Imagos - Pascale Lebrun - E-Book

Imagos E-Book

Pascale Lebrun

0,0
9,99 €

oder
-100%
Sammeln Sie Punkte in unserem Gutscheinprogramm und kaufen Sie E-Books und Hörbücher mit bis zu 100% Rabatt.

Mehr erfahren.
Beschreibung

Suzanne s'est toujours attachée à respecter avec conscience les principes que son environnement n'a cessé de lui proposer depuis sa naissance. Pour s'y conformer, elle contraint son quotidien par des listes qu'elle rédige chaque soir pour le lendemain, camisoles des traumatismes et désirs qui se débattent en elle. Confrontée à de nouveaux choix, elle amorce une remise en question hésitante, et les piles de revues de développement personnel qu'elle a accumulées dans ses toilettes ne suffisent bientôt plus à l'apaiser. Entre aspirations nouvelles et sécurité de la routine, qui n'a jamais hésité à trancher ?

Das E-Book können Sie in Legimi-Apps oder einer beliebigen App lesen, die das folgende Format unterstützen:

EPUB

Veröffentlichungsjahr: 2023

Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



IMAGO

1. n. m.Biol. Forme aboutie de l’insecte adulte après une ou plusieurs métamorphose(s).

2. n. f.Psychanal. Représentation inconsciente des personnes de l’entourage premier du sujet (père, mère, etc.), qui influence son appréhension du monde et ses relations.

Résigné, il se tourna du côté du Trajet, comme s’il voulait prendre ce chemin-là, mais soudain, il se jeta de tout son poids sur la gauche, traversa la membrane et pénétra dans l’inconnu.

Café Zambèze, Soren Jessen

Il paraît que lorsque vous marchez sur une voie ferrée et qu’un train arrive sur vous, vous courez par réflexe devant la locomotive sans que vous vienne l’idée du pas de côté. Pour peu que vous soyez assez rapide (ou que le train soit suffisamment lent), vous pouvez rester longtemps sur la voie, bouffie d’adrénaline, de peur, la réflexion anesthésiée, à la recherche de l’oxygène qui vous fera tenir encore. Et puis tout à coup : une irrégularité du ballast, une traverse vermoulue. Et c’est la chute. Vous êtes déchiquetée, à moins que vous rouliez dans le fossé. C’est selon. Selon quoi ? Allez savoir.

Je ne savais pas où j’allais. Peu m’importait, je voulais juste continuer à avancer. Non, c’est faux. Je ne voulais rien. Je continuais parce qu’il le fallait.

Je m’appelle Suzanne, et le jour où j’ai trébuché avait commencé de façon tout à fait ordinaire.

Sommaire

Chapitre I

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Chapitre IX

Chapitre X

Chapitre XI

Chapitre XII

Chapitre XIII

Chapitre XIV

Chapitre XV

Chapitre XVI

Chapitre XVII

Chapitre XVIII

Chapitre XIX

Chapitre XX

Chapitre XXI

Chapitre XXII

Chapitre XXIII

Chapitre XXIV

Chapitre XXV

Chapitre XXVI

Chapitre XXVII

I

Mardi 9 mars 2010

Par la fenêtre du salon je détaillais l’immeuble d’en face, à la recherche de quelque chose de nouveau à regarder. En vain. Le seul mouvement décelable était celui des nuages se reflétant sur les vitres. Tout le reste, je le connaissais par cœur. J’errais de la cuisine au séjour, du séjour à l’entrée. Finalement je me suis préparé un thé. La soif n’avait rien à voir avec cela, plutôt l’impossibilité d’une pause, la peur du vide. Tuer le temps. Une occupation de Don Quichotte.

J’ai vérifié ma liste.

1. Courir

2. Douche

3. Arroser les plantes

4. Acheter Le Monde

5. Bureau.

6. Courses

7. Dentiste

8. Documentaire/repas

9. Piano 1h

10. Lecture (>50 p.)

J’avais rendez-vous chez le dentiste une heure plus tard, j’avais peut-être été trop rapide à l’épicerie. J’évaluais les possibilités que cela m’offrait. D’occupation utile, j’entends. J’avais vu trop large. Tout avait pourtant été évalué, les gains de temps et les risques de retard. Surtout les risques de retard : les plus importants, ceux qui me permettaient de m’inquiéter à l’avance de tous les ratages possibles. Le bus pourrait être ralenti par un embouteillage, un accident. Des travaux. Une panne, peut-être. Moi-même je pourrais être freinée dans ma marche par une rencontre inopportune, une entorse, une intervention de pompiers ou d’ouvriers du gaz sur le trottoir. Cela arrivait parfois. En cas de prémonition clairvoyante, je subissais deux fois ces événements fâcheux : lors de l’anxiété qui les précédait puis pendant toute la durée de la contrariété qu’ils généraient. Ces soixante minutes me séparant de ma révision dentaire étaient insuffisantes pour que je prenne de l’avance sur mes occupations ultérieures. Si j’amorçais l’une d’elles dans la précipitation, je serais hantée par la triple crainte d’oublier l’heure, d’être en retard, et de bâcler la tâche sous l’effet de la crainte d’oublier l’heure et d’être en retard. C’était voué à l’échec. Il aurait été judicieux de partir tranquillement tout de suite, de flâner et de profiter du calme de la salle d’attente. J’en étais incapable. Je me suis attelée à la relecture de la une du journal en me brûlant avec un thé trop brièvement infusé. Entre deux paragraphes, j’ai consulté mes e-mails. Je l’avais fait cinq minutes plus tôt, je n’avais toujours aucun message.

Pendant que je rinçais ma tasse, j’avais allumé la radio. Apprendre était un souci permanent. Je n’étais pas particulièrement curieuse, je n’y prenais même pas de plaisir. Mon objectif était simple : devenir meilleure, plus intéressante, littéralement plus aimable. Dans les conversations je redoutais de n’être qu’un élément de décor, inconsistant, muet. Les Autres savaient tout, et eux, au moins, étaient drôles. Ils mettaient en scène leurs récits, soignaient leur apparence. Les Autres attiraient naturellement l’attention, la sympathie. Je les regardais, si instruits, si spirituels, si beaux, si importants. Mériter leur affection ne pouvait se faire que dans l’effort. Il fallait que je me hisse à leur niveau d’amabilité pour mériter au minimum leur attention. Je m’étais fait une idée précise de leurs exigences, des conditions nécessaires. Mes connaissances étaient censées alimenter mes capacités de conversation et me fournir les clés de la compréhension de mes contemporains. Avoir quelque chose à dire évitait aussi d’être confrontée à des questions embarrassantes. Le sempiternel : « Tu as quelqu’un ? », par exemple, m’était une épreuve. Comme si la norme était le couple, comme si s’exposait sur ma face l’évidence d’un manque. C’est exactement à ce moment que ma solitude me consumait, comme une preuve de mon incompétence à être aimée. Retour à la case départ, je devais tout reprendre de zéro : je n’avais visiblement pas encore le niveau, il fallait que je continue à m’instruire. Cette concentration permanente m’évitait aussi de voir tous mes autres vides, les occultait avec des bruits, de la musique, des mots, du mouvement. Du vent. Ce mouvement perpétuel entretenait un brouillard de mauvaise foi avec lequel je faisais montre d’une complaisance inconditionnelle. J’évitais, en ingérant les paroles des autres, la moindre échappée de lucidité. Je guettais mon cri pour l’étouffer dans l’œuf. Je veillais sur ma cécité : chaque jour je travaillais avec zèle, je courais quelle que soit la météo, je dévorais moult biographies pour m’inspirer de la vie des autres, j’étais boulimique de documentaires. Je jouais du piano, aussi. Exclusivement de la musique classique. Je chantais dans une chorale une fois par semaine. J’aimais me fondre dans le chœur, être portée et soutenir en même temps, servir le groupe avec discrétion sans être indispensable. J’avais essayé d’autres simulacres de vie sociale, pratiqué le yoga, les rollers, le tai-chi, les comités de lecture, le badminton, l’ikebana. La linogravure, aussi. Ça nourrissait l’illusion le temps de la nouveauté. Au bout de quelques mois, lasse, je disparaissais du groupe sans que personne s’en aperçoive.

Tout en surveillant l’heure, j’écoutais une émission sur la vie de Maurice Ravel. Je me souviens qu’il est né à Ciboure, a été l’élève de Gabriel Fauré au conservatoire, a conduit un camion militaire jusqu’à Verdun pendant la guerre. Je n’ai jamais eu l’occasion depuis de parler de lui avec qui que ce soit. Peu importe, j’étais rassurée d’avoir ajouté une notice à mon encyclopédie intérieure. Au cas où.

La tension montait quand même, à force que mon immobilité alimente mes lourdeurs cognitives. Il aurait fallu que j’occupe au moins mes mains. Si j’avais été fumeuse, ç’aurait été le moment idéal pour allumer une cigarette. Mais je ne m’autorisais pas ce vice, qui laisse des traces dans le corps et des odeurs dans les rideaux. Pour me rassurer et faire avancer l’heure, j’ai récapitulé mon programme de la soirée. Stylo en main pour rectifier si besoin. Le but de la manœuvre, quoi qu’il arrive : m’autoriser à éteindre la lampe de chevet à 22 h 30 avec le sentiment du devoir accompli, chaque item soigneusement biffé.

Jamais je n’aurais gaspillé de temps à regarder ma vie avec recul, pris le risque de constater combien je sapais chaque journée à m’obstiner à la remplir. Quand l’idée m’effleurait, par inattention, je faisais semblant d’accepter le gâchis avec résignation, je me consolais en songeant qu’une vie trop réjouissante ne ferait qu’aggraver ma frayeur de la mort. C’était une perspective apaisante que la possibilité de mourir n’importe quand sans regret. Avec soulagement. Ma course se serait enfin arrêtée. Détente musculaire maximale et angoisse nulle. Une possible définition du bonheur ?

Pendant que je manipulais mon téléphone, ce genre de pensées tentaient une percée. Je les repoussais en surveillant l’égrènement des minutes comme on avance les doigts sur un chapelet.

J’ai cru un moment avoir trouvé une parade en vidant la moitié d’un vaporisateur d’eau de Javel sur le carrelage de la salle de bains. Le soir, l’eau de ma douche rincerait les murs. Que mes pieds soient javellisés en même temps ne me posait aucun problème. J’avais aussi déjà nettoyé le four que je n’utilise jamais (pour ne pas le salir), rangé le linge et étudié le programme du cinéma en entourant les séances intéressantes sur le programme (au moins deux bonshommes contents dans Télérama). Je serais parée, comme chaque weekend, à affronter quarantehuit heures de temps libre. Les munitions étaient prêtes pour tenir le siège de ma réflexion jusqu’au lundi matin. Nous n’étions que mardi, mais la satisfaction n’en était pas moindre : elle allait pouvoir durer trois jours.

Pour optimiser mon attente dans les cabinets médicaux, j’emportais toujours de la lecture. Les critères étaient précis et éprouvés : un livre assez fin pour ne pas alourdir mon sac (c’est mauvais pour le dos), et d’une lecture facile. J’avais placé un recueil de nouvelles dans la poche intérieure de ma besace, je pouvais partir sereine. J’ai savouré ma maîtrise, fière, sur le pas de la porte, en posant le pied dans la rue (toujours le droit en premier). Je me dirigeais vers là où je devais être.

J’ai toujours aimé les salles d’attente. Les halls de gare, les terrasses des bistrots. Tous les lieux où le temps est suspendu pour un moment de solitude parfaite puisqu’elle va bientôt se conclure. Dans l’hypothèse évidemment où on est attendue, espérée. Dans les faits, il m’arrivait rarement d’exister dans le projet d’un autre. Celui du dentiste ferait l’affaire.

~

Je me suis assise entre une pile de Gala et une fillette qui balançait ses pieds du haut de son fauteuil. La salle d’attente était commune à tous les praticiens du cabinet médical, dont un pédiatre. Je me suis reculée sur ma chaise pour ne pas être atteinte par les petites baskets. Une seconde j’ai été attirée par les couvertures racoleuses. « Nicolas et Cécilia divorcent » Un vieux numéro. J’ai hésité à m’en saisir, un peu par crainte d’être observée, beaucoup à l’idée de me juger moi-même. Car j’étais sévère. Le livre sur mes cuisses m’a rappelée à l’ordre, j’ai renoncé à la tentation. Je venais de tourner la quatrième page quand la porte s’est ouverte.

Je n’ai rien montré de ma contrariété, ai refermé en hâte mon recueil sur le marque-page. Une branche de mes lunettes a accroché mes cheveux pendant que je prenais un appui instable sur mes jambes. Sans me regarder, le dentiste a invité l’enfant et sa mère à entrer et ils ont disparu dans le cabinet. Quelques longues secondes plus tard il a réapparu.

— Bonjour, je ne vous attendais pas aujourd’hui. Nous avions rendez-vous hier, non ?

N’importe qui d’autre aurait pris cela comme un simple ajournement de détartrage. J’aurais pu être soulagée de ne pas m’installer dans le fauteuil articulé, de renoncer à feindre la détente, d’échapper à l’agressivité blanche du scialytique. Mais ça ne s’est pas passé comme ça. Mon sentiment d’existence était tributaire d’une validation extérieure. Savoir mon nom inscrit dans un agenda et voir apparaître mon panoramique dentaire sur l’écran auraient constitué pour moi une preuve rassurante de ma présence au monde, une raison d’être là. Une concordance parfaite du moment et du lieu, qui m’aurait prouvé que j’avais une place quelque part. Pour déterminer la position d’un point, il faut au moins deux coordonnées, la convergence de deux points de vue. Un regard extérieur devait contresigner mon vaporeux sentiment d’existence. Être sous-entendait être là pour quelqu’un. Ma conception y trouvait son sens, j’en gardais la marque. Ne plus exister soudain dans le projet d’un autre (fût-il le dentiste) me faisait frôler le néant.

J’ai dû penser chaque geste pour éviter l’évaporation. J’avais mis au point une technique : fragmenter et ordonner. Une chose après l’autre. Dans ce cas précis : ranger le livre, plier les lunettes dans leur étui, déposer l’étui dans le sac, m’excuser pour le rendez-vous manqué. Avec rapidité pour ne pas importuner davantage. Me diriger vers la porte. Détendre mon visage avant d’actionner la poignée. Je visualisai mentalement mon trajet de retour, submergée par l’illégitimité de ma personne. J’allais rentrer chez moi comme on rentre une voiture au garage. Là était ma place, l’origine de mes repères. En cet instant de ma vie : le bout du monde.

J’alignais mes pas mous sur le trottoir, je m’efforçais d’en sentir la fermeté comme un soutien. En vain : il s’ameublissait sous mes pieds. Je m’appliquais à éviter les corps agiles qui surgissaient face à moi, à me tenir droite, à rentrer mon ventre pour maintenir mon dos vertical malgré l’effort de concentration nécessaire à ma respiration abdominale. (Sans crisper les épaules, c’est important. Je l’avais lu dans Esprit yoga. Ou dans Pratique du bien-être. À moins que ce ne soit dans Bien-être magazine.) J’ai pensé que ça allait m’aider à oxygéner et à détendre mon corps rigide, à « gérer mon stress ». Je me sentais ridicule, mes mouvements étaient gauches et raides malgré mes tentatives de posture naturelle. Plus j’y prêtais attention, plus me déplacer était coûteux. Je luttais pour accélérer et mettre fin à cet interminable retour au nid. Le programme du jour m’avait échappé, je n’avais pas su contrôler le temps. C’était fâcheux. Dissociée de mon corps comme dans ces cauchemars où la volonté de courir se heurte à la paralysie hystérique, je peinais à soulever mes jambes de plomb, mon ventre noué freinait l’épanouissement de mes poumons. Discordante, coupable de troubler l’harmonie de la voie publique par ma présence inopinée, il me semblait arborer ma honte comme une combinaison fluorescente. Je tentais de jouer la normalité. Je me concentrais sur le contenu des revues qui encombraient l’étagère de mes toilettes, dense pépinière de « pensées positives ». À cet instant, je me suis souvenue avoir été plusieurs fois qualifiée de « belle personne », ce qui est censé constituer une qualité rassurante en même temps qu’une autorisation à l’autosatisfaction. J’étais sur le point d’en tirer bénéfice lorsque je me suis remémoré la masse des articles dont le message essentiel m’intimait plus ou moins clairement de supporter ma vie comme elle était, me convainquant que la solution à tous mes problèmes était dans mon changement d’attitude. Je devais me remettre en question, c’était écrit. Par un inconnu (oui, mais un expert) qui m’expliquait chaque mois comment être moi-même et supporter sans révolte ce qui m’empêchait de « trouver le bonheur ». Mille cinq cents signes illustrés par le cliché d’une trentenaire dans la position du lotus devant un lac de montagne. J’allais y arriver. Il n’y avait qu’à. Je n’avais qu’à. Faire toujours mieux.

La respiration aidant, je parvins à accélérer l’allure en même temps que le vent s’engouffrait entre le coton de mon chemisier et ma peau. Comme une fenêtre qui s’entrouvre, excitation fugace revigorante. Je me suis surprise à penser : « Une belle personne ? Quel dommage d’avoir été aussi bien élevée, polie, soucieuse d’être appréciée de tous, d’avoir fait semblant de considérer la chose comme un compliment sans jamais avoir été capable de répondre d’aller se faire foutre à ceux qui ne trouvaient rien d’autre à dire de moi. » Non pas que j’aie estimé mériter mieux. Mais j’avais parfois l’audace de n’être pas totalement dupe. Ça ne durait pas. Toute mon énergie était employée à me convaincre moimême, à réajuster mes œillères. Mes rébellions étaient timides et rares, celle-ci était la bienvenue pour relever ma tête, redresser mes épaules, ressaisir mon corps. Je faisais tant d’efforts pour en rester maître. J’avais couru chaque matin depuis mes 14 ans pour le mettre au pas. C’était utile pour surmonter l’émotion et reprendre progressivement possession des muscles qui commandaient mon avancée, pour que ceux de mon dos maintiennent ferme ma carrure. Ma respiration devenait plus profonde. Je me suis presque sentie désirable, ça n’arrivait pas souvent. Les premières secondes d’excitation étaient douces, mais en pleine rue c’est vite devenu intimement désagréable. Il fallait que je me surveille. J’étais pourtant capable d’utiliser mon corps, de le céder quelques minutes à un autre. Mais avec maîtrise. De temps en temps je baisais. Oui je disais déjà baiser, ça m’aidait à ôter toute tonalité affective à la chose, ça la rendait accessoire, ça masquait l’énergie déployée pour en arriver là : à une sexualité standard. Conforme, socialement acceptable. Baiser ? Une broutille. Faire l’amour eût été une autre histoire. Car au-delà de l’orgasme (quand orgasme il y avait) : plus rien. Trop coûteux avant, trop incertain après. La transaction était inégale, déséquilibrée. Ça ne servait qu’à rassurer sur ma normalité. Jouir, je savais très bien le faire toute seule. Vraiment très bien. J’aimais particulièrement ce seul moment où je me sentais complète, tenue, solide, réconciliée avec l’enveloppe qui me contenait. Je ne me l’accordais que le soir, couchée, dents brossées, lumière éteinte. De surcroît, j’avais lu que c’était excellent pour l’endormissement.

Je suis arrivée à l’arrêt de bus juste à temps pour faire signe au chauffeur de s’arrêter. Cela m’évitait d’attendre sans bouger en surveillant mon maintien, de feindre un semblant d’harmonie entre mon corps et sa place dans le paysage. J’ai entendu la voix de ma mère : « Tiens-toi bien ! Dans la rue, les gens te regardent, ma petite fille ! » Je me suis revue, dans le miroir de l’entrée, osant à peine me regarder (péché d’orgueil) réajuster mon manteau, essuyer mes souliers vernis, emprisonner dans ma barrette la mèche rebelle, montrer mes ongles propres et coupés ras. Et sourire. Et me taire. Reflux d’enfance.

Je me repaissais du langage muet des corps des autres, déçue par la rigidité du mien. J’aimais quand mes voisins de transports restaient les yeux rivés sur leur portable. Je pouvais les observer tout en restant invisible. Les gens sont beaux et passionnants à regarder, même si : « C’est très impoli de dévisager les gens ! Baisse les yeux ! » Je me suis oubliée dans la contemplation de l’infinie diversité des visages, des mains, des dos, des bustes, des positions des pieds, des maintiens de têtes. Une admiration silencieuse à peine teintée d’envie. J’ai cessé de détailler la foule à la manière d’une entomologiste enfermée dans une volière à papillons, pour faire face à la porte de sortie. J’étais arrivée.

II

La porte s’était enfin refermée sur mon deuxpièces parisien. Les tapis dépareillés amortissaient les craquements du parquet sous mes pieds. J’aimais la sécurité du silence. J’allais reprendre ma journée en main, m’occuper de mon corps et assujettir mon esprit.

J’ai délacé mes chaussures, puis retiré mon pantalon trop serré que j’ai remplacé par mon vieux jogging. J’appréciai la caresse du molleton usé, poli et doux le long de mes jambes tandis que je traversais le salon encore clair. Passant devant le bureau, j’ai allumé machinalement l’ordinateur, avant d’aller mettre de l’eau à chauffer pour ma tisane de fin d’après-midi (« Calme et sérénité bio »). En attendant l’ébullition, je n’ai pu me retenir de passer l’éponge sur le plan de travail déjà rutilant. Ne pas rester sans rien faire, ne pas gaspiller mon temps. Ma mésaventure m’offrait l’avantage de m’accorder un soupçon d’avance sur mon programme : il n’était pas encore l’heure du 8. Documentaire/repas.

Je me suis brûlé le palais dès la première gorgée aspirée alors que je n’avais même pas encore emporté le plateau jusqu’au bureau. Avant que la porcelaine ne touche mes lèvres, je savais chaque fois que cela allait se produire. Un rituel. Je m’y attendais, et je me laissais faire. Je me laissais me faire mal. M’abîmer. Sans jamais aucune réaction. Sans en tirer aucune leçon, indifférente au léger goût de sang qui parfumait ma salive.

J’avais l’espoir d’un e-mail, d’un commentaire, d’une évocation de moi-même par un autre. Je guettais le signe de ma présence dans une pensée extérieure, quelque part, à l’instant que me précisaient les réseaux sociaux tatillons. L’absence de regard porté sur moi me pesait autant qu’il me protégeait. Confort de l’absence de jugement, risque nul, mais érosion de soi dans la solitude. Les mots reçus avaient le pouvoir de me panser quelques heures, au point que je les quémandais jusque sur un site de rencontre chaque fois que du temps m’était concédé. Impossible de placer dans ma liste cette occupation trop futile, oisive, je ne pouvais la laisser faire trace ailleurs que dans un monde virtuel. Ce rendez-vous manqué avec le dentiste me cédait l’opportunité de gaspiller quelques minutes. Alors j’ai consulté le site, secrètement fière de ma hardiesse. Ordonnée cherche abscisse pour trouver une place à deux.

J’avais été « flashée » par quatre hommes. Ce n’était pas rare, j’avais particulièrement soigné mon profil. Celui-ci avait d’ailleurs été visité à neuf reprises. Je demeurais chaque fois sensible à cette flatterie, cela me donnait une base de départ : je consultai les fiches de mes prétendants. Tout en me défendant de les juger, je restais méfiante, encline aux critiques qui me maintenaient à l’abri de l’engagement. Trop docile, je savais n’avoir aucune défense, aucune jauge pour déterminer la limite entre le supportable et l’insupportable. Pour se refuser ou pour quitter, il faut connaître le point de douleur ou de désagrément à partir duquel il est légitime de se plaindre ou de fuir. À couvert, anonyme, je scrutai les descriptions de ces neuf hommes. Avec la culpabilité d’être juge, évaluatrice, exigeante. J’avais peur. Je ne savais pas retirer ma main du feu. Et je ne savais pas crier.

Les autodescriptions défilaient sur l’écran. J’analysais le choix des mots, j’éliminais les textes parsemés d’émoticônes ou de fautes d’orthographe, les propos graveleux, les mises en garde agressives. Tout était prétexte à l’évincement du candidat. J’étais craintive, capable de saborder le dialogue avant le rendez-vous. Même si l’homme me plaisait, je renonçais vite. Peut-être surtout s’il me plaisait. Je me méfiais de moi, je me savais capable de supporter l’inacceptable pour me faire aimer. Trop dangereux. L’amour me rendait aveugle : c’est moi que je ne distinguais plus. Le premier bonjour m’annonçait déjà le risque de l’abandon ou de la souffrance. C’est pourquoi l’enjeu était moindre lorsque le partenaire était juste assez attirant : dénuée d’un réel élan je restais maîtresse du jeu, et en cas d’échec mes regrets étaient négligeables. Bien qu’absentes de mes listes quotidiennes, les relations sexuelles constituaient à mes yeux un élément essentiel d’une vie normale. Je m’y astreignais consciencieusement, consolidée temporairement par l’attention dont j’étais l’objet.

Je devais me forcer pour les premiers échanges. « On n’a rien sans rien. » Je prenais soin de ne pas me dévoiler tout en tentant de deviner à qui j’avais affaire. La discussion allait courir quelques minutes durant lesquelles je me maintiendrais à distance raisonnable de l’espoir et de la peur. Ne pas tirer de plans sur la comète. Ne rien imaginer, s’en tenir aux stricts faits. Ne rien éprouver. Répondre. Rapidement j’allais prétexter la nécessité de me coucher tôt, clore une plate discussion en promettant d’être disponible le lendemain pour la poursuivre. C’était couru d’avance. Je le savais. Un schéma rôdé.

Lui : Bonjour, merci d’avoir accepté la discussion.

Elle : Bonjour, discuter n’engage à rien…

Déjà des freins.

Lui : Votre profil sort un peu du lot, que faitesvous sur ce site ?

Elle : Comment ça, « sort un peu du lot » ?

C’était ridicule mais j’avais besoin d’être flattée un minimum. Cela pouvait le dissuader de poursuivre, mais trop tard : j’avais cliqué sur « envoyer ».

Lui : Vous n’avez pas de demande précise, d’exigences. Et on ne vous voit pas très bien sur la photo…

Elle : Tous les profils ont-ils des photos ?

Lui : Beaucoup sont retouchées, ou datent un peu.

Elle : C’est important ?

Lui : C’est difficile de parler à quelqu’un sans le voir. Et sans parler d’esthétique, on a plus ou moins d’affinité physique avec les personnes qu’on rencontre, non ?

Bien sûr. Dans l’idéal j’aurais effectivement aimé que non. J’ai senti un début de contracture diffuser depuis le bas de ma nuque jusqu’à mes épaules. Jusque-là, j’avais pu jouer l’assurance. Jusque-là, j’avais pu faire abstraction de mon corps. Envoyer une photo, cela changeait la donne. J’aurais pu être rejetée d’emblée. Ou désirée, ce qui n’était pas moins redoutable à ce stade de mon cheminement : je n’avais pas encore décidé de l’être.

Elle : Ma photo manque de netteté, mais ça donne une idée globale, non ? On voit ma couleur de cheveux, de peau, je suis normalement constituée, deux bras, deux jambes, de corpulence moyenne. Ça ne suffit pas ?

Lui : Si, bien sûr. De toute façon c’est votre présentation qui m’a intrigué.

Il était précautionneux. Délicatesse ou hypocrisie ?

Lui : Et vous, pourquoi avez-vous accepté le dialogue ?

Elle : La vôtre est assez… succincte, cela a attisé ma curiosité.

Surtout, ne pas s’engager...

Elle : Je ne connais ni votre profession, ni vos loisirs… ?

Lui : Je travaille dans les assurances. Et mes loisirs sont assez banals : cinéma, shopping, et puis je m’occupe de mes enfants en garde alternée, une semaine sur deux.

Cela me convenait. Peu disponible, donc peu demandé, moins de concurrence. Shopping : il le ferait sans moi, ça me laisserait du temps. Beaucoup d’hommes prétendaient avoir cette occupation, cela me surprenait toujours.

Je ne ressentais aucun élan, comme de coutume. J’étais découragée et fatiguée par mon pragmatisme, mon calcul. Je ne savais procéder autrement qu’en avançant au hasard, en aveugle, avant de savoir si j’éprouvais une quelconque attirance. Dans un premier temps être désirée et même obtenue, toujours tacitement consentante, ensuite seulement être en mesure de répondre à la question de mon désir. Peut-être parce qu’on ne m’avait pas demandé mon avis la première fois. Peut-être était-ce logique que je me fasse littéralement avoir, baiser, quoi. J’avais adopté l’idée par défaut d’alternative.

Lui : Vous avez des enfants ?

Elle : Non. J’étais occupée ailleurs. Mais ça ne me manque pas.

Lui : Quelles choses si importantes à faire ?

Question embarrassante. J’avais eu pendant des années la responsabilité de veiller sur ma sœur handicapée. Rédhibitoire. Inutile d’en parler. Élève puis étudiante laborieuse, les apprentissages avaient occupé les heures qui me restaient. Ma seule échappatoire avait longtemps été la pratique intensive du piano en solitaire. Depuis quelques années j’essayais de « travailler sur moi » : je lisais des ouvrages et des revues de développement personnel. Ça m’aidait. Enfin, je croyais. Tout ça je ne pouvais pas l’avouer. « Ne parle pas de tes faiblesses, ça n’intéresse personne. Et puis tu auras l’air de quoi ? » J’ai trouvé une parade. Une vérité distractive. Un angle acceptable.

Elle : Je fais pas mal de musique. Du piano et je fais partie d’une chorale, aussi.

Lui : Super ! J’ai fait de la guitare, pendant quelques années. C’est vrai que ça prend du temps, et avec les enfants j’ai laissé tomber. Mais je l’ai toujours !

Elle : Quel style de musique, à la guitare ?

Lui : De la variété surtout, du jazz aussi mais je n’étais pas très doué.

Elle : Ce qui compte ce n’est pas d’être doué, c’est que la musique nous fasse du bien…

Un poncif de plus tiré des revues de bien-être. Je m’ennuyais déjà.

Lui : Entièrement d’accord ! mais les autres entendent quand même ! >D

Je crois que je détestais les émoticônes parce que je ne savais pas les utiliser. Je les considérais comme un moyen d’éviter la précision des mots, moi qui en étais pourtant si avare. Je n’eus plus envie de faire d’effort, simuler la désinvolture m’oppressait. C’était le moment de mettre un terme à l’échange.

Elle : Je vais devoir vous laisser, je me lève très tôt demain matin.

Lui : Bien sûr ! Pourrons-nous continuer la discussion demain ?

Elle : Avec plaisir !

J’y allais un peu fort sur l’enthousiasme. J’étais incapable de savoir si j’avais envie de poursuivre cet échange. Il était beaucoup trop tôt pour faire autre chose qu’avancer dans le noir, vers cet homme qui n’existait pas vraiment. Passer l’étape d’une sorte de consentement de principe m’ouvrait de toute façon peu de perspectives sur un dénouement heureux. Je le savais.

Malgré tout, m’imaginer capable de plaire me donnait l’illusion d’être normale, dans la moyenne. Ces quelques minutes d’intérêt masculin me suffisaient pour le moment.

J’ai éteint mon ordinateur, rassurée. Comme une enfant à qui on a dit « tout va bien » faute d’argument convaincant, et qui reposera les mêmes questions le lendemain.

C’était l’heure du 8. Je retrouvais le chemin tracé.

III

C’était une soirée tranquille. Une fois chez moi en fin de journée, je me croyais à l’abri, au moins jusqu’au lendemain. Sur un balcon de l’immeuble d’en face, une voisine fumait. C’était son heure. Elle paraissait m’observer, l’œil attiré sans doute par la lumière chaude de mes vieilles ampoules à filament. D’où elle était, elle ne distinguait probablement que mes épaules et ma nuque quand j’étais assise sur le canapé. Derrière le voile blanc des rideaux, ma silhouette se découpait pour elle en ombre chinoise sur l’écran de la télévision allumée. Si ça se trouve elle m’enviait. Tout devait avoir l’air si calme, de loin. C’est fou comme on idéalise la vie des autres.