Ici et ailleurs - Georges-Henri Dumont - E-Book

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Georges-Henri Dumont

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Quoi de plus naturel qu’un écrivain dont l’imagination se trouve obligatoirement bridée lorsqu’il raconte et analyse les événements du passé, éprouve, à certains moments de sa vie, l’irrépressible désir de prendre la liberté comme horizon ? La liberté de s’imprégner de ce qui l’entoure ici et ailleurs, d’imaginer ce qui pourrait s’y passer, de pressentir le fantastique sous le réel. Si le contradictoire est incongru dans un ouvrage d’histoire, il ne l’est pas dans la fiction ; il suffit de changer les coordonnées ou d’en introduire de nouvelles. À la liberté choisie pour horizon s’ajoutent la poésie de sites longuement observés jusqu’à l’instant où l’inattendu fait tout basculer dans l’insolite ou le mystère, le plaisir d’écouter les vieux conteurs de légendes et aussi le bonheur de jouer avec les mots qui viennent à l’esprit, de les ordonner sans aucune contrainte mais sans égarement.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Georges-Henri Dumont est agrégé en histoire (Université de Louvain), ancien conservateur aux musées royaux d'Art et d'Histoire, professeur honoraire à l'Institut catholique des hautes études commerciales, il a dirigé le cabinet de plusieurs ministres de la Culture française en Belgique.
Il est actuellement secrétaire général de la Commission nationale de l'UNESCO et préside au sein de cette organisation, le comité international pour l'édition de la monumentale Histoire du développement scientifique et culturel de l'humanité. Il est membre de l'Académie royale de langue et de littérature française.
Parmi ses nombreux ouvrages, on notera Mémoires — De la paix scolaire à la tourmente congolaise, 1958-1960 (Le Cri, 1995), La Vie quotidienne en Belgique sous le règne de Léopold II, 1865-1909 (Le Cri, 1996), Histoire de Bruxelles (Le Cri, 1999), Marguerite de Parme, 1522-1586 (Le Cri, 1999), Histoire de la Belgique (Le Cri, 2000) et L'Épopée de la Compagnie d'Ostende, 1723-1727 (Le Cri, 2000). Son essai sur Léopold II (Fayard, 1990) a reçu le grand prix de la biographie de l'Académie française.

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Seitenzahl: 213

Veröffentlichungsjahr: 2021

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ICI ET AILLEURS

DU MÊME AUTEUR

CHEZ LE MÊME ÉDITEUR

De la paix scolaire à la tourmente congolaise 1958-1960,mémoires, 1995.

La Vie quotidienne en Belgique sous le règne de Léopold II (1865-1909),1996.

Marguerite de Parme (1522-1586), bâtarde de Charles Quint,1999.

Histoire de Bruxelles, biographie d'une capitale,nouvelle édition revue, augmentée et illustrée, 1999.

Histoire de la Belgique,nouvelle édition revue, augmentée et illustrée, 2000.

L’Épopée de la Compagnie d’Ostende (1723-1727), 2000.

CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS

Banquibazar, la colonisation belge au Bengale au temps de la Compagnie d’Ostende.Bruxelles, L’Amitié par le Livre, 1948.

Pensées et réflexions de Léopold II.Bruxelles, L’Amitié par le Livre, 1948.

Le Miracle de 1848.Bruxelles,Dessart, 1948.

Louis Hennepin,explorateur du Mississippi,2eéd. Bruxelles, Durendal, 1951.

La Vie aventureuse d’Antoine Van Bomberghen, compagnon de lutte de Guillaume le Taciturne.Anvers, Le Papegay, 1952.

Bruxelles et les pays wallons.Paris, Arthaud, 1958.

Le Congo du régime colonial à l’indépendance, 1955-1960. La Table ronde belgo-congolaise (janvier-février 1960).Paris, Éditions universitaires, 1961.

Memlinc.Bruxelles,Gérard, 1966.

Beffrois et hôtels de ville de Belgique.Bruxelles,Legrain, 1975.

Élisabeth de Belgique, les défis d’une reine.Paris, Fayard, 1986.

Marie de Bourgogne.Paris, Fayard, 1982.

La Vie tragique du lieutenant Lippens (1855-1892) d’après sa correspondance inédite.Bruxelles, Collet, 1988.

Léopold II(Grand prix de la biographie de l’Académie française). Paris, Fayard, 1990.

La Belgique hier et aujourd’hui.Coll. « Que sais-je ? ». Paris, P.U.F., 1993.

La Dynastie belge.Braine-l’Alleud, J.-M. Collet, 1994.

Georges-Henri Dumont

ICI ET AILLEURS

Nouvelles

Catalogue sur simple demande.

www.lecri.be [email protected]

(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)

La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL

(Centre National du Livre - FR)

ISBN 978-2-8710-6779-5

© Le Cri édition,

Av Leopold Wiener, 18

B-1170 Bruxelles

En couverture : Alfred Stevens,La Lettre de rupture,v. 1867-1868.

Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.

AVANT-PROPOS

Aujourd'hui, des scientifiques parmi les plus réputés avouent l’influence que la littérature, la musique et les arts ont exercé sur leur existence, voire leurs intuitions. Dès lors, est-il surprenant que des historiens, obligatoirement contraints à n’écrire leurs livres qu’avec le souci constant de s’en tenir à ce que leur a révélé la lecture critique des documents, s’aventurent allègrement dans des fictions ? Peut-être chez nous mais, Outre-Atlantique, maints auteurs n’ont pas hésité à emprunter le double parcours et nul ne s’en est étonné. Au contraire ! Rassurés par le maintien d’une cloison étanche entre les deux genres, les lecteurs ont apprécié l’un et l’autre.

Quoi de plus naturel, après tout, qu’un écrivain dont l’imagination se trouve obligatoirement bridée lorsqu’il raconte et analyse les événements du passé, éprouve, à certains moments de sa vie, l’irrépressible désir de prendre la liberté comme horizon ? La liberté de s’imprégner de ce qui l’entoure ici et ailleurs, d’imaginer ce qui pourrait s’y passer, de pressentir le fantastique sous le réel. Si le contradictoire est incongru dans un ouvrage d’histoire, il ne l’est pas dans la fiction ; il suffit de changer les coordonnées ou d’en introduire de nouvelles.

À la liberté choisie pour horizon s’ajoutent la poésie de sites longuement observés jusqu’à l’instant où l’inattendu fait tout basculer dans l’insolite ou le mystère, le plaisir d’écouter les vieux conteurs de légendes et aussi le bonheur de jouer avec les mots qui viennent à l’esprit, de les ordonner sans aucune contrainte mais sans égarement.

Bien sûr, il est loisible à chacun de prendre ces propos pour un bref plaidoyerpro domoau seuil de ce recueil de nouvelles…

AILLEURS

Il n’y a rien de plus beau qu’une clef

tant qu’on ne sait pas ce qu’elle ouvre.

MauriceMAETERLINCK

Yasmina de Tipasa

Serge et Yasmina s’étaient rencontrés à l’université de Genève. Tout bêtement, pourrait-on dire. Lui préparait une thèse de doctorat sur Madame de Staël, elle terminait une maîtrise en lettres. Ils suivaient quelques cours en commun et, à la sortie de l’auditoire, ils aimaient se retrouver pour discuter dans un salon de thé, devant le lac à la fontaine jaillissante. Jolie Algérienne aux yeux légèrement en amande sous les longs cils noirs, Yasmina faisait des ravages sentimentaux parmi les étudiants mais demeurait indifférente à leurs avances plus ou moins audacieuses. Elle avait choisi Serge comme compagnon de cœur parce que, Suisse au-dessus de tout soupçon… de harcèlement, il l’avait séduite par son intelligence non dépourvue d’alacrité, autant que par sa sensibilité à la mélancolique beauté de la nature et aux obsédantes senteurs de la terre mouillée quand ils marchaient dans la campagne non balisée pour les promeneurs. En silence, ils savouraient la transfiguration des arbres au printemps ou en automne. Tous les jeunes font l’amour, proclamaient en chœur romanciers et surtout romancières à la mode. Eux ne le faisaient pas. Ils devinaient que s’ils franchissaient ce seuil, l’emprise du sexe banaliserait leur relation où dominait le respect mutuel.

Un soir pourtant, enhardi par la subtile ivresse diffusée par lefendantqui avait accompagné le repas, Serge posa sa main droite sur celle de Yasmina.

— Es-tu toujours décidée à repartir en Algérie après la délibération du jury de maîtrise, lui demanda-t-il avec un soupçon de tristesse. Pourquoi ? Ici tu pourrais faire une carrière brillante et peut-être songer à m’épouser puisque notre amitié s’approche de l’amour. Tandis qu’en Algérie…

— N’insiste pas, interrompit-elle. Tu ne fais qu’aviver ma peine de te quitter bientôt. Moi aussi je pressens que notre douce amitié risque de se muer en ardente passion. Je veux partir avant que cela n’éclate. Crois-le bien, je connais la situation de mon pays et c’est parce que je la connais que j’estime de mon devoir de m’y engager sans réticence pour y combattre l’intolérance qui entrave l’avènement d’une démocratie digne de ce nom, lutter aux côtés des femmes arabes aux prises avec le machisme des islamistes et, par surcroît, défendre le maintien de la langue française. Cela me sera possible à Tipasa où m’attendent mes parents et mes frères. Ici je ne serais qu’une exilée, privilégiée sans doute, mais trop taraudée par le remords, un sentiment de lâcheté coupable.

— Même auprès de moi ?

— Oui, même auprès de toi que… Parlons d’autre chose, je t’en prie.

— Prenons encore un verre defendant… Une dernière question toutefois : m’autorises-tu à te dire au revoir à l’aérodrome quand tu t’embarqueras ?

— Bien sûr. Non seulement je t’y autorise mais je te le demande. Après nous nous écrirons. Peut-être viendras-tu me voir à Tipasa. Qui sait ? Ce qui a été noué ne se dénouera jamais. J’en suis convaincue.

* * *

Un an plus tard, après la défense de sa thèse doctorale, Serge était devenu assistant à la faculté des Lettres de l’université. Il s’y épanouissait malgré la routine des tâches quotidiennes. Il n’oubliait pas pour autant Yasmina avec qui il correspondait avec une scrupuleuse régularité. Ce qu’elle lui écrivait de son enseignement au lycée de Tipasa, de son enthousiasme pour la cause féminine, le rassurait mais, entre les lignes, il discernait une inquiétude que confirmait la lecture des articles de journaux relatant les sinistres exploits des terroristes islamistes. Il aurait voulu en savoir davantage. Aussi saisit-il avec empressement l’occasion d’un congrès de philologie à Alger pour organiser des retrouvailles, trop longtemps aléatoires, à Tipasa.

Prévenue de son arrivée, Yasmina avait pris un jour de congé. Elle contenait difficilement son impatience. Elle chargea prudemment son frère Mourad d’accueillir Serge sur le seuil de la maison paternelle mais, dès qu’il le franchit, elle se jeta dans ses bras et l’embrassa tendrement. La modeste demeure de ses parents jouxtait une entreprise de matériaux de construction qu’exploitait le chef de la famille. Sur la table du salon au mobilier raffiné, des tasses de thé et des biscuits étaient disposés. Cela rappelait avec délicatesse les rencontres devant le lac de Genève, après les cours. Mais les parents et le frère de Yasmina participaient à la conversation. Celle-ci, bien que chaleureuse, se limitait forcément à l’échange de nouvelles sur la vie professionnelle de chacun. Serge ne savait pas s’il pouvait faire part de ses premières impressions depuis son arrivée à Alger. Le frère de Yasmina y était journaliste ; Serge ignorait ses opinions. Était-il proche des milieux gouvernementaux ou non ? Mieux valait s’abstenir de jugements, au demeurant inutiles.

Yasmina se leva et proposa à Serge de visiter les ruines de la cité romaine.

— C’est l’origine de notre latinité persistante, précisa-t-elle. Des siècles avant la conquête de l’Algérie par les armées du roi des Français.

Elle coiffa sa chevelure d’un foulard noir qui lui cachait la majeure partie du visage. Dans le tiroir d’un buffet, son frère prit un revolver qu’il glissa dans une poche de son veston.

— Mourad nous accompagne, expliqua Yasmina. Chez nous, une femme ne peut se promener accompagnée d’un homme s’il n’est pas un membre de sa famille.

— Je sais, mais pourquoi Mourad est-il armé ?

— On ne sait jamais…

Les disgracieux grillages franchis, Yasmina commença par citer la toute première phrase deNocesd’Albert Camus : « Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, le soleil bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les amas de pierre. »

— Tu fais bien de rappeler cette phrase, approuva Serge. Il m’est arrivé de la relire à haute voix pour en saisir la respiration accordée à ce qui s’offre maintenant à nos yeux : la crique, les ruines cernées de genêts et de lentisques et, tout autour, les collines qui dialoguent.

Le site était désert mais trois hommes s’affairaient sur le rivage.

— Je les connais, rassura Mourad. Ce sont des archéologues qui, malgré le manque de crédits, poursuivent des fouilles dans l’espoir de retrouver les infrastructures du port romain.

Il leur fit un grand signe d’amitié auquel ils répondirent sans lâcher leurs pelles. Il aurait aimé les rejoindre mais ne pouvait s’éloigner de sa sœur.

Le trio s’avança vers le forum, comme le faisaient les citoyens de la petite cité romaine. Le vaste espace qu’il occupait sur une manière de plateau factice était recouvert d’un dallage presque intact. On voyait encore les caniveaux qui recueillaient les eaux de pluie. Mais des portiques qui bordaient la place, il ne subsistait que des bases de colonnes.

Un large escalier de dix-sept marches curieusement de biais descendait vers la basilique dont il restait les soubassements des murs, des morceaux de fûts et de beaux chapiteaux doriques. Mourad expliqua :

— Le plan — nef, bas-côtés, abside et salle flanquant celle-ci — sera repris, deux ou trois siècles plus tard, pour maintes basiliques chrétiennes en Afrique. Passage insensible de l’ordre judiciaire à l’ordre religieux.

Les ruines du Capitole ni point davantage celles des thermes, de l’amphithéâtre et du théâtre dépouillé de ses gradins, n’impressionnèrent Serge. L’imagination devait trop suppléer à la pauvreté des vestiges. Mais le nymphée établi au bord d’une rue demeurait très évocateur. Ils s’assirent tous les trois sur des fragments de colonne en marbre bleu. C’était le moment choisi par Yasmina pour une libre conversation.

— Nous sommes ici à un carrefour. Le port de Tipasa se trouvait assez exposé aux tempêtes et peu commode d’accès mais il permettait de fructueux échanges avec l’Italie, l’Espagne et la Gaule. Puis il y eut le triomphe du christianisme. Comme à Césarée, ses sanctuaires s’ajoutèrent aux temples désormais abandonnés des dieux et des empereurs divinisés. Albert Camus se rendait souvent sur les ruines imposantes de la proche basilique Sainte-Salsa. Il en parle dansNoces.

— Et puis il y a eu l’Islam, la colonisation française, les islamistes maintenant. Comment parviens-tu à exercer ton métier, aujourd’hui, dans le climat d’intolérance qui règne ?

— D’abord, je suis musulmane, tu le sais. Ensuite, je crois qu’il faut être arabe pour enseigner une langue occidentale à des Arabes.

— Je ne vois pas pourquoi.

— Parce que les mots, même les plus courants, n’ont pas toujours la même signification d’une langue à l’autre. Le substantifmonde, par exemple, qui désigne généralement en Occident la planète sur laquelle nous vivons. On ne peut le traduire que paraâlanen arabe, dont la signification est bien plus large.Aâlandésigne toute la création et est sémantiquement lié au savoir, à la connaissance, à la foi. D’où la difficulté de comprendre les textes de l’onu, par exemple, et les malentendus qui en résultent.

— Passionnant !

— Ce le serait assurément si l’enseignement pouvait se donner en toute quiétude. Ce n’est, hélas ! pas le cas. Nous sommes brimées, mes élèves et moi. Guère à l’école mais à l’extérieur. Certains jours, des inconnus nous injurient, nous menacent, crachent sur nous puis disparaissent. Ce ne sont pas des habitants de Tipasa, m’assure-t-on.

— Tu tiens le coup ?

— Il m’arrive de craquer mais je crois en ma mission ici. Peut-être les choses vont-elles s’améliorer prochainement. Je suis plus optimiste que Mourad.

— Et si elles ne changent pas ?

— Je verrai…

Le soir commençait à descendre, les parfums de la terre et des fleurs devenaient plus âpres, les cigales plus bruyantes. Pour Serge, il était temps de reprendre sa voiture de location et de regagner Alger. Les adieux furent brefs et discrets. L’émotion présente en chacun ne pouvait s’exprimer par des gestes. Yasmina regagna le domicile familial au bras de son frère.

* * *

Quelques mois après son retour à Genève, Serge reçut une lettre de Yasmina :

« La situation ici n’est plus tenable pour une professeur de français. Elle est plus difficile encore pour des journalistes indépendants, cibles privilégiées des terroristes. Mourad a, d’ailleurs, décidé de partir en France, dès qu’il le pourra. Quant à moi, je me souviens de notre dernière conversation à Genève. Tu me suggérais de rester en Suisse. Tu avais raison. D’ici peu je te rejoindrai. Mes parents ne peuvent quitter leur entreprise mais ils approuvent mon départ. J’espère que tu n’es pas fiancé. Tu me l’aurais dit, n’est-ce pas ? »

Heureux, Serge l’était assurément mais, en même temps, angoissé. Yasmina parviendrait-elle à quitter l’Algérie à temps ? Il n’en dit mot dans sa lettre de réponse. Il se contenta d’assurer qu’il n’était pas fiancé, qu’il l’attendait avec impatience et de lui demander si, pour l’obtention d’un visa, une démarche au consulat de Suisse lui paraissait opportune.

Plusieurs semaines s’écoulèrent sans la moindre nouvelle de Yasmina. Aucune communication téléphonique annonçant son arrivée, aucune lettre. Ses propres messages demeuraient sans réponse. Il avait dû se passer quelque chose à Tipasa. Mais quoi ? Serge tentait de refouler le pressentiment d’un drame. Au local des profs où il s’était retiré pour corriger des travaux d’étudiants, l’appariteur lui remit une enveloppe postée à Paris. Il la décacheta aussitôt d’une main tremblante. C’était une lettre de Mourad.

« Ne connaissant pas votre adresse privée, je vous envoie cette lettre à l’université où, j’espère, elle vous parviendra. Mes parents n’ont pas eu le courage de vous écrire. Ils sont plongés dans le désespoir. Ils m’ont demandé de le faire à leur place, depuis Paris où, depuis peu, je travaille dans une agence de presse. Mon cher Serge, permettez-moi de vous appeler par votre prénom puisque vous auriez pu devenir mon beau-frère si Yasmina n’avait pas été assassinée, en même temps que deux de ses élèves. Devant le lycée où elles se rendaient, les islamistes les ont sauvagement mitraillées avant de prendre la fuite. Yasmina est morte sur le coup, a-t-on dit à mes parents. C’est affreux. Je devine la souffrance que vous cause mon message. Yasmina était une jeune fille admirable, courageuse, aimant son métier. Sœur attentive, elle m’avait conseillé de quitter l’Algérie. Ce que je fis peu après votre visite à Tipasa. Elle-même comptait vous rejoindre à Genève. Elle me parlait souvent de vous avec émotion ; elle vous aimait et savait que vous l’aimiez. Allah est grand mais ceux qui le confisquent pour justifier leurs crimes inlassablement répétés sont d’ignobles monstres. Quand arrêtera-t-on (et qui le fera) leur bestialité ? J’avoue avoir abandonné la lecture du Coran, ces derniers temps, pour celle des Évangiles. Musulman convaincu, je ne songe pas à me convertir mais je prie intensément le prophète Jésus que vous appelez Fils de Dieu de nous aider, l’un et l’autre, à traverser l’épreuve qui nous frappe. Je vous embrasse fraternellement. Mourad ».

Prostré, Serge ne pleurait pas. Il en était incapable. Comme il voulait ne rencontrer personne, il quitta rapidement l’université et se rendit dans son appartement. Il déboucha une bouteille defendantparce que cela lui rappelait l’ultime repas avec Yasmina. Puis il plaça sur le lecteur un disque que lui avait offert un ami mélomane. C’était unLamentode Jean Rogister ; il ne l’avait jamais écouté. La notice signalait que le compositeur liégeois l’avait écrit en 1916, en pleine guerre, après la mort inopinée de sa femme. Le chant des altos et des autres cordes le pénétra jusqu’au plus profond de l’âme. Les larmes lui vinrent aux yeux et il réussit enfin à pleurer. Il y avait dans ceLamentoune douceur qui enrobait la douleur, lui donnait un sens, l’empêchant de devenir déchirante et paralysante. Serge comprit alors que seule la musique le sauverait du désarroi, lui réapprendrait la vie, lui éviterait la cendre sur les lèvres.

Le « Smeerlap »* d’Amsterdam

* Les astérisques renvoient au glossaire en fin de volume

Adriaan van Leeuw avait quitté, tout guilleret, le congrès de la Société internationale de numismatique. Sa communication sur les premières monnaies du duché de Gueldre semblait avoir été appréciée et l’opérateur n’avait pas cafouillé lors de la projection des diapositives. Pour un numismate amateur, il s’en était bien tiré. Au cours de la réception de clôture, plusieurs spécialistes chevronnés l’avaient félicité. Étaient-ils sincères ? Hypocrisie et courtoisie font souvent bon ménage dans le monde scientifique qu’il ne fréquentait qu’occasionnellement, comme dans le monde des affaires qui lui était familier.

Comme chaque fois que ses occupations professionnelles l’amenaient à Amsterdam, il s’abandonna au plaisir quelque peu romantique de marcher le long des canaux, dans la fraîcheur de la nuit. Il releva le col de son loden vert et suivit le Keizergracht sans se presser, s’arrêtant à la hauteur de chaque pont pour épier les reflets de la lune dans le noir frémissement de l’eau. Arrivé au Westmarkt, il se rappela — sans trop savoir pourquoi — une scène du début duMax Havelaarde Multatuli : le jeune lycéen Batavus aperçoit dans la foule du marché une admirable jeune fille grecque. Il l’accoste hardiment et s’adresse à elle dans son meilleur grec classique et scolaire. Sans autre résultat que la colère de la belle qui lui aurait volontiers administré la paire de gifles, évitée de justesse grâce à l’intervention de son compagnon.

Alors qu’il songeait à la mésaventure de Batavus, c’était lui qui, à sa surprise, fut accosté par une élégante femme. Elle n’avait assurément rien d’une Grecque. Son épaisse chevelure blonde encadrait un visage généreusement fardé où brillaient des yeux qui auraient été narquois s’ils n’avaient pas été aussi bleus que deux saphirs. « Vous êtes bien Adriaan van Leeuw ? », lui demanda-t-elle tout de go. Comme il acquiesçait, elle continua : « Je vous ai vu au congrès des numismates. Vous avez été merveilleux. Je veux vous embrasser. » Ce qu’elle fit aussitôt. Fougueusement. Sur la bouche. Au même moment se déclencha le flash éblouissant d’un appareil photographique.

Se croyant l’objet d’un quelconque harcèlement sexuel, Adriaan se frotta les yeux, puis regarda autour de lui. Des couples se hâtaient vers une boîte de nuit, un homme barbu l’observait en souriant, quelques touristes français cherchaient probablement la proche maison où logea jadis Descartes, mais la jeune femme avait disparu, son complice photographe aussi. « Sans doute, se disait-il pour se rassurer, cette folle voulait-elle garder un souvenir de ma personne, mais quand même… » Il sortit un mouchoir de sa poche et enleva le rouge à lèvres qui collait à sa bouche avec un goût douceâtre, plutôt écœurant.

Que faire pour se recadrer l’esprit, sinon reprendre le Keizergracht dans l’autre sens, puis le Herrengracht jusqu’à son hôtel ? Il était tard et les zakouski avaient calmé sa faim. Il monta à sa chambre, y prit une douche et plongea dans son lit.

Le lendemain matin, la femme de chambre lui apporta son petit déjeuner et lui remit, en même temps, une grande enveloppe brune qui avait été déposée à son nom. Il se hâta de l’ouvrir et découvrit une magnifique photographie en couleurs du baiser nocturne du Westmarkt. Il y posait l’air béat comme s’il s'était agi d'un amant de la blonde créature. Un billet dactylographié était joint : « Cher Monsieur, ce petit souvenir de la nuit dernière peut vous nuire, vous vous en doutez. Je veux vous éviter les inconvénients qu’entraînerait sa diffusion intempestive auprès de certaines personnes. Faites-moi confiance. Je vous attendrai, ce soir, au salon de votre hôtel, à minuit. Votre dévoué. »

Il n’y avait aucune signature.

Tout à la fois estomaqué et furieux, Adriaan mangea sans appétit les toasts à la confiture. Il mesurait les risques que lui faisait courir cette photographie en apparence compromettante. Toutefois, en attendant l’inquiétante rencontre qui lui était proposée, il décida de ne pas modifier son programme de la journée : la réunion de travail avec un riche entrepreneur de la ville auquel il devait soumettre le contrat d’assurances mis au point par le patron de la firme de La Haye qui l’employait, puis une visite prolongée au Rijksmuseum où il comptait s’attarder devantLa Ronde de nuit. L’affaire commerciale fut promptement conclue et ponctuée d’un déjeuner copieux. En revanche, la restauration du tableau de Rembrandt le déçut. Ce n’était plus une ronde de nuit mais presque une ronde de jour. Ravivées, les couleurs précisaient les visages et les costumes mais dépouillaient l’ensemble, sinon de son mystère, du moins de son atmosphère.

À la tombée du jour, il ne dîna pas. Dans sa chambre d’hôtel, pris par une angoisse grandissante, il regarda plusieurs fois la maudite photographie, repensa aux premières pages duMax Havelaaret relut le billet anonyme. Il ne lui restait plus qu’à attendre l’entrevue annoncée.

Peu avant minuit, il descendit au salon et se commanda un Bols* pour se donner du courage. Un homme franchit la porte d’entrée et, sans hésiter, s’installa devant lui. De petite taille, chauve, plutôt chétif, il paraissait la quarantaine. Son visage banal, voire disgracieux, était dévoré par de grosses lunettes aux verres foncés. Le dialogue s’amorça aussitôt après que le serveur eut déposé le Bols qu’il avait commandé à son tour.

— Vous avez vu la photographie dont j’ai pu me procurer la pellicule ?

— Comment ?

— Cela n’importe pas. Ce qui importe c’est l’usage que l’on pourrait en faire. Vous pouvez aisément en deviner les conséquences. Je désire vous éviter des ennuis.

Adriaan gardait un silence soupçonneux. L’homme poursuivit :

— Je puis détruire la pellicule et tout sera terminé.

— Qu’attendez-vous pour le faire ?

— Que vous me versiez 1 000 dollars.

— Vous êtes fou ! C’est du chantage…

— Peut-être. Mais vous n’avez pas le choix.

— D’ailleurs, je ne dispose pas de cette somme.

— Votre compte en banque est bien provisionné. Je l’ai fait vérifier, ce matin. Il vous suffira de me remettre un chèque au porteur.

Chez Adriaan, l’indignation avait succédé à la stupeur. Hors de lui, il clama :

— Il n’en est pas question. Je porterai plainte.

— Contre qui ? Réfléchissez.

— C’est tout réfléchi.

Sur ces mots, il se leva. L’homme aux verres foncés fit de même et se dirigea vers la sortie.

Avant la fermeture de la porte, il lança :

— Vous le regretterez, Monsieur van Leeuw. Croyez-moi.

À tout hasard, Adriaan demanda au garçon de service s’il connaissait l’individu qui venait de sortir. La réponse fut négative, presque méprisante malgré le sourire de commande.

Après une nuit peuplée de cauchemars, Adriaan, au volant de sa puissante Volvo, prit la route pour Scheveningue où sa femme, croyait-il, l’attendait au domicile conjugal. Le trajet n’était pas très long. Se sentant fatigué et nerveux, il roula à petite vitesse. Parvenu devant sa villa, non loin de la plage de la station balnéaire, il klaxonna comme de coutume pour annoncer son arrivée. En réponse, il n’entendit que les aboiements joyeux de son chien. Il dut employer sa clef pour entrer. Sur la table du salon, bien en évidence, un exemplaire de la fameuse photographie. Déjà ! Un billet posé à côté d’elle. « J’ai compris. C’est donc pour cela que tu es allé à Amsterdam, ce week-end. Je suis consternée ; je rentre chez mes parents. N’essaie pas de me joindre. Je veux réfléchir. On verra après. Je ne t’embrasse pas comme cette fille vulgaire aux longs cheveux. Il y a de la nourriture pour Bobby. Soigne-le bien. Rita. »

Les larmes aux yeux, Adriaan s’empressa de former le numéro de téléphone de ses beaux-parents à La Haye. Sa belle-mère décrocha et, sans mot dire, passa l’appareil à Rita.

— Je t’ai demandé de ne pas me joindre.

— Je veux t’expliquer ce qui s’est passé. C’est un odieux chantage.

— Un chantage évidemment, mais il y a le fait. Je suis déboussolée. Fous-moi la paix. Je ne veux pas t’écouter maintenant. On discutera plus tard.

— Mais…

Rita avait raccroché.

Tout se brouillait dans la tête d’Adriaan. Il envisageait le pire, le divorce peut-être, mais ne voulait pas y croire. Il donna à manger à Bobby qui jappait à ses pieds. Ce geste l’apaisa. Après tout, Rita n’avait pas emmené le cherKing Charlesqu’elle affectionnait. C’était bon signe.