Des Belges aventureux - Georges-Henri Dumont - E-Book

Des Belges aventureux E-Book

Georges-Henri Dumont

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Beschreibung

Mon ambition est d'offrir au lecteur une invitation au voyage en compagnie de quelques Belges qui n'étaient pas casaniers, qui, partis suivant l'ordre d'un prince ou de leur propre mouvement, avaient en commun le désir de se libérer des contraintes du quotidien, de mieux connaître des civilisations qui déconcertaient ou menaçaient les Occidentaux, d'affronter tous les risques, y compris ceux de l'esclavage, de découvrir et explorer des régions encore inconnues de notre planète bleue.
La Belgique indépendante n'avait que seize ans lorsque le baron Jules de Saint-Genois publia, dans une collection populaire de l'éditeur Jamar, deux petits volumes intitulés Les Voyageurs belges. Bien que non avouée, l'intention de l'auteur était évidemment patriotique. Il s'agissait de mettre en évidence des navigateurs, diplomates, missionnaires ou pèlerins ayant laissé la relation de leurs découvertes, le récit de leurs aventures, la description des pays qu'ils avaient parcourus et des mœurs des peuples rencontrés.
C'était assurément nouveau et connut un réel succès. Bien sûr, ne disposant pas toujours de sources crédibles, Jules de Saint-Genois a commis un certain nombre d'erreurs — il confond notamment Isaac et Jacques Lemaire en un seul personnage — mais son grand mérite demeure d'avoir traduit du latin, du flamand et du français médiéval les extraits qu'il a choisi de citer.
Les lectures épisodiques poursuivies depuis ma jeunesse — Jules de Saint-Genois y est pour quelque chose — m'ont amené à opérer une sélection à partir d'un certain nombre de critères. Sauf quelques exceptions comme les émigrations en Angleterre, en Europe centrale ou aux îles Açores, j'ai notamment privilégié les voyageurs et explorateurs qui ont laissé des écrits racontant leurs pérégrinations.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Georges-Henri Dumont est agrégé d'histoire (Université de Louvain), ancien conservateur aux Musées royaux d'Art et d'Histoire, professeur honoraire à l'Institut catholique des hautes études commerciales, il a dirigé le cabinet de plusieurs ministres de la Culture françaises en Belgique et est un  ancien membre du Conseil exécutif de l'UNESCO.

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Seitenzahl: 306

Veröffentlichungsjahr: 2021

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DES BELGES AVENTUREUX

DU MÊME AUTEUR

CHEZ LE MÊME ÉDITEUR

De la paix scolaire à la tourmente congolaise 1958-1960,mémoires, 1995.

La Vie quotidienne en Belgique sous le règne de Léopold II (1865-1909),1996.

Marguerite de Parme (1522-1586), bâtarde de Charles Quint,1999.

L’Épopée de la Compagnie d’Ostende (1723-1727), 2000.

Ici et ailleurs,nouvelles, 2001.

Histoire de la Belgique (Des origines à 1830),2005.

Chronologie de la Belgique (De 1830 à nos jours), 2005.

Histoire de Bruxelles, biographie d’une capitale,2005.

Le Miracle belge de 1848,2005

CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS

Pensées et réflexions de Léopold II.Bruxelles, L’Amitié par le Livre, 1948.

Louis Hennepin,explorateur du Mississippi,2eéd. Bruxelles, Durendal, 1951.

La Vie aventureuse d’Antoine Van Bomberghen, compagnon de lutte de Guillaume le Taciturne.Anvers, Le Papegay, 1952.

Bruxelles et les pays wallons.Paris, Arthaud, 1958.

Le Congo du régime colonial à l’indépendance, 1955-1960. La Table ronde belgo-congolaise (janvier-février 1960).Paris, Éditions universitaires, 1961.

Memlinc.Bruxelles,Gérard, 1966.

Beffrois et hôtels de ville de Belgique.Bruxelles,Legrain, 1975.

Marie de Bourgogne.Paris, Fayard, 1982.

Élisabeth de Belgique, les défis d’une reine.Paris, Fayard, 1986.

La Vie tragique du lieutenant Lippens (1855-1892) d’après sa correspondance inédite.Bruxelles, Collet, 1988.

Léopold II(Grand prix de la biographie de l’Académie française). Paris, Fayard, 1990.

La Belgique hier et aujourd’hui.Coll. « Que sais-je ? ». Paris, P.U.F., 3eéd., 2002.

La Dynastie belge.Braine-l’Alleud, J.-M. Collet, 1994.

Georges-Henri Dumont

DES BELGES

AVENTUREUX

Histoire

Catalogue sur simple demande.

www.lecri.be   [email protected]

(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)

La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL

(Centre National du Livre - FR)

ISBN 978-2-8710-6728-3

© Le Cri édition,

Av Leopold Wiener, 18

B-1170 Bruxelles

En couverture : Gravure de Hendricks (détail), inLes Voyageurs belges, Jules de Saint-Genois, A. Jamar éditeur, Bruxelles, 1846.

Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.

Avant-propos

La Belgique indépendante n’avait que seize ans lorsque le baron Jules deSaint-Genois publia, dans une collection populaire de l’éditeurJamar, deux petits volumes intitulésLes Voyageurs belges. Bien que non avouée, l’intention de l’auteur était évidemment patriotique. Il s’agissait de mettre en évidence des navigateurs, diplomates, missionnaires ou pèlerins ayant laissé la relation de leurs découvertes, le récit de leurs aventures, la description des pays qu’ils avaient parcourus et des mœurs des peuples rencontrés.

C’était assurément nouveau et connut un réel succès. Bien sûr, ne disposant pas toujours de sources crédibles, Jules deSaint-Genois a commis un certain nombre d’erreurs — il confond notamment Isaac et JacquesLemaire en un seul personnage — mais son grand mérite demeure d’avoir traduit du latin, du flamand et du français médiéval les extraits qu’il a choisi de citer.

Il fallut attendre 1941 pour que l’idée de Jules deSaint-Genois fût reprise, certes avec plus de rigueur scientifique mais en excluant les voyageurs wallons. Comme son titre l’indique,Vlaanderen zendt zijn zonen uit !de Frans M. Olbrechts se limite aux exploits des Flamands. Ce qui est aussi légitime que regrettable.

Pas plus que mes deux prédécesseurs, je n’ai eu l’intention d’enregistrer les noms de tous les Belges qui ont voyagé dans des contrées dont l’éloignement psychologique a varié selon les époques. Plus simplement, les lectures épisodiques poursuivies depuis ma jeunesse — Jules deSaint-Genois y est pour quelque chose — m’ont amené à opérer une sélection à partir d’un certain nombre de critères. Sauf quelques exceptions comme les émigrations en Angleterre, en Europe centrale ou aux îles Açores, j’ai privilégié les voyageurs et explorateurs qui ont laissé des écrits racontant leurs pérégrinations. Dans mon propos, leurs témoignages importaient davantage que la reconstitution des événements qu’ils avaient vécus.

Autre critère : éviter les redites. C’est ainsi que, parmi les très nombreux voyageurs se rendant en Terre Sainte, je n’ai retenu que les plus originaux ou les plus prolixes.

Enfin, on ne trouvera pas dans ce recueil les récits de voyage de la période coloniale. Ils sont certes passionnants et essentiels pour la compréhension du passé de l’actuelle République démocratique du Congo, mais ils sont largement disponibles dans les bibliothèques, sinon dans les librairies. Par surcroît, les réduire à quelques dizaines de pages aurait été pour le moins arbitraire. Toutefois, il serait peut-être opportun et judicieux qu’un auteur en réalise une anthologie selon les thèmes traités.

Plus modeste, mon ambition se réduit à une invitation au voyage en compagnie de quelques Belges qui n’étaient pas casaniers, qui, partis suivant l’ordre d’un prince ou de leur propre mouvement, avaient en commun le désir de se libérer des contraintes du quotidien, de mieux connaître des civilisations qui déconcertaient ou menaçaient les Occidentaux, d’affronter tous les risques, y compris ceux de l’esclavage, de découvrir et explorer des régions encore inconnues de notre planète bleue.

Prologue

L’histoire des Celtes se confond en partie avec celle de leurs mouvements d’expansion. Parvenues, auviesiècle avant Jésus-Christ, dans les régions situées entre le Rhin, la Seine et la mer du Nord, les tribus belges ne se contentèrent pas de s’y fixer, certains de ses membres n’hésitèrent pas à franchir l’espace marin.Ptolémée raconte que les Ménapiens s’aventurèrent jusqu’en Irlande et JulesCésar, dans sonDe bello gallico, rapporte quelques précieuses informations recueillies au cours de sa campagne. « L’intérieur de l’île, écrit-il, est peuplé d’habitants qui se disent autochtones. Mais, sur la côte, vivent des peuplades qui vinrent du continent pour piller et faire la guerre. Presque toutes portent les noms des cités dont elles sont issues. Ces hommes, après la guerre, restèrent dans le pays et y devinrent colons. » Or donc, toujours d’après JulesCésar, « de tous les habitants de la Bretagne, les plus civilisés, de beaucoup, sont ceux qui peuplent le Cantium (l’actuel comté de Kent), région totalement maritime ».

Aucun document ne permet d’affirmer que l’immigration de ces Belges résulta d’une guerre ou d’opérations de pillage. En revanche, grâce à de nombreuses fouilles, à l’examen comparatif des vases et poteries retrouvés, les archéologues ont pu établir que la colonisation de la côte britannique par les Belges se fit par migrations successives à partir du troisième siècle avant Jésus-Christ. L’origine des noms de lieux leur livra également d’utiles renseignements : ainsi Winchester s’appelait jadisVentus Belgarum.

Les colonies belges dans le Kent, l’Essex, l’Herefordshire et le Hampshire demeurèrent en contact constant avec l’autre rive de la mer du Nord. Lors de l’invasion romaine, elles ne manquèrent pas d’envoyer des renforts armés à leurs frères Morins et Ménapiens. Ces renforts arrivaient, par temps calme, soit sur des bateaux de bois radoubés au moyen d’écorce et de joncs, soit sur des barques légères en osier couvert de cuir. Pour en finir avec cette coalition des peuples riverains de la mer du Nord, JulesCésar fut d’ailleurs contraint d’opérer deux débarquements.

L’installation des Belges dans les vallées de Grande-Bretagne est loin d’être le seul mouvement d’expansion celtique auquel nos lointains ancêtres donnèrent le branle. En 298 avant notre ère, nous les trouvons en Bulgarie ; en 260, ils traversèrent l’Illyrie, envahissaient la Macédoine et infligeaient une cuisante défaite au roi PtoléméeKeraunos. Leur chef portait le nom deBolgios,qui est un doublet deBelga. Des traces de la présence belge persistèrent longtemps chez les Galates d’Asie mineure, qui, s’il faut en croiresaint Jérôme, parlaient à peu près la même langue que les Trévires.

Un autre groupe de Belges descendit vers l’Italie avec moins de succès ; il était commandé par le roiVirdomar qui, en 22, fut écrasé à la bataille Clastidium. « Le consul ClaudiusMarcellus, rapporteProperce, repoussa les ennemis venus du Rhin et rapporta en triomphe le bouclier du puissant chef belgeVirdomar ; celui-ci se vantait de descendre du Rhin lui-même. Fier de sa noblesse d’origine, il lançait sesgaesadu haut de son char couvert. Son collier fut capturé parMarcellus qui lui avait coupé la gorge pendant que, en brayes rayées, il lançait ses traits des rangs de son armée. »

L’occupation romaine n’abâtardit guère l’esprit d’aventure des Belges dont les plus hardis navigateurs conduisirent leurs bateaux jusqu’en Scandinavie. Par contre, les grandes invasions germaniques semblent avoir provoqué un repliement sur soi, un temps d’arrêt. La mise en valeur des terres polarisa toutes les activités d’une économie essentiellement domaniale.

Jusqu’au moment où, vers l’an 1000, il apparut clairement que la population était devenue surabondante. Le sol cultivé ne suffisait plus à nourrir tous les habitants. Conscient du danger qui menaçait leurs sujets, les comtes de Flandre donnèrent l’impulsion à de vastes travaux ; ils firent transformer en régions fertiles les terres d’alluvions, les bruyères et les marécages.

S’évadant de l’organisation domaniale qui les étouffait, les colons se dirigèrent par milliers vers lesmoerende Flandre maritime.

D’autres, en 1066, s’engagèrent dans l’armée du ducGuillaume de Normandie partant à la conquête de l’Angleterre, événement que la célèbreTapisserie de Bayeuxrappelle avec réalisme. Selon les chroniqueurs, nos seigneurs et chevaliers s’y firent remarquer par le nombre et le courage. Après la victoire d’Hastings (14 octobre) sur les Anglo-Saxons du roi Harold, ils furent très richement dotés en Angleterre, recevant les uns des châteaux avec des terres immenses, d’autres des villages, d’autres encore des villes entières.

LeDomesday book, réalisé à partir de 1086, où sont consignées et décrites toutes les seigneuries du royaume anglo-normand, révèle que des Belges tenaient plus de dix pour cent des baronnies du sud-est de l’île. Et, comme la terre, ruinée et dépeuplée par les opérations militaires et la répression de révoltes sporadiques, manquait de bras, les seigneurs s’adressèrent à des colons belges. Ceux-ci, une fois établis en Angleterre, s’enrichirent et enrichirent leur pays d’origine avec lequel ils restèrent en relation. Leur cohésion, malgré de nombreux mariages mixtes avec des femmes anglo-saxonnes, fut telle que, plusieurs siècles plus tard, ils se distinguaient toujours des Anglais par les coutumes et la langue.

La broderie de Bayeux, exécutée à la fin duxiesiècle, raconte à la manière d’une BD la conquête de l’Angleterre par Guillaume de Normandie.

Toutefois, cet exode, d’ailleurs limité, ne suffit pas à décongestionner la terre belge et, plus particulièrement, la Flandre et le Brabant surpeuplés malgré les migrations le long des côtes de la mer du Nord, sur les rives du bas-Escaut et de la basse-Meuse.

L’appel des évêques allemands, trente-cinq après la bataille d’Hastings, retentit providentiellement. Il demandait des colons belges pour assécher et peupler lesMorrendu pays de Brême et leur offrait une vie exaltante, libre de toute entrave féodale. Flamands et Wallons émigrèrent en masse. Ils se répandirent dans le Holstein, la Thuringe, la Silésie et plusieurs d’entre eux s’en allèrent rejoindre les Wallons qui, quelque cinquante ans plus tôt, s’étaient installés en Hongrie et en Transylvanie.

La broderie de Bayeux, exécutée à la fin duxiesiècle, raconte à la manière d’une BD la conquête de l’Angleterre par Guillaume de Normandie.

Tous bénéficièrent bientôt de privilèges importants. Ils continuaient à parler leur langue, à pratiquer leur culte, à être jugés et administrés par leurs propres magistrats et suivant leurs lois coutumières. En d’autres termes, ils habitaient dans une autre Flandre, un autre Luxembourg, un autre Brabant, un autre Hainaut, un autre pays de Liège. Souvent ils donnaient à leur établissement le nom de leur ville d’origine ou de leur clocher natal. C’est ainsi que l’on retrouve en Allemagne des lieux dénommés Damme, Rode, Velthem, Huy, Herstal, Stockem, Dalhem…

Les Belges qui se fixèrent à l’Est étaient de vrais colons, dans le sens moderne du mot, comme ceux du Far-West américain. Ils procédèrent selon la méthode ditepar proches. Au bout de quelques décennies de travail, ils transformèrent les prairies fangeuses et les marais en plaines fertiles et riantes. Aujourd’hui encore, certaines régions gardent la trace vivante des ouvrages d’endiguement construits auxiiesiècle et une chanson populaire flamande a longtemps conservé le souvenir de cette pacifique poussée vers l’Est :

Naer Oostland willen wij rijden

Naer Oostland willen wij mee,

Al over die groene heiden,

Frisch over die heiden

Daer is een betere stee1

Faut-il le dire ? Les Croisades offrirent aux Belges les plus aventureux une occasion, teintée d’idéal, de se dépenser sans compter sur les champs de bataille comme dans les fondations hospitalières.Godefroid de Bouillon etBaudouin de Constantinople n’étaient pas précisément des casaniers ! Toutefois les Croisades ne retiendront pas notre attention dans cet essai, principalement parce que les chevaliers de nos principautés n’avaient pas à leurs côtés un Villehardouin et qu’ils ne se souciaient pas de fonder de véritables colonies en terres musulmanes. Les Belges qui s’y établirent obéissaient à un idéal exclusivement religieux, à l’instar de GuillaumeRubroek.

——————————

1Vers les pays de l’Est, nous voulons chevaucher,

Vers les pays de l’Est, nous voulons nous rendre aussi,

Au loin, par-delà les vertes landes,

Vivement par-delà les landes

Là existe un endroit meilleur.

I. 

Guillaume Rubroek, ambassadeur de saint Louis chez les Mongols

(1252-1254)

Ruysbroek, Rubroek, Rubroc, Rubruquis, telles sont quelques-unes des manières dont on a orthographié le nom de frère Guillaume, le récollet queSaint Louis envoya en ambassade en Mongolie. Sauf pour la récente forme latine Rubruquis, le choix entre elles n’est pas totalement innocent. En admettant la graphie Ruysbroek, on a pu supposer qu’il était Brabançon, né à Ruisbroek, à quelques lieues de Bruxelles. Mais des documents conservés à la bibliothèque de Saint-Omer permettent de croire qu’il vit le jour dans le village flamand de Rubroeck, à vingt-quatre kilomètres de Hazebroek en Flandre aujourd’hui française, qui était un des censiers de l’abbaye Saint-Bertin. Quoi qu’il en soit, on ne sait rien de sa jeunesse sinon qu’il entra dans l’ordre franciscain des frères mineurs, appelés récollets ou, plus souvent, cordeliers par allusion à la corde qui leur servait de ceinture.

Quel âge a-t-il lorsque ses supérieurs décident de l’envoyer en Terre Sainte ? S’est-il joint aux religieux qui accompagnaientGuillaume de Dampierre à la hasardeuse septième croisade dirigée par le roi de FranceLouis IX ? On l’ignore, mais il est certain qu’au moment où les croisés se morfondent sur l’île de Chypre en attendant l’arrivée de navires génois, il séjourne au couvent fondé par les frères mineurs à Saint-Jean-d’Acre, sur le promontoire entre la rade et la mer.

Vers la fin de l’année 1248, le roi reçoit à Nicosie la visite de deux chrétiens originaires de la région de Mossoul, qui se prétendent envoyés parEljigidei, gouverneur mongol de la Perse. Avec beaucoup d’assurance, ils affirment que leur maître et le grand khan se sont convertis au christianisme, cherchent l’amitié des croisés et veulent les aider de tout leur pouvoir contre les musulmans.àvrai dire, le texte de la lettre qu’ils remettent s’avère beaucoup plus vague que

LeSaint Louis de l’église de Mainneville (Eure),XIIIesiècle.

leurs propos et reflète surtout le désir des Mongols d’éviter une confrontation avec l’armée deSaint Louis.

Celui-ci a dû s’en rendre compte, mais, flatté et intéressé, il demande au dominicain français André deLongjumeau, qui parle l’arabe et le syriaque et qui est déjà allé jusqu’à Tabriz pour y rencontrer des Mongols, d’effectuer un nouveau voyage avec mission de complimenter le khanEljigidei, éventuellement aussi le grand khan, et de les rassurer que la Sainte-église romaine les recevrait comme des fils bien-aimés 1. Peu après le départ d’André deLongjumeau,Saint Louis apprend que les ambassadeurs lui ont raconté des balivernes, qu’en fait les khans ne se sont pas du tout convertis et qu’ils ne poursuivent d’autre objectif que de pousser les croisés à attaquer le calife de Bagdad et le sultan d’égypte.

Le roi ne se décourage pas pour autant. Soucieux de renforcer les relations qui se sont établies depuis peu d’années, sous l’impulsion du papeInnocent IV, entre les chrétiens et les successeurs deGengis Khan qui dominent la plus grande partie de l’Asie, il fait venir GuillaumeRubroek de son couvent de Saint-Jean-d’Acre. Il lui propose d’aller convertir les Tartares 2et de remettre des lettres personnelles à leurs khans. Le récollet accepte sans la moindre hésitation. Tout porte à croire que le roi connaît la réputation de frère Guillaume, son zèle religieux, son esprit entreprenant et sa vigueur physique, sinon il ne l’aurait pas choisi pour accomplir une mission aussi délicate.

Pendant qu’avec la reineMarguerite,Saint Louis s’affaire à munirRubruquis flamanicusde livres enluminés et d’ornements liturgiques, l’ambassadeur-missionnaire s’adjoint un confrère récollet italien, Barthélemy deCrémone, un clerc appelé Gossel, un interprète turcoman du nom d’Homédée et deux hommes de service natifs de Saint-Jean-d’Acre. Ainsi constituée, la petite équipe se rend à Constantinople où l’empereurBaudouin II de Courtenay remet au frère Guillaume une lettre destinée au khanScacathaï. Au cours de ses prêches publics en l’église Sainte-Sophie, le récollet commence par affirmer qu’il part chez les Mongols sur ordre de ses supérieurs religieux de Saint-Jean-d’Acre, mais il finit par avouer qu’il est envoyé parLouis IX. La nouvelle se répand dans la ville ; propagée par les nombreux marchands qui hantent la cité impériale, elle ne tarde pas à gagner la Crimée. Pendant son bref séjour à Constantinople, GuillaumeRubroek rachète un esclave prénomméNicolas qui vient renforcer le groupe.

L’embarquement a lieu le 7 mai 1253. Après une traversée sans le moindre incident, c’est l’accostage à Soldaïa (l’actuelle Sudah) en Crimée. Pressé de questions sur sa mission, frère Guillaume s’efforce de cacher sa fonction d’ambassadeur deLouis IX. On ne le croit guère. Il se procure cinq chevaux de selle, huit chariots couverts destinés à servir de logements pendant les nuits. Entre Sébastopol et Sudak, il constate l’existence d’une quarantaine de peuples différents dont chacun parle sa propre langue. Parmi eux, beaucoup de Goths dont la langue est, selon lui, le thiois.

Commence alors la traversée des immenses steppes qui séparent le Dniepr du Don. La rencontre avec le khanScacathaï s’avère très décevante. Malgré la lettre de l’empereurBaudouin II qu’il lui exhibe ou à cause d’elle,Rubroek est assez mal accueilli et renonce à tout effort de conversion. Il reprend la route vers l’est jusqu’au Don ou Tanaïs. Le fleuve est franchi peu avant d’atteindre, le 31 juillet, le campement du khanSartak à trois journées en deçà de la Volga. Un grand seigneur de religion nestorienne, nomméCoïac, le reçoit,assis dans sa gloire,faisant jouer de la guitare et danser devant lui. Le lendemain, il obtient une audience deSartak. Muni de la lettre deLouis IX, il se rend à la Cour en portant son autel de voyage et ses livres. De nombreux Tartares sont présents.Coïac veut savoir si tout cela sera donné à son maître. La réponse étant négative, il ordonne à frère Guillaume de se revêtir de ses habits sacerdotaux et de se présenter ainsi accoutré devant le khan. Il exige une cérémonie qui s’apparente à un spectacle. Mieux vaut ne pas discuter. Le cordelier passe sa plus belle chasuble sur ses robustes épaules, prend une Bible et le psautier richement enluminé qu’il a reçu de la reineMarguerite avant son départ. Barthélemy deCrémone porte le missel et la croix, le clerc l’encensoir. Tout en prenant soin de ne pas toucher le seuil de la porte – ce serait inconvenant chez les Tartares – les trois hommes pénètrent dans la loge deSartak en chantant leSalve Regina. Le khan est vivement intéressé par la Bible et, plus encore, par les riches enluminures du psautier. Il accepte le pain, le vin et les fruits qui lui sont offerts et se fait traduire les lettres deSaint Louis.

Cela ne s’annonce donc pas trop mal, mais, le lendemain,Coïac vient trouver GuillaumeRubroek de la part deSartak. Il lui déclare qu’à la lecture des lettres du roi, on a constaté certaines difficultés d’interprétation et estimé que le récollet doit aller trouverBatou Khan, père deSartak, pour le consulter à ce sujet. Plus inquiétant, il exige qu’en attendant soient laissés au camp deSartak les deux charrettes contenant les livres et ornements liturgiques.évidemment, le missionnaire-ambassadeur proteste. Avec raison, il se méfie deCoïac et craint pour l’intégrité de ses bagages, mais, redoutant le pire en cas de refus, il finit par céder. Toutefois, il prend la précaution de retirer de la charrette les livres auxquels il tient le plus, en particulier la Bible que lui a offerte Saint Louis. Quant au psautier de la reineMarguerite, sa beauté avait été trop remarquée par le khan pour que sa disparition passe inaperçue. Il se résigne à l’abandonner. L’incident l’incite, en tout cas, à croire queSartak a fait mine d’être chrétien selon le rite chaldéen pour accaparer les cadeaux que pourraient offrir les souverains chrétiens.

Après trois jours, la Volga est enfin atteinte.Quatre fois plus large que la Seine à Paris, note GuillaumeRubroek,elle tombe dans un lac ou mer qu’Isidore de Séville appelle la mer Caspienne.àce propos – et il est le premier à le faire – il s’inscrit en faux contre la croyance que ce soit un golfe formé par l’océan. Elle est entièrement entourée de terre, révèle-t-il.

Le camp deBatou Khan est établi au nord de la Volga. Petit-fils deGengis-Khan, Batou, chef de la Horde d’or, passe pour l’un des guerriers mongols les plus redoutables. Il a anéanti les Bulgares de la Volga, ravagé tout le nord-est de la Russie en 1237-1238, brûlé Moscou et s’est emparé de Kiev en 1240. Entouré de sa Cour, il reçoitRubroek et ses compagnons, assis sur un siège surélevé semblable à un lit. Ducomosest solennellement servi dans des tasses d’or et d’argent incrustées de pierreries. Frère Guillaume se met à discourir devant le chef de la Horde d’or et le supplie d’embrasser la foi des chrétiens.àces mots,Batou éclate de rire, aussitôt imité par tous les Mongols qui l’entourent. L’ambassadeur deLouis IX ne perd pas contenance. Il lui déclare qu’il y a sans doute maldonne et demande à pouvoir séjourner parmi son peuple.

Au campement deBatou comme à celui deSartak et en cours de route, GuillaumeRubroek ne cesse d’observer les mœurs et coutumes des Mongols. Ses sacs sont de plus en plus bourrés de notes aussi précises que surprenantes pour l’époque (en flamand ou en français ?), qu’il traduira en latin à l’intention du roiLouis IX.

Il décrit longuement le mode d’habitat des Mongols nomades :Les Tartares n’ont point d’habitat fixe et ne savent jamais où ils seront le lendemain. Ils se répartissent la Scythie depuis le Danube jusqu’au pays du couchant et chaque chef, selon qu’il a plus ou moins de gens sous ses ordres, connaît les limites de ses pâturages et sait où il doit faire paître ses troupeaux en hiver et en été, au printemps et en automne.

En hiver, ils descendent vers des régions plus chaudes, situées plus au sud ; en été, ils remontent vers des climats plus froids, dans le Nord. En hiver, lorsqu’il neige, ils se tiennent sur des pâturages sans eau parce qu’ils utilisent la neige pour obtenir celle-ci.

Les maisons où ils dorment sont construites en lattis entrelacés et fixées sur des roues. La charpente est en baguettes d’osier rassemblées, au sommet, en un petit cerceau dont le creux sert de cheminée. Ils recouvrent le lattis de feutre que, pour le rendre plus éclatant, ils peignent souvent à la chaux, à la terre blanche ou à la poudre d’os. En certains endroits ils peignent le feutre en noir. Depuis le sommet, ils ornent le feutre d’une belle décoration représentant des vignes et des arbres, des oiseaux et autres animaux. J’ai un jour mesuré l’une de ces maisons mobiles ; elle avait trente pieds de long sur vingt de large, à au moins cinq pieds au-dessus des roues. J’ai même vu vingt-deux bœufs tirer une maison, onze sur une rangée, onze autres attachés devant elle. L’essieu du chariot était aussi grand que le mât d’un navire, et un homme, installé devant la porte de la maison, conduisait l’attelage des bœufs.

àl’aide d’osier finement fendu ils fabriquent aussi des coffres carrés qui ont la forme de grandes malles. Ils les joignent les uns aux autres sous une couverture de la même sorte d’osier, tout en ménageant une petite ouverture sur le côté et recouvrent le tout de feutre noir trempé dans la graisse ou le lait de brebis pour assurer la parfaite protection contre la pluie. Dans ces coffres également décorés sont conservés tous les instruments et outils ainsi que les objets de valeur. On les attache solidement au-dessus de la maison-chariot d’où on ne les enlève jamais. Un riche Tartare possède bien deux cents chariots chargés de malles.

Les Mongols ne sont pas monogames.Batou a vingt-six femmes. Chacune dispose d’une grande maison, outre les petites disposées derrière la grande et où vivent les servantes. De chacune des grandes maisons dépendent bien deux cents chariots. Lorsque les femmes détachent leurs maisons des chariots, celle du rang plus élevé établit sa cour à l’ouest, les autres le font ensuite selon leur rang. Entre les cours de deux femmes la distance équivaut à un jet de pierre. Si bien que la cour d’un riche Tartare ressemble à une grande ville bien que peu d’hommes y soient présents.

Très tôt les filles sont mises au travail. La moindre jeune fille conduit trois à quatre chariots, si du moins le pays est plat. Les chariots avec bœufs ou chameaux sont attachés les uns aux autres, la jeune fille étant assise dans le premier. Quand elle arrive dans un endroit difficile, elle détache les chariots et conduit chacun d’entre eux séparément. Elle n’avance donc que très lentement, au rythme d’un mouton ou d’un bœuf.

Rien n’échappe au regard attentif de GuillaumeRubroek, et, bien sûr, il observe surtout ce qui le déconcerte ou ce quevolens nolensil partage avec les Mongols : la nourriture à base de riz, de froment, de millet et de miel et les boissons.

Quand les Tartares veulent engager quelqu’un à boire, ils le prennent par les oreilles qu’ils tirent bien fort pour lui faire ouvrir la bouche et le gosier, puis ils battent des mains et dansent devant lui.

En été, lecomosconstitue leur breuvage favori.

Pour le préparer, ils étendent une longue corde par terre et la fixent à deux pieux. Vers les trois heures de relevée, ils y attachent les poulains des juments qu’ils veulent traire, afin que celles-ci restent tranquilles. Quand ils ont recueilli une grande quantité de ce lait qui est doux comme celui de la vache, ils le versent dans une grande outre ou bouteille et le battent avec un gros bois creux à sa partie inférieure. Le lait ainsi battu pendant quelques temps commence à fermenter et à s’aigrir, et ils en extraient le beurre. Quand ils le trouvent assez piquant, ils le boivent. L’arrière-goût laissé sur la langue ressemble fort à celui du lait d’amande. Lecomosa la propriété d’égayer et souvent d’enivrer ceux qui n’ont pas la tête assez forte pour le supporter.

Frère Guillaume ne nous dit pas s’il y a résisté ou non, mais il avoue :multum etiam provocat urinam…

Les grands seigneurs qui possèdent dans le Sud de grandes métairies et dont la chasse est le principal plaisirtirent leurs vêtements du Cathay, de la Perse et d’autres pays chauds ; leurs fourrures viennent de Russie. Les hommes se rasent un petit carré au sommet de la tête et font descendre leurs cheveux sur les deux tempes. L’habillement des filles ne diffère des hommes que parce qu’il est plus long ; il ne se modifie que le lendemain de leur mariage. Elles portent sur la tête un ornement appeléboua, fait d’une légère écorce d’arbre, haut d’une coudée et surmonté de pièces de taffetas, de joncs, de plumes de paon et de leurs propres cheveux. De sorte que lorsqu’elles sont à cheval on dirait des soudards ayant le heaume en tête et la lance levée. Les femmes sont fort grasses ; plus leur nez est petit, plus leur beauté est renommée. Elles ont aussi la vilaine habitude de se peindre le visage. Elles sont surtout employées à conduire les chariots, à traire les vaches, à faire le beurre, à préparer et à coudre les peaux, les chaussures, les galoches, à fabriquer le feutre et à en couvrir leurs cabanes roulantes. L’occupation des hommes est de faire des arcs, des flèches, des mors, des brides, des chariots, des maisons. Ils gardent les chevaux et traient les juments, fabriquent lecomoset les bouteilles dans lesquelles on le prépare.

La religion des Mongols est centrée sur le culte de diverses idoles et encombrée de superstitions. Ils ont, en outre, une grande vénération pour les morts.

Ils les enterrent avec de nombreuses marques de respect. Les plus riches reçoivent la sépulture dans des espèces de pyramides ou dans des tours en briques auprès desquelles on laisse toujours une des maisons mobiles dont nous avons parlé.

Leur justice est fort expéditive, mais aucun accusé n’est puni de mort s’il n’est pas pris sur le fait ou s’il n’a pas avoué son crime. Quand ils condamnent à la bastonnade, s’il y a cent coups à donner, il faut que l’on se serve de cent bâtons différents.

Retrouvons GuillaumeRubroek et ses compagnons au campement deBatou. Malgré son refus de se laisser convertir, celui-ci ne se montre pas désagréable, mais affirme ne pouvoir, de son propre chef, autoriser les Occidentaux à séjourner dans le pays. Ils doivent aller le demander au grand khanMöngka 3pendant que le clercGossel retournera chezSartak. C’est donc une expédition longue de plusieurs mois que doit envisager le récollet, en passant par la mer d’Aral, les montagnes d’Ala-Tau, le lac Balkhach, la steppe et les monts Altaï. Ni lui ni ses compagnons ne sont équipés pour tenter pareille aventure.Batou Khan se laisse gagner par la pitié. Il leur offre des manteaux en toison de mouton, des pantalons, des bottes et des bonnets en feutre et fourrure. Ainsi protégés contre le froid intense de la saison, ils se joignent à des cavaliers mongols, qui, eux aussi, se rendent à Karakorum. La capitale du grand khan est située au cœur du désert de Gobi, vaste dépression enserrée de tous côtés par les montagnes qui l’entourent, au climat excessif avec des sauts de température.

La distance parcourue chaque jour sur un sol où alternent pierraille rougeâtre et dunes de sable, écritRubruquis dans son rapport àSaint Louis, est, pour autant qu’il puisse en juger, comparable à celle qui sépare Paris et Orléans.

Davantage lorsque nous avions de bons chevaux. Aux relais, nous changions de monture puis chevauchions pendant deux à trois jours, sans rencontrer âme qui vive. S’il y avait vingt à trente chevaux au relais, on nous donnait les plus mauvais parce que nous étions des étrangers. Tous ceux qui nous précédaient prenaient les meilleurs. Néanmoins, on me réservait le plus vigoureux parce que j’étais très lourd. Mais que le cheval trotte agréablement ou non, on ne s’en souciait pas et je n’osais me plaindre ; chacun devait accepter son sort avec sérénité. Il en résultait tracas et difficultés parce que les chevaux étaient fort fatigués avant d’arriver au relais. Il fallait les exciter, les frapper et parfois les changer, transférer nos charges sur d’autres et monter à deux sur un seul cheval.

Au début, frère Guillaume se plaint de ne pouvoir manger à sa faim, mais cela s’améliore bientôt. Le Mongol qui guide les voyageurs admire son courage. Quand l’occasion s’en présente, il le fait inviter à la cour d’un riche seigneur où l’attend une cordiale et nourrissante réception. Il est alors interrogé sur son pays natal, la fécondité de la terre, le nombre de moutons, chevaux et bétails. Il répond à toutes les questions, leur montre ses chasubles et ses livres, mais lui aussi sollicite des informations. Et il en apprend beaucoup sur la population des régions traversées. Il constate la tolérance religieuse qui y règne par la volonté du grand khan, mais s’inquiète de l’influence du nestorianisme, le schisme du SyrienNestorius (vesiècle) qui, implanté en Perse, rayonna en Asie centrale. Cette hérésie conteste l’union des deux natures du Christ et le culte de Marie, sa mère. De ses conversations, le récollet dégage également des vues surprenantes sur des questions que les géographes et philologues n’éclaireront que des siècles plus tard. C’est ainsi qu’il identifie les Hongrois avec les Huns d’Attila ou qu’en quelques mots il formule la parenté linguistique des Russes, Polonais, Tchèques, Slaves méridionaux et Valaques. On ne l’avait jamais fait avant lui.

Le 27 décembre 1253, après avoir parcouru 11 000 kilomètres, GuillaumeRubroek parvient enfin au camp deMöngka, à une certaine distance de sa capitale Karakorum. Peu après son arrivée, il reçoit la visite inattendue d’une Française originaire de Metz, qui était nomméePaquette avant d’être appeléePescha. Elle avait été capturée par les Mongols lors d’une de leurs incursions en Hongrie. Le récollet ne précise pas son statut, mais signale qu’elle lui révèle qu’un Parisien, GuillaumeBouchier, séjourne à Karakorum. C’est un orfèvre auquelMöngka a confié une importante commande.

Le 4 janvier 1254, l’ambassadeur deLouis IX est admis à se présenter devant le grand khan, un des petits-fils deGengis-Khan. Laissons-lui la parole.

Après que nous eûmes achevé de chanter l’hymneA solis ortis cardineon nous fouilla partout pour s’assurer que nous n’avions pas de couteaux sur nous. Puis nous fûmes introduits.àl’entrée du palais se trouvait, comme toujours, ducomosplacé sur un banc auprès duquel on fit demeurer notre interprète debout. Quant à nous on nous permit de nous assoir devant les femmes. L’intérieur de ce lieu était couvert de drap d’or ; au milieu brûlait dans une espèce de réchaud un feu d’épines, de racines d’absinthe et de fiente de bœuf séchée. Le grand khan, vêtu d’une belle robe fourrée, était assis sur un lit. C’est un homme de moyenne stature avec un nez camard ; il peut avoir quarante-cinq ans environ 4. Près de lui se trouvaient sa femme, qui était jeune, une de ses filles qui était remarquable par sa laideur, et quelques petits enfants.

Il nous fit demander ce que nous voulions boire, du vin ou de laterracina, espèce de bière faite de riz, ou bien encore ducaracomos,qui est du lait de jument pur, ou duball, autre liqueur qui est faite à partir du miel. Nous répondîmes que nous ne nous soucions guère de boire, mais que nous cherchions à lui être agréables. Alors il nous offrit de laterracina ; on en donna aussi à notre interprète, que nous eûmes le désagrément de voir entièrement s’enivrer.Möngka se fit ensuite apporter des faucons et d’autres oiseaux, qu’il prit en main et se plut à regarder. Puis il nous ordonna de parler par la bouche de l’interprète. Nous nous agenouillâmes. Je lui dis : Nous rendons grâces à Dieu qui nous a menés si loin pour voir le khanMöngka, dont la puissance est si grande sur la terre, et nous prions Jésus-Christ, par qui nous vivons et mourrons, de lui fournir bonne et longue carrière.

Frère Guillaume explique ensuite qu’il est venu demander l’autorisation de séjour que niSartak niBatou n’ont pu lui donner. Quand il prie de l’excuser de ne point offrir de cadeaux en or et en argent,Möngka, que de fréquentes libations deterracina,ont quelque peu étourdi, répond :Je suis assez puissant pour me passer de vos présents. Du reste, vous auriez mieux fait de venir me trouver directement au lieu de vous adresser d’abord àSartak.Ce n’était qu’un mouvement d’humeur provoqué par les effets de l’alcool. En effet, il ne tarde pas à faire savoir àRubroek qu’il lui permet de séjourner chez lui pendant les grands froids et l’engage à se rendre à Karakorum.

Vers la mi-carême, le fils de l’orfèvre GuillaumeBouchier vient au camp deMöngka pour annoncer que la fontaine commandée par le grand khan est achevée. C’est un arbre d’argent massif au pied duquel sont couchés quatre lions du même métal et dont la gueule crache du lait de jument.àl’intérieur de l’arbre, quatre tuyaux correspondent à la bouche de quatre serpents, qui laissent couler le premier ducaracomos, le second du vin, le troisième duball, le quatrième de la capiteuseterracina. Chacune de ces boissons retombe dans quatre vases d’argent où l’on peut s’abreuver à sa guise. Au sommet de l’arbre, un ange embouche une trompette qui se fait entendre lorsque telle ou telle réserve de breuvage est épuisée.

Impatient de pouvoir admirer ce chef-d’œuvre placé dans une grande cour du palais de sa capitale,Möngka s’empresse de se rendre à Karakorum. Frère Guillaume et ses compagnons le suivent.Comme nous passions par une région fort montagneuse,raconteRubruquis, il s’éleva tout à coup un grand vent froid et âpre. Le khan m’ordonna de prier Dieu pour que ce vent cessât, car tous les bestiaux et les hommes mêmes étaient en danger de périr. Nous présentâmes de l’encens au khan pour qu’il l’offrît à Dieu. Et l’ouragan qui avait duré deux jours s’apaisa aussitôt.

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