Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Fin des années trente, les bruits de bottes se font entendre. Dans le petit village de Saint-Cassien, Victor et Mariette unissent leurs destinées. 1940, l’armée allemande envahit la Belgique. Victor est fait prisonnier et envoyé́ dans un camp. Il restera en Allemagne jusqu’à la fin du conflit.
Comment se retrouver après cinq ans ? Se reconnaît-on alors que l’autre a tellement changé au fil des évènements ? Un enfant va naître, une fille, elle est différente, très différente.
C’est la vie tout simplement, celle de trois êtres humains qui demandent à être heureux. Peuvent-ils l’être ensemble ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
"Ils vont beaucoup t'aimer" est le premier roman de
MICHEL VISART.
Jusqu’il y a peu journaliste à la RTBF, citoyen engagé dans le monde associatif,
MICHEL VISART propose ici une œuvre de fiction qui s’inspire en toute liberté de la vie de personnes dont il a eu la chance de croiser le chemin.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 391
Veröffentlichungsjahr: 2024
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Ils vont beaucoup t’aimer
Michel Visart
Ils vont beaucoup t’aimer
© Éditions Mols, 2024
Collection Autres Sillons
editions-mols.fr
Pour Geneviève, Édouard et Antoinette.
Ce n’est pas leur histoire, ils l’ont inspirée.
Deux vies ne sauraient coïncider. Pour moi, en tout cas.
Tout au plus connaît-on quelques moments de communion.
Mais ces moments justifient-ils une association pour la vie ?
Suffisent-ils à cimenter une vie commune ?
Etty Hillesum
Il fait encore chaud en ce dimanche après-midi. C’est la fin de l’été, les moissonneuses ont terminé de battre la campagne, les fermiers sont contents. Des quelques hameaux, les familles rejoignent le centre du village. Les dames ont sorti leurs plus belles robes et les messieurs ont, difficilement, noué leur unique cravate. C’est la fête aujourd’hui ! Il reste encore les betteraves et le maïs. Pas vraiment un plaisir à récolter, mais ce n’est que pour le mois prochain, voire le suivant. Priorité à la détente. Il n’y a pas que les fermiers qui entrent dans la cour de la petite école, tout le village est là.
L’instituteur les accueille, une personnalité. Plutôt grand, le crâne dégarni, le nez pointu, le regard perçant, son autorité est naturelle. Il accompagne chaque enfant lors des premiers pas du savoir. À côté de lui, le curé. Sa messe fait moins recette, n’empêche qu’il est toujours là quand on se marie, pour baptiser un bébé, réconforter un mourant, célébrer les funérailles, accompagner le défunt jusqu’au cimetière situé à quelques dizaines de mètres de l’église. Sans oublier l’incontournable bourgmestre, issu d’une famille d’agriculteurs de père en fils. Il y a près de vingt ans qu’il préside aux destinées de la commune. Elle compte très exactement 286 habitants.
Comme chaque année fin août, les habitants de la commune se rassemblent pour fêter les événements heureux des douze derniers mois, les naissances, les mariages, les jubilés, les réussites des enfants du village au collège ou à l’athénée, voire à l’université, ce qui n’est encore jamais arrivé.
Tout le monde est là. Les familles des fermiers mais aussi celles de l’épicier, du bistrotier, du maréchal-ferrant, du gardechampêtre, du notaire, des « citadins » qui, chaque jour, quittent le village pour travailler en ville, des ouvriers, pour la plupart employés de l’entreprise sidérurgique de la vallée. Tous se connaissent, le tutoiement est la règle. Sauf bien entendu avec les édiles. Le bourgmestre, le curé et l’instituteur ont droit au « vous », du moins au début de la fête. Tant que le fût de bière n’a pas été percé, que les bouteilles de péket restent closes.
Le bourgmestre monte sur une petite estrade : « Mes chers administrés. Nous voilà tous réunis en cette belle journée ensoleillée. Comme je le dis chaque année, c’est un vrai plaisir de vous retrouver tous ici. Applaudissons Berthe. Notre aînée va sur ses 92 printemps. Ton objectif, c’est cent ans, n’est-ce pas Berthe ? Et accueillons le petit Baudouin. Un beau petit gamin né le 21 juillet dernier. Célie et Jean, c’est votre premier enfant. Je vous dis bravo ! Ne vous arrêtez pas en si bon chemin. Mais d’abord et avant tout, place à nos héros de la journée. Mariette et Victor. Où sont-ils ? Mariette, je te vois dans le fond de la cour, viens jusqu’ici s’il te plaît. Et où est Victor ? Qu’est-ce que tu dis, Jules ? Ah, il est près du bar. Va vite le chercher. »
Le bourgmestre fait une pause, le temps que Victor arrive. « Mariette et Victor, il y a vingt-cinq ans vous avez décidé d’unir vos destinées. C’était au printemps 1939, quelques mois avant la guerre. Mais l’amour n’attend pas… »
Première partie
À l’entrée du bois, Victor ralentit le pas tout en continuant à marcher. Tendez l’oreille, plus fort, vous n’entendez rien ? Normal, le jeune homme marche tout en douceur, en souplesse, évitant les branches qui pourraient se briser, les feuilles déjà tombées, jaunes et craquantes. Il se déplace furtivement pour ne pas se faire repérer. Par les lapins, chevreuils ou sangliers. Aussi par le Gaspard, garde-chasse officiel du propriétaire. Un dangereux, celui-là ! Avec son uniforme de pacotille et son fusil à deux coups, il se prend pour le grand maître de la forêt sur laquelle il règne sans partage. Ou plutôt sur laquelle il croit régner, se dit Victor qui n’a aucune envie de se trouver face au tromblon du garde. Tout en se réjouissant de lui jouer des tours.
Dix minutes qu’il avance. Lentement, le soleil de fin de saison entame sa descente. La lumière dessine les ombres des grands épicéas sur le chemin. Dans une heure, la forêt aura basculé dans le noir, non sans avoir joué sa partition quotidienne. Entre les animaux qui se dépensent en journée et ceux qui vivent la nuit, cela court de tous les côtés. Victor s’est assis à même le sol. Il s’étend sur un doux tapis de mousse, il ferme les yeux et ouvre ses oreilles pour ne rien perdre. Pendant quelques minutes, la forêt l’observe, silencieuse, elle se méfie de l’intrus. Victor est patient, il se fait oublier. Autour de lui, la vie reprend doucement. À deux mètres, il entend un léger grattement, un écureuil en train de grimper. Sur la gauche, une branche craque, une toute petite branche. C’est à quelques mètres. Étonné, il ne parvient pas à identifier l’animal. Il affine l’oreille, peine perdue.
Ce n’est pas le printemps, la saison des amours pendant laquelle les oiseaux se lâchent. N’empêche qu’ils s’en donnent à cœur joie. Le jeune villageois s’assoupit en douceur, à la limite d’un sommeil contre lequel il résiste avec grande difficulté. Il se sent bien, vraiment très bien, il se laisse emporter, consentant, de moins en moins attentif. A-t-il dormi cinq minutes, une demi-heure ? Le réveil est brutal. Quelqu’un s’est jeté sur lui et couvre son visage d’un sac en jute. Pendant quatre ou cinq secondes, Victor se retrouve paralysé, incapable de réagir. L’instinct de sauvegarde prend le dessus, il se redresse de toutes ses forces.
Un éclat de rire cristallin, un second plus grave et puissant suivi du silence des bouches qui se retrouvent, des corps qui se rejoignent, des yeux qui ne se quittent pas. Claire mène la danse, elle en joue. Elle défait les boutons de la chemise de gros tissu du jeune homme. Il a juste dix-huit ans, une tignasse blonde, un torse déjà façonné par le travail, des muscles, une carrure de bûcheron. Les mains de Claire sont douces, elles frôlent une peau ferme qui tressaille. La caresse d’abord légère devient plus appuyée, plus précise. Victor ferme les yeux, ne pense plus, il ressent juste et c’est bon. Elle continue. Sa main droite glisse sur le bas du ventre. Les ongles dessinent leur sillon. Arrivés au milieu, juste en dessous du nombril, les doigts entreprennent une marche appuyée le long des boutons du pantalon. Tout épais qu’il soit, le velours ne peut masquer la tension. Un à un, elle ouvre les boutons, d’un geste rapide, elle libère l’impatient. Son index l’effleure de bas en haut. Une fois, une seule fois.
« À la prochaine, mon amour ! » Elle se lève. D’une course rapide et légère, ses longs cheveux noirs flottant dans le vent, elle disparaît. Victor ne réagit pas. Impossible de la rattraper, elle connaît le bois aussi bien que lui, ses pas ont le silence d’une chevrette. Frustré, un peu, un peu beaucoup, il reste immobile, savoure cette attaque aussi douce qu’impromptue. La nuit est définitivement tombée. Une chouette hulule à sa droite. Un peu plus loin à gauche dans une plantation de l’année, plusieurs animaux se déplacent. Un grognement, des sangliers, sans doute une laie qui rappelle ses marcassins. Ils se dirigent vers la lisière de la forêt à la recherche d’une nourriture facile à trouver. Gustave cultive la grande terre voisine. Il est l’ennemi n° 1 des sangliers. Demain matin, il ne pourra que constater les dégâts et Victor sourit en pensant à la tête qu’il fera. Il n’aime pas Gustave, c’est réciproque.
Un peu engourdi, il se relève. Peu d’étoiles cette nuit, des nuages qui jouent à masquer la lune. Avant de prendre la direction du retour vers le village, il s’enfonce dans le bois, descend une pente raide d’un pas sûr et précis. En bas, il s’arrête, écoute l’eau qui zigzague dans le ruisseau, se couche dans l’herbe haute et plonge la tête dans l’eau. C’est froid, c’est si bon. Et puis ça remet les idées en place, le reste aussi. Quelques gorgées plus tard, il s’en va. C’est presque en courant qu’il remonte la côte. Il hésite un instant : pourquoi ne pas passer la nuit sous la canopée, en dessous de l’immense chêne plusieurs fois centenaire ? Ce ne serait pas la première fois, mais le temps fraîchit et il n’est guère vêtu. Alors il continue, toujours sans bruit, jusqu’à l’orée du village endormi.
Un tout petit village, un hameau seulement. Deux ou trois maisons de pierres, une poignée d’habitants, des potagers, des terres agricoles, la forêt à quelques centaines de mètres. Du Vieux Chêne, c’est le nom du bourg, un long chemin empierré rejoint le village de Saint-Cassien. Jusqu’à ses douze ans, Victor l’a parcouru deux à quatre fois par jour pour se rendre à l’école. Une demi-heure à l’aller en traînant les pieds, vingt minutes au retour en courant. Ce n’était pas trop son truc de s’asseoir sur les vieux bancs de bois immobile et en silence pour écouter Monsieur l’Instituteur. Heureusement, il avait la bonne place, dans le fond de la classe à droite près de la fenêtre, avec vue imprenable sur le champ du vieux Jules, ses lapins et ses faisans.
S’il donnait souvent de sa grosse voix, l’enseignant n’était pas méchant. Il avait bien compris que le gamin ne s’intéressait guère à l’école et que ses parents n’étaient pas plus convaincus de son utilité. Un soir d’hiver, il avait retenu Victor, qui s’attendait à une punition de plus. Il se souvient très bien de ses paroles : « Mon grand, tu as dix ans. Dans deux ans et demi tu quitteras l’école et tu n’y reviendras plus. Je te vois sourire. Tu as raison, je crois que l’école n’est pas faite pour toi. Mais écoute bien mon conseil ! » Le ton fut bienveillant, Victor attentif. « Tu es un garçon intelligent et débrouillard. Je suis certain que tu t’en sortiras dans la vie. Quand tu poses tes collets dans la forêt », Victor rougit et baissa la tête, « tu as besoin d’avoir quelques bouts de bois et de la corde. Sans cela, impossible de prendre un lapin ! Quand tu seras adulte, il y a deux outils dont tu auras besoin : savoir bien lire et écrire, calculer juste. Si tu es d’accord, je te propose de t’aider à rattraper le temps perdu. Dans deux ans, je te le promets, tes deux outils seront parfaitement au point. À une condition ! Que tu me promettes ce soir que tu vas tout faire pour y arriver. » Il se rappelle ses quelques longues secondes d’hésitation. Il avait bien compris que la proposition ne serait pas répétée deux fois et que, s’il acceptait, il devrait tenir sa promesse.
Sans le moindre signe d’impatience, l’instituteur attendait sa réponse. Victor leva les yeux et, dans ceux du vieux maître, il vit autre chose de beaucoup plus intime. Sans très bien comprendre ce qui se passait, il dit : « Je vous le promets, Monsieur l’Instituteur. » Et ce dernier ajouta trois mots : « Je te crois. » Ils n’en avaient plus jamais parlé.
Quand Victor quitta l’école pour de bon, l’instituteur le serra dans ses bras et lui dit : « Bravo Victor ! Tu sais parfaitement lire, écrire et calculer. Mais le plus important c’est que tu as tenu ta promesse. » « Merci Monsieur », lui répondit-il sans arriver à exprimer ses émotions. Quelques mois plus tard l’enseignant décéda d’une crise cardiaque. Le lendemain de l’enterrement, Victor déposa un coquelicot sur sa tombe avant de fondre en larmes.
La nuit est noire. Victor est tenté de rejoindre le village et celle qui le fait vibrer, mais il sait que ce n’est pas possible ce soir. La petite maison de ses parents se trouve tout au fond d’un étroit chemin en cul-de-sac. Plus aucune lumière, ils sont au lit. Tout doucement pour ne pas les réveiller, il pousse la vieille porte dont les gonds grincent toujours. Sur le coin de la cuisinière qui ronronne encore, sa mère lui a laissé de quoi dîner. Il n’a rien mangé depuis des heures.
Avant de s’asseoir, il va chercher un livre qu’il reprend à la page 159, il se rappelle toujours le chiffre : Près de la veilleuse, il y avait un homme en faction, debout, qui tenait un fusil. Les avait-il vus ? Peut-être. Du moins quelque chose dut l’inquiéter, car il épaula. Beautrelet était tombé à genoux contre la caisse d’un arbuste et il ne bougeait plus, le cœur comme déchaîné dans sa poitrine. Cependant le silence et l’immobilité des choses rassurèrent l’homme en faction. Il baissa son arme. Mais sa tête resta tournée vers la caisse de l’arbuste. D’effrayantes minutes s’écoulèrent, dix, quinze. Un rayon de lune s’était glissé par une fenêtre de l’escalier. Et soudain Beautrelet s’avisa que le rayon se déplaçait insensiblement et que, avant quinze autres, dix autres minutes, il serait sur lui, l’éclairant en pleine face. Des gouttes de sueur tombèrent de son visage sur ses mains tremblantes.
C’est un ogre qui se jette sur le repas de lard et de choux après avoir allumé la lampe à pétrole. Tout en mangeant, Victor ne lâche pas son livre. Arsène Lupin est son héros et L’Aiguille creuse est passionnante. Une demi-heure plus tard, sa mère sort de sa chambre et découvre son fils endormi, à peine éclairé par la flamme vacillante de la lampe. « Encore en train de lire ! Il ferait mieux de dormir. Il y a beaucoup de travail demain et son père va se lever tôt », pense-t-elle un peu contrariée mais très fière de son grand alors qu’elle-même sait à peine lire et son mari pas beaucoup mieux. Avec douceur, elle le réveille. C’est un Victor à peine conscient qui s’écroule sur sa paillasse dans la petite chambre du fond.
« Victor… Victor… VICTOR! Lève-toi ! » C’est la même chanson tous les matins. Son père se lève avec les poules. Il exige que son fils en fasse autant. Par la petite fenêtre, un rayon de soleil fait reluire le récipient en fer-blanc rempli d’une eau froide qui le réveille. Dans la « pièce », comme ils l’appellent, sa mère a préparé le café à la chicorée tenu au chaud dans une grande cafetière qui passera la journée sur le coin du poêle à bois. Victor se sert une grande tasse, y verse généreusement le lait encore tiède de la Jeannette, une des deux vaches que son père vient de traire. C’est bon le café du petit matin, il sera cuit et recuit en fin de journée. La miche de pain est d’hier, un peu sèche.
Victor déchire un grand morceau qu’il avale en quelques secondes. Sur la table, L’Aiguille creuse le titille. Au moment où il tend le bras pour le prendre, sa mère revient de l’extérieur.
– Bonjour mon grand. Tu as bien dormi ? Ton père est parti au village pour discuter avec Jules de la prairie près du bois que le voisin nous réclame. Il espère que le bourgmestre trouvera une solution car le Pierrot ne veut rien entendre. Il répète à tout le village que cette prairie lui appartient. Il ment ! Enfin, ton père demande que tu ailles faucher ce pré. Le temps est bon et le foin pourra sécher avant qu’on le mette en botte.
– Je vais le faire, dit le fils en se levant.
Dehors, la journée s’annonce bien. Le soleil grimpe doucement de l’est, déjà il transmet un peu de chaleur à la peau de Victor. Voilà six ans qu’il travaille dans la ferme avec son père. Ce n’est pas toujours facile. Il est très directif. Il n’admet guère les avis contraires. Sa phrase favorite : « Tu verras quand tu auras mon âge ! » Ce qui veut dire qu’il saura alors ce qu’il faut faire, qu’il le fera exactement comme son père aujourd’hui et comme son grand-père le faisait avant d’être tué dans les tranchées pendant la guerre. Sans même parler de son arrière-grand-père. Pourquoi changer des traditions qui remontent à des années et donnent du bon pain et du lait goûteux ?
Instinctivement Victor sent que son père se trompe, au moins en partie, mais il doit bien reconnaître qu’il a souvent raison. Un coup d’œil vers le ciel, il annonce la météo ; quand il décide de semer et, quelques mois plus tard, de moissonner, c’est toujours au bon moment ; il devine quand le temps est venu de mettre Jeannette et la Tordue au taureau. Il est fin prêt pour le vêlage neuf mois après. Le fils admire le savoir-faire du père mais la répétition quotidienne des mêmes gestes, la succession des mêmes activités semaine après semaine l’agacent. Il se sent à l’étroit sur ces trois ou quatre hectares de prés et de champs avec deux vaches, un vieux taureau, quelques cochons et des poules.
N’empêche que faucher, il aime. La grande faux est rangée dans l’appentis construit par son père le long de la façade nord. Il la prend ainsi que la pierre à aiguiser qu’il trempe dans l’eau. D’un côté du métal, il remonte par petits gestes rapides et successifs et, sur l’autre bord, il descend d’une même lancée souple jusqu’à la pointe de l’instrument et recommence trois ou quatre fois. Ensuite, il fait glisser son doigt le long du métal pour constater le tranchant. Il est parfait !
Dans le pré, l’herbe ondule sous une légère brise. Victor s’arrête pour contempler les doux va-et-vient des hautes tiges avant de saisir la faux comme son père lui a appris : la main gauche en haut du manche, la droite sur la poignée. Cela n’a pas été facile ! Longtemps l’instrument a été trop grand pour lui. Depuis un an, il a dépassé son père en taille, le geste est devenu instinctif. Il commence au bord du pré. Le buste fixe, ses deux bras dessinent un demi-cercle, la lame reste à la même hauteur. L’herbe fauchée s’étale, impeccablement rangée sur le sol. Geste après geste, il avance, laissant derrière lui des lignes bien régulières que le soleil transformera lentement en foin. De quoi nourrir le bétail en hiver.
Victor n’arrête pas avant d’atteindre la fin de la parcelle. Du dernier carré d’herbes hautes, un lièvre bondit et détale dans le champ voisin. Il le suit des yeux jusqu’au moment où l’animal disparaît à la lisière du bois. Il rêve d’en prendre un dans ses collets. C’est nettement plus compliqué que les lapins qui sont beaucoup plus nombreux. Le travail se termine alors que le soleil est au zénith. C’est la fin de l’été et il fait chaud. Victor enlève sa chemise, se couche dans la prairie d’à côté qui n’est pas encore coupée. Cet après-midi, c’est décidé, rien d’urgent, il ne travaillera pas. Par les champs, il se rendra jusqu’à la Tache, le tout petit hameau à trois maisons, dont celle qui abrite la femme qu’il aime. Ou qui l’aime ? Il est trop jeune pour se poser la question. Son estomac gargouille, retour à la maison pour casser la croûte.
Juste avant de franchir la porte de la cuisine, il entend la voix de son père.
– C’est le bourgmestre qui m’a averti. Le courrier n’est pas encore arrivé mais cela ne saurait tarder.
– Il est encore si jeune ! Cela me fait peur.
– Qu’est-ce qui te fait peur, la mère ? dit Victor en entrant
– Mon fils, répond son père, tu as dix-huit ans et tu vas donc recevoir bientôt ta convocation pour le service militaire. Ce n’est pas une bonne nouvelle pour la ferme mais ce sera bon pour toi. Rien de tel que l’armée pour faire un homme. Moimême en 14…
– Arrête, crie la mère, tu as survécu mais rappelle-toi combien de tes camarades ont été tués dans les tranchées. Mon frère Edmond n’avait que 22 ans quand un obus l’a fauché dans la tranchée.
– Allez, mangeons ! ordonne le père pour clore la discussion. Le repas terminé, Victor ressort.
Il est dix-neuf heures, le soleil a entamé sa lente descente, il éclaire la chambre d’une lumière chaude. Couché sur le ventre, Victor s’est endormi. Avec tendresse, Claire regarde son amant recouvert d’une légère transpiration. Elle le sait, ce n’est encore qu’un enfant dans un corps d’homme, un corps qu’elle apprivoise, qui lui fait du bien. En arrivant une heure plus tôt, il lui a appris sa prochaine incorporation dans l’infanterie. Avec un grand sourire, une confiance absolue et l’impression de vivre bientôt une grande aventure. Alors elle l’a encouragé et félicité. Pourquoi lui aurait-elle dit que ce départ allait la déchirer ? Les années qui les séparent rendent impossible tout futur commun. Son avenir n’est pas avec elle et ce ne serait pas admis dans le village. De sa main, elle glisse lentement du haut en bas de son dos. Au retour des doigts, il se réveille, les deux amants s’oublient ensemble, une fois de plus.
Il est fier, Victor ! Douze mois seulement après son incorporation, le voilà devenu caporal. Ses supérieurs apprécient son engagement, sa résistance physique, sa grande débrouillardise. Son intelligence ne leur a pas échappé non plus, un peu trop d’ailleurs pour être un soldat idéal. Voilà un gaillard qui a de justesse terminé l’école primaire, qui parle peu et qui, pourtant, n’hésite pas à répondre à son chef direct, le sergent Barbon, un ancien de 14. Ce dernier a remis plus d’une fois le gamin à sa place. Mais son expérience et son observation l’amènent à penser que ce jeune soldat pourrait devenir un excellent combattant. Il l’a recommandé à l’adjudant. C’est donc le caporal Victor qui quitte aujourd’hui la caserne pour quelques jours de permission.
Son régiment est installé sur les hauteurs de la grande ville. Avec ses nouveaux camarades et en sifflant, Victor descend pour rejoindre la gare. Vêtus d’uniformes impeccables, ils sont fiers et satisfaits de constater qu’ils font leur petit effet sur les passants. Une halte au bistrot pour un demi bien mérité en attendant le départ du train, le moment d’une énième discussion sur les filles évidemment, également sur la guerre pour laquelle on les prépare. Ils ont tous entendu les récits de leurs pères, dont certains ont traversé le conflit dans les tranchées. Ils ont presque tous un membre de leur famille, un héros dont la photo orne la cheminée et qui les regarde dans les yeux. Ils ont tous vu les larmes d’une veuve ou d’une grand-mère.
« On n’est plus en quatorze », lance Pierre, l’intello de la bande, celui dont on se demande pourquoi il est juste un simple plouc comme les autres alors que son père a le bras long, dit-on.
– Le petit moustachu a beau faire le fanfaron, nos pays ne se laisseront plus surprendre. Vous savez, les Français ont construit d’énormes fortifications le long de la frontière. On dit qu’elles sont infranchissables. Et notre armée est bien mieux préparée ! Si jamais la guerre commence, elle sera vite terminée. Elle ne durera pas quatre ans comme l’autre.
– Tu es mieux informé que nous mais, moi, je n’ai pas confiance. Tu as entendu le discours du colonel ? Il nous l’a dit clairement : Soyez prêts à partir au combat pour défendre votre patrie. Qu’est-ce que tu crois que cela veut dire ? La guerre, mon vieux, on n’y échappera pas.
Vincent est fils de boulanger et frère aîné d’une famille très nombreuse. Des semaines qu’il leur casse les pieds avec ses paroles pessimistes. Il leur plombe le moral, même si aucun de ces jeunes adultes n’oserait dire ouvertement que la nuit est souvent peuplée de cauchemars.
– Mon oncle m’a expliqué que, pendant les combats, il se sentait transporté par quelque chose de plus fort que lui. Je ne sais pas si nous irons faire la guerre mais, si ça arrive, je me lancerai dans la bataille pour gagner.
Alphonse est le plus vieux de la petite bande. Quelques années d’écart lui donnent une autorité d’autant plus naturelle qu’il mesure plus d’un mètre quatre-vingt et qu’il est boxeur poids mi-lourds.
– T’as beau être balèze, quand tu te retrouveras en face de la mitrailleuse des schleus tu seras KO au premier round ! lance Éric, l’apprenti mécanicien, dans un grand éclat de rire, et toi le muet, tu en penses quoi ?
Victor les regarde avec un petit sourire entendu. Son nouveau surnom ne le dérange pas. Ses copains ont compris qu’il parlait uniquement s’il avait quelque chose à dire. Cette conversation rebattue l’ennuie autant qu’elle l’inquiète. La veille au soir, il a parlé longuement avec le sergent qui ne se fait guère d’illusion : « Tu sais, Cordet, les gens préfèrent fermer les yeux car ils ont peur de la vérité. Tu crois vraiment que les Allemands fabriquent tous ces chars juste pour la parade de la fête nationale ? Demande à Alphonse. Quand il perd un combat, ce qu’il veut au plus vite c’est remonter sur le ring pour se venger. Tous les hommes sont comme ça. Hitler et les autres n’ont pas digéré la défaite de 1918. Crois-moi, ils reviendront, quoi qu’en dise le gouvernement pour nous rassurer. On en reparle après la perm ! Profitez-en bien ! »
Victor s’éloigne sans ajouter un mot. Il pénètre dans la gare par la grande entrée au-dessus de laquelle trône une énorme horloge. Son train n’arrive que dans dix minutes, il a le temps de flâner un peu et il aime ça. Le vendredi, en fin de journée, il y a beaucoup de monde. De nombreux fonctionnaires reconnaissables à leur col blanc, des hommes surtout, également quelques femmes, des jeunes des pensionnats voisins qui rejoignent leur famille pour le week-end, des marchands de fleurs et de gaufres chaudes. Il ferme les yeux pour profiter de cette délicieuse odeur de pâte sucrée et caramélisée.
Au coin de l’escalier qui permet d’accéder aux quais 7 et 8, un vendeur de journaux s’époumone : « La tension monte entre l’Allemagne et la Tchécoslovaquie. Demandez le journal ! » Victor monte quatre à quatre les marches pour atteindre le quai 7. Sur l’autre quai, en face, une locomotive s’élance doucement, son rythme s’accélère et résonne dans le corps du jeune militaire qui ressent toute la puissance en mouvement. Il se verrait bien conducteur d’une telle machine après son service militaire. Il a entendu dire que la compagnie des chemins de fer recrutait intensivement. Dans une bonne année, il posera sa candidature, c’est sûr et certain ! Pourtant, il sait que son père sera furieux. Qui d’autre que lui pour reprendre la ferme ?
– Bonjour Victor. Comment vas-tu ?
– Bonjour Mademoiselle. Nous nous connaissons ?
Elle a son âge, peut-être un peu moins, une robe simple, des cheveux châtain clair, le visage plutôt carré, un grand sourire.
– Mais enfin Victor, tu ne te souviens pas de moi ? Mariette, la fille d’Hortense et Jules. Nous nous sommes vus il y a quelques mois lors du grand marché annuel aux bestiaux. Mon père a acheté une jeune génisse à ton père.
– Mariette, comme tu as changé !
– Toi aussi et l’uniforme te va très bien. Tu rentres à Saint-Cassien ? Viens me dire bonjour, nos deux villages sont proches. Je te laisse, ma mère m’attend au bout du quai.
Une tornade ! Victor a été surpris. Il n’aime pas trop cela. Guetter, approcher sans se faire voir ni entendre, il l’a appris au cours des heures passées dans les futaies et les sentiers. Presque une seconde nature très utile pendant les exercices à l’armée. Il ne comprend pas pourquoi mais il a l’impression que cette Mariette a pris le dessus, cela le perturbe. Heureusement ses amis n’étaient pas sur le quai ! Ils auraient bien ri de son air benêt et l’auraient longtemps chambré sur sa timidité. Pourtant les femmes, il connaît, au moins une. Il ne la retrouvera pas. Lors de sa dernière permission il avait appris que Claire allait quitter la région. Cette page, il l’a tournée sans vrai regret. Lui a-t-il jamais dit merci ? Il ne se pose pas la question. De sa première amante, il n’a connu que le corps.
Au quatrième arrêt, il descend. C’est une toute petite gare. Saint-Cassien se trouve à plus d’une heure de marche et, comme à chaque fois, Victor va allonger le chemin du retour pour traverser « sa » forêt. La température est un peu retombée depuis le début du mois d’août mais il fait encore chaud, bien que le soleil ait entamé sa lente descente. À l’orée du bois, Victor enlève sa veste et sa chemise qu’il fourre dans son sac militaire. Torse nu, il quitte la vallée et remonte par le chemin creux qui grimpe sec jusqu’au plateau. Arrivé en haut, il s’immobilise, écoute la nature et profite des rayons du soleil qui chauffe sa peau et ses muscles.
Il se sent bien mais il doit continuer son chemin. Sa mère connaît les heures des trains, elle l’attend certainement sur le seuil de la maison. Il pousse des pas de plus en plus longs. Juste un bref arrêt, à gauche comme à droite du chemin, un passage marqué, la coulée des sangliers. Leur odeur si particulière est forte, ils ne doivent pas être loin. Sans doute endormis dans cette plantation de jeunes sapins, à l’abri des regards. Le soleil couché, la horde se lèvera pour chercher la nourriture. Le bon moment pour les braconner, se dit Victor, mais pas aujourd’hui.
Avant d’arriver au hameau, il renfile sa chemise, met la veste, se redresse droit comme un peuplier. Sa mère est sur le seuil depuis longtemps à guetter son petit devenu un grand et beau soldat. Elle n’a ni les mots ni les gestes. Le fils n’a pas besoin de plus pour comprendre ce que sa mère ressent, tout est dans les regards qu’ils s’échangent. « Tu dois avoir très faim. Assieds-toi, je t’apporte de quoi manger. » Victor sourit, c’est toujours par la nourriture que s’exprime la tendresse maternelle.
En dessous du vieux tilleul, trois chaises et une petite table ronde en bois. Il s’assied à sa place, celle qui regarde les prés. Sa mère apporte un grand verre d’eau fraîche de la source voisine et un morceau de tarte au sucre, la spécialité de la maison. Les yeux fermés, Victor assèche le verre d’un seul coup, il sent l’eau se répandre dans tout son corps. Puis de sa grande main de fermier il s’empare de la tarte qu’il enfourne avec un plaisir manifeste. La mère reste debout sans perdre une seconde de chaque petit mouvement, écoutant la moindre respiration, savourant mieux encore que lui ce morceau de tarte. Sans rien dire, elle rentre et ramène un second quartier. Cette fois, elle s’assied. Le silence qui exprime leur bonheur.
Le soleil est presque couchant quand leur parviennent le bruit des fers du vieux cheval et les grincements de roues de la carriole que guide le père. Victor l’observe. Son visage est rouge, les cheveux de plus en plus clairsemés et le dos un peu voûté. Il revient du village voisin où il a déposé le surplus de la récolte de froment chez le boulanger. Pour la première fois, Victor n’était pas là pour aider son père lors des moissons. Oserait-il lui demander si cela n’a pas été trop dur ? Penser la question lui apporte la réponse. Non, il n’ose pas. Son père le prendrait mal. Dans les yeux de l’épouse, il devine la même inquiétude. Elle non plus ne dira rien.
– Alors mon garçon, comment cela se passe à l’armée ? dit-il en se laissant tomber sur la chaise pendant que sa femme lui apporte l’eau et la tarte.
– Plutôt bien. On mange toujours aussi mal à la cantine. À part ça, l’ambiance est bonne à condition de respecter toutes les règles et d’obéir au doigt et à l’œil.
Le père connaît son gaillard et son besoin d’indépendance quand il repère le modeste galon sur la veste déposée sur le dos de la chaise.
– Te voilà caporal ! Félicitations mon fils. Je suis fier de toi.
Le compliment atteint Victor en plein cœur. Il l’apprécie d’autant plus que son père n’en exprime presque jamais. Le trio est autour de la table, le bonheur d’être ensemble aussi. Il fait presque noir quand ils finissent par se lever.
– Je vais faire un tour dans le bois, ce ne sera pas long.
Victor s’éloigne non sans entendre sa mère : « Tu n’as pas trop mal ce soir ? » Son père ne répond pas et s’en va dételer le cheval.
La nuit est tombée. Victor rejoint le bois, son bois. Plus de détour, se dit-il avec un pincement au cœur ou, peut-être, au corps. À l’orée de la forêt, son pas devient silence. Les yeux à demi-fermés, il avance dans le petit chemin qui tournicote entre les feuillus, des vieux chênes un peu tordus, quelques bouleaux, de hautes fougères envahissantes. Elle lui parle, la forêt, il en reconnaît les moindres murmures. Il n’est pas un intrus, plutôt un étranger qui a pris le temps de se faire accepter.
Pas de collets à relever, pas de pièges à poser, difficile d’oublier ce qu’il a ressenti en retrouvant son père vieilli après quelques mois de casernement. Cette douleur aussi, que la mère a discrètement mentionnée ! Il ne sait que faire de cette inquiétude, il n’a pas encore assimilé l’inévitable marche des générations. Mon père est encore jeune, se rassure-t-il, il ne peut pas nous laisser tomber. Deux heures de marche plus tard, il rentre et s’affale sur son lit. Les vieux draps sont rêches, il aime ça. Parfaitement propres, ils sentent le foin séché au soleil. Trente secondes plus tard, il dort.
L’église de Saint-Cassien n’a rien de remarquable. Un grand bâtiment rectangulaire de briques rouge foncé, pas de décoration. Juste un vieux chemin de croix peint sur bois qui raconte une histoire que les enfants du village connaissent par cœur. Le seul élément spectaculaire du lieu ne se voit pas, il s’entend. C’est un énorme bourdon, une cloche de plus de sept tonnes fondue à la fin du XIXe siècle pour équiper ce qui fut alors une nouvelle église. Le dimanche à huit heures, elle résonne à des kilomètres. Deux heures plus tard, le sacristain sonne les dix heures au moment où les villageois franchissent la grande et unique porte. Par habitude ou par conviction, ils sont presque tous là chaque semaine. Les femmes s’installent à l’avant, les hommes à l’arrière, près de la sortie et surtout du café.
Robert, le tenancier, fait sa plus grosse recette de la semaine le dimanche en fin de matinée. Le vieil Ernest, le curé, vient toujours y descendre un demi avec ses paroissiens, même avec les rares qui ne fréquentent pas la paroisse, comme le père de Victor. Il se vante de ne jamais avoir mis les pieds à l’église depuis sa première communion. Entre le bistrotier et le curé, l’entente est plus que cordiale même si le premier ne fréquente l’église que pour les mariages et les enterrements. Amis, ils le sont mais c’est tout autant une communauté d’intérêts. Le curé draine ses paroissiens qui finissent au café après la messe. Robert tient le seul débit de boissons à plus de dix kilomètres à la ronde. La messe du dimanche est un excellent prétexte pour venir à Saint-Cassien se désaltérer avant de reprendre le chemin du retour. La collecte du curé et la recette du cafetier vont de pair.
Pendant que ces messieurs profitent d’une détente bien méritée après le dur labeur de la semaine, les dames échangent les dernières nouvelles sur place du village. La mère de Victor ne le montre pas mais elle est toute fierté aujourd’hui. Les mères admirent l’homme qu’il devient, en pensant à leurs filles. Ces dernières ne le quittent pas des yeux quand il sort du bistrot. Plus d’une rêve de percer la carapace de mystère dont il s’entoure. Tout en discutant avec Raymond, son ami qui va rejoindre l’armée le mois prochain, il ne perd pas de vue ces regards qui lui font du bien. Il les connaît toutes depuis longtemps. Il a échangé quelques jolis baisers innocents avec l’une ou l’autre avant de croiser le chemin de celle qui l’a initié. Certaines sont jolies, se dit-il, mais qu’elles sont jeunes encore !
« Victor, on se retrouve déjà ! » Pour la seconde fois en deux jours, le voilà surpris par Mariette. Elle n’a pas hésité un instant à quitter le groupe des filles pour lui dire bonjour. D’autorité, elle lui donne un baiser sonore sur la joue avec le sourire de celle qui lui a joué un bon coup. Raymond éclat de rire.
– Mais tu es rouge comme les roses du curé, mon vieux !
Victor est furieux de s’être fait avoir. Mariette ne lui laisse pas le temps de réagir.
– Jamais deux sans trois, Victor. C’est mon anniversaire demain, je t’invite à la maison. Et tu peux venir aussi, Raymond. Je vous attends en fin d’après-midi.
– Avec grand plaisir, lui répond ce dernier alors même que Mariette est déjà en train de s’en aller.
Sur la place, son petit manège n’a échappé à personne. Chacun sait que la Mariette ne manque pas de caractère, mais là, elle a fait fort, surtout très vite. Si les campagnardes ne sont pas du genre à se laisser faire, la tradition veut que ce soient les hommes qui prennent l’initiative. Voilà de quoi alimenter tous les potins en ce beau dimanche de fin d’été, ce qui ne plaît ni à Victor ni à sa mère. Cette dernière connaît peu Mariette mais son père, le marchand de bestiaux, n’a pas très bonne réputation. Quant au fils, il a le sentiment assez juste d’avoir perdu la face devant tout le village. Raymond se voit mal aller seul chez Mariette, alors il ose : « Je dois y aller, mon père a besoin de moi pour ramasser le foin, je passe chez toi demain. Nous traverserons le bois, ce sera plus court pour aller jusqu’à Grandpont. » Et il s’en va. Victor n’a pas eu le temps ni l’envie de dire non. Si Mariette l’agace, son aplomb lui parle.
Le lendemain, le temps est incertain. Venant de l’ouest, les nuages recouvrent progressivement le ciel. Il fait nettement plus frais quand les deux amis arrivent dans la ferme des parents de Mariette. C’est la première fois que Victor y pénètre. Il est plutôt impressionné. La bâtisse principale est imposante. Plusieurs étables complètent le quadrilatère avec, au centre, le traditionnel tas de fumier. Pas d’élevage ici. Suivant la saison, des vaches, des veaux, des bœufs et des taureaux qui ne sont que de passage. La famille est dans le commerce de bovins depuis trois générations. Visiblement cela paye.
Âgé d’une petite cinquantaine d’années, le père Garmon est un marchand compétent et roué. Un peu trop aux yeux des éleveurs qui ne sont jamais satisfaits du prix obtenu, c’est dans leur nature. Depuis peu, Garmon a acquis une voiture, une Renault Novaquatre qui peut atteindre les 100 kilomètres à l’heure ! De quoi accentuer la méfiance des fermiers qui en sont encore tous au cheval, seul moyen de transport à l’exception de quelques bicyclettes. Victor est un peu déçu. Il aurait aimé découvrir le bolide noir, mais son propriétaire est absent. À l’entrée de la cuisine, ils sont accueillis par sa femme. Une fille de la ville, comme on dit dans le village avec un ton oscillant entre la condescendance et l’envie. « Entrez », les invite-t-elle avec un grand sourire, « Mariette est en train de cueillir les pommes dans le jardin. Vous pouvez l’aider le temps que je réchauffe le café. »
Raymond et Victor sortent par l’arrière de la maison. Ils sont accueillis par un grand chien qui aboie fort et qui les suit jusqu’au fond du verger.
« Bienvenue les gars, vous allez me faire gagner du temps », dit Mariette qui est tout en haut d’une vieille échelle, les poches de son fichu sont remplies de pommes. « Venez les prendre et les mettre dans le grand panier. J’aurai plus vite fini si je ne dois pas descendre à chaque fois. » Le large sourire atténue le ton autoritaire de la jeune fille qui refuse d’abandonner sa place en haut de l’échelle, au plus grand plaisir de Raymond qui ne peut s’empêcher d’admirer ses deux jambes aussi solides que jolies. Quant à Victor, il répond avec complaisance aux questions que Mariette lui pose sur la vie à la caserne.
Le panier est quasiment plein quand Madame Garmon l’appelle.
– Venez les enfants, le goûter est prêt.
– Les enfants, s’amuse Mariette, ma mère n’a pas encore compris que nous avons grandi. Dire que je fête aujourd’hui mes dix-huit ans !
Dans la cuisine, une délicieuse odeur de café et, sur la table, une tarte aux pommes légèrement caramélisée.
– Servez-vous et prenez de gros morceaux. À votre âge, il faut manger beaucoup.
Les trois ne se font pas prier et, au concours de la plus grande part, c’est Victor qui l’emporte.
– Bravo mon garçon ! Ma fille m’a dit que tu es à l’armée. Cela se passe bien ?
– Il est déjà caporal ! intervient Mariette sans laisser à Victor le temps de réagir.
Le jeune militaire sourit.
– C’est vraiment le plus petit grade, il ne faut pas me féliciter pour si peu. Le caporal, c’est surtout celui qui rappelle aux autres de faire les corvées. Si elles ne sont pas faites, c’est lui qui prend le savon du sergent.
– Eh bien mon Victor, je crois que je ne t’ai jamais entendu prononcer une phrase aussi longue !
Raymond s’amuse, Madame Garmon aussi.
– C’est connu, l’armée change son soldat. Il arrive gamin, il la quitte en homme. Rien de tel pour en faire un bon fermier, un bon mari et, plus tard, un bon père.
Victor ne dit rien, il regarde ailleurs.
Dans la cour de ferme, le chien aboie. Il annonce le retour de Garmon qui franchit le porche dans sa belle auto toute noire. Les deux jeunes n’hésitent pas, ils se précipitent pour admirer la merveille. « Elle est belle, mon automobile ! Vous n’en avez jamais vu une comme celle-là, les garçons. » Raymond et Victor ne disent rien, ils admirent. Deux gros phares à l’avant, des décorations brillantes sur les flancs du capot, quatre portes et un coffre qui a une forme étrange. « Vous pouvez ouvrir les portes et regarder à l’intérieur. » Ils ne s’en privent pas. Raymond a été le plus rapide, il s’installe derrière le volant qu’il saisit à deux mains : « Le compteur va jusqu’à 140 ! Et tu as vu tous ces boutons ! » Victor, assis à la place du passager, caresse de sa main droite le tableau de bord, ses doigts glissent doucement sur le bois.
« Ça vous dit de faire un tour ? » Mariette ouvre la porte arrière pendant que Raymond glisse du côté passage pour laisser la place au chauffeur. Victor s’assied sur l’étroite banquette arrière, forcément contre Mariette absolument ravie. « Tu es certain que tu ne veux pas rester devant ? On voit beaucoup mieux la route », lui propose Raymond avec un large sourire. Le père Garmon met le moteur en marche, quel beau bruit ! La voiture s’élance pour le plus grand plaisir de ses quatre occupants. Madame Garmon ne regrette pas que ces charmants jeunes gens en aient oublié de finir sa tarte.
« Mariette Garmon, souhaitez-vous prendre Victor Cordet comme époux et promettez-vous de lui rester fidèle, dans le bonheur ou dans les épreuves, dans la santé et dans la maladie, pour l’aimer tous les jours de votre vie ? » « Oui », répond instantanément Mariette d’une voix forte qui s’entend jusqu’au fond de l’église. C’est mon tour, se dit Victor avec un solide nœud dans la gorge. Il l’aime Mariette, c’est sûr. Il apprécie son naturel et sa franchise. S’engager pour la vie, c’est une autre histoire.
« Victor Cordet, souhaitez-vous prendre Mariette Garmon comme épouse et promettez-vous de lui rester fidèle, dans le bonheur ou dans les épreuves, dans la santé et dans la maladie, pour l’aimer tous les jours de votre vie ? » Le « Oui » franc de Victor ne laisse rien filtrer de son ultime hésitation quand le curé lance un solennel « Je vous déclare mari et femme », et ajoute : « Victor, tu peux embrasser la mariée. » Cette dernière n’a pas attendu la permission pour confirmer son choix par un baiser vigoureux que le tout jeune époux accepte avec enthousiasme sous les applaudissements du village.
Ils sont tous là en ce samedi 29 avril, un peu frais et ensoleillé. Mariette n’est pas vraiment d’ici mais son sourire fait taire ses détracteurs. Tous sont d’accord, elle est superbe dans sa robe blanche confectionnée par Lisette, la couturière du village. Trente années de couture et combien de mariées ? Elle ne les compte plus ! Elle est particulièrement fière de sa dernière création.
La messe terminée, les jeunes mariés traversent l’allée centrale au rythme de la marche nuptiale jouée sur le vieil orgue de la paroisse. Victor passe juste à côté de ses parents. Son père est de plus en plus courbé, il ne va pas bien sans pour autant accepter de se faire soigner. La mère le regarde. Ce n’est pas la fierté que le fils lit dans ses yeux, plutôt une question qu’il ne comprend pas. Le couple passé, la mère écrase discrètement une larme. Elle s’en veut, elle devrait être heureuse en ce grand jour. Elle devrait…
