Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Aucun mot ne vint. Non seulement le tube trachéal l'empêchait physiquement d’émettre un seul son, mais il ne lui vint pas le moindre mot.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 411
Veröffentlichungsjahr: 2016
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
« Il se peut que vous ressentiez exactement la même chose, mais j'ai le sentiment qu'il est très important que je dise que je me considère comme la personne la plus chanceuse qui marche encore sur notre petite planète. Je ne pourrais vraiment pas imaginer passer mon temps autrement que je l'ai fait ce soir. Chaque jour devrait apporter un échange de sourires et de rires, d'amour. À la fin, juste avant de sombrer dans un sommeil profond et paisible, votre cœur devrait être emporté par l'amour ; un amour que vous avez donné et ressenti grâce aux autres. L'amour consiste à fermer vos yeux : pour imaginer l'éclat des visages de ceux qui ont peuplé votre vie, et votre cœur se gonfle de fierté à la seule idée que vous avez eu l'occasion de connaître individuellement chacun d'entre eux. Quelle que soit l'intensité de ce sentiment, il n’est en rien comparable à la tristesse de savoir qu'un jour ils ne seront plus et que même l'éclat de leur visage pâlira. Lorsque les larmes coulent de ces yeux fermés, l'amour que vous ressentez pour eux ne doit pas être mal interprété. Il n'est pas si égoïste de sentir qu'ils vous manquent avant même qu’ils ne soient partis. C'est juste le reflet de l'importance qu'ils ont dans votre vie. Appréciez chaque minute passée avec eux. Et sachez que je vous aime. »
Le 3 décembre 2013
E.L.T.
Le texte a été traduit en français par Danielle Beaugiraud à l’initiative d’Erin Lynne.
"Ma gratitude à Pascale Lebettre qui, par amitié pour moi, a accepté de prendre sur son temps libre pour faire une relecture attentive de ce premier essai de traduction. " DB
Introduction
Chapitre premier Repentir et acceptation
Chapitre deux L’appel
Chapitre trois Leçons à retenir
Chapitre quatre Le cercle sans fin
Chapitre cinq Un autre rond-point
Chapitre six Le cercle brisé
Chapitre sept Le 9 août 2013
Chapitre huit Aucune échappatoire
Conclusion
Trois cents pages blanches, environ trente débuts possibles, et des milliers, voire des millions d'auteurs qui sont probablement tellement imbus de leur travail que la couverture montre une grande photo de leur propre visage, sans rapport avec l'histoire qu'ils ont écrite.
Les larmes montent et cognent à l’intérieur tout au long de leur trajet jusqu'à mon front tandis que je pense à ces pages blanches, et aussi à Candide, ce livre de Voltaire à moitié lu, dont les détails terrifiants me découragent à chaque page d’essayer de terminer ma lecture. L'histoire se déroule dans les années 1750, évoquant un de ces autres débats entre le bien et le mal. Les Bulgares avaient faim et il n'y avait plus rien à manger. Ils retenaient en captivité un grand nombre de femmes, et parmi elles une belle dame. Chaque femme se vit amputée d'une fesse pour nourrir les Bulgares. Des types charmants. Cependant, ils se montrèrent assez bienveillants pour que la jeune beauté qu'ils avaient choisie subisse l'opération sans garder de plaie ouverte. Les autres femmes moururent à cause de l'infection. Un beau visage peut donc vous sauver la vie. L'injustice de la vie 1 !
Le fait que je souffre d’un mal qui semble sorti tout droit de l'époque de Voltaire et ne devrait plus exister de nos jours, du moins pas dans un pays développé – la France est considérée comme un pays développé bien que certains bars n'aient pas de véritables toilettes dignes de ce nom mais juste de simples trous à même le sol équipés d'une chasse d'eau – ampute ma capacité à penser correctement. Je regarde cette capacité s’étioler sur le vert de ma table ronde, pliante, prévue pour deux personnes.
À présent, je me demande, « Bon sang, qu'est-ce que je fiche ici ? Qu'est-ce qui est arrivé à tous mes espoirs et à mes rêves, et que vont devenir tous mes projets ? Quelle était mon histoire ? Qu’aviez-vous besoin de savoir ? »
Regardons les choses en face. Même l'individu le plus cultivé de la planète peut vous paraître ennuyeux. Le professeur ou l'universitaire le plus expérimenté peut trouver difficile par moments de mettre en application avec un étudiant hors norme ce qu'il ou elle a appris ; ou bien il ou elle peut simplement perdre cette compétence. Le type beau, bien bâti, sportif, énergique et absolument irrésistible, bien qu’intelligent, peut tant aimer le son de sa propre voix qu’il va parler trois heures d'affilée sans vous laisser en placer une. L'intellectuelle, ou Mademoiselle-Je-Sais-Tout, comme nous aimons l'appeler mais nous en abstenons, peut faire étalage de son savoir erroné, refusant toute contradiction, ne s'excusant ni n'admettant jamais son manque de connaissances. La dame douce, affable et toujours disponible, dont la belle voix est internationalement connue, peut perdre le contrôle devant une accumulation de tension dont elle fait généralement le déni dans un monde où tout va pour le mieux. Celui dont les centres d'intérêt sont variés, dont le but est d'être disponible pour tous ceux envers qui il éprouve de l'affection et qui sont dans le besoin, peut ne jamais boucler un seul projet à long terme.
L'essentiel est que nous ne faisons tous qu'essayer de nous en sortir, de trouver notre voie. Est-ce la raison pour laquelle vous êtes là où vous êtes ? Vous ne le savez probablement pas. Est-ce que cela vous ennuie que je vous dise que vous ne savez pas ? J’admets que je ne sais pas. Êtes-vous capable d'en faire autant ?
« Tu ne sais pas tout ! », une phrase familière qui m'a été adressée par ceux qui savent tout.
Ça, c'est nouveau. Comme c'est intéressant d'être informée de quelque chose qui réside déjà dans le coin gauche de mon petit cerveau.
« Il se pourrait que je ne sache pas tout, mais je sais que je ne sais pas tout. Cela devrait compenser. » Si la situation avait été différente, j'aurais pu sourire en disant cela. Quand on se connaît bien, on devine exactement ce qu'il faut faire pour rendre la vie infernale à l'autre. Mes parents se font encore subir cela, mais ils restent mariés, heureux et amoureux.
Le soleil printanier d'hier est exacerbé par la couche de nuages d'avril. Il fait froid. Le vent léger... et voilà, ça recommence ; ce n'est pas à la hauteur. Ce n'est jamais à la hauteur. Je pourrais tuer pour avoir la plume de Carlos Zafon et un épais répertoire mental de mots. Au lieu de cela, je suis bloquée ici à regarder encore un épisode de Gilmore Girls, et à observer mon dernier tableau, juste un portrait d'une pseudo Audrey Hepburn. Elle était si fabuleuse sur le dessin et puis il a fallu que je la peigne. Quel gâchis à présent ! J'ai tout gâché. C'est scandaleux. Et elle est placée à côté de mon autre tableau d'une jeune fille qui exhale la tristesse, emprisonnée par des fleurs baignées de rouge, de jaune et d'orange. Le pire c'est que l'une et l'autre font outrage aux toiles blanches – il y en a au moins trois – situées à leur droite. Qui sait ce qu'elles finiront par accueillir, et qui s'en préoccupe ?
Ce temps que j'ai passé seule à me cultiver et à cultiver mes talents est vraiment une réussite totale. En plus, j'ai aussi investi dans mon avenir. Vous diriez qu'il est bien temps de le faire. J'ai déjà vingt-sept ans. Il est assurément grand temps de penser à l'avenir. Et bien à présent, j'ai économisé quelques centaines d'euros. Pas mal, hein ? Cela ne prend pas en compte les deux cents euros d'impôts dus pour l'année dernière qu'il faut encore que je trouve le moyen de payer. En plus, je conduis ma moto sans assurance depuis novembre. Cela aussi coûte généralement environ deux cents euros. Je serai couverte une année entière, donc cela semble correct. De façon générale, je suis cependant en bonne santé, à quelques exceptions près, mais il n'est pas nécessaire d'en parler à présent.
Il y a quelques années, j'ai commencé à organiser des voyages aux États-Unis pour mes étudiants français. Tout a commencé avec Victoria, l'une de mes étudiantes. Avec un petit coup de pouce de ma mère, j'ai rassemblé un groupe de quatorze jeunes et je les ai emmenés avec moi aux États-Unis pendant un mois entier. Par chance, mes parents, ma grand-mère, mon frère et sa femme ainsi que deux amis ont pu les héberger. Cela leur a permis d'économiser beaucoup d'argent et s'est avéré une belle expérience pour tout le monde. L'église baptiste à laquelle appartient mon frère m'a autorisée à me servir de son minibus à quinze places pour que je puisse conduire et ramener le groupe de Newark, dans le Delaware, où ils suivaient des cours à ELI, the English Language Institute. Ils jouaient de la musique dans le minibus, chantaient, discutaient et faisaient les fous. Nous avons créé des liens. Ils me manquent parfois, certains plus que d'autres. C'était l'été 2010. Il se peut qu'ils ne se rendent pas compte combien il était important pour moi de les recevoir là-bas. J'étais un peu à cran de temps à autre, et ce fut aussi l'été où je suivis un stage de moto au Cecil Community College et le dernier été que nous passâmes à Carter Road.
La maison solitaire est maintenant condamnée et envahie de mauvaises herbes qui vous arrivent à la taille. Son souvenir reste une image vivace dans mon esprit ; Gus, un husky sibérien aux yeux bleus, lèche la porte coulissante en verre de la cuisine et fait des grimaces en nous regardant, dans l'espoir que nous ouvrirons et le laisserons se joindre à nous. Il y a Lucy à présent, un berger allemand noir, et elle est adorable. Mais l'arrivée d'un autre ne signifie pas nécessairement l'oubli du premier après sa perte ou son départ.
On ne recherche pas des écrivains de la nostalgie. On ne veut pas être poignardé au cœur par des sentiments de désespoir et de peur. On veut se sentir plein d'espoir chaque jour, donner des encouragements aux autres et rester positif. Qu'est-ce qui ne va pas chez ces gens ? Les choses ne peuvent être fantastiques chaque minute de chaque jour. Soyez plus réalistes. C'est agaçant que quelqu'un vous dise que tout va bien, qu'il n'y a pas de problème.
« Ton problème n'est pas aussi grave que celui de l'enfant qui n'a pas à manger. »
Qui peut dire que ton problème, aussi petit qu'il puisse sembler, ne mérite pas que tu te tourmentes ? Maxence et Vanessa diraient que tout est relatif. Je serais du même avis. Puis on peut être d'accord sur le fait qu'on a besoin de se centrer sur ses propres problèmes et de leur trouver une solution avant de pouvoir aider les autres avec les leurs, d'accord ? Eh bien ! C’est ce que je vais faire.
Quel est mon problème ? Est-ce que je ne fais que chercher un problème sans vraiment en avoir un ? Voyons si vous pouvez réussir à comprendre.
Tout a commencé à l'âge de cinq ans quand on a dit qu'une des deux Erin prenait du retard. Les gamins murmuraient à propos de la pauvre attardée qui redoublerait la classe maternelle. La peur s'installait dans mon cœur qui battait la chamade tandis que je marchais dans les bâtiments en brique de l'école élémentaire en m'inquiétant de ce qui allait advenir de moi. Autant que je puisse me souvenir, aucun de mes proches ne me rassurait. On permettait aux instituteurs de garder le secret par bonté envers celle qui redoublerait.
Ce n'est pourtant pas le premier souvenir que j'ai gardé de cette année-là. Simplement il donnerait le ton des années qui allaient suivre. Mon tout premier souvenir était tendre. Une petite fille m'accueillit lorsque j'entrai dans la salle de classe, m'apprivoisant immédiatement. Heather, je crois.
Si vous n'avez pas saisi, parce que je ne vous ai pas vraiment donné assez d'informations, je suis passée dans la classe suivante avec tous mes camarades de classe, à l'exception de l'autre Erin. Assez étrangement, cela n'aida pas à créer un lien entre les autres écoliers et moi. Je me souviens avoir éprouvé de l'aversion pour presque chacun d'entre eux. Je veux dire que, si je n'ai jamais crié ou ne me suis jamais battue, je ne les trouvais simplement pas très chaleureux. J'étais différente, ou je me sentais telle. Ils ne me comprenaient pas et je ne les comprenais pas.
Il est certain que ma famille ne me comprend pas complètement. Un moment particulier me revient soudain en mémoire. C'était Thanksgiving et ce serait un Thanksgiving tout à fait spécial. Une de mes tantes disposait de cette superbe demeure au sommet d'une falaise, plus haute que celle de Cassis, j'en suis sûre, où elle travaillait comme chef cuisinier.
– Erin ! ERRRRINNNNNNN !
Lorsque ma mère hurla mon nom avec frénésie, je tournai la tête et levai les yeux depuis le bas de la falaise où j'étais assise. Juste avant ce moment, j'avais envisagé la manière dont je rattraperais ma chute si elle venait à se produire. Cela ne me mettait vraiment pas en état de choc. Tout au bout, il y avait un bel arbre à l'aspect légèrement moelleux juste un peu en dessous, et si je tombais, je pourrais toujours agripper une branche sur le parcours de ma chute. Sinon, bien sûr, il y avait quelques buissons et j'avais récemment appris comment positionner mon corps lors d'une chute de cheval, donc ce serait à peu près la même chose, pas vrai ?
Les choses avaient tourné comme elles le faisaient toujours : c'était bruyant. Chacun se battait pour être le centre d'attention. Nous étions une vingtaine de personnes environ et le volume sonore avait atteint un niveau extrêmement élevé qui suscitait l'agacement. Elle demeurait très impressionnante cependant, cette belle maison située tout en haut de la falaise qui surplombait la baie de Chesapeake ou bien le fleuve Susquehanna. J'avais environ douze ans, il est donc difficile de m’en souvenir exactement ; essentiellement parce que j'échappais constamment à la réalité pour vivre dans mon imaginaire.
Je ne me souviens pas de la nourriture, bien qu'elle ait dû être succulente. Cependant, le souvenir d'escalades et de descentes de la falaise, d'un rocher à un autre, jusqu'à trouver l'emplacement parfait pour mes petites fesses de douze ans, reste vivace dans mon esprit.
Ça, et la grande piscine dans la cour qui, si elle n'avait été vide et couverte d'une substance visqueuse qui s'était accumulée au cours des ans, n'aurait pas servi à grand-chose par un jour de novembre, tout au moins dans le Maryland. Mais passer l'été en ce lieu serait amusant.
Pas de livre, pas de musique et complètement seule, j'étais assise à envisager ma chute, comme mentionné plus haut, tandis que je regardais en bas vers la rivière, sentant le vent d'automne agréable et frais. Vous savez, quand vous fermez les yeux et sentez le soleil frapper votre globe oculaire comme un laser, et que c'est chaud et relaxant ? C'est ce que je ressentais, comme quelqu'un qui masse vos tempes quand vos lentilles de contact sont vieilles d'un an et que vous forcez sur votre vue depuis des mois. Fabuleux.
Curieusement, certains de mes souvenirs préférés sont ceux que j'ai partagés avec moi-même. Par exemple, les moments où je m'allongeais, le dos sur l'herbe moelleuse, sur une petite colline à côté de l'enclos où broutait ma jument pur-sang, SweeTart. Les rayons du soleil sur mes yeux. Un autre jour d'automne, pas froid, pas chaud, tout simplement parfait ! Un champ de course, qui était toujours bien tenu et qui servait pour les courses de trot attelé, entourait son enclos ainsi qu'un autre. L'un des pensionnaires avait proposé de me donner des leçons une fois, et c'est vraiment malheureux que je n'aie pas profité de cette occasion.
Un souvenir plus récent, qui ne fait pas partie des moments de solitude de l'enfance, se révèlerait être l’un des meilleurs dimanches que j'aie jamais vécus. C'était l'été 2011 et j'étais déjà rentrée en France. Quant aux conditions météorologiques, car au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, c'est un des aspects les plus importants de la journée, ce dimanche remportait haut la main la palme de la plus belle journée ensoleillée. Ainsi, je m'emparai de ma bicyclette et j'allai faire une promenade d'à peu près une heure à Sugiton, une des calanques à côté de l'université de Luminy située à environ quatorze kilomètres de mon studio. C'est une histoire que je raconterai une autre fois.
Bon, je vais faire court. Après être arrivée à l'université et avoir cadenassé ma bicyclette, j'achetai et mangeai un sandwich au snack, qui est en France une sorte d'échoppe mobile, installé devant l'université. Puis je descendis à pied vers la mer, une marche d'environ vingt-cinq minutes, installai ma serviette sur un rocher parfaitement plat, m'assis, sortis un livre et commençai ma lecture avec vue sur la mer, juste sous mes yeux. La chaleur intense m'amena à faire un plongeon. Comme un homme incroyablement beau qui vous fait de l'œil, qui vous séduit, la mer m'appelait à elle. Tandis que je me laissais flotter et que je levais les yeux vers le ciel, je remarquai un garçon qui marchait près de mes affaires, ou plutôt il passait pour regagner l'endroit où il s'était installé. Cela me préoccupait, donc je sortis de l'eau pour reconquérir mon territoire.
Plus tard, je remontai, repris mon vélo, et rentrai chez moi. Il était environ neuf heures du soir quand j’arrivai. Regardant dans mon sac à dos en cuir marron, je remarquai que mon portefeuille Fendi était manquant. Je secouai le sac, le tournai à l'envers, palpai le moindre recoin, et en vint à la conclusion que quelqu'un devait avoir volé mon portefeuille.
Je fis annuler toutes mes cartes cette nuit-là et allai au poste de police le jour suivant pour déposer une plainte. Deux semaines plus tard, je retrouvai mon portefeuille dans le même sac à dos.
Mais cet événement est plus récent. Certains de mes souvenirs d'enfance les plus chers concernent les lectures que me faisait ma mère d'une adaptation pour enfants d'Oliver Twist de Charles Dickens. Qui a en tête qu'il est né en 1812 ? J'avais toujours eu l'impression que Dickens appartenait à une époque plus ancienne. Les parents ne lisent pas assez d'histoires à leurs enfants. Il y a un sérieux défaut d'échanges culturels dans nos relations. Les gens débattent de sujets sans avoir une pensée constructive ou des preuves concrètes.
Je me considérerais bien malheureuse si je n'avais pas eu l'occasion d'apprendre à lire et à écrire, ainsi je peux caracoler dans l'univers de L'Attrape-Cœur de J.D. Salinger et déprimer presque jusqu'à aller me noyer quand je lis les Hauts de Hurlevent d'Emily Brontë.
Je refuse, mon cher ami, de cesser de vivre à travers ces histoires qui touchent plus d'aspects de ma vie et de la tienne que tu ne pourrais jamais l'imaginer. Cela fait partie de moi, comme la musique fait partie de toi. Ton Bob Marley, qui mérite d'être cité, et ses semblables représentent pour toi ce que sont pour moi Fitzgerald, Hemingway, Zafon et d'autres. Ils touchent ton cœur, ton âme et ton esprit comme les histoires me touchent.
La première fois que je me rappelle qu'un garçon m'ait vraiment plu, c'était en CE2. Tout le monde l'appelait Tête de Pastèque, y compris mon frère, qui va avoir un petit garçon avec sa femme. Ils l'appelleront Zekial, et Zeke comme diminutif. L'expression « on récolte ce que l'on sème » pourrait conduire à ce qu'on le taquine en l'appelant « Zeke le Geek ». Espérons qu'il ne tiendra pas de mon père, de ma sœur et de moi et qu'il n'aura pas besoin de lunettes. Ce sera un petit gars marrant et il saura résister aux moqueries. Peut-être que dans vingt ans il saura opposer un argument à ce que je viens d'écrire.
Quoi qu'il en soit, Tête de Pastèque ne s'intéressait pas à moi, même si nous nous entendions très bien. C'est curieux, parce qu'à un âge aussi tendre il fallait faire partie de la bande qui était « dans le coup », sinon personne ne se rendait compte de votre existence. As-tu remarqué que j'ai employé « sinon ». C'était pour toi. À un âge aussi tendre, j'avais déjà décidé que la bande « dans le coup » était ridicule et me faisait perdre mon temps. J'ai quelque peu modifié mes sentiments sur ce point, bien que la haine pour les bandes « à la mode » s'attarde dans mon système respiratoire. Y a-t-il autre chose qui s'attarde dans mon système respiratoire, et ailleurs ? Je me pose vraiment la question.
Il est environ deux heures du matin ici dans mon petit appartement du Vallon des Auffes à Marseille, en France. La lumière des lampadaires de la rue éclaire mes fenêtres. Il n'y a absolument aucun bruit venant de l'extérieur, seulement mon ordinateur portable qui émet un son fatigué. Comme mon appartement est adossé à la rue d'Endoume, une rue plutôt animée qui descend vers la Corniche face au quartier paisible de Malmousque, j'entends souvent des voitures et des motos qui passent à vive allure.
J'ai pris la mer, ou tout au moins le bord de la mer. La brise légère et suave demeure le commencement de chaque moment de beauté parce que c'est elle qu'on ressent. Me voici à nouveau ici, à regarder le bleu profond de la Méditerranée, sentant de temps à autre le geste d'un être particulier qui caresse ma chevelure, mais personne n'est présent. Le ciel qui émet la lumière la plus radieuse, la plus naturelle, recèle une plénitude, une complétude qui échappe à la compréhension de l'homme. Ce n'est pas seulement beau, c'est réel. Encerclant la lune, brille une nuance plus claire du bleu auparavant assombri par le départ du soleil. On ne sait pas réellement comment c'en est venu à exister, pas réellement, mais c'est l'une des rares certitudes que l’on puisse avoir.
Est-ce que tu vois cela ? Un ciel de nuit clair, imité par la mer au-dessous de lui. Il n'a pas demandé à être admiré ou interrogé, mais c'est quand même ce qui se passe. Et là, dans le silence de cette heure tardive, je suis remplie du désir de lever le bras, comme s'il s'agissait d'attraper un verre dans le placard de la cuisine, et de pincer la lune entre mon index et mon pouce pour la descendre à mon niveau, juste contre mes lèvres tendres, l'embrasser et la poser sur mon cœur l'espace d'une seconde avant de la remettre à sa place. C'est peut-être farfelu... C'est peut-être même ridiculement stupide, mais elle est bien là, cette envie de l'impossible. Peut-être que si c'était possible ce ne serait plus l'objet du désir.
Cela signifie que c'est vendredi matin et le début d'encore un autre week-end. La soirée devrait être calme car il n'y a rien qui soit vraiment prévu, mais samedi soir devrait s'avérer digne de ce nom. Il y aura un barbecue chez un ami juste en dehors d'Aix-en-Provence. On sera une vingtaine et on terminera certainement la soirée en allant danser au centre-ville. Le garçon que je voyais ces dernières semaines m'a libérée de tout engagement, comme je l'espérais, consciemment ou inconsciemment, et je serai libre et ouverte aux propositions. Pourtant, la seule chose que je peux espérer, c'est d'apprécier ces moments avec tous mes amis et de lâcher tout le stress et la colère qui s'étaient accumulés au cours des quelques derniers mois.
Et c'est ainsi que l'histoire commence.
1 Les italiques sont la retranscription de passages en français dans le texte original.
Le silence était tapi dans chaque recoin de la pièce. Volets parfaitement clos, pourtant elle apercevait un rai de lumière à travers les fissures. Allongée à demi dénudée à côté de son hôte, un beau garçon de vingt-cinq ans que sa propre douleur avait empêché d'agir comme le ferait un homme du monde, elle entendit son réveil sonner huit heures trente dans la pièce voisine.
Elle se leva d'un geste vif et irréfléchi, courut sur la pointe des pieds jusqu'à son sac et arrêta l'alarme de peur d'éveiller ceux dont les corps ivres jonchaient le sol de la maison. Elle allait et venait, vêtue seulement de sa culotte élastiquée de chez Victoria's Secret. Pendant un instant, elle avait oublié où elle se trouvait et ce qu'elle faisait. La question simple et légèrement nocive qu'il lui avait posée la nuit dernière, demandant pourquoi elle était encore là, revint lancinante cogner dans sa tête et sur ses lèvres sèches. Ses amies étaient déjà rentrées chez elles, laissant seulement ceux qu'elle venait de rencontrer la nuit précédente.
Que faisait-elle encore là ? Pourquoi était-elle restée ?
Après avoir arrêté le réveil, elle se blottit à nouveau sous les couvertures près de lui, un lui qui n'était pas à elle, un lui souffrant et qui n'avait pas vraiment souhaité sa compagnie, là où sa compagnie semblait être.
Les choses prenaient bonne tournure. Ils avaient tous réservé dix jours en juin qu'ils dilapideraient en Corse. Huit à dix amis boucleraient leurs bagages, sauteraient dans une voiture et partiraient en bateau. Et elle, inévitablement, suivrait en moto. Ils se dirigeraient ensuite vers l'île qui les attendait dans un halo d'anticipation et de joie estivale. C'était ça leur plan.
Quelques minutes plus tard, se sentant mal à l'aise et attirée par le temps engageant, elle se faufila à nouveau hors du lit avec précaution pour ne pas le réveiller et elle s'habilla. La maison entière était assoupie dans le calme et le silence, tout comme ses occupants, et une fois qu'elle eût réussi à ouvrir la porte, elle laissa derrière elle les résidus de la nuit qui avaient été épongés partout sur le sol et avaient éclaboussé les murs.
Son esprit ne parvenait pas à comprendre comment les autres pouvaient rester dans les bras de Morphée, se privant de la vue de l'air matinal qui superposait ses teintes au décor de cette propriété campagnarde. Son corps, pourtant, saisissait sans mal le besoin physique de demeurer immobile. Le niveau d'alcool en elle balançait d'un pied à l'autre et son lecteur MP3 hurlait Everyone Wants to Rule the World tandis qu'elle s'attaquait aux trois kilomètres qui la ramèneraient vers le centre d'Aix-en-Provence. Suivant la voie qu'ils avaient empruntée la nuit précédente, elle longeait le chemin de Repentance2, tout en traînant dans la main gauche sa grosse veste de moto qui pesait plus de deux kilos et en balançant son sac de l'autre. Le soleil lui vrillait les tempes mais c'était à peine si elle s'en rendait compte. À un moment donné, elle sentit l'envie irrépressible de boire quelque chose, n'importe quoi ! Elle continua à avancer sans se presser jusqu'à ce qu’elle fasse mouche.
Elle descendit en trottinant la rue Portalis, où elle avait vécu en 2007 avec l'une de ses plus proches amies de Californie. Ofir, originaire du Salvador, avait franchi les différentes étapes pour devenir citoyenne américaine. Elle envoya un message rapide à Ofir pour lui dire qu’elle pensait à elle et poursuivit son chemin. Il n'y avait pas de marché installé en face du palais de justice ce matin-là, un dimanche, ce qui était légèrement décevant mais sans doute pour le mieux. Les marchés ont tendance à abriter des multitudes de gens pris dans des discussions animées, des enfants qui crient, braillent ou se contentent de jouer ensemble ; un réconfort qui virerait à l'aigre par un matin comme celui-ci.
Bien que ce ne soit pas nécessaire, elle emprunta le passage aux airs de tunnel qui mène au cours Mirabeau, l'artère principale et grouillante d'Aix. Elle aurait dû prendre en vitesse une tranche de pizza chez Pizza Capri ; c'est ce qu'ils auraient fait. Mais cela aussi était un moment bien gardé, pris dans les glaces du passé ; le goût avait autant de saveur qu'autrefois, mais la compagnie d'alors n'était plus là.
Un léger soupir et la voilà repartie. Cette fois, il était judicieux d'acheter un soda, et elle sentait un peu la faim. Elle prit une rue réputée pour ses snacks qui vendent d'excellents sandwiches, sans doute vieux d'une semaine. Dans toute la rue, seul un snack était ouvert, qui se signalait par son sol jonché de résidus de kebabs au poulet. Et puis, il y avait un Subway. Ce dernier la tentait. Elle jeta un coup d'œil à la vitrine et ses yeux captèrent un instant ceux du vendeur. Sa chevelure sombre et son beau visage sévère l'amenèrent à s'interroger sur ses motivations. Elle poursuivit sa route. Mais le besoin impérieux revint deux minutes plus tard et elle ne put résister. À la descente d'une rue perpendiculaire, il y avait déjà un client dans la boulangerie dont elle franchit le seuil. Puis elle commanda un coca et un sandwich tout prêt qui ne laisserait pas sur ses vêtements l'odeur artificielle d'un fast-food.
Au moment même où elle payait, elle entendit un cliquetis métallique tandis qu'elle déposait son sac sur le sol. Elle paya, sortit, et une fois dans la rue posa toutes ses affaires. À nouveau, elle entendit le bruit du métal. Après avoir pris une gorgée de coca, elle jeta un coup d'œil dans son sac et trouva l'antivol qu'elle avait oublié d'attacher à sa moto la nuit précédente. Elle en eut le souffle court.
À ce moment-là, l'alcool commença à reprendre le dessus et elle se sentit faible, chancelante. Elle pensa aux autres qui réparaient les outrages qu'ils s'étaient eux-mêmes infligés, et elle pensa que ce n'était pas une si mauvaise idée. Puisqu'elle avait garé sa Yamaha grise YBR 125 chez son amie Kelly, elle lui envoya un sms. Puis elle en vint à la conclusion qu'elle ferait mieux de rester calme. Les gens semblaient particulièrement heureux ce matin-là, si bien qu'elle espérait que tout irait pour le mieux.
Le trajet de retour dans la navette Aix-Marseille, le numéro cinquante, lui donna l'impression qu'elle avait rêvé et qu'elle venait de reprendre contact avec la réalité, ce qui bien sûr n'était pas du tout le cas. C'était le premier dimanche d'avril et la journée avait un goût d'été. Puis elle sourit et rit en elle-même, tandis qu'elle était assise seule sur le siège raide. Un autre jour de soleil radieux, seule.
Elle pensa à lui comme elle le faisait toujours, incapable de s'en détacher ; celui qui avait été sien, celui qu’elle avait observé à peine entré dans l’âge adulte, avec son corps juvénile, puis plus tard avec la robustesse de ses traits virils, celui qui avait choisi de la blesser encore et encore, celui qui était là, puis qui disparaissait. C'était le genre de journée qu'ils auraient passée à faire un barbecue au bord de mer, au pied d'une falaise, juste tous les deux, à écouter de la musique, à parler, à boire, à fumer et à faire l'amour. Voilà les instants qui lui manquaient. Il serait sûrement là-bas, à « son » endroit, qu'elle en était venue à appeler le leur, et il ne serait pas seul. Il était rare qu'il soit seul.
Peut-être devrais-je manger, pensa-t-elle. Bien qu'elle ait perdu l'appétit, elle mangea le sandwich de la boulangerie, un double sandwich jambon, œuf, fromage, avec de la salade et de la tomate, dans un pain pita. Dès que la navette fit son entrée dans la gare Saint-Charles, elle en descendit d'un bond, n'étant plus mue que par « le simple désir que suscite le soleil de se rendre quelque part » et se mit en route pour se rendre à pied chez son amie Kelly, avec le solide espoir de revoir sa moto.
Depuis le haut du grand escalier de la gare, spectacle plutôt imposant lui aussi, elle laissa plonger son regard sur les marches et sur les gens, puis leva les yeux vers le ciel bleu et dégagé qui irradiait sa chaleur. Elle sourit et sautilla jusqu'en bas. L'espace d'un instant, chaque chose et chaque être suscitèrent un sourire sur son visage, lui paraissant incroyablement magnifiques. Elle rit doucement en passant à côté de deux mèches de Barbie, de toute évidence arrachées à leur propriétaire. La ville était en effervescence, en bas vers le port et dans toutes les directions. Son corps tremblait toujours. Elle pensa qu'il était étrange qu'elle se sente salie alors qu'elle n'avait rien fait de si terriblement répréhensible. D'où venait cette impression de culpabilité ? Oh, elle le savait bien !
Approchant le parking de la place, elle repéra sa moto, dont la couleur n'avait pas changé et à laquelle aucun nouveau dégât n'avait été infligé.
« Parfait », dit-elle à haute voix, et elle démarra, ses affaires rangées dans le top case et sa veste marron Pepe Jeans ouverte. Cela aussi était un cadeau qu'il lui avait offert, en ayant dûment soulagé son négligent propriétaire qui avait commis l'imprudence de la laisser derrière lui. Elle s'arrêta brièvement chez elle pour y déposer sa lourde veste de moto et son sac, puis se rendit au supermarché le plus proche pour prendre une bouteille d'Orangina rouge qu'elle n'avait jamais goûté.
Depuis l'A55, elle bifurqua au niveau de l'Estaque, et poursuivit jusqu'au Rove, puis elle prit la direction de Niolon et continua à rouler jusqu'à Carry-le-Rouet. Elle avait décidé de se rendre dans un endroit où elle ne s'était jamais rendue avec lui. Et de fait, elle n'était jamais allée à la plage elle-même – de l'autre côté, oui, mais pas sur la plage même. Alors, elle cadenassa la moto et se dirigea vers le Beach Café, sous le soleil exactement. Son corps tremblant avait l'envie soudaine de fondre en larmes mais au lieu de cela elle s'assit et commanda un café. Puis elle se mit à lire Agnes Grey. C'était son quart d'heure Brontë, un moment où elle sentait que sa propre vie la destinait à une fin légèrement moins dramatique que Les Hauts de Hurlevent.
Ses yeux étaient brillants, pas tant à cause de la tristesse que parce qu'elle avait dormi sans quitter ses lentilles, et pourtant elle pouvait encore voir la file de voitures à un kilomètre de là. Sur le toit d'une voiture deux portes à la modernité banale, d'un gris sale et indéfini, se trouvait un kayak jaune aux bords d'un vert décoloré. Son esprit vacilla encore une fois vers lui et la tristesse finit par la submerger. Ses mains mal assurées se mirent à trembler imperceptiblement. Une vapeur transparente émanant des moules frites de la table voisine flottait dans l'air, et une nausée monta en elle qu'il lui faudrait surmonter.
Chacun des enfants Brontë était mort jeune. Elle comprenait que dans les années 1800 une mort précoce était la norme, mais elle ne pouvait s'empêcher de se sentir triste pour eux. Et en même temps, tandis qu'elle écoutait la chanson White Flag de Dido, elle en vint à la conclusion que leurs brèves existences avaient été si pleines et accomplies qu'en réalité tout était bien. Une fois qu'on a tant fait, il n'y a sûrement pas de raison de s'attarder assez longtemps pour devenir une charge.
« Il se peut que les maisons de retraite créent des emplois », pensa-t-elle en poursuivant son monologue, « mais les personnes âgées qui y résident n'ont pratiquement rien à faire. Elles vivent et respirent dans une zone confinée dont l'odeur est celle de l'intérieur d'un hôpital, et qui en a aussi l'apparence. Soit elles n'ont pas d'enfants ou d'autres parents, soit on les laisse seules presque chaque jour sans beaucoup de visites. Au moins les filles Brontë n'ont pas eu à subir cela. Quel dommage pour Anne, dont le travail était méconnu du fait du succès d'Emily. Et de fait, il était impossible de ne pas admirer le travail d'Emily sans considérer celui d'Anne comme quantité négligeable. Cependant, Emily est morte sans même savoir que son œuvre remporterait un tel succès. Je suppose que cela ne lui importait pas trop pourtant. »
Les deux hommes avec leur chien au visage de poupée et aux yeux en forme de boutons, un american Staffordshire terrier, avec une tête d'une longueur démesurée, qui s'étaient tenus assis à une distance d'environ cinq cents mètres, avaient disparu sans laisser la moindre trace de leur passage, et il y avait à présent beaucoup plus de gens dans le café, certains qui passaient commande et d'autres à qui on servait leurs moules frites, carpaccio, tartare et autres mets. Tandis que la serveuse courait dans tous les sens, la jeune fille pensive porta le regard sur son index gauche dont l'articulation souffrait d'une blessure, ayant été tranchée par un os ou un couteau à steak au cours du barbecue de la veille. Puis elle surprit la conversation d'un groupe de quatre Français assis à sa droite.
– Oui, mais bon ! Il faut demander en premier. C'est quand même un restaurant.
Bien sûr, elle pensa immédiatement qu'ils faisaient référence à elle, qui s'était plongée dans un océan d’interrogations et de méditation. Elle était assise derrière sa tasse de café vide et la bouteille d'Orangina Loca, une boisson pétillante au goût de fraise qui contenait une pulpe savoureuse, irrésistiblement alléchante. Nouvelle venue dans la gamme Orangina, cette boisson n'était pas facile à trouver. L'étiquette même de sa bouteille restait étrangère dans les cafés et restaurants. De toute évidence, elle avait été achetée ailleurs. Soudain, elle sentit un besoin désagréable d'en commander davantage. Elle fit signe à la serveuse.
– Excusez-moi Madame. J'aimerais bien manger, dit-elle en français, certaine que sa prononciation avait visé juste à chaque fois, et si ce n'était pas le cas, elle s'en moquait complètement.
Il était déjà quatorze heures trente, mais elle n'avait pas vraiment faim, si bien qu'elle attendit patiemment en lisant. Environ vingt minutes plus tard, la serveuse se libéra, prépara la table et disposa les couverts, nota sa commande, une pizza Corsica, l'une des meilleures pizzas avec des figatelli, de la mozzarella et du fromage de chèvre sur une sauce tomate faite maison. Elle dévora en cinq minutes sa pizza corse.
Un bref épisode de fatigue la submergea et cela faisait déjà un moment qu'elle s'était abandonnée à la caresse délassante du vent. Elle médita un temps pour savoir si oui ou non elle descendrait à la plage et s'assiérait sur le sable. Il devait y avoir du sable. Elle avait jeté un coup d'œil avant d'arriver au café un peu plus tôt, et ne pouvait se souvenir.
- Quelle fatigue épouvantable, murmura-t-elle. C'est maintenant ou jamais. Quelque chose va lâcher. Ce mode de vie n'est pas bon. La nuit dernière était plaisante. Il y avait tant de monde, et tous ces gens étaient intéressants, gentils, sympa. Mais pourtant...
Au cours des cinq dernières années de sa vie marseillaise, elle avait trouvé assez difficile de nouer des liens avec les Français qu'elle avait rencontrés. La plupart d'entre eux restaient dans leurs petits cercles et ne partageaient pas son intérêt pour des conversations amenant un échange culturel et ils se montraient très sceptiques. Plus tard, elle comprendrait pourquoi.
De tout son être elle refusait des pensées aussi négatives. Rien ne l'empêcherait jamais plus d'accueillir chaque nouveau jour avec enthousiasme et comme un accomplissement. S'éveiller avec un sentiment de satisfaction devant le jour qui n'est pas encore commencé doit être possible.
La fumée de cigarette de l'homme à sa droite venait polluer sa table, la rendant un peu nauséeuse. Il était peut-être temps d'abandonner Agnes Grey, de finir les dernières gorgées de son café froid, et de rentrer chez elle. Un sentiment de vide lui inondait le cœur. Elle ne pouvait imaginer une bonne raison de rentrer dans un studio vide ne contenant rien d’autre que des biens matériels. Mais c'est alors que la brise s'enroula à nouveau autour de sa tête lourde.
« Peut-être une petite sieste sur la plage alors ! » se dit-elle.
– J'aimerais payer et partir, dit-elle à l'homme qui se tenait derrière le comptoir, essuyant avec un torchon des verres qui venaient d'être lavés.
– La Corsica et un café, c’est ça ?
– Deux cafés, corrigea-t-elle.
Il entra le montant sur la machine, puis fit glisser celle-ci vers elle de l'autre côté du comptoir. Elle inséra sa carte et tapa son code personnel.
Les mots « code bon » qui s'affichaient sur l'écran signifiaient que la transaction se passait bien, donc il lui rendit sa carte. Elle dit au revoir et passa la porte en vacillant, plus épuisée qu'auparavant.
– Au revoir, jeune fille, lui cria calmement la serveuse. Elle répondit avec la même gentillesse et partit.
Hemingway aurait dû venir dans ce coin de la France. Il aurait sans doute eu une opinion bien différente de l'hospitalité française telle qu'elle se manifeste dans les transactions financières. La jeune fille n'avait pas laissé un centime de plus que ce qu'elle devait, et pourtant elle avait été traitée gentiment.
D'un autre côté, cela ne fait jamais de mal dans ce monde d'être une femme. Cela lui rappela le souvenir d'un moment lors de l'année précédente où elle était montée à Paris avec Puy, son amie thaïlandaise. Puy n'avait pas vu son père depuis des années, si bien qu'elle partit passer la journée avec lui. Pendant l'absence de Puy, elle se rendit dans un café au coin de la rue où se trouvait l'appartement de leur ami Maxence.
Le souvenir de ce café parisien évoqua l'image des quatre tasses à café vides avec leur inscription « café Richard ». Elle avait consommé les cafés, empilé soigneusement les tasses et les avait poussées sur le côté. Le café est sensé dynamiser ; pourtant, après la consommation d'alcool de la veille, son effet s'évapora dès que le liquide chaud toucha sa langue délicate.
Oh, cette nuit d'avant. C'était une nuit comme n'importe quelle autre et qui aurait pu évoluer de la façon habituelle. L'appartement, qui n'était pas si petit pour un appartement parisien, mais n'avait pas non plus les dimensions d'une maison de campagne, jouissait d'une vue extraordinaire sur une sorte de mini canal, naturellement vide, qui ressemblait à la paroi bleue d'une piscine sans eau. Il était entouré de plusieurs buissons, d'arbres et de plantes, et il se présentait comme une cour. Peut-être ne se situait-il pas tout à fait au centre. Il était tard ou tôt, selon la manière dont on considère les choses, et la soirée s'était écoulée à boire, marcher, parler et à faire la queue au club Java. La musique qui venait de l'intérieur du club tandis qu'ils faisaient la queue donnait le ton et alimentait les conversations. Tout commença dans la file d'attente du Java avec la question ô combien philosophique : « Qu'est-ce que la vie ? »
Elle, son amie Puy et les deux garçons qu'elles avaient rencontrés au dernier bar n'étaient pas encore prêts à renoncer à tout espoir en entrant dans le club. Alors elle demanda à chacun d'entre eux ce que la vie signifiait pour eux. Elle annonça qu'ils n'avaient droit qu'à une seule phrase pour formuler leur réponse : la vie est courte, la vie n'est qu'un centre commercial, la vie, c'est sortir et prendre du bon temps, enfin, la vie consiste à rencontrer autant de gens que possible pour des échanges culturels et philosophiques. La conversation se poursuivit plus tard à l'appartement des garçons. Tandis que la bouteille à demi pleine de chardonnay éblouissait les nouveaux amis, elle demanda si quelqu'un se souvenait de ce qu'elle avait répondu. Un des garçons entreprit de donner sa propre réponse, en la modifiant. À ce point, elle lança une attaque verbale et amicale, soulignant qu'il avait mélangé sa définition avec la sienne sans vraiment répondre à sa question. Son amie soutint son affirmation et il apparut que Puy avait la tête inclinée et fermait les yeux.
Quand quelqu'un demande « Qu'est-ce que j'ai dit ? », pourquoi les gens répondent-ils en donnant leur avis ? On devrait répondre « Tu as dit… » Comment est-il possible d'être si centré sur ses propres opinions que, sans penser à mal, on ignore complètement ce que l'autre a dit ? Un échange n'en est pas vraiment un si tout ce que l'on entend est sa propre voix. Trois heures durant lesquelles une seule personne s’écoute parler, voilà une situation qui n'a rien d'idéal !
Et tandis qu'elle était assise dans le café parisien, se repassant en mémoire tout ce qui s'était produit la nuit qui avait précédé les quatre tasses de café, la brise balaya son esprit et lissa son visage où apparut un petit sourire tandis qu'un message tout simple et délicieux était subrepticement glissé sous une cinquième tasse de « café Richard ».
Un café offert car vous avez de très jolis pieds.
Un serveur adorable lui avait offert un café alors qu'elle était assise à écrire, occupant l’une de ses tables durant des heures, vêtue d'un simple haut, d'une jupe en jean et de sandales. Qu'est-ce que la vie sinon cela ? Être celui qui a changé la vie de l'autre pour la rendre meilleure, lui offrant un moment de tendresse à chérir pour toujours.
Elle était en route pour la plage. C'était dans la même direction que l'endroit où elle avait garé sa moto. Des enfants charmants jouaient ensemble sur le sable, dans l'eau, et sur une grosse branche d'arbre qui jonchait étrangement une plage dépourvue d'arbres. Une fille qui devait avoir vingt-trois ans était étendue parallèlement à son homme, qui était à demi nu. Elle avait un bras en travers de sa poitrine et ses yeux ne quittaient pas les siens.
Elle sourit et poursuivit son chemin.
Au bord de la zone réservée à la baignade, on voyait des surfeurs dont les planches étaient extraordinairement imposantes pour l'usage qu'ils en avaient, glissant d'un côté à l'autre de la plage. Leur unique objectif était d'attirer l'attention. Il y avait des lettres ou des mots imprimés sur les voiles, mais ils étaient trop loin pour que ses yeux fatigués puissent les lire.
Elle descendit une petite volée de marches qui menaient à la partie la moins fréquentée de la plage, grimpa en haut de l'un des rochers et se laissa glisser au sol. Il y avait un homme aux cheveux longs d'un blond foncé comme les siens qui se tenait assis pas très loin sur sa gauche, et avec lequel elle échangea quelques regards. Une femme descendit ensuite les escaliers avec sa fille et s'assit au pied des marches, ignorant l'existence de la vaste étendue de plage. Elle disait à sa fille d'arrêter de grimper sur les rochers et de jeter des galets. Peut-être cette femme trouvait-elle étrange de la voir installée au sommet d'un gros rocher avec ses bottes, ses collants et en jupe. Lorsque la mère réprimandait son enfant, elle lui jetait un regard pour lui signifier sa désapprobation devant une telle interdiction, et elle se rendit compte que l'homme aux cheveux longs faisait la même chose. À un moment, ils échangèrent un sourire de connivence.
Encore quelques minutes s'écoulèrent. Elle regarda vers la mer, puis baissa les yeux vers ses bottes, et ce fut alors qu'elle remarqua un cœur parfaitement formé que les éléments naturels avaient sculpté dans le roc à l'endroit où elle était assise. Cette découverte envoya des vagues de chaleur qui réchauffèrent ses membres et elle pensa, l'espace d'un instant, que peut-être quelqu'un la protégeait après tout. Peut-être un jour retrouverait-elle vraiment l'amour.
Un soupir s'échappa de ses lèvres caressées par la chaleur du soleil. D'un pas nonchalant, elle s'aventura vers sa moto pour rentrer chez elle. Rien de raisonné dans cette décision ; elle ouvrit le cadenas, mit toutes ses affaires dans le top case, enfila son casque, démarra le moteur et partit sans mettre en route son lecteur MP3. Elle roulait en silence et l'esprit vide, tandis que l'après-midi finissante exigeait davantage de chaleur. On se sentait bien. On se sentait à sa place.
Avant de se diriger vers son domicile, elle s'arrêta chez son amie Kelly. Elle l'avait appelée pendant qu'elle était à Carry-le-Rouet et elles firent le projet de profiter encore ensemble du temps printanier. Un coup de fil d'une amie peut devenir banal au point qu'on en oublie parfois la valeur. Elle était pleinement reconnaissante de cet appel et de la pensée qui l'avait motivé.
Le temps a la capacité incroyable de gommer la distance, proche ou lointaine. Elle frissonna sous le poids du corps du temps étendu sur elle, lui donnant l'impression que tous les événements antérieurs s'étaient déroulés il y a si longtemps que les mots non prononcés entre elle et un autre venaient à elle comme un chapitre ultime, ou la fin d'une lecture passionnante qui vous laisse avec les questions « et ensuite ? » ou bien « mais pourquoi ? »
Enfin chez elle, elle mit en route un épisode de Gilmore Girls. L'histoire met en lumière non seulement le combat d'une femme à la fin de son adolescence pour trouver un emploi afin d'élever son enfant, mais aussi des conflits familiaux et un besoin de maintenir des liens forts malgré les désaccords. Elle pensait que cette série télévisée devait avoir été écrite par l’une des femmes les plus intelligentes de son temps. Tandis qu'elle lui rappelait sa maison, sa famille et sa jeunesse, elle s'en servait principalement comme d'un outil et comme un guide de développement intellectuel. C'était une période où elle devait se cultiver le plus possible. La série était truffée de références culturelles et politiques, et les acteurs s'exprimaient avec naturel, tout en lançant si possible des expressions élaborées.
Elle déclinait les invitations sous prétexte d'indisposition ou de fatigue. Alors que c'était pour l'essentiel la vérité, elle sentait qu'il était inutile de prendre part aux fêtes qui étaient organisées. Par ailleurs, elle appréciait vraiment la compagnie de ses amies et savait qu'une fois que cesserait l'isolement qu'elle s'imposait dans le but d'étudier, elle désirerait à nouveau les voir.
