Indéfectibles gardiens - Rymmia Merton - E-Book

Indéfectibles gardiens E-Book

Rymmia Merton

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Beschreibung

Ils se présentent dans leurs existences, ces guides, gardiens inconditionnels de leurs âmes, pour veiller sur eux dans le dédale obscur de leur labyrinthique chemin de vie. Voyageur ailé frêle et délicat, halo de lumière salvateur au milieu des flots, parent dévoué et protecteur... Tous se montrent sous leur meilleur jour, prétextant de nobles et valeureuses intentions. Mais sont-ils vraiment si bienveillants ? Partez à la rencontre de Yoann ( "Les offrandes de la mésange noire" ), Ninie ( "Là où personne ne l'entendait" ) et Edric ( "La thérapeutique KERMER" ) dans ce recueil de 3 récits fantastorrifiques. Tenez-leur compagnie avec prudence et ne soyez pas trop naïfs. La candeur peut cacher bien des choses, la lumière n'est pas toujours bonne à suivre, et quand la recherche médicale s'immisce au sein du cocon familial, la cohabitation peut devenir déroutante...

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Seitenzahl: 147

Veröffentlichungsjahr: 2020

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L’aveugle garde le regard comme le muet la parole – l’un et l’autre

dépositaires de l’invisible, de l’indicible… gardiens infirmes du rien.

Edmond Jabès

Le petit livre de la subversion hors de soupçon

Il y a au cœur de ce lieu une lumière sourde qui vibre intensément,

attendant son heure, comme un refus de l’inacceptable obscurité du

phare.

Louis Cozan

Un feu sur la mer : Mémoires d’un gardien de phare

Elle pensa : Tout est une question de perspective et tout dépend des

voix qui te décrivent le monde, j’imagine. Elles, elles ont de l’importance,

les voix intérieures.

Stephen King

Jessie (Gerald’s game)

À mes gardiennes de l’Autre Monde :

Que vos esprits soient apaisés et vos lumières bienveillantes.

Mes mots vous sont dédiés.

À mes gardiens d’ici-bas :

La lumière de votre phare guide mon chemin et réchauffe mon âme.

De mon radeau, je vous contemple. Votre halo est mon espoir, mon

étoile polaire. Contre vents et marées, je continue de naviguer vers

vous avec patience et courage.

Indéfectiblement vôtre.

TABLE DES MATIÈRES

Les offrandes de la mésange noire

Là où personne ne l’entendait

La thérapeutique KERMER

**

Le trajet avait été à la fois long et pénible… Sa gueule de bois n’avait pas arrangé les choses.

Yoann avait pris le volant tôt le matin, après avoir passé la nuit chez son pote Stan. Ils s’étaient tous deux offerts une cuite légendaire la veille. Pas la cuite festive, malheureusement… Pas celle qu’on prend pour fêter un heureux événement. Là, c’était plutôt la cuite de la foutue vie de merde, celle qu’on se tape pour oublier les mauvaises passes ou les sales nouvelles, histoire de fuir quelques instants l’inévitable remise en question. La cuite d’un père désormais célibataire en l’occurrence.

L’alcool avait parfaitement joué son rôle d’anesthésique, et la terrible migraine qui l’assaillait désormais l’avait tenu jusque-là éloigné du traditionnel bilan de situation – celui que le cerveau entreprend quand il se retrouve au chômage technique, sans les stimuli salvateurs d’un quotidien rempli de préoccupations futiles mais nécessaires. Hélas pour Yoann, dès qu'il se retrouva sur les départementales désertes de la campagne proche de son lieu de villégiature, le Mister « Pourquoi moi ? » qui logeait dans son crâne ouvrit les hostilités en débriefant point par point les derniers mois de sa situation familiale.

Comment en étaient-ils arrivés là ?

Naëlle ne l’avait pas trompé – et réciproquement. Leur petite Maelys était sage et ils étaient plutôt sur la même longueur d’onde en matière d’éducation parentale… Pas de soucis financiers non plus, et, en prime, ils ne se disputaient jamais. Quand auraient-ils pu s’engueuler de toute façon ? Ils ne faisaient que se croiser… C’était bien là le cœur du problème. Ils ne se voyaient quasiment jamais, s’évertuant avant tout à concilier leurs carrières professionnelles chronophages avec l’éducation de la petite. Leur vie de couple avait progressivement pris la forme d’une colocation amicale.

Mais tout cela s’apprêtait à changer : ils avaient pris conscience de la situation l’hiver dernier et en avaient longuement parlé. Le couple avait alors décidé de modifier radicalement son mode de vie. Dans un premier temps, ils évoquèrent différentes possibilités de réaménagements professionnels plus ou moins convaincantes. Ce fut finalement l’annonce locative d’une jolie demeure atypique au cœur de la campagne qui leur offrit l’opportunité d’opérer le changement radical qu’ils espéraient alors pour leur petit cocon familial.

Le coup de cœur fut mutuel et immédiat. La propriété était spacieuse et sa charpente en pierre de Volvic lui conférait un charme tout autant bucolique que pittoresque. Mais ce qui la rendait par-dessus tout si particulière, c’était cette multitude de sculptures d’oiseaux qui galbait la façade de la vieille bâtisse. Elles procuraient un soutien peu commun à l’architecture gothique de la corniche qui ajourait le toit. La demeure prenait alors l’allure d’une chapelle dont les gargouilles auraient été transformées en frêles créatures enchantées. L’annonce précisait que la bâtisse médiévale était classée monument historique au patrimoine local. La petite commune dont elle dépendait avait scrupuleusement veillé à l’entretien régulier des façades et elle avait récemment financé l’aménagement de l’intérieur afin de la rendre habitable. La location était exclusivement proposée à l’année, car la municipalité cherchait à exploiter le Domaine à des fins touristiques en vue d’améliorer l’activité commerciale du village. L’idée d’en faire une maison d’hôtes leur vint spontanément. Le projet était un peu fou, et en apparence pas très lucratif, mais le couple, doté d’une bonne épargne, espérait s’y octroyer une qualité de vie plus saine et équilibrée pendant quelques années.

Yoann fut très rapidement obnubilé par cette nouvelle perspective. Dès que la pitchoune était née, il avait perdu toute passion pour son métier de commercial itinérant. À chacun de ses déplacements, le manque de sa fille devenait de plus en plus difficile. Il se sentait prêt à tout quitter sans réfléchir pour enfin passer plus de temps auprès de celles qu’il aimait.

Naëlle avait temporisé un peu son entrain. Passionnée depuis son plus jeune âge par la mécanique, elle dirigeait enfin son propre garage depuis bientôt deux ans, et cela n’avait pas été une mince affaire pour elle. Victime de sexisme dans ses débuts, elle avait dû redoubler d’efforts pour faire ses preuves et convaincre de sa crédibilité. Renoncer si tôt à son fier trophée pour un projet totalement incertain l’inquiétait quelque peu. Ils négocièrent finalement avec l’agence en début d’année afin de louer les lieux une petite quinzaine de jours pour leurs vacances de juin, en guise de test. Ils prendraient ensuite leur décision définitive.

Et voilà que Yoann se rendait désormais seul en direction de ce qui aurait dû être leur nouveau petit paradis familial.

**

Il n’avait rien vu venir.

Trois mois auparavant, alors que Maelys était chez ses grands-parents et que le couple profitait d’un rare moment d’intimité à deux, Naëlle lui lâcha la formule magique hérétique : « Je crois qu’il faut qu’on parle, Yoann ».

" Yoann "…

Pas " Chéri "… Pas " Bébé "… Pas même " Noy ", son surnom officiel depuis l’adolescence… Juste " Yoann "…

Il s’imagina d’abord recevoir un petit sermon sur un truc qu’il aurait mal fait, ou oublié – Naëlle n’était cependant pas du genre à lui prendre la tête pour des conneries insignifiantes. Au lieu de cela, elle lui déclama une longue tirade sur ses appréhensions, ses doutes, insistant sur le fait qu’ils n’étaient plus que des inconnus l’un pour l’autre. Elle lui brailla des pamphlets sur l’évolution personnelle, leurs chemins qui prenaient petit à petit des directions différentes, leurs désirs non partagés, leurs ambitions trop opposées. Elle prétexta des cauchemars récurrents sur leur hypothétique vie dans la maison des « n’oizos », comme l’avait surnommé Maelys. Yoann l’avait écouté en silence, sans réellement accorder d’attention à l’argumentaire de son discours, car il en percevait déjà la conclusion.

Celle-ci fut plus ou moins conforme à ses prédictions. Elle ne lui annonça pas concrètement la rupture, mais lui suggéra un break. Pour lui, cela revenait au même. Il voulut la raisonner mais ses émotions embrouillaient son esprit. La colère n’était pas encore présente, mais son cœur s’émiettait à mesure qu’il réalisait ce qu’elle venait de lui énoncer. Naëlle n’était pas du genre à avoir des états d’âme, des doutes ou des remises en questions récurrentes. Il savait que si elle en était arrivée au stade de l’annonce officielle, sa décision avait été mûrement réfléchie.

Le couple passa cependant les mois qui suivirent sous le même toit, préférant attendre la fin de l’année scolaire pour révéler la nouvelle à Maelys sans trop perturber sa scolarité. Cette période de faux-semblants baignée dans les non-dits et la comédie plongea progressivement Noy dans un bain d’amertume et de fureur contenue. Naëlle avait détruit tout ce qu’ils avaient construit ensemble pour des raisons complètement absurdes et ça le rendait fou de rage ! Elle n’avait même pas eu le cran de lui dire simplement qu’elle ne l’aimait plus, ou qu’elle avait peut-être rencontré quelqu’un d’autre ! Non ! Elle s’était contentée de métaphores sur leurs routes qui n’allaient plus dans la même direction. Quant à ses soi-disant intuitions négatives… C’était selon lui l’alibi le plus insultant qu’elle ait pu inventer en guise de plaidoirie.

Leurs échanges devinrent quasi inexistants, sans dispute, mais glaciaux. Yoann prenait sur lui un peu plus chaque jour pour ne pas exploser. Le bien-être de Maelys était son seul garde-fou. Mais la tension latente lui devint si insupportable qu’il prit la décision de conserver la réservation de location pour s’y rendre seul. Cette perspective d’évasion lui permit de retenir son souffle et de faire illusion sans esclandres jusqu’au mois de juin, s’impatientant de pouvoir enfin s’envoler du nid galeux pour crier, hurler, exploser, réfléchir, chialer, picoler et cracher tout ce qu’il avait contenu durant des mois.

Le moment venu, Naëlle tenta subitement de le retenir. Elle rompit le vœu de silence qu’ils avaient insidieusement établi ces derniers mois alors qu’il s’apprêtait à rejoindre Stan pour une petite soirée entre potes avant son départ. Elle argumenta son inquiétude en évoquant à nouveau ses fameux pressentiments complètement absurdes… Noy crut perdre le contrôle. Il fut à deux doigts de lui vociférer toute une panoplie d’insultes grossières et dévalorisantes, outré par le culot et l’égoïsme dont elle faisait preuve. Il réussit cependant à contenir ses élans et se contenta de lui communiquer le fond de sa pensée à voix basse, avec froideur et détachement.

— Je ne suis pas ton pantin, Naëlle. TU m’as imposé ta décision insensée de séparation… Cela me donne désormais le droit d’aller où je veux sans ton consentement. Faudra t’y faire désormais, je ne t’appartiens plus.

— Un break, Yoann… Je t’ai juste demandé un brea…

— Que les choses soient claires, y’a pas de break qui tienne pour moi. Soit tu acceptes qu’on essaie de traverser ta petite crise mystico-existentielle ensemble, unis comme on l’était ces dernières années, soit c’est bel et bien la fin de notre couple. On met pas les gens sur pause à sa convenance, ok ?

Elle soupira en guise de réponse.

Ce petit râle d’arrogance qui voulait dire « tu comprends rien » ne fit qu’exhaler sa colère. Il se mordit la lèvre avec véhémence pour ne pas imploser.

— Je sais, Yoann… Ok… Mais fais attention à toi là-bas s’il te plaît. Fais attention.

Se furent sur ces mots qu’ils se quittèrent, sans chaleur, sans larmes.

CHTAAAACK !!

**

Le bruit du choc mit fin immédiatement à son introspection.

Noy appuya de toutes ses forces sur la pédale de frein, par réflexe, faisant crisser les pneus sur le goudron bosselé de la petite route de campagne. Il prit quelques secondes pour revenir à l’instant présent puis analysa succinctement ce qui venait d’arriver : sur le pare-brise, une trace d’impact grosse comme « une pièce de deux euros » – foutue pub Carglass… Il sortit alors aussitôt de la voiture pour scruter le sol. La responsable, une petite pierre ronde, avait valdingué à quelques mètres du véhicule.

— Fais chier, merde ! Ça commence bien ! Il pleut des cailloux dans c’putain de bled ou quoi ?!

Il jeta un bref coup d’œil panoramique à la recherche éventuelle d’un gamin en fuite, ou autre plaisantin à l’origine d’une mauvaise blague.

Rien…

Pas un pet de vent non plus d’ailleurs…

De chaque côté de la route, les champs s’étalaient à perte de vue. En cette fin de matinée, le soleil approchait de son zénith et venait caresser le paysage de sa douce lumière estivale. Le son des premières cigales de la saison chaude berçait le tout.

— Putain, fais chier, fais chier, FAIS CHIEEEER !!!

Il lança un violent coup de pied contre le pare-choc puis s’écroula sur ses genoux, en larmes. C’était la goutte d’eau – ou plutôt le jet de pierre – de trop. L’incident était ridicule, banal, et sans conséquence, mais il était à bout. Sa migraine, sa nuit blanche, la fatigue nerveuse, le trajet, les ruminations… Il pensait qu’il craquerait une fois arrivé sur place mais, seul sur cette petite route perdue au milieu de nulle part, plus rien ne l’empêchait de s’effondrer.

Un petit oiseau, pas plus gros qu’un moineau, se posa à quelques mètres de lui, dodelinant de la tête et chantonnant gaiement. Yoann l’aperçut du coin de l’œil, et s’adressa alors à son improbable camarade.

— Tu sais pas quelle chance t’as d’avoir une cervelle de moineau, toi…

Il rit nerveusement de sa propre ritournelle. Le piaf sautilla en arrière mais continua sa petite danse des cervicales, lui conférant un air de spectateur effarouché mais curieux.

— J’ai rien à bouffer, désolé petit… J’ai oublié mon sac de graines à la maison. Enfin… Ma future ex-maison… Avec mon actuelle ex-femme dedans… Tu vois ? J’ai rien pour toi, le n’oizo… Désolé… J’ai rien pour toi…

Il eut un nouveau relent de sanglots en pensant à sa petite Maelys, si impatiente qu’elle était ces derniers mois à l’idée de découvrir la maison des « n’oizos »… Son innocence bientôt brisée par la décision incongrue de sa mère… Comment allaient-ils lui expliquer la chose ?

' Papa t’aime, ma chérie. Maman t’aime aussi. Papa aime Maman et Maman dit qu’elle aime toujours Papa… Mais Maman veut plus de Papa à la maison. Maman veut un break…

Pourquoi ? Parce que Maman voudrait que Papa ait une foutue route parallèle à la sienne… et parce qu’elle a un mauvais pressentiment…

Papa sait pas quoi te dire d’autre ma chérie… Papa comprend pas non plus, tu sais… Papa, il… '

Plongé dans ses ruminations, Yoann se rendit soudainement compte que le passereau n’était désormais plus qu’à quelques centimètres de lui. Dans son bec, il tenait, non pas un fromage, mais le petit caillou coupable de « violences sur pare-brise sans préméditation ».

— Hé ben dis donc toi ! T’es sacrément téméraire ! C’est pas un bout de pain ça, tu sais ?

Le volatile ne s’effraya pas davantage. Il se contenta de déposer alors à ses pattes la petite pierre ronde, qu’il fit rouler ensuite d’un coup de tête dans la direction de Yoann.

— C’est pour moi ?

Ses sanglots s’atténuèrent, amusé comme un gosse par son insolite donateur. Lentement, Yoann tendit la main pour ramasser l’objet sans effrayer l’animal. Ce dernier sautilla en arrière tout en scrutant le geste. Lorsque l’humain le tint en main, il s’envola alors en piaillant à nouveau son petit chant guilleret.

— Merci le piaf ! Vous savez accueillir les étrangers dans la région…

Cette petite scène atypique eut le mérite de redonner un léger sourire à son protagoniste. Yoann essuya ses dernières larmes et se ressaisit progressivement. Il n’était plus très loin de sa destination et l’agent immobilier l’attendait sur place pour l’état des lieux et la remise des clés. Éreinté et pressé d’en finir rapidement avec ces formalités, il se remit donc en route. Plus vite il serait seul, plus vite il pourrait s’offrir un repos mérité.

**

Enfin arrivé à destination, Yoann se gara dans la grande allée de terre sèche adjacente à la propriété.

Le Domaine était bien plus impressionnant qu’il ne paraissait en photo. De longs ramiers de lierre embrassaient les murs en pierres sombres et irrégulières de l’atypique bâtisse moyenâgeuse. Elle s’imposait majestueusement au cœur de l’étendue de champs vierges, à la fois bienveillante gardienne et insaisissable espionne des lieux. Yoann fut à nouveau pris d’émotions lorsque son regard se porta sur les modillons, ces bucoliques sculptures portant sur leur dos les larmiers médiévaux qui encerclaient la façade du monument. Cette centaine de petits oiseaux taillés dans la roche enchantait le lieu. Il resta quelques instants hypnotisé devant ces passereaux pétrifiés, presque envoûté jusqu’au malaise par la multitude de petits yeux de pierre qui toisait sa venue.

Ce lieu aurait été la parfaite demeure pour y élever notre petite fille adepte de contes de fées…

Il s’extirpa enfin de sa rêverie pour retourner au-devant de la maison, là où la silhouette longiligne de l’homme de l’agence semblait l’attendre paresseusement. La personne qu’il avait eu en ligne lors de la transaction locative lui était apparue chaleureuse et avenante. Celle qu’il distinguait devant la porte d’entrée, en revanche, lui semblait bien austère. Âgée d’une bonne cinquantaine d’années, ses traits anguleux creusaient l’expression moribonde de son visage. Son regard était cerné d’auréoles sombres, et sa peau fripée portait les premiers stigmates du temps qui passe. Attifé dans un vieux costume trois pièces noir démodé, l’homme ressemblait davantage à un croquemort qu’à l’agent commercial sensé le convaincre de louer les lieux à l’année.

Yoann s’apprêtait à le rejoindre pour en finir enfin avec les formalités quand son téléphone sonna.

Naëlle…

Il faillit à nouveau renvoyer l’appel – elle avait tenté de le joindre à plusieurs reprises pendant le trajet – mais il se raisonna. Il devait penser à Maelys. La petite avait déjà compris que quelque chose n’allait pas quand il lui avait annoncé son départ en repérage seul à la maison des « n’oizos ». S’il persistait à ne pas répondre à sa mère, la petite en souffrirait bien davantage. Et pas question qu’elle ne s’inquiète plus qu’il n’en faut ! Il décrocha donc et lâcha un « allô » neutre, dénué de toute agressivité.

— Yoann… Enfin…

— Quelque chose ne va pas ?

— Non, non… Ici tout va bien… C’est juste que j’ai essayé de te joindre plusieurs fois sans succès.

— Et ça t’étonne ?

Il avait parlé d’un ton sec, mais se reprit aussitôt.

— Je conduisais tout simplement.

— Oui… Désolée… Stan m’a dit que tu avais pris la route ce matin. Je voulais simplement… Enfin… Tu es bien arrivé ?

— À l’instant. Et je vais devoir te laisser. L’agent est là et il a pas l’air d’humeur à patienter davantage.

— Attends ! Juste… Maelys s’inquiète beaucoup, je peux te la passer deux minutes ?

— Naëlle, je préférerais rappeler un peu plus t…

— Papa ?