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Paris, 1871. Jean et Madeleine s’aiment pendant la Semaine sanglante de la Commune. En 1971, Maddie arrive à Paris pour devenir journaliste. Sur les quais de Seine, un bouquiniste lui remet une carte postale, écrite par Jean, et qui lui est destinée. Commence alors pour Maddie une quête étrange et hasardeuse afin de retrouver cet homme, qui dit l’attendre.
Ce premier roman raconte comment, au nom de l’amour, les hommes commettent des actes insensés, dominés par leur acrasie. Il plonge le lecteur dans un univers fantastique sombre, où les personnages sont tiraillés entre l’ombre et la lumière, entre le bien et le mal, bouleversés par leurs sentiments.
Qui peut dire si nous sommes anges ou démons ?
À PROPOS DE L'AUTEURE
Sylvie Ursulet est née dans une famille franco-caribéenne, parmi les livres. Ses préférences allaient à la littérature mystique et romantique.
Plus tard, des études littéraires et linguistiques, et de sciences de l’éducation l’ont amenée vers un certain nombre d’activités, dont l’enseignement, la gestion d’un organisme de formation et la mise en place de projets E-learning en France, en Suisse et aux Antilles.
En parallèle, elle a consacré son temps libre à la sculpture avec des expositions à Paris et à New York.
Aujourd’hui elle vit aux pieds des Cévennes, où elle partage son temps entre les arts et l’écriture.
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Seitenzahl: 257
Veröffentlichungsjahr: 2022
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IMMOR[T]ALITÉ
Sylvie Ursulet
«À mes premiers lecteurs, Sylvie, Maryvonne et Renaud»
«Car je ne fais pas le bien que je veux,
et je fais le mal que je ne veux pas.»
Épître de Saint Paul apôtre aux Romains, 7.19
Maddie
C’était un après-midi de juin où le temps semblait prisonnier d’une torpeur indéfinie. Maddie, allongée dans l’herbe, suivait du regard un lézard qui se dandinait sur le mur, en la fixant de ses yeux fendus. Il s’approcha tout près d’elle, qui ne bougeait pas, et soudain, comme terrifié, s’enfuit en sautant sur une branche voisine. N’ayant plus rien à examiner, elle tourna la tête de l’autre côté et regarda l’homme qui reposait sur une chaise longue. Les bras ballants et le corps parcouru de petits soubresauts du dormeur fatigué, il ronflotait. Une mèche de ses cheveux longs descendait sur une partie de son visage, dessinant un sourire, qui lui donnait un air de rêveur bienheureux. En regardant cet homme, elle se mit à penser à leur première rencontre et aux derniers mois écoulés.
Maddie rêvait de devenir journaliste, mais elle avait seulement son baccalauréat en poche etelle vivait de petits boulots pour aider sa tante, chez laquelle elle logeait, à Marseille. Elle bouillonnait d’idées et écrivait plutôt bien. Elle avait envoyé ses articles à quelques quotidiens de la région, mais aucun journal n’avait publié ses écrits.
Le chômage, sa façon libre de s’exprimer et sa condition féminine n’étaient pas ses meilleurs atouts. Aussi, elle s’était dit que, si elle allait à Paris, qu’elle frappait à la porte d’un ou plusieurs grands journaux, elle réussirait à vendre ses articles. Elle hésitait entre la presse populaire et la presse d’opinion. D’un côté, elle désirait exprimer ce qu’elle ressentait, quand il s’agissait de questions sociales et familiales; elle brûlait d’envie de partager son éveil politique, culturel et sexuel, de dire aux femmes qu’elles devaient se battre pour exister. Cependant d’un autre côté, elle devrait se faire un nom, accepter de faire le dos rond pour devenir, un jour peut-être, journaliste à la télévision! La presse populaire lui semblait plus propice à une écriture sage, mais elle prit la décision d’aller rencontrer la presse d’opinion, sans doute par défi.
C’est ainsi qu’elle avait contacté le journal Paris Info. Elle était entrée un jour dans l’établissement et avait demandé à parler au rédacteur en chef. Seulement, elle s’était heurtée à un refus, à chaque fois. Pour finir, elle s’était assise sur le trottoir et avait attendu qu’un journaliste sorte, n’importe lequel, pourvu qu’il lui permette de rencontrer la personne en question. Mais, sans doute parce qu’elle était fatiguée d’attendre, elle avait sauté sur le premier qui était sorti, lui avait dit sa façon de penser des journaux, que c’étaient tous des machistes, et qu’on ne laissait pas les femmes s’exprimer! C’était le rédacteur en chef! Surpris par sa fougue et son culot, celui-ci lui avait alors dit de se présenter le lendemain, qu’il la recevrait bien volontiers pour voir ce qu’elle lui proposerait.
Le jour suivant, Maddie était entrée dans son bureau, avait examiné en douce cet homme, l’avait trouvé grand et plutôt pas mal pour son âge, avec de longues mains très soignées. Il lui avait demandé d’écrire un texte sur la vie nocturne à Paris. Elle avait accepté, en sachant qu’elle rencontrerait quelques difficultés à rédiger un tel article. Elle ne connaissait pas suffisamment Paris. Après avoir joué à la noctambule dans les cafés et les clubs, où une bande de copains l’avaient adoptée, elle lui avait remis son texte sur les jeunes et le désœuvrement.
«Votre article est intéressant, avait-il dit après l’avoir lu devant elle et sur un ton un peu rude, il avait ajouté : il me semble que ce n’est pas ce que je vous avais demandé - il avait marqué un temps d’arrêt en la fixant avec un sourire - ce qui n’est pas pour me déplaire!
Maddie avait souri à son tour.
Voulez-vous écrire de temps en temps des articles pour notre journal?»
Elle avait accepté. Elle verrait, par la suite, si elle pourrait obtenir davantage.
Quelques jours plus tard, ils s’étaient rencontrés par hasard dans un bistrot, à l’angle de la rue où elle habitait. Ils s’étaient trouvé toutes sortes de choses à se dire et à se parler d’eux-mêmes.
Ils se revirent plusieurs fois. Tout était simple entre eux et le temps passait très vite, quand ils étaient ensemble. Maddie appréciait ces rencontres. Il lui plaisait, mais surtout, il représentait quelque chose de nouveau dans sa vie. Elle n’avait pas eu beaucoup de petits copains et ce grand type, alors qu’il aurait dû s’occuper de choses autrement plus exaltantes, passait du temps avec elle. Il avait dix ans de plus et pourtant, il s’intéressait à elle. C’était comme si elle était devenue quelqu’un d’important. Et cela la rendait fière.
Puis un jour, Théo, très grave, lui avait annoncé qu’il allait quitter le quotidien, qui ne lui donnait finalement pas satisfaction, et qu’il allait créer son propre journal. Il débita d’un trait qu’elle pourrait y écrire ses propres articles, qu’il était tombé amoureux d’elle, qu’elle remplissait ses jours et ses rêves et qu'elle pourrait prendre la place que personne n'occupait dans sa vie. Voulait-elle bien de lui? Ils avaient alors emménagé dans une jolie maison tranquille avec un petit jardin, à Joinville-le-Pont, au sud-est de Paris. Théo avait créé son journal, un bimensuel, qui s’appelait Défense de tout dire. On y trouvait, au contraire, des articles abordant tous les sujets qu’on pouvait entendre dans les cafés. C’était une idée qui lui était venue, en lisant la production de Maddie. Il avait pensé que tous ces discours sur la vie, l’amour, la société, bref, sur leur quotidien, c’était ça Paris! Le journal Paris Info n’était qu’une pâle copie de ce qu'aurait dû être un canard sur les vraies gens, comme il les appelait. Théo et Maddie n’étaient pas toujours d’accord, car elle voulait choisir les sujets et non pas tout dire. Pour elle, cela signifiait qu’on ne s’engageait pas et que forcément, cela aboutissait à ne rien dire. Leurs opinions politiques, par exemple, divergeaient. Maddie se disait trotskiste et pensait qu’avec mai 68 ils n’étaient pas allés au bout de leurs idéaux, qu’on avait beaucoup blablaté et peu agi. Leurs discussions étaient vigoureuses, les mots s’enflammaient souvent. Cependant, Théo finissait toujours par publier les articles de Maddie. Leurs différends portaient aussi sur la position de la femme dans la société, mais ils avaient commencé leur histoire avec ce sujet et il semblait que, finalement, c’était ce qui les avait rapprochés.
Théo bafouilla dans son sommeil, s’étira. Leurs regards se croisèrent et ils se sourirent. Il se leva de la chaise longue, vint s’accroupir au-dessus de Maddie. La mèche noire lui caressa la joue et un baiser léger suivit son front, son nez jusqu’à ses lèvres. Ses mains glissèrent vers son bas-ventre et il lui murmura :
«Ce que tu es belle avec cette chaleur, j’ai envie de te faire un enfant.
Elle le regarda d’un air de dire qu’il ne pouvait pas simplement l’aimer, sans ajouter à tout bout de champ cette histoire d’enfant?
— Eh bien moi, j’ai envie d’une bonne limonade, bien fraîche. Elle roula sur le côté pour se dégager de son étreinte. Puis elle se leva d’un bond et se mit à virevolter en criant : je ne veux pas d’enfant, je ne veux pas d’enfant, je suis un être libre, libre, je veux danser sous les étoiles, chanter sous la lune!
Et elle se dirigea vers la maison.
Théo en deux, trois enjambées la rejoignit, mit ses bras sur ses épaules.
— Mais pourquoi non?
— C’est ton refrain préféré, maintenant? Faire un enfant, faire un enfant, appuya-t-elle d’une grimace boudeuse. On n’est pas heureux comme ça?
— Nous nous aimons, n’est-ce pas? Quoi de plus naturel que je te fasse un enfant?
— Que JE te fasse un enfant? Qu’est-ce que tu peux être égoïste! Veux-tu avoir un enfant avec moi? aurait été la bonne question, mais non! Monsieur veut juste mettre la petite graine et après? C’est toi qui vas t’en occuper, sans doute? Non, c’est moi! On fait le gosse et après on se marie, on refait des gosses. Je deviens laide et difforme et je deviens ta chose, car plus personne ne voudra de moi!
Il la suivit dans la cuisine :
— Tu es injuste! Je n’ai jamais dit que je ne m’en occuperai pas! Mais je reconnais que c’est ton rôle aussi de soigner ton enfant. Tu es sa mère, donc c’est à toi de le dorloter, de le nourrir, de lui apprendre les premières choses de la vie, quoi? Moi, je veux être là, pour l’entendre dire ses premiers mots, l’entendre dire papa. Et quand il pourra marcher, quand il sera plus grand, je lui apprendrai à monter sur le vélo, je l’emmènerai au cinéma. Je lui apprendrai à draguer les filles, ajouta-t-il d’un ton un peu provocateur.
Il se mit à rire. Maddie, qui se servait un grand verre de limonade, en mit à côté et le regarda, désappointée :
— Alors, là, moi, je ne trouve pas ça marrant. C’est bien une parole de mec, ça. Première nouvelle! Tu as déjà décidé que c’était un garçon? Pourquoi? Pour reproduire une race de petits bourgeois bien-pensants, de mecs qui penseront comme toi et qui vont se multiplier à leur tour avec le même discours, etc., etc. Une queue-leu-leu de mecs réac! Eh bien, bravo! Permets-moi de te dire que tu te fourres le doigt dans l’œil, et jusqu’au coude, si tu penses ME faire un enfant, qui sera en plus un garçon! Et si moi je veux une fille, je vais devoir l’éduquer aussi comme une fille? Je vais lui apprendre à tenir sa maison, à ne penser qu’à être une bonne mère, et à aimer gentiment son petit mari pour qu’il lui fasse des garçons?
Maddie sentit l’air peser sur elle.
— Calme-toi, mon amour, je disais ça en plaisantant.»
Comme si elle allait le croire! Et en plus, il la prenait pour une cruche et ça, ça la mettait en colère plus que toutes les choses insupportables qui existaient sur cette terre!
Elle prit sa limonade, passa devant Théo sans un regard et alla s’asseoir sur cette vieille chaise qui l’attendait, les bras ouverts au fond du jardin, quand elle se sentait malheureuse.
Elle aimait Théo, c’était certain, surtout son audace et son assurance, mais pas ses discours machistes! Elle espérait au fond d’elle-même qu’il changerait et qu’il réagirait d’une autre manière. Comme elle, qui n’avait rien demandé et dont les évènements avaient charbonné sa vie!
Elle avait été libre plus tôt que prévu, ses parents étaient décédés quand elle était petite. Son père avait disparu lors de la célèbre bataille de Diên Biên Phu, alors qu’il était officier pendant la guerre d’Indochine. On n’avait jamais retrouvé son corps, elle avait cinq ans. Son prénom, Maddie, elle entendait encore son père l’appeler ainsi, à cause des Américains qu’il avait fréquentés pendant cette période.
C’était ce petit nom qui avait pris la place de Madeleine.
Ses parents s’étaient connus juste avant que la Seconde Guerre mondiale n’éclate, alors qu’ils placardaient des tracts. Ils s’étaient revus, s’étaient aimés, puis ils s’étaient installés à Marseille, avec une petite Maddie dans le ventre. Une fois son père disparu, sa mère avait dû l’élever seule, avec peu de ressources. Une maladie mystérieuse l’avait emportée. Sa tante, la sœur aînée de son père, l’avait recueillie et l’avait élevée avec son amour.
Cependant, quelque chose avait changé en elle, avait modifié son caractère et le monde. Maintenant, forte de toutes ses expériences singulières, elle ne donnait le droit à personne de lui imposer une vie, elle avait la sienne et elle seule saurait la rendre merveilleuse!
Elle alluma son transistor. Oh! c’était justement une de ses chansons préférées, My sweet Lord. Elle la fredonna en même temps, retrouva son insouciance et le soleil reprit à nouveau sa place dans le jardin. Alors qu’elle écoutait la chanson, les yeux mi-fermés, et qu’elle pensait qu’en fin de compte, la séparation des Beatles avait donné cette belle chanson, elle sursauta. Les mains de Théo venaient de se glisser sous son t-shirt.
Théo l’embrassa, la serra dans ses bras en la dorlotant. Le temps de la réconciliation était venu.
«Si on sortait? lui proposa-t-il, en embrassant le petit bout de son nez, les yeux dans les siens, avec un air tellement contrit de toute cette dispute entre eux.
Maddie avait un petit bout de nez tout fin, dont elle était très fière. C’était vraiment la chose qu’elle préférait chez elle. Il le lui mordilla cette fois et elle se mit à rire.
— Oui, j’ai envie d’aller à Paris, dans ce bistrot, tu sais, on y trouvera sûrement la bande à Paulo.
— Tu ne veux pas plutôt qu’on aille se baigner, ça nous rafraîchirait!»
À la vue de sa moue hésitante, il lui dit qu’ils pourraient aller à l’île Fanac. Elle acquiesça, mais à une condition, qu’ils aillent terminer leur journée à Paris.
Ils allèrent jusqu’à la pointe de l’île.
Ils se glissèrent dans un jardin, chargé de tilleuls et de saules, avec une odeur fraîche de rivière. La main de Théo rampa sous la mini-jupe de Maddie et là, dans un coin ombragé, ils se caressèrent comme de jeunes amants.
Un peu plus tard dans la soirée, ils filaient vers Paris dans la Simca de Théo.
Au fond du café Mabillon, la bande à Paulo était plongée dans une conversation animée. Tout le monde était là : Nat, David, Éric et Anna, son amie, qu’on appelait Ninette à cause de sa taille. C’étaient ses copains à elle. Théo lui avait dit un jour que ça ne le gênait pas d’être avec eux, même s’il était plus âgé. Il éprouvait de la compassion pour ces jeunes avec leurs idées révolutionnaires et cette manie de tout remettre en question. Fallait-il qu’ils soient malheureux? Mais il les aimait bien, malgré tout, sans doute justement parce qu’ils étaient malheureux! Ninette dégagea de la place à côté d’elle, pour Maddie, et Théo se mit à l’autre bout de la table, avec un air boudeur. Le café était bondé, ils étaient tous serrés les uns contre les autres, malgré la chaleur accumulée dans les corps.
«Alors comme ça, demandait David à Éric, tu t’es fait jeter par ton patron?
— Ouais, j’ai les boules, déjà que je dois deux mois de loyer à ma proprio!
— Et pourquoi tu t’es fait virer? questionna Ninette.
— Eh bien, c’est un mec en cravate, le fils du DG, qu’on a embauché, il y a quelques mois. Il me cherchait déjà depuis quelque temps. On a été à la fac, tous les deux, alors son mépris, il peut se le garder! Je suis pas resté les bras ballants. Je l’ai traité de fils de pute et lui de fils de prolo, alors j’ai cogné. Pour mon père qui se tue à travailler à l’usine et qui m’a permis de faire des études, pour ma mère avec ses six enfants à s’occuper. Je peux te dire que je vais pas accepter qu’on insulte ma famille comme ça! Quel putain de gâchis! Le pire c’est que je vais devoir expliquer à mes parents pourquoi j’ai plus de boulot! Et c’est même pas sûr qu’ils comprennent! Un jour, je leur ai dit que moi, je voulais pas finir à l’usine. Mon père m’a regardé et m’a dit : tu sais, c’est pas une honte d’y travailler. Et moi, je lui ai répondu, que ça avait rien à voir avec ce type de travail, que je respectais ça, mais que non, je souhaitais autre chose, que j’avais une autre idée de ce qu’était la vie. Et il m’a fait confiance. Donc maintenant, je sais pas comment je vais leur dire.
— T’as bien eu raison, t’as seulement demandé qu’on te respecte! dit Ninette. Mais bon, il y en a que pour les ouvriers aujourd’hui. Je dis pas ça pour ton vieux, je suis sûre qu’il mérite une meilleure vie. Mais nous les jeunes, qu’est-ce qu’on devient? Pourquoi on a pas réussi à changer quoi que ce soit? On aurait dû être plus dur, on aurait dû renverser le vieux monde, s’armer de courage et foncer dans le tas! Je trouve qu’on vit dans une société qui nous empêche de respirer et de vivre! C’est comme si on avait tiré un trait sur notre liberté, on nous a gommés, nous les jeunes, retour à la case prison.
— Ouais, ouais, entendit-on dans le groupe.
David reprit, après un silence amer :
— Tiens, à propos de prison, j’ai un pote qui est sorti hier, on l’avait enfermé à cause de ses idées politiques. Je suis allé le voir aujourd’hui et je vous jure que ce qu’il m’a raconté m’a fait froid dans le dos. Tu sais pas comment on traite les mecs qui font de la politique ? Comme des délinquants! Putain, on est des militants, pas des criminels! Comment c’est possible, ça, qu’on te mette en prison pour tes idées? T’as tué ni ton père ni ta mère, il me semble? D’ailleurs, t’as qu’à voir, ils s’attaquent même à Jean-Paul Sartre, qui a été inculpé pour diffamation envers la police!
— C’est vrai, j’avais oublié cette histoire, dit Nat qui, lisant le journal, avait levé la tête en entendant le nom de l’écrivain.
Elle adorait lire Sartre et le courant existentialiste. Nat, c’était l’intello du groupe, elle passait son temps dans les bouquins, pour comprendre la vie.
Éric fit signe au serveur qui passait à côté de la table et demanda aux nouveaux arrivés ce qu’ils buvaient. Maddie commanda une vodka orange et Théo un whisky.
La discussion allait bon train dans le groupe. Ninette regarda la jupe de Maddie et lui souffla :
— Elle est bath, ta jupe, j’adore la couleur vert pomme. Tu l’as achetée où? Je la trouve super avec ton polo bleu. Moi, je suis trop grosse, j’arrive pas à m’habiller comme je voudrais. J’avais trouvé de super bottes, aux puces de Saint-Ouen, mais trop de mollets, j’ai pas réussi à les mettre!
Elles se mirent à rire.
— Arrête Ninette, ne dis pas que tu es trop grosse, tu es canon! J’ai acheté la jupe dans un petit magasin, en bas de chez moi. Si tu veux, on pourra y aller un de ces quatre!
Paulo, qui avait l’air absent, interrompit leur conversation en les regardant d’un air gouailleur :
— Eh, les filles, nous, on vous aime comme vous êtes, du moment que vous avez une paire de fesses et de nibards!
— Arrête d’être macho comme ça! dit Maddie.
— Moi, macho? Mais tu sais même pas ce que tu dis!
— Ouais, macho et vulgaire!
— Aïe, ça y est, c’est parti, mon kiki, dit Ninette, ces deux-là, on peut pas les laisser se parler deux minutes. Mais bon, là, Maddie a raison!»
On en vint alors à parler de ce qui opposait les hommes et les femmes, leurs ambitions, leurs rêves.
Les filles disaient que leur corps leur appartenait et que ce n’étaient pas les mecs qui allaient décider pour elles, que, grâce à la contraception, elles s’enverraient en l’air avec qui elles voudraient!
Une vague houleuse déferla sur le groupe.
Personne n’avait envie de laisser le terrain à l’autre et chacun cherchait à s’affirmer, les garçons par peur de ne pas avoir le dernier mot, les filles pour exister. Ils avaient déjà bu plusieurs cocktails, ils s’énervaient les uns contre les autres et la chaleur, en ce soir de juin, n’arrangeait rien.
Le ton monta et gagna d’autres tables du café, on aurait dit une bataille rangée entre ceux qui voulaient la parité politique, sociale et culturelle entre les êtres, ceux qui ne voulaient pas entendre parler d’égalité quand les hommes et les femmes étaient de nature aussi différente et enfin, ceux qui voulaient tout changer sans que rien ne change.
Maddie regarda en douce Théo qui restait muet, au fond de sa chaise et dont le regard passait de l’un à l’autre, puis s’arrêtait sur elle. Il lui avait dit, un jour, qu’il l’avait dans la peau, qu’il adorait son accent rond, ses yeux noirs qui le sondaient, ses cheveux bruns courts avec une frange qui lui mangeait le visage, parce qu’elle ne voulait pas qu’on lui voie ses pensées, et même quand elle se mettait en colère, il aimait la rougeur envahissant ses joues, qu’il avait envie de croquer comme un fruit mûr. Tout cela l’émoustillait. Elle lui sourit et lut dans son regard qu’il brûlait d’une seule envie, la sentir sous ses doigts.
Au bout d’un moment, quelqu’un dans le groupe cria, au-dessus de la voix des autres, qu’ils pourraient aller quelque part ailleurs, dans Paris. Tout le monde alors se leva, dans un bruit de chaises et d’invectives.
Dehors, le temps commençait à être si lourd qu’on se mit à penser à l’orage. Les uns souhaitaient aller en boîte de nuit, d’autres dans un bistrot. Théo voulait rentrer, il se levait de bonne heure. Maddie, elle, désirait rester. Il fut convenu qu’elle irait dormir chez Ninette et ils se séparèrent.
Pour finir, toute la bande choisit d’aller boire un dernier verre chez Paulo, qui habitait un appartement un peu plus grand. Ils passèrent une partie de la nuit à discuter de tout et de rien, à boire et à fumer.
Puis Maddie et Ninette rentrèrent, en titubant et en riant, en insultant les quelques rares passants qui traînaient dans la rue. Quand elles furent dans l’appartement, elles se jetèrent sur le lit toutes habillées. Alors, avant de tomber dans un sommeil brumeux, Ninette posa sa tête sur le ventre de Maddie et elles s’endormirent.
Le lendemain matin, elles s’éveillèrent dans un état second.
Elles prirent un café à la hâte et sortirent de l’immeuble.
Soudain, Ninette prit la main de son amie et s’arrêta devant elle.
«Je dois te dire quelque chose, Maddie. Je vais quitter Paris - elle marqua un temps d’arrêt - je vais en Espagne.
Ma mère m’a appelée, mon père est très malade. Alors, je dois retourner là-bas pour l’aider.
Ses deux parents, qui étaient espagnols, tenaient une épicerie à Madrid. Ses grands-parents maternels et paternels avaient fui l’Espagne de Franco et avaient vécu une partie de leur vie en région parisienne. C’est là que son père et sa mère s’étaient rencontrés. Puis tout le monde était reparti à Madrid, laissant Ninette seule à Paris. Si son père venait à mourir, sa mère aurait besoin d’elle pour la soutenir, car elle était leur seule enfant.
Maddie était incapable de parler, les yeux en larmes. Son amie, celle qui l’avait tout de suite aimée, la première fois qu’elles s’étaient rencontrées, l’abandonnait.
Elle comprenait ses raisons, mais de manière tout égoïste, dans sa tête, elle essayait de trouver les bons arguments, pour l’empêcher de partir. Cependant, elle ne trouva rien à dire et se jeta dans ses bras.
— Tu reviendras, un jour? À Paris?
— Je sais pas, je sais pas si mon père va guérir ou s’il va mourir. Tu comprends, ma mère, elle n’a que moi, je peux pas la laisser tomber.
— Oui je comprends, mais moi, je n’ai que toi à Paris.
— Tu oublies Théo! Un type qui t’aime, en plus!
— Ce n’est pas pareil, on n’est pas toujours d’accord…et puis… c’est un mec avec des pensées de mec. Nous, on se comprend et on peut tout se dire.
— Tu dois pas te laisser abattre. Pense aux autres potes, à Nat!»
Ninette essayait de réconforter Maddie, mais elle savait que c’était peine perdue.
Elle l’aimait de tout son cœur et la quitter la rendait triste aussi. Aussi triste qu’elle.
Elle lui dit qu’elle ne partait que la semaine prochaine, le temps de régler certaines choses, et qu’elles passeraient encore quelques moments ensemble, qu’elles se diraient adieu plus tard, mais pas maintenant.
Jean
Maudit soit le jour de ma naissance! Pourquoi ai-je agi ainsi? Était-ce la guerre, abominable, qui pilonne l’âme humaine? Était-ce l’humiliation incessante qui paralyse la conscience? Pourquoi étais-je devenu cet homme que je ne voulais surtout pas être?
Je t’ai sauvée, aimée et puis je t’ai abandonnée.
J’ai eu peur de ton regard, peur des mots que tu allais me dire! Bien sûr, tu ne pouvais pas me pardonner mes actes haïssables. Mes fautes, je les connais, mais comment aurais-je su? Aurais-je pu m’y soustraire? Nous nous aimions tant!
Mon âme souffre au-delà des mots.
À chacune de nos retrouvailles, je me sentais vivant, le corps et l’esprit transportés. Pour si peu de temps cependant. Mais pourquoi parler de ces moments si heureux?
Tout est si loin désormais. Il n’existe plus rien, hormis mon égarement. J’erre, misérable, dans les limbes de ma mémoire et te cherche partout. Quelquefois, il me semble que c’est toi, je te vois, je t’appelle, mais tu disparais et tout recommence.
J’aurais tant aimé connaître encore tes baisers et la chaleur de tes regards. Seul ton souvenir vient me réchauffer et me rappeler que tu as existé.
Et des souvenirs, j’en ai, quelquefois délicieux, souvent funestes. C’est tout ce qu’il me reste. Je me souviens de tout, pour mon bonheur et mon malheur.
Une main invisible m’avait mis dans le berceau d’une riche famille bourgeoise. Mon père m’aima, ma mère m’adora. J’avais déjà un frère, Louis, né trois ans auparavant. Et malgré les tendres baisers que je lui prodiguais, il me haïssait. J’étais pourtant encore dans les linges blancs de mes couches, mais il me haïssait, parce que je lui avais volé l’amour d’une mère et d’un père. J’étais alors trop petit et je ne comprenais pas pourquoi. N’était-il pas aussi leur enfant chéri?
Les années passèrent et je grandis dans sa méchanceté et ses coups bas. Oh! pas suffisamment visibles aux yeux des autres. Je souffris de ses actes malveillants et toujours sournois! J’étais devenu son souffre-douleur pour toutes sortes de raisons inutiles. Quelquefois, je trouvais des animaux morts, dépecés, dans mon lit; d’autres fois, mes doigts découvraient des têtes de serpent ou des pattes d’oiseau dans les poches de mes pantalons.
Je me souviens d’un jour où notre père, de retour de voyage, vint nous saluer. Il me prit dans ses bras, voulut avoir de mes nouvelles et m’embrassa d’un baiser claquant. Puis il se tourna vers Louis, qui n’attendait qu’un signe de sa part pour se jeter dans ses bras. Notre père remarqua son attitude et lui dit que, maintenant qu’il était grand, il était temps qu’il se comporte comme un jeune monsieur et il lui serra la main. Je vis à son visage, qui grimaça de façon étrange, que cette remarque l’avait fâché. Le soir même, j’eus droit aux brimades habituelles, pincements, calottes et écrasement des extrémités. Je pleurai silencieusement, pour ne pas lui donner raison. Je tus cette douleur aussi parce que je craignis qu’en soufflant un seul mot de ces blessures, cela ne rétribuât les mauvais traitements qui reprendraient de plus belle.
Notre père était souvent absent, et je n’aurais pu, de toute façon, m’épancher auprès de lui. Je n’avais donc que notre mère pour me défendre.
Alors que je pensais qu’elle ne voyait pas ces actes mesquins, elle m’appela un matin dans sa chambre :
«Mon Jean, je vois bien que tu souffres et que, tous les deux, vous ne vous entendez pas. Malheureusement, je sens que de mauvais chemins lui sont destinés. C’est un être méchant, qui me cause bien des soucis. Je n’arrive pas à le comprendre. Aussi, je t’en prie, ne le pousse pas à te maltraiter, ne t’en fais pas un ennemi.
— Mère, Louis me tourmente, mais je vois bien que quelque chose le chagrine. Peut-être, après tout, qu’il est plus malheureux que méchant? Ne vous inquiétez pas, lorsqu’il m’attrape, je ferme les yeux, je pense à vous, Maman, et la douleur s’en va.»
Hélas, l’hiver 1835 donna raison à ma mère. Cet hiver-là fut, de mémoire d’homme, le plus rigoureux qu’on eût connu. Il y avait tellement de neige qu’elle enveloppait le ciel et la terre ensemble.
Nous habitions le charmant village de Louveciennes. Comme l’après-midi était clair, Louis proposa à notre mère de m’emmener chasser dans la forêt de Marly, qui longeait une partie du lieu-dit. Je savais qu’il allait me provoquer à satiété et disposer de moi à sa façon, sans craindre le regard d’une mère attentive. Je m’en fichais, la neige m’appelait. Une cinquantaine de mares faisait la joie de la faune et de la flore lors de la belle saison, mais rendait la forêt très humide l’hiver. Nous marchions, dans une neige tellement épaisse et collante que nous finîmes par nous épuiser. Louis se mit en tête de couper des branchages et de construire un moyen de locomotion, afin de ne pas nous enfoncer.
Il décida de grimper à un bouleau et de récupérer les petites branches supérieures. Cependant, sous son poids et celui de la neige, la branche, à laquelle il s’accrochait, céda. Il tomba lourdement dans le sol poudreux qui amortit sa chute. Le couteau, qu’il avait utilisé pour séparer les branches, se planta dans sa jambe. Un flot de sang rouge jaillit dans la neige blanche. Il hurla. Il me cria d’une voix aiguë d’aller chercher du secours. Mais je ne sais pourquoi, le voyant baigner dans cette marée rose qui avançait peu à peu, l’idée me vint de prendre l’écharpe que je portais, et de la serrer autour de sa jambe. Puis je le laissai là. J’essayais de courir, mais cela m’était impossible, tant le sol était lourd, et je priai pour que mon frère fût encore en vie à mon retour.
Louis était inconscient lorsque nous revînmes avec mon père, qui, par chance, était à la maison. Il le prit dans ses bras et l’emporta. Le médecin vint. Il vit l’écharpe enserrée et me félicita pour ce geste qui, dit-il, avait sauvé mon frère. Il ajouta que j’avais été un vrai petit médecin.
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