Ici, on aime
Une vie neuve
Dans la chambre rayée de soleil, c'est à peine si les meubles ont entendu les mots. La bouche de la femme est à quelques millimètres de la bouche de l'homme. Leurs ventres se touchent, et leurs cuisses, et leurs mains, nouées depuis hier soir, depuis qu'ils sont arrivés dans le petit studio.Ils se sont rencontrés chez Gino, à cent mètres, un bar brillant comme un phare dans la nuit. Parce qu'il y a de la lumière, de la musique un peu forte, de larges fenêtres qui montrent une petite foule joyeuse, on entre facilement chez Gino.Ils sont entrés, elle après lui, se sont retrouvés côte à côte au comptoir, ont commandé par hasard la même chose, ce cocktail à la mode, acidulé, avec une paille, le nom est inscrit en lettres fluo sur un tableau noir. À s'entendre prononcer le même mot au même moment ils ont éclaté de rire, se sont regardés, et on a pu les voir ensemble, assis près d'une fenêtre, pour le reste de la soirée.- Je t’aime.Quand il a poussé la porte de chez Gino, hier soir, Théo comptait trouver sa dose de chaleur humaine, distillée par quelques verres d'alcool, puis rentrer au studio et s'ancrer à son écran pour attendre le sommeil. Au lieu de ça, il a trouvé Victoire. Victoire et sa peau pâle, sa tresse brune, ses lèvres toujours entrouvertes, son regard juste un peu triste.Ils ont parlé tout de suite. N'ont pas eu à franchir des barrières de civilité, à surmonter des silences ambigus. Les mots se sont noués entre eux sans réticence. Théo a évoqué sa vie de professeur de collège, les élèves plutôt calmes cette année, ce roman toujours commencé, recommencé. Il a raconté quelques souvenirs d'enfance, les jeux de poursuite au pied du château, les fabuleux voyages rêvés sur le quai de la gare, les montagnes à deviner dans la brume claire des jours de printemps. Il a écouté Victoire s'emballer pour cette histoire de crise financière, de traders voraces, de jungle virtuelle. Elle semblait connaître son sujet, a fini par dire l'école de journalisme, les enquêtes sur le terrain, les articles écrits à grand renfort de café, la nuit. Autour d'eux, la musique et la foule tissaient un cocon rassurant.- Déjà ?Victoire est entrée chez Gino parce que c'est le premier bar qu'elle a trouvé en sortant de l'hôtel. Une fois ses bagages bouclés, une fois vérifié que son train partait bien à quinze heures le lendemain, elle a grignoté un sandwich, debout devant la fenêtre, regardant la nuit couler sur la rue. Réapprendre le décor de la ville, la longueur des jupes des filles, la couleur des autobus, les nouveaux codes des affiches de publicité. Se concentrer sur le présent. Envie de sortir, de sentir l’air du soir sur sa peau. Envie de voix, de mots. Envie d’humain.Sur le trottoir, devant la porte de l'hôtel, elle a égrainé à mi-voix une comptine pour décider si elle partirait à droite ou à gauche. Gauche a gagné. À gauche, il y avait Gino. Tout de suite Théo lui a plu. La douceur de son regard, le tressautement irrégulier de sa lèvre, en haut à droite, la mèche brune qui s'entête à revenir sur le front. Et ses mains. Doigts longs, ongles nets, peau fine. Des mains mobiles, aimables. « Des mains sincères » a pensé un instant Victoire. Des mains qu'elle s'est plu à imaginer sur la soie de ses seins.- Et toi ?Il a eu peur de l'effrayer avec cette question jaillie de ses lèvres sans qu'il puisse la retenir. Cœur pincé par la réponse. Il n’est pas question d’autre chose. Une nuit. Plaisir d’une rencontre, complicité des corps. Pourtant il souffre par avance de la séparation qui s'annonce. Pour le moment elle est là, entre ses bras, corps à corps reposant. S’il ferme les yeux, tout de suite s’agite le kaléidoscope de la nuit. Emmêlements amoureux longtemps renouvelés. Il aimerait revoir Victoire. Il va lui proposer un rendez-vous. Pas trop vite, dans quelques jours. Un dîner, peut-être. Il choisira quelque chose en ville, dans le centre, parce qu'il lui semble qu'elle aime la lumière et le bruit. Une brasserie sur le boulevard ?- Je ne sais pas.Victoire se dégage doucement des bras de Théo, roule sur le dos et sort du lit en frissonnant. Elle dit qu’elle va faire du thé. Dehors, l'automne finit de prendre ses quartiers. Elle a entendu les cris des migrateurs au bord du jour. Il faudra fermer le manteau en sortant, tout à l'heure, malgré la caresse fragile du soleil et le ciel bleu. Elle sait que les yeux de Théo ne la quittent pas, elle reste nue encore un peu, pour lui faire plaisir, puis elle enfile son pull. Après avoir rempli et branché la bouilloire, elle ouvre au hasard une porte de placard et aligne sur un plateau deux tasses et un sucrier en plastique.Elle n'a hésité qu'un instant. Quand les questions de Théo sur sa vie professionnelle sont devenues plus directes, Victoire a choisi la moitié d’un mensonge. Elle a pensé aux visites de Béatrice, la seule qui sache tout, et même le reste, ce qui est caché au fond. Béatrice, fidèle à Victoire jusqu’au bout, malgré tout. Chaque semaine, sa présence confiante. Chaque semaine, le vide des jours rempli par les mots venus du dehors. Chaque semaine, Béatrice racontant en détail ses journées rythmées par la crise financière, par les articles à corriger et à mettre en page, par l'effervescence du journal prévoyant le chaos. Victoire aurait dû être là, à griffer son clavier dans le boucan de la salle de rédaction, stimulée par l'agitation et les revirements de dernière minute. Elle aurait dû.- Je t’aime.