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Une curiosité qui ravive des secrets de famille datant de la bataille des Ardennes
« Ce jour-là selon son habitude, un de mes petits-fils avait été promener sa curiosité aux quatre coins de la maison et en était revenu avec un objet qui manifestement l'intriguait (...).
- C'est quoi, ça , Babou ?...
Comment aurait-il pu savoir, lui l'enfant de la ville (...), le jongleur de la télécommande qui plébiscite sans réserve les créatures virtuelles qui crèvent tous les écrans ? (...) Entre cet objet patiné par le temps et l'enfant qui m'interrogeait, il y avait quasiment un siècle de distance (...), l'explosion des techniques, la télévision, la globalisation, l'Internet et tant et tant de choses que nous appelons le Progrès !... »
Voilà comment un jour, la main fouineuse d'un petit garçon de cinq ans ramena un coffin et, sans crier gare, projeta à l'avant-plan des souvenirs de son grand-père tout un pan de son existence.
Alors, au gré de l'humeur vagabonde de la mémoire capricieuse de l'auteur s'imposa le récit de son enfance, prenant l'allure d'une intrusion dans les heurs et les malheurs de ces années 1933-1946 qui semblaient ne plus le concerner. Mais au-delà de cette histoire intimiste souvent au ras du sol d'une cuisine, d'une cour de ferme ou des berges d'une rivière, au-delà de ses expériences « d'enfant sage » et de ses observations de « petit voyeur », au-delà de ses émois, de ses rires et de ses pleurs, au-delà surtout de ses traumatismes dus à la Bataille des Ardennes, Pierre Beauve ressuscite de manière naïve, hasardeuse et sans tabou un cadre de vie où, mutatis mutandis, de nombreux lecteurs se retrouveront.
Pierre Bauve présente ici un roman alliant secrets de famille et témoignages historiques d'entre-deux-guerres.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
- "Ces lignes sont teintées de sourires, de larmes ou de joies qui coulent de l'histoire d'un homme bon, dont le plus noble souhait est d'accorder ses souvenirs et de sourire au petit garçon qu'il a été. [...] C'est une histoire sur le temps qui passe, la beauté d'hier, la candeur, l'humanité qui se repose sur son passé. Les lecteurs originaires de la région de Bastogne, les Ardennais de souche aussi, plus anciens, se délecteront de passages savoureux faisant écho à leur enfance. [...] Les lecteurs plus jeunes et moins avertis, après lecture, parleront peut-être différemment à leurs grands-parents, les écouteront d'une autre oreille, les regarderont avec d'autres yeux."
(Marielle Gillet, L’Avenir, 8/09/2009)
EXTRAIT
De nouveau, je me sens saisi à la gorge par une oppressante incertitude.
Oh, ce n’est pas la première fois que je me trouve ainsi face à moi-même, sans échappatoire ni diversion possibles.
D’abord, il y eut ce 20 mai 1933. Mais en ce jour de ma naissance, j’avais un sérieux avantage : si rien n’était encore dessiné pour moi, c’était ma mère qui, en quelque sorte, avait le choix des couleurs.
La deuxième fois, ce fut près de vingt-quatre ans plus tard, le 23 mars 1957. Expulsé du Grand Séminaire que je devais quitter dans l’heure, il me fallait d’un coup réorienter ma vie.
Puis, bien des années plus tard, il y eut ma mise à la retraite. Événement heureux certes, et fêté comme il se doit. Mais du jour au lendemain, mon miroir cessa de me renvoyer l’image soigneusement cadrée de mon statut social pour ne plus livrer qu’un reflet flou et anonyme de moi-même.
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Seitenzahl: 276
Veröffentlichungsjahr: 2014
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Il est interdit à un existant d’oublier qu’il existe.
Sören Kierkegaard
Toute une vie ne suffit pas pour désapprendre ce que, naïf, soumis, tu t’es laissé mettre dans la tête.
Henri Michaux
Ce récit que j’entreprends aujourd’hui à fleur de mémoire, c’est ce que je crois avoir vécu et qui surgit, parfois bien malgré moi, du miroir déformant de mon esprit. Cependant, si ces souvenirs m’habitent encore, c’est que, sans aucun doute, ils me révèlent à moi-même.
Loin d’être l’histoire de ma famille et encore moins de mon village, ce récit n’est rien de plus qu’une lumière vacillante projetée sur une réalité qui fut beaucoup plus dense et plus complexe. Et les souvenirs de mes proches, de mes frères et sœurs notamment, mériteraient une égale attention si l’on voulait obtenir ne fût-ce qu’une parcelle de vérité dans la reconstruction du grand puzzle de l’Histoire.
De nouveau, je me sens saisi à la gorge par une oppressante incertitude.
Oh, ce n’est pas la première fois que je me trouve ainsi face à moi-même, sans échappatoire ni diversion possibles.
D’abord, il y eut ce 20 mai 1933. Mais en ce jour de ma naissance, j’avais un sérieux avantage : si rien n’était encore dessiné pour moi, c’était ma mère qui, en quelque sorte, avait le choix des couleurs.
La deuxième fois, ce fut près de vingt-quatre ans plus tard, le 23 mars 1957. Expulsé du Grand Séminaire que je devais quitter dans l’heure, il me fallait d’un coup réorienter ma vie.
Puis, bien des années plus tard, il y eut ma mise à la retraite. Événement heureux certes, et fêté comme il se doit. Mais du jour au lendemain, mon miroir cessa de me renvoyer l’image soigneusement cadrée de mon statut social pour ne plus livrer qu’un reflet flou et anonyme de moi-même.
Et enfin, aujourd’hui, voici que ressurgit cette même impression d’être devant un grand trou noir, comme si l’essentiel était à réinventer de toutes pièces.
Mais à septante-cinq ans, il y a moins à inventer qu’à la naissance, moins qu’à vingt-quatre ans, moins qu’à la mise à la retraite. À septante-cinq ans, c’est plutôt l’envie de regarder en arrière qu’on éprouve, non pour se réfugier dans un stérile sentiment de sécurité ni pour dresser un bilan flatteur de soi-même, mais pour répondre à cette question toute simple : « Qui suis-je au juste ? » Car, mystère de la vie humaine : à septante-cinq ans, je me perçois toujours le même que celui qui naquit le 20 mai 1933.
— Quand tu ne sais pas où tu vas, souviens-toi d’où tu viens, dit le proverbe africain. Mais n’est-ce pas une illusion de le croire, car « JE » est un autre, écrivait Rimbaud, et vouloir le retrouver tient souvent de la course au mirage.
N’empêche, le grand trou noir est là, au bord duquel je me sens désarmé ; et je me dis qu’il ne sera pas facile de le regarder en face. Mais tout compte fait, je ne m’en suis pas si mal sorti les fois précédentes. Alors, pourquoi pas cette fois encore ?
Je suis né au moment de la grande dépression du début des années trente, sur l’écran de laquelle Hitler projetait déjà l’ombre de ses premières gesticulations ; dans l’entre-deux-guerres, comme on appelle cette courte période de l’histoire comprise entre l’absurdité absolue des tranchées de 14-18 et l’horreur plus absolue encore des chambres à gaz de 39-45. Avec, en point d’orgue, Hiroshima et Nagasaki.
Ainsi mon enfance sera marquée du sceau de l’incertitude et des atrocités. Et comme tous ceux de ma génération, je n’en sortirai pas indemne.
Donc, le 20 mai 1933, je pointais le bout de mon nez. C’était un samedi.
— Encore un garçon ! annonça le docteur qui me tapotait les fesses pour me faire pousser mon premier cri.
Chez nous en effet, on ne naissait pas dans les choux comme c’était fréquent en Ardenne. Vu la proportion de familles nombreuses à l’époque, les champs de choux, ce n’est pas ce qui devait manquer dans la région.
Certes, à Benonchamps, il y avait bien une sage-femme, mais mes parents préféraient les enfants livrés directement à domicile par le docteur : une question de garantie du produit sans doute.
Quoi qu’il en soit, j’étais encore un garçon, le quatrième d’affilée d’une famille qui allait enfin compter deux filles après moi. Mes parents durent forcément être un peu déçus ce 20 mai 1933 !…
— Eh bien toi, m’ fi, tu ne seras pas gâté ! aurait répondu ma mère. Lorsqu’elle me rapporta ces paroles bien des années plus tard, elle ajouta :
— Et pourtant, tu as été gâté autant que les autres.
Avait-elle besoin de se justifier ? Jamais nos parents ne marquèrent la moindre préférence entre nous, même si l’arrivée de deux filles après quatre garçons dut être perçue comme une bénédiction.
Ces voix que j’ai entendues dès les premières secondes, celle du médecin, mais surtout celle de ma mère, puis sans doute celle de mon père, voilà ce qui s’est imprimé en moi tout au début de ma vie. Puis-je imaginer d’autres voix que celles-là ? Ces voix qui vont me devenir si familières, si naturelles au point qu’aujourd’hui encore, je ne peux penser à mes parents sans entendre d’abord leurs voix.
Et puis les bruits de cette chambre aussi, les bruits de cette maison qui sera à jamais ma maison et qu’il fallut bien vite rendre à ses activités quotidiennes : dans une ferme, rien ne peut jamais attendre. Ce qui d’ailleurs suffirait à prouver que ma naissance ne bouleverserait en rien l’ordre du monde. Que pouvait bien représenter, en effet, la naissance d’un petit garçon ce 20 mai 1933 dans la dernière maison du dernier hameau d’Ardenne avant la frontière belgo-luxembourgeoise ? La terre n’en continuerait pas moins de tourner.
Il y eut également ces odeurs qui s’insinuèrent en moi dès les premiers instants, comme autant d’attaches au monde qui m’entourait. L’odeur de ma mère bien sûr, auprès de qui on me déposa et qui bientôt me donna le sein. Les odeurs étranges de cette chambre un peu confinée où je venais de naître. Et d’autres encore, dès qu’on ouvrait la porte, qui montaient de la cuisine et de la laiterie ou d’au-delà, de toute la ferme.
Et les goûts ! Ma première tétée eut quelque chose de définitif. Ce que je mange aujourd’hui, comment je le mange, je ne l’invente pas, je le retrouve plutôt.
Oui, les sons, les odeurs, les goûts, tout ce que j’allais plus tard percevoir dans ma vie serait plus ou moins agréable ou désagréable, bon ou mauvais, permis ou illicite, selon que j’étais né dans telle famille, dans tel pays, dans telle religion. Pourquoi ici mange-t-on du porc et non là-bas ? Pourquoi du chien ailleurs et non chez nous ? Pourquoi avec des couverts et non avec les doigts ? Tout cela façonne pour la vie nos réflexes, nos comportements, nos jugements ; pour tout dire, notre destin. On s’entretue même à cause de cela.
En outre, avais-je eu mon mot à dire dans le choix de mes parents ? L’impérieux hasard présida à leur rencontre : que mes grands-parents paternels n’aient pas quitté le pays de Herve pour s’établir à Marvie et jamais mon père n’aurait épousé ma mère qui vivait à Rolley, à quelques kilomètres de là. Et si mes grands-parents, paternels ou maternels, ne s’étaient pas connus ?… On peut remonter ainsi jusqu’au père Adam : retirez un seul maillon quelque part et la chaîne eût été tout autre.
Et pourquoi, un soir d’août 1932, mon père a-t-il fait l’amour à ma mère ? Pourquoi ce soir-là et pas un autre ? Pourquoi ce spermatozoïde-là plutôt qu’un autre perça-t-il l’enveloppe de l’ovule pour enclencher le processus de division cellulaire qui donnera celui que je suis aujourd’hui ? Voilà à quoi a tenu mon existence : à la rapidité d’un spermatozoïde !
— On ne choisit pas ses parents, on ne choisit pas sa famille, chante Maxime Le Forestier.
Bref, comme tout le monde, je suis né quelque part et pas plus qu’un autre, je n’ai choisi mes parents. Et ce 20 mai 1933, je me trouvais devant mon premier défi : que faire de cette vie, que faire de ma vie ?
Septante-cinq ans plus tard restent les souvenirs, souvenirs d’enfance bien sûr. En effet, avec l’âge, tout au plus garde-t-on des impressions générales qui bientôt se mélangent avant de disparaître. Car c’est cela aussi vieillir : perdre la maîtrise de sa mémoire…
Mon premier souvenir ? J’avais un peu plus de quatre ans. Mais est-ce un vrai souvenir ou une histoire construite a posteriori au départ de plusieurs anecdotes racontées à mon propos ? Car chacun se fabrique son lot de légendes dorées auxquelles il donne volontiers les dehors de l’authenticité. Pas plus que d’autres, je n’échappe à la règle.
En été, mes parents ne rentraient pas les vaches à l’étable pour la traite, contrairement à beaucoup d’autres fermiers de la région. Faut-il y voir une survivance des habitudes du pays de la Reid d’où mon père était originaire et dont il avait perpétué quelques traditions, comme cet usage de border les prairies de haies vives, à la fois brise-vent pour le bétail et refuges écologiques, stupidement sacrifiées depuis sur l’autel de la rentabilité agricole ?
Donc, mes parents allaient traire leurs vaches en prairie, soit juste derrière la ferme au lieu-dit Le Parc, soit sept à huit cents mètres plus haut vers Arloncourt, à La Fontaine. Pour ce faire, ils poussaient une charrette à bras. Enfin, c’était souvent ma mère qui la poussait, cette charrette, les plus petits d’entre nous juchés tant bien que mal entre les quatre cruches à lait de vingt litres, tandis que les aînés l’aidaient en tirant avec une corde. Travail pénible dont elle se plaignit un jour devant moi :
— Pousser la charrette, traîner les plus jeunes et en porter encore un dans le bodet !…
Tel était à l’époque le destin des femmes à la campagne : s’occuper du ménage, travailler aux champs, soigner les animaux, torcher les mioches dont le petit dernier pendu à la mamelle, et attendre le suivant en fabrication dans le bodet.
— Je ne comprends pas comment moi, je n’en ai eu que six, avait-elle conclu ce jour-là.
Je ne crois pas que chez nous, on ait jamais attelé le chien à la charrette à lait, pratique courante en ce temps-là, notamment dans le petit monde des rémouleurs, des colporteurs de tout poil et des ramasseurs de peaux de lapins ou de chats qui allaient de village en village et dont les cris racoleurs s’entendaient de loin.
Par contre, nous les enfants, nous attachions quelquefois une corde au cou de Zouzou, notre chien de l’époque, pour qu’il nous tire comme un petit cheval à travers la cour de la ferme au risque de nous écorcher les genoux lorsqu’il nous entraînait dans sa course. Car ce brave Zouzou fut un compagnon de jeux fort sollicité et toujours consentant, bâtard certes, mais gardien de troupeaux incomparable d’intelligence. Il est vrai que mon père avait un talent reconnu de dresseur de chiens de vaches, si bien que Zouzou, femelle prolifique, se trouvait à la tête d’une belle descendance dans la région. Le matin, un simple mot, et Zouzou filait dans la rosée rassembler la douzaine de vaches égaillées loin au bout de la prairie pour les ramener calmement jusqu’au point de traite. Ou il séparait une à une les bêtes lorsque, ma terreur de petit vacher, deux troupeaux se croisaient sur le chemin de la rivière où j’étais chargé d’aller les faire boire. Un aboiement ou deux, au besoin un coup de dents dans les jarrets des bêtes récalcitrantes ou belliqueuses, et tout rentrait dans l’ordre.
Et c’était encore Zouzou qui empêchait les vaches d’envahir les parcelles voisines lorsqu’en automne, après l’école, on nous envoyait les garder dans les éteules ou les champs de regain, trop occupés que nous étions à chercher des trèfles à quatre feuilles ou à faire péter des pommes de terre dans la cendre brûlante d’un feu de brindilles.
Garder les vaches ne fut jamais une corvée pour moi. Seul, ou avec ma sœur Madeleine, j’adorais me retrouver loin du village, du côté de Longvilly ou de Schimpach. C’était l’occasion d’observations imprévues. Ou bien, abandonné à de longues rêveries sans but, je m’inventais des histoires à la Robinson tout en dégustant mes patates pétées maraudées dans un champ voisin.
De nos jours, on étouffe trop souvent la merveilleuse imagination des enfants qu’on enchaîne à un ordinateur. Chez eux, je le crains, bientôt le virtuel tiendra lieu de réalité.
C’est bien beau tout cela mais me voilà très loin de ce premier souvenir que je me proposais de raconter !… Eh oui, ainsi vont les souvenirs, l’un tire à hue et l’autre à dia.
Donc, cet après-midi-là, comme chaque jour vers dix-sept heures, nous étions dans la prairie avec nos parents qui trayaient les vaches. Et à chaque fois le même rituel : ma mère remplissait de lait le couvercle d’une des cruches et nous le donnait à boire, du lait tiède et mousseux de la dernière traite, sans trop se soucier des normes d’hygiène si draconiennes aujourd’hui.
À part cela, nous nous occupions à jouer autour du grand bac d’eau qui servait d’abreuvoir, un bac cylindrique de trois à quatre mille litres alimenté une à deux fois par semaine au tonneau tracté par un cheval et rempli à l’autre extrémité du village, à la goffe, sorte de retenue artificielle desservie par un petit canal adducteur comme il y en avait tant pour irriguer les prairies ou faire fonctionner les moulins. Construite en hauteur, cette goffe déversait l’eau par un long tuyau dans le tonneau placé en contrebas. Aménagement rudimentaire, certes, mais fruit du travail collectif des villageois qui, par accord tacite, l’entretenaient soigneusement. Car le village était toujours et pour longtemps encore sans système public de distribution d’eau potable. Et c’était à nous, les enfants, qu’il revenait de la charrier avec la même charrette et dans les mêmes cruches que pour la traite. Quelle corvée, au sujet de laquelle ma mère a fréquemment pesté – car elle pestait quelquefois, ma mère ! Il nous fallait nous rendre à l’un des quatre points d’eau du village, les bornes si souvent à sec en été, ce qui nous obligeait alors à descendre jusqu’à la gare où il y avait une source jamais tarie. Et qui dit descendre dit remonter, pour nous qui habitions la maison la plus élevée de Benonchamps…
Mais revenons à ce premier souvenir.
J’avais tout au plus quatre ans, ai-je dit. Nous nous trouvions donc, mes frères et moi, à jouer autour de ce grand abreuvoir aux trois quarts plein. Il est plus que probable que Jean, âgé d’une dizaine d’années, participait déjà à la traite car on nous mettait très jeunes à contribution dans la famille.
Et quoi de plus attirant pour des gosses qu’un grand réservoir d’eau ? Nous y faisions flotter des brindilles qui étaient autant de barques chahutées par les remous que nous provoquions. De l’eau pleine de vie aussi car, apportée de la goffe, elle grouillait de bestioles : larves de libellules, coléoptères et escargots, faucheux aux longues pattes qui arpentaient la surface et même parfois un têtard ou un petit poisson.
Nous étions là à nous bousculer, nous penchant à la limite de l’équilibre pour mieux pousser nos bateaux ou saisir l’une ou l’autre de ces petites bêtes quand ce qui devait arriver arriva : je basculai dans la flotte et coulai à pic sans aucun moyen de m’en sortir seul ni pour mes frères de me repêcher. Heureusement, au lieu de déguerpir comme le font souvent en pareils cas les enfants qui, se sentant coupables, redoutent une punition, ils appelèrent à l’aide. Abandonnant son seau sur place, mon père se précipita, m’agrippa par les cheveux et me remonta à la surface.
Toute cette histoire, ce sauvetage par les cheveux notamment, on doit me l’avoir racontée : il y a trop de détails dont il est impossible qu’un gosse de quatre ans se souvienne avec une telle précision.
Mais la suite est trop nettement gravée dans ma mémoire pour que je l’aie reconstituée a posteriori. Je me revois en effet dans les bras de ma mère qui me ramène dare-dare à la maison toute proche, me frictionne vigoureusement à l’eau de Cologne et m’enveloppe dans une couverture avant de m’installer devant la grosse cuisinière à bois, tous coffres ouverts. Cette cuisinière qui servait à la fois à préparer les repas, à chauffer l’eau grâce à un réservoir incorporé et, au plus fort de l’hiver, constituait l’unique source de chaleur pour toute la maison, le poêle à charbon de la chambre n’étant allumé qu’en de rares occasions.
Je suis donc resté là, dans la touffeur de la cuisine, le temps de me remettre. Puis, une fois l’émotion retombée, la vie a repris son rythme ordinaire : dans la laiterie voisine, l’écrémeuse s’est mise en marche, les seaux de lait se sont entrechoqués, le souper a bientôt mijoté sur la cuisinière – comme chaque soir, une bonne poêlée de pommes de terre rissolées dans la graisse du lard fondu. Et après la prière du soir dirigée par ma mère, le dodo dans la chambre du bout où se trouvaient deux lits, l’un pour Jean et René, l’autre où nous nous glissions Albert et moi. Alors je me suis endormi, content d’avoir retenu l’attention exclusive de tous, mais regrettant déjà mon éphémère statut de jeune héros.
Si, tout au début, mon existence avait tenu à la rapidité d’un spermatozoïde, ce jour-là, ma vie avait été suspendue à la longueur de mes cheveux. Et des chances comme celle-là, j’en rencontrerai d’autres par la suite…
Avant de continuer et pour que nul ne se méprenne, je crois devoir préciser que je ne suis pas né dans le dernier trou perdu d’une Ardenne arriérée, comme pourraient le laisser entendre certains détails de mon récit pris hors contexte.
Certes, Benonchamps, avec ses cent quatre-vingts habitants, ce n’était pas une ville. Par contre, Bastogne, pour moi qui n’avais guère quitté ma campagne, ça oui, c’était une ville, une vraie ville avec sa grand-rue en pavés de grès, ses automobiles, son éclairage public et ses magasins les uns à côté des autres – une dizaine de boucheries et plus de vingt-cinq cafés, avait un jour compté mon père –, des magasins depuis l’église Saint-Pierre jusqu’au Carré, cette grande place où se tenait la foire aux bestiaux un samedi sur deux. Bastogne, c’était même deux capitales en une : Capitale des Ardennes et Capitale du Jambon !…
Benonchamps à côté, ce n’était pas pareil avec ses champs, ses charrettes, ses vaches, ses tas de fumier sur le pas des portes et ses routes poussiéreuses en caillasse pleines de nids de poule.
Cependant, ce hameau comptait dans le coin, ce dont nous tirions des sentiments mêlés de fierté et de condescendance à l’égard des villages voisins.
D’abord, Benonchamps était le centre d’une paroisse avec son curé attitré et son presbytère officiel dont dépendait Mageret pourtant bien plus peuplé. Ce qui, le dimanche, pour l’office, obligeait les Chaffions à descendre chez les Grevêches, selon les termes des blasons populaires. Et à ce sujet, une grevêche – une écrevisse – me paraissait une appellation bien plus acceptable qu’un chaffion – un bousier. Car si la grevêche marche à reculons, c’est moins mortifiant que de devoir fouiner dans les bouses des vaches comme le fait le chaffion !… Voilà où se nichait le chauvinisme des marmots que nous étions. Sans être La Guerre des Boutons, nous n’en étions jamais très loin.
En outre, Benonchamps se trouvait sur une voie de chemin de fer internationale. Benonchamps, ce n’était pas un simple arrêt en plein bled comme il y en avait tant le long de ces petites voies ferrées de campagne, mais une vraie gare avec ses employés, sa salle d’attente et ses guichets – première et troisième classes –, son département marchandises avec ses remises et son quai de chargement et déchargement. Par exemple, pour le charbon, les pommes de terre, l’engrais ou le bois, du bois de mine surtout ; ou encore les écorces de chêne pour les tanneries de Wiltz notamment. Et en aval, jusqu’à l’Ardoisière, une vaste aire de sciage.
Et quoique Wardin fût le chef-lieu pour les neuf hameaux que comptait la commune, c’est à Benonchamps qu’on trouvait les bureaux de la Poste mais aussi de la Douane pour le recouvrement des droits sur les marchandises qui transitaient par la frontière belgo-luxembourgeoise.
Ainsi ce village constituait-il une sorte de place, je n’irais pas jusqu’à dire de première importance stratégique, mais qui lui valait tout de même l’honneur de figurer en gras sur les cartes routières et d’état-major, ce dont nous n’étions pas peu fiers lorsque l’instituteur les dépliait devant nous.
D’ailleurs, cette voie de chemin de fer que parcourait plusieurs fois par jour dans les deux sens, de Kautenbach à Bastogne, un petit train poussif appelé familièrement la Biquette, cette voie de chemin de fer donc devint un enjeu pendant la guerre, les Allemands l’utilisant pour le transport de leur matériel et de leurs troupes.
L’Armée blanche l’avait bien compris qui en programma le sabotage dans les tout derniers jours de l’Occupation, en provoquant le déraillement d’un train de voyageurs dans lequel, chose imprévue, se trouvaient deux ou trois Allemands, dont un officier qui fut blessé dans un bref échange de tir. Au village, on craignit le pire mais, heureusement, l’avancée fulgurante des Américains empêcha toute velléité de représailles.
Cette opération avait été rondement menée. À cet endroit, la voie de chemin de fer était en forte pente et assez encaissée. Les maquisards, dès après le passage du train, déboulonnèrent les rails tandis que, deux kilomètres en amont vers Neffe, d’autres stoppaient le convoi. Ils en firent sortir les voyageurs et le machiniste, débloquèrent les freins et enclenchèrent la marche arrière. Vu la déclivité, le train prit rapidement de la vitesse et vint s’écraser à l’endroit prévu entre deux petites falaises, les wagons et la locomotive encastrés l’un dans l’autre. Impossible pour les Allemands de dégager et réparer la voie en quelques jours. Ce sont les Américains, avec leur puissant matériel, qui s’en chargeront dès après la Libération en évacuant dans les prés en contrebas les carcasses métalliques dans lesquelles, durant les semaines qui ont suivi, nous sommes allés récupérer de la ferraille à revendre ou tout simplement jouer aux petits machinistes en herbe.
Mais ce jour-là, ce n’était pas de jeux qu’il s’agissait. Je me souviens parfaitement des coups de feu et de l’explosion lorsque le train se fracassa sur les rochers. La nouvelle se répandit dans le village comme une traînée de poudre :
— Le train !… Oui, le train a déraillé !…
Alors, avec d’autres, je me suis mis à courir à travers les prairies vers l’endroit d’où montait maintenant une épaisse fumée noire. Pris de panique, je criais, j’appelais, je pleurais :
— Suzanne ! Suzanne !
En effet, une fille Wauthot – mais était-ce bien Suzanne ? N’était-ce pas plutôt Nelly ? – une fille Wauthot donc, qui passait quelques jours de vacances chez nous, avait pris place dans ce train et je l’imaginais prisonnière dans la carcasse d’un wagon en feu. Heureusement, tout s’était passé sans victime civile et Suzanne (…ou Nelly ?) nous rejoignit bientôt.
Monsieur Wauthot, inspecteur des douanes à Benonchamps avant la guerre, avait noué de bonnes relations avec mes parents. Arrivé de Corbion-sur-Semois où il avait été accisien, il habitait une maison de fonction dans la gare même.
Corbion ! Allez savoir pourquoi ce nom s’est ancré dans mon oreille et y chante encore aujourd’hui ! À la fois doux et arrondi aux angles, ce nom, dès que je l’entends, bouscule mes souvenirs, souvenirs de dimanches d’été après la messe – mais pourquoi d’été seulement ? – lorsque monsieur Wauthot repassait à la maison avec ses trois filles pour acheter son beurre, un litre ou deux de lait, un peu de crème fraîche et une douzaine d’œufs. Il avait une intonation de voix qui le singularisait parmi les gens de Benonchamps où l’on pratiquait surtout le wallon, une voix mélodieuse et distinguée qui sonnait juste, avec ce petit accent pointu à la française. Et à chaque fois, mes sœurs et moi, mais peut-être aussi l’un ou l’autre de mes frères, en les entendant venir, nous filions nous cacher dans cet espace étroit sous la cheminée entre la cuisinière et le mur. Par timidité mais aussi sans doute un peu par jeu. Et monsieur Wauthot feignait alors de ne pas savoir où nous avions disparu. Il nous appelait de sa voix chantante, interrogeait ma mère et puis soudain passait la tête dans le trou où nous nous cachions serrés les uns contre les autres en s’exclamant :
— Ah, c’est là qu’ils sont ! Mais il faut les laisser là, voyons ! Et il riait, il riait…
Brave monsieur Wauthot ! J’ignore ce qu’il est devenu ensuite. Par contre, Corbion chante toujours dans ma tête, même si de l’avoir plus tard découvert en vrai le débarrassa un peu du mystère dont la voix de monsieur Wauthot l’avait auréolé.
Un autre personnage important, c’était le chef de gare. Je conserve surtout le souvenir d’A. Th. qui tenait également l’harmonium le dimanche à l’église. Lui ne résidait pas dans un appartement de fonction à la gare même mais dans une petite maison située dans une impasse au milieu du village aujourd’hui disparue. Les Th. aussi étaient clients de mes parents et, pendant la guerre, la vie ne fut pas facile pour eux avec leurs cinq enfants dont nous partagions parfois les jeux. Et au moment des moissons, ils allaient en famille glaner dans les éteules, pratique assez courante en ces temps de pénurie alimentaire.
Oserais-je avouer que, moi aussi, je suis allé glaner ? Non pour améliorer le sort de ma famille bien sûr, mais pour me faire un peu d’argent de poche en vendant le produit de ma récolte : une dizaine de kilos de seigle ou de froment. Qui sait si un instinct de profiteur de guerre ne sommeillait pas en moi ?
Comment certaines familles arrivaient-elles à nouer les deux bouts dans nos villages d’autrefois, et en temps de guerre en particulier ? Des familles souvent nombreuses, à la limite de l’illettrisme, sans allocations familiales et sans le moindre filet de protection sociale. Et pour tous revenus, deux trois vaches squelettiques servant par ailleurs d’animaux de trait, une demi-douzaine de volailles se nourrissant au gré de ce qu’elles trouvaient et quelques lapins pour lesquels les enfants, après l’école, parcouraient les chemins à la recherche de chicorées. Avec, à de rares occasions et au gré des saisons, du travail à la journée dans une ferme contre un kilo de beurre ou un peu de froment. Sans oublier l’omniprésence d’un cochon nourri avec les épluchures des pommes de terre et des légumes, les maigres reliefs des repas et l’eau de vaisselle – car, bien sûr, rien ne se perdait – à quoi on mélangeait certaines plantes sauvages comme des jeunes pousses d’orties préalablement hachées et cuites.
Dans le grand bâtiment de la gare se trouvaient aussi les bureaux de la Poste. C’est de là que mon père envoyait chaque semaine, du moins avant la guerre, quelques colis de beurre, du beurre que beaucoup appréciaient pour son goût particulier, un goût de noisette paraît-il. En effet, outre la vente directe à la ferme et la livraison chez des clients à Bastogne, mes parents en fournissaient jusqu’à Bruxelles. (Mais était-ce par la Poste ? N’était-ce pas plutôt par chemin de fer ?)
Qui étaient ces destinataires, je l’ignore. Cependant, ces envois exigeaient une manipulation minutieuse, surtout en été par forte chaleur. Les paquets de beurre étaient soigneusement emballés de feuilles de rhubarbe pour les garder au frais le plus longtemps possible. Ensuite, ils étaient déposés dans des caissettes spéciales en bois dont on clouait le couvercle avant d’y inscrire l’adresse d’une belle écriture régulière, celle de mon père. Puis on les cachetait avec un bâton de cire rouge passé dans la flamme d’une bougie.
En été, lorsque la production de beurre était plus abondante, mes parents en salaient dans des pots en grès, en partie pour notre consommation personnelle, en partie pour honorer des commandes. À cette époque en effet, il n’était question ni de frigo ni, à plus forte raison, de congélateur.
Mais les guichets de la Poste, moi aussi je connaissais très bien. C’est là que je courais dès que j’avais quelques sous à déposer sur mon livret d’épargne ou que, début janvier, le moment était venu d’y inscrire les intérêts qu’un préposé avait soigneusement calculés de tête. Car, dans notre enfance, l’économie était érigée au rang de Vertu, tant à la maison qu’à l’école où les problèmes de robinets alternaient avec les calculs sur les intérêts simples et composés.
Et c’était de la Poste évidemment que, aux petites heures du matin, à pied et par tous les temps, le facteur démarrait sa tournée pour desservir plusieurs villages, sept jours sur sept, samedi et dimanche compris. Bien sûr, la correspondance épistolaire n’était pas nombreuse aux confins de l’Ardenne en cet immédiat avant-guerre et la pub écrite ne connaissait pas le développement outrancier d’aujourd’hui.
En général, nous étions à table pour le dîner quand le facteur entrait. Car le facteur entrait dans chaque maison. Il lançait son habituel « Bonjour et bon appétit ! » À quoi ma mère répondait : « Merci ! Un bol de soupe ? »
Évidemment, il ne pouvait accepter un bol de soupe ou une tasse de café partout. Quant à la petite goutte, elle était réservée pour les grandes occasions, au nouvel an par exemple.
Puis il déposait sur le coin de la table la correspondance éventuelle ainsi que le journal (car mes parents étaient abonnés à un journal quotidien), exécutait parfois un mandat, fournissait quelques timbres et emportait le courrier en partance. Sans compter qu’il était le canal d’informations diverses : un décès ici, une naissance là, un accident ou une hospitalisation ailleurs. Bref, dans ces zones parfois très isolées, un rôle fondamental de confident prompt à rendre service et toujours disponible pour tailler une bavette.
Quant au journal, il allait de soi que ce fût un journal catholique, la bonne presse comme le recommandait en chaire le curé du village qui se chargeait de regrouper les abonnements, gardant ainsi un œil sur la moralité de ses paroissiens. Contrôle permanent de l’Église, jusqu’à donner des consignes de vote au moment des élections…
Si j’aimais descendre du côté de la gare quand j’étais gosse, ce n’était pas seulement pour prendre le train vers Bastogne ni pour déposer mes économies sur mon livret d’épargne. Non, si personne n’aurait bientôt plus rien à m’apprendre sur tous les raccourcis qui menaient vers cet endroit, c’était surtout parce que, dans la vallée, coulait une petite rivière tortueuse avec laquelle le chemin de fer jouait à saute-mouton. Une rivière capricieuse, souvent en crue à la fonte des neiges, dont l’école me révélerait plus tard qu’elle nous rattachait au bassin du Rhin et avec laquelle j’allais nouer une relation unique. Une rivière au nom si peu wallon, un nom germanique plutôt, dont la première et la dernière lettres ont une consonance si exotique et une graphie si saugrenue qu’elles se trouvent reléguées tout au bout de l’alphabet. Un nom qui, aujourd’hui encore, danse avec bonheur dans ma tête et que, en dépit de sa bizarrerie, j’appris à déchiffrer très tôt : la WILTZ.
— Ah, la Wiltz !
C’est sur ses berges qu’avec José, mon inséparable copain de l’époque, ainsi qu’avec deux ou trois autres gamins du village, nous nous donnions rendez-vous les après-midi de congé pour ériger des petits barrages au niveau d’un pont ou à la faveur d’un coude de la rivière. Et dans ces retenues improvisées où l’eau nous arrivait à mi-corps, souvent tout nus car nous ne disposions pas de maillots de bain, nous sautions pieds joints depuis le bord, pataugeant comme des canards ou nous initiant tant bien que mal à la nage du chien. Car le seul maître-nageur que j’aie jamais eu, c’est mon chien Zouzou qui m’accompagnait un peu malgré lui dans la flotte. Et c’est en avalant pas mal de tasses que, de façon empirique, je finis par réussir mes premières brasses.
