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Il n'y a pas de plaisir sans peine. C'est ce que va comprendre Juliette, une trentenaire, mal dans sa peau. Elle tombe dans les ronces du désespoir et décide de changer d'air pour se retrouver face à elle-même. Elle entame alors un chemin sinueux entre le Pays-Basque et les Hautes-Pyrénées. Parfois, il suffit d'un détail, d'une rencontre pour qu'une partie de soi puisse éclore et embellir notre vie à jamais. Une romance douce et tendre qui piquera votre petit coeur.
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Veröffentlichungsjahr: 2022
A mon troisième mousquetaire
La vie est une fleur, dont l’amour en est le miel.
Victor Hugo
CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXII
CHAPITRE XXIII
CHAPITRE XXIV
CHAPITRE XXV
CHAPITRE XXVI
CHAPITRE XXVII
CHAPITRE XXVIII
CHAPITRE XXIX
CHAPITRE XXX
CHAPITRE XXXI
CHAPITRE XXXII
CHAPITRE XXXIII
CHAPITRE XXXIV
CHAPITRE XXXV
CHAPITRE XXXVI
CHAPITRE XXXVII
CHAPITRE XXXVIII
CHAPITRE XXXIX
CHAPITRE XL
CHAPITRE XLI
CHAPITRE XLII
EPILOGUE
Juin 2018
Juliette
— Ouh ouh Juliette, je suis là !
— Une minute, j’arrive !
J’introduis tant bien que mal, la clé dans la serrure de la papeterie. Une journée intense s’achève. Ma chère amie Claire m’attend avec excitation, devant le bar à tapas situé juste à côté, où le son de Sean Paul se répand dans toute la rue. C’est notre rendez-vous du jeudi soir. Dans ce lieu festif, on aime décompresser, engloutir des croquettes jambon-fromage et siroter des mojitos. J’avoue que j’ai une préférence pour le mojito à la grenade.
— Je vois que tu as sorti ta cape noire extra-large, comme d’habitude.
— Claire, épargne-moi tes réflexions à deux balles, s’il te plaît. m’énervé-je.
— Tu sais que je te dis cela avec bienveillance. Je ne supporte pas de te regarder ternir chaque jour. Bon, allons-y, j’ai super soif. J’ai la gorge très sèche.
Avant d’entrer, je baisse une dernière fois ma longue tunique pour dissimuler mon gros fessier. Mon corps et moi ne sommes pas encore les meilleurs amis du monde mais j’y travaille doucement, lentement.
Je m’avance et observe cette ambiance chaleureuse. Il y a pas mal de monde. Des étudiants qui chahutent devant le baby-foot, des rugbymans qui enchaînent les bières, tout en jouant au billard. Et face à moi, des femmes bien foutues, à peu près de mon âge, qui se dandinent au milieu de la piste. Je les envie. Oui, moi aussi j’aimerais me trémousser sur du reggaeton sans avoir peur d’être jugée.
— Tu viens Juju !! C’est Daddy Yankeeeeee !! se réjouit Claire.
Elle me tire par le bras.
— Non, je ne veux pas. Je préfère rester tranquille. lui dis-je, en mordillant ma paille jaune fluo.
— Tu n’es pas drôle. Tant pis pour toi ! Reste dans ta bulle !
La voilà partie rejoindre les autres filles. Elles sont toutes habillées pareilles. De jolies combinaisons en lin qui détaillent précisément leur corps. Le genre de vêtement que je ne peux pas enfiler. Souvent, c’est trop serré au niveau de mes cuisses et trop large en haut. Elles s’amusent, éclatent de rire. Elles lâchent-prise. Je suis jalouse. Claire continue à me faire des signes mais je refuse. Je n’ose pas me montrer. Si je bouge mon popotin devant tout le monde, les gens vont se moquer de moi, c’est sûr.
Chaque jeudi, je fais la même comédie. Mon amie ne comprend pas mon attitude et a beau me répéter que je ne dois pas me focaliser sur le regard des autres. C’est plus fort que moi. Pourtant, j’adore la musique. Elle me permet de m’évader. Quand je suis dans mon appartement, il n’y a aucun problème. Je saute, je prends ma brosse à cheveux et je me transforme en Beyoncé, en l’espace d’une seconde.
Ici, c’est différent. Je profite simplement, en restant accoudée sur le comptoir. Je passe la soirée à rêvasser. Je m’imagine un bel homme portant une chemise à carreaux rouge. Il m’invite à danser la batchata. Mes jambes coordonnent avec les siennes. Tout paraît fluide. Je me laisse emporter par son charme rythmique. Ah, c’est fou comme mon esprit est débordant de fantaisie. Mais qui veut d’une petite rondouillarde, franchement ?
L’heure tourne. Il est temps de rentrer. Claire m’accompagne bras dessus bras dessous, devant la porte de mon immeuble. On se promet évidemment, de se revoir la semaine prochaine.
Fatiguée, je me déshabille rapidement et me dirige vers la salle de bains super spacieuse. Une bonne douche bien chaude, s’impose. Avant, j’active les enceintes et quelques notes de flûte de pan chatouillent le creux de mes oreilles. Je sifflote, chantonne sous l’écoulement de l’eau. Je frotte avec ferveur, toutes les parties de mon corps imparfait. J’essaye de l’observer avec tendresse. Un exercice délicat, un véritable combat. Une odeur de verveine pamplemousse embaume la cabine de douche et je laisse mes pensées m’envahir. Je suis seule dans une forêt apaisante et profonde. Un plaisir instantané. Je me sens bien. Je souris et attrape une serviette pour sécher mes cheveux ondulés.
Je baille sans discrétion. Après tout, je suis seule donc personne ne me regarde. Je prends mon pyjama pilou pilou. Je sais, ce n’est pas très sexy mais ça ne me dérange pas et je trouve ça très confortable, d’ailleurs.
Je me place vers cet objet grand et puissant, qui reflète le petit bout de femme que je suis. Le miroir. Il essaye d’être indulgent et souhaite être mon allié. Il me lance régulièrement des appels de phare pour me dire « Juliette Lavielle, tu es ravissante, tu es une femme formidable. » J’avoue que je m’accorde quelques minutes avant de me coucher, à contempler cette peau qui pendouille, ces larges cuisses qui se balancent, dès le moindre mouvement. Je suis parfaitement consciente que je suis dure envers moi-même. Je vous assure que je fais des efforts. Je mets tout en œuvre pour accepter mon corps. Je n’ai jamais été mince et le mot « régime » n’existe pas dans mon dictionnaire.
A bientôt trente-trois ans, mon but ultime est d’être épanouie, de me sentir belle et d’être droite dans mes bottes, avec mes formes généreuses. M’aimer tout simplement. Un verbe difficile à prononcer, à épeler, à répéter. Vous imaginez le portrait, tout en ajoutant le manque de confiance en soi et l’hypersensibilité. Un sacré lot pour retrouver ma paix intérieure.
Je me redresse et me ressaisis. Mon lit me supplie de venir.
***
Mon horloge en forme de vinyle m’indique huit heures pétantes. Il faut que j’accélère le pas, sinon je risque d’arriver en retard au boulot. J’enfile à toute vitesse, une robe très longue bleu marine. J’insiste sur le « très longue », ce qui m’évite de voir mes cuisses en jambonneau. Je vais un peu trop loin, non ? Je crois que je vais faire comme les enfants quand ils disent des gros mots. A chaque fois que je me dévaloriserai, je mettrai une pièce dans la tirelire. Un beau voyage s’annonce à ce rythme-là. J’opte pour la Grèce. Ou plutôt l’Italie. Et pourquoi pas la Corse ? J’ai honte de réfléchir de cette façon.
Allez, deux coups de mascara et je m’échappe. Je claque la porte derrière moi. Mon ventre crie famine. Je m’achèterai sur le chemin, une viennoiserie pour le faire taire.
Dehors, le soleil illumine délicatement, le ciel teinté de nuages blancs. L’air si doux, pénètre sur ma peau et marque l’approche de l’été. Je marche énergiquement, tout en regardant ma montre. Mais patatras, mon escarpin noir brillant se sépare de mon pied. Aïe ! Je cale ma main sur la devanture d’un magasin, dans lequel j’aperçois une jolie jupe caramel en soie avec un débardeur blanc cassé en dentelle. Cet ensemble est magnifique. Je n’ai jamais osé porter ces couleurs trop claires. Avec ce genre ce tissu, je crois toujours que mon chichi va dépasser. Après, ça ne coûte rien d’essayer. A l’occasion, je m’arrêterai. Peut-être que ces vêtements m’iront à ravir.
Il me reste cinq minutes. Ouf ! Juste le temps d’aller chercher mon petit-déjeuner. J’entre dans la boulangerie. J’aime humer le pain sorti à peine, du four. Françoise m’accueille avec son joli sourire.
— Eh bonjour ! Un pain aux raisins pour ma cliente préférée ?
— Bonjour ! Oh, tu me connais par cœur ! J’en veux un oui, s’il te plaît. Et ajoute aussi un croissant pour Michèle.
— Ok, un croissant pour la patronne. Avec ça, je vous mets deux chocolats noirs, offerts par la maison. Tu m’en diras des nouvelles.
— C’est très gentil. Merci beaucoup. Compte sur moi ! lui déclaré-je, en lui faisant un clin d’œil.
Je n’attends pas d’arriver au travail pour déguster cette gourmandise chocolatée. C’est une drogue qui émoustille mes papilles et fait frissonner mes joues rose pâle. Il paraît que c’est bon pour le moral et que cela booste également, la sexualité.
De ce côté-là, j’ai besoin de preuves concrètes. Me concernant, c’est la traversée du Sahara depuis… trop longtemps à mon goût. La dernière fois que cela est arrivé, Emmanuel Macron gouvernait encore le pays. Fort heureusement !
Je n’ai connu qu’une seule histoire d’amour. Au début tout est beau, tout est merveilleux. J’avais cru trouver le fameux prince charmant. Puis, les disputes sont survenues de manière incessante, pour finalement atterrir au fond du seau ou plutôt au fond d’un puits. Je me suis complètement renfermée et me suis fixée de multiples barrières pour éviter de souffrir à nouveau. De toute façon, avec ma petite taille, je ne risque pas de passer par-dessus. Je sais que c’est possible de franchir ces barrières par dessous. Mais il faut pour cela, dépasser ses peurs et j’y travaille. Je pars du principe que pour aimer quelqu’un d’autre, il est essentiel de s’aimer soi. Ah, le chemin est long et sinueux, c’est évident !!! Je garde une petite lueur d’espoir.
Néanmoins, je ne souffre pas de l’étiquette « célibataire de plus de trente ans ». Je me contre fiche de l’avis de mon entourage car bien sûr, les réflexions fusent. Nous avons tous une tante ou une cousine, qui se permet de vous faire remarquer que l’horloge biologique tourne, qu’il faut se dépêcher pour concevoir un enfant. Ça rentre par une oreille et ça sort de l’autre. J’aime être seule et j’ai besoin de ces petits moments pour me retrouver, pour apprendre à mieux me connaître et quand je saurais qui je suis réellement et bien, je sauterai sur le premier étalon qui transformera mes yeux en cœurs grenadines. D’ailleurs, je crois l’avoir trouvé mais il n’est pas au courant.
Aujourd’hui, c’est mon tour d’ouvrir la papeterie. J’ai de la chance d’avoir mon lieu de travail, à proximité de mon appartement. Trois ans, que la ville de Bayonne m’a adoptée. Trois ans, que je contemple ces magnifiques devantures traditionnelles rouge basque. J’aime tout dans ce quartier dynamique. Les habitants sont agréables, joyeux et j’adore quand ils parlent en raclant les « r ».
Je franchis la porte et pose les viennoiseries bien chaudes, derrière, dans le petit espace-repos. J’installe les stylos pailletés reçus la veille, avant l’arrivée de mes clients. J’adore les ranger par couleur, les essayer sur des bouts de papier.
J’ai eu un véritable coup de foudre, après avoir visité ce magasin la première fois. Je venais très régulièrement et étais même considérée comme une cliente privilégiée. Un jour, Michèle la gérante, avait besoin de quelqu’un en renfort, car elle souhaitait élargir certains rayons pour proposer un grand choix et voulait développer une clientèle axée sur le monde des enfants, avec des puzzles et autres produits dérivés. Elle a tout de suite pensé à moi et j’ai accepté, sans aucune hésitation. J’enchaînais les petits boulots et cette opportunité tombait à pic.
La clochette retentit. Un adolescent, habillé en rappeur avec baggy et casquette à l’envers, se présente devant moi.
— Bonjour jeune homme, je peux t’aider ?
— Bonjour Madame, je… je voudrais du... du papier à lettres. bafouille-t-il. Je compte écrire un mot à une fille et lui exprimer ce que je ressens. J’espère qu’elle ne va pas me trouver ringard.
— Ringard ? Pas du tout ! Bien au contraire ! Elle va craquer. Elle va trouver ça charmant et romantique. Toutes les filles rêveraient recevoir une lettre d’amour. le rassuré-je.
Il est vraiment touchant ce garçon. Dommage que je n’aie pas son âge. Je lui montre un bloc de feuilles roses avec des petits cœurs discrets. Ses yeux pétillants confirment mon choix. Il me remercie et part en chantonnant.
Voilà pourquoi j’aime ce métier. Mes clients sortent heureux. Je suis contente de conseiller à des mamans, des cahiers colorés qui donneront de la motivation à leurs chérubins ou alors un journal intime à une femme qui a envie d’extérioriser ses émotions. Je me réjouis de voir le regard ébahi d’un enfant, quand il tombe sur un stylo plume avec son super héros préféré.
L’arrivée de Michèle toute pimpante, avec ses lunettes bicolores et son style années soixante-dix, accentue mon enthousiasme.
— Coucou ma Juju ! Alors, comment vas-tu ? Miam ! Ça sent bon le croissant tout chaud, ici !
— Exact ! J’avais envie d’une pause gourmande, ce matin. Mais dis-moi, qu’est-ce qui te rend de si bonne humeur ? Tu as adopté un nouveau chaton ? lui demandé-je.
Ma patronne la cinquantaine un peu passée, est une femme dynamique, rayonnante, une amoureuse de félins. Elle en a six et les considère comme ses enfants chéris. Ils lui apportent beaucoup de réconfort, surtout depuis le départ de son mari Claude, il y a un an à peine. Celui-ci s’est échappé du jour au lendemain, sans aucune explication, sans laisser un mot. Un comble pour une gérante de papeterie.
— Cela aurait pu mais non. J’ai tout simplement hâte de recevoir une nouveauté. As-tu une idée, par hasard ?
— Vu ton engouement, je pense à des carnets de correspondance avec des phrases positives et des chats illustrés sur toutes les pages.
— Je retiens ton avis mais pas cette fois-ci. Figure-toi que j’ai trouvé des pin’s en forme de chat, qui harmoniseront nos vêtements. Je suis sûre que cela va plaire aux petites princesses.
— Cela fera plaisir aussi aux grandes reines, j’en suis persuadée, notamment à Madame Cellan.
En parlant du loup, la voici marchant à pas lent, avec l’aide de sa canne, ornée de motifs dorés. Une vieille dame atypique, très élégante, dotée d’un chapeau à plumes et de multiples colliers de perles.
— Ohhhhh Madame Cellan, vous êtes… MA…GNI...FIIIIQUE !!! constaté-je.
— Merci ma Juliette. Je voulais concurrencer le soleil et voir qui de nous deux, brillerait le plus. me dit-elle, en levant sa canne, vers le plafond.
— C’est vous, incontestablement !
— Tu es mignonne. Bon, si je suis là, c’est parce que j’ai besoin de toi. Je voudrais une carte pour mon amie Viviane, lui adresser un message d’encouragement. La maladroite s’est cassé la figure et a dû subir une intervention du genou, en urgence.
J’accède au portique et fais défiler les multiples merveilles. Laquelle va convenir à ma fidèle cliente ? Soutenir une amie de longue date est important, surtout dans des situations inconfortables comme celle-ci. Je lui propose une blanche ivoire de forme carrée, marquée par une jolie citation « Tout roule ma poulette ». Je regarde Madame Cellan et remarque son sourire gratifiant.
— Drôle, amusant, tout ce que j’aime ! Merci ma chichi-nette. Elle sera contente, j’en suis sûre. Heureusement que ce genre de papier existe. Ça laisse des traces, en particulier dans notre cœur. Ça le réchauffe un peu.
Ma sensibilité surgit d’un coup, en écoutant les sages paroles de la grand-mère. Elle a raison. Recevoir quelques mots doux sur n’importe quel support, reste souvent gravé dans notre mémoire, perturbe notre état d’esprit. Mes larmes s’apprêtent à couler. Tant d’émotions avec une seule carte. Et c’est à ce moment précis, que je sens comme une armée de papillons dans mon ventre. Des palpitations résonnant fortement, au niveau de la poitrine. Mon étalon vient d’entrer dans l’écurie.
Il s’agit de Mathieu, mon meilleur ami. Je me suis rendu compte depuis quelques mois seulement, que notre amitié est montée d’un cran. Je pense à ce beau brun, aux yeux noisette, jour et nuit. J’ai des bouffées de chaleur à chaque fois que je le vois. Je trouve toujours un prétexte pour avoir de ses nouvelles, car je n’aime pas quand le silence règne entre nous, pendant deux jours. Il n’est pas au courant de mes symptômes récents. Pourtant, ça ne me dérangerait pas qu’il me prenne la tension de temps en temps.
Nous nous sommes rencontrés, il y a deux ans. Devinez où ? A la papeterie ! J’essayais tant bien que mal, d’attraper un magnifique calepin à spirales et il m’a gentiment aidé à le prendre. Après cette anecdote, nous nous sommes très bien entendus. Aujourd’hui, ce jeune professeur de mathématiques est mon confident, mon protecteur, mon doudou. Nous aimons bien nous titiller, partager nos états d’âme.
Mon cœur vacille. Je joue à cache-cache avec mes sentiments. Mon corps se tord, tout en restant invisible. Heureusement qu’il n’a pas le moindre soupçon, car je ne veux pas détruire notre tendre amitié. Je suis consciente que cette situation ne peut pas durer éternellement.
Il me regarde bizarrement. Je remarque que son œil droit sautille. Ce n’est pas bon signe. Il tord fermement, la lanière de sa sacoche vert chasse. Voilà un deuxième indice, qui prouve qu’il y a un problème.
— Salut ma Juju ! Aurais-tu des agrafes, s’il te plaît ? Et euh… je souhaiterais t’inviter à dîner ce soir, à l’appart. J’ai quelque chose d’important à t’annoncer. me chuchote-t-il.
Son visage devient blafard en une seconde.
— Coucou toi ! Tiens, trois paquets ça suffira ? Tu n’as pas l’air bien. Tu me fais peur avec ta tête de Casper. Oui, je viendrai avec plaisir. lui réponds-je.
— Ne t’inquiète pas ! Tu en sauras plus, ce soir. D’accord ? Allez, je file, j’ai un cours dans quinze minutes. Tu notes mon achat sur le compte. Merci ! Bisous !
Et il s’envole, précipitamment.
Michèle et Madame Cellan n’ont pas perdu une seule miette de cette brève conversation et sont autant étonnées que moi. Elles essayent de me rassurer. Trente-six mille questions encombrent mon cerveau. Qu’est-ce qu’il le met dans cet état-là ? Pourquoi est-il parti comme un voleur ? Qu’a-t-il de si urgent à me dire ? Son attitude inhabituelle me fait flipper.
Ohhh, peut-être qu’il a des doutes vis-à-vis de moi. Peut-être qu’il a remarqué mon attirance envers lui. A moins que… il soit amoureux de moi et qu’il prépare cette soirée improvisée pour avouer ses sentiments. Je pousse un cri aigu, tout en piétinant. Je m’emballe un peu trop non ? Oh là là, je nous imagine déjà, tous deux enlacés, heureux dans une petite maison de campagne, au fin fond du Pays-Basque.
— Juliette, youhouuu ça va ? Mathieu t’a perturbée, dis donc. Alors, ne crois-tu pas que c’est le bon moment pour affronter la réalité ?
— De quoi parles-tu, Michèle ? lui demandé-je, d’un air innocent.
— Chipie ! De ce que tu éprouves pour ce beau gosse timide. Cela saute aux yeux !!! rit-elle
J’avoue que ma patronne a le chic pour mettre le doigt là où c’est sensible.
— Je n’ose pas et je n’oserai jamais. lui avoué-je.
Juin 2018, un vendredi soir, pas comme les autres
Je me tortille dans tous les sens. La pression monte. Deux trois pulvérisations de parfum aux fruits des bois et j’embaume toute la pièce. J’ai sorti ma robe noire bien ajustée, au décolleté plongeant, celle que j’utilise pour les grandes occasions. J’ai le sentiment que cette soirée ne sera pas comme les autres. Je compte impressionner Mathieu, sortir le grand jeu. Il n’en croira pas ses yeux quand il me verra dans cette tenue. Il est plus habitué à me voir avec des robes amples ou des jeans bootcut.
Des mois que j’attends cette scène digne d’une comédie romantique. Je suis tout émoustillée ! Je me dépêche, car je n’aime pas être en retard, surtout pour un dîner, qui s’annonce très prometteur. Redescends cocotte ! Une petite voix me met en garde. J’avoue que j’ai une fâcheuse tendance à précipiter les évènements.
Mathieu remplit tous les critères de l’homme idéal. Il est charismatique, doux, attentionné, gentil. Un peu trop même !
Dans son lycée, c’est un professeur très apprécié, autant par ses élèves que par ses collègues. Seule ombre au tableau, Manon, la professeure de musique. Ils sont sortis ensemble durant un an. Mathieu en était follement amoureux. Puis, un jour, elle a décidé de changer de partition, en se jetant dans les bras du professeur d’anglais. Leur séparation a été un véritable coup dur pour lui. Quand il m’a annoncé qu’elle l’avait trompé, j’étais profondément en colère. Elle avait réussi à briser le cœur de mon meilleur ami. J’ai essayé de l’aider à clôturer ce triste épisode, en lui proposant de mettre des coups de compas sur chaque photo qu’ils avaient prises ensemble, lui jeter des morceaux de pain à la cantine. Je plaisante, bien sûr ! Je suis restée à ses côtés, je l’ai rassuré, en lui confirmant qu’une femme l’attendait certainement, ailleurs. Elle se trouvait juste en face de lui mais il ne le remarquait pas.
Pourtant, je lui ai lancé plusieurs fois, des signes. J’ai tenté de trouver des moyens pour déclarer ma flamme, en dessinant un graphique en camembert, en écrivant quelques vers mais le bon moment ne s’est pas présenté. Je me cherche des prétextes. Je n’ai jamais eu le courage de lui sauter dessus. La peur, un véritable démon qui me hante, chaque jour. Elle est là et je dois l’accueillir, la prendre en considération. Notre amitié, c’est comme une pierre, elle est précieuse. D’accord, l’amour c’est plus fort comme un volcan en éruption. Que décider ? Un choix difficile, en somme.
Je mets un petit coup de gloss pailleté sur mes lèvres impatientes. Je l’adore, car il ne tâche pas. Mathieu pourra m’embrasser sans aucun risque. J’espère vraiment qu’il m’observera sous un autre angle. J’attrape mon sac en crocodile, toute nerveuse et je me promets que tout ira bien.
