulement, de travail (l’ouvroir étant tenu par une famille des plus recommandables de la ville). Elle se vit également renvoyée, le jour même, du réduit où elle remerciait Dieu matin et soir ; car, il faut être juste, l’hôtelier, qui avait des enfants à établir, ne devait pas, ne pouvait pas, en sérieuse conscience, s’exposer à perdre les six beaux francs mensuels du cellulaire galetas qu’elle occupait chez lui. « Si honnête qu’elle fût, » lui dit-il, « ce n’est pas avec du sentiment qu’on paye les contributions » ; et d’ailleurs, peut-être était-ce « pour son bien, à elle », ajouta-t-il en clignant de l’œil, « qu’il devait se montrer rigoureux. » En sorte que, par un crépuscule d’hiver où le tintement clair des Angelus passait dans le vent, la tremblante enfant infortunée marchait à travers les rues de neige et, ne sachant où aller, se dirigea vers le calvaire.

Là, poussée très probablement par les anges, dont les ailes soulevèrent ses pas sur les blancs degrés, elle s’affaissa au pied de la Croix profonde, heurtant de son corps le bois éternel, en murmurant ces ingénues paroles : – « Mon Dieu, secourez-moi d’une petite aumône, ou je vais mourir ici. »

Et, chose à stupéfier l’entendement, voici que, de la main droite du vieux Christ, vers qui les yeux de la suppliante s’étaient levés, une pièce d’or tomba sur la robe de l’enfant, – et que ce choc, avec la sensation douce et jamais troublante d’un miracle, la ranima.

C’était une pièce déjà séculaire, à l’effigie du roi Louis XVI, et dont l’or jauni luisait sur la jupe noire de l’élue. Sans doute, aussi, quelque chose de Dieu, tombant, en même temps, dans l’âme virginale de cette enfant du ciel, en raffermit le courage. Elle prit l’or, sans même s’étonner, se leva, baisa, souriante, les pieds sacrés – et s’enfuit vers la ville. Ayant remis à l’aubergiste raisonnable les six francs en question, elle attendit le jour, là-haut, dans sa couchette glacée, mangeant son pain sec dans la nuit, l’extase dans le cœur, le Ciel dans les yeux, la simplicité dans l’âme. Dès le jour suivant, pénétrée de la force et de la clarté vivantes, elle commença son œuvre sainte à travers les refus, les portes fermées, les malignes paroles, les menaces et les sourires.

Et son œuvre de lumière fut fondée.

Aujourd’hui, la jeune bienheureuse vient de s’envoler en sa réalité, victorieuse des ricanantes saletés de la terre, toute radieuse du « miracle » que CRÉA sa foi, de concert avec Celui qui permet à toutes choses d’apparaître.

Un singulier chelem !

À monsieur Henri Lavedan.

Proh pudor !

Svelte, en des atours surannés, d’un visage amaigri, aux traits fins et fiers sous ses cheveux blancs partagés à l’autrefois, la duchesse douairière de Kerléanor habitait, depuis de longues années de veuvage, son austère manoir breton.