Hjemme? - Marc Favier - E-Book

Hjemme? E-Book

Marc Favier

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Beschreibung

Tom, un attachant Gabonais, arrive en France à l'âge de dix ans avec sa mère et sa soeur. Il parle le français, est attendu à la maison de Taras son futur père adoptif et devrait s'intégrer sans problème. Pourtant il a beaucoup de mal à supporter le système éducatif ennuyeux et pesant, à se faire accepter en tant que « renoi ». Heureusement pour lui, sa vie va changer lorsqu'il rencontrera la sublime Sylvie, prof de maths pas comme les autres, qui, en lui racontant sa propre vie marquée par l'immigration, va lui redonner confiance, l'encourager et lui enseigner le "démerdenzizich". Suivra Jean-Michel l'entraîneur de foot au grand coeur, pour qui il n'y a ni blancs ni noirs mais un groupe soudé, la confiance dans le jeu des uns et des autres. Le mot est lâché, CONFIANCE, qui irrigue tout le texte et qu'il découvrira plus tard en partant travailler au Danemark, le pays par excellence de la confiance qui simplifie tout. Sans oublier le génial prof de philo Bruno, accro de la musique métal. Toutes ces rencontres façonnent le jeune Tom, le font grandir. Pourtant, riche de ses trois cultures gabonaise, française et danoise, il a du mal à définir son identité profonde. Après des années au Danemark, la France lui manque où il a sa famille, ses amis. L'Afrique aussi. Quel va être son choix ?

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Seitenzahl: 202

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Marc Favier

Hjemme?

ou Ma quête scandinave

© Marc Favier, 2019

ISBN numérique : 978-2-9570739-0-0

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

« Hjemme » en danois et en norvégien,

« Hemma » en suédois,

« Heima » en islandais,

Signifie « à la maison », « chez soi », un concept très important en Scandinavie, souvent pour le meilleur, parfois pour le pire.

Cette histoire est fictive car je ne l'ai (presque) pas inventée. 1

À toutes celles et tous ceux qui m'ont inspiré ce récit, et qui m'ont inspiré tout court dans la vie, en particulier à Marc mon beau-frère de l'autre hémisphère.

Aux deux Boris aussi, le grand à tout jamais, Vian, et le petit à tout jamais, mon fils.

1ère PARTIE

Prologue - Henrik Larsson

Tou-tou-tou, tou-tou-tou-tou.

Tou-tou-tou, tou-tou-tou-tou...

Ah, c'est Papa qui me rappelle !

Elle est vraiment irritante, cette sonnerie de Skype, je me demande pourquoi ils n’investissent pas dans le design sonore une partie des fortunes qu'ils gagnent en vendant du gratuit.

J'aurais dû étudier le corps économique, pas le corps humain, je ne comprendrais pas le fonctionnement du tube digestif, mais je maîtriserais le modèle économique de Skype, ce qui est bizarrement davantage valorisé, de nos jours.

Mais bon, je peux voir Papa qui est à des milliers de kilomètres d'ici, et l'entendre, presque le toucher, sans débourser un seul centime, c'est quand même magique.

Skype, c'est un sorcier africain, encore plus puissant que celui du village de mes grands-parents, comment il s'appelait déjà, celui qui me faisait peur le soir dans la forêt ?

— Salut Papa, comment ça va au Gabon ?

— Salut Tom, salut le Français, salut mon fiston !

Ça va à peu près, ça pourrait être pire.

Et toi ?

Qu'avais-tu de si important à m'annoncer, pour me convoquer sans préavis ?

— C'est parce qu'il y a du changement dans ma vie, je vais déménager.

— Ah bon, tu quittes Paris ? Tu as acheté un pavillon en banlieue ?

— Pas du tout. Je pars en Scandinavie, à Ålborg pour être précis. Cela se prononce « ol-bo », c'est au Danemark.

— En Scandinavie, tu plaisantes ? Qu'est-ce que tu vas faire là-bas ?

— Ils ont du mal à recruter des infirmiers au nord du Danemark, l'hiver il y fait froid et nuit à 15h00, donc beaucoup d’infirmiers danois veulent travailler plus au sud...

Alors même qu'il y a de plus en plus de vieilles personnes à soigner au nord.

Ils proposent donc des conditions privilégiées aux infirmiers étrangers qui acceptent de s'installer là-bas.

Je serai logé, suivrai gratuitement des cours de danois, et comme c'est dans le cadre d'un programme européen, les démarches sont facilitées.

Je me dis que ça vaut le coup de tenter ma chance, cela durera le temps que cela durera, mais dans tous les cas ce sera une bonne expérience.

Et puis il paraît que les Danoises...

— Je croyais que tu étais bien en France, que c'était beaucoup mieux que le Gabon pour étudier et travailler ?

C'est en tout cas ce que me dit toujours ta mère pour m'expliquer pourquoi tu ne reviens pas vivre en Afrique !

— C'est vrai que c'est bien la France, mais j’ai envie de tenter une nouvelle aventure.

Je dis ça à mon père pour qu’il arrête de me bassiner avec le Gabon, mais si je suis honnête avec moi-même j’en ai marre de l’ambiance pesante qui règne en France, de l’atmosphère de méfiance.

De plus en plus de Français considèrent l'autre comme un danger pour leur intégrité physique, leur boulot, leur bagnole, leurs enfants, leur sacro-sainte retraite.

J’ai l’impression que plus personne ne croit à grand-chose, ni aux politiques, ni à ses voisins, et je ne parle même pas de la confiance envers les patrons ou les syndicats...

La nouvelle devise du pays semble être « chacun pour soi et dépression pour tous », et j'aimerais bien changer un peu d'air quelque temps, avant de perdre le moral moi aussi.

— Mais c'est déjà décidé ? Tu as un poste au Danemark ?

— Pas encore, mais je suis sélectionné dans le cadre du programme européen, donc c'est sûr que ça va se faire.

Je dois juste attendre que les autorités danoises me transmettent leur proposition définitive d'affectation et une date de démarrage.

Mais ce sera à l’hôpital d’Ålborg d'ici l'année prochaine, c'est confirmé, c'est pour ça que je voulais t'informer rapidement.

Rends-toi compte, ton fils va devenir le Henrik Larsson2 des infirmiers ! Tu te souviens de lui et des matchs du FC Barcelone qu’on regardait ensemble ?

*

Oui voilà ce que je veux être, Henrik Larsson.

Magnifique, avec son maillot jaune et bleu de l'équipe de foot suédoise, le métis paré d'or et d'azur.

Ou encore mieux, avec le maillot à rayures blanches et vertes du Celtic Glasgow, on dirait un bagnard, très bien payé OK, mais un bagnard quand même, qui n'a rien pour lui, il n'est pas catholique, pas blanc, pas de Glasgow, même pas écossais, il est black, il est suédois, et pourtant c'est lui le roi du Celtic, celui que les supporters évoquent la larme à l'œil, quand ils se remémorent leurs meilleurs souvenirs.

Comme Éric Cantona, banni en France, avant de devenir l'emblème de Manchester, le roi du nord de l'Angleterre, « Éric the king ».

Et Patrick Vieira, français d'origine africaine, idole d'un des plus « British » de tous les clubs londoniens, Arsenal, dont les fans chantaient fièrement : « he comes from Sénégal, he plays for Arsenal » ...

Henrik, Éric, Patrick, tous des immigrés, des enfoirés d'immigrés !

Le foot est un sport d'immigrés, les meilleurs joueurs sont presque toujours des exilés.

Que dis-je ? Le foot est une propagande pro-immigration, même si les médias et les intellos anti-foot essaient de prouver le contraire, en focalisant sur les quelques abrutis racistes que l'on trouve aussi parfois dans les stades.

Mais je commence à divaguer, je le sens, comme chaque fois que je m’enthousiasme pour quelque chose.

*

— Tom, tu es encore là, fiston ?

Je ne t'entends plus, c'est la liaison qui est mauvaise ?

— Non, excuse-moi, je pensais à autre chose, je rêvais à autre chose, plus exactement.

Henrik Larsson, tu ne te rappelles pas ?

Va te rafraîchir la mémoire sur Wikipédia, je viens de t'envoyer le lien, et on en reparle la prochaine fois.

— Jette un œil aussi sur Ålborg.

*

« Les Vikings, » c'est comme ça que mes potes appellent les Maghrébins pour rigoler.

Je fais peut-être une grosse erreur en allant là-bas.

Je suis black quand même, pas viking.

Mais non, Henrik Larsson.

Il l'a fait.

« Nul n'est prophète en son pays », c'est Jésus qui aurait dit ça, avant de le prouver avec panache en mourant sur une croix, au milieu des siens.

Il aurait peut-être mieux fait d'émigrer !

Et son collègue Bouddha ? Un immigré !

Moïse ? Un immigré !

Mahomet ? Un immigré !

Le Dalaï-Lama ? Un immigré !

Je n’y avais jamais pensé auparavant mais ce sont tous des immigrés, ces prophètes qui réinventent le monde, avant d'être trahis par des disciples s'évertuant à sédentariser leurs pensées dans des dogmes, à des fins de pouvoir.

Le prophétisme est nomade, il ne devrait jamais basculer en religion sécularisée.

Je ne suis pas un prophète, mais je vais être un immigré immigré, un immigré au carré, du Gabon à la France, de la France au Danemark.

*

Et après ?

Moi qui suis si naïvement idéaliste, où devrais-je aller chercher de l'ouverture d'esprit, de la justice, de la fraternité, du respect ?

Où pourrais-je côtoyer des individus différents qui arrivent à vivre ensemble, ou au moins à se laisser tranquille ?

Qui ont la sagesse de ne pas vouloir systématiquement plus que l'autre, plus de pouvoir, plus d'argent ?

J’ai lu plusieurs fois que la Scandinavie était réputée pour tout cela.

Elle est toujours citée en référence quand on évoque des sociétés qui fonctionnent harmonieusement.

*

La Scandinavie.

Je vais déjà commencer par là.

Et puis je verrai.

Le monde change hyper vite.

La Scandinavie sera peut-être le grenier à blé de l'Europe dans trente ans.

Et moi je serai peut-être rentré en Afrique dans trente ans, pour soigner ma famille, et tous ceux qui souffrent là-bas.

On s'en fout, dans trente ans !

Je vis maintenant, pas dans trente ans.

Ålborg.

Je ne dois plus penser qu'à cela.

Ålborg.

Chapitre 1 - Gabon, Y'a plus bon3

Ma famille en Afrique ?

Famille élargie, famille recomposée, dit-on maintenant en France pour parler des familles de deux, trois, quatre, maximum cinq enfants issus de lits différents.

Elle me fait bien rigoler, cette nouvelle mesquinerie hexagonale !

Au Gabon, les membres de ma famille élargie se comptent par dizaines, pas sur les doigts de la main.

Il y avait d’abord mes frères, mes sœurs.

Nous avions le même père, pas forcément la même mère, mais on s’en foutait pas mal de l’utérus dans lequel notre œuf s’était accroché.

Il y avait ensuite les cousines, les cousins.

Nous avions le même grand-père, la même grand-mère, mais on s’en foutait pas mal de l’arbre généalogique dans lequel notre destin s’était suspendu.

On revenait de l’école tous ensemble.

Pédibus, dit-on maintenant en France pour parler de six gamins avec leur gilet fluo, encadrés par deux parents qui se prennent pour des généraux napoléoniens en campagne.

Elle me fait bien rigoler, cette nouvelle mesquinerie hexagonale !

À Libreville, notre pédibus avait entre trente et soixante places, selon les jours.

Et pas de généraux pour le conduire.

Nous nous débrouillions seuls, les plus grands s’occupant des plus petits, les plus petits recherchant la protection des plus grands.

Un bon équilibre.

Bien sûr parfois il y avait quelques querelles, des excès d’autorité de la part des grands ou des refus d’obtempérer de la part des petits.

Mais toujours le groupe s’auto-régulait, on était quand même là pour s’amuser.

À l’école, en revanche, ça rigolait beaucoup moins : on était parfois jusqu’à cent dans la même classe, alors forcément il fallait de la discipline !

Quitte à utiliser la violence pour l’obtenir.

Les plus turbulents se faisaient remettre à leur place lorsqu’ils perturbaient le groupe.

Le groupe était sacré.

Et l’enseignement aussi.

Il fallait apprendre le français, de gré ou de force.

Pas un français approximatif, comme je l’ai entendu si souvent en France.

Non, un français pur, sans faute d’orthographe.

Les Gabonais devaient être à la pointe de la francophonie.

Moi, je n’aimais pas les dictées.

Mais je n’étais pas turbulent, j’avais trop peur d’être redressé.

Je me faisais le plus discret possible.

J’attendais sagement la fin de l’école pour que la journée commence vraiment.

Et là, c’était fantastique, on était dix, vingt, trente, parfois plus, dans notre centre aéré familial.

Aéré, c’était le moins que l’on pouvait dire : nous étions tout le temps dehors, nous jouions dehors, nous mangions dehors.

De centre, en revanche, il n’y avait pas vraiment.

Ou alors seulement dans la mesure où une ruche peut être considérée comme un centre.

C’était un vrai foisonnement, des enfants qui courraient dans tous les sens, sans entrave.

Libreville portait bien son nom.

Une capitale, certes, mais avant tout un grand village.

Quelques voitures, mais très peu de trafic, et avec une règle principale dans le code de la route : la rue appartient aux enfants !

Ma voiture, c’est ma liberté, entend-on souvent en France.

Elle me fait bien rigoler, cette nouvelle mesquinerie hexagonale !

Je l’ai remarqué à plusieurs reprises : en France, les enfants ne peuvent plus jouer dans la rue ni aller à pied à l’école sans risquer de se faire écraser par de bons salariés, stressés d’arriver en retard au travail.

Produire toujours plus d’objets inutiles, qu’heureusement des millions d’euros de publicité réussiront à refourguer à la plèbe, semble être devenu plus important que l’insouciance des enfants.

Ma voiture, c’est ma liberté.

Les enfants ne doivent plus rigoler.

Au Gabon, de toute façon, les rares voitures n’avaient aucune chance face aux nuées d’enfants.

Les enfants décidaient de laisser passer les voitures, pas l’inverse.

Place aux jeunes !

Protégé par le groupe, je me sentais rassuré.

Tous ensemble, nous étions forts, intouchables même.

Parfois pourtant, j’étais content de m’extirper du groupe pour aller pêcher avec mon grand-frère.

Tous les deux nous contemplions l’horizon marin en silence, pour ne pas effrayer les poissons.

Le silence.

Cela me faisait du bien, de temps en temps, de respirer le silence, loin des rires, des pleurs et des cris.

Me retrouver face à moi-même, ou plutôt avec moi-même.

Avec mon frère aussi, en alter ego, qui ne parlait pas beaucoup mais me transmettait pourtant l’essentiel, le rapport aux autres, aux animaux, aux éléments.

On revenait de la pêche avec quelques poissons dans le panier et beaucoup de sagesse dans le cœur.

Apaisés et de nouveaux aptes à intégrer le groupe, à vivre tous ensemble, à mettre de côté notre individualité pour que la mayonnaise collective prenne.

La mayonnaise collective.

J’ai découvert bien plus tard que pour ma mère cette mayonnaise avait fini par tourner, sans doute à cause de la chaleur humide gabonaise !

Faisant par là-même basculer son destin, et le mien.

J’ai compris cela en voyant un film : « Kollektivet » (« La Communauté ») du réalisateur danois Thomas Vinterberg.

La culture danoise m’ouvrant les yeux sur un événement important de ma vie, qui avait pourtant eu lieu très loin de là, au Gabon.

Mais revenons à ma mère.

À la mayonnaise collective.

À son aigreur.

La sérénité et l'épanouissement d'une personne se mesurent souvent au taux d’acidité présent dans l'estomac de ses émotions.

L'estomac des émotions de ma mère était fragilisé.

Son taux d'acidité était devenu beaucoup trop élevé.

Pour elle, au Gabon, y avait plus bon du tout.

Chapitre 2 – « Kollektivet » / « La communauté »4

Quand j’ai vu « La Communauté » je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ma mère, bien que l’histoire de ma mère n’ait rien à voir avec celle du film.

Dans le film, Trine Dyrholm joue à la perfection le rôle d'une femme, Anna, qui croyait être open, mais se découvre closed.

Son mari, professeur à l’université, vient d'hériter d'une grande maison, qu’ils décident d'habiter avec un groupe d'amis, élargi à de nouvelles connaissances.

L'ambiance initiale est festive, on déjeune tous ensemble, on boit un coup de trop, et on va se baigner tout nu et tout pas bronzé dans la mer Baltique à douze degrés.

Au milieu de la quarantaine, Anna échappe ainsi à la vie petite bourgeoise qui lui tendait les bras.

Elle est libre.

Et ouverte.

Ouverte jusqu'à accepter que son mari intègre dans la communauté sa nouvelle copine, une fraîche et naïve étudiante de vingt ans, fascinée par le charisme de son non moins naïf professeur, qui a l'âge de son père.

Anna partage ses repas, elle peut bien partager aussi son lit.

Elle est libre.

Et ouverte.

Quand même, ça finit par la ronger, la grignoter de l'intérieur, cette situation.

Ça la démange un petit peu, puis de plus en plus, jusqu'à ce que la démangeaison devienne intolérable.

Mais elle croit qu’elle tolère.

Elle croit qu’elle supporte.

Elle croit qu’elle endure.

Elle croit qu’elle est libre.

Et ouverte.

Elle se replie sur elle-même, se recroqueville dans son intimité et ses contradictions, se flagelle sans rien dire, avec le sourire, même, parfois.

Souffrance et jouissance.

Silence et pénitence.

Déchéance.

Jusqu'au trop plein.

Elle finit par exploser, par faire jaillir toute la lave de rancune et d'autodénigrement qu'elle avait peu à peu accumulés dans ses entrailles.

Elle n'a plus vingt ans.

Elle n'a plus de mari : physiquement, il est encore là, mais c'est avec une autre qu'il rigole.

Elle n'a plus d'enfants : physiquement ils sont encore là, mais ils ne comprennent pas le ménage à trois, et méprisent leur mère de l'avoir accepté.

Elle n'a plus d'espace personnel, il faut sans cesse être cool, manger avec la communauté, se divertir avec la communauté, participer aux travaux de la communauté.

Elle n'est plus Anna, plus une personne, elle n'est plus qu'un maillon d'une chaîne de joyeux drilles déboussolés.

La communauté a phagocyté Anna, l'a digérée, broyée, déféquée.

*

Le contexte était tout autre, mais je crois que ma mère a vécu une expérience similaire à celle d'Anna.

À la grande différence qu'elle ne s'est jamais dit qu'elle était open.

Son ouverture d'esprit était subie.

Pour ma mère, la polygamie était un fait, à prendre ou à laisser, pas un choix.

De même que la vie en communauté.

Elle n'avait jamais connu autre chose, et n'imaginait pas qu'il puisse y avoir autre chose.

Elle n'aurait jamais pu imaginer quitter la communauté avec ses deux enfants, les emmener loin de là, dans un autre pays, vers un autre continent, sur une autre planète.

Changer de nationalité, changer de vie.

Presque changer de couleur de peau, devenir une blanche.

Et pourtant, c'était ce qui lui était arrivé, après qu'elle avait croisé la route tortueuse de Taras.

Taras l'aventurier, qui changeait de pays comme les enfants changent de chaussures, dès que ses souliers devenaient trop petits pour partir à l’assaut de ses vastes rêves.

Dès qu'il sentait qu'il se passait quelque chose de plus excitant ailleurs.

Taras le baroudeur.

L'explorateur.

Un homme aux mille vies.

Parmi toutes les histoires et les épopées qu’il m’a racontées au fil des années, je n’ai jamais vraiment réussi à distinguer celles qui étaient complètement vraies de celles qui étaient fantasmées, exagérées, déformées par le temps passé -ou par la vodka, distillée onze fois, qu’il sirotait avec délectation.

Taras, son sang ukrainien, son passeport français, son âme africaine.

Taras, à la fois le fossoyeur de notre vie communautaire africaine et notre passeur vers la France.

Chapitre 3 – « Je suis français ! - Le français, j'le parle très mieux qu'vous, et j'vous merde ! »5

Taras, c'est mon père adoptif.

C'est grâce à lui que je suis devenu français -parfois, quand je suis énervé, je dis que c'est à cause de lui.

Taras, c'est un Français pas comme les autres.

Pas seulement à cause de son accent à couper au couteau, malgré les décennies passées à parler français.

Un Français venu des Carpates ukrainiennes.

Intégré dans les années 1950 à la légion étrangère.

Je n'ai jamais su comment il avait réussi à se glisser sous le rideau de fer soviétique.

Devenu français par le sang versé, après avoir été grièvement blessé lors d'une opération militaire.

Intervenant pour les services de renseignements, sa convalescence terminée.

Réalisant enfin des affaires en Afrique, sa lettre de démission envoyée à l'armée.

*

Quand j’étais adolescent, les récits de Taras avaient peuplé mon imaginaire débridé.

À travers lui j’avais voyagé sur plusieurs continents, mangé des plats exotiques, parcouru des centaines de kilomètres dans la forêt, tiré des coups de fusil, connu l’angoisse du guet-apens.

Même si j’ai finalement décidé de faire l’amour plutôt que la guerre, je crois qu’il n’est pas étranger à mon envie de changer à nouveau de pays, de partir à l’aventure, de me remettre en question.

*

Taras était parti vers le sud plutôt que vers le nord.

Il avait combattu en Algérie.

Il y était arrivé tout sourire, avec ses potes de la légion, pour une opération de pacification qui ne devait durer que quelques semaines.

Il n'avait rien contre les Algériens.

Et puis l'horreur de la guerre lui avait craché à la gueule, sans prévenir.

Des légionnaires avaient été égorgés.

Des potes de chambrée, des mecs comme lui, qui voulaient croquer la pomme de la vie à pleines dents, qui n'allaient pas à la guerre pour tuer, encore moins pour mourir, avaient été égorgés.

Il avait alors senti monter la haine en lui, comme une sève vénéneuse dans le jeune arbrisseau qu'il était.

Ses potes ne seraient pas morts impunément.

Quelqu'un devait payer.

Il n'avait rien contre les Algériens, mais des Algériens devaient payer.

Il fallait égorger pour retrouver les coupables ?

Il y était prêt.

Quelqu'un devait payer.

Cinquante années plus tard, loin des combats, il m’expliquait qu’il ne comprenait toujours pas comment la haine l'avait si subitement foudroyé, ravagé, expurgé de tout sentiment humain, et transformé en une sorte de bête assoiffée de vengeance.

Œil pour œil.

Dent pour dent.

Gorge pour gorge.

Heureusement qu'il n'avait finalement jamais dû en arriver là.

Heureusement que ses supérieurs l'avaient aidé, parfois obligé, à canaliser ses émotions vengeresses.

Cinquante années plus tard, loin des hommes et de leurs passions guerrières, il ne comprenait toujours pas comment un drapeau, une nation, une religion, pouvait amener un être humain à en attaquer un autre.

Était-ce si important d'être algérien, français, ukrainien ?

Était-ce si important d'être musulman, catholique, orthodoxe ?

Lui-même n'avait jamais bien su d'où il était.

Il était fier d'être devenu français, bien sûr, mais ne reniait pas pour autant son Ukraine natale, ni ne méprisait son Gabon d'adoption.

Il était Taras, c'était suffisamment compliqué comme cela.

Au cours de sa vie il avait rencontré tant de personnes venant de tant de pays différents, et constaté tant de fois qu'au-delà des cultures et des frontières on retrouvait une essence commune à l'humanité, les mêmes angoisses existentielles, les mêmes aspirations à vivre en paix, le même besoin de sécurité, physique et affective.

Alors pourquoi une minorité de personnes réussissait-elle à entretenir la flamme de la discorde universelle ?

À diffuser cette haine qui avait irrigué toutes ses veines lorsque ses potes avaient été égorgés ?

*

Cinquante années plus tôt, en Algérie, Taras ne se posait pas toutes ces questions, pas consciemment en tout cas.

Il s'en balançait même complètement.

Il était dans l'action, combattait vaillamment, prenait de temps en temps des risques insensés mais à chaque fois retombait sur ses pattes.

Pourtant, lors d'une opération apparemment anodine, il avait été touché.

Un relâchement coupable.

Il avait été sauvé une première fois par la solidarité et le courage d'autres légionnaires, n'hésitant pas à mettre leur vie en péril pour ramener son corps inconscient hors du champ de tir.

Il avait été sauvé une deuxième fois par le corps médical, une fois ramené à la caserne.

Il avait surtout été sauvé par sa rage de vivre, sa volonté de ne pas laisser ses copains en cours de route, d'aller au bout de son combat personnel et du combat collectif.

Malgré tout, il avait finalement dû les laisser, ses copains.

La blessure était trop profonde et nécessitait un rapatriement en métropole.

Puis une longue convalescence, trop longue pour un homme comme lui ne tenant jamais en place.

Taras ne pourrait sans doute plus jamais marcher sans béquilles, avaient diagnostiqué des médecins qui ne connaissaient pas son tempérament.

Marche après marche, les dents serrés pour mieux mastiquer la douleur, il avait remonté la pente de la rééducation.

N'écoutant pas le corps médical.

N'écoutant que son courage.

Et il avait marché à nouveau, très lentement, puis de plus en plus vite.

Puis il avait couru, sauté à nouveau.

Les médecins qui l'avaient opéré restaient bouche-bée, admiratifs devant ce corps abimé, qui pourtant fonctionnait à nouveau, téléguidé par une volonté hors norme.

*

Je crois qu’il en rajoutait quand même un petit peu sur sa guérison miraculeuse, mais je le laissais causer, cela lui faisait du bien d’en rajouter des louches, de faire le héros super vaillant.

Plus il se servait de vodka, et plus il était vaillant au combat.

Après tout, il n’y a pas de mal à se créer des légendes personnelles.

Tant qu’elles ne blessent personne.

Moi aussi je me raconte des histoires.

Sauf que je les garde pour moi.

Au fond de ma tête.

Au fond de mon cœur.

Au fond de mes nuits.

Je ne suis pas introverti, ni timide, je suis bien pire !

Pour l’instant.

Cela changera peut-être un jour.

Quand j’aurai pris confiance en moi.

*

Aveuglés par la volonté hors norme de Taras, aucun médecin n'avait en revanche diagnostiqué de blessure à l'âme chez lui.

Voyons, un dur à cuire de cette trempe-là ne fait pas de cauchemar comme un petit garçon !