Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Dans les dédales de la vie nocturne, une vérité insaisissable se cache... pour tous sauf pour Anna Kilius. Spécialiste de la construction immobilière, Anna consacre tout son temps à son travail, laissant peu de place pour une vie sociale. Une rencontre fortuite avec une amie d'enfance, Sara, provoque un changement. Emportée dans le tourbillon de la vie nocturne, Anna découvre un univers qu'elle avait évité. Une soirée qui promettait d'être une évasion agréable vire au cauchemar. Anna est agressée et son assaillant reste un mystère enveloppé de ténèbres, son visage flou, sa silhouette effacée par les volutes de l'oubli. Cependant, il a laissé derrière lui une empreinte indélébile - son odeur. Grâce à son hyperosmie, un sens de l'odorat remarquablement développé et une mémoire olfactive infaillible, Anna débute une quête intense pour retrouver son agresseur. À travers les parfums et les odeurs de la ville, elle suit la piste, une effluve à la fois. "Hyperosmia" est un voyage mystique à travers une palette de senteurs, une chasse sensorielle qui vous fera voir le monde sous un jour complètement différent. Anna nous entraîne sur une piste, dévoilant des secrets cachés les plus subtils.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 265
Veröffentlichungsjahr: 2023
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Chères lectrices, chers lecteurs,
Il me semblait important de vous décrire, à minima, le contexte qui m’a poussé à écrire cette fiction.
Auteur-réalisateur, j’ai écrit et réalisé deux longs métrages. De cette petite filmographie, je vous évoquerai le dernier film : « Sur la peau ». Il s’agit d’un long métrage d’une heure trente « produit » avec un budget de 1% du premier long métrage, « Un nuage dans un verre d’eau », où l’on avait eu la chance de bénéficier d’un million d’euros pour sa fabrication. En ne plongeant pas dans tous les détails, avec l’évocation de ce budget, vous vous doutez bien qu’il nous a fallu faire des concessions sur l’histoire. De « Sur la peau », le film, j’ai décidé d’extraire substance cachée pour développer pleinement ce que l’histoire portait en elle initialement. « Hyperosmia » est le fruit de ce travail. Attention ! Je ne désavoue pas ce film. J’en suis extrêmement fier, je ne vais pas vous gâcher votre temps à vous expliquer l’étendue des sacrifices d’une équipe de cinéma pour la création de cet objet. C’est un film simple et j’en suis fier.
Le sujet est simple: faire confiance en la justice des hommes ou faire confiance à la justice par soi.
Enfant, j’ai vécu une agression sexuelle par une femme. Bien que minime, cet évènement m’a changé et m’a fait me questionner sur beaucoup d’aspects des rapports humains.
Pendant quelques années d’errance, j’ai trainé ces pensées. J’ai aussi été un enfant battu et le tout avait miné ma confiance dans
les relations amicales, amoureuses et familiales. Cela m’avait conduit à me faire du mal et à en faire aux autres dans une moindre mesure. Me reconstruire a été long et est un processus qui se termine à peine.
J’ai connu plusieurs femmes victimes de viol. J’ai été particulièrement touché par deux personnes dont une qui n’avait aucun souvenir de qui l’avait violée car elle avait été droguée à son insu. Concernant la seconde, sa plainte n’avait pas été prise en compte. Les policiers avaient simplement retourné la situation en la culpabilisant de vouloir mettre un homme en prison pour des querelles d’amoureux. Les années 2000 ne sont pas si loin et la question est toujours d’actualité.
Ici, je ne prône pas la justice par soi. Je le précise car à une projection un spectateur en était persuadé. L’animal politique, le zoon politikon d’Aristote, est mis en avant, versus l’animal en nous avec ses instincts les plus primaires. En investissant l’espace de la société, dans la cité, Polis, nous nous soumettons aux lois de celle-ci et, en échange, ces lois sont censées nous protéger en retour. Si le glaive de la justice ne tranche pas, l’esprit d’une victime est traversée par de multiples envies qui vont du mal qu’elle pourrait se faire à elle-même jusqu’au meurtre de son bourreau. L’amie qui n’a pas pu porter plainte a vécu ce traumatisme différemment. Elle a pu le formuler des années plus tard. Elle voulait reprendre le pouvoir sur son corps, reprendre de l’ascendant sur le corps des hommes, sur le sien aussi et surtout reprendre une sexualité qui effacerait son trauma.
Elle a réussi à sa manière à transcender le mal qu’on lui avait imposé. Chacun a sa manière de vivre sa résilience. Les seules prétentions de ce premier roman sont de susciter en vous quelques émotions qui, si elles vous traversent, évoqueront en vous, je l’espère, quelques questionnements.
S.C.S.
Toute ma gratitude à
Ellen Kapitzky
et à Sabine Tessier
RADIER, nom masculin. Dans la construction immobilière, le radier est une plate-forme maçonnée qui est la base de départ d’un bâtiment et qui sert d’assise stable à l’ensemble de la construction.
Une femme d’une vingtaine d’années se tenait au milieu d’un chantier vide. Elle n’était pas très grande et mesurait à peine un mètre cinquante-sept. Elle était sale et tenait un bâton entaché de béton liquide. Elle avait les cheveux châtain clair doré et des yeux d’un bleu perçant. Elle s’appelait Anna Kilius. Les questions concernant l’apparition soudaine de ce radier en pleine nuit lui traversaient l’esprit. Elle pensa qu’elle aurait au moins une personne pour couvrir son alibi. Elle se perdit dans ses réflexions, son regard flottant dans le vide. La suite d’événements qui l’avait menée à cette situation était complexe. Elle n’avait rien voulu de tout cela. À ses pieds, telle une lave grisâtre, le béton liquide coulait lentement. Avec son bâton, elle poussa quelque chose qui se trouvait au fond du radier en formation. Elle soupira. Ses mains, qui avaient viré bistre, laissaient apparaître quelques taches brunâtres de sang coagulé. Elle en sentait l’odeur si spécifique, ferreuse et âcre. Sans aucun lien logique, elle pensa à la couleur d’un homard et sourit tant cette pensée semblait inappropriée, absurde. L’odeur du crustacé lui revint en mémoire et elle en percevait les formes et les couleurs ainsi que son odeur. Il s’agissait d’une forme vaguement pyramidale avec des teintes de violet. Elle se souvint alors du restaurant où elle en avait mangé, à Deauville, trois ans plus tôt, pour fêter la fin d’un chantier d’un Normand qui avait investi en région parisienne.
Le soleil commençait à poindre, illuminant le chantier où elle se trouvait. Un léger rayon vint réchauffer l’arrière de sa nuque l’espace d’un instant, avant d’être brisé par des feuilles en mouvement. Un vent léger s’immisça dans l’antre du chantier, apportant avec lui l’air frais de la forêt de Meudon, si agréable en cette fin d’automne. Elle avait pour habitude de s’y promener chaque fois qu’elle venait vérifier l’avancée des travaux de ce chantier. Cette année, l’automne en France avait été doux et lumineux, mais cela était malheureusement un signe du réchauffement climatique. Les saisons n’étaient plus aussi stables et fidèles à certaines conditions spécifiques, tels que la pluie, la neige et les nuages. Une semaine ensoleillée et estivale pouvait être suivie, la semaine suivante, par des températures en dessous de zéro, accompagnées de neige. Malgré cela, elle bénissait ces conditions qui lui permettaient de sentir des odeurs inédites d’automne avec son don particulier.
Le vent finit par soulever le contenu d’une préparation pour béton. Des particules microscopiques s’échappèrent du sac en carton, faisant papilloter les narines d’Anna. La fine poussière tournoyait dans les airs. De temps à autre, elle avait pris l’habitude de se couvrir le nez avec une écharpe parfumée à la fragrance du Jardin sur le Nil. Son père lui avait offert un flacon quelques années plus tôt, mais il ne lui avait plus rien offert par la suite. Elle s’offrit ce parfum chaque année. Elle avait appris à combler les défaillances parentales et à se faire plaisir elle-même. Elle pensa à lui, au vide qu’il avait laissé. Tout ce qui était arrivé ces derniers jours avait été un révélateur pour elle. La solitude était devenue son compagnon d’infortune. Elle voulait vivre comme les autres, mais la solitude était aussi un beau refuge, un cocon d’éveil. Une envie de pleurer l’envahit, mais son corps avait déjà donné toutes ses perles marines. Elle se souvint alors de son père qui lui avait un jour dit qu’il était toujours sage de pleurer les pieds dans la mer, car une partie de notre nature marine rejoignait l’origine de la vie. Un petit crépitement se fit entendre, des gravillons foulés par des pas. Son visage se figea au son des voix des premiers ouvriers qui arrivaient sur le chantier. Elle reconnut Alberto et sa grosse voix de basse. Il était souvent caféiné avec un fond de tequila et de Kahlua. Elle l’avait déjà vu au troquet du coin, faire son fameux mélange et elle avait reconnu tous les ingrédients d’un cucaracha agrémenté d’un café à l’odeur de son haleine. Son corps sortit de sa torpeur et elle s’activa. Elle repéra une porte et s’éclipsa par une sortie qu’elle seule connaissait.
Au cours d’une nuit agitée, le radier était apparu là, comme par magie, engloutissant un cadavre plombé d’une balle. Anna ne savait pas s’il s’agissait réellement d’un crime qu’on pouvait lui imputer. Il s’agissait simplement d’un mort qu’on ne découvrirait que dans une centaine d’années, lorsque le bâtiment serait détruit pour laisser place à un immeuble de quinze étages. Du moins, c’était ce qu’espérait Anna.
Quelques rues et quelques maisons plus loin, elle se retrouva sur une route qui menait à la forêt. Elle s’arrêta devant une belle maison meulière typique de ces villes du sud-ouest de Paris. Elle observa une extension moderne que les propriétaires avaient construite, une grande verrière portée par des briques de verre. Le tout était assez élégant et respectait l’édifice qui datait de 1924, selon un carreau de faïence peint. Elle reprit sa marche et vérifia une dernière fois si son portable était bien éteint. Il l’était et il n’avait borné que chez elle, dans le treizième arrondissement de Paris. Elle allait faire ce chemin à pied. Les odeurs envahirent son esprit et elle se déconnecta de toutes pensées rationnelles. Les dernières feuilles des arbres centenaires se détachaient des branches et virevoltaient dans une légère brise avant de finir leur valse sur le sol. Elles venaient garnir un humus déjà bien épais. L’odeur de feuilles en décomposition, à peine voilée par celle, plus fraîche, des dernières feuilles orange qui culminaient le tas, arriva jusqu’à elle. Bien qu’extrêmement subtile, elle appréciait l’odeur de la chlorophylle. Elle se demandait si elle finirait sa vie comme cette feuille de chêne, pleine de vie, orange feu, à l’odeur douceâtre qui pouvait, un instant, lui faire oublier la noirceur de la mort. Elle avait entendu des histoires de personnes atteintes de cancer qui, le jour précédant leur mort, étaient en pleine forme et parlaient comme si elles n’avaient pas subi les dizaines de chimiothérapies à travers lesquelles elles avaient survécu.
Elle s’identifiait à ces personnes mais elle souhaitait vivre ; elle n’en doutait plus. Son aventure ne s’arrêtait pas là.
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Elle avait fini par sortir des bois pour marcher sur la route Forestière Royale. Elle se rappela de moments où elle avait eu l’esprit léger et tranquille. Des images des dernières vacances lui revinrent.
Quelques mois plus tôt, en plein milieu d’un été caniculaire, Anna avait scruté les abords de la mer Méditerranée, sur les hauteurs de San Remo, en Italie. Aussi étonnant que cela puisse paraître, elle n’avait jamais mis les pieds en Italie. Un concours de circonstances l’avait menée à cette petite ville discrète. Les effluves furent ce qui la frappèrent en premier. Chez elle, tout se définissait par les odeurs et leurs extensions visuelles, formelles. À ce moment précis, il y avait une pointe de jaune avec des taches rouges sur une forme qui était comme de petites pointes de flèches. Il s’agissait d’un jus d’orange. Elle sirotait sa boisson en compagnie d’une amie d’enfance, Sara, et de Pietro, le père de cette dernière. Son amie avait une grenadine dont l’odeur artificielle débordait tout autour d’eux. Un air marin vint détourner son regard. Ils étaient en hauteur avec une vue plongeante sur les rives méditerranéennes. À la vue de cette mer, elle avait à l’esprit ces images qui inondent le flux hertzien à propos du déferlement de migrants sur les rives européennes. Elle n’était pas férue de politique mais comprenait ce mouvement de la manière la plus primaire qui soit. On ne quitte pas si facilement un endroit où l’on se sent bien.
Quitter un appartement, des amis, la famille, ne plus sentir l’endroit où l’on a grandi… ces faits sont tout sauf triviaux. Bien que certaines âmes en vadrouille soient venues s’attaquer à la France, l’écrasante majorité était, pour elle, en détresse réelle. Chaque semaine, les informations sur les noyades d’un ou plusieurs migrants faisaient la une des journaux dans l’indifférence générale. Bien qu’elle n’ait plus de télévision depuis plus de dix ans, elle trouvait parfois des zappings sur YouTube qui compilaient les tragédies de la semaine, entrecoupées d’extraits de télé-réalités insipides. Elle se devait de rester informée sur ce qui se passait dans le monde car cela faisait partie de l’essence même des discussions banales qu’elle avait avec les chefs de chantier lorsqu’elle déjeunait avec eux. Ces images de migrants contrastaient tellement avec le calme et la beauté de cette mer d’émeraude. Elle voyait une corrélation parfaite entre cette couleur et l’odeur de l’air marin qui lui parvenait. Un rire strident interrompit ses réflexions, un gloussement qu’elle connaissait bien. Un enfant malchanceux avait fait tomber sa boule de glace. Les larmes emplissaient les yeux du petit garçon qui devait avoir environ cinq ans. Il avait dû user de beaucoup d’arguments pour obtenir ce cornet auprès de ses parents et, au final, avait perdu son gain bêtement. Le père était dépité face au vert pistache qui s’étalait sur le bitume. Sara n’avait pu retenir son rire sardonique. Anna était toujours surprise par le côté extraverti et cruel de cette dernière. Son amie lui jeta un rapide coup d’œil complice, cherchant une partenaire de boutade. Anna détestait cette sensation d’être prise en otage, mais ne souhaitait pas vexer son amie. Elle lui rendit un petit sourire pour se sortir du guet-apens. Le garçon, lui, pleurait malgré la promesse de sa mère de lui racheter une glace. Le problème était qu’il s’agissait de la dernière boule au parfum pistache.
Dans le courant du mois de juin, Anna avait croisé cette ancienne camarade de classe du collège. Elle était tombée nez à nez avec elle dans le rayon des soupes instantanées d’une épicerie chinoise en bas de chez elle, dans le treizième arrondissement de Paris. Anna se souvint immédiatement d’elle ; elles n’avaient jamais été amies et ne s’étaient encore moins parlé pendant toute leur scolarité. Elle lui avait même été assez antipathique à une époque. Contrairement à elle, son ancienne camarade avait toujours été extravertie et sa voix était aussi agaçante que dans ses souvenirs. Il était aussi parfois rassurant de croiser une figure du passé, ce qui fut le cas pour Sara. Cela l’avait transportée dans une époque feutrée. Certaines personnes lui faisaient aussi l’effet inverse, comme cette fois où elle avait dû changer de trottoir en apercevant Vincent qu’elle avait connu en primaire. C’était un garçon passe-partout, brun, de corpulence moyenne et peu bavard. Il avait été discret, mais Anna l’avait vu, à plusieurs reprises, faire des croche-pieds sans que personne ne s’en rende compte. Un jour, une petite fille était tombée la bouche en avant et s’était enfoncée les dents de devant dans les gencives. Du sang avait abondamment coulé. Vincent, pensant être hors de portée de la vue de tous, avait affiché un rictus diabolique dans un coin de la cour de récréation. Anna avait bien noté l’enchaînement des événements et surtout ce sourire monstrueux qu’il se gardait bien de dévoiler au premier venu. Ce jour-là, elle avait été très en colère. L’odeur de ce garçon avait été horrible et, autour de lui, des formes de plumes diffuses d’un vert caca d’oie avaient voleté, représentant son odeur spécifique à ce moment précis. Anna sentait parfois les mauvaises intentions cachées à travers la représentation spatiale des odeurs. Sara, quant à elle, avait une odeur innocente. Anna se fiait à son instinct indicible mais elle n’en parlait à personne, car la rare fois où elle en avait fait allusion, elle avait été perçue comme folle.
Elle détestait par-dessus tout l’odeur du mensonge malicieux et l’honnêteté était l’une de ses qualités. Sara sentait bon malgré tous ses défauts. Anna se souvenait parfaitement de son odeur amère, avec de petites touches fruitées évoquant la pêche mûre. Elle lui accordait une forme d’amitié pour cette raison irrationnelle. Les souvenirs n’avaient que peu pesé dans sa décision de la revoir. C’était son odeur qui avait fait basculer la balance. La semaine suivant leur rencontre, elles avaient pris un café près du métro Pont Marie dans une brûlerie branchée qui servait de délicieux cafés à l’odeur finement parfumée. Le lieu était rempli de différentes variétés de plantes vertes, et Anna les observait tandis qu’elle dégustait un délicieux Blue Mountain jamaïcain, très fruité, contrairement au Huehuetenango de Sara, plus acide. Son amie avait parlé en continu depuis leur arrivée. Elle était un vrai moulin à paroles, mais aussi un moulin à décisions pour autrui. De fil en aiguille, Sara l’avait incluse dans son programme estival à San Remo. Anna s’était étouffée à la moitié d’une gorgée lorsqu’elle apprit qu’elle irait en voiture avec elle et son père en Italie. Après avoir enfin eu toute l’attention d’Anna, Sara déroula son programme. Elle avait décidé qu’elles séjourneraient dans la petite maison appartenant à la famille de son père, perchée dans les hauteurs de la ville. Sa chambre avait un petit balcon très agréable en été, exposée aux vents marins et une exposition parfaite pour bronzer. Sara vanta également la nourriture à tomber par terre chez les amis de son père. Grâce à lui, elle s’y connaissait en plats italiens.
A Paris, Pietro était pizzaïolo et propriétaire de son restaurant. Il avait été formé par un homme peu bavard, aux mains larges et généreuses, Claudio. Sur les hauteurs de San Remo, dissimulée par des arbustes secs, se trouvait la petite pizzeria de son maître, largement fréquentée par ceux qui s’adonnaient à l’hédonisme culinaire. Les gens lui étaient fidèles car ses pizzas étaient tout bonnement magiques. Chaque légume, chaque pièce de charcuterie était sublimée par une mozzarella di buffala fondante, à peine brunie, sur une pâte à pizza légèrement croustillante. Il réussissait à garder une parfaite harmonie entre le feu et l’eau sur la pizza. L’un des secrets d’une bonne pizza, selon l’ami de Pietro, consistait à garder une pâte croustillante tout en conservant la fraîcheur des légumes et de la charcuterie. Il ne fallait cependant pas que la pâte craque dans le cas où un fin gourmet se déciderait à manger sa part à la main car, selon Claudio, c’était la meilleure manière de déguster une pizza. L’arrière de la pizzeria donnait sur une terrasse surplombant la ville, où les vagues étincelaient comme des milliers de diamants surgissant tour à tour des eaux salines. C’était la touche finale de cet endroit paradisiaque et orgiaque. Sara ne parlait jamais de sa mère. Anna profita d’un des rares silences qu’offrait Sara pour lui poser une question.
– Elle habite ici ta mère ? lui demanda Anna.
– Je ne la connais pas, dit-elle en observant un petit silence.
– Tu ne l’a jamais connue ?
– Elle est partie quand j’avais cinq ans. On habitait Turin à l’époque.
– Tu t’en souviens ?
– Oui… Je ne sais pas… J’ai des images mais c’est pas très précis… En plus, j’ai jamais vraiment compris. Je sais que mon père la trompait avec une Allemande qui s’était installée ici. Elle avait aussi quelqu’un, un mec de Sardaigne. Une tante m’a expliqué qu’elle avait eu peur des activités de mon père. Pour arrondir les fins de mois, avec Claudio, il trafiquait des voitures volées par la mafia calabraise pour les revendre à des flics de Turin.
– Les flics, ils savaient ? demanda Anna en souriant.
– Bien sûr ! Ils étaient au courant, ils faisaient partie du business. Mais c’était pas ça le problème. Il y avait un journaliste qui voulait tout balancer. Du coup, elle en a profité pour se barrer avec son mec en Sardaigne. Mon père, son Allemande est rentrée chez elle. Il a coupé les ponts avec tout ça et il est venu à Paris pour ouvrir sa pizzeria.
– Avec l’argent des flics qui achetaient des voitures volées…
– C’est ça et surtout avec moi.
Sara sourit, les pattes d’oie au coin de ses yeux signant sa victoire sur le destin tragique qu’elle venait de mentionner. Elle avait pris cette épreuve comme une victoire personnelle. Avoir affronté la vie sans une mère était son trophée. Elle avait commencé son adolescence comme un garçon manqué pour la finir en devenant très féminine. Elle jeta un coup d’œil à son père qui achevait son ristretto quelques tablées plus loin, lisant la Gazzetta Dello Sport et en discutant avec Claudio de leur passion commune pour le football. Pendant la coupe du monde, Sara avait éprouvé un véritable trouble de la personnalité, incapable de se définir comme française ou italienne, elle était les deux. Son père et Claudio avaient des années de paris sportifs derrière eux, avec des hauts, des bas et quelques bagarres avec des bookmakers en herbe. Une fois, Pietro avait même sauvé l’œil de Claudio en désarmant un jeune bookie nommé Franck qui avait tenté de poignarder Claudio. Bien qu’il ait été touché à l’arcade, son œil était resté sain et sauf. Claudio savait ce qu’il devait à Pietro. Tout son corps, ses gestes et ses paroles témoignaient du respect qu’il éprouvait pour ce petit homme sec, cinquantenaire, qui sous ses airs de camarade gaillard cachait un combattant hargneux si les circonstances l’exigeaient. Sara cherchait une amitié comme celle-ci, forte et durable.
Anna avait les yeux perdus sur les diamants étincelants de la mer d’émeraude. Une odeur âcre, de matière organique brûlée, de larmes et la vie qui s’éteignait dans la voix de son père avaient traversé son âme et ses pensées. Elle se rappela de la poussière qui se mêlait à l’écume, souhaita elle aussi finir en poussière après sa mort pour rejoindre la mer et les milliards d’êtres qui y avaient péri. Le vent avait porté des bribes de la voix qui l’avait tant bercée, et un courant froid avait parcouru son échine ce jour-là. Un cœur battait la chamade dans la poitrine d’un corps frêle d’une jeune adolescente, s’accordant au rythme des vagues. Avant de partir vivre à Paris, sur une plage de la cité phocéenne, elle avait entendu pour la dernière fois la douce voix de sa mère. Dans ce bleu mystérieux, au sein de cette mer Méditerranéenne, sa mère tant aimée était quelque part, éparse.
En remarquant l’humeur étrange d’Anna, Sara se mit à vouloir organiser le reste de la journée. Elle avait perçu le visage stoïque d’Anna et ses absences. Elle pensa à un endroit moins fréquenté : une plage de galets à quelques kilomètres de la frontière française, non loin de San Remo, à Vintimille. Les Français traversaient souvent cette ville sans s’y arrêter, considérant à tort qu’elle n’était pas assez italienne. L’endroit était apprécié comme peu authentique par les touristes en général, mais l’atmosphère y était beaucoup plus calme. Pietro les avait accompagnées là-bas au volant d’une vieille Ferrari rouge que Claudio conservait jalousement dans un parking sécurisé. Les deux compères s’étaient vite éclipsés pour faire une virée ensemble, Claudio voulant faire entendre à Pietro les vrombissements de la bête.
En les observant longuement, on percevait chez eux une âme d’enfant qui ne les avait jamais quittés. Ils pouvaient encore s’émerveiller de choses que d’autres considéraient comme triviales. L’alchimie ne marchait que si l’un était en présence de l’autre. Au quotidien, Pietro était froid comme le marbre d’une pierre tombale. Il était difficile de déceler ses intentions et cela l’avait souvent aidé au poker. Claudio avait la même attitude, hermétique à toutes émotions. Anna les regarda partir. Elle se reconnaissait bien dans cette attitude froide mais elle regrettait de ne pas se lâcher davantage avec son amie, comme eux pouvaient le faire. Sara sautillait dans l’eau en regardant les bateaux à quelques kilomètres de la côte. De loin, on aurait pu se méprendre. La silhouette fine de fillette qu’affichait Sara était trahie par sa poitrine. Elle fit des gestes vers Anna, qui se força à s’approcher et à entrer dans l’eau. Un groupe d’éphèbes, la vingtaine, vint près d’elles. Ils se baignèrent en démarrant une bataille d’eau bon enfant. Ils affichaient une beauté sculpturale, des abdomens bien dessinés et des épaules qui n’étaient pas exagérément larges mais qui témoignaient d’un entretien physique régulier. Par moments, Sara jetait des regards langoureux vers ces jeunes hommes au teint halé. Certains lui rendaient un sourire plein de promesses. Des pensées grivoises électrisaient l’esprit de cette dernière. Elle observa discrètement le sexe moulé d’un des garçons dans son maillot de bain. Elle fut surprise de la taille impressionnante de l’objet. Elle fit une grimace discrète vers Anna, en essayant de mimer une banane. Anna la regarda une fois puis fit mine de regarder un jogger au loin qui foulait le bitume avec son chien. Sara souffla, puis continua à parler avec eux en italien. Le jogger et son compagnon à quatre pattes disparurent au coin de la rue. Elle riait. Anna observait discrètement ce jeu, tout en revenant sur les galets sombres, près de leurs affaires. Sara était par essence une séductrice qui profitait de tout évènement pour travailler son charme. Anna pensa à Pietro. Elle l’admirait d’une certaine manière. Il n’avait pas de barrière mentale qui l’empêchait d’exprimer ce qu’il était. Elle l’enviait, encore plus que son amie. Sara avait certains côtés dont Anna n’aurait pas voulu hériter, pensa-t-elle tout en s’étendant sur sa serviette. Le soleil la rendit indolente. Le vent était léger, les rires s’effaçaient au loin. Tout cela avait fini par la plonger dans un sommeil léger et très agréable. Un voile dansa autour de ses yeux. Sa mère était là, telle qu’elle se souvenait d’elle dans son enfance. Elle avait les cheveux blonds bouclés et lui souriait, tandis que des formes jaunes, orange et violettes dansaient autour d’elle. Il s’agissait de l’odeur de sa mère. Celle-ci lui caressa le visage puis disparut en se dissolvant dans les embruns marins.
Anna dormait depuis un moment quand Sara vint la rejoindre discrètement. Elle laissa tomber quelques gouttes. Anna ouvrit les yeux lentement tandis que son amie s’allongeait près d’elle en silence. Sara émit un petit gloussement sec. Il s’agissait de son moyen d’entamer une conversation en laissant entendre qu’elle savait quelque chose. Elle avait bien remarqué qu’Anna l’avait observée en douce quand elle avait sympathisé avec les garçons. Cela l’avait travaillée. Elles se connaissaient depuis quelques mois et elle se disait qu’Anna ne parlait jamais d’amoureux ou d’hommes. Anna s’étira tel un chat, arrondissant son dos et faisant craquer ses doigts. Son amie afficha un rictus de dégoût, détestant les craquements d’os. Elles se regardèrent en souriant.
– T’as un copain ?
– Non, répondit-elle, quelque peu gênée par cette question impromptue.
– Il est mignon le mec là-bas, non ?
– Mais t’as un copain, non ?
– Oh ! Tu sais parfois, je vais voir ailleurs. Rien de méchant. Mais toi, c’était quand ton dernier mec ?
– Humm… Je n’ai pas vraiment eu de copain. Lâcha-t-elle à contre cœur.
– Vraiment ? Tu rigoles ?
– J’ai embrassé un garçon, j’étais en seconde.
– Mince ! Je pensais pas…
Anna souriait timidement. Elle savait que cette conversation arriverait. Elle n’avait pas su prédire le moment où cela se produirait. Elle était gênée. Sara n’en revenait pas et se félicita d’avoir deviné un tel secret. Les filles comme Anna sont rares. Elle se posa mille questions sur les raisons qui l’avait empêchée de découvrir la magie des relations sexuelles. Elle avait l’impression d’avoir mis beaucoup de temps avant de pouvoir déverrouiller cette révélation. Elle se mit en tête de planifier quelque chose pour le bien de son amie. Elle passa tous ses ex-copains en revue dans son trombinoscope interne. Elle n’en voyait aucun qui avait assez de maturité pour faire face à Anna. Elle songeait aussi à relooker son amie. Son apparence austère n’aidait pas. Elle était jolie, avait un beau corps et une belle peau. La seule chose que Sara n’aimait pas chez Anna était ses doigts. Elle les trouvait boudinés et vulgaires. Elle était triste pour elle car même quelques kilos en moins ne changeraient rien à cela, et même une chirurgie esthétique n’y ferait rien. Anna pouvait quasiment lire les pensées salaces de son amie grâce à son odeur étrange.
Elle s’habilla en ne faisant plus attention à elle. Dans le mode de vie de Sara, une semaine sans rapport sexuel était impossible. Pour elle, un cunnilingus hebdomadaire était un minimum vital. Anna sentait encore ce qu’elle pensait, mais ses sens la portèrent ailleurs, vers le rivage de noirs souvenirs. Elle se réfugia dans les éclats de la mer; des sensations revenaient par vagues. La voix de son amie s’effaça petit à petit. De l’extérieur, elle avait l’air de regarder la mer paisiblement. Ces remous, elle les gardait pour elle. Sara lui donna un petit coup à l’épaule en signe de camaraderie féminine. Elle lui promit de s’occuper de son célibat au plus vite. À leur retour à Paris, elles sortiraient ensemble. Elle inviterait son homme et ils trouveraient le sien. Anna entendait à peine la voix de son amie, la mer couvrait ces sons inutiles. Les embruns marins l’enveloppèrent dans leurs bras cotonneux.
Anna était rentrée à Paris un dimanche 7 août. Elle avait passé la fin du week-end au fond de son fauteuil préféré. L’odeur de sa grand-mère y était profondément ancrée. Elle avait connu ce fauteuil depuis l’époque où elle avait appris à marcher, il y a plus de vingt ans. Elle prit quelques dessins qui traînaient sur la table basse. Des croquis de bâtiments néo-haussmanniens y figuraient. Elle passa ses doigts sur les lignes de ses dessins. Elle adorait dessiner des bâtiments. Elle se rappela la première fois où son père l’avait mise sur la voie des dessins en perspective. Il lui avait montré la technique du dessin avec un point de fuite en utilisant un élastique, un trombone et deux punaises. Sa vision du monde avait changé ce jour-là. Elle avait pris une planche à dessin et un porte-mine Rotring. Elle s’était mise à dessiner tous les bâtiments qu’elle avait vus durant leur séjour en Italie. Le monde s’évapora dans un songe cotonneux. Elle s’endormit.
Elle se leva en catastrophe en voyant les dessins. Elle avait bavé dessus et se surprit à être seins nus. Il faisait déjà chaud à sept heures du matin, car elle n’avait pas fermé les rideaux. Elle enfila un T-shirt tout en restant allongée dans son fauteuil, puis s’étira avant de se lever.
Avant d’aller travailler, elle avait toujours la même routine : elle faisait cuire un œuf, se servait un café long et attendait qu’il refroidisse en observant la famille qui habitait dans la tour en face de la sienne. C’était sa distraction tandis que d’autres regardaient la télé-réalité,
