Hôtel - Marguerite Burnat-Provins - E-Book

Beschreibung

Un hôtel sans clients observe le personnel dont les affres du passé remontent à la surface...

L’histoire d’ Hôtel prend place sur la côte marocaine, dans une ambiance plutôt étrange. En effet, l’hôtel vide devient le personnage principal, qui observe et juge les effets de l’ennui sur le personnel et le nouveau directeur de l’établissement. La chaleur est exténuante, les clients rares et, dans cet espèce de huis-clos, l’oisiveté devient peu à peu très pesante. Bref, tous les ingrédients sont réunis pour que le passé des personnages remonte à la surface. Et comme le dit si bien Rafik ben Salah dans sa préface, « de tout cela s’exhale une espèce d’absurdité qui n’est pas sans rappeler l’atmosphère de L'Etranger de Camus (…) sous le même soleil que celui d’Alger, dans cette atmosphère lourde où tout fait tache par manque d’harmonie, par absence de perspective de vie. »
Mais soudain, c’est l’effervescence…. et l’inimaginable se produit. Un dénouement que même le lecteur averti n’aurait pu envisager.

Découvrez ce huis-clos où l'hôtel est le héros et où se mêlent étrangeté et absurde, dans le Maroc des années 1930.

EXTRAIT

Le père Lang, donc, entre et sort dix fois. Réveillée et se tournant dans son lit, Mademoiselle Frida Walter bougonne : Ce qu’il est agaçant ! on croirait tout le temps qu’il y a des cambrioleurs, il finira par les attirer. Il est minuit, une heure, deux heures, il marche en se garant des trous à palmiers, il marche mais ne maigrit pas, à cause de cette voracité d’ogre, et malgré son inflation du cœur. Son approche fait fuir les lapins en balade hors des claies de roseaux. Il prétend ne pas pouvoir dormir. Dans sa poitrine, il perçoit un battement comme celui d’un marteau sur un matelas et il faut qu’il se lève. Mais à cinq heures, recouché, il peut enfin se reposer jusqu’à sept, après avoir couvé l’hôtel de sa protection paternelle. Grâce à Dieu, il lui est aisé d’en faire le tour, car il est isolé, du bled de trois côtés, en face l’immensité. Somme toute l’hôtel a l’air de ne pas savoir pourquoi il est là sinon pour contrarier, jusqu’à ce qu’il en perde le sens, le bonhomme qui l’a édifié. Car c’est devenu une obsession et, dans leur inaction, tous les hommes finissent par observer l’obsédé et par craindre une algarade.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Française, née à Arras en 1872, Marguerite Burnat-Provins accomplit des études de beaux-arts à Paris. A la suite de son mariage avec l’architecte veveysan Adolphe Burnat, elle ouvre une boutique d’art décoratif à Vevey puis travaille et expose dans son atelier à La Tour-de-Peilz. En 1898, elle découvre le Valais grâce à Ernest Biéler et rejoint les peintres de l’Ecole de Savièse. Elle se met à écrire, et illustre souvent ses livres elle-même. C’est en Valais qu’elle rencontre Paul de Kalbermatten, qui va bouleverser sa vie. Ses nombreux déplacements, de grandes épreuves et des ruptures douloureuses vont faire naître en elle des hallucinations qu’elle jette sur le papier ou la toile. Elle mourra à Grasse à l’âge de huitante ans. On peut voir ses œuvres à la Collection de l’Art Brut à Lausanne et au Musée des Beaux-Arts de Sion.

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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Couverture

Page de titre

PRÉFACE HÔTEL, UN PROTAGONISTE SINGULIER

En dialecte tunisien, un merveilleux sabir riche de nombreux parlers de la Méditerranée, l’on dit qu’on « a cultivé du foie » sur telle personne, tel objet, pour signifier que l’on a senti naître et grandir en soi de l’affection pour l’objet, la personne désignée.

C’est le sentiment que j’ai éprouvé à la lecture de ce manuscrit que m’a transmis Catherine Dubuis – amie et excellente biographe de Marguerite Burnat-Provins – en me demandant si j’avais le cœur à l’introduire auprès des lecteurs.

J’ai d’abord répondu par une « plissure de l’âme » qui était ma perplexité face à un honneur que je n’attendais pas. Passée la surprise, j’ai cherché ce qui pouvait justifier que l’on sollicitât ma plume pour préfacer Hôtel.

Dès sa première lecture, j’ai cru avoir compris pourquoi on m’honorait de cette noble tâche :

Marguerite Burnat-Provins a été, comme je suis, une « exilée » en Suisse. Elle a épousé un indigène comme je me suis engagé avec une autochtone. Elle a aussi – partiellement – déployé son œuvre en ce pays, comme j’essaie de le faire sous les cieux d’Helvétie.

La seconde raison se trouve dans ce que nous en dit sa biographe : le sentiment qu’elle avait de posséder « du sang maure » en ses veines, ce qui l’a conduite à rechercher et à trouver un ailleurs qui convînt à sa chair. J’ai fait l’inverse : des confins du désert, j’ai gravi les Alpes pour sauver ma peau. Mais ce faisant, chacun de son initiative, Marguerite Burnat-Provins et moi avons dû nous croiser !

Il y aurait encore d’autres connivences avec l’auteur de ce troublant Hôtel, dont l’action se situe précisément dans le septentrion de l’Afrique, en ses frontières ponantaises. Tout au bord de l’Océan menaçant, entre le Sahara infini et l’eau vaste de Rabbi.

Hôtel donc, sans déterminant, est un personnage à part entière et non un bâtiment servant de chambre pour les hôtes. Hôtel abrite certes des hommes, mais il vit aussi avec eux. Il vit cependant d’une autre manière en leur absence, car « libéré de l’agacement de ces désœuvrés [ses habitants], il prend alors un air plus détendu. Fardé de soleil, il ressemble à quelqu’un qui sourit, les yeux fermés. »

Un sourire jaune, à n’en pas douter, le lecteur s’en convaincra au fil des mots.

Cependant, quand il ouvre les yeux, que voit-il, Hôtel ?

Nous sommes au bord de l’Océan Atlantique, il fait un temps indéfinissable, entre un automne que voile le brouillard et un printemps que fouette le vent de sable. Un espace auquel rien ni personne ne semble pouvoir s’adapter.

Un monde en souffrance : des hommes inactifs et désenchantés, engloutis dans le vide et oppressés. Leur existence sans ouvrage, leur dégaine sans ancrage sont le morne reflet du sombre paysage sec et désert, immobile à jamais, en dépit de l’illusion de mouvement qu’apporte parfois une « ondée rageuse » mais qui « va si mal au pays. »

De tout cela s’exhale une espèce d’absurdité qui n’est pas sans rappeler l’atmosphère de L’Étranger de Camus, écrivant son œuvre dans le temps que Marguerite Burnat-Provins vivait à Ghajalca, sous le même soleil que celui d’Alger, dans cette atmosphère lourde où tout fait tache par manque d’harmonie, par absence de perspective de vie.

Car les hommes de Ghajalca, une quinzaine d’égarés venus de tous horizons, s’y ennuient du lever au coucher. On aborde la journée par : « On commence à ne rien faire ! on ne sait quel jour on est ! on a le cafard ! on trouve toutes les heures longues même quand il fait beau ! »

Tout ce petit monde stagne sous l’autorité mystérieuse d’un homme étrange : Otto Lang (dont on saura que c’est un faux nom), un géant, gros et vieux qui a cru qu’il réussirait à Ghajalca. Or il est là, comme par un coup du sort, inactif lui aussi et préoccupé, faisant croire au personnel de l’hôtel qu’il a ses idées ; mais cela ne dupe personne, car ces idées sont « si bonnes que l’hôtel est vide et fermé, avec l’aspect plus fermé qu’aucun hôtel fermé ! »

Ce sont très exactement seize hommes qui le disent entre eux. Parmi lesquels une demi-douzaine d’Arabes somnolents sur un banc peint en vert, sans doute la couleur mahométane aux yeux de la voix narrative, qui n’évite pas les clichés courants de l’Arabe indolent et paresseux par nature. Et c’est de l’un de ces Arabes-là que viendra l’apocalypse du récit.

Mais en attendant, on observe le vide. Des personnages se constituent, s’animent, prennent forme par leurs discours. On attend, on espère à peine.

Et puis soudain, de la léthargie, on passe à l’effervescence ! « On va peut-être enfin travailler ! »

On parle alors beaucoup, c’est parfois théâtral, mais on ne sait rien de ce qui va brutalement advenir. On travaillera certes, un peu, mais la léthargie reprendra ses droits, jusqu’à la survenue fatale de l’imprévisible qu’aucun lecteur n’est en mesure d’imaginer.

Dans ce roman, Marguerite Burnat-Provins nous donne une image peu courante de la condition de Colon que l’on tenait pour un homme puissant, assuré de son droit, riche et arrogant. C’est tout le contraire que nous offre cet excellent récit. Lang est en fin de parcours, mais il affecte de l’ignorer. Est-ce une prémonition de ce qui adviendra du colonialisme, une génération plus tard ?

La fin de ce récit sonne comme un glas. Car un Colon, ça gagne ou ça meurt.

Mais en ce roman, il était dit que personne ne gagnerait !

Rafik ben Salah

HÔTEL

Une auto vire et s’arrête près de l’entrée du bar. Les clients discutent, paient. La voiture s’en va.

– Ces gens-là, dit Bouget, se sont fait opérer par le chauffeur, il a exigé le retour.

– Pourquoi ? demande Lang.

– Parce qu’ils ont bien voulu le donner.

– Six kilomètres… c’était réglé. Moi il y a une chose que je ne fais jamais.

– Laquelle ?

– Prendre un taxi pour revenir de la ville… vingt-cinq francs ! Je n’en ai pas les moyens.

– Ah ! Je n’ai rien dit parce qu’on les remmènera avec la bagnole, ce sera de l’argent pour nous.

– Il en faut, soupire Lang, tout va assez mal.

Bouget hausse les épaules, on entend cette plainte cent fois par jour. Le gros Lang reprend sa promenade de long en large devant l’hôtel, une étoile resplendissante sur son crâne chauve, son ombre importante le suit. Dans leur enclos de roseaux, il va visiter les lapins qui se régalent d’un tas de cosses de pois. Un bon moment, pensant à autre chose, le géant demeure là, immobile. Bouboule, le jeune chien noir et blanc, dont on dit qu’il est de race ordinaire, s’approche du parc défendu, le maître le chasse, on l’a retiré du terrier en le tirant par la queue.

À cinquante mètres, sur la voie libre, passe au ralenti un lourd train de pierres ; cent soixante-deux wagons, durant huit kilomètres, portent des matériaux à Ghajalca1. Demain, ces blocs seront des maisons. La ville voisine s’étend, déferlante, à la cadence rapide d’un flot montant, on y entend les marteaux et les scies, les usines de ciment fument et poudroient, une vie de pays neuf bouillonne, c’est pourquoi Otto Lang a cru qu’il réussirait. Mais il est là, inactif et préoccupé, à côté des bienheureux lapins.

Bouget finit sa pipe en tournant autour des tamaris crevés, replantés trop près les uns des autres, une trentaine d’épouvantails loqueteux, condamnés à ne jamais reprendre, on a perdu là du temps et de l’argent. Quoique morts, Lang les fait arroser. Air connu : il a ses idées. Elles furent si bonnes, ses idées, que l’hôtel est vide, fermé, avec l’aspect plus fermé qu’aucun hôtel fermé. Il semble que les volets gris perle soient irrévocablement collés. Le personnel est au complet, même au sur-complet. Aucun de ses membres ne travaille.

Une demi-douzaine d’Arabes somnolent sur les bancs peints en vert. Les autres vont s’asseoir sur le rebord du trou à charbon judicieusement couvert d’une plaque et situé près d’une entrée qui mène au bureau. C’est un parloir devenu intime que ce retrait couvert, protégé par les piles des chaises à utiliser dehors. Une grande chienne noire, Ernestine, dort entre leurs pieds de fer. Elle est soignée comme un enfant par son ami Gilbert, le plongeur. Il vient là en compagnie du chef, Gambaron, d’Aldo Bianchini, le barman, et du valet de chambre, Bouget, pour fumer, causer, ou simplement s’étirer au soleil. Parfois les Arabes esquissent une bataille sans suite : Moussa le nègre, orné d’une seule boucle d’oreille, un anneau d’argent, les amuse. Pendant quatre jours, il a disparu.

– Où as-tu été ? demande Aldo, voir ta fatma ?

– Non. Ma fatma il est ici, dans li bled, trois pitis.

– Alors, tu es allé à Malanès ?

– Non, à Sidi Mansour.

– Voir qui ?

– Ton père.

– Tu es allé voir ton père ?

– Oui, ton père…

Et le cercle s’esclaffe autour du grand rire blanc de Moussa.

– Qu’est-ce qu’il dit ? demande Lang nonchalamment, dans sa barbe grise et blonde, sans s’arrêter. Du pied, il pousse un caillou, va plus loin, scrute l’océan, les mains derrière le dos, comme s’il attendait un navire. Ce qu’il attend, c’est le client qui viendrait mettre un terme à son angoisse de propriétaire d’immeuble pas loué.

Sous le voile bleuté des cigarettes, les employés se taisent. Entre eux, il y a le grand corps chaulé du bâtiment, avec tous ses locaux bouclés, pleins de silence et d’humidité. N’ayant rien à faire, on n’entretient rien. Jamais une fenêtre ne sourit à un rayon, les mobiliers de trente mille francs moisissent dans leur réclusion et absorbent, à travers les joints qui ne joignent pas, l’haleine de la mer.

Il n’est ici que des hommes touchés par la paresse et l’incurie coloniales. Seul, Otto Lang se ronge. Les uns sont revenus de très loin, ayant quitté l’Europe pour des destinations aventureuses ; le hasard rassemble ces quatre pour peu de temps, sans doute. À peine installés, ils sont repris par la hantise du départ.

– … Si on trouvait mieux, on s’en irait, dans ce pays-ci tout est à faire, on peut gagner des sous…

– Mais en as-tu jamais gagné autre part ?

– Que si, répond Bouget. Avant de m’échouer à Aïn Telma, j’étais en Casamance. Là, vous parlez de cacahuètes, on ne voit que ça, c’est à vous cacher le soleil. Ce qu’on faisait ? Recevoir, expédier, recevoir, expédier, toujours pareil. Une chaleur à tomber, un casque, une chemise, un pantalon en pelure et des espadrilles. J’avais rien que des équipes de femmes, des djoualas2 petites, toutes de la même taille, comme les filles d’une seule mère. Elles ont la peau douce et fine, de jolis traits, et elles travaillent ! Non, ce qu’elles travaillent. Les hommes, si je m’éloignais un instant du wharf, je les retrouvais couchés, elles jamais. Toute la journée des sacs de cinquante kilos sur la tête. Et pudiques ! Il ne fallait pas les toucher, c’était tout de suite : laisse-moi tranquille. Quand je n’en pouvais plus, j’en prenais deux pour me ramener, elles me tenaient sous les bras, il y en avait une qui s’appelait Toto Charlotte. J’allais me mettre de la glace sur les tempes, je buvais un coup de menthe et, quand je sentais revenir mes jambes, je repartais. C’était dur, mais il y avait quelque chose qui vous attirait.

Gilbert, le plongeur, écoute, baigné dans une persistante mélancolie.

– Moi, commence-t-il, j’étais dans la pampa, à deux cents kilomètres de Buenos Aires… sans rien ajouter.

Il a une figure racée, en amande, ses yeux lavés de cobalt, très doux, sont partis là-bas.

Comme un ours, Otto Lang continue son va-et-vient. Les garçons le trouvent vieux : cinquante-cinq ans, tandis qu’eux s’étagent entre quinze, l’âge de Brahim, et trente celui de Gambaron, le chef, tout rond sous sa cheminée de toile blanche, qui indique plus de bon vouloir que d’activité car il ne séjourne guère devant ses fourneaux, le second, Abdel Latif, fait à la fois la popote des roumis et le tagine des Arabes.

L’après-midi, Gambaron s’insinue dans son homard, une Hamilcar peinte en rouge vif. À peine ronfle-t-elle que déjà il a gagné le haut de cette ondulation qui borne l’horizon à l’est, du côté de Ghajalca. Pour un oui, pour un non et pour moins, chaque jour tout le monde, sauf Aldo, se rend en ville dans les trois autos : la rouge, la bleue et la noire. Ce qu’on y va faire reste mystérieux puisque Aïn Telma est atteint de chômage chronique et que les besoins sont réduits. Mais la cité juvénile c’est du vacarme, de la poussière, des dancings, des cinémas, des phonos qui déversent cent musiques assourdissantes sur les trottoirs, c’est la population cosmopolite, les poules et cette effervescence devenue un besoin.

– J’aime ça, dit Monsieur Walter, le directeur, très jeune homme trop nerveux, qui ne peut plus manger si on le met en colère, j’aime ça, il faut vivre !

Sur la route, une longue sangle grise, sans l’ombre d’un seul arbre, les véhicules se suivent, se croisent, sans répit. Beaucoup d’entre eux s’arrêtent un peu plus loin. On perçoit le claquement des portières, le bruit d’aujourd’hui entendu partout, mais comme elles ne sont pas pour l’hôtel, autant vaut aller se distraire ailleurs. La rouge, la bleue et la noire ne rapportent guère de provisions. Les éternels choux-fleurs se conservent par une grâce spéciale qui permet d’inscrire au menu quotidien : Choux-fleurs sautés.

En l’absence des hommes, l’hôtel, libéré de l’agacement de ces désœuvrés, prend un air plus détendu. Fardé de soleil, il ressemble à quelqu’un qui sourit, les yeux fermés. Ernestine dort, allongée, Bouboule est tranquille, les deux chats aussi. Dans sa cage de verre, Aldo doit sommeiller ; au cas d’une arrivée, toujours possible… il n’y a pas de congé pour le bar. L’âne, qu’on n’emploie jamais, prend un bain de pieds dans la mare jaune des soucis (on le destinait aux enfants), des pigeons blancs traversent le bleu, un chant arabe nasille sur le chemin des douars3, ce sont les bons moments.

Si, par hasard, il se trouve un amateur de thé ou plusieurs, le barman s’empresse comme pour cinquante personnes. Il fait marcher la T.S.F., n’y eût-il qu’un couple, il danse. Grâce à moi, dit Bianchini ; croyez-vous qu’ici quelqu’un s’occuperait de la musique ! Il fallait que j’y pense.

Mais cette animation dure trois quarts d’heure. Les clients sont debout, une dame appelle son chien : Viens ici, 201 ! et l’on repart.

Restent Ernestine, Bouboule, l’âne, les lapins, et l’immense ennui.

***

Cependant il est question d’un repas de noces.

La fiancée est venue, habillée de vert, une jeune échassière toute en longueur.

– Nous serons vingt-sept.

– Bien, Mademoiselle.

– Alors c’est ce menu-là, pour cent francs ?

– Oui, Mademoiselle.

– Tout compris ?

– Tout compris.

Elle monte à la salle à manger, redescend satisfaite.

Enfin ! dit Gambaron-cuisinier, je vais faire un peu de cuisine.

Et, pour servir, on engage quatre extras.

Le homard du chef fait une navette utile entre Aïn Telma et Ghajalca. D’habitude on va là-bas pour quoi faire ? pour tuer le temps, voilà un but : la noce.

Brahim, le Chleuh4 de quinze ans, chante en arrosant les géraniums qui finiront bien par pourrir, car ce mois de février n’est pas très chaud et il a plu. Mais c’est une idée du patron. Brahim gambade sur les appuis des balustrades blanches ; simiesque, avec son bec-de-lièvre, une fleur rouge derrière l’oreille, il personnifie l’insolence et pousse des sons aigus à vous percer le tympan.

Un homme, long et maigre, de ceux qui ont l’air de se déshabiller en marchant, passe dans son burnous ballant. Il interpelle Aldo :

– Ti veux di mandarines ?

– Combien ?

– Fil marchi, ouite francs douze.

– Oh ! là là.

– Si ti veux, six francs, combien i t’en faut ?

– Une douzaine ?

– Tiens, y a douze. Pour trois francs.

– Brahim, tais-toi ! crie le barman. Celui-là n’a jamais fini d’imiter le paon, les oies, et tous les animaux braillards. Mais il paraît que Monsieur Lang n’entend pas.

Devant l’hôtel, le vide. Rien que les tamaris défunts, les trous dans lesquels les autos tressautent. Ils sont destinés à une plantation de palmiers, mais, pour le quart d’heure on y jette de vieux papiers, un bidon rouillé, perforé, reste là de travers. Sur tout ce décor provisoire va briller une lumière de fête.

Le jour de la noce arrive, il est arrivé, les quatre extras aussi, en retard. Ayant accepté soixante francs, ils déclarent ne pouvoir travailler que pour cent. Aldo se dresse indigné.

– Fichez-moi le camp, tout de suite !

– Mais il est dix heures et demie, vous avez besoin de nous.

– Je vous dis fichez-moi le camp !

La manifestation a raté. Ils reprennent le car. Bouget met une veste blanche, Belkhacem aussi,

Aldo téléphone à son frère, en place à Ghajalca. Quand les autos s’annoncent, ils sont quatre pour les recevoir, et plus qu’extras… dit le barman, qui triomphe.

– La noce est là. Est-ce possible ! Le photographe met son appareil en batterie. C’est curieux, remarque-t-il, les jeunes filles, le jour de leur mariage, elles sont toujours jolies. L’assemblée, légèrement vêtue, frissonne sous la brise de mer.

– Restez dans la lumière, commande l’opérateur, avancez, là, là, c’est bien. La dame en rose, plus à droite, merci !

On a fait alterner une belle-mère et un beau-père, un monsieur, une dame, les mariés au milieu, le voile s’épandant comme une marée aux pieds de la jeune femme. Tout est prêt, y compris l’air godiche du conjoint, mais une voix crie : Et la corbeille ? On a oublié la corbeille ! Aldo, toujours malin, ne fait qu’un bond jusqu’au premier étage, s’empare du surtout de table, une jupe de velours miroir, bleue et volante, l’a suivi : Quelle bonne idée ! – Rien que de bonnes, Mademoiselle. Ils redescendent au galop, avec leur charge d’arums cerclés d’osier brun, largement enrubannés. On niche le tout, de la façon la moins naturelle, dans le brouillard du tulle, et allez-y, souriez !

Un déclic, le sourire passera à la postérité.

La noce va prendre l’apéritif. Aldo a les yeux plus frisés que jamais, il a dû voir quelque chose de drôle. L’hôtel est comme un corps paralysé dont la tête bouillonnerait. Il reste inerte, mais, à l’avant, il y a la chaleur des fourneaux, une cheminée fumante, des voix sur deux paliers, des silhouettes aux vitres, des couleurs, et une atmosphère spéciale qui sent le madère.

Vers quatre heures, les convives viennent digérer le long des palmiers étiques, sur le terre-plein agrémenté de traces persistantes de plâtras. Une grosse dame crie à son tout petit mari : Ça va Jojo ? et on rit.

– À cinq heures, le marié, qui courait vers son auto, revient rappelé par sa mère. Elle le surprend : Au revoir mon chéri, mon petit ! au revoir !

– Mon petit ! murmure le frère d’Aldo, pendant qu’elle y est, qu’elle le remette dans son maillot.

Le jeune ménage file, il est déjà en haut de la pente, et n’y est plus. Six heures, les invités ont disparu. C’est le silence, qui paraît toujours plus sourd où il y eut beaucoup de bruit. La voix de Gambaron s’élève :

– On a eu un peu de boulot, aujourd’hui, ça fait plaisir.

– Il y avait trop de monde à ce mariage, déclare Bouget.

– Trop de monde ? Vingt-neuf, la belle affaire.

– C’est encore trop, il ne devrait y avoir que les témoins. Après, quand on divorce chacun est content que ça se soit passé dans l’intimité.

– Que tu dis ! s’écrie Anselme, le comptable, et la gaieté s’en donne aux dépens de la vénérable institution.

Mais ceci, c’est l’effervescence passagère, la mousse au-dessus du bock, résorbée en quelques secondes, et le lendemain l’hôtel paraît plus morne. Là-haut, contre le vitrage de la salle à manger, s’alignent les ombres d’une cinquantaine de bouteilles vides, le personnel fait honneur aux restes.

Le père Lang ressemelle ses regrets, presque plus dépité d’avoir vu un jour comme il en faudrait tous les jours et la vraie recette ajoutée à son plaisir sadique de sentir parfois une chambre occupée par un couple d’occasion. Les garçons devinent sa peine et s’en moquent parce qu’ils estiment que la pitié pour un riche, c’est du luxe. Si on leur disait que, maintenant, il sent venir la gêne, ils ne le croiraient pas et cela ne serait pas fait pour les émouvoir, ils ne l’aiment pas, il ne sait pas se faire aimer.

Il a sa tête du berceau, avec une expression qui révèle l’impossibilité d’en avoir jamais une autre : étonnement des yeux, fraîcheur de la peau, gonflement puéril des joues, et le rire d’un homme pas fini. Il n’agit que comme un enfant pas très intelligent et se lamente. Il aurait pu fermer l’hôtel et supprimer du coup les seize ventouses qui fonctionnent à ses dépens. Le pourquoi de sa malchance lui échappe, tout a tourné au drame, un de ces drames purement matériels dans lesquels les millions passent à travers les pierres pour tomber au néant.

On est las de sa ritournelle :

– J’avais mon bon argent placé, il est vrai que ce n’était que du quatre et demi, mais c’était sûr.

– Qui vous a attiré ici ?

– Je me suis arrêté un matin sur cette plage. J’allais m’asseoir dans les rochers, je me disais : il faut que cet endroit soit lancé par un établissement capable de retenir la grande clientèle. Je ne voulais faire de tort à personne, ce n’est pas dans mon caractère, mais réaliser ici quelque chose de bien. Cette maison, commencée, avait été abandonnée à la suite d’un décès. Je l’ai reprise, modifiée, presque entièrement refaite, l’argent a filé.

– Ça c’est comme quand vous avez un habit un peu vieux et que vous voulez le moderniser, il ne va jamais.

Sous cette affirmation d’Aldo, Lang baisse le front, comme s’il recevait ses deux millions et demi et l’hôtel sur la tête. Indécis, à la fois méfiant et confiant à l’excès, faible, entêté, pusillanime et gueulard au besoin, c’est un petit esprit dans un grand corps.

– La distribution a été mal faite, observe Bouget, trop de viande et pas assez de fluide.

Quand Lang parle sa langue, l’allemand, il émet une voix de paysan, rocailleuse et dure, qui devient toute doucereuse s’il aborde le français. Sous sa négligence persiste l’aspect voilé de l’homme à son aise, le je-ne-sais-quoi du capitaliste, bien que celui-ci ait tendance à se camoufler en mendiant.

– S’il était vraiment à plat, suggère Bouget, que ferait-il ? Que fait-on quand on ne sait rien faire ? Il n’est pas à même de donner un ordre sensé, d’écrire une lettre d’affaires, de planter un arbre, de dresser un chien ou un employé. Il fuit de tous les côtés comme une pomme d’arrosoir, il gémit, il a la diarrhée mentale. Il cherche à économiser six sous, pour deux il fait une scène, mais le grand gâchis, on dirait qu’il l’organise exprès.

– On l’aide bien un petit peu, concède Gilbert avec un sourire communiste, mais enfin, Bouget, tu conviendras qu’il n’a que ce qu’il mérite ! Ce que nous méritons chacun, qui le sait ? Mais d’assister à la comédie qui se joue ici, c’est débilitant. J’aimerais bien m’en aller, j’en ai assez d’observer la prudence.

– Nous le disons tous et nous restons. Il nous croit enchaînés par la crise, avec nos salaires de misère, il voit bien que, pour l’instant, nous ne saurions pas où aller, c’est ce qui m’enrage le plus.

Un silence. La navette du patron le rapproche, il allonge le bras vers le terrain broussailleux qui s’étend au delà de la voie :

– Ne passez pas là, et, si vous y passez, ne vous y arrêtez pas, il y a eu un campement, c’est plein de puces. Je n’y ai plus pensé, hier j’ai traversé, j’en ai tué dix-neuf. Les femelles ont des pattes douces, mais les mâles ont des pattes dures et poilues, je les sens bien marcher sur ma peau.

Gilbert hausse les épaules : sa peau… sa peau ! malheur ! Tuer des puces, constate Bouget, c’est une occupation.

Lang se dirige vers sa maison, préexistante et minuscule verrue à laquelle l’hôtel est venu se coller. Comprimée, elle se dérobe, à l’abri du grand mur qu’il a fait élever en prolongement de la façade. Ayant peur, sans cesse, de quelqu’un ou de quelque chose, il la tient constamment fermée, tous les volets attachés. Un pigeon blanc est seul sur un petit hangar. La roue élévatrice du puits fleurit par-dessus le toit comme une grande pâquerette. On peut croire que, derrière la haute protection, il existe un parterre entretenu, des chemins au gravier net, des fleurs. Mais quand on contourne son enclos, une partie de la clôture, qu’il a négligée dans sa bizarre inconséquence, est si basse qu’elle permet de plonger dans le jardin. On découvre une bicoque hargneuse et fatale, comme il y en a dans les contes, humiliée de son abandon, prête à s’en venger. Le jardin est misérable, estampé en petits tertres ronds entourés de grosses pierres, qui semblent avoir servi à un jeu délaissé, il y végète quatre plantes privées de soleil, comme la vie d’Otto Lang est privée de gaieté. L’homme n’habite pas là, il y passe, toujours en fuite pour échapper à ses propres pensées. Que cachent ces fenêtres souillées, sans rideaux ? Rien sans doute qu’un lit, une table, une chaise, l’apparence est si dénuée.

En restant là, ne fût-ce que cinq minutes, on se sent imprégné par quelque chose de plus lourd que l’eau, d’aussi sombre que la nuit. Une implacable atmosphère d’angoisse et d’ennui pèse sur les plates-bandes rachitiques de pétunias et d’anthémis, sur les fragments de granit qu’il a apportés un par un. Agrandis en photo, ils singeraient la Cordillère des Andes, tels quels, ce sont les pointes d’une mâchoire désordonnée, de tous côtés traînent des objets hétéroclites, une longue chaîne pend à un crochet fixé dans un mur, un vieux collier de cheval pourrit dans un angle. Que fait donc Brahim qui vient là chaque jour s’il ne range rien de ce désordre de célibataire hypnotisé par une idée fixe ?

La pâquerette du puits tourne avec une plainte éraillée, tout ce qui est métal est rongé par les embruns. Le pylône rougi de l’élévateur découpe en triangles un grand paysage, la bougie trapue du phare s’estompe dans des gazes mauves, roses, irisées ; là-bas c’est le bled orangé, sous un ciel gris perle comme un jeune chagrin d’amour. La maison souffreteuse, absorbée, n’en voit rien. Elle subit le maléfice d’Otto Lang, qui la réveille sans but dix fois, vingt fois par jour, comme si, à peine introduit, il était rechassé par l’incurie même de ce seuil inhospitalier.

Le patron ne supporte pas l’ombre du paravent de pierre voulu par lui, ou plutôt commandé par un instinct qui sera tôt ou tard expliqué, si le hasard fait la clarté sur cette vie mal connue. En apparence, toute sa raison d’être est au dehors, dans l’attrait de la route qui doit, qui devrait amener l’affluence, comme un fleuve octroie la fécondité ; il est livré tout entier à l’anxiété du voir-venir, tandis que rien ne le sollicite dans cet intérieur hostile et dénudé. Ne peut-il donc pas s’y asseoir… y dormir… sans être assailli par des ombres ?

Dès l’aube, il paraît. Sur le terrain, il n’y a que lui et l’âne, cette autre victime. Il va, comme un calculateur qui aurait un dessein, mais, n’en ayant point, il s’arrête aussitôt, le front plissé, repart, traverse la voie, dans cette répétition déconcertante de gestes sans objet, et, toujours, finit par regarder longuement la mer qui ne refuse rien de ce qu’on lui envoie d’admiration, de douleur, de vague et ardente convoitise.

Il reste immobile, dans l’air vif, zébré de cris de mouettes. Si tôt, il ne peut pas entrer dans l’hôtel verrouillé à l’intérieur. Tout le monde dort. Un peu avant huit heures, on entend une porte s’ouvrir. C’est Aldo Bianchini, toujours frétillant et agacé d’avoir si peu l’emploi de son exubérance, coiffé de rayons froids sur ses cheveux noirs bleus, bien lissés. Il fait quelques pas dans la pureté matinale, n’ayant pas encore son intacte veste blanche, mais une chemise mauve, à rayures, qui le travestit.