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Veröffentlichungsjahr: 2016
Marc Loret
Ici et Maintenant
ISBN 9782876835344
Catégorie : Roman
www.compagnie-litteraire.com
Dédicace
« Ce n’est pas parce que vivre est difficile que nous n’osons pas vivre,
c’est parce que nous n’osons pas vivre que vivre est difficile »
Sénèque revisité
Une pensée pour
Mes parents pour leur soutien de vie
Ma famille
Agnès, ma compagne de vie, pour son écoute, sa patience et son abnégation
Étienne, mon fils, écrivain en herbe
Clin d’œil à Alexis,
Mes amis, d’hiver et d’été
Remerciements
Didier pour ses commentaires
La compagnie littéraire pour sa confiance
Toutes les Marie
Et
Parki, Par Ki cette histoire naquit
Chapitre 1
Vendredi 15 juin 2007-7:00
Gongggg! Gonggg! Gonggg! Je sursautai dans mon lit douillet pour la troisième fois, émergeant aux antipodes de la réalité. Bien que ce son étrange me fut familier, sa teneur en grave était si pleine, si ronde, si envoûtante que des profondeurs de mon éveil, j’éprouvai la sensation, que mon corps, à chaque vibration résonnait en harmonie, en accordance avec l’univers. Après une courte pause d’un silence honorifique, régénérateur, très vite, le mécanisme répétitif de la machine reprit, déclenchant cette fois, une alarme Pavlovienne. Dans les affres du brouillard onirique, je m’efforçai à tâtons de mobiliser mes récepteurs sensitifs mollement endormis. J’ouvris pour l’occasion, un œil, puis deux, une oreille en alerte, l’autre, écrasée sur l’oreiller… objectif premier, identifier, localiser le trouble-fête. Même dans l’état éthéré où je me trouvais, je savais que seuls, le réveil et la porte d’entrée pouvaient revêtir cette identité sonore.
Je relevai à peine la tête qui me paressait peser une tonne quand mon regard croisa le réveil qui trônait, majestueux, sur la table de chevet. Face à moi, il semblait me narguer allègrement, en affichant sur son écran lumineux bercé par le rythme lancinant des « gong, gong », des mots, de simples mots gravés en rouge sang « C’est l’heure ». Assurément, j’avais identifié la source originelle du répétiteur. Le constat était sans appel, j’étais bel et bien allongé dans mon lit, lové tel un serpent, abandonné par les bras de Morphée. Alors, soupirant d’un air lassé, je glissai un bras explorateur, hors de la couette douillette. Après quelques tâtonnements aléatoires et imprécis je finis par retrouver et sentir sous mes doigts, l’objet du conflit. Avant que le prochain « gong » ne fasse son apparition, je stoppai le réveil, d’une claque tellement délicate de la main, qu’il finit sa course contre le mur.
Le silence retomba, subitement, redéfinissant dans l’atmosphère de la pièce les contours d’un calme apaisant. Je soupirai à nouveau profondément, mais avec cette fois une pointe de soulagement. Tout en refermant les yeux, nonchalamment, je tentai de focaliser mes souvenirs sur la raison qui m’avait conduit à privilégier de manière récurrente, un tel vacarme de sortie de nuit.
En principe, cette sonorité était attribuée à une porte d’entrée pour annoncer l’arrivée d’un visiteur.
Alors pourquoi avoir choisi de l’associer aussi au réveil?
Le prétexte ne pouvait pas être lié à une absence de variété de morceaux musicaux. Le réseau commercial regorgeait de sons divers, de musiques à la mode, téléchargeables à souhait qui dépassaient très largement les contours d’un simple gong.
Il fallait rechercher peut-être et sûrement, une justification autre, plus profonde.
Chaque matin, depuis sept ans, se rejouait la même histoire. Dès la première sonnerie, je tressautais, confronté à un cruel dilemme, celui d’identifier, qui du réveil ou de la porte d’entrée était l’instigateur de ce tintamarre.
Il faut dire que je ne comptais plus, le nombre de fois où je m’étais levé, à moitié endormi, pour me précipiter vers la porte d’entrée – titubant plutôt que courant –, m’empêtrant les pieds dans les vêtements laissés pour compte à terre. Tout ça pour constater amèrement, en arrivant sur le seuil, que j’étais seul sur le palier, parfois juste vêtu d’un caleçon et plus fréquemment en tenue d’Adam. Plusieurs fois, j’avais croisé le regard amusé ou choqué, de voisins qui empruntaient les escaliers pour monter ou descendre. Devant le spectacle que je leur prêtai à voir, plus d’un avait souri me laissant tout penaud, seul, au beau milieu d’un grand champ de solitude.
Devant mes déboires à répétition, j’avais opté pour une décision hautement existentielle et surtout pragmatique. En premier lieu, je ne devais plus me lever précipitamment au premier « Gong » mais, écouter, localiser précisément l’origine spatiale de la sonnerie et enfin, dans le doute, selon mon degré de fatigue et de tolérance, sacrifier le réveil, sur la table de chevet. Plusieurs d’entre eux d’ailleurs avaient malheureusement terminé leur existence en pièces détachées après avoir croisé le chemin de mon impatience. Peut-être existe-t-il un cimetière pour réveil? C’était le prix à payer pour communier avec le silence. Même s’il n’était pas d’or, son prix restait néanmoins relativement élevé.
—Je te rappelle que c’est toi qui as privilégié l’installation de cette sonnerie « dynamichiante », comme tu dis, pour t’obliger à te réveiller d’une part (ce qui n’est pas une mince affaire parfois), mais aussi et surtout pour ne pas oublier de commémorer un fait que tu as occulté ces sept dernières années. Tes souvenirs, libérés du joug de l’hypnotisme vont être réactivés en mémoire, progressivement tout au long de ce jour. Te souviens-tu, du 15 juin 2000?
En entendant cette voix, je me redressai hâtivement dans le lit. Non seulement, j’étais surpris de ne pas être seul à occuper ma chambre, ce qui paraissait déjà totalement improbable (je suis encore célibataire pour le moment) mais de surcroît, je reconnaissais le timbre de cette voix... tout simplement parce que cette voix… c’était la mienne.
Je me retournai vivement, empêtré que j’étais avec les jambes emmêlées dans le drap de couette. Après m’être débattu quelques secondes avec moi-même (ce qui n’est pas conventionnel), je sortis de ma prison de tissu, un peu angoissé malgré tout à l’idée de découvrir le visage de celui qui se cachait derrière cette voix, ma voix. L’imitation semblait parfaite.
Je tentai de conserver mon calme, de donner bonne figure à mon interlocuteur inconnu, bien que je n’en menais pas large. Je sentais les battements de mon cœur s’accélérer dans ma poitrine, et des gouttes de transpiration perler à la racine de mon cuir chevelu. Face à cette montée d’angoisse, je pris alors une grande bouffée d’air avec l’espoir de tempérer mon agitation afin de me recentrer. Je tournai la tête et… puis tout s’enchaîna irrémédiablement et je fus emporté dans un tourbillon de folie inimaginable.
Et là…
Je n’en crus pas mes yeux interloqués. De l’autre côté du lit, dans le coin opposé de la chambre se tenaient debout « moi » en deux exemplaires identiques, aussi ressemblants, trait pour trait à l’original.
Abasourdi devant cette confrontation visuelle inhabituelle (c’est peu dire), je restai sans voix. Les clones qui me faisaient face ne pouvaient être réels, c’était impossible et par là-même invraisemblable. Préoccupé et vigilant, j’adoptai par choix, et plus par défaut, une position défensive en guise de prévention. Mieux valait être prudent, je ne savais pas à qui j’avais affaire. La situation était loin d’être rassurante même si ces « apparitions » ne semblaient pas présenter à mon égard un quelconque signe extérieur d’animosité. Nous restâmes quelques instants à nous observer mutuellement. Après quelques exercices de respiration qui me parurent durer une éternité, je décidai de rentrer en contact avec ces deux « moi ». Il me paraissait indéniablement urgent de communiquer pour éclaircir le présent.
Je demandai d’une voix qui se voulait être en apparence, assurée et maîtrisée...
—Qui êtes-vous?
—Moi, je suis toi, je m’appelle « Avant ».
—Et moi je suis toi, je m’appelle « Après ».
Totalement surpris et dérouté par ces réponses peu conventionnelles, auxquelles je ne m’attendais pas, j’enchaînai :
—Et moi alors, qui suis-je si vous êtes « Moi »? Comment puis-je me situer par rapport à vous?
—Toi, tu es l’original « ici et maintenant » et nous, Avant et Après ne sommes que des émanations de toi.
Avant et Après ne paraissaient pas présenter de dangerosité palpable à mon égard. Par contre la teneur de leurs propos restait intrigante comme s’il se situait, sous-jacent, un second niveau de compréhension. Cette mise en relation débutait sous des auspices énigmatiques.
—Que voulez-vous dire?
—Cela signifie tout simplement que tu es le « moi » présent, la fusion de ton « moi » passé et de ton « moi » futur. Nous sommes Toi.
—Faute d’être simple à assimiler, le message possède le mérite d’être clair.
—Ça, c’est vite dit.
La tête me tournait, prise de vertiges, me concédant l’impression de nager en plein océan d’une crise de delirium tremens… J’éprouvais l’étrange sensation d’être malgré moi, prisonnier d’une représentation théâtrale aux contours ubuesques. Je naviguais sur les planches, comédien privé de scénario, au gré des courants, bercé par des remous aléatoires sans aucune maîtrise de la navigation.
—Tu n’as jamais été acteur…
—Tu ne le seras peut-être jamais…
—Stop! Cessez de parler, vous me brouillez l’esprit avec vos remarques tapageuses. Vous m’empêchez de réfléchir en rendant mes idées confuses. Laissez-moi tranquille un instant, si ce n’est pas trop vous demander, le temps de faire le point et tenter de clarifier mes pensées. C’est déjà assez compliqué comme ça, n’ayant plus aucun souvenir de la soirée passée. Rien, c’est le vide mnésique sidéral.
D’un geste vif et ample, je rabattis la couette vers l’extérieur du lit, glissai mes jambes vers le bord du matelas et m’asseyai. J’enfilai mes « charentaises » (made in France), confortables chaussons achetés à La Rochelle, l’année précédente durant un séjour de vacances, quand je ressentis une sensation de raideur à la cheville droite. Je pensai instantanément à une crampe, mais sans conviction car la rigidité du tendon n’occasionnait pas de douleur. J’attribuai l’origine de cette sensation à une mauvaise position nocturne ou à un faux mouvement. Qui sait, quelques fois, il suffit de peu de choses… Je n’eus pas le temps d’approfondir la question de la cause car, au moment de me hisser hors de ma barque nocturne, une sensation de vertige me saisit si violemment que je basculai le corps en arrière sur le matelas, saisissant ma tête à pleine main. La pointe de lance de Zeus, Dieu de l’Olympe venait de me transpercer le crâne déchaînant des éclairs de souffrance. J’assistai aux premières loges, tétanisé, impuissant à ce déferlement d’émotions.
Les vibrations qui coulaient dans mes veines, me transportèrent au milieu d’un concert philharmonique de douleur, oscillant entre les lignes ancrées au sein même de la partition. Les percussions, les vents et les cordes s’accordaient en une ténébreuse mélopée parfaitement orchestrée, mais terriblement désagréable en cette circonstance présente.
Je payais ni plus ni moins l’addition et son pourboire pour les excès de la veille. Au pied du lit, traînait renversée une bouteille de champagne, vide. C’était une bouteille de très bonne qualité que m’avait offerte mon ami d’enfance, Philou, dont le père exerçait la noble profession de négociant en vins et spiritueux. La tradition veut que la boisson royale des fêtes soit le champagne. Mais je n’aime pas cette boisson et mon corps ne la supporte pas non plus. Elle me donne des nausées, des migraines et surtout elle me rend ivre rapidement. Si j’avais bu réellement toute la bouteille, à moi tout seul, c’est qu’il y avait une raison, une bonne raison. Mais cette raison, je ne m’en souvenais plus. Seule la migraine qui me terrassait se rappelait à mon bon souvenir. Je suis certain qu’elle connaissait la « raison » de cette beuverie.
Dans un effort presque surhumain, je me redressai et tentai de me relever en prenant appui sur la tête de lit. Après deux tentatives infructueuses, je parvins enfin à me hisser en position verticale. Une fois debout, je me précipitai dans la cuisine, titubant, heurtant de temps à autre les murs du couloir. Je savais par expérience qu’un seul remède pouvait soulager ma consciente « gueule de bois ». Il s’agissait d’une mixture composée de thé au jasmin, au parfum doux et délicat, agrémentée d’une cuillère à soupe remplie à ras bord, de beurre rance (au goût moins doux et délicat) qu’il fallait avaler sans respirer, en n’omettant pas de se boucher les narines. L’abominable mélange obtenu délivrait un breuvage aux effets vomitifs, rapides et exutoires dont le parcours traditionnel terminait généralement sa course, dans les minutes qui suivaient, au fond de la cuvette des toilettes.
Cette fois, la préparation, l’absorption et la régur… l’évacuation ne demandèrent qu’une poignée de secondes.
J’avais dû forcer un peu sur le dosage car l’effet fut instantané.
Je levai les bras vers le ciel en criant au « miracle » car immédiatement, Zeus, magnanime, retira la pointe de sa lance, à présent émoussée, certainement aussi indisposé que moi. Comme par le fait d’un enchantement, j’appréhendai, dans une totale plénitude, la réactivation de mes facultés cérébrales, affranchies de la douleur.
Je profitai de cette lucidité apparente pour noter au passage (mentalement) qu’un nouveau record venait d’être battu. Assez satisfait par ma prestation, je repris le chemin de ma chambre, l’esprit libre et l’estomac, léger.
—Roald, intervint Avant, ta boisson miraculeuse « gueule de bois » me fait penser à une femme écrivaine. Elle aussi, boit un thé imbuvable, et pas seulement les lendemains de fête. Son nom se termine en « tombe », je crois. Ça ne te dit rien?
J’éludai d’un revers de la main la remarque d’Avant. J’avais pris un ascendant de confiance sur la situation, rassuré par l’attitude de mes deux compères. Puisqu’ils insinuaient être une émanation de mon « Moi », j’en concluais qu’ils n’avaient nulle intention de me nuire. D’ailleurs, je devinais poindre l’émergence d’une certaine complicité entre eux et moi, comme si nous nous connaissions, intimement. Peut-être avaient-ils raison après tout. Un lien ténu existait entre nous. Je répliquai, sur un ton enjoué, presque espiègle.
—Qu’est-ce que vous faites encore là tous les deux? J’avais émis l’hypothèse, un court instant, naïvement, je vous le concède, que votre présence appartenait à mon passé onirique (cher à Freud) et qu’en tant que tel, vous auriez rejoint à mon retour, le paradis des invisibles.
—Mais, nous sommes déjà invisibles pour le commun des mortels. Toi seul peux nous voir et nous entendre.
—Heureux de vous l’entendre dire. C’est à la fois rassurant car je ne vous imaginais pas un seul instant, visibles à mes côtés au beau milieu de mes proches, dans les lieux publics… partout. En revanche, cela me paraît plutôt inquiétant, si je me situe sur un plan purement psychanalytique. Apparitions, hallucinations relèvent d’une atteinte skyzophrénique. À choisir… non, je préfère ne pas entrer dans cette confrontation. Je souhaite juste une chose à cet instant, que vous disparaissiez « illico presto » de mon horizon.
—Cela ne dépend que de toi! réagit Avant.
—Que veux-tu dire? Sois plus explicite.
—Nous voulons te porter à comprendre que notre présence n’est pas le fruit du hasard.
—Nous avons une « mission » à remplir, mission, tu l’auras compris, qui te concerne indubitablement.
« Mission ». Ce nom de consonance bisyllabique résonna en moi, tel un écho, éveillant, réveillant un souvenir perdu. Mon corps en fut parcouru de frissons de la tête aux pieds. Peu à peu, rattrapé par mon intuition, je pressentis tout le poids sous-jacent, la force contenue émanant de ce mot ainsi que la responsabilité adjacente qui s’y rattachait. Dans cette « comédie de boulevard », pièce en trois actes du théâtre de ma vie, de toute évidence un rôle important m’avait été attribué sans que j’en fusse informé. Le problème majeur de ce vaudeville se caractérisait par une absence totale de scénario. J’allais devoir m’adapter et improviser au fur et à mesure de l’avancée de l’histoire, en prenant en compte toute une quantité de critères (lieu, contexte, temps…).
Devant cet imbroglio incohérent, la situation m’apparut clairement insurmontable. Je n’étais pas préparé à aborder les rives de ma vie de cette manière ni à les déborder non plus.
C’est alors qu’une certaine angoisse surgie de nulle part me saisit à la gorge, tel un nœud coulant resserrant son étreinte autour de sa proie, lentement, mais inexorablement. Ne désirant pas dévoiler l’impact émotionnel que le mot « mission » avait déclenché en moi, je m’éclaircis la voix en toussotant, en me raclant la gorge afin de donner l’illusion que tout allait bien. La duperie ne trompa personne bien que ce fut le but recherché. Il s’agissait d’un leurre, juste un prétexte apporté, pour se donner confiance, s’accorder bonne conscience.
Je levai les bras au ciel et poursuivis, à l’encontre de mes deux visiteurs stoïques et statiques, en empruntant un ton des plus moqueurs.
—Allez donc, de mieux en mieux, une « mission ». Dîtes-moi vous deux, vous qui semblez appartenir au milieu privilégié des « élus », à ceux qui savent ou croient savoir… Qui se cache derrière tout ça? Dieu? Allah? Bouddha? Le Diable? Quel est le marionnettiste qui s’amuse à tirer les ficelles?
—La réponse est écrite dans la question.
—Ça y est, j’atteins maintenant les prémices du discours philosophique.
—Je dirais même philanthropique.
—Pourquoi pas? Après tout si ça vous tient à cœur! Holà, jeunes gens, n’occultez pas ma réponse. Qui est votre boss? Il doit être forcément détenteur d’une grande puissance pour disposer du pouvoir de créer, de vous créer. Si ce n’est pas Dieu, serait-il possible que cela soit… le diable par exemple? dis-je en éclatant d’un rire grotesque qui n’amusa personne.
—En fait, notre créateur correspond à un « melting pot » identitaire.
—Je ne comprends rien à vos élucubrations mentales. Bon allez, soyez « fun », cessez de tourner autour du pot. Je n’ai pas que ça à faire, à rester là, à vous écouter même si je vous trouve sympathiques. C’est que j’ai du boulot moi, je dois me préparer!
—Nous aussi, nous avons d’autres activités sérieuses, alors évite de fanfaronner et écoute-nous bien.
—Je t’ai annoncé il y a quelques minutes que j’étais toi, enfin une émanation de toi « avant ».
—Et que moi, je représentais ton futur, futur incertain qui n’existe pas encore, mais qui sera déterminé par ton passé et surtout ton présent.
—À nous deux, nous reflétons ton karma.
—Mon « karma »?
—Karma signifie « action » en sanscrit. La loi du karma est une loi de cause à effet : on récolte ce que l’on a semé, en bon et en mauvais, en proportion.
Avant et Après se rapprochèrent de moi lentement, sans doute pour ne pas m’effrayer. Ils se déplaçaient sans bruit et donnaient la sensation de léviter. Sans éprouver une quelconque crainte, je les laissai me saisir délicatement chacun par une main, gauche pour Avant et droite pour Après. Au contact de leur peau, je ressentis une douce chaleur m’envahir, prendre possession de tout mon être. Le temps semblait suspendu. Puis, tout en pivotant sur un côté, nous fîmes face au miroir (pas encore aux alouettes), face à notre reflet.
Observée par une lunette extérieure, la situation aurait pu sembler incongrue avec son caractère insolite et tellement irréaliste. Mais empreinte de solennité, au-delà du miroir, au-delà des apparences, je sentis qu’il se jouait à cet instant précis, une vie, la mienne. Vision perceptible, perfectible sans justification du « pourquoi », ni du « comment expliquer », incapable d’apposer des mots sur mes émotions. Je le pressentais tout simplement...
—Ouvre grand tes yeux. Tu vas découvrir notre créateur.
Au même moment, Avant et Après, en symbiose, exercèrent alors, simultanément, une simple pression sur mes mains glacées. Et là devant mes yeux stupéfiés, en un claquement de doigts, ils s’évanouirent, s’évaporèrent littéralement, comme par enchantement. Dans le reflet du miroir ne subsistait que l’image de moi, en caleçon, pas rasé ni lavé.
—Alors, ce serait donc moi votre créateur?
Mes mains devinrent très chaudes presque brûlantes, traversées probablement par une onde d’énergie puissante, ce qui me fit interpréter cette réaction comme un assentiment de leur part.
J’avais déjà assisté à des scènes similaires au cinéma où grâce à un catalogue de trucages existants, tout ou presque pouvait être inventé, créé et transformé. Mais là c’était autre chose qui se déroulait sous mes yeux ébahis. Je ne me situais plus devant un écran édulcoré, passif, en spectateur, mais de l’autre côté, au cœur même de l’action, occupant les planches de la scène. C’était mon réel que je vivais.
Néanmoins, je restais perplexe sur l’authenticité réelle du phénomène.
Comment cela était-il possible?
J’imaginai différentes hypothèses plus ou moins rocambolesques telles que magie, trucage, absorption de drogues, d’alcool, déséquilibre psychologique, manipulation psychologique, hypnose, rêve… Aucune de ces perspectives ne me semblèrent justifier l’amorce d’une quelconque explication plausible. J’étais dans une impasse étroite. Je m’étais pincé le bras, claqué la joue pour vérifier mon état d’éveil. Chaque douleur orchestrée m’avait apporté la conviction logique que j’étais bel et bien conscient.
Avais-je été victime d’une hallucination notoire? Pas impossible.
Pourtant, je les avais vus tous les deux de mes propres yeux interloqués et ils avaient disparu, « pfuit » comme ça, l’instant d’après, par une simple pression de la main…
Ma potion anti-cuite ne pouvait pas être tenue pour responsable, je l’avais absorbée alors qu’ils étaient déjà présents. Dans tous les cas, elle n’avait pas amélioré la situation qui faisait de moi un funambule en équilibre précaire.
Seul, face à mon reflet trouble, je restai quelques instants, hébété, les bras ballants, l’esprit anéanti m’enfonçant doucement dans un no man’s land cérébral. Je me laissai emporter jusqu’aux confins du monde, là où les affres de la réalité n’ont pas accès. Parvenu à la ligne frontière du non-retour, soudain, une étincelle de lucidité vint raviver ma conscience évanescente. Des milliards de cellules, neurones (ceux qui subsistaient encore), se reconnectèrent les uns aux autres pour réanimer la flamme étouffée et me ramener dans le temps du présent, ici et maintenant.
De mon cercueil de veille, je franchis quelque peu endormi, le pont vertigineux qui menait à mon berceau d’éveil.
C’est alors que tel un raz de marée dévastateur, une énorme vague me submergea, délivrant un message énigmatique aux contours écholaliques lancinant.
—Tu as bien compris Roald, c’est de toi qu’on parle! Tu as bien compris Roald, c’est de toi qu’on parle!
Dans un premier temps, je ne voulus pas admettre que ce message subliminal m’était adressé, préférant me réfugier derrière une barricade d’indifférence, de refus de comprendre, allant même jusqu’au déni. Mais cette voix, identique à la mienne, ton pour ton, insatiable de résonance ne cessait de se répéter dans ma tête inlassablement, mécaniquement de plus en plus fort, et de plus en plus vite.
—Tu as bien compris Roald, c’est de toi qu’on parle! Tu as bien compris Roald, c’est de toi qu’on parle! Tu as bien compris Roald, c’est de toi qu’on parle! Tu as b…
Meurtri par ce débit, je tentai de recouvrir mes oreilles de mes mains avec l’espoir d’amortir le niveau sonore qui ne cessait de s’accroître. L’étouffer relevait maintenant de la gageure.
Au bout de quelques minutes interminables, je finis par succomber, exténué.
—Assez. Ça suffit, j’ai compris le message!
La voix cessa brusquement et le silence profita de cette pause pour s’inviter dans la nouvelle atmosphère.
Il était temps pour moi, de regarder au-delà du miroir, d’ouvrir les yeux, d’ôter mes œillères restrictives. Sortir de ma torpeur nécessitait l’acceptation violente d’arracher le voile de l’indifférence niée et refusée. Et pour cette raison évoquée, je n’étais pas totalement rassuré ni assuré d’être réellement prêt à assumer. Mais ma décision était prise.
La représentation théâtrale du premier jour de ma nouvelle vie débuta par les sempiternels trois coups du gendarme. Je connaissais les contours de l’histoire passée, pleinement conscient du rôle mais pas de l’interprétation. En réfléchissant bien, l’absence de scénario s’expliquait tout simplement en toute logique. Il ne pouvait se concevoir de traces écrites d’événements non encore survenus. Il était de ma responsabilité à présent de noircir les pages vierges du livre de ma vie, jour après jour. Ce raisonnement me porta naturellement à faire le lien avec une partie du discours énigmatique d’Avant et d’Après.
Comment avais-je pu passer à côté d’une telle évidence?
Ils incarnaient tous les deux, les témoins missionnaires de mon passage du sommeil au réveil. Ils me ressemblaient à l’identique jusqu’au fusionnement corporel avec une bienveillance à laquelle, je n’aurais pas dérogé.
Le voile de l’obscurantisme s’estompa, se déchira littéralement, laissant la place à une vérité, la Vérité. Ils étaient moi, j’étais eux, leur créateur. Point de Dieu, de Diable, de Bouddha… juste moi.
Pour quelle(s) raison(s) les avais-je créés?
Dans quel but?
Pourquoi avais-je tenté d’occulter la réalité?
Les interrogations fusaient dans mon cerveau se mélangeant les unes aux autres au point de former une boule de pensées inextricables. Tout me portait à croire que je craignais quelque chose ou quelqu’un. Malheureusement, cette crainte palpable résistait à ma compréhension en restant pour le moment indéfinissable.
Au fond de moi, je sentais, je pressentais, que la porte qui venait de s’ouvrir pouvait m’offrir le pire comme le meilleur.
—Et alors que se passa-t-il ensuite? demanda une voix douce dans mon dos.
Je tournai la tête subitement sans réfléchir à cette nouvelle intrusion vocale inconnue et là, j’aperçus une silhouette féminine qui me souriait, assise dans mon rocking-chair.
Quelle ironie! À peine venais-je de quitter une situation « abracadabrante » que je replongeais à pieds joints dans une nouvelle.
Ici, par contre, le contexte émergeait sous un jour différent. C’était une femme que j’avais sous les yeux, une vraie femme avec une voix de femme… Aucun point de ressemblance quelconque avec moi, de près ou de loin. Par-dessus tout, son visage ne m’évoquait aucun souvenir visible. Elle m’était absolument inconnue.
—Dis! Tu m’écoutes Roald! Tu me décrivais ton rêve en détail et puis tout à coup « pfuit » plus rien, plus un mot, silence radio. Qu’as-tu, tu es tout pâle tout à coup?
Surpris et abasourdi par cette nouvelle rencontre, je répondis mécaniquement.
— … Excuse-moi, je suis un peu secoué par ce qui m’arrive.
—Ce n’est rien qu’un rêve ordinaire. Il ne devrait pas te perturber plus que de raison.
—Possible. Et si je te disais que je ne sais pas qui tu es, qu’aussi loin que ma mémoire remonte, je ne te reconnais pas ni d’Adam ni d’Ève.
—Allez! Dis-moi que tu plaisantes dit-elle d’une voix légèrement teintée d’amertume.
—Malheureusement, non, je suis désolé, crois moi... Et je ne comprends rien à tout ça. Je ne sais plus très bien si je vis dans une illusoire réalité ou si ma réalité n’est qu’illusoire.
—« Dans le Bouddhisme, la pensée prime sur tout, on est le résultat de ses pensées dans le passé, par sa pensée, on crée son avenir » dixit G.C. Lounsbery.
—Pourquoi me cites-tu ce… « Lounsbery »?
—Cette citation donne à penser sur la pensée.
—Tiens, en pédagogie, on appelle cela la « métacognition ».
—Tout est lié. Lounsbery a écrit des ouvrages sur la méditation et cette citation se prête tout à fait à ta situation.
—C’est étrange que tu fasses référence à la méditation. Dans l’esprit, cela n’est pas si éloigné des propos tenus par « Avant », il y a peu de temps.
—Oui, je sais.
—Comment ça, tu sais?
—Ce serait trop long à t’expliquer...
Épuisé de quémander des explications et songeur, je m’allongeai sur le lit de tout mon long, en prenant le temps de l’observer avec une attention que je n’avais pas eu le loisir de mettre en pratique, depuis son apparition. Et pour cause, les événements récents s’étaient enchaînés rapidement, sans pause susceptible de faciliter une mise au point effective. Je sentais qu’une partie du temps s’était échappée, filant entre mes doigts, avec le pressentiment que je ne la rattraperai pas.
Une cascade de cheveux d’un noir corbeau tombait en avant sur son front, recouvrant totalement son visage. Un corps sans visage, inaccessible et divin.
Visible et invisible.
Sa peau diaphane alimentée par les rayons du soleil naissant dégageait une aura presque surnaturelle. De sa main droite, elle jouait avec une mèche de ses cheveux bouclés. Soudain elle se leva d’un bond, saisit un des oreillers, à sa portée et le lança dans ma direction. Il finit sa course sur mon bas ventre. Je sursautai instinctivement et d’un coup, je pris toute la mesure déplacée de la situation.
J’étais presque nu comme un vers, ne portant qu’un simple caleçon, au côté d’une femme totalement inconnue. Sans réfléchir, je regardai autour de moi et ramassai jean et tee-shirt qui traînaient par terre. Je les enfilai rapidement. Dans ma hâte, je mis le tee-shirt à l’envers, ce qui déclencha une crise d’hilarité chez la belle inconnue. Je ne me connaissais pas de caractère particulièrement pudique en temps normal, mais là, je ne sais pas pourquoi, j’éprouvai le besoin d’apparaître dans une tenue décente.
Pour échapper à l’embarras qui se profilait à l’horizon sous un rougeoiement des joues, je tentai de faire bonne figure en adoptant une attitude d’apparente décontraction. Cette diversion n’obtint pas l’effet escompté mais déclencha une seconde vague d’éclats de rire. Devant le comique ridicule de la situation, je fus pris à mon tour d’un fou rire expiatoire qui ne cessa qu’au bout de quelques minutes, les yeux embués de larmes jubilatoires.
—Ah, Roald, comme ça fait du bien. Cela faisait une éternité que je n’avais autant ri.
—Moi aussi. Je suis un peu confus de me présenter ainsi à tes yeux, mais d’un autre côté, j’habite ici et c’est tout naturel pour moi d’être dans cette tenue « Tarzanesque ».
—Bien sûr, cela va de soi.
—D’autre part, excuse-moi d’insister encore une fois, mais je ne te reconnais pas et ne sais toujours pas quand et comment tu es entrée dans mon appartement. Tu me tutoies depuis tout à l’heure, comme si nous possédions un lien d’intimité particulier. Serais-je devenu amnésique?
—Non, rassure-toi. J’entends et lis tes pensées dit-elle en dégageant son front d’un revers désinvolte de la main.
Je ne réagis pas à cette remarque car au même moment, mon attention volatile fut attirée par son visage jusqu’à présent caché. Au-delà de sa beauté naturelle, quelque chose d’indéfinissable dans ses lignes, m’intriguait et m’interpellait. Il m’était totalement inconnu pourtant, aussi étrange que cela paraisse, je me sentais proche de lui comme si effectivement, un lien nous unissait. Et au beau milieu de ce visage énigmatique, deux yeux me fixaient.
Ces yeux!!! Jamais je n’en avais croisé de pareil, avec une telle intensité, excepté peut-être chez mon oncle Henry, le frère aîné de ma mère.
Comment pouvais-je les décrire quand le simple fait d’y plonger mon regard me donnait l’impression de me noyer, de me perdre?
Ces yeux!!! Deux amandes, deux noisettes? Je ne saurais le dire. Face à moi se dressaient deux iris d’un noir de geai absolu qui m’observaient fixement sans ciller. Ils semblaient animés, alimentés par un feu intérieur, un feu ardent. Ces yeux m’attiraient tels des aimants, m’absorbant, m’envoûtant. Je me sentis soudain comme dépossédé de toute volonté, démuni et incapable de résister.
Un court instant de lucidité me permit de détourner mon regard et d’échapper à cet hypnotisme entreprenant. Je pris conscience que ce lâcher-prise risquait de m’entraîner et déboucher vers une perdition proche.
—Je lis dans tes pensées lâcha-t-elle à nouveau dans un éclat de rire.
—C’est une bonne chose alors, répliquai-je sur le même ton. Ainsi, je n’ai pas besoin de te faire un dessin. Tu sais que je sais que tu es dangereuse.
—Oui, mais pas pour toi. Roald! Regarde-moi.
Ses yeux se revêtirent alors d’une intensité nouvelle, sérieuse, froide, glaciale, qui ne laissait présager aucune équivoque sur ses prochaines paroles.
—Le temps est venu.
—Mais…
Je n’eus pas le temps de finir ma phrase. La pièce qui un instant plus tôt était baignée de lumière s’assombrit soudainement. Les contours des objets s’estompèrent peu à peu, laissant la place à une obscurité naissante, pesante.
—Mais, que se passe-t-il?
—Roald, le temps est venu.
—Est venu de quoi? Je ne comprends rien. Mais qui es-tu enfin? Que fais-tu dans ma vie? Je ne connais même pas ton nom.
—Je suis « Guide » ton guide. Tu peux m’appeler ainsi si tu veux. Nous reparlerons de tout ça plus tard…
Avant que je n’aie pu lui répondre, l’obscurité sembla happer la lumière, rendant l’atmosphère étrangement angoissante... Très vite, je réagis en tentant de me rapprocher de l’interrupteur le plus proche à ma connaissance. Dans ma hâte, m’emmêlant les pieds, je trébuchai sur des vêtements qui traînaient par terre (je suis un peu bordel…). Déséquilibré, mon corps, pivota et je chutai en avant, atterrissant telle une masse brute, les bras tendus en avant... sur le lit. Il m’était déjà arrivé de perdre l’équilibre dans mon passé mais cette fois, la sensation semblait différente. Je ne maîtrisais rien, comme si mon corps affaibli ne m’appartenait plus.
—Aïe!
Le corps endolori, je me relevai péniblement, et à tâtons, je tentai d’identifier « Guide ». Je ne l’entendais pas ni ne percevais sa présence. J’étais un peu inquiet de son silence. J’insistai.
—Guide? Ça va?
Chapitre 2
Pas de réponse.
Avec frénésie je cherchai en toute hâte, ce fichu interrupteur qui semblait jouer à cache-cache avec ma patience, émoustillée, malmenée. Frénésie rimant avec dispersion, mes gestes étaient désordonnés et manquaient totalement de cohésion et par voie de conséquence, de réussite. La colère couvait en moi, je le pressentais.
—Bon sang, où es-tu caché saleté d’interrupteur?
Enfin, après quelques moments de solitude agrémentés de jurons fleuris, un doigt égaré découvrit par hasard le chemin de la lumière.
À ce moment précis, mon présent s’éclaircit (bien que toujours plongé dans l’obscurité), rattaché à une simple minuscule petite targette qui, il faut bien le reconnaître, m’avait compliqué, pour ne pas dire « pourri » l’existence.
J’appuyai et là... rien! Rien ne se passa. La lumière « ne fut pas ». À nouveau, je sentis tout le poids de l’incompréhension.
—Merde, qu’est-ce qui se passe encore? Je vais finir par crier au « complot » ou croire que je suis frappé d’une malédiction.
Deux fois j’actionnai l’interrupteur, sans réaction de sa part. La troisième tentative fut couronnée de succès. La clarté brutale inonda subitement la pièce, m’aveuglant sans ménagement au point de m’obliger à refermer les yeux, ce qui peut paraître paradoxal pour quelqu’un qui cherchait la lumière. Heureusement, après quelques clignements des paupières, fort désagréables dans un premier temps, la jonction se réalisa. Je pus enfin « voir ».
—Ce n’est pas une MALédiction... Mais une BONNédiction.
Je sursautai…
—Non, ce n’est pas vrai. Quand cela va-t-il cesser?
Voilà que ça recommençait. J’entendais à nouveau résonner cette voix, ma voix, qui s’adressait à moi, cette fois, dans ma tête. La migraine qui me taraudait quelques minutes auparavant refit soudain son apparition en m’adressant quelques pointes bien acérées.
Un fourmillement dans le creux des mains conjugué à une forte chaleur corporelle me firent pressentir l’arrivée d’un nouvel événement. Je ne tardai pas à voir réapparaître Avant et Après, chacun à mes côtés.
Je ne fus pas surpris outre mesure. Rien ne semblait plus en capacité de « chambouler » ma relation à la normalité… Chercher à imposer une logique à cet environnement fluctuant figurait en deçà de mes forces. Accepter et laisser venir les choses sans réaction d’opposition paraissait la voie la plus simple, disons plutôt, la moins compliquée.
—Tu vois « Après », il ne lui aura pas fallu bien longtemps pour se fondre en nous.
—Qu’est-ce que tu dis Av?
À grands maux, les grands moyens dit-on. Il me fallait passer à la vitesse supérieure. Devant l’accumulation des attaques migraineuses perpétrées depuis le matin, le constat était sans appel. Le thé au beurre rance ne remplissait plus son office. Aussi, je décidai de modifier mon angle d’approche défensif.
Je me dirigeai vers la table de nuit où je savais conserver à titre préventif et en permanence, dans le premier tiroir haut, un tube d’aspirine. En fouillant un peu dans le bazar, je trouvai un tube neuf. Je mis deux comprimés non effervescents à la bouche, décidé à les avaler sans eau, peu motivé pour rejoindre la cuisine.
Ce fut une très mauvaise idée. Le premier cachet suivit le trajet normal sans souci tandis que le second vint se coincer au fond de la gorge. Malgré mes tentatives répétées de déglutition, il m’était impossible de le déloger sans absorber de liquide… Heureusement, la providence vint à mon secours. Au pied du lit, je trouvai une bouteille d’eau minérale gazeuse que j’avais sans doute déposée la nuit dernière pour étancher ma bouche pâteuse affectée par le champagne. D’un autre côté, elle pouvait bien traîner là depuis plus longtemps. L’essentiel, c’était qu’elle fut là, à ma disposition.
—Tu vois Roald, si tu prenais l’habitude de faire confiance au bon sens, plutôt que de n’en faire qu’à ta tête de « cabochard », tu ne rencontrerais pas ce genre de mésaventure.
J’avalai plusieurs gorgées d’eau sans bulle, ce qui confirma la seconde hypothèse et enfin, le cachet fut débloqué et ingurgité.
—C’est bon, on arrête les frais pour la morale matinale. Que voulais-tu insinuer par « il ne lui aura pas fallu longtemps pour se fondre en nous »? Il me semble, coupez-moi la parole si je me trompe, que c’est le contraire qui se passe. C’est vous qui vous vous fondez en moi. Il ne faudrait pas inverser les rôles, les mecs. Déjà que je trouve mon attitude plutôt zen par rapport à ce que je vis et endure depuis mon réveil. Je pourrais « péter les plombs ». Deux « moi » apparaissent pour disparaître, en moi, à l’intérieur de mon propre corps, me parlent du fond de mon intimité… À la suite, une femme à son tour se distingue dans ma chambre, déroutante, mystérieuse, envoûtante… puis se volatilise comme ça en un claquement d’interrupteur après m’avoir annoncé qu’elle était mon guide. C’est hallucinant, invraisemblable et pourtant, je reste stoïque, imperturbable avec en prime, un putain de mal de crâne... J’ai certainement abusé du champagne, je l’avoue, humblement (je ne le supporte toujours pas) mais cela ne justifie pas que ma vie depuis ce matin ressemble à une auberge espagnole, hébergement à tendance, schizophrénique.
« Après » leva alors le bras droit et je constatai que celui-ci tremblait, agité de soubresauts apparemment incontrôlés. Le flot de babillage auquel je m’étais savamment raccroché afin de conserver un semblant de lucidité fut stoppé net dans son élan.
—Qu’est ce qui t’arrive Ap? Tu as vu ton bras, il bat la chamade.
—Oui, Roald, je suis conscient de cet état, de mon état, de ton état.
—Mon état? Tu délires! Je n’ai jamais tremblé ainsi même par grand froid.
Un pan de mémoire s’ouvrit lentement, laissant remonter des souvenirs.
—Bien qu’en y réfléchissant un peu, cela me revient maintenant, cela m’est déjà arrivé à plusieurs reprises…
—Assieds-toi Roald, s’il te plaît! Nous avons à te parler dit Av de ma voix calme et posée. Symboliquement, nous nous fondons en toi sans difficulté, étant nous-mêmes des émanations de ton moi intérieur. Dans le sens inverse, en acceptant de nous permettre de nous fondre en toi, tu nous crédibilises et nous donnes foi en notre existence. C’est une forme de réciprocité tout simplement.
—Votre raisonnement est plutôt bancal, pas très clair.
—Oui! Tu as sans doute raison, mais tu portes aussi ta part de responsabilité car en toi règne la confusion. D’ailleurs, notre mission consiste à t’aider à libérer ton esprit, à t’apporter l’éclairage qui te fait défaut.
—Bon, je vous propose un « deal ». J’accepte tout, vous me faites un pack, vous me le déposez et hop, on n’en parle plus et vous disparaissez. OK?
—En acceptant de manière intuitive que tu te fondes en nous qui sommes ton passé et ton futur, tu reconnais et admets ton karma. Souviens-toi que tu es le témoignage des pensées de tes passés, tous les passés de tes vies antérieures. Ton futur se construit ici et maintenant sur les pensées de ton passé.
—Je ne saisis pas tous les tenants et surtout pas les aboutissants de cette diatribe, mais je vous fais confiance pour au moins une chose. Vous m’embrouillez… pardon, vous éclaircissez ma voie.
Entre temps la migraine s’était dissipée, m’allégeant l’esprit des tensions générées par les discussions confuses, pressantes et oppressantes. Je baillai et étirai mes bras au dessus de la tête sans craindre d’être transpercé par une douleur cérébrale. Cela me procura une telle sensation de bien-être que ma bonne humeur en fut toute redynamisée.
En fait, cette situation de, plonger au cœur du rêve d’un rêve ne me déplaisait pas. J’y trouvais même un certain intérêt non négligeable en la matière. Curieux, Invraisemblable, Mystérieux. Je naviguais en pleine « inception ».
« Avant » sentant que mes divagations m’éloignaient du sujet me rappela à sa bonne attention en haussant le ton.
—Un événement essentiel dans ton parcours de vie doit t’être révélé et sache que cette révélation t’appartient.
—Pour quelles raisons, irais-je chercher à tirer un voile de vérité alors que je suis très bien dans mes baskets? Je n’ai rien demandé à quiconque et je désire encore moins savoir quoi que ce soit.
—Ton moi intérieur sait que ton moi conscient refuse de voir l’invisible. Cela implique et explique notre présence, ici et maintenant. Nous insistons et insisterons telle une alarme jusqu’à ton éveil.
Je m’étirai à nouveau en essayant de reproduire, comme je l’avais lu dans une revue au hasard d’une salle d’attente, quelques mouvements de relaxation. Étirer le corps vers le haut en se tenant sur la pointe des pieds semblait (paraît-il), soulager une grande quantité de maux.
—À propos, en parlant d’éveil, de réveil, j’écouterais bien un peu de musique, histoire d’égayer l’atmosphère légèrement lugubre et pesante. J’appuyai sur le mot « égayer ». Ne m’en voulez pas mais c’est un peu prise de tête comme discussion.
Sans attendre une approbation quelconque de leur part, je pris la direction du salon, empruntant le long couloir. Les lattes du plancher craquèrent sous chacun de mes pas, comme d’habitude. C’était le poids des ans, du sien et du mien réunis.
