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« Un bruit d'os brisés se fit entendre et Paul tomba à terre sous le regard d'Antoine. Ce pervers ne pourrait plus jamais abuser d'eux. » Dix ans après le drame, Antoine a terminé de purger sa peine et emménage chez son frère, dans l'espoir de retrouver une vie normale. Il fait alors la connaissance de Nathaniel qui ravive ses traumatismes autant qu'il lui donne envie d'avancer et de s'autoriser à aimer. Nathaniel, de son côté, découvre avec étonnement qu'il nourrit des sentiments particuliers pour Antoine. Cependant, il refuse de s'engager avant d'avoir pu lui dévoiler qu'il n'est pas totalement humain, ainsi que sa part de responsabilité dans la mort de son père, Paul. Plus le temps passe, plus l'aveu devient difficile. Comment réagira Antoine lorsqu'il découvrira la vérité ? ___________ Contient des scènes / thèmes à caractère choquant
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Seitenzahl: 445
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Cette histoire traite de sujets susceptibles de choquer la sensibilité de certaines personnes. Plusieurs passages sont relativement explicites et violents.
Domicile de la famille Devrot
Centre psychiatrique des Monts
Institut psychiatrique des Prieurs
Quelque part
Appartement de Jim Devrot
Dix-sept ans plus tôt
Domicile de la famille Devrot
Appartement de Jim Devrot
Appartement de Jim Devrot
Appartement de Jim Devrot
Maison de Jim Devrot
Quatre ans plus tard
Antoine plaça délicatement le casque sur les oreilles de son petit frère. Il ne voulait pas que Jim soit témoin de ce qu’il allait faire.
— Attends-moi, ne bouge pas…
Volume réglé au maximum, il enclencha la musique et referma la porte du placard sur lui.
Cet enfoiré, celui que son petit frère appelait encore « Papa », était allé trop loin. Il avait osé trahir sa promesse de ne jamais faire subir à son cadet ce que lui endurait depuis près de sept ans maintenant.
Paul avait rejoint Jim, lui avait dit de ne pas faire de bruit tout en lui écrasant sa main calleuse sur le visage. Il l’avait chevauché, les genoux appuyés sur les bras menus de son fils, afin de l’empêcher de trop se débattre. De sa main libre, il avait tenté d’accéder à l’intimité du garçon apeuré.
Antoine avait parfaitement reconnu les gémissements plaintifs, pareils aux siens les premières fois. Quand il avait atteint la chambre de Jim, il n’avait pas supporté de voir cet homme couché sur son petit frère terrorisé, les joues couvertes de larmes, à moitié étouffé par le poids de son agresseur. Ce dernier frottait son bassin contre celui du garçon, excité par la peur lisible dans son regard. Son front dégoulinait de sueur pendant que, dans un râle bestial, il souillait le pyjama de Jim.
Obscène et répugnant.
C’en avait été trop pour Antoine qui, sans attendre que Paul prenne conscience de sa présence, s’était avancé et lui avait balancé son pied dans la figure. Assommé par le coup, l’homme était tombé sur le côté du lit. Jim était resté paralysé, n’avait même pas cherché à fuir, puis s’était laissé aller à pleurer quand il avait enfin réussi à reprendre son souffle.
Antoine lui avait tendu la main, pour l’aider à se relever, puis avait attrapé un gros sac pour y plonger quelques habits. Avant d’avoir pu y ajouter argent et nourriture, quelques grognements étaient parvenus à ses oreilles, signalant que Paul avait retrouvé ses esprits, terriblement contrarié. Alors Antoine avait poussé son petit frère dans sa chambre…
— Qu’est-ce que tu vas faire ?
… l’avait installé dans son placard avec le sac…
— Ne t’inquiète pas Jim, ça va aller.
… et avait placé le casque sur sa tête, réglé le volume au maximum…
— Attends-moi, ne bouge pas…
… puis avait allumé le walkman dans lequel se trouvait une cassette de hard rock.
Il attrapa sa batte de base-ball qui ne faisait plus office que de portemanteau à côté de son lit depuis des années, et il partit retrouver ce salopard enragé à l’autre bout du couloir. Le jeune homme ne réfléchissait plus, il n’avait qu’une idée en tête et se moquait totalement des conséquences. Il voulait protéger son frère, c’était la seule chose qui comptait.
Paul l’avait si souvent répété : « Ça ne sert à rien de crier. Ici, personne ne peut t’entendre. À part ton frère… Tu ne voudrais pas que ton frère t’entende ? »
Antoine n’avait que dix ans quand il avait découvert l’enfer. Quelques mois seulement après le décès de sa mère.
Au début, il avait pleuré, avait essayé de dire non, sans bruit. Son père l’avait menacé de faire subir la même chose à Jim, alors âgé de six ans, s’il ne coopérait pas. Antoine avait supplié son père de laisser son petit frère tranquille, et le monstre avait promis. En échange de quoi, Antoine avait obéi, à chaque fois, le visage fermé, l’esprit ailleurs, pendant que son père se soulageait sur lui, parfois en lui. Le garçon avait appris à ne plus rien dire et à encaisser pour que Jim ne soit jamais la victime.
Mais ce soir-là, l’enfoiré était allé voir Jim, et ça, Antoine ne l’acceptait pas.
— Sale petite merde… souffla l’homme quand il se retrouva face à son fils.
Quand il vit la figure de son père, en sang et l’arcade fendue, Antoine éprouva une légère fierté de l’avoir mis dans cet état. Même si ça ne représentait pas grand-chose en comparaison de l’humiliation et de l’horreur qu’il vivait plusieurs fois par semaine depuis tant d’années, c’était au moins ça.
— Je vais te massacrer !
Paul semblait fou de rage, pourtant Antoine ne se dégonfla pas. Il saisit le manche de sa batte à deux mains et n’espérait qu’une chose : que Jim ne retire pas son casque.
Paul avança, chancelant. Impressionnant malgré tout. Antoine était terrifié, cependant, son besoin de vengeance était tel qu’il ne voulait plus fuir. Il savait que son adversaire ne l’imaginait pas capable du pire. Paul continua donc sa progression, sans crainte.
— Qu’est-ce que tu comptes faire avec ton jouet ?
Il fit quelques pas de plus en direction d’Antoine qui le défiait du regard. Les deux, face à face dans le couloir de leur maison isolée et entourée d’arbres, personne à la ronde pour les entendre. Antoine attendit que Paul s’approche encore un peu. Il y mettrait toute sa force. Il fallait qu’il soit sûr de réussir dès le premier coup et que l’autre ne se relève pas.
Il le fallait. Pour Jim.
Antoine patientait, immobile et prudent, laissant son père s’énerver face à son manque de réaction. Le jeune homme se trouvait dans un état second, focalisé sur son objectif. Il ne ressentait plus que cette rage qui le poussait à mettre un terme définitif aux agissements de Paul. Ce dernier prit de la vitesse et, titubant toujours plus, se retrouva à la hauteur d’Antoine qui lui envoya la batte en pleine figure, emporté par sa colère et sa hargne.
Un bruit atroce d’os brisés se fit entendre et Paul tomba à terre sous le regard d’Antoine. La mâchoire décrochée, il convulsait, les yeux exorbités, et tentait vainement de respirer alors qu’il s’étouffait lentement avec sa salive et le sang qui s’y mêlait.
Paniqué et horrifié, Antoine prenait doucement conscience de ce qu’il venait de faire. Il observait, impuissant, la scène qui se déroulait devant lui. Il ne pouvait s’empêcher d’éprouver une pointe, faible, mais néanmoins présente, de soulagement alors que le plancher se couvrait de la noirceur de l’hémoglobine.
Ce pervers ne pourrait plus jamais abuser d’eux.
Quand Paul arrêta définitivement de respirer, Antoine sortit enfin de sa torpeur, lâcha la batte coupable et s’enfuit vers sa chambre, le ventre complètement noué. Il s’immobilisa avant de passer le pas de porte et fit demi-tour. Il ne voulait pas que son frère voie ce qu’il restait de leur père. Il alla donc chercher le drap du lit de Jim et en couvrit le corps inerte dans le couloir. La nausée le reprit de plus belle et il ne put retenir une montée de bile qu’il cracha au sol. Il essaya de se ressaisir, trop choqué par la situation pour vraiment réaliser ce qu’il venait de faire. Il alla chercher de la nourriture et récupéra l’argent que Paul avait laissé traîner ici et là, ainsi que la somme qui se trouvait dans son portefeuille. Une fois qu’il eut tout ce qu’il pensait utile, il rejoignit Jim. Le cadet sursauta lorsque la porte s’ouvrit. Il n’avait pas bougé, caché au fond du placard, le visage couvert de larmes et la musique dans les oreilles. Antoine le rassura tout en lui retirant le casque.
— C’est fini… Suis-moi.
Jim remarqua le sang qui tachait le T-shirt de son grand frère, mais ne dit rien. Il ne posa pas de questions et se laissa guider par son aîné sans regarder le couloir. Il ne vit pas non plus le drap qui cachait le corps de son père. Les yeux perdus dans le vide, l’esprit absent, il avança jusqu’à l’extérieur de la maison.
Sac sur l’épaule, Antoine prit des vestes au passage. Lui et son petit frère s’installèrent dans la Ford Mustang de leur mère, cette voiture que Paul s’était appropriée et dont il leur avait toujours interdit l’accès. Cela n’avait pas empêché Antoine d’apprendre à conduire avec son vieil ami Claude. Mais du haut de ses dix-sept ans, Antoine n’avait pas le permis. Cela importait peu. Ils fuyaient. Pour l’heure, ce n’était pas un problème. Il voulait juste quitter cet endroit.
*
Jim était nerveux. Il avait tout préparé pour l’arrivée de son frère. C’était la première fois que cela sentait aussi bon chez lui. La lavande et le citron. Il avait même placé un pot de fleurs séchées dans la salle de bain. Antoine allait se moquer de lui. Et tant mieux. Il voulait le voir sourire. Antoine avait des années de bonheur à rattraper, après la prison, l’internement psychiatrique et, enfin, le suivi psychologique pour retrouver une vie normale.
Une vie normale…
Voilà quelque chose en quoi Antoine ne croyait plus. Bien qu’il ait ri à nouveau, cela restait rare et jamais vraiment sincère. Jim savait que son grand frère était perturbé au fond de lui. Il avait appris à se maîtriser, mais il n’avait pas passé le cap. Comment aurait-il pu ?
Antoine avait évité une longue condamnation en plaidant la légitime défense. Il avait écopé de trois ans de détention : dans un centre pénitencier pour mineurs, où il avait passé six mois en attendant sa majorité, puis il avait fini sa peine dans une prison pour adultes. Jim n’avait pas eu le droit de voir son frère pendant toute cette période. Antoine ne l’aurait de toute façon pas accepté, il se méprisait beaucoup trop pour oser lui faire face.
Par la suite, il avait été interné dans un institut psychiatrique. Il y était resté six ans. Malgré ses autorisations de sortie, il n’en avait pas profité. Au contraire, il s’était renfermé de plus en plus sur lui-même, et refusait de participer aux séances et activités en groupe.
Quand Jim avait appris qu’Antoine avait tenté de mettre fin à ses jours, cela faisait déjà cinq ans qu’il n’avait plus le droit d’aller lui rendre visite. L’annonce l’avait bouleversé. Il s’était senti terriblement coupable, persuadé d’avoir abandonné son frère alors que celui-ci s’était sacrifié pour lui sauver la vie. Sans plus tenir compte de l’interdiction, il était allé le voir.
Quand il s’était retrouvé face à lui, il s’était mis à trembler. Antoine n’était plus que l’ombre de lui-même ; amaigri dans son ensemble blanc en coton, les avant-bras couverts de bandes qui cachaient ses cicatrices, témoignages de tant de souffrances, les cheveux sales et en bataille, les yeux cernés…
Antoine s’était écroulé au sol en pleurant, honteux de ce qu’il était devenu. Il avait souhaité mourir sans que Jim ait cette image misérable de lui en tête.
Jim s’était précipité vers lui, l’avait pris dans ses bras, sans un mot. Ils étaient restés longtemps ainsi, sans bouger, et sans que personne n’ose leur dire quoi que ce soit.
Ce fut la dernière fois que Jim put serrer Antoine contre lui de sa propre initiative.
Après quoi, Jim s’était acharné pendant plusieurs mois pour faire sortir son frère de ce centre. Antoine avait enfin été libéré à vingt-six ans avec, cependant, l’obligation de continuer le suivi psychologique hebdomadaire. S’il n’y avait que ça, c’était acceptable. Il avait déniché un studio grâce à son revenu d’aide à la réinsertion.
Près d’un an plus tard, Jim lui avait proposé de venir vivre avec lui, dans sa nouvelle maison. Antoine n’avait pas d’emploi, mais Jim gagnait bien sa vie en tant que chef de projet dans une petite boîte locale d’informatique. Ce n’était pas un problème. Ils en avaient parlé avec sa psychologue qui avait trouvé l’idée intéressante et avait autorisé Antoine à espacer les séances à une par mois.
Et c’était ce jour-là qu’Antoine emménageait.
Jim passa une main dans ses cheveux et replaça vers l’arrière une petite mèche claire qui lui tombait sur les yeux. Il essuya fébrilement la table de la cuisine. Il voulait que tout soit parfait. Il vérifia une dernière fois ses provisions et sa réserve de bières.
Debout au milieu du salon, il était satisfait. La chambre de son frère était prête à l’accueillir, tout était propre et rangé, il avait tout prévu pour préparer le repas préféré d’Antoine. Il ne manquait plus qu’Antoine qui ne devait arriver que dans vingt minutes.
Jim soupira. Il s’installa sur son canapé et attendit impatiemment que le temps passe. Vingt-huit minutes plus tard, alors qu’il commençait à s’assoupir, Jim entendit une voiture s’approcher de sa maison et s’arrêter devant chez lui. Il aurait reconnu ce moteur entre tous : celui d’une Ford Mustang de 1967.
Il bondit du canapé et se précipita à l’extérieur, découvrant son grand frère qui descendait du véhicule et déchargeait le peu d’affaires qu’il possédait. Quand Antoine se redressa, ils restèrent un instant sans bouger, s’observant l’un l’autre. Antoine avait repris du poids et des couleurs depuis sa sortie du centre psychiatrique ; il était reposé et semblait en forme. Ses cheveux châtains, coupés en brosse, brillaient sous le soleil, et ses yeux ambrés pétillaient de joie. Son jean et son pull lui donnaient bien meilleure allure que son pyjama d’hôpital.
Il était magnifique.
Jim voulait lui sauter au cou, malheureusement, il savait qu’Antoine ne supportait pas le contact physique, du moins pas s’il ne l’avait pas décidé. Alors il attendit, un sourire naissant lentement sur ses lèvres. Puis, Antoine laissa tomber son sac au sol, s’avança et serra son frère contre lui, aussi fort qu’il le put.
— Jim... lâcha Antoine dans le creux de son cou.
Il semblait heureux. Jim l’était aussi. Enfin, ils se retrouvaient.
Du fond de son fauteuil, Olga Dunnod semblait hésitante. Lorsque Antoine lui en avait parlé, elle avait trouvé l’idée de cette cohabitation intéressante, mais pas sans conséquence. C’est pourquoi elle avait souhaité s’entretenir avec Jim en tête à tête afin de s’assurer qu’il mesurait bien ce à quoi il s’exposait, tout en lui offrant la possibilité de s’exprimer librement.
Le secret professionnel ne permettait pas à la psychologue de divulguer à Jim le détail de ses entrevues avec Antoine. Ce dernier lui avait néanmoins donné son accord pour en partager quelques éléments importants, dans le but de garantir une certaine quiétude aux deux frères.
D’un revers de main, elle ramena ses longs cheveux auburn derrière ses épaules et commença :
— Monsieur Devrot, avant de vous lancer dans ce projet, il faut que vous soyez conscient qu’il ne sera pas aussi aisé de vivre avec Antoine que vous pourriez l’espérer. Il souffre encore de graves traumatismes. Il s’est créé une carapace pour se protéger et ne rien laisser paraître, mais malgré les apparences et les années de suivi, ses angoisses sont toujours très ancrées en lui. Elle jeta un eoil sur son dossier avant de reprendre :
— Comme vous le savez, il n’accepte plus aucun contact physique, particulièrement de la part des hommes. De l’embrassade chaleureuse à la simple poignée de main. La proximité de certaines personnes suffit parfois à le plonger dans un mal-être profond. Le fait qu’il tolère le contact avec vous, même si c’est uniquement quand il le décide, est la preuve qu’il est capable de faire la part des choses. Toutefois…
La jeune femme prit une petite inspiration avant de poursuivre.
— Ce sera un long travail pour qu’il arrive enfin à ne plus faire de transferts entre le passé, les abus qu’il a subis et les contacts ordinaires. Cela risque d’être un frein pour retrouver une vie sociale, privée comme professionnelle. Il doit apprendre à faire confiance à nouveau, et pas seulement à vous et vos tuteurs.
La psychologue replaça ses lunettes sur son nez tout en essayant de capter le regard de Jim. Elle voulait s’assurer qu’il était attentif à ce qu’elle avait à partager.
— Si vous souhaitez vraiment qu’Antoine vienne habiter avec vous, vous ne devez en aucun cas le traiter comme une victime. Il a besoin de normalité. N’hésitez pas à le bousculer un peu, lui faire rencontrer des gens, découvrir des lieux… Évidemment, le but n’est pas qu’il se renferme. S’il n’est pas prêt à vivre une nouvelle expérience, ne le forcez pas, mais ne laissez pas tomber sans avoir insisté. Antoine fait de gros efforts pour être le grand frère, l’homme qu’il aurait aimé être : malgré cela, il lui arrive de perdre pied. Il se peut alors que ses peurs refassent surface et qu’il se conduise comme un enfant perdu. N’encouragez pas ce comportement en l’infantilisant. Incitez-le à exprimer ce qui le tourmente. Dans d’autres cas, plus rares, il arrive qu’il devienne violent envers lui-même. Là encore, tentez de le raisonner, parlez-lui doucement, en gardant votre calme.
Jim acquiesça, concentré sur les instructions. Il voulait assurer, mais craignait de plus en plus de ne pas être à la hauteur. Lui qui avait pensé que ce serait facile, que vivre ensemble leur permettrait de retrouver une vie normale, se rendait compte que ce ne serait malheureusement pas si simple.
La psychologue marqua une pause et se racla la gorge, comme si elle allait aborder un sujet particulièrement délicat. Jim se redressa sur son fauteuil et se prépara à recevoir l’information.
— Comme il dormira chez vous, je dois vous avertir… Il lui arrive de faire des terreurs nocturnes assez impressionnantes, parfois accompagnées de somnambulisme.
Jim fronça les sourcils. La psychologue comprit alors que son interlocuteur ne connaissait pas ce trouble et expliqua :
— Il s’agit d’épisodes de panique et d’agitation qui se produisent pendant le sommeil. Il ne faudra en aucun cas tenter de réveiller votre frère quand cela arrivera. Au mieux, vous pourrez veiller à ce qu’il ne se blesse pas. Ne vous inquiétez pas, il ne garde aucun souvenir de ces terreurs. Si vous le sortez de sa crise, non seulement il risque d’en prendre conscience, mais en plus, il est fort probable qu’il en fasse une nouvelle en se rendormant. S’il se réveille malgré tout, parlez-lui d’une voix douce, comme si rien ne s’était passé.
Jim écoutait attentivement tout ce que la psychologue lui disait. Il ne voulait pas montrer son anxiété, craignant qu’elle ne lui dise qu’il était peut-être plus sage qu’Antoine continue sa psychanalyse hebdomadaire et ne parte pas vivre avec lui. Il faisait tout pour paraître sûr de lui et confiant.
Une fois que Madame Dunnod eut terminé de s’entretenir avec lui à propos de tout ce qu’il était autorisé à savoir concernant son frère, il la remercia chaleureusement et lui promit de faire de son mieux. La femme le rassura d’un sourire et lui donna sa carte, sur laquelle se trouvaient ses coordonnées.
— N’hésitez pas à m’appeler si vous avez des questions ou le moindre problème.
Jim la prit, reconnaissant, et la plongea dans la poche de sa veste avant de s’en aller.
*
Antoine finissait de ranger ses affaires dans la chambre que Jim lui avait préparée. Elle était chaleureuse, lumineuse et spacieuse. Encore peu meublée, la pièce n’attendait plus que de lui appartenir. Il ne possédait que quelques vêtements, deux ou trois revues qu’il avait placées sur une étagère, ainsi qu’une photo de lui, son frère et leur mère. Tous trois souriaient. Ils étaient heureux.
À cette époque, l’enfer n’existait pas.
Même si parfois, lorsqu’il la regardait, Antoine avait tendance à se rappeler l’horreur qui séparait ce moment figé et le présent, il aimait cette photo. Elle lui faisait également penser au fait qu’il avait connu le bonheur, la joie, le rire, et qu’il ne tenait qu’à lui de les retrouver. Bien que ceci soit encore théorique, il devait travailler pour y arriver, et c’était bien ce qu’il comptait faire en emménageant avec Jim : bousculer ses habitudes, sortir de sa mélancolie, oublier ses angoisses. Cela n’allait pas être facile, mais c’était son espoir, son but.
Il contempla un instant le jardin par la fenêtre et, plus loin, quelques arbres qui bordaient la route qu’il avait empruntée pour venir. Il savait que, juste derrière, il y avait la ville. Il ne se sentait donc pas isolé. Il était bien.
Il sortit de sa chambre et rejoignit Jim, qui préparait le repas du soir.
— Tu es bien installé ?
Antoine hocha la tête positivement et observa autour de lui, découvrant encore un peu les lieux. Ils se tenaient dans une jolie cuisine ouverte sur un salon qui donnait sur la salle de bain et les chambres des deux frères. Le long de la pièce de vie se trouvait une baie vitrée d’où on pouvait voir la terrasse et le jardin. C’était une petite maison, mais elle avait bien plus à offrir que tout ce dont il aurait pu rêver. Il devait avouer qu’il était fier de la réussite de son cadet, et soulagé de savoir que malgré tout ce qu’il avait enduré lui aussi, il s’en était sorti.
Antoine sourit légèrement, ému, puis s’approcha de Jim.
— C’est encore un peu impersonnel, continua ce dernier, mais tu es libre d’y faire les aménagements que tu souhaites. Accrocher des tableaux aux murs, changer les rideaux ou autre… Ne te gêne surtout pas.
En deux ans, Antoine n’avait jamais pris la peine de décorer son studio, il ne savait donc pas comment il allait décorer sa chambre. Qu’aimait-il ? Qu’est-ce qui le représentait vraiment ? Il ignorait jusqu’à sa couleur préférée, ne se rappelant que le gris et le blanc de la prison et de l’hôpital psychiatrique.
— Merci Jim, se contenta-t-il de répondre en souriant. Tu cuisines quoi ?
— « Cuisiner » est un bien grand mot. Disons que j’essaie de faire des lasagnes. Je ne pense pas être très doué.
Antoine jeta un œil sur la préparation et ne put s’empêcher de pouffer. La pâte à lasagnes était visiblement trop cuite et dégoulinait de graisse. La viande était encore rose par endroits, sans parler de la sauce béchamel qui faisait des grumeaux et noyait le tout. Même le fromage faisait peine à voir.
— J’aimerais sincèrement pouvoir te dire que ça va être parfait, mais je pense pas arriver à être convaincant, lâcha alors Antoine, moqueur.
— Demain, c’est toi qui prépares le repas !
— Malgré le peu de choses que je sais cuisiner, je suis sûr de pouvoir trouver un truc qui aura meilleure allure que tes lasagnes.
— J’attends de voir ça !
Jim sourit. Bien qu’il eût espéré réussir ce plat qui était le préféré de son grand frère, il était avant tout heureux que ce dernier s’amuse de son échec. Comme l’avait précisé sa psychologue, Antoine avait surtout besoin de retrouver une relation normale avec Jim.
Jim invita Antoine à mettre la table sur la terrasse du jardin, ce qu’il fit avec plaisir. Il avait encore du mal à croire qu’il était là, chez son frère, à installer le couvert pour un repas raté, mais qui allait certainement être le meilleur qu’il avait mangé depuis longtemps. Et ce fut le cas. Antoine n’avait pas en tête le moindre souvenir de lasagnes qui aient été plus délicieuses que celles que Jim avait préparées, ce qui ravit son cadet.
Il faisait bon ce soir-là. Une petite couverture sur les épaules, les deux frères échangeaient sur leurs envies futures, leurs projets, sachant que le bon vieux temps n’existait pas pour eux. Mais ils s’accrochaient à l’idée qu’ils aient encore l’avenir à construire. Antoine en profita pour féliciter son frère sur sa maison, son emploi, sa réussite. Jim sourit et baissa les yeux. C’était grâce à Antoine, mais également pour lui qu’il s’était battu pour s’en sortir. Il lui devait tout, et culpabilisait presque d’avoir eu cette chance, alors qu’Antoine…
— Au fait, Claude m’a dit que tu étais le bienvenu si tu souhaitais bosser dans son dépôt. Comme il sait que tu aimes les anciennes carrosseries… Mais c’est sans obligation. Et rien ne presse.
Claude Tillier était un ami de la famille. Lui et sa femme Denise avaient recueilli les deux garçons le soir du drame et étaient devenus leurs tuteurs. Ils s’étaient occupés de Jim pendant qu’Antoine purgeait sa peine. Le vieil homme arrivait doucement à l’âge de la retraite, pourtant, il ne pouvait se résoudre à abandonner son entreprise de revente de voitures et d’électroménager.
— Merci, Jim, lui répondit Antoine en observant le verre qu’il tenait à deux mains. Je… J’vais y réfléchir. Je pense que ça me ferait du bien, mais j’me sens pas encore prêt. Il faut d’abord que je trouve mes marques ici… Si ça t’ennuie pas.
— Non, non, bien sûr que non. Prends ton temps.
Antoine le remercia d’un regard que Jim lui rendit, compréhensif. Ils continuèrent à parler de choses et d’autres tout en terminant leurs assiettes. Quand la nuit commença à tomber, Jim alluma une dizaine de bougies à la citronnelle qu’il posa sur la table. Il espérait qu’elles seraient efficaces pour éloigner les insectes qui commençaient à se montrer.
— Une vraie fée du logis ! le taquina Antoine.
— Crois-moi, tu me remercieras de t’avoir évité d’être dévoré par les moustiques !
Antoine se mit à rire et lui jeta un coup d’œil attendri. Il ressentit un léger pincement au cœur lorsqu’il réalisa qu’il n’avait pas vu son petit frère grandir. Il ne l’avait pas vu devenir cet homme responsable et organisé qu’il semblait être. Il n’avait rien vu, enfermé pendant toutes ces années. Antoine était désormais face à un adulte qui savait parfaitement se prendre en charge, totalement autonome et qui n’avait certainement plus besoin de lui pour avancer. Malgré ça, il tenta de ne pas se laisser ronger par ses regrets, bien trop nombreux. Il devait aller de l’avant, vivre, profiter à présent.
— Je vais chercher le dessert !
Antoine sortit de sa contemplation discrète quand Jim se leva de table.
— C’est toi qui l’as fait ?
— Non, je l’ai acheté, je voulais être sûr qu’il soit réussi, avoua Jim, riant de lui-même.
Antoine sourit à son tour, amusé, autant que touché par l’attention.
Après quelques minutes, Jim revint, maniques en mains, avec une petite tarte artisanale au chocolat fondant qu’il avait préalablement réchauffée. Elle fumait de façon très appétissante et Antoine ne tarda pas à sentir le parfum sucré que le gâteau diffusait dans l’obscurité.
— Le pâtissier est un ami, ajouta Jim en déposant le plat sur la table. Il était fou de joie quand je lui ai dit que je voulais un dessert spécial pour t’accueillir.
— Très touchant, sourit Antoine.
Il se pencha sur le gâteau afin de se délecter de son odeur. Jim sourit à son tour, satisfait de voir l’impatience dans le regard d’Antoine. Il attrapa un couteau et s’empressa de couper le dessert. Il en offrit la plus grande part à son aîné qui la lui prit vivement des mains. Il n’attendit même pas que Jim soit servi pour la dévorer. Une fois la tarte terminée, dont la majorité engouffrée avec gourmandise par le plus âgé, les deux frères discutèrent jusqu’à ce qu’il soit l’heure d’aller se coucher. Jim avait posé une semaine de congé afin d’être présent pour son frère, lui faire découvrir la région et lui présenter ses amis.
— À demain, dit Jim avant qu’Antoine ne disparaisse dans sa chambre.
— À demain, Jim, et… merci pour tout.
Jim lui sourit. C’était la moindre des choses. Antoine méritait tellement plus de reconnaissance. Mais il ne dit rien et accepta simplement.
Pendant un instant, Jim se surprit à penser que tout était redevenu normal. Que rien ne s’était jamais passé, qu’aucun traumatisme ne se cachait dans les profondeurs de l’esprit encore torturé d’Antoine. Que tout allait bien et qu’il n’y avait aucune raison pour que cela change maintenant qu’ils étaient ensemble, libres et adultes.
*
Jim se redressa d’un bond dans son lit. Son cœur battait si fort qu’il en était douloureux. Il y avait eu un bruit. Non, un cri. Il l’avait entendu. Ou rêvé ? Il ne s’en souvenait plus. Il n’était pas sûr. Il tendit l’oreille et se concentra un instant afin de s’assurer qu’il n’y avait rien à craindre.
— Jim !
Il ne l’avait pas imaginé. C’était la voix paniquée d’Antoine qui lui venait de sa chambre. Jim se leva précipitamment et courut jusqu’à la chambre d’Antoine, ouvrit la porte et découvrit son frère debout dans un coin de la pièce, face au mur, bras croisés contre le torse.
— Antoine ? murmura Jim, inquiet. Tout va bien ?
Antoine se retourna vivement, le regard vide, le visage tendu.
— Qu’est-ce que tu vas encore faire ?
Antoine paraissait en colère. Bien que ses yeux soient dirigés vers Jim, il semblait voir à travers lui, comme s’il n’était pas là. C’était extrêmement troublant.
— Antoine, calme-toi, je ne vais rien-…
— Dégage de cette chambre, salopard ! coupa Antoine qui fixait toujours le vide. Tu l’auras pas, pas lui, t’entends ?
Il fit quelques pas en direction de Jim, menaçant, et lui fit faire marche arrière jusqu’à l’entrée de la pièce.
— Antoine, tout va bien, je…
Jim ne termina pas sa phrase, surpris de voir l’expression d’Antoine passer de la colère à la peur. Une peur glaçante qui déformait ses traits. Antoine se mit à reculer jusqu’au mur opposé où il s’écroula au sol. Une fois à terre, genoux contre le torse, il les entoura de ses bras, y posa son front puis fondit en larmes. Jim s’approcha de son frère et se pencha vers lui. Il voulut lui poser une main réconfortante sur l’épaule, mais Antoine eut un réflexe de rejet malheureux et lui envoya un coup de poing à la mâchoire.
— Me touche pas, sale porc !
Puis il reprit sa position d’enfant terrorisé, la tête entre les mains, gémissant et tremblant.
Jim, de son côté, était un peu sonné. Il finit par comprendre qu’Antoine était en plein délire, endormi. La paume plaquée sur sa joue douloureuse, il resta là, immobile, sans savoir comment réagir face à un frère qui criait sa révolte. Il l’observa un moment gémir et psalmodier des paroles incompréhensibles. Parfois, il entendait quelques mots qui ne semblaient pas vraiment avoir de sens. Cependant, il crut saisir que, dans son esprit, Antoine tentait de repousser leur père et lui interdisait de leur faire du mal. Cela dura une dizaine de minutes avant qu’Antoine ne se laisse tomber sur le plancher, épuisé par son combat mental.
Jim, chamboulé, le souleva tant bien que mal et le coucha sur son lit, puis l’observa un instant avant de quitter la chambre. Sa mâchoire l’élançait. Il fit un passage rapide à la salle de bain et ce qu’il redoutait fut confirmé par son reflet : un hématome, léger, mais visible, commençait à faire son apparition. Il soupira avant de se rincer le visage à l’eau froide.
Les terreurs nocturnes. Il les avait oubliées.
Il s’était dit qu’il pourrait y échapper, que le fait de se retrouver ici permettrait à Antoine de surmonter ses peurs. Mais c’était évidemment impossible, cela ne pouvait pas être si facile.
La psychologue l’avait mis en garde, cependant, le vivre était une expérience très différente, beaucoup plus impressionnante. Jim était particulièrement troublé par la vulnérabilité de son grand frère. Bien qu’il sût parfaitement ce qu’il en était, le voir de ses propres yeux n’en demeurait pas moins difficile à accepter. Il se rappela alors le jour où il était allé rendre visite à Antoine au centre psychiatrique et l’avait trouvé complètement affaibli. Il ne pouvait s’empêcher de penser que, même s’il avait repris des forces, au fond, Antoine était resté le même, fragile et brisé psychologiquement.
L’aube se montrait à peine. Assis à la table de la cuisine, face à une tasse de café, Jim se passa une main sur le visage pour retrouver un peu de courage. Il ne devait rien laisser paraître devant son frère et, heureusement, l’ecchymose sur sa mâchoire était discrète ; il espérait qu’il ne la remarquerait pas.
Il admira le lever de soleil derrière les arbres. Il était près de six heures trente, c’était un peu tôt pour commencer la journée, mais Jim n’avait plus sommeil. Trop de choses se bousculaient dans sa tête.
Il sentit des larmes lui monter aux yeux. Il éprouva soudainement une immense peur l’envahir. Il n’était pas sûr de pouvoir offrir à son frère le soutien nécessaire. Il se demanda si habiter avec lui n’était pas une mauvaise idée, en fin de compte. Antoine avait encore besoin d’aide et Jim ne savait pas comment la lui apporter. Mais rapidement, il se ressaisit, renifla et se redressa sur sa chaise. Ce n’était pas pour rien qu’il avait proposé à Antoine de le rejoindre. Il avait une bonne raison d’y croire, il ne pouvait pas abandonner. Après tout, il avait la part facile, ce n’était pas lui qui devait combattre ses démons, son seul rôle était d’encourager son frère à aller de l’avant. Et c’était ce qu’il allait faire.
*
Ce jour-là, Jim avait prévu d’emmener Antoine en ville. Il n’avait pas voulu trop charger leur première journée, au cas où Antoine ne se sente pas très à l’aise, mais il souhaitait lui présenter celui qui avait préparé la tarte au chocolat et faire quelques courses. Pour le reste, il improviserait.
Une fois réveillé, Antoine salua rapidement Jim avant de disparaître dans la salle de bain pour prendre une douche. Il débarqua enfin dans la cuisine une heure plus tard, frais et visiblement reposé. Souriant, il ne semblait pas perturbé par les événements de la nuit.
— Tu as bien dormi ?
— Comme un bébé ! répondit Antoine.
Il s’installa face à un café fumant qui l’attendait déjà.
— Tant mieux !
Jim déposa du pain et de la confiture sur la table, et vit Antoine froncer les sourcils en observant son menton. Il se douta qu’il devait avoir aperçu l’hématome, cependant l’aîné ne fit aucune remarque et se prépara une tartine.
— C’est vraiment un super boulot que t’as fait dans cette maison. Et tu dis que c’était une ruine quand tu l’as achetée ?
— Pratiquement, oui. Ce n’est pas pour rien que j’ai pu me la payer. Je gagne bien ma vie, mais pas à ce point, plaisanta Jim. Ceci dit, je n’étais pas seul sur le chantier. D’ailleurs, j’aimerais te présenter un de mes amis, Christian, le pâtissier.
Il ne manqua pas le petit réflexe de crispation d’Antoine quand celui-ci entendit la suggestion. Jim continua néanmoins son explication, comme si de rien n’était.
— Il fait partie de ceux qui m’ont aidé pour les travaux de la maison. Il s’est occupé en grande partie de la plomberie et de la cuisine. Et il était toujours le premier à proposer de faire une pause, histoire de s’enfiler les viennoiseries qu’il apportait le matin.
Jim pouffa en se remémorant la scène. Antoine termina de manger sa tranche de pain puis but une gorgée de café, apparemment en pleine réflexion, mi-tenté, mi-contrarié. Il avait envie de mieux connaître les amis de son petit frère, il devait réapprendre à se mêler à la société, mais il appréhendait ses propres réactions. Il se gratta la tête, la bouche tordue par l’hésitation, pendant que Jim attendait sa réponse, patiemment et en silence.
— O-OK, Jim. On pourra aller le voir.
Jim lui sourit tendrement, le regard pétillant de fierté, puis termina son café.
*
— D’habitude, je me rends au centre à vélo, mais je ne vais quand même pas t’inviter sur le porte-bagage ? Sinon, y a le bus…
— Non, non, on prendra ma voiture. Mais c’est moi qui conduis, s’empressa de préciser Antoine.
— Évidemment.
Au milieu de la matinée, les deux frères étaient prêts à partir en ville. Il faisait bon et la chaleur devenait agréable. Ce jour-là, aucun nuage ne semblait décidé à faire de l’ombre. Jim en avait profité pour tomber la veste et ne porter qu’un T-shirt. Antoine, quant à lui, n’était pas encore disposé à dévoiler ses bras et Jim savait parfaitement pourquoi. Trop de cicatrices. L’aîné ne supportait pas les regards que cela engendrait et avait passé un pull léger à manches longues.
Une fois installés, Antoine démarra la Mustang, satisfait du bruit que faisait le moteur. Il en profita quelques secondes avant d’enfin s’avancer sur la route. Au volant, Antoine semblait tellement heureux. Jim se doutait qu’utiliser cette voiture, dont Paul leur avait interdit l’accès de son vivant, était un peu une revanche pour son aîné.
Sans un mot, ils rejoignirent le centre-ville en quelques minutes à peine. Antoine ne s’arrêta que lorsque Jim lui fit signe de se garer. Il remarqua la devanture d’une boulangerie-pâtisserie et comprit que c’était le lieu de travail du fameux Christian. Il commençait à redevenir nerveux. Il profita du fait que son frère descende du véhicule avant lui pour souffler un coup. Puis il sortit à son tour, ferma la portière et accompagna Jim, les mains au fond des poches de son pantalon, tête baissée. Son expression n’était pas forcément des plus chaleureuses, mais il n’y pouvait rien, il faisait de son mieux. Jim le savait également.
Ils entrèrent dans le magasin et tombèrent sur un petit homme qui semblait avoir l’âge d’Antoine. Il s’affairait derrière le comptoir pour remettre en place quelques gâteaux aux fruits, ses longs cheveux noirs proprement attachés sur la nuque. Il releva les yeux, cachés par des lunettes à grosse monture, lorsqu’il entendit la cloche de la porte tinter. Son visage s’illumina d’un sourire radieux dès qu’il vit qui était arrivé.
— Hey, Jim !
— Chris, comment vas-tu ?
— Tu sens cette odeur ? Chocolat et crème anglaise… ! Crois-moi, tout va pour le mieux quand je baigne dans un tel parfum.
Jim pouffa aux propos tenus par son ami. Christian était le genre de personne joviale et enthousiaste pour qui tout prête toujours à plaisanter.
— Ah, au fait, je te présente Antoine, mon-…
— Antoine ? Ton frère ? coupa Christian.
Il semblait surpris, comme s’il était face à son idole, et le fixait sans aucune retenue. Antoine releva à peine la tête et tenta un sourire qui finit en coin. Enfin, il tourna le visage pour observer la rue à travers la vitrine, nerveux.
— Je suis vraiment ravi d’enfin faire ta connaissance ! Jim m’a beaucoup parlé de toi !
Antoine regarda la pointe de ses pieds, les traits crispés. Jim reprit la parole, espérant détendre son frère et détourner l’attention de Christian.
— Merci encore pour la tarte, c’était une merveille !
— Avec plaisir ! J’y ai mis tout mon ceour comme je savais qu’elle était prévue pour une grande occasion ! Est-ce qu’elle a plu à l’amoureux du chocolat fondant ?
Christian tenta de capter le regard d’Antoine, mais ce dernier était de plus en plus tendu et évitait par tous les moyens de lever les yeux sur le pâtissier. Il s’approcha de son frère et lui souffla quelques mots avant de sortir du magasin et retourner dans la voiture.
— Excuse-le, il ne se sent pas très bien depuis hier.
— J’espère que ce n’est pas à cause du gâteau.
— Non, du tout ! rigola Jim. Au contraire, il l’a adoré. Il n’en a pas laissé une miette.
— Heureux de l’entendre !
— Je vais le rejoindre, on a pas mal de choses à faire. Merci encore, Chris. On se voit bientôt pour un verre !
— Bien sûr ! À plus !
Jim salua son ami et sortit du magasin. Il retrouva son frère qui l’attendait dans la voiture, toujours très irrité, mâchoire serrée. Il avait même gardé ses mains au fond de ses poches.
— Antoine ? Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Jim, tu-… commença Antoine avant de s’interrompre.
Il était visiblement en colère et cherchait ses mots pour ne pas être trop brutal.
— T’as parlé à tes amis de… de notre passé ?
— Qu-quoi ? Non ! Bien sûr que non !
— Alors qu’est-ce que t’as bien pu lui dire sur moi ?
— Rien de particulier, juste que… que…
Jim semblait mal à l’aise. Il se gratta l’arrière de la tête, réfléchissant à ce qu’il allait répondre.
— Tu nous as quand même pas inventé une autre vie ?
— Non, évidemment, j’ai juste... j’ai juste dit que c’est grâce à toi que je peux être fier de la vie que je mène aujourd’hui. Que tu es celui qui me motive à avancer et à donner le meilleur de moi-même.
Antoine fut surpris de découvrir comment son frère l’avait présenté à ses amis. Il ne pensait pas du tout correspondre à une telle description.
— Notre passé, ton passé, ça ne te définit en rien, je n’ai aucune raison d’en parler. Antoine… Tu vaux bien plus que ce que tu crois, et c’est de ça dont j’ai parlé avec mes amis : de ta valeur à mes yeux. Je leur ai parlé du fait que… tu étais ma seule vraie famille.
Ému, l’aîné fut tout d’abord contrarié, puis la culpabilité l’envahit. Entendre son frère le mettre ainsi en avant alors qu’il n’estimait pas avoir déjà fait quoi que ce soit de bien dans sa vie, c’était presque oppressant. Il ne put soutenir plus longtemps le regard de Jim. Sourcils froncés, il tenta difficilement de retenir ses larmes.
— Antoine…
Jim eut le réflexe de tendre une main vers Antoine, mais s’abstint juste avant de le toucher. Il se maudit d’avoir momentanément oublié qu’en aucun cas un contact physique était un réconfort pour son frère. Et pourtant, Dieu sait qu’il avait envie de le serrer contre lui à cet instant, de lui montrer combien il l’aimait et combien il l’estimait.
Antoine reprit son souffle. Il leva les yeux au ciel afin de contenir ses larmes, mais ils étaient rouges malgré tout. Il renifla un coup avant de se passer une main dans les cheveux et déclara, avec un demi-sourire, l’air de rien :
— On n’avait pas des courses à faire ?
— Si, répondit Jim en lui rendant son sourire, on devait faire quelques courses.
Le sourire de Jim était néanmoins un peu amer. Antoine traînait cette culpabilité mêlée de mélancolie et il ne pouvait rien faire pour le réconforter. Il se sentait impuissant. Il accepta donc son échec et indiqua à Antoine le chemin du supermarché, une rue plus loin.
— Tu sais ce que tu vas cuisiner ce soir ?
Jim se dit que reparler du défi lancé la veille ne pouvait qu’être positif.
— Euh, et ben… Je sais faire… du riz, répondit Antoine en se grattant la nuque.
— Du riz, OK. Avec quoi ?
— J’en sais rien. Du poulet… Un curry ?
— Parfait, le riz est par là et la boucherie de l’autre côté.
— J’vais chercher la viande. On se rejoint aux boissons ? On prendra quelques bières.
Jim accepta, surpris et heureux de voir son frère prendre l’initiative de s’aventurer seul dans le magasin. Il le regarda s’éloigner, un peu nerveux malgré tout.
De son côté, Antoine explora le rayon du regard. Il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour trouver la boucherie, mais lorsqu’il vit les personnes qui attendaient devant la vitrine pour passer commande, il sentit une petite inquiétude l’envahir. Il avait peur de se mêler à la foule, d’être bousculé, ou autre. Il préféra donc se tourner vers la viande préemballée, survolant des yeux les divers paquets de volaille. Quand il repéra les émincés, il tendit la main vers la poignée du congélateur et manqua de la poser sur celle d’un homme qui se servait déjà.
— Oh, excusez-moi, lança celui-ci. J’avais la tête ailleurs.
Antoine ne répondit rien, trop ébranlé à l’idée d’avoir failli toucher un parfait inconnu. Il ne put s’empêcher de le dévisager. Ses cheveux bruns, presque noirs, en bataille, contrastaient avec ses yeux d’un vert de jade pétillant. Le jeune homme lui sourit, un sourire sincère et aimable, peu gêné d’être dévisagé. Comme Antoine ne semblait pas décidé, le jeune homme ouvrit le congélateur et se servit en ailes de poulet.
— Vous vouliez quelque chose dans ce frigo ?
Antoine le lâcha enfin des yeux. Sans même vérifier la quantité dont il avait besoin, il attrapa rapidement son paquet d’émincé. Puis il s’éloigna précipitamment, sans un regard vers l’inconnu. Il espérait retrouver Jim au plus vite.
Celui-ci se trouvait quelques rangées plus loin. Il hésitait apparemment entre deux marques de curry. Alors qu’il s’apprêtait à demander son avis à Antoine, il nota que celui-ci semblait chamboulé.
— Tout va bien ?
— Ou-ouais… J’ai trouvé le poulet.
— Et moi j’ai le riz. J’ai aussi pris quelques autres trucs.
Antoine lança un œil au panier de Jim et constata qu’effectivement, il l’avait rempli de légumes, fruits et diverses céréales.
— J’hésitais entre les currys ; regarde, celui-ci vient de Thaïlande, et-…
— Prends le plus fort, lui répondit simplement Antoine en lui faisant un clin d’œil.
— Tu es sûr ? Moi ça ne me pose pas de problème, mais si tu n’arrives pas à terminer ton assiette, tu ne viendras pas pleurer, dit Jim, moqueur.
Il replaça l’un des pots dans le rayon pendant qu’Antoine le taquinait sur le sujet, persuadé qu’il supporterait mieux le piquant. Ils allèrent chercher quelques bières puis ils se dirigèrent vers la caisse. Une fois devant, Jim vit Antoine se décomposer, le regard fixe. Il se retourna, interloqué par le brusque changement de comportement de son frère. La raison semblait venir du client juste devant eux.
— Nat ?
L’inconnu du rayon boucherie releva la tête de son sac de courses et plongea ses yeux dans ceux de Jim. Il était visiblement surpris d’être interpellé de la sorte, mais sourit quand il découvrit qui l’avait appelé.
— Oh ! Salut Jim, comment vas-tu ? Je ne m’attendais pas à te voir ici en pleine journée. Tu ne travailles pas ?
— Non, je suis en congé pour être un peu avec mon frère.
Jim se décala afin de laisser apparaître Antoine derrière lui. Il réalisa qu’Antoine avait tenté de se cacher dans son dos, comme s’il n’avait pas envie d’être remarqué. Une fois encore, il ne comprenait pas son comportement. Au moins, il savait qu’avec cet ami, cela n’aurait pas d’incidence.
— Oh, c’est ton frère ? demanda-t-il. On s’est croisés vers les frigos à viande. Enchanté, moi c’est Nathaniel.
Le dénommé Nathaniel n’essaya pas de tendre sa main vers Antoine pour le saluer, ce qui soulagea ce dernier, mais ne l’empêcha pas de faire un pas de côté sans rien répondre. Il se réfugia à nouveau derrière Jim, sur ses gardes et apparemment mal à l’aise. Jim fronça les sourcils. Antoine était de plus en plus étrange. Les gens lui posaient décidément un vrai problème et il avait du mal à le dissimuler. Il tenta donc de changer de sujet et sauta sur le premier truc qui lui vint à l’esprit.
— Joli T-shirt Nat !
Le jeune homme se mit à rire, gêné. Son vêtement était effectivement un peu enfantin, vert militaire, sur lequel était écrit « I’m an angel », avec deux grandes ailes imprimées dans le dos.
— Ne m’en parle pas, c’est ma voisine qui me l’a offert parce que je lui livre ses courses. Et comme ce sac est aussi pour elle, je me suis dit que c’était l’occasion de le mettre, histoire de lui faire plaisir.
— La vieille Lucienne ? s’étonna Jim, amusé. Mais… tu lui as dit que…?
Jim laissa la fin de sa question en suspens, offrant à Nathaniel le loisir d’en deviner la fin.
— Oh non ! Non non, du tout, non ! répondit vivement ce dernier une fois qu’il eut saisi l’allusion. Coïncidence.
Jim sourit de plus belle alors que Nathaniel finissait de mettre ses achats dans son sac. Il salua les deux frères et s’en alla. Antoine le suivit des yeux, et ne ramena son attention sur Jim qu’une fois que son ami eut disparu.
Jim paya les courses et, après les avoir rangées dans un sac, reprit le chemin du parking. Il attendit d’être dans la voiture pour enfin demander à Antoine :
— Qu’est-ce qui ne va pas ? Depuis qu’on a croisé Nat à la caisse, tu as l’air nerveux.
— C’est un ami ?
— Oui, pourquoi ?
Antoine sembla ennuyé par cette réponse. Il fronça les sourcils et serra les lèvres avant de déclarer :
— Je veux pas le revoir, Jim. Jamais !
— Arrête, Stan, j’ai pas envie !
— Allez, quoi… Tu m’attires ici, tu m’embrasses, tu m’chauffes…
— J’veux pas le faire !
Le dénommé Stan recula et lança un coup d’œil intrigué à Antoine.
Ce dernier remarqua les yeux de son compagnon fixés sur lui et se sentit obligé de se justifier, sans pour autant oser le regarder.
— C’est juste que… qu-quelqu’un pourrait venir et…
— Personne ne descend jamais à la buanderie à une heure pareille.
Stan s’approcha à nouveau d’Antoine pour lui caresser la gorge du bout des lèvres.
— Stan ! J’ai dit que j’voulais pas ! Lâche-moi ! s’exclama Antoine une nouvelle fois, tout en le repoussant brusquement.
— OK, OK, très bien… abdiqua Stan, les paumes en l’air en signe de reddition. Eh bien, tu viendras m’chercher quand tu seras décidé.
Stan s’en alla, contrarié. Une fois seul, Antoine se laissa glisser au sol, recroquevillé sur lui-même. Il attrapa sa tête entre ses mains, honteux, et se mit à pleurer.
*
— Vous êtes bien Monsieur et Madame Tillier, les tuteurs d’Antoine Devrot ?
— Où est-il ? s’empressa de demander le vieil homme.
Terriblement angoissé, il ne prit même pas le temps de répondre à la question que lui posait la responsable de l’institution.
— Il est à l’infirmerie, il est sorti d’affaire, mais il a perdu beaucoup de sang. On lui fait une transfusion.
Claude Tillier se dirigea prestement vers l’infirmerie, suivi de près par sa femme, Denise. Tous deux s’arrêtèrent dès qu’ils aperçurent Antoine par la porte entrouverte de sa chambre. Le jeune homme semblait dormir paisiblement, pourtant le couple savait qu’Antoine était tout sauf paisible. Il avait le teint pâle et était terriblement maigre. Un large bandage rougi enveloppait son avant- bras gauche.
— Que s’est-il passé ? demanda Denise d’une voix fébrile.
— On l’a découvert ce matin, à la buanderie, étendu dans une mare de sang. Il s’est ouvert les veines à l’aide d’un morceau de verre.
— Est-ce qu’on sait p-pourquoi il… ? Est-ce que c’est un appel au secours ?
— Malheureusement, cela va au-delà d’un appel au secours. C’est une chance de l’avoir retrouvé à temps. Il n’a rien laissé paraître. Stan, un autre résident, nous a dit l’avoir vu dans la soirée d’hier et que rien n’indiquait qu’Antoine allait faire une chose pareille… Il semblait très remué par la nouvelle.
Claude retenait mal ses larmes, sous le choc. Sa femme, quant à elle, sentit l’émotion lui nouer la gorge, secouée par un sanglot silencieux.
Une tentative de suicide, c’était impensable. À vingt-quatre ans, Antoine n’était encore qu’un gamin…
*
« Tu es exactement comme lui ! »
Antoine écrasa ses poings sur ses tempes. Il essayait de faire taire cette voix qui n’était autre que sa conscience. En vain.
« Éceourant, comme ton père ! »
Dans la douche, le jet d’eau glacée le frigorifiait, mais il s’en fichait.
Une fois de retour de leur petite virée en ville, Antoine s’était précipité dans la salle de bain, sans un mot, sans explication. Qu’aurait-il pu expliquer ? Qu’il éprouvait tant de dégoût pour lui-même qu’il se sentait sale ? Qu’il avait besoin de s’isoler, de se laver de ses propres pensées ?
« Ce Nat, avec ses cheveux foncés, ses yeux verts… Tout comme Stan, il te plaisait, pas vrai ? »
Antoine serra les dents.
« Ton père a fait de toi un monstre abject ! »
— Non ! gémit Antoine.
Il se battait contre lui-même, tentait de se ressaisir. Il voulait fuir sa conscience. Le front appuyé contre la paroi, les paupières fermées avec force, il devait faire cesser ce tourbillon d’idées noires qui le torturait. Il se mit à pleurer tout en frappant le mur du poing, submergé par la rage d’être si faible face à ses angoisses.
« Prouve-toi que tu n’es pas comme lui ! » s’ordonna-t-il enfin.
Antoine renifla puis se passa une main sur le visage. Il retrouvait doucement une respiration normale, ce qui n’empêchait pas son corps de trembler, nerveux et frigorifié. Il tenta de se calmer en réglant l’eau à une température agréable et ne se concentra sur rien d’autre que le contact du jet sur sa peau.
Après une bonne demi-heure, il finit par éteindre la douche et se sécha sans oser se regarder. Mais même le miroir semblait le narguer en lui renvoyant son image qu’il souhaitait éviter. Il ne put se retenir d’y jeter un œil. Il avait pris du poids et du muscle depuis qu’il avait quitté l’asile, pourtant les marques étaient toujours là. Sur ses bras, et quelques-unes, plus discrètes, sur son torse. Souvenirs que lui avait laissés son père quand il l’avait maintenu un peu trop brutalement pour faire son affaire.
Antoine caressa du bout des doigts la longue cicatrice qui lui parcourait l’avant-bras gauche.
Sa première tentative de suicide…
Ce soir-là, il avait souhaité mourir, réellement. Disparaître définitivement. Il avait voulu s’assurer qu’il se viderait de son sang, et s’était ouvert le bras avec ce qu’il avait sous la main.
Cette nuit-là, il s’était senti partir et avait pleuré toutes les larmes de son corps tant il se dégoûtait.
Mais on l’avait trouvé.
On l’avait soigné.
