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Marie Hyckz est mère célibataire. Et commissaire de police.
De petits arrangements en gros compromis, elle s’efforce d’être à la fois une mère acceptable et un flic efficace, mais des fillettes disparues, un meurtrier insaisissable et des rumeurs au sujet d’un mystérieux proxénète font monter la pression qui pèse sur ses épaules.
Au cœur de ces trois affaires, elle essaie également de venir en aide à Jeanne, l’amie de toujours, camée occasionnelle et pute régulière aux prises avec un flic véreux et, par-dessus tout, elle cherche à protéger sa fille des violences inhérentes à son métier. Quand le pire vient jusque chez elle mettre en péril la fragile et relative harmonie de son existence, c’est avec une détermination inébranlable qu’elle décide de faire justice et met tout en œuvre pour écarter la menace.
Une enquête féminine dans les milieux troubles de la prostitution...
EXTRAIT
Elle a trouvé. En moins de cinq minutes, Lila et elle riaient aux éclats. Moi je n’arrivais pas à ne pas penser aux horreurs qu’avait subies la fillette. Aux horreurs que ma Lila venait de découvrir. L’idée de l’autre petite encore aux mains de son tortionnaire depuis trois jours me hantait. Et je n’avais rien fait pour essayer de la retrouver depuis l’instant où j’avais quitté le bureau. J’ai donc repris ce satané dossier avec ses immondes photos et je suis retournée au bureau, laissant Lila et Jeanne se consoler ensemble de leurs maux de la journée. Je n’étais pas certaine de savoir de quoi je m’en voulais le plus, mais je m’en voulais à mort. Et plus encore j’en voulais au monstre qui avait provoqué tout ça.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Muriel Combarnous vit à Paris. Professionnellement plutôt portée sur les chiffres, elle consacre ses loisirs aux lettres, notamment à travers le théâtre et l’écriture de textes courts. Hyckz est son premier roman.
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Seitenzahl: 488
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Hyckz
Muriel Combarnous
Thriller
Dépôt légal octobre 2012
ISBN : 978-2-35962-317-8
Collection Rouge
ISSN : 2108-6273
©Couverture hubely
Création epub Lydie Itasse
© 2012 — Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Éditions Ex Aequo
6 rue des Sybilles
Dans la même collection
L’enfance des tueurs – François Braud – 2010
Du sang sur les docks – Bernard Coat L. — 2010
Crimes à temps perdu – Christine Antheaume — 2010
Résurrection – Cyrille Richard — 2010
Le mouroir aux alouettes – Virginie Lauby – 2011
Le jeu des assassins – David Max Benoliel – 2011
La verticale du fou – Fabio M. Mitchelli — 2011
Le carré des anges – Alexis Blas – 2011
Tueurs au sommet – Fabio M. Mitchelli — 2011
Le pire endroit du monde – Aymeric Laloux – 2011
Le théorème de Roarchack – Johann Etienne – 2011
Enquête sur un crapaud de lune – Monique Debruxelles et Denis Soubieux 2011
Le roman noir d’Anaïs – Bernard Coat L. – 2011
À la verticale des enfers – Fabio M. Mitchelli – 2011
Crime au long Cours – Katy O’Connor – 2011
Remous en eaux troubles –Muriel Mérat/Alain Dedieu—2011
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La sève du mal – Jean-Marc Dubois - 2012
L’affaire Cirrus – Jean-François Thiery – 2012
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La mort en héritage – David Max Benoliel – 2012
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7 morts sans ordonnance – Thierry Dufrenne – 2012
Stabat Mater – Frédéric Coudron –2012
Outrages – René Cyr –2012
Montevideo Hotel – Muriel Mourgue –2012
Sequences meurtres – Muriel Houri –2012
Hyckz – Muriel combarnous - 2012
La verticale du mal – Fabio M. Mitchelli – 2012
Réquiems – Frédéric Courdron – 2012
La mort à pleines dents - Mary Play-Parlange – 2012
Hyckz – Muriel Combarnous – 2012
Sommaire
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Tout le monde turbinait et personne ne ménageait ses efforts, mais au final on brassait beaucoup d’air et on n’avançait pas. Il y avait foule dans les bureaux depuis qu’on avait retrouvé le corps de la première gamine ce matin, mais les renforts, les journalistes, les pontes, ça faisait beaucoup d’agitation, sans rien changer au fait qu’on n’avait pas l’ombre d’un indice et encore moins de piste. J’étais dérangée sans cesse, impossible de bosser dans ce tapage. Mais tant qu’on n’avait pas de corps, on devait considérer que la deuxième fillette, elle, était encore en vie, alors j’ai pris mon dossier et je suis rentrée essayer d’éplucher tout ça plus efficacement à la maison.
Je cherchais mes clés quand elle est sortie de l’ombre dans mon dos :
— Marie…
— Ah ! Jeanne ?... Tu m’as fait peur.
Elle se tenait en bordure du halo de lumière de l’ampoule rescapée du palier.
— Marie… j’ai besoin…
— Bon sang ! Jeanne, t’as vu ta tête ?
— J’ai…
— Je t’ai dit de pas te pointer ici quand t’es pas en état, Jeanne ! Lila est là !
— Marie… s’il te plaît… c’est… je… aide-moi.
— Merde !
— Marie…
Elle s’était avancée un peu dans la lumière. J’avais cru d’abord qu’elle était défoncée, mais manifestement elle s’était fait tabasser.
— Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
— C’est… c’est rien, je… je peux juste venir me… enfin…
— Te remettre en état ?
— Voilà.
— Y a du boulot.
Je ne pouvais pas la laisser dehors comme ça.
— Bon, tu entres, mais tu files direct à la salle de bain, hein ? Je ne veux pas que Lila te voie comme ça, compris ?
— OK.
— T’es en manque ?
— Non.
— Tu vas l’être d’ici combien de temps ?
— Je suis clean.
— Sûr ?
— Promis.
Je l’ai fait entrer et elle est passée comme une ombre dans mon dos. Lila était contente de me voir rentrer si tôt. J’ai posé manteau et dossier en papotant un peu avec elle, avant de lui expliquer que Jeanne était là et qu’elle avait un peu besoin de moi.
— Elle est là ?
— À la salle de bain.
— Ben elle arrivée quand ?
— En même temps que moi.
— Et elle m’a pas dit bonjour ?
— Oh, tu sais, elle s’est toute salie de la tête aux pieds en tombant et je crois qu’elle a un peu honte…
Lila a ri et n’a pas posé plus de questions. Je me demande toujours si elle ne fait pas semblant de croire mes histoires, quand elle sent que la vérité m’embarrasse. J’ai entendu l’eau couler à la salle de bain et je suis allée y rejoindre Jeanne.
— Alors, raconte… Mais… Jeanne ! Tu te vides de ton sang !
Je ne voyais pas bien d’où elle saignait, mais la baignoire semblait devenir rouge.
— Qui t’a fait ça ?
— Laisse, Marie, c’est…
— Même s’il a payé, le type n’avait aucun droit de…
— C’est pas un client.
— Qui alors ?
— Écoute, c’est pas si grave, je…
— Pas si grave ? Jeanne, mais tu t’es vue ? Alors, c’est qui ? Me dis pas que tu t’es dégoté un mec assez…
— Non, non…
Elle avait l’air épuisée. Je n’avais pas l’habitude de lui trouver bonne mine, mais là elle faisait carrément peur.
— Il faut aller à l’hôpital et porter plainte.
— Non.
— T’as besoin de soins et… tu t’es fait violer ?
— Je m’en remettrai, tu sais.
— Et lui remettra ça à la première occasion ! Il faut porter plainte.
— Ça servirait à rien.
— Les flics arrêtent parfois les méchants, tu sais.
— C’est un flic.
Et merde.
— T’es sûre ?
— Ah ça !
— Tu sais où il bosse ?
— Aux stups. Mais laisse, Marie, c’est bon…
— C’est bon ? Tu viens te vider de ton sang dans ma baignoire parce qu’une ordure de flic pourri t’a dérouillée et tu me dis que c’est bon ?!
— Chut ! Lila…
Moins fort, oui. Mais l’idée qu’un salopard utilise sa carte de flic pour… ça, ça me rendait malade.
— Alors, qui aux stups ?
— Je sais pas son nom. Nous on l’appelle Trouduc.
— Qui ça, nous ?
— Ben, les filles, quoi.
— Vous lui avez donné un nom ?
— C’est que… c’est un genre d’habitué, en quelque sorte.
— Tu veux dire que c’est pas la première fois qu’il…
— Non… ça dure depuis un moment, mais… disons qu’il devient plus régulier et plus violent et… mais on va s’en occuper, t’en fais pas, Marie.
L’idée d’une bande de prostituées en colère décidant de s’occuper d’un ripou armé et violent ne me disait rien qui vaille.
— Laisse ça aux professionnels, Jeanne. On va trouver qui c’est et je vais faire le nécessaire.
— Tu vas te faire mal voir si tu t’en prends à un collègue.
— T’occupe. Il est comment ?
— Assez grand. Costaud. Genre robuste, tu vois ? Des mains comme des battoirs, un cou de taureau… Brun. Grosse queue qui tire à droite…
— Jeanne.
— Hein ? Ah… oui… euh… Tignasse épaisse. Il grisonne légèrement. Gros sourcils. Les yeux clairs.
— Hm… J’en vois un qui ressemblerait bien à ça. Un con qui traîne une réputation sulfureuse et qui adore ça… Je te montrerai une photo, tu me diras. Bon, on fait venir le médecin alors ?
— Non, non… ça va aller. Regarde, je saigne déjà plus.
On a passé un moment à panser et pommader ses plaies. Elle reprenait peu à peu visage humain.
— Allez, Marie, file voir Lila. T’es rentrée tôt pour elle, je suppose.
— Non, pour bosser. Enfin ça me permet de profiter d’elle aussi, bien sûr, mais… Attends.
Je suis allée chercher un pantalon et un pull dans ma chambre.
— Tiens, tu mettras ça. Et… t’as du maquillage ?
— Tu veux qu’on sorte ?
— Mais non, pour… camoufler un peu tes bleus… pour Lila.
— Ah… euh… je ne sais pas si j’ai grand-chose sur moi, non. Mais t’en as pas toi ?
— Je me maquille jamais. Tu fouilleras dans les tiroirs, là, j’ai peut-être un vieux fond de teint qui traîne. Tu m’appelles quand t’es prête, avant de nous rejoindre ?
— Pour voir si je suis présentable ?
— …
— OK. Et… merci.
— De rien frangine.
Je lui ai collé un gros bécot sur le front et je suis allée retrouver Lila, qui trônait comme à l’accoutumé au milieu de papiers divers éparpillés par terre au milieu du salon. J’ai attrapé la pile de dessins qu’elle venait apparemment de faire. Je ne savais pas bien dans quel sens les prendre.
— C’est quoi, ma chérie ?
— Ben c’est la fille morte.
— Pardon ?
— La petite fille morte, comme sur les photos.
C’est là que j’ai à la fois identifié la paperasse étalée au sol et reconnu ce que Lila avait dessiné. Elle avait pris modèle sur les photos de la scène de crime de mon dossier et avait dessiné la môme lacérée dans la position exacte dans laquelle elle avait été retrouvée et selon les différents angles de vue des photos du dossier.
— Qu’est-ce qu’elle a eu ?
J’étais tétanisée. Une petite fille ne devrait jamais être confrontée à l’image, ou même à l’idée d’une enfant de son âge ayant subi les pires outrages avant d’être tuée à petit feu.
— Hein, elle a eu quoi ?
— Lila, il ne faut pas toucher mes dossiers du travail. Jamais !
J’ai rassemblé rageusement les papiers et les photos qu’elle avait sortis et je les ai rangés, avant de prendre ses dessins et de les déchirer, submergée par une colère que je ne savais pas contre qui diriger.
— Eh ! Pourquoi tu fais ça ? Mes dessins !
— C’est interdit, ma chérie. Personne ne doit savoir ce qu’il y a dans mes dossiers et personne n’a le droit de voir ces photos. Si on apprenait que tu as regardé…
— J’irais en prison ?
— Non, mais… Il ne faut jamais fouiller dans mes affaires du bureau, d’accord ?
— D’accord.
Elle boudait. Et moi je flippais. Ce que le type avait fait à cette gosse m’avait retourné l’estomac. Alors quel effet pourraient avoir ces photos sur une petite fille ? Sur ma petite fille ?
— T’as même pas dit si ils étaient beaux, mes dessins.
— Mon ange… Tu dessines très bien. Mais ces dessins-là… Écoute, je suis désolée, mais on ne peut pas garder ça. Et tu ne dois en parler à personne, d’accord ?
— Hm.
Putain ! J’aurais mieux fait de rester au bureau, tiens ! J’ai bazardé les dessins en confettis dans le vide-ordures et Jeanne m’a rappelée.
— J’arrive ! Lila… Viens-là mon cœur…
Je l’ai prise dans mes bras parce que quand on ne sait pas quoi dire, un câlin est toujours une bonne idée.
— Ça va ?
— Hm.
— Tu es sûre ?
— Oui, oui…
— Tu n’as pas eu… peur ?
— Peur ? De toi ?
— Mais non… des photos.
— Bof. Pourquoi ?
— Pour rien… Alors tout va bien ?
— Hm.
— Mouais… tu es fâchée, mais sinon ça va ?
— Oui.
— Bon.
Je l’ai laissée faire la tête pour aller vérifier ce que Jeanne avait fait de la sienne. C’était plutôt pas mal.
— T’as trouvé mon fond de teint on dirait ?
— Je l’ai foutu à la poubelle.
— Ah bon ?
— Tu l’avais eu pour tes quinze ans, non ?
— Pourquoi ?
— Il avait tourné. Il pue. Tiens, sens !
Effectivement son visage sentait… bizarre.
— J’en ai mis quand même pour Lila, hein, mais je te préviens que si je fais des boutons tu me paies les soins !
— Hm.
— Qu’est-ce qu’y a ?
— Hein ?
— T’as l’air… contrariée.
— Ah… ouais, non, c’est rien. Le boulot. Allez, viens dire bonjour à Lila… Ah, au fait : tu t’es salie en tombant, hein...
— Salie en tombant ?
— Hm.
— En tombant où ?
— Je sais pas, moi ! Dans une bouse…
— À Paris ?
— Ouais, ben tu trouveras bien hein !
Elle a trouvé. En moins de cinq minutes, Lila et elle riaient aux éclats. Moi je n’arrivais pas à ne pas penser aux horreurs qu’avait subies la fillette. Aux horreurs que ma Lila venait de découvrir. L’idée de l’autre petite encore aux mains de son tortionnaire depuis trois jours me hantait. Et je n’avais rien fait pour essayer de la retrouver depuis l’instant où j’avais quitté le bureau. J’ai donc repris ce satané dossier avec ses immondes photos et je suis retournée au bureau, laissant Lila et Jeanne se consoler ensemble de leurs maux de la journée. Je n’étais pas certaine de savoir de quoi je m’en voulais le plus, mais je m’en voulais à mort. Et plus encore j’en voulais au monstre qui avait provoqué tout ça.
2
Les bureaux n’avaient pas désempli et la même impression de fouillis et d’agitation y régnait toujours. Je comptais foncer droit à mon bureau en essayant de ne me faire coincer par personne quand j’ai stoppé net en voyant le type qui semblait attendre au bout du couloir. J’avais l’impression de l’avoir beaucoup vu ces trois derniers jours. J’ai passé une tête dans le bureau des inspecteurs et Dubuze était là.
— Viens voir !
— Quoi ?
— Le type, là-bas, qu’a l’air de pas savoir quoi faire de ses mains…
— Et ben ?
— Tu lui as pas parlé hier ?
— Ah ouais, si, t’as raison. Pendant l’enquête de voisinage.
— Il habite dans le coin où les filles ont disparu ?
Dubuze a sorti son calepin et parcouru ses notes rapidement.
— Euh… Non. Enfin c’est pas pour ça qu’on lui a parlé. Je sais plus pourquoi il était là, mais il disait avoir vu les filles avant qu’elles disparaissent et… Qu’est-ce qu’il y a ?
— Rien… attends…
J’ai sorti les photos de la scène de crime.
— Bingo ! Tiens, regarde, il est là. Va le montrer aux parents des mômes et demande-leur s’ils savent qui c’est.
— Je crois qu’ils sont toujours dans les murs… je reviens.
— OK. Moi je vais voir ce qu’il veut.
J’avais ce genre d’intuitions que j’aime tout autant que je les redoute. De celles qui peuvent te résoudre une affaire d’un claquement de doigts, tout comme elles peuvent t’obséder et pourrir une enquête dans les grandes largeurs quand elles sont foireuses. J’avais encore jamais réussi à distinguer les bonnes des mauvaises avant qu’il ne soit trop tard. Pour autant, pas question d’en laisser passer une.
Je suis allée trouver le gars, qui m’a dit qu’il pouvait peut-être aider pour l’enquête. J’étais fébrile. J’étais sûre de tenir l’ordure qui avait commis ces monstruosités. Les gosses. Ma Lila… Je l’ai installé dans une salle d’interrogatoire sans la moindre raison valable de le faire, mais l’avantage du désordre ambiant était que mes faits et gestes passaient à peu près inaperçus.
— Asseyez-vous monsieur… ?
— Francisse.
— Monsieur Francisse. Je reviens dans une minute.
Je suis sortie et je l’ai enfermé, autant pour être sûre qu’il ne se carapate pas que pour lui foutre un peu la trouille. Je suis allée aux toilettes me passer de l’eau sur le visage et essayer de me calmer un peu. Je revoyais les dessins aux traits délicats de ce corps supplicié qu’avait soigneusement réalisés ma Lila et j’enrageais. Je me suis de nouveau aspergé le visage d’eau fraîche, sans vrai résultat sur mes nerfs. Je suis passée prendre mon flingue à mon bureau et je suis retournée voir le monstre.
J’ai pris tout mon temps pour verrouiller la porte derrière moi et m’assurer qu’il voie bien mon arme.
— Vous… vous m’aviez enfermé, madame…
— Commissaire.
— Commissaire. Je suis en état d’arrestation ?
— Vous avez quelque chose à vous reprocher ?
Il était déjà mal à l’aise. Un peu d’intimidation ne nuit pas aux aveux. Je l’ai regardé en silence un moment, autant pour entretenir le malaise que pour chasser de mon esprit l’image de ses mains sur des corps frêles de petites filles. Mais il restait une gosse peut-être encore en vie et le temps pressait. Tant pis pour le sang-froid.
— Où est-elle ?
— Hein ?
J’ai poussé violemment la table pour le coincer avec sur sa chaise et je me suis penchée vers lui.
— Où est l’autre gamine ?
— …
— Morte aussi ?
— Non ! Je…
— Alors qu’as-tu fait d’elle ?
— Rien, moi je…
— Où elle est ?
— Mais…
— OÙ EST LILA ?
— Quoi ?
J’ai attrapé ses cheveux et je lui ai écrasé le visage sur la table. Mon téléphone a sonné. J’ai lâché le type qui me regardait l’air affolé. Du sang commençait à perler de son nez. J’ai répondu.
— Quoi ?
— C’est Dubuze. Les parents le connaissent pas, le gars. Ils l’ont vu, mais ils croyaient que c’était quelqu’un de chez nous.
— Ben tiens.
— T’es où, là ?
— En salle d’interrogatoire.
— Ah ? Pourquoi ?
J’ai raccroché sans répondre et me suis retournée vers Francisse.
— C’est foutu pour toi. Moi j’étais le bon flic. Le mauvais arrive. Tu ferais mieux de me dire où est la môme.
Il avait un regard implorant, j’ai même eu l’impression qu’il allait pleurer. Alors je lui ai collé mon flingue sur la tempe.
— C’est ta dernière chance.
Quand Dubuze est arrivé peu de temps après, j’ai bien cru qu’il allait défoncer la porte. J’ai ouvert et il m’a lancé un regard plein de questions, puis de reproches en voyant le visage du type en sang et l’arme que j’étais en train de ranger.
— On fonce Dubuze ! Rameute la cavalerie !
— Quoi ?
— Je sais où elle est. Magne !
On est partis toutes sirènes hurlantes à l’adresse que m’avait donnée Francisse. Je croisais les doigts pour ne pas m’être fait avoir et pour que la gamine soit bien là et encore en vie. Le silence que Dubuze s’est efforcé de garder en chemin était pesant. Sur place, on a défoncé les portes de toutes les caves de l’immeuble et on a fini par trouver la gosse. En mauvais état, mais vivante. Je me suis approchée d’elle doucement pour essayer de la rassurer.
— Ça va aller maintenant. C’est terminé.
— Il est parti le gros monsieur ?
— Le gros monsieur ?
— Celui qui nous a fait mal, à Laurine et moi...
Gros ? Ça veut dire quoi, gros, dans les yeux d’une môme de huit ans, enlevée, maltraitée et traumatisée par un adulte ? Je lui ai montré un infirmier qui attendait devant la porte et avait le même genre de stature que Francisse.
— Un gros comme celui-là ?
— Non ! Il est pas gros, lui !
Merde.
— Il ne te fera plus de mal maintenant, ne t’en fais pas.
J’espérais que l’avenir me donnerait raison et j’ai confié la petite aux soins de l’infirmier. J’ai dû quitter les lieux assez rapidement parce qu’on a eu un autre appel. Un suicide.
3
Francisse, le gars que j’avais malmené avant de le laisser sans surveillance, balançait au bout d’une corde sous un pont. Merlot, le divisionnaire, était là. Je regardais le corps en essayant de mesurer tout à la fois la masse des emmerdements qui allaient me tomber dessus et le poids de la culpabilité que j’allais devoir porter. Une seule chose était sûre pour le moment : ce type n’était pas gros. Alors quoi ? Un bon citoyen désireux d’aider la police, tombé par malchance sur une gorgone irascible ? Son visage avait une drôle de teinte violacée, sous la lumière diffuse des lointains lampadaires mêlée à celle des gyrophares. Une tête d’innocent ? Pourquoi un innocent irait-il se pendre plutôt que de s’offrir ma tête sur un plateau ? Entre l’obscurité et son nez éclaté par mes soins, je ne voyais pas ses yeux, mais je les devinais accusateurs, quoique déjà vitreux.
Mais c’est quand même bien lui qui me l’avait filée, cette adresse. Il savait. Il savait et il s’est pendu. Complice ? Et puis ? Même coupable, ce type n’aurait pas dû crever ce soir, alors quoi qu’il ait pu être entre « innocent » et « pas tout à fait coupable », j’étais mal. On m’avait vue avec lui… Combien ?... une heure, deux ?... Pas longtemps en tout cas avant qu’on ne le retrouve accroché sous ce pont. Sûrement pour ça que Merlot était là, d’ailleurs. Un divisionnaire, ça ne se déplace pas au moindre pendu. Je n’arrivais pas à décrocher mon regard du corps. J’étais comme hypnotisée par son léger balancement et, tant que je le regardais, je n’avais pas à affronter le regard et les questions des autres. Comment j’allais sauver mes miches, sur ce coup ? Et est-ce que je pourrais sauver à la fois mes miches et ma conscience ? Le salut est arrivé de façon parfaitement inattendue par Merlot :
— Hyckz.
— Merlot.
— Paraît qu’il a un rapport avec les disparues ?
— C’est lui qui m’a donné l’adresse où on a retrouvé la petite tout à l’heure.
— Ah ! Ben voilà un bel aveu, ma foi ! Je tue, je culpabilise, j’épargne la deuxième et je me pends. Affaire bouclée. Beau boulot, Hyckz.
— C’est peut-être pas si simple…
— Allons, on va pas bouder son plaisir, hein.
On va pas, non. Même si la notion de plaisir dans le cas présent me paraissait assez floue.
Paradoxalement, on n’a pas été trop sollicités le soir même, sans doute parce qu’il était déjà tard et qu’on sortait tous de trois jours de boulot harassant. J’avais du mal à soutenir le regard de Dubuze, mais je n’ai pas pu me défiler quand il m’a proposé d’aller boire un verre. Et puis c’était une bonne façon de terminer une journée pareille.
On s’est retrouvés dans une boîte dont le seul intérêt à mes yeux était qu’elle rendait difficile le dialogue tout en facilitant largement l’ivresse. Ce qui n’a pas totalement découragé Dubuze.
— Qu’est-ce qui t’a pris avec ce type ?
— Il m’a dit ce que je voulais savoir…
— Marie ! C’est pas des méthodes, ça ! Qu’est-ce que t’as foutu ?
— …
— Marie…
— C’est Lila.
— Quoi Lila ?
— Elle a vu… elle est tombée sur les photos de la gosse de ce matin et… Putain Franck ! J’étais folle de rage !
— Et qu’est-ce que ce type a à voir là-dedans ? T’avais ramené le dossier chez toi ?
— Hey ! C’est pas moi qu’ai lacéré la gamine, hein !
— Mélange pas tout ! Ce mec n’a strictement rien fait à ta fille, Marie. Si le dossier traînait chez…
— Il traînait pas, OK ? Allez, fous-moi la paix, tu peux pas comprendre… Va plutôt nous chercher un autre verre.
On a laissé tomber le sujet, qui reviendrait probablement bien assez sur le tapis dès le lendemain, et un verre après l’autre, j’ai commencé à allumer Dubuze comme une folle. Il avait trop bu lui aussi, du coup les questions de hiérarchie ou de bienséance ou que sais-je encore ne nous ont pas encombrés longtemps. Je voulais me faire sauter et il voulait tirer un coup. Un moyen comme un autre de libérer les tensions. J’ai fini par l’entraîner aux toilettes dans une espèce de frénésie sexuelle parfaitement inappropriée, mais incontrôlable. Il s’est laissé faire avec le sourire béat du type qui ne comprend pas, mais qui apprécie. Vu l’heure qu’il était, les gogues puaient l’urine et le vomi, mais je n’en avais pas grand-chose à faire, je n’étais pas en état. À peine arrivés, on s’est retrouvés en un rien de temps le pantalon sur les chevilles. Son excitation faisait plaisir à voir et j’ai vite posé un pied sur la cuvette poisseuse, une main sur la chasse d’eau et de l’autre j’ai pris son sexe pour le guider en moi. À peine m’a-t-il pénétrée que j’ai dû le virer brusquement et me tordre en deux pour vomir tripes et boyaux dans les toilettes déjà dégueulasses.
À genoux, la tête dans la cuvette, les fesses à l’air et de la gerbe plein les cheveux, je n’osais plus me relever et croiser son regard. Surtout que je craignais de croiser son sexe encore gonflé de désir frustré et je ne me sentais pas capable d’assumer ça tout de suite. Il est sorti doucement et a refermé la porte. Alors seulement j’ai pu me mettre à pleurer.
Il m’a attendue pour s’excuser. S’excuser. Même pas pour retenter le coup ou s’assurer que je n’allais pas le faire muter. On a passé le reste de la nuit à marcher et à parler et, bizarrement, cet épisode scabreux semblait devoir consolider la relation de confiance qui nous liait déjà et instaurer entre nous une relative intimité, que n’ont pas habituellement les gens qui s’envoient en l’air dans des toilettes publiques. On ne reparlerait sans doute jamais de cette nuit et des confidences qu’elle avait permises, mais on en savait désormais chacun un peu plus des fêlures de l’autre.
Comme prévu, la journée du lendemain a été consacrée aux questions nombreuses autant que variées sur tous les événements de la veille. En revanche, Merlot avait d’ores et déjà ficelé toute l’affaire du suicide et les choses en sont restées là pour la version officielle. « Pris de remords, le tortionnaire avait indiqué où trouver la seconde fillette avant de se pendre. » Officiellement, je ne l’avais pas cogné une heure avant. Officiellement, personne n’avait de « doute raisonnable » quant au fait qu’il soit coupable. Officiellement, son fils était venu le reconnaître à la morgue. Officiellement, il n’avait émis aucune objection quant aux conclusions de l’enquête que nous n’avions pas vraiment menée. Officiellement, le rejeton et seul héritier, qui partageait la vie et l’appartement de son père à l’adresse où nous avions retrouvé la gosse, était obèse. Le genre de type qu’on peut assez naturellement appeler un « gros monsieur ».
Officieusement j’ai fait un choix.
4
J’avais facilement identifié Trouduc, le salopard qui avait mis une raclée à Jeanne. C’était un inspecteur des stups connu pour ses méthodes limite, mais efficaces. J’avais surtout l’impression que personne ne les connaissait vraiment, ses méthodes, et que personne ne voulait savoir. Il terrorisait ses collègues les plus intègres et laissait sa hiérarchie s’enorgueillir des succès qu’elle ne devait qu’à lui, alors tout le monde lui fichait la paix.
Même s’il ne s’en était pas pris à Jeanne, je l’aurais détesté.
Je l’ai coincé quand il sortait des toilettes. Pas trop loin des bureaux pour qu’on nous voie bien, mais assez pour qu’on ne nous entende pas.
— Inspecteur !
— Oui ?
— Commissaire Hyckz, criminelle.
— Oui, oui, j’ai entendu parler de vous.
Il a dit ça avec un sourire en coin et un regard concupiscent qui m’ont fait l’effet de me retrouver à poil devant un parterre de vieux pervers. Ce type transpirait le vice.
— J’ai entendu parler de vous aussi.
— Mmmmm…
Il s’est passé la langue sur la lèvre et j’ai eu envie de la lui faire avaler.
— Une plainte pour viol et coups et blessures, ça ferait tache, sur votre dossier, ou vous avez déjà ça en stock ?
Il a ricané. Ce sale type a ricané.
— Je ne crois pas vous avoir violée, commissaire. D’ailleurs vous auriez adoré et…
— Tais-toi gros porc !
— On se tutoie ?
— Lève encore la main sur une seule des pauvres filles que tu terrorises avec ton flingue ou des menaces d’arrestation, et je te jure que je t’envoie en taule en moins de temps qu’il ne t’en faudrait pour remballer ta queue.
Il a eu cette fois un regard… compatissant, que j’ai trouvé presque pire que l’air lubrique qu’il affichait jusque-là. Cette ordure se croyait intouchable.
— Je devrais peut-être en toucher tout de suite un mot à ta hiérarchie, histoire de calmer tes ardeurs ?
Il s’est contenté de me fixer encore un moment avant de me tourner le dos et de rejoindre son bureau.
Je n’espérais qu’à moitié qu’il ait pris mes menaces au sérieux, parce qu’il savait comme moi que si j’avais vraiment eu les moyens de le faire tomber, je l’aurais fait sans avertissement. Ce que j’espérais en revanche, c’était l’inciter à revoir à la baisse ses prises de risque et à se calmer un peu.
Il était déjà en grande conversation avec un collègue à l’autre bout du long couloir qui desservait les bureaux, quand je me suis enfin sentie assez solide sur mes jambes pour repartir sans ciller.
5
C’était une journée comme on attend toujours qu’il en arrive une pour pouvoir enfin s’occuper de la paperasse. Une journée tranquille. Une journée où on s’ennuie.
On a tendance à penser que quand la police s’ennuie, c’est que le monde va mieux, mais c’est faux, ça veut juste dire qu’on est en retard sur les criminels.
J’avais déjà soulevé, soupesé et déplacé au moins une fois chacune des piles de papiers qui jonchaient mon bureau. Je m’apprêtais à recommencer l’opération avec la première pile quand Tellier est entré en trombe. Avant de ressortir aussi vite pour recommencer son entrée, en frappant d’abord.
— Oui, Tellier, entrez…
— Patron, y a un macchab’ pour nous à République !
— Respirez, Tellier.
Tellier. Pas un mauvais élément. Motivé, sérieux, presque joli garçon… mais toujours tout fou. Chaque nouvelle affaire le mettait dans un état d’excitation qui le faisait ressembler à un môme qui vient d’avoir son premier bon point. On ne peut pas dire que ça nuisait à son travail, mais ça le faisait passer pour un éternel débutant. Et puis quand il était comme ça, il était du genre à se prendre les pieds dans le tapis ou à confondre la veuve effondrée avec le cadavre.
Tellier. Le jour où il arrêterait de remuer la queue à chaque sonnerie du téléphone, il pourrait nourrir de vraies ambitions dans la maison.
— OK, je vous écoute.
— On a reçu un appel d’une équipe de patrouille. Un corps a été découvert dans un appartement de la rue Turbigo. Meurtre à l’arme blanche apparemment.
— Dubuze et Jobert sont là ?
— Prêts à partir !
— OK. On y va.
— Vous prenez pas votre arme, patron ?
— Ben il est déjà mort, non ?
Là, il ne savait pas si j’avais fait une plaisanterie ou non. J’aimais bien cet air contrit qu’il prenait quand il n’était pas sûr de la réaction qu’on attendait de lui.
— Prenez les clés de la voiture, Tellier. Vous conduisez.
— OK patron.
— Et arrêtez de m’appeler patron !
— OK pat… ronne ?
— Laissez tomber Tellier.
En route, on s’était assurés que les gars de la patrouille avaient sécurisé le périmètre. Dubuze et Jobert sont arrivés longtemps avant nous. Le gars était déjà mort et la scène de crime sous contrôle, alors Tellier avait respecté scrupuleusement les limitations de vitesse et la signalisation. Dubuze et Jobert ont pas manqué de se moquer de nous pendant qu’on montait à l’appartement. Je les ai ignorés et suis allée directement voir les agents.
— Commissaire Hyckz. Vous nous mettez au parfum ?... Vache ! À propos de parfum, ça pue ici !
— Oui, commissaire, c’est le gars… le mort… le…
— Oui, ça va, je m’en doutais…
— On s’est dit qu’il fallait toucher à rien alors on n’a pas aéré.
— Vous avez bien fait.
Le cadavre était nu sur le canapé du salon, un couteau planté dans la poitrine.
— Qui a découvert le corps ?
— C’est le gardien, commissaire. Les voisins se plaignaient de l’odeur. Il dit que la femme et les enfants du… mort sont en vacances. Qu’il avait pas vu le… mort depuis quelques jours, mais qu’il s’inquiétait pas parce qu’il pensait qu’il était allé rejoindre sa famille.
— OK. Et qui a vomi ?… Ben répondez enfin !
— C’est moi, mada… commissaire. Désolée.
— C’est pas grave. Ça nous est tous arrivé au moins une fois.
— Ah ?
— Non. Faudra bien le dire aux gars de la scientifique. Vous restez jusqu’à leur arrivée. Dubuze ! Vous avez appelé la scientifique ?
— Ouais !
— OK. Donc, vous deux, vous les attendez… et vous direz au gardien de pas bouger, on ira l’interroger tout à l’heure.
— Bien commissaire.
Le macchabée était étendu sexe à l’air et poitrine en sang. Une petite fouille rapide nous a permis de trouver des photos de Madame planquées dans un tiroir. Sur le buffet et la cheminée, les traces laissées par les cadres dans la poussière. On ne meurt pas comme ça quand on est juste un père aimant et un mari fidèle. Premières pistes à explorer : l’épouse bafouée, la maîtresse négligée et l’éventuel mari jaloux. C’est Jobert qui allait être content. Lui qui n’arrêtait pas de se plaindre que tout fout le camp, là ça sentait le bon vieux meurtre de tradition.
J’ai rejoint Dubuze dans la chambre. Le lit n’était pas défait et la pièce était parfaitement rangée. Notre bonhomme n’avait manifestement amené personne ici. Ou alors une femme de ménage, mais personne pour la gaudriole. Dubuze paraissait absorbé par la contemplation de quelque chose sur le chevet.
— T’as trouvé quoi ?
— Qu’est-ce que tu penses de ça ?
Un livre dont le titre ne m’évoquait rien, pas plus que son auteur, une lampe ordinaire, rouge, éteinte, un petit réveil — à l’heure — une…
— Alors ?
— Qu’est-ce que je pense de quoi ?
— La boîte.
Une boîte métallique, taille moyenne, ornée de brillants et de…
— T’aimes pas ?
— Hein ? Euh… pourquoi ?
— Je voudrais offrir un truc à Stéphanie et…
— Ah ! Je croyais que ça avait un rapport avec le mort ! Excuse !
— Non. J’ai rien trouvé d’intéressant. Faudra que les gars de la scientifique viennent voir quand même, mais bof. Alors, tu la trouves jolie ?
— Ouais… Ouais c’est une jolie boîte, ouais.
— T’aimes pas.
— Si, si ! C’est vraiment joli ! C’est son anniversaire ?
— Non… C’est juste… Comme ça.
— Mais ce serait pour quoi faire cette boîte ?
— Comment ça pour quoi faire ?
— Je sais pas… une boîte, c’est pour mettre des trucs dedans, non ?
— Ben euh… oui. Ou alors ça fait un truc joli, quoi.
— Ah.
— Ben oui. Non ?
— Si. Si, bien sûr.
J’avais horreur des boîtes pour faire joli. Je ne sais pas pourquoi. On m’en avait offert une, une fois, un peu la même taille que celle-là, et pendant plus d’une semaine le simple fait de ne pas savoir ce que je pourrais bien mettre dedans m’avait quasiment empêchée de dormir. Mais je ne connaissais pas Stéphanie, la nouvelle conquête de Dubuze, et peut-être qu’elle aimait ça, elle, les boîtes à… à rien.
— Elle aime ça, les boîtes, Stéphanie ?
— Ça veut rien dire, ça, « aimer les boîtes » !
— Hm… de toute façon elle trouvera bien toujours un truc à mettre dedans.
— Ouais… puis sur un chevet, comme ça…
— Des capotes ?
— Un flacon d’huile de massage...
— Ses pilules.
— Tu vois, ça peut être utile.
On a eu la même idée ensemble. Il a sorti un mouchoir de sa poche pour tenir la boîte pendant que je tirais sur mon tee-shirt pour enlever le couvercle sans laisser d’empreintes. Des boules Quies usagées, un mouchoir sale et un coupe-ongle.
— Sinon, des fleurs, ça fait toujours plaisir, hein…
— Des fleurs, oui. Ce sera bien.
Il ne semblait pas y avoir grand-chose d’autre à tirer de la chambre. Rien non plus dans celle des mômes. La salle de bain était comme on imagine une salle de bain qu’une épouse a délaissée quelques jours, avec traînées de mousse à raser et de dentifrice dans le lavabo, chaussettes sales à côté du bac à linge et serviette en tapon, mais rien d’anormal. Il n’y a guère qu’à la cuisine que Jobert avait peut-être trouvé quelque chose. D’une part l’encoche vide dans le porte-couteaux, dont on pouvait imaginer qu’elle avait peut-être été celle occupée par l’arme du crime, d’autre part quelques traces de sang près de l’évier. Le sang de la victime sans doute. La scientifique confirmerait. Le cas échéant, arme trouvée sur place, nettoyage rapide à la cuisine : sans doute pas de préméditation.
Je suis allée avec Tellier interroger le gardien pendant que Dubuze et Jobert faisaient la tournée des voisins, mais on n’a pas appris grand-chose. Petite famille tranquille, voisins agréables, rien à signaler, à part l’odeur, donc. Personne ne se souvenait avec précision quand il avait vu la victime pour la dernière fois. Même pas le gardien. Tout fout le camp. Autant dire que personne ne savait si quelqu’un lui avait rendu visite récemment.
Tout ce qu’on avait, c’était donc un type mort depuis au moins quelques jours, vu l’odeur, mais pas plus de quelques jours, d’après les voisins. Vandier, le légiste, était arrivé et nous en apprendrait bientôt plus sur la date et la cause du décès, même si celle-ci paraissait évidente. Et puis les gars du labo auraient peut-être aussi de quoi nous éclairer un peu. En attendant, on allait faire la tournée des proches, à commencer par la veuve.
6
— Est-ce que votre mari vous trompait ?
— Oui.
— Ah ?
— Je suis institutrice.
— Ben c’est quand même pas une raison…
— Non… mais je pars toutes les vacances scolaires avec les enfants.
— Et ?
— Et ça lui laisse le champ libre…
Elle paraissait sincèrement secouée. Et triste. Mais cocue.
— Vous savez qu’il vous trompait, ou vous pensez qu’il a pu le faire ?
— Je le sais.
— Je peux vous demander comment vous le savez ?
— On a… on avait… un accord.
— Un accord ?
— Disons que… quand je suis absente, il fait ce qu’il veut et… moi aussi.
— Vous trompiez aussi votre mari ?
Elle m’a regardée comme si je venais de dire le truc le plus stupide de l’année.
— On ne se trompe pas, puisqu’on est… puisqu’on était d’accord.
— Mais… je peux vous demander… pourquoi ne pas simplement divorcer ?
Cette fois j’ai eu l’impression d’avoir réellement dit le truc le plus idiot de la décennie.
— On s’aimait !
Elle a gémi ces mots en se mettant cette fois à pleurer pour de bon. Je ne croyais pas une seconde aux cocus consentants amoureux, mais sa douleur paraissait authentique. J’ai regardé Jobert qui semblait fasciné.
— Et vous savez qui était sa maîtresse ?
Elle s’est reprise et a relevé la tête pour me répondre.
— Personne. Juste des coups d’un soir. Des professionnelles, peut-être, même.
— Comment êtes-vous sûre de ça ?
— Ça faisait partie de notre accord.
— Qu’est-ce qui vous dit qu’il n’avait pas une maîtresse régulière ?
— On se fait… faisait parfaitement confiance !
Confiants dans leur façon de se tromper. Ben voyons.
— Et vous ?
— Quoi moi ?
— Un amant régulier ?
— Non !
— Et vous faites quoi de vos enfants quand vous vous envoyez en l’air avec des hommes de passage ?
Elle m’a lancé un regard noir qui aurait pu me clouer sur place s’il n’avait pas tremblé derrière le voile des larmes prêtes à couler de nouveau. Jobert a pris le relais.
— Donc, vous acceptiez ses frasques ?
— Oui. Et il acceptait les miennes. Même si je n’appellerais pas ça comme ça. Ça vous étonne ?
— Oui. J’aurais jamais pensé proposer un truc pareil à mes femmes. De toute façon, de la première à la quatrième, aucune n’aurait accepté.
— Et la cinquième ?
— Ah non ! J’ai arrêté de me marier. C’était trop de soucis. Le prenez pas mal, mais les femmes, hein… faut toujours leur rendre des comptes… vous pouvez leur chanter votre amour ou leur déclamer des vers, rien à faire ! Faut toujours expliquer, justifier, prouver…
— Vous chantiez pour elles ?
— Non… mais ça n’aurait rien changé si je l’avais fait.
— Détrompez-vous. Il chantait, pour moi… notre chanson…
Elle s’est tournée vers moi.
— Et ça, il ne le faisait que pour moi !
Elle s’est remise à sangloter et elle paraissait toujours assez crédible en veuve éplorée. J’étais un peu perplexe, mais vu que mon expérience personnelle du couple se résumait à quelques brefs, mais retentissants échecs, j’étais bien obligée de considérer qu’il s’agissait peut-être en effet d’une situation plausible, ce couple volage et néanmoins uni. Jobert m’a regardée en haussant les épaules, l’air de trouver lui aussi que bof, pourquoi pas… D’un autre côté, avec ses quatre divorces, il n’était pas forcément mieux placé que moi pour juger. On n’était donc pas très avancés.
On a établi avec la veuve une longue liste des proches de feu son mari, famille, amis et collègues, ainsi que de ses amants à elle, même si elle était convaincue qu’aucun d’eux ne pouvait être mêlé à cette histoire. Le fait que la plupart vivait à quelques centaines de kilomètres de là tendait à conforter cette hypothèse.
Elle ne connaissait aucune des maîtresses de son époux, dont nous n’avions par ailleurs pas trouvé de traces tangibles pour le moment. On l’a laissée partir et on a commencé à interroger les relations de Monsieur. C’est Dubuze qui a eu la pêche la plus fructueuse en mettant la main sur le compagnon de beuverie de notre macchabée. Je l’ai rejoint pour aller le questionner chez lui et il a confirmé que Monsieur profitait des vacances de Madame pour faire la bringue et « lever des poules ». Pas de maîtresse attitrée, non, il ne voulait pas d’histoire, mais seulement des « affaires d’une heure ou d’une nuit maximum ! ». Un point pour Madame. Il nous a indiqué les quelques lieux de perdition favoris du mari queutard, en nous demandant si possible d’essayer de ne pas dire que ces informations nous venaient de lui. Sa femme est arrivée quand on partait.
— Chéri… un problème ?
C’est moi qui l’ai rassurée.
— Non, ce n’est rien, madame. Nous avions seulement quelques questions à poser à votre mari. On a terminé.
— Ah, bien…
— Oh, une dernière chose, monsieur… Le… « Blue Lagoon », c’est un bar ou une boîte ?
— Euh… Un bar. Je crois.
— Ah. Merci... Et vous avez dit qu’il était à Pigalle, ou rue Saint-Denis, celui-là ?
— Pigalle.
— Comment ?
— Pigalle.
— Ah, oui. Bien sûr. Plus près du bureau, hein ?... Allez, bonsoir ! et encore merci, monsieur, vous nous avez vraiment aidés !
On est retournés à la voiture, mais Dubuze n’a pas démarré tout de suite.
— C’est quoi ton problème, Hyckz ?
— Pardon ?
— Jobert m’a dit que t’avais à moitié agressé la veuve et là, tu t’en prends à ce type sans raison… alors c’est quoi, le problème ?
— J’ai agressé personne ! J’ai un meurtre à élucider et je pose des questions ! C’est pas de ma faute si ça plaît pas toujours à tout le monde…
— Je sais pas de quoi tu te venges, mais ne t’en prends pas à n’importe qui...
— Quand t’auras fini ta psychologie de bazar, on pourra reprendre le boulot ?
Je voyais les muscles de sa mâchoire se contracter, mais il n’a rien dit et on est retournés au bureau en silence. Je n’aimais pas cette tension entre nous et surtout je ne comprenais pas ces accès de colère qu’il avait parfois contre moi, mais ça ne durait jamais très longtemps.
On a fait le point avec les autres au bureau et on avait de quoi s’occuper pour la nuit : le genre d’établissements que fréquentait notre mort ne commençait à se remplir qu’après 22 heures, alors on a pris le temps d’organiser la tournée des bars qu’on se coltinerait d’ici quelques heures. J’avais hérité de Tellier pour m’accompagner. On s’est donné rendez-vous à 23 heures à Pigalle et je suis rentrée à la maison pour dîner avec ma Lila.
7
— Ouah ! Tu rentres tôt Maman !
— T’as vu ça ? On va se faire un bon petit dîner !
— …
— Ben ça te fait pas plaisir ?
— Si si, ça me fait très plaisir, mais avec quoi ?
— Avec quoi quoi ?
— Le bon petit dîner ! Avec quoi tu vas le faire ?
— Y a rien au frigo, c’est ça ?
— Y a que des légumes.
— Ah ! Je suis une bonne mère !
— Maman…
— Ouaich. C’est pas c’que t’espérais pour un bon p’tit dîner, hein ?
— Ben non, pas trop !
— Bon… qu’est-ce que tu proposes ?
— Je sais pas… on pourrait peut-être… euh…
— On se commande des pizzas ?
— Ouais ! Maman j’t’adore !
À quoi tient l’amour des enfants… On a fait la totale « mauvaise éducation » : on a mangé nos pizzas en buvant des sodas sur le canapé devant des conneries à la télé. J’ai quand même veillé au brossage de dents avant de la border.
Elle n’avait jamais reparlé des photos. Moi non plus. Je m’étais préparée aux cauchemars, j’avais guetté les moindres signes d’angoisse, j’avais même envisagé de l’envoyer chez le psy par précaution, mais elle n’avait manifesté aucun trouble. Ce qui était peut-être encore plus déroutant. Il m’arrivait de me demander si je n’avais pas déjà fait d’elle un monstre, mais quand je la regardais comme ça s’endormir sereinement, il était évident que non.
J’aurais pu passer ma nuit à embrasser ses jolies joues rondes et roses, pendant que mes doigts auraient joué avec ses petits cheveux fins sur sa nuque. Les yeux clos, je me serais laissée bercer par la douceur de son souffle ensommeillé et j’aurais oublié tout ce qui n’est pas elle en attendant le jour. Mais il fallait que je file.
J’ai branché le talkie qui avait remplacé le babyphone depuis que Lila avait décrété, assez justement, qu’elle n’était plus un bébé, et en partant, j’ai sonné chez la voisine pour qu’elle branche le sien. On avait un arrangement : je m’occupais de ses contraventions et autres tracas de son aîné tant qu’il ne faisait rien de trop grave et elle, en échange, vivait avec le talkie allumé en cas de problème à la maison et elle s’occupait de faire dîner Lila quand je ne le pouvais pas. En plus de ça, ma Lila avait un téléphone pour pouvoir me joindre à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Tout ça ne me rassurait pas vraiment complètement, mais est-on jamais complètement rassuré avec ses enfants ? J’en ai vu tellement d’infiniment mieux surveillés crever dans leur lit à deux pas des parents, ou se faire maltraiter par un cousin ou un tonton qui avait toute la confiance de la famille… Et c’est exactement à toutes ces choses de mon quotidien que je m’interdisais de penser dès lors qu’il s’agissait de ma sphère privée.
Avant de rejoindre Tellier pour notre virée nocturne, j’ai fait ma visite de la semaine à Francisse. Dans la famille « détraqués », le fils. Le gros.
Parmi mes petits arrangements avec ma conscience, il y avait Francisse. Francisse, le probable pédophile assassin que j’avais choisi d’épargner pour ne pas avoir à répondre de mes agissements douteux avec son père, qui n’avait rien trouvé de mieux à faire que se pendre après son entrevue avec moi. Il avait été un très bon coupable posthume que rien ni personne ne remettait en cause.
Rien, à part ce que la fillette m’avait dit. Alors quand le dossier avait été refermé pour de bon, j’avais commencé à aller voir le fils. Une fois par semaine.
Il avait une vie d’un ennui mortel et ne déviait que rarement de ses habitudes, alors j’avais facilement pu me dégoter des informateurs un peu partout et je savais à peu près tout de lui, jusqu’à la couleur des cheveux de la prostituée qu’il s’offrait le jeudi soir. Ça me permettait de lui faire croire que j’étais vraiment sur son dos 24 heures sur 24 et m’assurait autant que faire se peut qu’il ne tenterait plus rien. Il a vaguement menacé de porter plainte contre moi, mais s’en est bien gardé. Sous ses airs de demeuré, il devait bien se douter que tout ce que ça lui rapporterait, ce serait une réouverture de l’enquête et de gros emmerdements.
Je tambourinais à sa porte sans succès quand la vieille d’à côté a entrouvert la sienne :
— Il est pas là vot’ fiancé !
— Mon quoi ?
— Vot’ gars, là…
Mon fiancé ! Ah ben merde, tiens ! Il devait avoir dix ans de moins que moi et cent kilos de plus ! Cette seule pensée me débectait.
— C’est pas mon…
— Houuuu ! Ça m’regarde pas vos histoires ! J’vous dis juste qu’il est à la laverie. Mais sinon vous faites bien c’que vous voulez, hein, ma p’tite !
— Oui, mais non, et puis je suis pas non plus…
— Allez, je ferme, hein, y a des courants d’air !
Bon sang… elle m’avait sacrément foutue en rogne la mégère ! Vieille peau, va ! Moi avec ce gros dégueulasse tripoteur de petites filles ? Et pourquoi jamais personne ne m’imaginait avec des canons ? Merde… J’étais de bonne humeur après la petite soirée avec ma Lila et voilà qu’une vieille radasse venait de tout gâcher !
J’étais bien remontée en entrant dans la laverie. Il n’y avait que Francisse. Une chance. Pour moi.
— Alors mon gros, on a pissé au lit ? C’est bien tes draps qu’tu laves, hm ?
— Ah ! Mais comment vous saviez qu’j’étais là ?
— Je sais tout, je te l’ai déjà dit, non ?
— J’ai rien fait !
— Je t’ai rien demandé…
— Vous voulez quoi alors ?
— Te rappeler que je t’ai à l’œil.
— C’est bon j’le sais, hein…
— Oui, ben moi je préfère être sûre que tu l’oublies jamais. Dis donc, t’as pas de machine à laver ?
— Pourquoi ?
— Ben… parce que si t’en as une, je voudrais bien savoir c’que tu fous dans une laverie.
— Ça vous regarde pas.
— Tout me regarde, mon gros. Tout. À moins que tu préfères qu’on reparle des…
— Je lave ma couette ! C’est pas un crime quand même ?
— Ça dépend… c’est quel genre de taches ? Urine et sperme, ou sang ?
— Mais pourquoi vous faites ça à la fin ?
— Tu sais très bien pourquoi gros lard ! Et commence pas à chouiner, on dirait ton père !
Là il s’est foutu à chialer pour de bon. Je l’ai poussé des deux mains. Il a failli tomber, mais s’est récupéré de justesse sur une machine.
— Je t’ai dit…
Nouvelle poussée.
— … de ne pas…
Dernière poussée.
— … chouiner !
Je l’ai giflé et c’est là qu’il a perdu l’équilibre pour de bon. Il s’est affalé et m’a fait un instant l’effet d’une tortue sur le dos. Je lui ai mis un bon coup de pied dans les côtes pour l’aider à se retourner et je suis partie.
Il se souviendrait que j’étais toujours sur son dos et moi, je m’étais un peu défoulée. Pas tout à fait assez, mais ça allait déjà un peu mieux.
8
Je suis allée retrouver les gars pour notre tournée des bars et boîtes que fréquentait notre mort. Tellier faisait le planton au beau milieu de la place Pigalle. Il avait l’air d’un scout égaré. Je l’aurais bien regardé encore un moment se dandiner en essayant de se donner une contenance, mais je n’étais pas si cruelle et on avait du boulot.
— Ça va comme vous voulez, Tellier ?
— Ah, patron ! Quelle… quelle animation, hein ?
— Vous ne venez jamais par ici la nuit ?
— Ah non ! Non non non ! Ha ha… Non !
Je n’étais pas certaine parce qu’il faisait sombre, mais j’aurais parié qu’il rougissait.
— Bon, ben venez voir ce que vous ratez !
— On procède comment ? On se fait passer pour des clients ou…
— Mais enfin, non, Tellier ! Pourquoi on ferait ça ? On veut des réponses, alors on va poser des questions, avec nos cartes et nos flingues si nécessaire.
— Nos flingues ?
— Mais non… Je plaisante. De toute façon j’ai pas le mien. Allez, on y va.
Il était vraiment temps de le déniaiser, Tellier. Il avait quitté d’un coup son patelin et le foyer parental pour nous arriver tout frais sorti de l’école et, forcément, c’était brutal. J’essayais de ne pas le secouer plus que nécessaire, il était bon et méritait largement sa place, mais il allait falloir qu’il perde un peu de cette naïveté qui le rendait mignon, parce qu’elle le rendait aussi un peu con.
On a fait chou blanc dans le premier rade où on est entrés. Ça sentait le trafic de came et le proxénétisme à plein nez et, même si on n’était pas là pour ça, on s’est heurtés à des murs. Pas moyen de tirer la moindre info ni du personnel, ni des clients. Mais on n’était pas venus tout à fait pour rien : une danseuse à moitié à poil s’était frottée à Tellier et rien que pour voir sa tête, le nez quasi dans ses seins, ça valait le coup.
Quand on est entrés dans le deuxième bar, l’ambiance paraissait plus saine – disons moins malsaine – et on a eu un accueil certes pas enthousiaste, mais moins glacial quand même. Il y avait deux types derrière le bar : un gars assez smart qui contait fleurette à une jolie nana, et un gros type tout en muscles et tatouages, crâne rasé et oreilles percées. Le videur. Je suis allée voir le mignonnet avec la photo de notre mort du temps qu’il était vivant :
— Bonsoir. Vous avez déjà vu ce type par ici ?
— Z’êtes flic ?
— Tout juste. Il vous dit quelque chose ?
— Non.
Il avait à peine jeté un œil à la photo et je m’apprêtais à lui reposer ma question moins poliment quand il a repris :
— Vaut mieux voir ça avec le patron, j’suis pas là tout l’temps moi.
— Et où est-ce qu’on peut le trouver le patron ?
D’un signe de tête il nous a montré le gros bras, au temps pour mon nez creux. Tellier était tout entier absorbé par la contemplation des implants d’un type, qui s’était fait une tête d’iguane avec des genres de cornes pointues vissées dans le crâne. Je l’ai laissé à sa découverte du monde et je suis allée voir le patron.
— Bonsoir. Vous connaissez ce type ?
— Police ?
— Oui.
— Qu’est-ce qu’il a fait ?
— Il s’est mal défendu.
— Mort ?
— Oui.
— Hm… pas dans le coin au moins ?
Question d’un habitué des emmerdes. Je l’ai rassuré :
— Chez lui.
— Bon. Il venait de temps en temps. Femme prof.
— Il vous parlait de sa femme ?
— Non, les mecs qui viennent ici cherchent pas quelqu’un à qui causer. Mais ceux qui viennent que pendant les vacances scolaires, en général…
— Qu’est-ce que vous savez d’autre ?
— Rien. Il buvait du gin et préférait les brunes.
— Les bières ?
— Les femmes.
— Ah. Une en particulier ?
— Les gens cherchent pas exactement le grand amour, ici, vous savez.
— Des professionnelles ?
— Pas à ma connaissance.
— Des femmes mariées ?
— Alors ça j’en sais foutre rien !
— Hm… et c’est quand la dernière fois que vous l’avez vu ?
— Mwof… je dirais y a pas très longtemps. Mais y a au moins quelques jours.
Bon… un coureur amateur de gin et de brunes qui ne payait pas pour le sexe. Super. Autant dire qu’on n’avait toujours rien. Gros bras nous a indiqué deux nanas avec qui notre cadavre avait sans doute fricoté, mais elles n’ont pas pu nous apprendre grand-chose non plus. Dubuze et Jobert n’ont pas obtenu plus d’infos de leur côté. Notre type ne cherchait absolument pas à revoir une femme qu’il avait séduite et manifestement il était très clair sur ses intentions avec ses conquêtes. Il s’offrait juste du bon temps, apparemment aussi bien entre deux poubelles au fond d’une impasse du quartier que chez lui. Et sa femme nous avait assuré que rien n’avait été volé à leur domicile.
Pas de maîtresse, pas de mari jaloux. Pas de prostituée, pas de mac. Pas de vol, pas de mobile. Rien. Ça nous laissait l’épouse ou un de ses amants, tous a priori à plus de cinq-cents bornes au moment des faits. On a cogité encore un moment tous les quatre autour d’un café et on est rentrés chacun chez soi profiter du peu de nuit qu’il restait.
Le lendemain je suis allée voir Vandier à la morgue, au cas où, mais je nourrissais assez peu d’espoirs de ce côté-là et il m’a donné raison. La cause de la mort était bien celle qui paraissait évidente, à savoir le coup de couteau, et il n’y avait rien de particulier à en dire : vu comme l’arme était large, longue et aiguisée, elle n’avait nécessité ni force exceptionnelle ni précision chirurgicale pour porter un coup fatal.
